CROYANCES RELIGIEUSES GENERALES
dans leurs dépôts quaternaires1. » Ainsi dès cette époque l'homme était au Cap aussi bien que sur les plateaux du Brésil et dans lespampas de Buenos- Ayres.
Les croyances religieuses se sont mieux conservées. C'est à elles qu'est essentiellement consacré le livre de M. Hahn. En traitant ce sujet, en montrant qu'il y a chez les Khoï-Khoï autre chose qu'ungrossierchamanisme, l'auteur avait à craindre que Ton attribuât à une infiltration des doctrines chrétienne les conceptions relativement élevées qu'il fait connaître. Il a prévu l'objection. Il déclare que, de crainte de prêter à des interprétations de ce genre, il en dit bien moins qu'il ne pourrait et laisse de ce côté toute légende, tout mythe qui, quoique vraiment indigène, serait de nature à les faire naître.
Certes, on ne peut qu'approuver de pareils scrupules ; mais peut-être est-il permis de penser que M. Hahn les a poussés trop loin. Nul mieux
1 W. D.Gooch, The stone âge of South- A frica( Journal of the anthropological Institut e, vol. XI, p. 124, 1881). — L'auteur partage l'âge de pierre de l'Afrique australe en cinq périodes. La première seule appartient aux temps quaternaires et représente notre époque paléolithique ; les quatre autres sont comprises dans l'époque géologique actuelle. Ces périodes sont caractérisées à la fois par la nature des roches employées et par le développement progressif des industries. — Dans les discussions auxquelles ont donné lieu les Mémoires indiqués ici, on a fait remarquer, à diverses reprises, la grande ressemblance qui existe entre certains objets recueillis au Cap et d'autres qui ont été trouvés, soit en Europe, soit dans l'Inde.
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que lui n'était capable de faire le départ entre le fonds originaire et les dogmes surajoutés. Le résultat de ce travail aurait permis au lecteur de se faire une idée plus complète de l'ensemble des croyances auxquelles était arrivée la race qui nous occupe et aurait peut être justifié quelques-unes des conclusions au sujet desquelles j'aurai plus loin à faire des réserves.
On a de la peine à comprendre comment les populations dont il s'agit ici ont pu, de nos jours encore, être représentées comme étant athées et matérialistes. Depuis longtemps, dans mes cours et ailleurs, j'ai montré combien ces assertions sont peu fondées1, combien tous les témoignages recueillis sur les points les plus éloignés, par les voyageurs les plus divers, confirment l'appréciation générale de Livingston, que je crois devoir rappeler : « Quelque dégradées que soient ces populations, il n'est pas besoin de les entretenir de l'existence de Dieu, ni de leur parler de la vie future. Ces deux vérités sont universellement admises en Afrique. Tous les phénomènes que les indigènes ne peuvent expliquer par une cause ordinaire sont attribués à la divinité... Si vous leur parlez d'un mort, il est allé près de Dieu, vous répondent-ils2. »
1 De Quatrefages, Unité de l'espèce humaine, ï 86 1 , p. 26; l'Espèce humaine, 1883, p. 354.
2 Livingston, op. cit., p. 179.
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M. Hahn, voulant sans doute s'en tenir au fait spécial qu'il cherche à mettre en lumière, n'a parlé que des Khoï-Khoïou Hottentots proprement dits, et ne s'est occupé des croyances des San ou Boschismans que d'une manière tout à fait incidente. Puisqu'il comparait entre elles les deux branches de la race sud-africaine au point de vue social et industriel, il est singulier qu'il n'ait pas cherché à montrer ce qui peut les rapprocher ou les éloigner à propos de questions qui font le sujet spécial de l'ouvrage. Peut-être n'a-t-il pas recueilli par luimême les matériaux nécessaires. N'oublions pas que les Boschismans ne sont rien moins qu'aisés à étudier. Longtemps les voyageurs ne les ont connus que par ouï-dire; les rencontres ont été toujours rares, les entrevues courtes et le plus souvent troublées par une méfiance réciproque. Dans ces conditions, il est bien difficile de se renseigner sur des croyances qui touchent à ce que l'être humain a de plus intime et dont le sauvage ne parle qu'avec la plus grande répugnance. Ce que nous pouvons constater chez nous-mêmes doit nous éclairer à cet égard. Ce n'est pas dans une halte à l'auberge qu'un Parisien obtiendra d'un paysan bas-breton le moindre détail sur les korigans ou les laveuses de nuit. Il m'a fallu trois mois de séjour et d'intimité avec une famille basque, chez laquelle j'étais logé, pour obtenir quelques notions incomplètes sur les superstitions qui existent encore aux portes de Bayonne.
