NÉGRITOS JAPONAIS
d'élever les Mille-Temples et de sculpter les basreliefs du Bôrô-Boudour 1 .
Les îles de la Sonde forment la limite méridionale de l'aire négrito. Au nord, Formose est la dernière terre où la race dont nous parlons ait conservé tous ses caractères. Mais au delà de cette île, elle révèle son ancienne existence par les traces qu'elle a laissées dans les populations actuelles. Dans le petit archipel de Liéou-Kiéou2, Basil Hall a trouvé sur certains points « des hommes très noirs à côté d'autres qui étaient presque blancs ». Au Japon, d'anciennes traditions parlent de formidables sauvages noirs qui ne furent soumis et chassés qu'à grand'peine3. Grâce aux instincts
1 Je ne saurais écrire ici ce nom sans rappeler la magnifique publication faite par le gouvernement des Pays-Bas, et mise si généreusement à la disposition des hommes qu'elle intéresse à tous les points de vue. {Bôrô-Boudour dans l'île de Java, dessiné par ou sous la direction de M. F. C. Wilsen, avec texte descriptif et explicatif rédigé d'après les Mémoires manuscrits et imprimés de MM. F. C. Wilsen et autres documents, et publié par le Dr C. Leemans, directeur du Musée d'antiquités à Leyde ; un grand atlas in-fol. et i vol. in-4 de texte hollandais avec traduction française par A. G. Van Hamel; Leyde, 1S74.) Ce livre a aujourd'hui une valeur et un intérêt bien plus grands qu'au moment de sa publication. Le Bôrô-Boudour paraît avoir été, sinon détruit, au moins en partie ruiné lors de l'éruption du Krakatoa. L'ouvrage du Dr Leemans en a conservé la représentation fidèle et détaillée.
2 Autrement appelé par divers auteurs Liou-Kiou, Liéou-Tchou, Liou-Tchou, Liéou-Tchéou, Ruî-Kiû. (Bibliothèque universelle des voyages, t. XXI, p. 70.)
3 De Quatrefages, Rapports sur les progrès de l'anthropologie, 1867, p. 519, tableau VIL
plus doux des vainqueurs, ces Négritos du nord ne furent pas exterminés comme à Java. Kempfer, Siebold, ont signalé les différences de teint et de chevelure que présentent certaines classes de la population, et le dernier signale en particulier la couleur noire, les cheveux plus ou moins crépus des habitants des côtes du sud-est.
Depuis longtemps j'avais signalé ces caractères comme confirmant l'opinion émise d'abord par Prichard relativement à l'intervention d'un élément nègre au Japon, et cet élément ne pouvait guère être rapporté qu'à la race négrito. L'examen d'un crâne japonais de la collection Broca a pleinement confirmé ces conclusions. Étudié par M. Hamy et par moi, il a montré un mélange de traits dont les plus caractéristiques . accusaient nettement cette origine ethnique1. Les détails donnés par le docteur Maget ont pleinement confirmé ces conclusions. Il a découvert et décrit de véritables métis négritos, vivant au milieu des populations japonaises2. J'ai retrouvé des traces incontestables du sang négrito sur diverses têtes osseuses provenant
1 De Quatrefages, Etudes sur les Mincopies ; Hamy, Bulletin de la Société d'anthropologie, 2e série, t. VII, p. 856; Crama ethtiica,p. 183 et pl. XVI, fîg. 3 et 4. Ce crâne, recueilli par M. Noury, médecin de la marine, dans un cimetière de suppliciés à Yokohama, est d'origine parfaitement sûre. M. Hamy a fait remarquer avec raison que le lieu même d'où il a été tiré atteste en outre qu'il a appartenu a un individu des classes les plus inférieures.
2 Bulletin de la Société d'anthropologie, 3e série, t. III, 1S83, p. 651.
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des Mariannes1. Mais, en Micronésie, le mélange des races semble s'arrêter là. L'élément nègre qui se retrouve aux Carolines paraît appartenir essentiellement au type papoua.
L'extension des Négritos en Mélanésie est bien plus considérable. Ici, leurs tribus sont mêlées et juxtaposées à celles des Papouas probablement dans toute la Nouvelle-Guinée. Aux témoignages que j'ai déjà cités, je puis aujourd'hui en ajouter d'autres.
M. A. Beccari déclare qu'il n'est pas rare de rencontrer à la Nouvelle-Guinée dés indigènes de petite taille qui, à en juger par les descriptions, pourraient être pris pour des Négritos. Beccari n'a vu, il est vrai, aucune tribu composée en entier d'individus présentant ce caractère2; mais la carte publiée par un de ses compatriotes représente les Karons ou Karonis comme occupant une chaîne de montagne parallèle à la côte nord de la grande presqu'île du nord-ouest, et trois crânes de ces Karons, étudiés par M. Hamy, lui ont montré tous les caractères essentiels de la tête négrito3.
M. Meyer, qui a séjourné dans ces régions, a pourtant reproduit l'opinion de Wallace et de Earl. Avec eux, il a regardé comme étant de même race
1 De Quitrefages, Etu.ie sur la race négrito, p. 253.
2 Extrait d'une lettre datée de Ternate, le 6 mars 1876. (Studi sulla ra^a negrita, par le professeur T. H. Giglioli ; Archivio fer l'antropologia, t. V, p. 234.)
