‹ Les Pyrenées françaisesChapitre 18 sur 41 · MAULÉON · texte numérisé non relu

MAULÉON

Le pays de la Soûle porte son enseigne ; c'est le clocher à trois pignons qui domine toutes ses églises.

Quand nous disons clocher, c'est uniquement parce que ce singulier appendice renferme des cloches. Encore ne les renferme-t-il pas dans le sens propre du mot, puisqu'elles sont à l'air. Ce n'est exactement qu'un pan de mur à trois pointes, une façade à trois cornes, formant saillie au-dessus du toit, et percé de trois petites arcades. Quand l'église est pauvre, il n'y a qu'une cloche dans l'arcade du milieu ; quand elle est plus riche, il y en a trois, dont une plas grosse et deux plus petites. Si le vent

souffle en tempête, elles tintent d'elles-mêmes^ sans le secours du sonneur. Le clocher en usage dans la Soûle est vrairaent unique au monde ; aucun autre peuple de France ne se contenterait d*un appareil si rustique. Dans la dentelure de ces étrangère pignons, quelquefois dans la triple petite arcade affectant la forme de Togive étranglée, il y a comme une vieille couleur sarrasine. Mauléon-Licharre, vieille cité qui a pour armes un lion tf or et trois tours rondes sur champ de gueule, qui fut la résidence des puissants vicomtes de la Soûle, n'a plus Thonneur que d'être un chef-lieu d'arrondissement : quatre mille habitants, avec les hameaux qui l'avoisinent. Mauléon a une église qui n'est pas plus riche que celle d'un village. Il est vrai qu'elle en possède une autre. Cest dans la c grande église » de Mauléon que se passa, au XVI* siècle, un drame étrange. Le huguenot Roussel, évéque

d'Oloron par la grâce de la reine Jeanne, étant venu y prêcher les doctrines nouvelles, un des notables, Arnaud Maytie, lui imposa

silence. Roussel ne tenant compte de l'injonction, Maytie saisit une hache qu'il avait apportée dans le temple et cachée dans son banc, se précipite contre la chaire et se met à la frapper à grands coups ; ses amis Taidaient ; la chaire tombe, écrasant à demi le prêcheur sous son poids. On transporta Roussel, grièvement blessé, à Oloron, et de là aux Eaux-Chaudes, où il ne trouva point la guérison de ses blessures. Il en mourut au bout de quelques mois.

L'église villageoise est située à un kilomètre environ de la ville ; on l'aperçoit du haut du pont qui conduit à la place principale, franchissant le Saison, et contre lequel un moulin s'appuie, lan- <;ant une triple gerbe d'eau et d'écume. Le Gave roule entre deux boixis ravinés et tapissés d'arbustes de toute sorte ; à droite, des terrasses portant des jardins ont été construites au-dessus de la ravine; — de Tauti^e côté du pont, on voit le torrent descendre entre les assises des maisons qui baignent leur pied dans l'eau. 1/horizon est fermé par un haut cadre de montagnes vertes.

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Le Gave trace un sillon brillant dans ce paysage un peu sombre; il attire comme la lumière. Nous descendons sur sa berge verte, à travers des broussailles auxquelles nos mains ne «^accrochent point sans méfiance, car une vipère gît, la tète écrasée d'un coup de talon, à l'entrée de la sente; elle sortait de ce fouillis d'herbes et d'épines, quand elle a rencontré le compagnon qui l'a tuée. — Arrivés au pied de l'escarpement, nous nous asseyons sur un des blocs de grès blanc dont le lit du Gave est hérissé. Mon compagnon prend ses crayons, séduit par la tournure pittoresque des vieux toits qu'il découvre au-dessus des terrasses de l'autre bord. Quant à moi, je regarde en aval glisser le maigre flot du Gave, presque à sec, et s'épandre cette large cascade artificielle qui sort du moulin par trois bouches, avec un bruit aigu; le grondement des roues forme la basse. Au-dessus du pont, en regard de ce moulin, se dresse une haute maison de trois étages, qui vient se refléter dans le miroir du torrent. Les images seulement m'arrivent renversées. Je vois une femme qui achève de s'habiller, puis qui se peigne ; mais je la vois la tête en bas. Elle se croit bien à l'abri des regards ; — il serait peut-être charitable de lui apprendre à se méfier des pièges de l'eau.

