HASPARREN, SAINT- JE AN-PIED-DE-PORT
Nous reprenons la route de la ville, toujours marchant capricieusement au gré de nos rencontres. A l'angle de la porte qui donne accès au pont, au pied de l'escarpement du coteau, un chemin très ombreux à gauche remonte le cours de la Nive. Nous le suivons, et il nous en prend bien de notre course à l'impromptu. La rivière, tranquille au-dessous de Saint-Jean, se donne tout à (X)up des allures de torrent. Un vieux pont la traverse, en avant d'un moulin ; et de ce moulin romantique une superbe chute d'eau s'échappe. De grands arbres couronnent cette eau bouillonnante qui gronde et qui hurle sous leur ombre mouvante. Au fond, nous embrassons tout le panorama des montagnes.
Ce lieu charmant, c'est la petite vallée de la Béhérobie ; nous rayions jugée suivant ses mérites du haut delà forteresse, et nous pourrions la suivre jusqu'en terre espagnole. D'abord nous rencontrerions le village de Saint-Michel, puis Estercucuby, où la « Nivette » reçoit un mignon affluent sauvage. Là, on ne trouve plus qu'un chemin de mulets montant à Béhérobie, au pied des picsd'Arthe, d'Atcheburry et d'Errocate. Par le col d'Errocate, à 1,140 mètres d'altitude, on entrerait en Espagne.
Mais, encore une fois, cette Espagne est pour nous ce que la terre promise fut pour les Hébreux; nous n'y entrerons qu'à Iheure fatidique.
Ainsi, nous n'avons point dépassé, sur les bords de la Béhérobie, l'endroit où commence le chemin de mulets. C'en est assez pour que la lassitude se fasse sentir; le jour tombe. Nous gagnons notre hôtellerie, bien résolus à nous procurer le lendemain le plaisir de voir extérieurement et de loin cette villette de Saint-Jean si injustement traitée par certains voyageurs et quelques guides. J'en sais un qui n'y a trouvé d'intéressant que la citadelle!...
Au soleil levant, nous partons, et traversant la vallée en ligne droite, passant au petit village d'Ispourre, nous gravissons le flanc de l'Arradoy. Sur cette vallée, la vue déjà est exquise. Saint-Jean se détache sur des prairies d'un vert sombre, avec
2(H LES PTRKNÉES.
son clocher et les toits aigus de ses maisons. Plus haut, \ei^ grands arbres plantés dans la cour de la forteresse forment comme une silhouette mobile sur les tons gris des montagnes qui ferment r horizon. Elles se croisent, ces montagnes, s'enchevêtrent, se confondent, sur trois plans très distincts : au premier, violacées et chaudes sous le manteau de bruyères qui les recouvre, au second rondes et grisâtres, au troisième toutes décharnées, toutes déchirées, — chaos de roches sombres d'où s'élancent des pics bleus.
Au-dessus de la ville, la fumée sort des toits et monte tout droit dans Tair en longues colonnes, qu'un coup de vent brise et disperse, et qui se reforment, la rafale passée. Ces vapeurs, qui donnent la vie au tableau, vont se mêler à celles que répand rhaleine des monts. Des nuées légères obscurcissent un moment les pics, découpant dans leurs replis des reliefs qui changent sans cesse. — Qui donc a dit que les montagnes ne bougent point, que l'aspect en est bientôt monotone, parce que toujours il est froid et rigide ? — Je vous dis que pour les yeux qui savent voir, les montagnes respirent et marchent.
