‹ Les Pyrenées françaisesChapitre 16 sur 41 · PEYREHORADE, PUYOO, BELLOCQ · texte numérisé non relu

PEYREHORADE, PUYOO, BELLOCQ

De Saint-Palais, c'est un plaisir de revenir pédestroment et à la fraîcheur, par un clair de lune sans nuage , sur la route de Bidache, à travers la grande plaine alluviale que dominent tes deux anciennes demeures des Gramont. On suit l'indolente rivière; les prairies de la vallée sont couvertes d'une rosée scintillante, et l'on pense que les poètes ont eu raison de prêter à la nuit des « pieds d'argent ». Bientôt les ruines de Guiche se profilent sur la clarté infinie du ciel. Ce sont décidément de fières ruines. Ai-je dit que le nom basque de Gramont était Agaramuntek? Aussi leur nom français fut-il d'abord Agramunt, puis Agpamont. Bergon , Loup d'Agramont , figure à la première croisade.

Nous allons coucher au bourg de la Bidouze, et serons tout

portés le lendemain pour reprendre la route de Bayonne à Pau — d'abord jusqu'à Peyrehorade — et pour visiter le confluent du grand Gave et de l'Adour. — Le matin, une voiture nous y conduit. Il est célèbre ce confluent, sous le nom de Bec-de-Garr. Les fleuves ont des embouchures; il parait que ces to^^ent^, pourtant si orgueilleux, n'ont que des becs. — Mais celui-ci e>1 bien le plus joli bec du monde. — Une presqu'île sépare encore les deux courants qui vont se joindre; elle porte un château et un parc planté d'arbres gigantesques. De chaque côté de ce> ombrages se meut le miroir de l'eau.

Je nele reconnais point, legrand Gave. Je l'ai vu, du hautdebcorniches qui forment la crêtedu cirque de Gavarnie, sortirduglacier qui porte son nom ; je l'ai suivi dans la grande vallée d' Argefo. courant vers Lourdes, quelquefois en nappe furieuse, renvei-sitiit, submergeant tout sur son passage; d'autres fois en torrent apaisé, qui n'en a pas l'air plus honnête, l'été, quand le volume de ses eaux diminue et qu'il n'occupe que la moitié de son lit dévasté. Le voici maintenant assagi, tranquille comme une rivière de plaine, et portant des bateaux, lui qui, là-bas, dans les haute-^ vallées, tord les arbres, déracine les roches et secoue le pied demonts. Le conducteur de notre carrosse rustique nous dit : C est ici qu'il est beau, notre Gave! — Nenni, bonhomme; je l'aime mieux là-haut. — Mais je vois bien que c'est une des choses dont on s'enorgueillit dans le bas pays que d'avoir un Gave « raibonnable ». Les riverains du « bec » ont même l'air de croire un peu que ce sont eux qui l'ont mis à la raison.

L'Adour devrait être assez fier de recevoir un tributaire de cette qualité ; d'autant qu'après le confluent, sa largeur et sa profondeur augmentent aussitôt de moitié. En amont, tous deux sont presque égaux; ce sera donc tout à l'heure un mariage assorti. Le Gave,seu lement, se ressent encore de son origine ; son courantest bien plufort, son eau est plus limpide. Les voyageurs qui le traversent par la voie ferrée, sur un pont formé de cinq grandes arches, à

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moins d'une lieue avant le confluent, ont une dernière fois le spectacle de sa gloire. Ce pont est celui d'Hastingues, et tout auprès est le bourg du même nom, où les Anglais avaient reconnu une situation militaire et construit un fort redoutable. Maintenant une maison de plaisance Ta remplacé; elle s'élève au milieu d'un parc. Le village se voit à peine, à demi noyé dans les arbres. C'est à Hastingues que notre carriole va nous mener et nous déposer ; là, nous prendrons le chemin de fer jusqu'à Peyrehorade.

Peyrehorade veut dire pierre percée. C'est un gros bourg , situé sur la lisière du département des Landes, au centre d'un mouvement commercial assez important, siège autrefois de la vicomte d'Orthe, qui fut d'abord aux Montréal. Il y a dans l'histoire italienne du XIV® siècle un Montréal, chevalier de Saint- Jean de Jérusalem, que les auteurs contemporains ont qualifié de Provençal, et qui était peut-être bien Gascon.

Il avait d'abord servi le roi Louis de Hongrie contre la reine Jeanne de Naples. Après que la peste eut dévoré l'armée des Hongrois et l'eut forcé de retourner chez lui, Montréal rassembla des bandes d'aventuriers et d'enfants perdus, et dévasta l'Italie jusqu'aux portes de Rome. Rienzi, qui était alors le maître de la ville, le prit et le fît mettre à mort. Plus tard , la vicomte tomba dans une autre famille. Je ne sais si ce condottiere était vraiment de la maison de Montréal que l'on retrouve en haute situation dans le pays pyrénéen, à la fin du xviii* siècle. Un Montréal était, eu 1775, gouverneur de la ville et de la chàtellenie de Mauléon. Quant à la vicomte d'Orthe, elle était alors dans une autre famille, celle d'Aspremont, dont le château commande Peyrehorade. Led'Aspremcnt, gouverneur de Bayonne — qui, suivant une tradition fort suspecte, refusa d'exécuter, dans son gouvernement, l'ordre royal donné après la Saint-Barthélémy, d'exterminer les Huguenots dan» toute la France, — était vicomte d'Orthe, et non d'Orthez. L'erreur des historiens est ici flagrante. Orthez, en ce moment, appartenait à la reine Jeanne de

Navarre, et n'avait point de seigneurs. — Quant à l'ordre attribué à Charles IX, a-t-il jamais été donné?