Il est vieux aussi, ce pont de deux arches; mais où donc enai-je lu une description trop complaisante, qui me le représentait tout enveloppé d'un manteau de lierre? — Il est nu comme un pont neuf. De ce coté, il forme la seule entrée de la ville. Aussi n'est-il pas un instant désert. Les gens qui le traversent ont visiblement l'habitude de s'y arrêter, accoudés sur le garde-fou, pour considérer la cascade. D'en bas, je revois une troupe de ces Basquaises blondes, que nous n'avions pas rencontrées depuis. Hendaye. Il n'est pas sûr que ces rustiques filles d'Eve soient retenues là par les fusées d'écume qui jaillissent du moulin, elles examinent plutôt ces deux originaux assis sur une roche au milieu du Gave, dont l'un fait courir ses crayons, et dont l'autre fume des cigarettes. Nous les égayons assez. Bast!

ce n'est pas un si mauvais sort que de prêter à rire à de jolies filles.

Mais voici que les curieuses sont dérangées par une diligence qui accourt avec un épouvantable fracas de vieilles ferrailles. Puis, c'est un troupeau de mules espagnoles qui arrivent, chargées de pompons et de sonnettes, portant des ornements de

cuivre au frontal, conduites par leurs muletiers farouches. — Le dessin de mon compagnon est terminé ; nous nous levons et reprenons le chemin de la ville. Nous sommes sur la grande place.

D'un côté, la promenade, que borde le jardin de la souspi-éfccture, et devant la mairie, le jeu de paume. Là, il faut saluer deux ormes d'un âge invraisemblable ot d'une hauteur extraordinaire. Il parait que les magistrats de Mauléon rendaient autrefois

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la justice sous des arbres : si c'étaient ceux-ci , les justiciers avaient un bon pavillon, tout à fait imposant et noble. — De Tautre coté de la place, en arrière d'un autre jardin défendu par une grille, s'élève Thôtel d'Andurrain. C'est une grande maison dans le style du xvi* siècle, dont le plan n'a pourtant pas été suivi jusqu'à l'achèvement complet. Le corps principal du logis devait être flanqué de quatre pavillons ; il n'y en a que trois, le quatrième manque sur la façade occidentale. L'édifice a été malheureusement construit en mauvaises pierres; beaucoup de détails sont lourds, mais quelques-uns ont le plein caractère de la Renaissance, et tous sont curieux. Des tètes sculptées, — presque toujours des masques comiques, — décorent le long mur qui regarde le midi et borde une rue courant vers l'ouest. La façade orientale offre une charmante porte Renaissance, surmontée d'un balcon de fer que soutiennent de belles consoles. L'hôtel d'Andurrain est une demeure intéressante, et le maître est logé vraiment en seigneur.

Au milieu de la place s'élève une colonne de marbre qui porte sa date : c'est de l'Henri H, et du meilleur. Cette place est charmante, avec le vieux logis sur l'une de ses faces, avec les jardins qui l'encadrent. Celui de la sous-préfecture est fort beau. On demande souvent à quoi les sous-préfets sont utiles ? Je ne l'ai pas découvert; mais, si celui-ci ne sert à rien, du moins il est bien logé.

Voilà cet antique Mauléon, capitale de la Soûle. A l'ouest, sur le mont prochain, se dressent les restes du château qui commanda la ville et lui donna son nom, lequel ne témoigne point du tout qu'il ait été construit par un bon sire. Château du Mauvais Lion — Mauléon. ~ Sur cette hauteur dominant la rive droite du Saison — la ville est en grande partie sur la rive gauche — qui planta le premier cette aire redoutable ? — Au xui* siècle, c'est une maison forto très qualifiée ; Auger, vicomte

de Seule , est cependant obligé de la céder avec sa vicomte à

Edouard Plantagenest , roi d'Angleterre, duc de Guyenne. Au XV* siècle , les raênnes Anglais y sont encore maîtres , et les comtes de Foix la reprennent aux Anglais. C'est là , dans c^t vieux centre basque, toujours très résistant aux nouveautés religieuses, que les catholiques se rassemblèrent pour organiser la bataille contre les ordonnances de Jeanne d'Albret, la Huguenote. La reine aurait pourtant dû savoir que ce pays de la Soûle était furieusement orthodoxe , car c'était après Taventure de l'évêque d'Oloron. Mais, quand les princes ont une foi et que les peuples en ont une autre, celle des princes recourt aisément aux vexations et à la persécution, — sans parler de la hache et de la corde. A quoi bon, puisque la préférence des peuples l'emportera?

