VARIÉTÉ DES CARACTERES
cessifs avec des types différents, la proportion variée des éléments ethniques, ont nécessairement amené chez les métis la prédominance, tantôt des caractères négritos, tantôt des traits empruntés ailleurs. L'atavisme n'a jamais perdu ses droits au milieu de cette confusion des sangs, et n'a pu que faire revivre bien des fois d'anciens types que Ton pouvait croire effacés.
Ces considérations bien simples rendent compte de tous les faits signalés par les voyageurs. Elles expliquent la diversité extrême des caractères tant de fois signalées dans une même population et par conséquent les appréciations contradictoires des auteurs si bien résumées par Latham à propos des montagnards rajmalis. « Leur physionomie est mongole, disent les uns; leur physionomie est africaine, disent les autres1. »
Comme le montrent si clairement les photographies, lorsqu'il s'agit de ces populations mélangées, tout dépend des individus que l'observateur a rencontrés. Mais les contradictions apparentes ne peuvent plus aujourd'hui faire méconnaître le
M. Mouat a trouvé que les populatious auxquelles se rattachent la plupart des Dravidiens se partageaient en dolichocéphales, sous-dolichocéphales et mésaticéphales. Quelques tribus de l'Assam et un Mishmi toucheraient seuls à la sous-brachycéphalie. (A few notes on some skulls of the hill tribes of India ; Transactions ofthe ethnological Society, vol. VI, p. 42.) Ces faits s'expliquent aisément par la multiplicité des races qui se sont successivement croisées avec la population nègre primitive.
1 Latham, Descriptive Ethnologv, vol. II, p. 417.
fait général, et ce fait peut s'exprimer en peu de mots. Dans l'Inde et dans ses dépendances toutes ou presque toutes les populations de petite taille et à teint noir sont plus ou moins métissées de Négrito ; il en est chez lesquelles ce type se conserve ou reparaît par atavisme presque à l'état de pureté ; il est enfin des groupes qui sont restés purs.
Les faits chaque jour plus nombreux et mieux constatés ramènent donc vers un ordre d'idées que Logan avait déjà appuyé sur des arguments sérieux1, que je crois avoir été un des premiers à développer2, et dont se sont rapprochés à des degrés divers Hamilton Smith3, Campbell, Dalton, Giglioli \ Allen5, Flower0, etc.
Je ne saurais exposer ici en détail les faits et les considérations qui m'ont conduit à des conclusions
1 Logan, The Ethnology ofthe Indian Archipelago et Ethnology of the Indo-Pacific islands (Journal of the Indian Archipelago, vol. IV, 1850, et VII, 1853).
2 II y a plus d'un quart de siècle que j'ai professé au Muséum, en m'appuyant sur des faits alors connus, des idées semblables à celles que j'expose ici et qui n'ont fait que se confirmer et s'étendre depuis cette époque. (Les Races lùgres, leçon d'ouverture du cours d'anthropologie; Galette médicale, 1862.) Je résumais dans cette leçon mon cours de l'année précédente.
3 The Natural History of the human species, p. 200,
4 Giglioli, Studi sulla ra^a uegrita (Archivio per Vantropologia e la etnologia, t. V. p, 293, 1876).
5 Allen, The original range of the Papuan and Negrito tribes (Journal ofthe anthropological Institute, vol. VIII, p. 38, 1878).
6 Flower, loc.cit., p. 131, 1879.
AIRE PRIMITIVE DES NEGRES 8l
générales sur le passé des diverses races nègres. On les trouvera dans un livre dont la première partie a déjà paru1. Mais je puis résumer cet ensemble de données en quelques propositions en me plaçant surtout au point de vue de l'étude actuelle.
Le type nègre s'est caractérisé primitivement dans l'Asie méridionale, qu'il a sans doute occupée seul pendant un temps indéterminé. C'est de là que les divers représentants de ce type ont irradié; et, en se portant les uns à l'est, les autres à l'ouest ; ils ont donné naissance aux populations noires de la Mélanésie et de l'Afrique. En particulier l'Inde et l'Indo-Chine ont appartenu d'abord aux Noirs. Des invasions ou des infiltrations de diverses races jaunes et blanches ont morcelé les populations nègres occupant jadis une aire continue; et, en se mêlant à elles les ont profondément altérées. L'état de choses actuels est le résultat final de luttes et de mélanges dont les plus anciens, remontent à une époque extrêmement reculée des temps préhistoriques. Le sous-type négrito est un des plus anciens de la race, et était au moins prédominant dans l'Inde et dans l'Indo-Chine, lorsque commencèrent les croisements.