Apres cette pointe poussée vers FArradoy, nous avons bien gagné notre déjeuner. L'après-midi ne sera pas moins utilement remplie ; nous Tarons consacrée à une^ excursion étroitement obligatoire pour quiconque a le respect de la légende. Il faut qiio nou:ï^ saluions au moins à distance cette glorieuse et (^ilou^^ \^lôe de Roncevaux qui a entendu les cris de mort \lo rArr;ore-4Hurde de Chariemasoe, dominée par le rugissement ^i^ KvVA:>^i lo lùvMi. Avant de nous rranettre en route, nous nsxnuv.î^ cr^cwre i la c:;;îidelie,
K^ r\.;;:<^ .;o $A::>-t4oAa i Saint-Etienne de Baîgorry arrête ^,;;n\s;I :n\5^ îVjr*ri<^ LVnche^eurwnent des monts nous apparait ^\;ï^ ^k^ vvA-^ r,.x;\\>*ux. Cotte route sinueuse décrit les ^ vs>* .Nai^^.>4a50c.$ c;^ i« î»s« du Jarra. qu'eUe ne cesse ,i^ w\ry. X »;vSf. V r^- ie ?:>» prochain est Béharia; puis
HASPABREN, SAINT-JEAN-PIED-DE-PORT. 20o
un grand rideau de montagnes se déploie, dominé par les pics d'Iparlo, d'Aslaté, d'Ispeguy et d'Arro. De nombreux villages se couchent dans les replis des vallées, ou s'accrochent aux premières murailles rocheuses : Huart-Cize, Ascarrat, Irrouléguy, Anhaux, Occos. Sur les pentes partout de grands bois.
Les mulets nous attendent au pied de l'hôtellerie; nous franchissons le pont à l'ombre de la vieille tour; notre chemin est vers la Nive d'Arnéguy, par une vallée qui mérite plutôt le nom de gorge ; nous suivons une tranchée creusée dans le w. Arnéguy, que nous voyons bientôt, est un village franfais; mais l'autre bord de la Nive est espagnol. Un peu plus liaut, 8ur le bord français, est Luzaîde, à cent pieds au-dessus du torrent, sur le versant d'un petit mont couvert de hêtres.
Ces ombrages, hélas I ne sont point durables ; la route n'est déjà plus qu'une affreuse ravine entre deux rampes de rochers. Pas une habitation humaine dans ce lieu sauvage ; la limite de notre belle France est ici une Thébaide.
Cependant, un peu plus haut encore, voici un village; il est espagnol : c'est Boaneco Horeca.Voiià qui sonne déjà les rudesses castillanes. Nous gravissons les parois des rochers; devant nos yeux s'ouvre un assez grand cirque tapissé de forêts. Encore l'Espagne, encore la terre promise. — N'avançons pas.
Et quand nous venons à songer qu'un tout petit supplément d'ascension — six cents pieds peut-être — nous conduirait au col de Roncevaux ! — Oui, Roncevaux ! Est-ce que vous n'etitendez pas le cor de Roland? Là est encore un couvent gothique qui contient des tombes royales. L'abbé autrefois était seigneur ou gardien des châteaux qui défendaient la frontière et qui ne sont plus que ruines ; pour soldats et pour sentinelles, 11 avait ses moines. Le chapelet dans une main, l'épée dans l'autre, ils frappaient rudement ces champions en froc. L'abbé ne relevait que du Pape. L'ombre de la grandeur de Charlemagne abritait la réalité de la sienne; il s'en trouvait bien.
Bayonne ne sera plus désormais notre centre d'excursion ; nou8 en partons une dernière fois pour courir vers le Béarn, franchissant la lisière de la Basse-Navarre, effleurant la frontière de la Soûle. Je voudrais auparavant rappeler une tradition que j'ai partout trouvée constante. Les habitants du Labourd sont encore au nombre de soixante mille environ, et ceux de la Soûle de trente mille. La Basse-Navarre actuelle — ou tout simplement l'ancienne Navarre française — était le bien exclusif des Souletins et des Labourdins, qui recueillirent sur leur terre, au VI' siècle, leurs frères de l'autre versant des Pyrénées — sol d'Espagne — chassés par les Wislgoths. Les Bas-Navarrais sont aujourd'hui cinquante mille. Je rappelle encore que la limite basque suit les cantons de Sauveterre, de Navarrenx et d'Oloron.
