LANGAGE
nouas ou Négritos de Mindanao. Mais il les a vus se comprendre assez bien avec ses guides, qui leur parlaient un bisaya corrompu ou plutôt simplifié ‘. Là aussi, sans doute, la langue primitive a plus ou moins diparu.
En a-t-il été de même dans la presqu'île de Malacca? M. Montano ne croit pas pouvoir encore répondre à cette question. Il comprenait fort bien son guide manthra *, quand celui-ci lui adressait la parole en malais; mais, à peine saisissait-il quelques mots, lorsque le même individu causait avec ses compatriotes sauvages. Il est évident pour lui que les Manthras ont tout au moins un accent particulier qui peut tenir à des causes diverses.
obtenu, non sans peine, des Aëtas avec lequel il s’est trouvé en rapport, un couplet de chanson que je reproduis ici :
Makaalis ako ina, Je pars, (6 mon) amie, Makpaka baït, ka, ina.
Sois bien prudente, toi amie.
Ta ! ma papaka sayou, ako ina, Ah!, je vais bien loin, mon amie,
Into ka man a bibing ianmo.
Pendant que tu restes dans (la) demeure tienne. Hanag banuan dolipatan mo.
Jamais (ton) village sera oublié (par) moi,
Les Négritos de la province d’Albay (sud-est de Luçon) parlent couramment le bicol, Mais ils sont métissés de Malais. Le bisaya, le tagaloc, le bicol, le pampango, etc., ne sont que des dialectes du malais plus ou moins profondément modifiés. (Montano.)
1 M. Montano dit : « une espèce de langue sabir-bisaya ».
? Les Manthras sont des métis des environs de Kessang, province de Malacca, dans la presqu’ile de ce nom.
Le P. Pouget, établi depuis longtemps à Malacca et qui a fréquenté toutes les tribus de l’intérieur, a dit à M. Montano que ces sauvages n'ont ni langue ni dialecte propre, et que leur langage est un mélange de malais altéré et de siamois. |
Toutefois, dans son curieux travail sur les Binouas de Johore”, Logan regarde comme démontré que cette tribu, évidemment bien\plus metissée: de Malais que les Manthras, a eu jadis sa langue propre, et apporte à l'appui de son opinion de nombreux arguments *. Dans le langage particulier qu'emploient ces indigènes lorsqu'ils vont au cœur de leurs forêts à la recherche des camphriers *, le même auteur a relevé un certain nombre de mots étrangers au malais. J'en ai comparé plusieurs à ceux que renferment deux vocabulaires siamois et laossien publiés par Latham *, et n'ai pu reconnaître aucune ressemblance. Le rapprochement de ces mêmes vocabulaires avec celui que M. de
1 Région la plus méridionale de la presqu'ile de Malacca.
? Logan, The Orang Bynua of Johore (Journal af the Indian Archipelago, vol. I, p. 289).
3 Ce langage est appelé bässä kapor (campbhor language, L.). Logan l’a trouvé en usage et toujours le même dans toutes les tribus qui se livrent à la récolte du camphre. Ces sauvages sont convaincus que l’on ne saurait découvrir les camphriers si l’on emploie un autre idiome que le bäss4 käpor, quand on se livre à la recherche de cet arbre. (Logan, loc, cit., 263.) M. Montano, qui parle aussi de ce langage dans ses notes, écrit bahasa kapour.
# Latham, Elements of comparative philology, p. 51.
CAMPHOR LANGUAGE 215
La Croix a recueilli chez les Sakaïs de Perak ! m'a conduit au même résultat. De son côté M. de La
Croix ne compte que douze mots malais sur les
quatre-vingt-dix qui composent son vocabulaire. Déjà le voyageur russe Miklucho-Maclay avait réuni chez les tribus sauvages de Johore et de l'intérieur cent soixante-dix mots qui, soumis à l’appréciation de plusieurs Malais, avaient été regardés par eux comme n’appartenant pas à leur langue ?. Enfin M. de Castelnau était arrivé, de son côte, à des conclusions analogues *.
De cet ensemble de faits il me semble résulter que les anciens Négritos de la presqu'ile de Malacca ont dû avoir une langue propre, à peu près entièrement oubliée par une partie de leurs descendants, ‘un peu moins peut-être par d’autres, parce qu'ils sont tous plus ou moins métissés de Malais, sans doute aussi de Siamois, et peut-être d’autres éléments ethnologiques encore indéterminés. Cette langue se rettachait-elle à cette des Mincopies? Ce
1 La province de Pérak, située à 2° ou 3° au nord de celle de Malacca,
est placée vers le milieu occidental de la presqu’ile. Nous n'avons
pas de renseignements sur les tribus négrito-malaises qui peuvent “exister plus au nord.
2? Dialects of the Melanesian tribes in the Malay Peninsula (Journal of th2 straits branch of the royal Asiatic Society, n° 1, p. 38). Le voyageur russe a constaté l'identité de langage chez ces tribus isolées et ‘Sans aucun rapport entre elles, depuis Johore au sud de la presqu'île jusqu'a Ligor au sud du Siam. Ce résultat paraît l'avoir frappé d’étonnement. Il n’a toutefois rien que de très naturel pour qui s’est occupé de l’histoire des Négritos considérés dans leur ensemble,
3 Revue de philologie, 1876.
n'est là qu'une hypothèse; mais le voisinage relatif des populations permet au moins de la poser. Peut-être MM. Man et Temple nous diront-ils un jour ce que cette conjecture peut avoir de vrai‘. Peut-être arriveront-ils aussi à reconnaître si les affinités singulières signalées par M. Hyde Clarke entre les diverses langues mincopies et certains idiomes africains et américains ont quelque chose de fondé *. Enfin, il serait bien intéressant de rechercher si la langue des Puttouas des montagnes de l’Amarkantak, langue qui ne ressemble à aucun des dialectes dravidiens du voisinage *, se rattacherait d'une manière quelconque à celles qui se parlent dans les îles Andaman ou dans la presqu'ile malaise.
État social. — Les Mincopies sont exclusivement chasseurs et pêcheurs. Vivant sur les bords d’une mer remarquablement poissonneuse, à portée d’épaisses forêts où pullulent les sangliers, et qui leur fournissent, en outre, du miel et des fruits, ils n’ont pas éprouvé le besoin de demander au travail de la terre un supplément de nourriture,
1 ]] serait, je crois, bien intéressant, au point de vue de cette étude, de rechercher quelle est la langue parlée par les Négritos récemment découverts dans le petit archipel de Ténasserim. Leur isolement relatif peut faire espérer que le langage primitif a été moins altéré que sur le continent.
2? Hyde Clarke, Note on the languages of the Andamans (Journal of
the anthropological Institute, vol. 1V, p. 467). 3 Rousselet, Tableau des races de l'Inde centrale (Revue d'anthropclogie, t. II, p. 282).