‹ Les pygméesChapitre 94 sur 137 · PYGMÉES D'HOMÈRE · texte numérisé non relu

PYGMÉES D'HOMÈRE

l'accompagnent montrent que Kyménia, loin d'appartenir à une race de Pygmées, ne connaissait même pas l'existence de ces petits Noirs1.

C'est Schweinfurth qui a eu l'honneur de démontrer ce que le mythe d'Homère cachait de réalité, et de justifier les paroles d'Aristote. Mais il dut pour cela quitter le bassin du Nil, gagner celui de l'Ouellé, dépasser le pays desNiams-Niams et arriver jusque chez les Mombouttous, qu'il a visités le premier. C'est à la cour de Mounza qu'il découvrit cette race naine, encore appelée dans le pays du nom d'Akkas, que Mariette avait lu à côté du portraitd'un nain, sur un monument de l'ancien empire égyptien.

Des renseignements donnés à l'éminent voyageur par Adimokoû, chef de la petite colonie que Mounza entretient près de sa résidence royale, il résulte que la patrie des Akkas ou Tikki-Tikkis 2 est située vers le troisième degré de latitude nord et le vingt-cinquième degré de longitude est. Ce pays est probablement assez vaste. Bien vus des populations environnantes et protégés par leur puissant voisin, les Akkas semblent occuper ici une aire continue et comptent neuf tribus distinctes ayant chacune son roi ou chef particulier3. Lors du pas-

1 Les Sources du Nil, journal de voyage du capitaine J. H. Speke, p. 496? figure p. 497.

2 Mounza employait le mot Akka pour désigner ces petits Noirs. Moûmmeri, leur suzerain, les nommait Tiki-Tikis.

3 Schweinfurth, Au cœur de V Afrique, p. 1 10. — Ce voyage est un des plus remarquables parmi ceux qui ont si rapidement fait pro-

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sage deSchweinfurth, ces tribus étaient soumises, au moins en partie, à Moûmméri, un des vassaux de Mounza, qui était venu rendre hommage à son suzerain, à la tête d'un véritable régiment de ces petits Nègres, si bien que le voyageur européen eut à la foi sous les yeux plusieurs centaines de ces guerriers nains1.

En échange d'un de ses chiens, Schweinfurth avait obtenu de Mounza un de ces Akkas dont il a donné le portrait2. Il comptait l'amener en Europe ; mais le pauvre Nsévoué mourut de la dysenterie à Berber, au sud de Khartoum. Peut-être son squelette, retrouvé par quelque voyageur, figurera-t-il un jour dans un de nos musées et fournira-t-il à la

gresser nos connaissances sur l'intérieur de l'Afrique. Il a duré de premiers jours de juillet 1868 aux premiers jours de novembre 1871. La plus grande partie avait été accomplie dans des contrées jusquelà absolument inexplorées par les Européens. Le voyageur avait recueilli de riches collections de toutes sortes, de très nombreuses observations, des notes, des dessins, des cartes. Presque toutes ces richesses scientifiques ont péri dans un incendie. On comprend la profonde douleur du savant réduit à raconter ses voyages presque uniquement avec ses souvenirs. Son travail n'en est pas moins des plus précieux pour la connaissance de régions jusque-là entièrement inconnues.

1 Schweinfurth, y4z/ cœur de l'Afrique, p. 115. Paris.

2 Depuis que Mounza a appris la valeur des Akkas comme objet de curiosité, il en donne de temps à autre aux gros traitants d'ivoire qui viennent le trouver chaque année. C'est ainsi qu'un indîvidu de cette race est arrivé à Khartoum, envoyé au gouverneur du Soudan par Émin-Bey (docteur Schnitzer). C'est lui que M. Vossion, viceconsul de France, a sommairement décrit dans une lettre dont je donne un extrait plus loin.

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science les données anatomiques qui lui manquent encore.