Au nord, elle est ouverte du côté des Landes. — Cela dit, sortons donc de Bayonne par la porte MousseroUes. Le chemin de fer franchit un premier tunnel, puis un second sous le village de Saint-Pierre dlrube.
Rapidement nous allons arriver à Urt , à travers une plaine d'alluvions. L* Adour porte des îles très vertes, peuplées de maisons de campagne, résidences fraîches et agréables, si Ton ne craint point le souffle de l'eau limoneuse.
Le fleuve, en effet, a perdu sa limpidité ; qu'on ne parle plus de ses eaux bleues. L'une de ces îles est celle de Lahonce, où s'élevait autrefois un castel, dont il n'y a plus de traces. Cest là qu'auraient été surtout données, en 1565, ces fêtes célèbres qui réunirent Charles IX et Catherine de Médicis d'une part, de l'autre la reine Elisabeth d'Espagne et le duc d'Albe. Ces convives vraiment qualifiés débattirent entre eux sur les moyens d'abattre les Huguenots, tout en sablant le vin de Jurançon. Voilà, du moins, la légende. Cependant, j'ai envie de croire que, comme tous les grands bilieux, Albe était sobre. Catherine, toute pleine de sa magie florentine, croyait à la puissance des philtres plus qu'au charme du vin. Quant aux courtisans qui l'accompagnaient, ils firent certainement ripaille, galantisant comme ils pouvaient. Elle est peut-être de ce temps-là, cette chanson basque si touchante, qui pourrait s'appeler» la plainte de la jeune fille ». — « Un bouquet de roses frais éclos m'embaumait. Je l'ai envoyé en compliment au seigneur. II me l'a renvoyé, disant qu'il n'en veut point, et que de moi aucun souvenir ne lui reste. Bouquet, sois le bienrevenu! Je te nourrirai de mon sein, tout en te donnant le nom du seigneur. »
Le bourg de Lahonce, portant le même nom que l'ilot historique, est assis dans la plaine; puis c'est la station d'Urt, vieille appellation basque, à peu près rendu par notre mot de confluent. L' Adour reçoit la Joyeuse, et, à quelques centaines de mètres au delà, va recevoir la Bidouze. Il s'est déjà grossi du Gave de Pau;
LA BIDOUZEy BIDÂCHE^ SAINT-PALAIS. 209
— car c'est l'Adour qui a Thonneur de porter à l'Océan cette grande artère du haut pays pyrénéen.
A la Bidouze, petite halte; nous descendons du train. Ce n'est plus un paysage de montagnes que nous avons sous les yeux. La rivière deBidouze, qui donne son nom au village, a moins l'air de courir que de ramper, en décrivant de grands replis à travers ce sol marécageux. A l'ouest, de chétifs monticules, tapissés de fougères ou de maigres chênaies; sur le plus proche, de belles ruines. A l'est , une verdure plus intense et plus grasse ; la plaine, de ce côté, s'élève en ondulations légères, très boisées. A travers un triple rideau d'arbres, un joli village , c'est Ilastingues. Plus loin, les mamelons grandissent; au fond du tableau, les lignes de coteaux* se croisent, et ces hauteurs, également couvertes de bois, semblent rouler les unes sur les autres, comme de grandes vagues vertes.