Déterminer même d'une manière approximative la date des premiers mélanges est évidemment
1 Introduction à l'étude des races humaines. — Oiiestions générales,
Q u atrefages, Pygmées. 6
impossible, mais nous en constatons de récents. Les Malais s'étaient établis à Luçon avant leur conversion à l'islamisme, puisqu'ils étaient encore païens à l'arrivée des Espagnols. Ils y étaient donc arrivés selon toute apparence avant la prise de Madjapahit par les mahométans, ce qui nous reporte au moins vers le milieu du xve siècle \ Mais cette colonisation devait être assez récente, puisque les premiers Européens purent recueillir des traditions d'où il résulte que les Indiens à cheveux lisses, c'est-àdire les Malais ou leurs métis, déjà maîtres de la plaine, n'en payaient pas moins un certain tribut aux Noirs purs2. Cela même atteste que ces derniers avaient été les premiers occupants. Il est du reste très probable que le mouvement d'expansion, déterminé en Malaisie, comme en Arabie, par le triomphe de l'islam, ne put qu'être fatal à nos petits Nègres, qui durent se voir envahis dans bien des îles où ils avaient vécu en paix jusqu'à ce moment.
Dans l'Inde, la légende de Rama peut seule permettre quelques conjectures. Quoique défigurée par la fable, l'histoire du héros aryan renferme à coup sûr un fond de vérité. Le récit des services qu'il reçoit d'Hanouman n'a rien que de fort simple si l'on voit dans celui-ci et son peuple de singes
1 La prise de cette ville peut être considérée comme marquant l'avènement de l'islamisme en Malaisie. Elle eut lieu en 1478. (Description de Java, par Raffles et Crawfurd, traduite par Marchai, p. 349.)
2 Rienzi, Ocèanie, t. I, p. 302.
LÉGENDE D'HANOUMAN 83
un chef et une tribu de Négritos. Cette interprétation emprunte aux découvertes modernes un caractère réel de probabilité. Si elle est fondée, comme il est permis de le croire, il en résulterait qu'aux temps héroïques de la conquête aryane, les Négritos formaient encore des populations florissantes dont les nouveaux venus ne dédaignaient pas l'alliance, tout en les regardant comme des créatures d'un rang inférieur 1.
L'orgueil de race, les différences de religion et de mœurs n'ont jamais empêché les Européens, pas plus les Anglo-Saxons que les autres, de se croiser avec les derniers des sauvages 2. Les Aryans n'étaient pas plus réservés. Nous voyons leurs héros des premiers temps, les Pandavas euxmêmes, donner l'exemple de ces unions. Après avoir vaincu et tué le rakchasa Hidimba, Bhimasena résiste d'abord aux sollicitations de la sœur de ce monstre qui, devenue amoureuse de lui, se montre sous les traits d'une femme charmante. Mais sur les représentations de son frère aîné, Youdhichshira, le roi de la justice, et avec l'assentiment de sa mère, il finit par céder et va passer
1 Je reconnais d'ailleurs que la légende d'Hanouman peut s'appliquer également à quelqu'une de ces tribus dravidiennes qui s'étaient élevées bien au-dessus de l'état sauvage.
2 Témoin les métis d'Anglais et d'Australiennes. La race tasmanienne n'est plus représentée que par les métis des pêcheurs de phoques, et nous savons par Bonwick que les enfants étaient souvent nombreux dans la même famille.
quelques temps dans la demeure enchantée de cette Armide dravidienne ou négrito1.
Ainsi, dès les temps héroïques de la race aryane, celle-ci mêlait son sang à celui des populations locales. Mais les mélanges remontaient certainement bien plus haut, et se sont continués depuis. On sait combien ont été nombreuses les invasions le plus souvent venues de l'ouest et du nord-ouest. Le résultat inévitable était l'effacement de plus en plus marqué du type négrito. Ainsi ont pris naissance toutes ces races mixtes où dominent tour à tour le type blanc, jaune ou noir et que l'on désigne sous le nom commun de Dravidiens. Mais le fond premier n'en persiste pas moins d'une manière parfois bien curieuse et bien significative.
Les races dravidiennes ont au point de vue qui nous occupe un intérêt facile à comprendre. Elles nous renseignent sur l'ancienne extension des Négritos. Nous pouvons dire à bien peu près avec certitude que cette race a occupé jadis toutes les terres où nous rencontrons aujourd'hui des Dravidiens. Ici je dois faire une remarque importante.
On n'a jusqu'ici regardé comme dravidiens que les groupes parlant une de ces langues auxquelles les linguistes ont donné le nom de dravidiennes , dont le trait le plus caractéristique paraît être de se rattacher assez intimement aux idiomes aus-
1 Théodore Pavie, Les héros pieux, les Pandavas (Revue des Deux Mondes, 1857, t. II, p. 221).