DRAVIDIENS
traliens. On n'a pas tenu compte des caractères physiques. Par là on a été conduit à regarder comme n'appartenant pas à l'ensemble de populations qui nous occupe, et par conséquent comme étant sans rapport avec les Négritos, toute tribu possédant une langue aryenne ou iranienne. Ce point de vue, exclusivement linguistique, nepouvait que conduire à de réelles erreurs ethnologiques.
Par exemple les Jauts, qui représentent aux yeux d'Elphinstone les premiers possesseurs du sol, sont d'après lui-même petits, noirs et laids. Leurs femmes ne sont pas plus belles1. Or, cette courte caractéristique résume les traits essentiels attribués par divers voyageurs à quelques-unes des tribus regardées comme types des Dravidiens. L'évêque Héber en particulier ne parle pas autrement des Bhils2. Par leurs caractères physiques, les Jauts d'Elphinstone se rattachent donc à toutes ces populations dans la composition desquelles l'élément négrito a joué un rôle plus ou moins considérable. Dans le Penjab, ils sont regardés comme les plus anciens habitants de la contrée, de même que dans l'Inde centrale les Dravidiens sont universellement acceptés pour les prédécesseurs des Aryans. Mais les Jauts ne parlent pas dravidien ; leur langue se rattache à la souche sanscrite, et Prichard et les linguistes en général en on fait des Indous.
1 Elphinstone, Aboriginal Inhabitants of the soil.
2 Travels in India, p. 82, cité par Prichard.
Les caractères physiques, bien moins facilement modifiables que la langue, la religion ou les mœurs, ont pour tous les anthropologistes une valeur prépondérante, et je ne puis voir dans les aborigènes noirs du Penjab que des représentants de la race qui, plus au sud, a également précédé les autres et présente les mêmes caractères.
C'est dans les parties basses du Penjab et par conséquent dans le voisinage de l'Indus qu'habitent plus particulièrement les Jauts d'Elphinstone. Le type dravidien arrive donc de nos jours encore au moins jusque dans le voisinage de la rive orientale de ce fleuve. Mais il faut faire un pas de plus et reporter jusque sur la rive occidentale du fleuve l'habitation des Dravidiens.
Bien haut sur l'Indus et à partir du point où ce fleuve commence à s'infléchir vers le sud se trouve le Daman. Cette province est comprise entre le Sind ou Indus supérieur, les monts Soliman, les Montagnes-Salées et l'Indus proprement dit. Elle est donc tout entière sur la rive droite. L'une de ses subdivisions, le Mackelwand, occupe toute la plaine située le long du fleuve. Là vit une population qu'Elphinstone regarde comme un mélange de Béloutchis et de Jâts. Mais il nous apprend en même temps que les riverains de l'Indus sont « presque noirs de teint, chétifs et maigres1 ».
i They are people of dark complexion and lean and meagre form.
JAUTS 87
Nous voyons reproduite en quatre mots la caractéristique des Jauts du Penjab. Or, les vrais Béloutchis sont grands et bien faits1. Il en est de même des Jâts.
Ni les uns ni les autres ne sont presque noirs (dark), sans quoi les voyageurs et surtout M.Rousselet n'eussent pas manqué de le dire. Ils n'ont donc pu donner naissance à la population du Mackelwand. Celle-ci n'est évidemment qu'un reste des hommes noirs de Ctésias, un rameau des Jauts d' Elphinstone qui a passé le fleuve. Ce sont des Dravidiens.
A l'autre extrémité du cours de l'Indus et toujours sur la rive droite nous rencontrons des faits assez différents, mais qui n'en conduisent pas moins à des conclusions analogues aux précédentes. Ils nous sont offerts par les Brahouis dont j'ai déjà parlé, mais sur lesquels il peut être utile de revenir.
Les Brahouis habitent le Béloutchistan à côté des Béloutchis. Tandis que ceux-ci ont le nez aquilin, les yeux enfoncés et le teint clair, les premiers ont la peau très basanée, le nez peu proéminent, la figure plate, mais des yeux bien fendus, ce qui dénote une origine très mêlée. Ces derniers
1 V Univers, description de tous les peuples : vol. de la Tartarie; Béloutchistan, par MM. L. Dubeux et V. Valmont, p. 370. Les auteurs ont résumé les renseignements fournis par un voyageur anglais, M. Ch. Masson. (Narrative oj varions journeys in Belucbistan, Afghanistan and the Penjab.)
88 HISTOIRE DES PYGMEES ('RIENTAUX
traits, qui rappellent si clairement divers types dravidiens, appartiennent essentiellement aux Brahouis montagnards, dont la taille est en outre moindre que celle des Béloutchis proprement dits; ajoutons surtout que les Béloutchis et les Brahouis. diffèrent par le langage autant que par l'extérieur. Les premiers parlent une langue iranienne; les seconds une langue dont M. Maury nous dit encore « qu'elle se rattache aux langues dravidiennes et sert de transition entre celles-ci et les langues iraniennes ».
Il est évidemment impossible d'admettre qu'une langue dravidienne ait pénétré de l'est à l'ouest au milieu d'une population iranienne ou touranienne restée pure, et ait été acceptée par elle. On ne peut pas davantage supposer que des Dravidiens soient venus s'implanter de force ou autrement au milieu de ces races que nous voyons partout leur être supérieures et les refouler de plus en plus. Il faut donc admettre que les Béloutchis iraniens, en pénétrant dans ces contrés, y trouvèrent les Brahouis dravidiens qui, plus ou moins altérés et relevés par le croisement, ont pourtant conservé en partie leurs caractères physiques et une langue caractéristique. C'est du reste ce qui résulte des traditions des deux races. Les Brahouis se regardent comme aborigènes; les Béloutchis admettent qu eux-mêmes sont d'origine étrangère1.
1 Latham, Descriptive Ethnology, vol. II, p. 254.