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Cependant, à mesure que les Européens ont pénétré en plus grand nombre et plus avant dans ces contrées, les Boschismans ont été de mieux en mieux connus. A la suite de son premier voyage (1812), Campbell savait déjà que ces indigènes ont la notion confuse d'un grand Être auquel ils attribuent tout ce qui est au-dessus du pouvoir humain1. Mais, malgré ses bonnes relations avec Makoun, chef boschisman du Malalarin, il ne put rien découvrir au sujet d'une autre vie2. 11 fut plus heureux à son second voyage3. Il apprit que les Boschismans croient à une espèce de résurrection et placent une sagaie à côté de leurs morts pour qu'ils puissent chasser et se défendre. Ayant retrouvé Makoun, il obtint de lui, non sans peine, quelques détails sur un dieu mâle, appelé Goba, qui vit au-dessus d'eux, et sur un dieu femelle, nommé Ko, qui habite au-dessous. Le nom du premier rappelle singulièrement celui du grand dieu des Khoï-Khoï, et je reviendrai plus tard sur ce point. On parla aussi à Campbell d'une sorte d'esprits ou nymphes qui venaient parfois se mêler aux danses des indigènes.
Plus tard, MM. Arboussetet Daumas, servis par les circonstances, obtinrent quelques détails plus précis sur les idées religieuses des Boschismans ha-
1 Histoire générale des voyages, t. XVIII, p. 465.
2 Hist. gén. des voyages, t. XVIII, p. 465.
3 Ibidem, t. XIX, p. 303.
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bitant les montagnes Bleues. Ces sauvages disent qu'il y a au ciel un kaang ou chef, auquel ils donnent le titre de Kue-Akengteng, le Maître de toutes choses. Ce Kaang fait vivre et il fait mourir; il donne ou refuse la pluie et le gibier. On le prie aux temps de disette et avant d'aller à la guerre, en exécutant la danse du mokoma pendant une nuit entière. « Selon les expressions des indigènes, ajoute M. Arbousset, on ne le voit point des yeux, mais on le connaît dans le cœur \ » Ces Boschismans croient aussi à une autre vie et ont un proverbe qui dit : « La mort n'est qu'un sommeil. »
Si les San ont un Dieu bon, ils ont aussi un Dieu méchant (Ganna) 2. Ainsi jusque chez ces sauvages, incontestablement placés aux derniers degrés de l'échelle sociale, on rencontre cette conception des deux principes qui, sous une forme ou sous une autre, se retrouve dans toutes les religions. Nous verrons plus loin qu'il en est de même chez les Khoï-Khoï, et qu'il y a identité entre les génies du bien et du mal reconnus par les deux races sœurs.
Ces mêmes Boschismans n'en vénèrent pas moins certaines antilopes, entre autres le blessbock 3, et adorent une espèce de chenille qu'ils nomment n'go. Cet insecte se construit avec des brins de paille un fourreau assez semblable à celui dont
1 Lefa Ki boroko. (Arbousset. loc. cit., p. 504.)
2 Hahn, op. cit., p. 86.
3 Antilope pygarga. (îbid., p. 502.)
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s'entourent nos larves de friganes, d'où il sort seulement la tête et la première paire de pattes pour chercher sa nourriture et changer de place. Lorsque les Boschismans vont à la chasse, ils tâchent de trouver une de ces chenilles et lui adressent une véritable prière pour qu'elle amène à portée de leurs flèches le gibier qui doit les nourrir1.
Ainsi nous voyons réunis chez ces Boschismans. le plus grossier fétichisme et des notions, bien vagues sans doute, mais touchant aux croyances les plus élevées. Pourtant, dit encore M. Arbousset, ces tribus ont beaucoup moins de superstions que les Noirs. Leur genre de vie précaire, leur morcellement exagéré, ont sans doute été cause du peu. de développement qu'ont pris chez elles les conceptions mythologiques. Par suite des mêmes causes, il n'a pu se former chez ces peuplades errantes rien qui ressemble aune classe d'hommes spécialement chargés de présider aux manifestations religieuses. Nulle part je ne vois signalé chez les Boschismans des individus qui dirigent la danse du mokoma, qui jouent un rôle dans les pré-
1 Voici le texte de cette prière et la traduction qu'en donne M. Arbousset (lac. cit., p. 506.) :
'Kaang ta, ha a ntanga e ? 'Kaang ta, 'gnou a kna a se' gï. Itanga 'kogou 'koba hou; ïkonté, ïkage, itanga ïkogou 'koba hou; "kaang ta,, 'gnou a kna a se ge.
« Seigneur, est-ce que tu ne m'aimes point? Seigneur, un gnou mâle amène. J'aime ventre rassasier beaucoup ; mon fils aîné, ma. fille aînée, aiment ventre rassasier beaucoup ; Seigneur, un gnou mâleamène sous mes traits. »