L'ensemble des ouvrages qui composent le château d'Aspremont a recouvert deux mottes artificielles énormes, entassées au faite d'une colline dominant Peyrehorade. On y monte par un aimable chemin, qui fait pardonner sa raideur par beaucoup

d'ombre. Ces lacets sont des bosquets grimpants. Sur l'une de ces mottes féodales, était assis un lier donjon rectangulaire, pourvu à l'ouest d'une sorte d'épci-on formant de ce côté une avant-défenso ingénieuse et sûre. La construction ne parait pourtant pas rcnionter au delà du XV' siècle. Le donjon, entièrement éventré.avail trois étages, comprenant chacun une salle immense, mesuranl liion pi-ès tic vingt mètres de longueur. Plus de voûtes; on til'

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voit que le pied des arcs qui les ont portées. A Torient, la tour est encore couronnée d'un pignon qui fait supposer le toit dont elle a été coiffée. En avant, de ce même côté, nous reconnaissons lestmces d'un autre bâtiment rasé jusqu'au sol. Etait-ce le logis des seigneurs? Et si cela était, pourquoi Ta-t-on rasé? Au reste, il est infiniment plus probable que là se trouvaient tout simplement les communs du château, magasins et logement de la garnison ; des maîtres se seraient mal arrangés de cette demeure maussade, d'où les yeux venaient se heurter à l'autre motte artificielle, l'autre avant-défense, regardant l'est et plongeant sur la vallée du Gave. Un large fossé la séparait du château ; elle porte encore des parties de murailles, mais si mutilées et clairsemées qu'il serait bien difficile d'en indiquer la nature et l'usage. Bien des archéologues y ont dû perdre leur latin.

Ce qui est certain, c'est que le lieu fut très fort, et que ces confins de la Gascogne, du Béarn protestant et de la Basse- Navarre, pays basque, énergiquement catholique, virent au xn* siècle de terribles guerres, qui firent partout quelques grandes et infiniment de petites ruines. On peut croire que le donjon d'Aspremont fut entamé vers ce temps-là, puisque, comme nous le verrons tout à l'heure, les seigneurs des deux mottes construisirent, un peu plus tard, dans la ville même de Peyrehorade, un « hostel », moitié de défense et moitié de plaisance, qui n'avait plus toutes les ressources, mais qui avait encore la figure d'un château.

De la hauteur d'Aspremont, la vue sur la vallée est belle. A nos pieds la ville, avec une église neuve, ses arcs-boutants gothiques et son clocher en aiguille; la grande maison carrée à tourelles dont je viens de parler; des bouquets d'arbres, des jardins, beaucoup de verdure. Dans ce frais paysage, le ruban d'argent du Gave, traversé par un pont de bois tout noir, qui tranche sur ce fond clair; sur Tautre rive, le village de Sordes. La petite ville d'Hastinguesse perd dans ses ombrages; les coteaux de Puyôo se

développent en longues ondulations, tantôt boisées, tantôt nues.

Le Gave disparaît dans les sinuosités de ses rives, pour reparaître un moment après. A Test, les étages des coteaux se succèdent; les premiers contreforts des monts se dessinent très nettement; au-dessus de cette ligne, d'autres s'élèvent, bien moins fermes, et parfois coupées par des flots de vapeurs ou par de grandes ombres: c'est la chaîne elle-même, — de la Rhuneàla cime rouge, aux grands pics neigeux formant le massif des Eaux- Chaudes. — Nous voilà décidément rentrés en terre de montagne.

Sordes, village sans importance et de peu de caractère, fournit la preuve de l'attention qu'ont toujours apportée les maîtres de ce pays à s'assurer des positions militaires commandant le Bec-de- Gave. On y a découvert assez récemment un camp romain. Il n'est guère douteux que le donjon d' Aspremont a été, aussi — non édifié, mais rebâti au xv* siècle, — sur les assises d'une forteresse antérieure. Les seigneurs du lieu n'avaient pas seulement à défendre la rivière. Les ouvrages élevés sur les deux mottes et la colline, et dont, encore une fois, la tour subsiste seule, protégeaient surtout l'ancien Peyrehorade, blotti au pied du double monticule. C'est dans ce quartier vieux qu'est encore placée Téglise. D'en haut, le fort couvrait le pont.

C'estcemème pont de bois aux douze travées, d'aspect si sombre, au-dessus des transparences de l'eau. Lespoutres en sont enduites d'un goudron épais, séché et calciné au soleil, et voilà pourquoi il est noir. En môme temps que ces lourdes ombres des arches, le (lavo réfléchit les hautes murailles blanches de « Thôtel » des» d' Aspremont. Il est situé précisément en face du pont, bortlant un quai assez étroit, planté de grands arbres d'une extraordinaiix^ vigueur. L'hôtel est un édilice parfaitement carré, flanqué do quativ grosses tourelles rondes, surmonté d'un toit d'une supoihe tournure. IVs fossés à demi comblés l'environnent encore; ou n\ arrivait que par un pont-levis, comme à un logis de guerre.

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La vicomte d'Orthe s'étendait vers Puyôo, à travers un riche pays parsemé de villages; c'était une jolie seigneurie. L'épo- (|ue moderne a inventé de nouveaux métiers et de nouveviux états, mais aucun vraiment qui vaille celui de seigneur. Celui-ci, armé de Fcpée, trouvait en face de lui, pourtant, un vassal toujours à ménager, sinon à craindre, bien qu'ayant seulement à lui opposer la mitre et la crosse. C'étaient, en ce temps-là, de bonnes armes défensives. L'abbé de Sordes était crosse et mitre ; l'abbaye était puissante ; elle a subsisté jusqu'à la Uévolution et avait été reconstruite au xvii* siècle. De cette reconstruction, il n'y a que des restes, et de l'ancien monastère, nous ne voyons que l'église du xm* siècle. On nous dit que des grottes s'ouvrent assez près de Sordes sur le territoire d'une métairie. On y aurait trouvé de très belles armes en silex, couteaux et poignards, des dents d'animaux — d'ours probablement — ornées de dessin , et des débris humains que les savants ont naturellement reconnus comme présentant les caractères d'une race quaternaire, mais d'une race privilégiée, quelque chose comme des Athéniens parmi les peuples préhistoriques. Il paraît que ces ingénieux sauvages ont conduit la taille du silex à un véritable degré de perfection. Ils en fabriquaient des flèches qui s'enfonçaient dans les os de leurs ennemis, et qu'on y a retrouvées. — L'homme a toujours été bon et sensible; l'amour qu'il a de ses semblables augmente, d'ailleurs, à mesurequ'il avance en civilisation, et c'est en inventant sans cesse de nouveaux engins de destruction qu'il le prouve ; les deux choses vont du même pas. Les inventeurs des fusils à tir rapide méprisent ces primitifs qui se servaient de la flèche en silex, et ils disent : Le progrès, c'est nous !