3 De Quatrefages et Hamy, Crania ethnica, p. 201.
tous les Nègres orientaux. Mais le voyageur allemand avait rapporté de Kordo, dans l'île de Mysore, une magnifique collection de crânes dont il fait connaître les caractères et les mensurations1. M. Hamy a discuté cet ensemble de données et montré qua eux seuls les chiffres publiés par l'auteur apportaient une preuve de plus en faveur de nos convictions communes. Si la plupart des têtes de Kordo sont franchement papouas, si d'autres semblent accuser un métissage, il en est qui mettent hors de doute la présence de l'élément négrito pur ou à peu près pur2. L'étude des mesures prises par le docteur Comrie conduit à la même conclusion3.
Au reste, à mesure que les matériaux deviennent plus nombreux, grâce aux efforts de quelques courageux voyageurs, les derniers défenseurs de l'unité ethnologique des Néo-Guinéens reviennent d'eux-mêmes à l'opinion que M. Hamy et moi avons adoptée depuis bien des années 4.
1 Meyer, Anthropologischc Mittheihingen ùber die Papaas von Neu Guinea (Mittheilungen der anthropologische Gesellschaft in Wien, Bd. IV, 1874); Ueber hundert fiinf und dreissig Papua Schœdel von Neu Guinea und der Insel Mysore (Mittheilungen aus dem kais. ^oologische Muséum lu Dresden, Bd. I, 1875).
2 De Quatrefages et Hamy, Crania ethnica, p. 206.
3 Comrie, Anthropological notes on New Guinea (Journal of the anthropological Institute, vol. VI, p. 102).
4 A ce double titre, je dois une mention toute spéciale à M. d'Albertis, qui le premier a pénétré presque au cœur de la Nouvelle-Guinée et en a rapporté un excellent livre et de magnifiques collections. La
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Ce mélange se retrouve dans les îles du détroit de Torrès. Le Muséum possède une tête rapportée de l'île Toud ou Warrior par les compagnons de Dumont d'Urville,et qui reproduit les traits essentiels du Négrito. Elle a été recueillie dans une sépulture où elle était mêlée à d'autres présentant tous les caractères des Papouas. Nous retrouvons donc à l'extrémité méridionale de la Nouvelle- Guinée la juxtaposition des deux races constatée dans le nord-ouest1.
Grâce à M. d'Albertis, nous suivons le type négrito jusqu'à Epa, située sur la côte orientale du golfe des Papouas et par conséquent jusque dans la grande presqu'île allongée qui termine la Nouvelle-Guinée au sud-est. Là le voyageur italien vit un individu d âge mûr, bien fait, présentant des proportions élégantes, ayant le corps couvert de poils laineux, possédant une chevelure également laineuse. Sa peau était extrêmement noire. Il présentait très peu et peut-être pas du tout de pro-
seule vue des crânes recueillis par lui fit reconnaître à l'éminent anthropologiste italien, M. Mantegazza, qu'au milieu des Papouas, déjà si bien étudiés par lui, vit une population qui s'en distingue nettement par ses caractères craniologiques, et qu'il n'hésita pas à rattacher au type des Négritos. (Studi antropologici ed etnograjici sulla Nuova Guinea ; Archivio, t. VII, p. 137, 1877, et Nuovi studi craniologici sulla Nuova Guinea, ibid., t. XI, p. 149, 1881.) M. Mantegazza avait déjà fait connaître ses nouveaux résultats à la Société anthropologique de Paris. (Bulletin, 3e série, t. III, p. 214, 1880.)
1 De Quatrefages, Etudes sur les Mincopies ; de Quatrefages et Hamy, Crania ethnica, p. 207.
gnathisme. Sa taille était en outre très petite et ne s'élevait pas au-dessus de 4 pieds 9 pouces. A l'ensemble de ces traits, il est impossible de ne pas reconnaître un Négrito pur sang des mieux caractérisés. Cet individu appartenait à une tribu de l'intérieur habitant bien probablement les montagnes figurées sur la carte comme étant placées à l'est d'Epa1.
Enfin au sud-est d'Epa, à Port Moresby, M. Lawes nous montre, au milieu de tribus réellement papouas, une tribu montagnarde de petite taille, franchement noire (dark), dont les pieds et les mains sont remarquablement petits. Tous ces traits sont essentiellement négritos, et il est plus que probable que les Koîari appartiennent à cette race2.
Bien que n'ayant pas distingué les Négritos des Papouas, M. Lawes a, comme M. d'Albertis, le mérite d'insister sur la variété que présentent les races humaines de la Nouvelle-Guinée.
Là paraît s'arrêter l'aire d'habitat dévolue à nos petitsNègres. Pickering, qui le premier peut-être les a nettement distingués des Papouas, s'est trompé en la prolongeant bien plus au sud-est jusque
1 L. M. d'Albertis, New Giduea ; what I did and what I saw, vol. Il, p. 412. Voir la carte placée à la fin du tome II.
2 W. G. Lawes, Ethnological notes on the Motu, Koitapu and Koiari tribes of New Guinea (Journal of the anthropological Institut e, t. VIII, p. 369).