Là-haut des ruines ; ce sont celles du château de Guiche , une des maisons fortes de cette illustre race des Gramont, seigneurs de la Bidouze et de toute sa vallée, et même souverains de Bidache. En août 1587, Henri IV vint dans cette grande demeure, portant les drapeaux (ju'il avait conquis à Coutras, et qu'il voulait mettre aux pieds de la belle Corisande de Gramont, comtesse de Guiche. Le Béarnais était couvert de gloire. A Coutras, il avait six mille hommes ; l'armée catholique, commandée par Joyeuse, en avait douze mille et une forte artillerie ; mais ses chefs étaient de brillants fanfarons, qui se jetèrent étourdiment sur les Huguenots à la débandade ; les canons ne servirent point. Joyeuse demeure sur le champ de bataille, avec quatre cents gentilshommes, sans compter trois mille soldats. Ces canons, qui n'avaient point parlé, tombent aux mains du Béarnais, qui peut poursuivre sa victoire, mais qui s'en garde bien. Il n'a d'autre pensée que de porter les drapeaux à la belle comtesse , et il plante là ses troupes allemandes, en plein pays catholique, entre deux ou trois armées royales encore debout. Quant à lui, entouré
de ses Navârrais, il court à Guiche. Corisande était la reine de son cœur, comme il était, lui, le roi de la Navarre. Elle tenait une promesse de mariage signée de son sang. — Elle y avait une confiance entière, — et sûrement elle avait tort, puisqu'il y manqua. Peu de temps après , il abandonnait la belle : ce n'était pas la peine de perdre le fruit d'une si belle victoire, et de faire tuer tant d'Allemands.
Elles sont princières, ces ruines de Guiche. Un donjon enfermé dans une forte enceinte commandait l'entrée de la vallée. Ce donjon parait être du xni* siècle. La construction en offre une singularité assez rare : c'est l'absence de toute communication intérieure entre le premier étage , formé de grandes salles à voûtes en ogive, avec les étages supérieurs. Les voûtes de ceuxci sont effondrées. La porte du premier étage est encore entière, à sept ou huit mètres au-dessus du sol. Un long bâtiment s'étendait sur le côté qui regarde la Bidouze ; il n'en subsiste plus que des pans de murailles portant de jolies fenêtres géminées. En retour d'équerre, faisant face au donjon, un autre bâtiment est debout, mais sans voûtes aussi, sans planchers. Il était également éclairé par de grandes baies à arcades géminées. Cest dans cette partie, sans doute, que s'ouvrait la salle de gala, où Corisande reçut son Béarnais, grand vainqueur... et grand trompeur.
Sur le versant du monticule qui descend à la rivière, est planté le village ; les maisons suivent la pente jusqu'à la berge, où se creuse un petit port. Là sont amarrés ces grands bateaux plats, au long gouvernail, les « galupes w que nous avons déjà vus à Bayonne. Ils sont chargés de pierres qu'on tire dévastes carrières situées à peu de distance, — en avant de Bidache. De Guiche à Bidache, ne suivez pas la rivière; le chemin d'abord est long, car la Bidouze décrit de nombreux circuits ; mais surtout il est
maussade.
(^\^st vraiment en plat pays que nous sommes. Pas une ondulation dans la vallée ; mais deci, delà des dépressions presque insen-
sibles. Sous ces grandes saulaies, c'est le marécage qui règne ; ces bouquets de joncs doivent émerger de flaques d'eau vaseuse qu'ils recouvrent. Sui' la rivière, pas un pli; le flot descend, puisque nous sommes bien sûr d'en remonter le cours, mais si
jaune, si épais, si paresseux, si morne, que la direction du courant se distingue à peine. Toute cette triste plaine est enserrée dans une ceinture de petits coteaux; il faut cheminer les yeux en l'air pour rencontrer quelque diversion à cette monotonie fatigante. De loin en loin, un hameau s'étageauflancdecesdemi-hauteurs;
la dernière est fièrement couronnée de la ruine du château de Bidache : c'est la plus élevée. Par-dessus ce point culminant du chaînon, on aperçoit enfin, à l'horizon, quelques reliefjî plus vigoureux que ceux des nuées : ce sont les premières cinie^ des monts.
Ils ont un manteau de feuillage et une couronne d'ombre, c<î> grands murs, et ce n'est pas dommage! Le chemin que nou-» suivons — qui est le chemin de halage — n'offre pas plus de fraîcheur que de variété. Quel plaisir de nous rapprocher de cette verdure aérienne, mêlée à ces pierres noircies! Le donjon aie plu^ grand air de donjon qu'on puisse voir; cette haute silhouette se découpe en vigueur sur un ciel mou, chargé de vapeurs. Elle est superbe.