Nous n'avons point visité les grottes de Sordes, et nous avons suivi, sans nous en détourner, le chemin de Peyrehorade à Puyôo. Sur la rive droite du Gave s'étend une plaine très variée, très colorée; nous rencontrons d'abord le village de Saint-Cricq, où s'élève un château moderne ; plus loin, Lahoutan. Le Gave a décrit

un méandre; il faut le repasser en bac. Il roule dans un large lit, entre deux rives couvertes d'arbres magnifiques. La promenade est donc .ombreuse et charmante. A droite, on aperçoit une masse énorme de ruines, plusieurs tours encore debout : c'est Bellocq.

Nous arrivons à Puyôo. On nous a dit que le village n'offrait aucun intérêt particulier. Cependant nous rencontrons d'abord, dans la rue principale, trois Anglais et une Anglaise. Les hommes ont la lorgnette au côté, la plume de faisan au chapeau ; la dame est haut bottée de cuir jaune, et long voilée de bleu ; ils ont la grande barbe à la mode anglaise nouvelle, elle a les grandes dents nationales. Tout cela est très classique ; mais ces promeneurs-là sont visiblement inquiets. D'où leur vient cette mine fâcheuse? Un peu plus loin, nous croisons une famille française. — Voilà bien des touristes à Puyôo, qui n'a rien, absolument rien de curieux à fi\ire voir. Ces Français sont assez nombreux : grande famille; une gouvernante mène par la main un enfant de cinq à six ans, qui pleure à chaudes larmes. Et comme je m'apitoierai toujours volontiers sur les enfants, je dis tout haut: — Qu'a-t-il donc, ce pauvix^ petit ?— Vn homme du village qui marche derrière nous et tjui parle le français me répond : Il crie la faim ! — Eh bien ! qu on lui donne à manger, — Oh ! Monsieur, reprend l'homme iFun air furieux, il a y a point de buffet à la gare de Puyôo. Nous on donu^adous un depuis dix ans !

WmîA lo mv:>tèiv èokùrci- Puvôo est situé à 1 embranchement do la IviTuo do l>ax ol de celle de Rayonne. Les trains s'y croisent, loîi ^o^;^i^na^ attendent fort longtemps, parfois; et point de buffet. \ o> oa;\n\î> oriont. lo> Anglais \-aguent,et comme l'estomac en vx^U îv o>; s^\oucU\ i:si\-:nontent dans le train, sans avoir mangé, ï>\r.> v^u»: sa:\s st\o:r vu. on face du coteau qui porte la bour- K ^îv\ U\ .u xo i^.v ;.o ùo la cramio chaîne-

î X ^^, X - x\,x \ ,î - .^ ^ i \;> Bc^r. x\K Cotte visite ne fait point partie xu X c\x ,; X , -:v >.;t r v^^ V ;e : on nova pas à Bellocq, dont le

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nom seul devrait attirer les voyageurs; — car il n'est pas besoin d'être grand étymologiste pour reconnaître que cela veut dire beau lieu. Si Tenvie les prenait de s'y rendre, ils n'auraient pas à demander leur route. La voici; elle se présente d'elle-même, glissant assez rapidement sur le coteau jusqu'au Gave, qu'elle traverse sur un pont moderne, qui branle comme un vieux pont. On n'est pas du tout fâché d'être arrivé au bout d'un ouvrage si peu solide, et Ton se dit avec soulagement : Ce n'est point sous mes pas à moi qu'il croulera ! — Cette route est celle de Salies, de Sauveterre et de Saint-Jean-Pied-de-Port. Tout droit devant soi, on a les ruines de Bellocq, qu'on a dominées pendant la descente. Peste ! des ruines qui en imposent encore. Six tours debout 1

A Bellocq, on mange. On peut déjeuner à l'arrivée. Le vin du € beau lieu » a de la réputation et la mérite. Les vignes sont, làbas, couchées sur le versant des coteaux qui regardent le midi ; on ne les voit pas, mais on en goûte le fruit, et cela vaut mieux. La réfection opérée, nous quittons la table pour aller d'abord visiter l'église. Très antique édifice, avec une curieuse porte très barbare. Elle est du xm* siècle, décorée de trois grands rinceaux, dont les dessins ont malheureusement beaucoup souffert. Le premier présente un étonnant mélange d'animaux et d'emblèmes, des poissons et des fleurs de lis, des roses et la croix. Le deuxième reproduit la figure des prophètes. Au troisième des figures aussi, mais informes à présent et méconnaissables. A l'intérieur de l'église, rien de frappant.

Le château, tout d'abord, étonne par sa grandeur. Je ne connais dans toute la France que deux ou trois édifices féodaux aussi vastes; j'ai dit que celui-ci avait encore six tours, quatre rondes et deux carrées. Il est élevé sur une roche qui s'avance sur le Gave, comme un éperon gigantesque ; la roche est à pic; ce côté est inaccessible. La construction, dans son ensemble, a la figure d'un parallélogramme irrégulier; les tours sont reliées par des courtines; du coté de la terre s'ouvrent des fossés larges et profonds — de

vrais abîmes. A l'intérieur s'étend une cour immense. — Cette construction était donc à la fois très forte et très simple.

Chacune des tours renfermait, au niveau du sol de la cour, une salle entièrement indépendante de l'étage supérieur. Toutes ces vastes chambres gothiques ont la même disposition : voûtées en nen'ures à huit pans. Toutes s'ouvrent sur la cour, toutes sont pourvues de meurtrières au-dessus de la porte, pour la défense.

\uiK>»iï.vm* do rt'tio vour, uou* ix-ncunti-ons une salle en contrclvi«i dans la tiuir du midi ; un petit escalier en descend jusqu'à une v»u\»n-tun> pratiqué!' à quelques mèti-es au-dessus du torrent. Ce |V*s>^>i?* se remplît deau dès qu'il se gonfle, car il faut bien pivudr»' j:,ir\ie que depuis s^m confluent avec l'Adour, nous u'rt\\M\> «.vsse de ix'mouter io » lave. St's airs de fleuve décent sont »le ,» lo»«» »î t'^t i>^ie\e:ui tvMTvnl. il court ici un Irain d'enfer, se 1m».uH a »:t\»îKl t':-.i;: o-'nnx'des rwhes blanches, qui obstruent

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son lit. De la plate-forme des tours et du haut des courtines, les soldats gardant Bellocq, qui devaient y passer sans cesse, puisqu'elles servaient de chemin de ronde, entendaient cette chanson sauvage.