En effet, les renseignements que nous avons relativement aux Akkas ont tous été recueillis sur des individus vivants, et ces individus sont peu nombreux. Les mesures, les notes prises par Scheinfurth, ont péri dans le fatal incendie qui dévora le fruit de trois ans de travaux et d'études; et il n'était rien moins que facile de combler en partie cette perte. Pourtant M. Marno eut l'heureuse chance de rencontrer dans ses voyages deux esclaves akkas du sexe féminin, une jeune fille et une femme adulte1. Une autre femme adulte, envoyée en Italie par Gessi-Pacha, Saïda, a été sommairement étudiée par M. Giglioli2. M. Chaillé-Long-Bey a aussi eu sous les yeux une femme venue au pays des Niams- Niams en compagnie d'une sœur de Mounza3; c'est elle dont j'ai reproduit le portrait d'après réminent voyageur (fig. 22). M. Vossion, viceconsul de France à Khartoum, a brièvement décrit un homme adulte dans une lettre encore inédite et qu'il m'a été permis de consulter.

1 Les notes de M. Marno ont été insérées dans les Mittheilungen der anthropologischen Gesellschaft in Wien, Bd. V, et analysées dans Y Archivio per antropologia et la etnologia, t. IV, p. 461, ainsi que dans le travail de M. Hamy, loc. cit., p. 98.

2 Giglioli, Gli Akka viventi in Italia (Archivio t. X, p. 404).

3 Chaillé-Long-Bey, Voyage au lac Victoria Nyança et au pays des Niams-Niams (Bulletin delà Société de géographie, 6e série, t. X, p. 363), et Central Africa, p. 263 ,avec figures dans le texte, p. 264, et une planche, p. 267.

FlG. 22. —

Femme akka placée a côté d'un homme d'une taille moyenne, d'après Chaillé-Long-Bey.

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Mais, quoique se confirmant les uns les autres et se complétant sur quelques points, ces témoignages auraient laissé par trop à désirer, si une circonstance des plus heureuses n'avait fourni aux anthropologistes européens le moyen d'étudier par eux-mêmes la curieuse race humaine dont nous parlons.

Un voyageur plus courageux que savant, Miani, avait suivi les traces de Schweinfurth et était arrivé aussi chez les Mombouttous. Moins heureux que son prédécesseur, il succomba aux fatigues du voyage et mourut, léguant à la Société de géographie italienne deux jeunes Akkas qu'on lui avait cédés contre un chien et un veau. Après quelques vicissitudes, Tébo et Chairallah furent recueillis par un homme de science et de cœur, le comte Miniscalchi Erizzo,qui les fit élever sous ses yeux1. Ils purent ainsi être suivis et étudiés à loisir, en même temps que leurs photographies, libéralement répandues par la Société de géographie, allaient provoquer de toutes parts les observations des anthropologistes2 (fig. 23, 24 et 25).

1 Les Akkas, par le comte Miniscalchi Erizzo (Congres international des sciences géographiques, session de Paris, 1879, t. \, p. 299). L'auteur a fait graver trois photographies représentant Tébo de face et de profil, Chairallah de face seulement. Je reproduis ici ces portraits (fig. 23, 24 et 25).

2 Déjà, à leur arrivée au Caire, Tébo et Chairallah avaient été examinés par Colucci-Pacha, Régny-Bey, docteur Gaillardot et par MM, Schweinfurth, Owen, Cornalia et Panceri, que le hasard réunissait dans la capitale de l'Egypte. Leurs observations ont paru dans

Q.U ATREFAGESjPygmèeS 17

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Cet ensemble de documents a eu pour résultat

Fig. 23 Fig. 24 Fig. 25

Tobo de profil. Tobo de face. Chairallah de face.