De vrais grands seigneurs, ces Gramont, brillants, habiles et braves ; gens de cour, gens de guerre , fins diplomates. Cependant, Gabriel de Gramont, ambassadeur de François I"aupi*ès do Henri VIII d'Angleterre, éprouva une fâcheuse déconvenue ; il avait pour instructions secrètes de travailler au divorce du roi avec Catherine d'Aragon, afin de lui faire épouser ensuite la veuve du duc d'Alençon, la Marguerite des Marguerite, sœur de François. Ce furieux Henri VIII renvoya bien Catherine, mais ce fut pour mettre Anne de Boleyn dans le lit royal. Le seigneur de Gramont avait travaillé pour autrui ; il était joué. Son arrièrepetit-fils, le duc Antoine, eut plus de succès dans une auti'e négociation que lui avaient confiée Louis XIV etMazarin. Il avait fait grande figure dans les guerres d'Allemagne, il était maréchal de France, et bien qu'alors âgé de près de soixante ans, le modèle des élégances à la cour de Saint-Germain. Aussi , charjrc d'aller demander à Madrid la main de Marie-Thérèse à Philippe IV, s'y prit-il d'une façon tout à fait « noble et galante ».
Parti d'Irun , il court sans débrider , avec une suite nombreuse, peu satisfaite de tant de hâte, jusqu'à la capitale espagnole. Il fait son entrée dans la ville au galop, et sans s'arrêter
pour changer d'habit , pique tout droit , avec cette allure de courrier, jusqu'au Palais, à travers la foule. II arrive botté, éperonné, poudreux, s'incline en cet équipage devant le roi, expose l'objet de sa venue, ou plutôt de sa course. — Cette singularité excita la plus vive admiration à la cour d'Espagne, et parmi le
peuple madrilène Au reste, on sait que Philippe IV donna sa
fille avec autant d'empressement que l'ambassadeur extraordinaireen avait affecté pour la lui demander. Il l'aurait donnée deux fois plutôt, pourvu que ce fût au même roi.
Tout le monde a lu cent fois les aventures du fils aine du galant maréchal, Armand, comte de Guiche, et la hardiesse de ses salanteries , sa complaisance envers la première duchesse d'Orléans, Henriette d'Angleterre, qui le porta à s'engager dans une intrigue contre la duchesse de La Vallière, l'exil qui en fut le châtiment, son brillant courage chanté par Boileau dans \Epître au Roi sur le passage du Rhin en 1672, enfin sa mort prématurée, que M™* de Sévigné a célébrée dans une de ses lettres. On ne connait pas moins bien la vie légère et non sans reproche de son oncle, le frère puîné d'Antoine, Philibert de Gramont, êgalemerlt exilé en Angleterre pour avoir osé disputer au Roi les faveurs de la belle La Mothe-Houdancourt. Le comte de Gramont ser\'it de modèle, peut-être aussi de guide, même de collaborateur à son beau-frère Hamilton, écrivant ses fameux Mémoires, — ou, pour parler le langage d'à présent, — ces inimitables c( chroniques » sur les deux cours de Louis XIV et de Charles II. Longtemps les Gramont , par une possession d état qui était presque une hérédité, furent gouverneurs de la Xavarre. Aussi étaient-ils signalés à la Révolution par la grandeur même de leur fortune. Le château de Bidache fut brûlé en 1793; il avait été déjà une première fois détruit en 1523, pris d assaut par les Espagnols, et lentement réédifié ; il n'avait été achevé qu'au xvn* siècle par le grand maréchal Antoine.