Les deux tours carrées sont celle du nord et celle du midi ; celle-ci avait une porte sur un pont-levis du côté de la ville, et renfermait l'escalier conduisant à Tétage supérieur et au chemin de ronde. La porte septentrionale s'ouvrait sur la roche qui surplombe le Gave; on n'y pouvait arriver d'en bas qu'au moyen de cordes ou d'échelles. Tout cet appareil de guerre est encore ferme — et a souffert plus de dégradations que de vraie ruine. Les salles d'en haut, toutes semblables à celles d'en bas, sont intactes; les tours solides, les courtines sans brèche ; la grande cour, entièrement enveloppée de cette prodigieuse ceinture de murailles, est superbe; on y demeurerait des heures, les pieds dans l'herbe et dans les décombres, songeant aux jours si rudes mais si pittoresques d'autrefois. Mon compagnon a failli se laisser aller au rêve d'une restauration de l'édifice... sur le papier. Puis il m'a dit : Pourvu qu'on n'en entreprenne jamais une autre!...

Bellocq a la prétention d'avoir été une ville importante, et il parait que ce n'est pas sans raison; elle nommait autrefois un député au Parlement de Navarre. La reine Jeanne d' Albret passait, tous les étés, quelques semaines en ce château, et de là se rendait à cheval, chaque matin, à Salies pour y prendre les eaux salées. La distance est de cinq kilomètres. Jeanne aurait aussi bien pu la parcourir en litière, car on ne connaissait pas encore les carrosses en Navarre , ils étaient même encore bien nouveaux à la Cour de France; mais Jeanne était une reine virile qui allaita cheval. En 1568, elle reçut avis qu'on voulait l'enlever dans son Béarn, sur ces routes qui étaient à elle, jusque dans ses châteaux ; elle était alors à Bellocq. Ce projet d'enlèvement sortait de la cervelle de Philippe II d'Espagne, qui était aussi féconde que sombre. Jeanne en apprit toute la trame : l'Espagnol avait

gagné un grand nombre de seigneurs basques; il tenait à Saint-Jean-Pied-de-Port une armée toute prête à les appuyer. La reine de Navarre n'avait aucun moyen de se défendre contre un échauffement qu'elle avait elle-même allumé par ses rigueurs envers les catholiques ; elle céda la place, mais on n'aurait pu dire que ce fût une fuite. Quatre mille soldats l'escortaient : au reste, elle n'en avait pas davantage.

• A la tête de cette petite troupe bien aguerrie, Jeanne traversa la Guyenne, fit reculer le terrible Montluc, ce qui n'était pas une médiocre gloire, et arriva bientôt à La Rochelle avec son jeune fils Henri. Seulement, elle ne songeait point qu'elle avait entièrement dégarni de troupes son petit royaume, et que ses sujets abandonnés , surtout les protestants, allaient payer pour elle. Et c'est ce qui arriva.

A Garris, près de Saint-Palais, il y avait, comme à Bellocq, une maison royale, mais qui n'était point aussi forte. Simple castel servant aujourd'hui de Maison commune. Les révoltés basques s'en emparèrent. Leur chef, le baron de Luxe, eut bien l'insolence d'en faire son logis, tandis qu'il rassemblait dans la ville les forces qu'il allait commander. Auprès de lui se rangent des seigneurs basques , puissants et populaires , le sire d' Armendaritz , le vicomte d'Eschaux. Mais les conjurés ignorent la retraite de Jeanne, et c'est sur Bellocq qu'ils vont marcher pour essayer de la surprendre, et la livrer ensuite au roi d'Espagne. Marche de nuit, dont la longueur les trahit. Le jour venait déjà, quand les vigies les signalèrent sur les hauteurs qui dominent la ville ; les habitants eurent le temps de se réfugier dans le château avec leurs bestiaux et leurs effets les plus précieux. Les Basques pillent la ville et donnent l'assaut au château. Ils échouent, cette fois, et, la nuit suivante, se retirent. C'était un coup manqué.

Dans le haut pays protestant, dans l' Angoumois et le Poitou, la guerre s'allumait avec fureur. Les Huguenots, commandés par Condé et Coligny, s'apprêtaient à marcher vers la Loire : l'armée

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catholique, commandée par le duc d'Anjou, les atteint et les bat à Jarnac une première fois. C'est là que Condé fut tué par derrière, quand, déjà, il s'était rendu ; et ce coup traîtreusement frappé s'est appelé le coup de Jarnac. Jeanne était à Saintes; elle offrit, pour remplacer Condé, son fils Henri, alors âgé de quinze ans; le jeune prince est acclamé, reconnu pour généralissime; mais c'est, en réalité, Coligny qui commande , et ce rude capitaine, toujours malheureux, est battu de nouveau à Moncontour, si bien battu que la Cour croit les Huguenots perdus sans ressources. Aussi des ordres arrivent pour pousser de tous côtés la victoire. Trois petites armées françaises envahissent le Béarn. La première, conduite par Montluc, entre dans Pau ; la deuxième, commandée par Sainte-Colomme et par Navailles, suit la route de Tarbes, pillant les villes et brûlant les châteaux; Terride, à la tête de la troisième, saccage Orthez et marche sur Bellocq. Cette fois, les habitants s'enfuient, n'ayant plus de confiance dans leurs murailles et n'ayant point de capitaine; ils vont se réfugier à Bidache, sous la protection du seigneur de Gramont. La légende raconte que trois malheureux impotents étaient demeurés ou plutôt avaient été abandonnés dans Bellocq. Terride les pendit; c'était un grand seigneur, qui avait la férocité d'un capitaine de routiers ou de « coutereaux ». Il ne faisait point de merci. Il campa dans le château, qui se ressentit de son passage, brûla la ville et s'en alla par Salies assiéger Navarrenx, où le chef du parti protestant dans le Béarn et le Bigorre, le comte d' Arros, s'était enfermé.