Vous lirez dans presque tous les guides que ce château du « Mauvais Lion » est une ruine. Ce n'est pas exact. Sur les anciennes assises, de nouveaux bâtiments paraissent s'être élevés sans cesse. Le dernier est encore debout, bien qu'abandonné; c est une construction Louis XIV. Mauléon fut une lieutenance du gouvernement de Guyenne et de Gascogne, et le lieutenant fit là sa demeure.

Cette lieutenance a été une charge vraiment héréditaire dans la famille de Trois- Villes. Un comte de Trois- Villes, amoureux de la belle Marguerite d'Espeldoy, fit mettre à mort le Basque Berterretch, son rival. Dans le beau recueil des Chants populaires du pays basque, par M. J.-D.-J. Sallabery de Mauléon, on trouve à ce sujet une chanson très dramatique, mais assez peu claire. On n'y voit pas bien si Berterretch avait commis quelque crime donnant prise au Jaon Kunte.

Dans l'époque moderne, le « Mauvais Lion » a reçu garnison plus d'une fois ; du côté qui regarde la ville, on voit encore sa vieille enceinte flanquée de maçonneries modernes qui s'appuient à des talus. Le château fut un poste de défense pendant la retraite fameuse que Soult conduisit pied à pied à travei^ la contrée pyrénéenne, suivi par les soldats de Wellington.

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Mauléon a ce cadre sombre que lui font ses hautes montagnes vertes; c'est une beauté âpre et assez triste, qui offre un grand charme. Sur la rive gauche du Saison courent les jardins de ces maisons à vieux toits que nous avons vues du lit du Gave, et dont la façade principale s'ouvre sur une rue bordée de l'autre côté par ces grands murs de l'hôtel d' Andurrain, décorés des masques comiques. Une route y fait suite et s'enfonce dans la vallée. Sur la rive droite, il faut suivre le pied même des escarpements boisés, marqué par une autre route. Un chemin s'ouvre entre les clôtures de deux prairies et conduit à l'église. Encore, pour y arriver, fautil traverser un de ces prés verts, et ce n'est pas tout simple. Nous frappons à la barrière ; une vieille Basquaise se dirige vers nous en clopinant ; elle va nous ouvrir. Ah ! bien, oui ! elle a perdu la clef.

Il faut attendre — à moins, nous dit un homme qui se tenait dans le chemin — à moins que vous ne passiez par la cour aux porcs. Singulier vestibule pour une église ! Nous suivons l'homme. Entre des masures basses, s'ouvre un cloaque immonde, et là, dans la fange, huit ou dix pourceaux énormes sont couchés, qui se lèvent avec des grognements menaçants. L'homme avait son bâton. — Oh ! dit-il, n'ayez peur, cognez ferme ! — Il en parlait à l'aise !

Mon compagnon, pour toutes armes, portait son crayon et son album. Moi, comme dans la chanson de Marlborough, je ne portais rien. Le mieux était de faire diligence et de franchir un petit mur qui arrêterait l'ennemi. Nous sautons; il était temps : l'escadron de gros porcs chargeait. — Une fois hors de ses atteintes, je me mis à pester et à prêcher : Eh ! bonhomme, vous avez donc à Mauléon un maire pour rire. — Pour rire ? Oh ! là, non ! Il est plutôt ben sérieux comme un mur. C'est riche, ça n'a plus besoin de faire la belle mine au monde, ça ne rit point. — Si c'est un maire pour tout de bon, comment souffre-t-il tant de saleté dans sa commune, et cette infection si près de l'église ? — Bon ! c'est pas à lui,

ce coin-là. Il ne s'en soucie guère. — Sans compter que si un enfant s'avisait d'entrer dans cette cour, il serait dévoré par ces affreuses bêtes. — Ben sûr ! Aussi c'est pas fait pour qu'on y entre. Et puis, faut pas s'en prendre aux pourceaux. Ils sont chez eux, ces animaux-là !...

Ce dernier argument me cloua la bouche. Mon compagnon riait; d'autant que la bonne femme qui avait perdu la clef de la barrière du pré venait de nous joindre et de lui dire, sans que je l'entendisse, qu'il y avait un autre passage. Une part de mon indignation contre ce maire négligent devenait inutile. Nous n'avions pas pris le bon chemin; et c'est ainsi que l'erreur, qui souvent engendre le mépris du droit, nous avait conduits à violer le domicile des pourceaux.