La ruine est portée — nous l'avons dit — par une éminence
rocheuse ; le bourg s'étend, à son ombre, sur la crête ; au bas est un petit port comme à Guiche. Songez que Bidache fut une capitale; la nature de Y État qu'elle commandait n'est point déterminée : ni royaume, ni principauté; c'était une souveraineté tout court. Gramont, duc en tant que Gramont, était souverain ici, — souverain tout uniment. Bidache avait, d'ailleurs, et a conservé jusqu'à l'établissement du chemin de fer, une manière d'importance commerciale en proportion avec cette haute et bizarre qualité féodale; sa situation sur la route de Bayonne à Tarbes par Oloron en faisait un lieu de transit et un grand passage de voyageurs. Les hôtelleries, aujourd'hui, sont délaissées, et pourtant sont assez bonnes. La villettene compte plus guère que 2,500 à 3,000 habitants, population variable, parce qu'une partie en est flottante. Ses carrières de pierre entretiennent, suivant les saisons,un phis ou moins grand nombre d*ouvriers. Bidache fabrique aussi des gants, ce qui est une industrie assez différentede la première. C'est un petit centre très laborieux, — très animé, et ce qui ne gâte rien à nos yeux, — assez pittoresque. Imaginez une seule rue, mais sinueuse et amusante avec ses vieilles maisons, la plupart à pignon ou à toit saillant, quelques-unes à galeries de bois découpé, toutes blanchies à la chaux. Le soleil déchire les nuées pour faire accueil à des voyageurs comme nous qui ont bien mérité cette politesse; il rit sur ces murailles blanches. Nous le saluons à notre tour conune le plus aimable des compagnons déroute — compagnon parfois assez cuisant — et nous nous dirigeons vers l'église.
Vieux monument sans caractère : un porche au-devant, par derrière une abside, le tout un peu gothique — seulement un peu. A l'intérieur, rien de curieux ; ce serait même moins que rien, sans un tombeau de marbre blanc et noir sur lequel se lit, à la place des anciennes inscriptions grattées, une inscription neuve :
'^Hlj^Kt'''
Au Maréchal
Antoine III
Duc de Gramont
Né à Agetnau en 160it
Décédé à Bayonne
Le 12 juillet 1618.
Leduc Antoine fut enterré chez lui, après avoir parcouru l'Europe, menant des armées, ou conduisant des négociations de paix. D'autres Gramont ont leurs tombes dans l'église ; elles sont mutilées, et d'ailleurs sans intérêt.
Le bloc de roches que nous gravissons pour arriver au château forme comme une presqu'île aérienne en rectangle, s' avançant dans la vallée. Là, naturellement, est l'entrée par un grand préau.
De larges fossés défendent la porte conduisant à une première cour intérieure, dont le côté gauche parait avoir été occupé par une galerie ou promenoir couvert. Au fond de la cour un bâtiment de briques et de pierre, un peu lourd, mais d'une extrême richesse. Les fenêtres éventrées, noircies parle feu, envahies parles plantes parasites, sont fort belles. L'escalier carré, presque entièrement rompu, portait sur des portions de voûte en saillie, trompes magnifiques formant la coquille et présentant, en effet, à chaque étage une niche dont la statue est absente. C'était l'escalier d'honneur, par lequel, vraiment, beaucoup d'honneurs montèrent. On me pardonnera ce jeu de mots tout empreint de mélancolie. Ces débris de l'ancienne puissance seigneuriale ne m'inspirent jamais un autre sentiment. Quelle vie superbe et pleine ! Au pied du château le village se tapissait, d'ordinaire craintif et misérable, quand le maître au sommet de la colline n'était pas humain et doux. Ici seigneur et vassaux vivaient presque côte à côte sur cette crête orgueilleuse. Les Gramont étaient popu-
laires, et leur histoire à travers celle du Béarn n'en a laissé que de plus grands tableaux.