Cependant les restes des quatre mille soldats emmenés en Poitou par Jeanne d' Albret, fortifiés de quelques débris échappés à Moncontour, avaient repris leur route vers les Pyrénées, à travers le Périgord et le Rouergue. Montgommery, qui les commandait, rallia de nouvelles troupes à Montauban, et hâtant sa marche, passa l'Adour et le Gave, tomba comme la foudre sur Terride, à Navarrenx, et le poursuivit jusqu'à Orthez, où le capi-

taine espagnol se retrancha. Montgommery donne l'assaut, emporte le mur, et un long combat s'engage dans la ville.

C'est ici que se place une autre légende, celle de la Tour des Caperans. Nous allons la retrouver à Orthez.

On irait à Orthez rien que pour la voir, cette « fenêtre des Caperans » (frinesto dous Caperans), d'où les calvinistes de Montgommery firent sauter par force dans le Gave les capucins qui avaient défendu la ville. Quant à moi, je pense qu'une bonne leçon ressort toujours du spectacle des lieux où quelque atrocité s'est commise. Nous autres Français, dont l'histoire est très sanglante, nous avons besoin d'être corrigés d'une manie entre tantd'autres, — celle de nous considérer comme le « peuple humain ». — Ces capucins, dans la tour des Caperans, se sentaient au dos les piques huguenotes; ils avaient devant eux le lit du Gave — et la liberté de choisir.

Parbleu! le choix n'était pas aimable. On me dit qu'à Orthez le

torrent est plus que jamais hérissé de ces belles roches blanche^ que j'admire en quittant Bellocq.

Belles à voir, mais point pour y choir. Ces blocs qui enserrent le torrent, se continuent dans la plaine; là-bas, à droite, un cône se dresse, couronné de bois, portant une ancienne forteresse, celle de Saint-Pic. Ce saint — là, vraiment — a de la couleur locale dans les Pyrénées.

Cependant il paraît que cette hauteur doit son nom à un patron terrestre, — et très éloigné même d'être céleste. On soupçonne les Anglais d'avoir élevé le château; un « secrétaire du Roy» Tacheta vers 1600; il s'appelait Saint-Pic. — Mais, plus près de nous, voici une terrible muraille. D'énormes rochers, au pied desquels est assise une station therïYiale, une toute petite station, qui pourrait bien devenir grande. Il paraît qu'elle le redeviendra bientôt : Baurea été jadis très fréquenté pour ses sources sulfureuses, qui ont le mérite assez rare d'une parfaite limpidité. On vous y présente, dans un gobelet de bois, l'eau claire qui sent l'œuf pourri ; Vous seriez bien délicat si vous ne trouviez pas de plaisir à boire.

A moins de trois lieues de Baure, Orthez s' étage et glisse sur la pente d'un coteau qui domine le Gave au nord. On aperçoit une vieille figure de donjon à la cime, et sur le versant beaucoup de verdure. Si l'on arrive par le chemin de fer, on longe le Gave, dont le lit, profondément encaissé, est vraiment un chaos de ces roches superbes dont j'ai parlé déjà. Elles sont blanches, de la blancheur éteinte des fossiles; leurs formes massives et désordonnées font penser à des mammouths accroupis au-dessus de l'eau.

En beaucoup d'endroits, le fond du torrent est à sec; ailleurs, de larges rubans de cristal roulent avec une rapidité qui donne le vertige; puis, de petites nappes profondes s'étendent entre deux barrages naturels, qui retiennent l'eau et se balancent avec des clartés d'émeraude. Une végétation très variée s'élève au-dessus du Gave : des saules tordus sur la berge ; plus haut, sur la pente, des coins de vigne, des jardins jusqu'à la ville, située à mi-

côte. Les maisons semblent grimper les unes sur les autres ; des trous noirs s'ouvrent dans ce moutonnement de pierres : ce sont les rues.

L'une monte tout droit, en ligne verticale, vers la ruine du donjon, qu'on ne distingue qu'un moment. Le train passe, laissant à droite un vieux pont, aux quatre arches ogivales, formant un énorme dos d'âne. Au sommet de l'angle, une tour carrée... Est-ce la tour des Caperans? — J'ai cru voir un pigeonnier...

Le train s'arrête. — Je suppose toujours que vous avez pris la voie ferrée. — En face de la gare s'allonge une magnifique avenue formée de quatre rangées d'arbres. Elle est si épaisse et si sombre que toutes les propositions des conducteurs de calèche et d'omnibus resteront inutiles. Les braves gens en seront pour leur faconde béarnaise. La ville n'est pas si proche ; mais qu'importe? Vous ne résisterez point au plaisir de cheminer sous ces ombrages. A l'extrémité de l'avenue, une large rue s'étend des deux côtés — descendant à droite sur le plateau, ou, pour mieux dire, sur une sorte de terre-plein qui domine le Gave et qui conduit à la route de Dax, à gauche, embrassant le pied de la hauteur qui porte le château. Là est un carrefour où se trouvent les hôtels. Celui de la Belle-Hôtesse fait voir une enseigne engageante. Elle est même assez curieuse, cette enseigne en fer-blanc peint qui montre une belle dame caressant le col d'un cygne.

L'hôtellerie est vieille ; toutes les maisons, dans la grande rue d'Orthez,ont un âge très respectable et un air d'importance. Vastes et vieux logis construits aux xvi^etxvii* siècles. Une noblesse nombreuse habita la ville, déchue depuis longtemps, au profit de Pau,de son rang de capitale, mais demeurant encore la deuxième cité du Béarn. L'un de ces hôtels s'appelle la Maison de Jeanne d'Albret ; il est flanqué de tourelles, et on peut croire que Jeanne ; en effet, l'habita de préférence au château, déjà intérieurement ruiné. Ce n'est pourtant pas qu elle fût délicate, cette reine Jeanne ; mais le château était aussi trop délabré, et, n'étant pas riche, elle ne

trouvait point d'argent à engloutir dans des restaurations inutiles; elle en avait à peine assez pour entretenir des soldats contre colK du roi de France et contre ses sujets que sa ferveur huguenall^ peu tolérante, avait en partie soulevés. . I

Du carrefour^ deux rues se détachent. Tune montant au doofoil, Tautre redescendant vers le Gave. Je suis la seconde, j' arriva à l'église. Une flèche neuve charme rarement; celle que je vois ici est perdue à Tavance dans mon esprit par cette considération qu'elle est venue remplacer une ancienne tour qui se rattachait au système de fortifications enveloppant la ville. Je m'oublie même, avant d'entrer dans l'église, à suivre, à l'ouest, les débris des murailles encore debout et formant, ici la clôture d'un jardin, là le contrefort auquel s'appuie quelque masure; nous sommes dans le quartier populeux d'Orthez. Puis, je reviens sur mes pas, je rencontre une deuxième avenue aussi belle, et berçant une aussi forte ramure que celle qui, là-haut, de la rue principale conduit à la gare.