Nous étions donc dans le cimetière enveloppant l'église branlante. Un porche surmonté d'un toit en auvent la précède. Il est pavé de pierres tombales ; d'autres tombes sont appuyées au mur extérieur de la nef, y formant un rebord qui offre comme un banc où les hommes, qui se tiennent, le dimanche, sous cette voûte, pendant la messe, ne font pas difficulté de s'asseoir. J'examine les inscriptions des sépultures. Voilà celles de deux archiprêtres; puis celle d'une iille d' Andurrain, tante ou grand'tante apparemment du maître de r hôtel seigneurial de la place; puis encore la tombe dun juge. Ce porche ruiné recouvre des morts qualifiés, mais il s'abattra sur leurs restes.

Nous pénétrons dans l'église; même aspect caduque et tremblant. Les galeries de bois qui , dans les autres sanctuaires U^squos» entouivnt la nef, sont ici disposées contre le mur du tond ivgaixîant TauteL On entre par une porte latérale, où l on nu>nte par des maix^hes qui ne sont autre chose encore iiuo dos pionvs funéraiivs. Elles sont brisées de toutes parts; le sol de la nef s enfonce sous les pieds. Quelle misère! Et sopout il qu une ville tivs pin^fondément catholique souffre que hiou soit si mal K^^! — Eh! me dit notre bonne femme, au

moment où nous sortons, le bon Dieu a de la patience. — Je ne peux m' empêcher de rire : Parbleu ! la mère, vous en abusez 1 Mais voulez-vous dire que l'on construiraune autre église ? — Oui dà! On y pense. — Celle-ci est pittoresque, mais elle est aussi trop pauvre. Et puis elle est bien à un quart de lieue desdernières maisons. — Ce n'est pas pour cela, me dit-elle; le chemin, ce n'est

rien pour les gens de la ville ; c'est Monsieur le curé qui demeure trop loin.

On a des raisonnements étourdissants en ce pays-là; et c'est justement leur simplicité qui me donne envie de causer avec les indigènes. J'avise un homme dans le cimetière qui, armé d'une bêche faite d'un long manche et d'un tout petit fer, relève avec soin la terre autour d'une tombe. Je vais à lui ; mais, à mon pre-

mier mot, celui-là me regarde en hochant la tête; il n'entend que le basque.

Un soleil ardent flamboie sur cet étrange lieu de repos, plein de fleurs, mais qui n'a d'autres arbres que de grands cyprès ne répandant point d'ombre. Un buisson de roses encadre une tombe toute neuve, surmontée de la croix dentelée. Qui repose là d'un sommeil encore si nouveau ? L'inscription est en langue basque. Un peu plus loin, dans une partie plus vieille du cimetière, je rencontre surtout cet inexplicable ornement funèbre, ces disques de granit où sont gravés des emblèmes inconnus ; la tradition en subsiste, les vieux Basques eux-mêmes en ont perdu le sens. Presque aucune tombe n'est négligée; sur les plus anciennes même je vois attachées des croix en papier peint de noir et de blanc qu'on y apporte dans la nuitdu 23 au24juin, chaque année. Encore une coutume antique. — Ce sont toujours des croix dentelées — la croix sarrasine.

Le cimetière descend jusqu'au bord du Saison; là les sépultures se pressent dans un pli assez profond du terrain; la chaleur y est plus cuisante, les lézards courent effrontément sur ces pierres sacrées, les broussailles ondulent comme si elles abritaient un peuple de reptiles que ma présence inquiète.

Oui, vraiment, c'est un coin singulier que ce cimetière de Mauléon; et de ce point où je suis, assez près de l'eau qui bruit derrière un rideau de saules jaunes, à la longue feuille lancéolée, je le vois se déployer devant moi sur cette pente aride et pourtant toute fleurie. L'arrangement de ces fleurs, les ornements des tombes, les tombes elles-mêmes, tout ce cadre qui entoure la vieille église et que domine ce clocher fantastique, avec son grand pignon aux trois arcades, a je ne sais quel caractère exotique, païen et barbare; tout sent la vieille origine orientale, et je dirais volontiers que ce lieu saint fleure le diable — ou tout au moins le sarrasin.

Tandis que je rêve entre les saules jaunes et les broussailles

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