Ce premier bâtiment de Bidache en est un cadre achevé. Rien de grand et de noblement tourné comme le pavillon de droite, en saillie à trois étages, avec ses larges croisées à frontons. Le dessin que nous en donnons le montre sur une de ses faces. Trois grandes baies s'ouvrent de ce côté aux deux étages ; le toit immense est percé de lucarnes. Les feuillages en recouvrent les restes ; le lierre et les mousses, partout, ont vêtu la pierre. Les fondations qui soutiennent l'édifice sont béantes, là, sous ses ruines, et d'énormes sous-sols mieux conservés (jue tout le reste, car ils n'ont pas souffert de l'incendie, donnent une idée de l'importante construction élevée par ce duc Antoine qui battait les généraux des empereurs et qui mariait les rois.
Nous traversons le grand corps de logis — le bâtiment central — et nous arrivons à une autre cour disposée en terrasse au pied du donjon, la seule partie antique du monument : elle est du xni' siècle. De ce point, la vue est d'une étendue considérable ; on peut embrasser d'un coup d'œil la vallée entière de la Bidouze ; en face, voici les coteaux de Peyrehorade ; la route de Tarbes ou d'Oloron les franchit et se perd là-bas dans les bois qui les couronnent. Le spectacle du haut de la tour serait encore plus vaste, et nos yeux courraient par-dessus le dôme de ces bois; seulement, la tour n a plus d'escalier. Elle est formée de trois êt;\gcs, dont le premier, voûté en briques, a été remanié et revêtu, à l'époque de la reconstruction. Le feu semble à peine avoir atteint le donjon, qui ne croule que sous le poids du temps. On y distingue encore les ornements d'une curieuse porte décorée dans lo goût le plus libre de ce xvu* siècle, dont le maréchal et tous les Oramont furent des représentants, il faut l'avouer, assez lihivs. Sur les plates-bandes du linteau sont sculptés des basrv^Uefs ivpixWntant des scènes de la Passion, dont les acteurs sont dos,,» amoui's.
Oui, vraiment, de petits amours ailés. J'en compte jusqu'à quatre pourvus d'un rôle actif dans cette singulière interprétation du drame divin. Deux portent la croix, qu'ils placent sur le dos d'un troisième ; un autre tient le voile de la Sainte Face. Sculptures médiocres,d' ailleurs, intéressantes seulement par cette hardiesse profane qui dut faire sourire Philibert de Gramontet son beau-frère Hamilton, s'ils vinrent en visiteurs àBidache.Envérité, toute la cour — et même deux cours — celle de France et celle d'Angleterre — savaient de reste que tous ces Gramont étaient des païens.
Vaillants autant que profanes, puissants autant que vaillants, ils étaient bien maîtres, seigneurs, souverains de toute la plaine. — Nous quittons à regret Bidache, ses magnificences dévorées par des flammes stupides, et le manteau vert de ses ombrages étendu sur la ruine. Nous allons continuer de remonter la Bidouze, qui se grossit de la petite rivière de Lihurry. Voici des pans de vieilles murailles, encore. A qui cette autre maison forte? Ce fut le château de Came, un bien de Gramont. Le beau conte du marquis de Carabas se renouvelle. Les Basques qui passent font tousl'ofïïcedu Chat botté, pour peu qu'ils parlent français. A qui ce manoir? à qui cette forêt? à qui cette rivière? — C'était aux Gramont.
C'était!... Que de changements dans ce mode d'un verbe! que de Révolutions dans cet imparfait! — Eh bien, oui, ces Gramont possédaient tout le pays ; — mais le pays n'était pas beau. Il ne l'est pas devenu avec le progrès des temps. La Bidouze, de plus en plus lente, s'enfonce entre de basses montagnes couvertes de hautes fougères et de bois rabougris ; nous traversons de chétifs villages : Villenave, Labeix, Ameindeinx. Un chainon sans attrait sépare la vallée du Saison de celle de la Bidouze, qui vient encore de recevoir un affluent. — Nous arrivons à Saint-Palais.