A l'une des extrémités, est le pont ogival, et sa tour, — le pigeonnier ; — car il n'y a plus à en douter : à ce reste curieux de l'ancienne défense, à cette « tour des Caperans », les « restaurateurs » de l'édifice ont ajouté cette coiffure ridicule, ce toit pointu de moulin à poivre percé de ces trous qu'on appelle, je crois, des bougeotteSj où les pigeons font leur nid. C'est un massacre, mais à quoi bon s'en fâcher? Ce qu'il faudrait contre ces attentats stupides, ce n'est point des protestations ; ce sont des lois. Qui les fera?

Croyez-vous qu'on songe à rassembler un Parlement d'archéologues et d'artistes pour protéger les monuments historiques? Une commission est instituée, elle doit suffire. On la compose de quelques personnes compétentes, auxquelles on associe avec soin, avec religion, Télite de l'ignorance et le dessus du panier do la piH}tention. Naturellement, c'est cette élite-là qui remporte. Kilo fait des sottises ou les encourage ; ce n'est pas sa

Taute, ce n'était pas son métier. N'en va-t-ii pas ainsi en toutes choses un peu, — même beaucoup? — Et partout où il faudrait des maçons, ne met-on pas des danseurs ?

L'église, en ses soubassements du moins, est très ancienne. Sur des murs du xu' siècle, on a édifié des parties nouvelles au ïr. La nef unique est de cette époque, formée de belles voûtes, d'une élégance rare, terminée par une abside à trois pans, avec des chapelles latérales. Deux transepts. Du côté droit, sur une jolie place à laquelle aboutit l'autre extrémité de la promenade qui descend au pontet au Gave, s'ouvre une porte très riche, malheureusement enfermée soUs une sorte de porche moderne qui soutient le clocher neuf. — La décoration intérieure n'offre point d'attrait particulier.

Retournons au pont. La « fenêtre des Caperans » a été conservée : elle est placée à Tangle sud-ouest de la tour. Ce n'est pa^ qu'elle soit très élevée, et, de là, tombant en pleine eau, un homiTu* ferait son plongeon sans péril , si cette eau n'était point celle d'un torrent. Mais ici, que le Gave fût gros alors, ou qu'il fût à ser, comme je le vois aujourd'hui, ce ne fut qu'une alternative, où les victimes n'eurent rien à gagner. Dans le premier cas, un terrible courant les emporta contre les roches du bord; dans le second, ils se brisèrent tout de suite contre celles du fond. Il parait que ces capucins avaient vaillamment défondu la ville contre les soldats de la souveraine légitime; ils allaient, « salade « en tête, épée au côté sur leur froc, mousquet au poing.

Ce n'est pas, vraiment, une image chrétienne; mais c'est pittores((ue, et comme, après tout, les deux partis en guerre n'épargnaient personne, ni femmes, ni enfants, ni ministres huguenots, ni prêtres catholiques, il n'était peut-être défendu ni aux ministres, ni aux prêtres même, de saisir l'épée, puisqu'ils étaient sûrs de périr par l'épée, s'ils se laissaient prendre. Il ne faut pas nier que des deux parts la patience évangélique ou angêliciue eut été meilleure ; mais avouons aussi qu'elle était diiTicile.

De l'autre côté de ce poi>t que je ne peux m'empêcher de voir encore, tel qu'il était avant « l'attentat», lorsque la tour des Caperans découronnée portait un vieux manteau de lierre, — un faubourg de la ville s'étend vers le sud. Est-ce bien un faubourg? Il me semble (ju il était fortilîé tout comme la ville même, car, rejrardant attentivement, je découvre encore de ce côté des restesde murailles. Jarrive au bord en sautant de roche en roche à travers le C»ave, iHM|ui est il'ailleurs fort aisé. Je ne m'étais point trompé : fout le quartier a été enveloppé de renq>arts; des morceaux importants tiennent encore.

I\u* exemple, point «le vesli*re «le la porte, i|ui certainement éUut llanquee d'un tmvrain* de dêlense tivs considérable. Cette pronuèiv enceinte loivéi^ Tenneini se heurtait à la seconde, s;ia-

Tautre rive et en avant, à la tour du pont, hérissée de meurtrières. Le faubourg d'Orthez est un séjour assez triste : au nord, il n'a de vue que sur le coteau qui couvre la ville, et que couronne le donjon; au midi, le regard y est arrêté par de hautes collines nues ou tapissées d'arbustes sauvages assez rabougris et de grands ajoncs, — qui s'arrangent bien de ce sol brûlant et stérile. Les maisons y sont très rustiques, avec des aspects de fermes; d'énormes pourceaux se couchent au milieu des cours; une troupe d'oies descend la rue, s'acheminant évidemment vers un petit pré que traverse un ruisseau courant au Gave. A Orthez, on fait des jambons — de Bayonne — des conserves de cuisses d'oie et des pâtés de foie — de Toulouse.