D'après les photographies du comte Minescalchi.

les Bullelins de l'Institut égyptien en 1873 et 1874. Ces petits Nègres ont d'ailleurs donné lieu à bien des publications. Voici les titres des

d'abord de dissiper certains doutes émis au sujet de la réalité de la découverte de Schweinfurth. Quelques personnes regardaient les premiers individus mesurés par les voyageurs comme de jeunes sujets, et ne voulaient voir dans Tébo et Chairallah que des enfants destinés à grandir1. Les observations précises de Marno, celle de MM. Giglioli et Chaillé-Longsur trois femmes, celles de M. Vossion sur un homme, ont répondu à la première hypothèse ; et au moins un des deux Akkas de Miani, en vieillissant sans dépasser, sans même atteindre le maximum de taille indiqué par Schweinfurth, a réfuté la seconde 2.

principales. : Examen des deux Nègres pygmées de la tribu de Akkas ramenés par Miani du fleuve Garbon, par M. Richard Owen ; — Remarques sur cette communication par MM. Broca, Hamy et de Quatrefages (Bulllctin de la Société d'anthropologie, 1874, p. 255); — Sur lcs Akkas, par M. Panizza (ibid., p. 463); — Observations sur les races naines africaines à propos des Akkas, par A. de Quatrefages , p. 500, et Comptes rendus de V Académie des sciences, 1874, p. 15 18); — Les Akkas, race pygmée de l'Afrique centrale, par Paul Broca (Revue d' anthropologie, 1874, p. 279); — / due Akkadel Miani, par MM. P. Mantegazza et A. Zannetti (Archivio per l'antropologia e la etnologia, t. III, 1874, p. 137), avec un Appendice (p. 158) comprenant trois lettres écrites du Caire par MM. Owen, P. Panceri et E. Cornalia; — Lettre du professeur E. Cornalia sur les Akkas de Miani avec des remarques par M VI. Giglioli et Zannetti (Archivio, 1874, p. 428); — Gli Akka del Miani, par Z..., (Archivio, t. IV, 1874, p. 249); — Alterior; notifie intorno ai Negriti; gli Akka viventi in Italia, par le professeur E. Hilliger Giglioli (Archivio, t. X, p. 404J.

1 Panizza, toc. cit., p. 464. La Société anthropologique de Madrid semble avoir partagé les doutes du médecin romain

2 II s'est élevé quelques doutes sur la pureté du sang des Akkas de Miani, et M. Hamy a fait, sur ce point, des réserves formelles.

2Ô0 LES NÉGRILLES OU PYGMEES d'afRIQ UE

Le voyageur russe avait mesuré six hommes adultes ; aucun, dit-il, ne dépassait im,50. L'homme de M. Vossion, âgé de trente-deux ans, n'a que im,3i. Tébo, l'aîné des Akkas de Miani, a pris les caractères de l'adulte, et paraît s'être arrêté après avoir atteint la taille de im,42, c'est-à-dire à bien peu près la moyenne des trois nombres. La femme de vingt à vingt-cinq ans mesurée par Marno avait im,)6, celle de Chaillé-Long im,2i6 au plus, Saïda im,34, ce qui donne pour moyenne im,305. La moyenne des deux sexes serait i m ,3 56 . Ces nombres placent les Akkas, au point de vue de la taille, sensiblement au-dessous des Mincopies et même un peu au-dessous des Boschismans. Mais le nombre des mesures prises sur les Pygmées africains est trop peu considérable pour que l'on puisse regarder ce résultat comme décidément acquis. Cette réserve est d'autant plus justifiée qu'aucun Akka

(Loc. cit., p. 97.) Ces réserves ont peut-être quelque chose de fondé en ce qui concerne Chairallah. D'une part, son indice céphalique était assez bas (77,52); d'autre part, dans leur beau travail sur ces Akkas, MM. Mantegazza et Zannetti, se fondant sur l'âge présumé des deux sujets et sur les lois de croissance, avaient prédit que Tébo s'arrêterait à une taille inférieure à celle de Chairallah. (Loc. cit., p. 144.) L'événement à confirmé cette prévision. Chairallah, grandisssant encore, avait déjà 1 m,4i ; Tébo, avec tous les caractères d'un adulte, et dont la croissance paraît avoir cessé, s'est arrêté à 1 m,42. (Giglioli, loc. cit., p. 486.) En outre, ce dernier a un indice très élevé (80,23). Si donc on peut conserver quelques doutes sur Chairallah et penser qu'il a peut-être quelque peu de sang emprunté aux races nègres proprement dites, il ne saurait en être de même en ce qui concerne Tébo.

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