La vallée s'est élargie presque subitement; le cadre de la
petite ville est vert et assez riant. La rivière, seulement, s'est tout à fait endormie. Son lit immobile se couvre de plantes aquatiques, et de grands nénuphars à (leurs d'or s'étendent sous les arches du pont qui donne entrée dans la ville assise sur la rive gauche. Saint-Palais est une ville basque, puisqu'elle a un nom basque: Donapolena. Cependant je n'y ai vu
aucune trace d'antiquité : pas une maison âgée d'un siècle; l'église même est moderne.
Comme presque toutes les bourgades du pays, celle-ci se compose uniquement d'une rue principale faisant suite au pont, et d'une autre qui la vient croiser à angle droit. Mais je nu voudrais point offenser Saint-Palais par ce nom do bourgade; c'est bien une ville — et qualifiée — et tenant son lot et son emploi dans la grande machine: Saint-Palais est le siège du
tribunal , bien que ce ne soit qu'un chef-lieu de canton. Monsieur le sous-préfet habite Mauléon, qui est le chef-lieu de Tarrondissement. On rencontre plusieurs exemples en France de ce partage des honneurs. Il y a donc des juges à Saint-Palais, tout comme à Berlin. J'ai même remarqué qu'on y voyait une boui^oisie nombreuse pour un centre si petit, — à peine deux mille âmes. On m'assure que le lieu est agréable à beaucoup de vieux officiers, qui viennent y finir doucement leur vie; après tout, je l'ai dit, il est assez attrayant, et le cadre en a de la grâce et une certaine gaîté tranquille. On nous indique de faciles promenades, et, par exemple, une très prochaine dont le but est la ruine du château de Uhart-Mixe. — Nous la ferons après le repos de la nuit.
De ce prétendu château nous avons rencontré des souvenirs plutôt que des restes ; mais la situation est heureuse au confluent de la Bidouzeavec le petit Gave de Lambare. Un turbulent qui descend des monts et donne quelque mouvement et quelque vie à Tindolente rivière. Sur l'autre rive de celle-ci, Ostabat montre les vestiges d'un autre manoir, celui de Laxague. Nous poursuivons la promenade, séduits par les nouveaux aspects du paysage qui s'anime et change à chaque instant. — Des ruines partout, à Larceveaux, à Mongelos surtout, qui fut une villette entièrement fortifiée. Elle est encore entourée de douves profondes. Mongelos renferme plusieurs maisons anciennes.
A Lacarre, nous retrouvons la route de Saint-Jean-Pied-de- Port à Bayonne. La Bidouze s'en éloigne, ce n'est déjà plus
qu'un ruisseau; et c'est un incident — un peu rude — de la promenade que d'aller visiter sa source, car enfin cette paresseuse Bidouze, qui sur presque tout son parcours a l'air de ne point avancer et de n'aller où que ce soit, vient pourtant de quelque part.
Elle descend d'un grand ravin, la nonchalante, et pour son honneur, en descend même assez vite, car la pente est rapide.
Une forêt, d'un côté, domine cette vaste combe, toute fendue de crevasses et hérissée de roches: c'est le bois d'Oyanbilça; de l'autre côté, à gauche, monte le flanc de l'Elaudy. Nous voici donc revenus en pays de vraies montagnes. Seulement, ce n'est plus une promenade, on nous a tendu un piège; c'est bel et bien une excursion, même une ascension, car la source de la Bidouze n'est point là. Plus haut, encore plus haut.
Nous la trouvons enfin entre la forêt des Arbailles et celle de Cabocé. Deux heures de marche. Nous n'avons pas pris nos cartes; il faut nous orienter longuement, et raisonner, et disputer de même, pour arriver à reconnaître le pic de Cabocé au-dessus de la première de deux forêts qui lui a emprunté son nom. C'est le sommet ie moins haut d'un petit massif qu'il forme avec les deux monts d'Aphanicé et d'Harrichoury. Il a pourtant encore douze cents mètres.
Au pied d'Aphanicé nous trouverions un col que franchit la route do Saint-Jean-Pied-de-Port à Tardets, en pleine Soûle; mais co n'est pas notre itinéraire. — Nous redescendons lentemont vers Saint-Palais.