Je ne sais pourquoi l'idée me vient, en examinant ces hauteurs qui bercent leur robe épineuse sous un vent assez fort, qu'il ne serait point mal de les gravir. Il est naturel, dans les lieux bas, de se figurer toutes les belles choses que l'on voit d'en haut. Sûrement, du faite, j'aurais au moins la perspective du donjon devant moi, en ligne presque horizontale. Une chose m'arrête, et il faut bien que je la confesse : plutôt que de rencontrer un reptile, je préférerais me trouver face à face avec un soldat de Montgommery altéré de carnage et armé jusqu'aux dents, — fussé-je capucin. Ces grandes broussailles ne me disent rien de bon ; elles recèlent de méchants hôtes. Mais quoi ! mes guêtres sont fortes, et j'ai pris à Hasparren un goût très particulier pour le bâton basque, que je tiens par une lanière de cuir, et qui est armé à son extrémité d'une pointe do fer. Je monte sans guide, au petit bonheur : c'est l'affaire de trente minutes, et je suis payé de ma peine. Au sud et à l'est, court la chaîne des Pyrénées ; au nord, le donjon — la tour de Moncade — me parait si proche que je regrette de n avoir point de fusil; il me semble que j'abattrais un autour brun, au ventre rayé de blanc, qui tournoie autour des mâchicoulis

Illusion pure, d'ailleurs... mais qui fixe mes yeux, sur ces

meurtrières et la galerie qui les porte... Seigneur Dieu! qu'estce encore que ce crime et cette ineptie-là? Mais ils sont modernes, ces mâchicoulis! Mais quel vent de folie a donc passé sur c<?tte pauvre ville? Qui s'est conjuré pour Fassassiner? — Voilà qui vaut bien le complot des catholiques contre la reine Jeanne, « qui n'avait de la femme que le sexe » et qui, elle, savait bien se défendre!

Jen'ai plus qu'une pensée, c'est deredescendre — pour remonter, il est vrai — et tout de suite — au donjon, afin d'examiner de pluïs près cette nouvelle « restauration » meurtrière. Auparavant, je jette un dernier regard sur le tableau que je vais quitter. De ce côté, le fond en est occupé par des colHnes très hautes, qui dominent la ville. Mais je me souviens... Là, une bataille a été livrée; l'écho en résonne encore. C'est sur ces hauteurs (jue Soult, en 1814, ayant été forcé d'abandonner la ligne de T Adour, puis celle de la Bidouze, prit position le 28 février; il avait un peu moins de trente mille hommes. Les Anglais passent le Gave de Pau et l'attaquent le 26; ils étaient plus de cinquante mille. I^i journée est disputée vivement; mais les Français vont se retirer sur Tarbes, et de là, sur Toulouse. Les pertes des deux armées? ont été presque égales. Soult a sauvé son artillerie; il emmène ses blessés.

Dix minutes suffisent à me ramener au Gave, que je franchis par le même moyen expéditif qu'auparavant. Je cherche mon chemin dans l'entre-croisement des rues noires et raides, sur la pente, et je joins celle qui monte au château. Eh bien, non ! je ne m'étais pas abusé; me voici bien en présence d'un débris appartenant à quatre époques. La base est du xn* siècle, la partie intermédiaire dos xni* et xiv*, la partie supérieure est du... xix*.

C"est monstrueux, tout simplement. Au-dessus de ce premier élage massif et grandiose, avec sa croisée en plein cintre, ses longues ouvertures meurtrières et son bel appareil, au-dessusdes ogtvos et des fenêtres à croisillons du deuxième étage, voici ce couroniKMuent stupido I

L'idée de couronner un donjon qui est une ruine, qui n'a plus aucun usage possible — cette idée est déjà par elle-même assez folle et cornue; et, certes, il vaudrait mieux employer l'argent qu'il en coûtera à empêcher la ruine de tomber. C'est un sacrilège de laisser périr des débris intéressant l'art et l'histoire; c'en est un autre, et bien pire, que de s'essayer lourdement à les transformer.

Ici, c'est plus qu'une transformation, c'est une débauche d'usurpation. On s'en est donné à cœur joie sur ces vieux et nobles murs, et l'on a prétendu faire mieux qu'une restauration, — une création , là, tout simplement. La tour a été surmontée d'une rangée de consoles ridicules, qui prétendent imiter des mâchicoulis, mais qui n'en sont point. Je leur laisse donc leur nom de consoles, bien qu'elles ne le méritent pas, puisqu'elles ne portent rien ou presque rien. Les mâchicoulis du premier étage sont très longs; on a voulu renchérir, et ceux-ci sont trop longs. Mais pourquoi dire des mâchicoulis? Encore une fois, ce n'en est pas, ce n'en peut pas être, puisqu'ils sont fermés.

J'ai dévoré mon indignation deux jours, si bien qu'après ma visite à Orthez, lorsque je rejoignis à Navarrenx mon compagnon de voyage, un artiste, lui, mon premier mot fut pour parler de cette « restauration » de la tour de Moncade ; son premier mouvement fut une explosion de gaieté furieuse. C'étaient des éclats de rire entremêlés d'exclamations de colère. Cela dura toute la soirée.

Gaston VII, vicomte de Béarn, ne prévoyait point cet outrage, lorsqu'il réédifia le château en 1242, et Gaston Phœbus pas davantage^ quand il l'embellit et l'aménagea suivant ses habitudes de luxe et de délicatesse. C'était un prince magnifique. Avant Gaston VII, les vicomtes de Béarn avaient pour résidence principale la Fourquiede Morlaas, auprès de Pau. Le donjon d' Orthez, construit sur le modèle de celui de Moncade, en Espagne, dans le royaume de Valence, où les vicomtes plaçaient le berceau de

leur famille, — parut si beau et si fort qu'on l'appela « le château noble ». Le Béarn étant tombé, par extinction des mâles et par alliance, aux mains des seigneurs de Foix, Gaston Phœbuset son successeur préférèrent le séjour de Pau, — en quoi, je ne saurais les blâmer, car j'aurais fait comme eux , moi chétif et si peu féodal, Pau me paraissant Tun des plus beaux lieux de la terre. — Cette opinion, ce n'est pas seulement avec Gaston Phœbus et ses descendants, c'est aussi avec Lamartine que j'ai l'honneur de la partager.

Le « château noble » n'était donc plus depuis longtemps, au XVI* siècle, qu'un poste militaire gardé par des capitaines, et il n'est pas étonnant, comme je l'ai dit, que Jeanne d'Albret se soit édifié un logis dans la ville où elle avait toutes sortes de raisons de résider. Le lieu était fort; c'était un centre huguenot, tandis que les catholiques romains à Pau étaient tout-puissants, que les Etats y avaient leur siège; ils comptaient une majorité catholique. A Orthez, les protestants sont encore en nombre plus que dans aucune autre ville du Béarn — quinze cents sur six mille habitants; — ces anciennes gentilhommières qui bordent la grande rue ont toutes été peuplées et se sont trouvées subitement désertes, après la révocation de l'Edit de Nantes.

Cent ans auparavant, en 1569, les choses n'allaientpas beaucoup mieux pour les protestants à Orthez. Jeanne d'Albret et son fils Henri étaient réfugiés à La Rochelle, et les catholiques avaient repris tout le Béarn, sauf Navarrenx. A Pau, on exécutait en même temps des gardes de la Reine pris dans le château; on les pendait en cérémonie, au son des fifres et des tambourins. Le baron de Flamarens et le sénéchal de Béarn, le seigneur de Marsan, accusaient Jeanne de rébellion et d'ingratitude envers le roi de France, car elle avait « molesté et rançonné » les Français clans ses États. Ils l'accusaient surtout de révolte envers Dieu , « pour avoir commandé l'abattement des images et le bannissement de la messe d. Un arrêt du Parlement de Toulouse

avait mis sous la main de Charles IX tous ses territoires et domaines. Les Basques étaient levés contre elle. Le rendez-vous (le leurs bandes insurgées avait été pris à (larris , dans la maison royale qui était le siège de la justice souveraine pour la Basse-Navarre. Le baron de Luxe menait une partie des Souletins; Gratian, vicomte d'Etchaux, seigneur de Baigorry, conduisait Tautre. Des compagnies d'aventure suivaient , sous les ordres de simples capitaines : Gobas, qui, plus tard, passé à Paris au service des Guise , fut un des assassins de Coligny, les capitaines Vieille-Pinte, Vieille-Nave, etc. Orthez est pris; Terride s'en va assiéger Navarrenx, soutenu par le seigneur de Negrepelisse, avec deux compagnies d'hommes d'armes, trois « d'harquebusiers » , trente - trois d'infanterie et vingt canons. C'étaient des forces respectables pour le temps. Montpromniery en amène de supérieures. Terride est battu sous Navarrenx et se retire dans Orthez ; les Basques se dispersent et rentrent dans leurs montagnes. Dans la Soûle et le Haut-Béarn, la guerre n'est poitit terminée; les vallées d'Aspe et d'Ossau demeurent en armes. Mais Orthez est repris, les catholiques y sont massacrés, sauf Terride lui-môme et ses capitaines, qui eurent la vie sauve et durent payer belle rançon. Quant aux capucins, point de grâce.

Il paraît qu'on ne les fit pas tous sauter dans le Gave du haut de la fenêtre célèbre ; on en pendit quelques - uns aux créneaux du donjon. Le « château noble », qui avait vu beaucoup de splendeur princière, avait été aussi le théâtre d'autres crimes, au temps même de ce Gaston Phœbus, chevalier brillant, quelquefois traître. J'ai raconté, dans le tome premier de cet ouvrage, comment il se saisit de son parent, Pierre de Béarn, qui refusait de lui livrer le château de Lourdes, et comment il le tua de sa main.

Froissart a longuement célébré les somptuosités de la « tour Moncade », quand le fameux prince aux cheveux d'or y avait

établi sa cour. Gaston Phœbus avait une armée de pages et de valets, une table magnifique ouverte à tout venant, pourvu qu'il fut chevalier. Ce perpétuel gala féodal rendit bientôt trop étroit le château d'Orthez; ce n'était pas un donjon, mais un palais, qui convenait à ce grand festoyeur; il s'en alla bâtir à Pau. Orthez était, avant tout, une maison de guerre. Ce ne devait pas être une vue bien agréable que ces énorm'es fossés béants et ces remparts noirs qui l'entouraient. Des pans de murailles sont encore ici debout; la partie la mieux conservée de l'enceinte en" est précisément la plus vieille : c'est celle qui regarde la ville. Il y a là tout un morceau, qui est bien du xu* siècle. De ce côté, la vraie défense, ce sont les fossés creusés de main d'homme dans la roche et profonds de vingt pieds. Au nord, on suit les traces d'un ouvrage vraiment gigantesque, une muraille de trois mètres d'épaisseur courant sur un talus, puis descendant à pic au fond de la vallée. Avant l'invention des canons, la tour Moncade n'était décidément pas facile à prendre.

Depuis qu'il y eut de l'artillerie, ce fut un peu différent. On put toujours foudroyer le donjon et la ville du haut de ces collines, où notre maréchal Soult fut attaqué par Wellington, le 27 février 1814. Mon excursion à Orthez ne serait point complète si je n'allais, demain, visiter le champ de bataille.

Je me mets en marche le matin, vers six heures, au petit soleil. Hier, sur les collines couvertes d'ajoncs, au delà du Gave, j'ai suffisamment essuyé les morsures du midi. A cette heure, tout un côté de la route de Dax, que l'on m'a conseillé de suivre, est encore dans l'ombre. Je me dirige au nord, et l'éblouissement me gagne, à mesure que je m'élève. Dans les dernières vapeurs matinales, toute la chaîne émerge, brillante et diversement colorée, de la Rhune boixlant la mer, aux pics qui dominent Bagnères, à l'est. \^ vue se heurte a un mont plus élevé qui se dresse, isolé, en promontoiiw au-devant du massif. Je crois que c'est le Mont-Aigu. Je no déoouviv point le pic du Midi de Bigorre.

ORTHEZ ET LE GAVE DE l'Ail. 249

A mes pieds, le tableau est bien plus humble, mais encore intéressant. Ce chaînon de collines, dont je viens d'aborder le sommet, a du caractère et de la couleur; d'étroites vallées descendent vers le Gave, sous les ombrages; on dirait les allées couvertes d'un immense jardin. Les toits des maisons et les clochers des églises percent les feuillages. A mi-côte, sur l'un de ces mamelons, voici le village de Saint-Boër, avec des ruines. Saint-Boër est la station thermale d'Orthez. Ses eaux

sulfureuses froides sont connues et recherchées depuis des siècles. — Un peu de tous côtés, dans cette campagne très variée, aride sur les hauteurs et si fraîche sur les pentes, s'élèvent des maisons de plaisance et des châteaux.

Il y a beaucoup de restes encore de la vieille noblesse dans le Béarn, mais, surtout, on est étonné d'y trouver une si nombreuse bourgeoisie vivant de son bien. J'ai traversé le Labourd, la Soûle, la Basse-Navarre, je cours en plein Béarn, et dans tous ces cantons si divers, au bord des routes ou des forêts, au fond des vallées, je vois des maisons de campagne à l'air paisible et cossu,

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