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Lous moustards deu billagé

LÀ TALLBE DOSSÂU, ABUDY, LOUTIE, LARUN8. 379

ment n'était pas digne d'être considéré comme « historique ». On l'aura oublié dans le classement.

Cette porte, du plus pur style de la Renaissance, est délicieuse ;

[Qaig la, vieille église cçtfiti^at i^ne autre curiosité, d'art : c'c^t ui\ béaitier en in^bre blz^nc, que \es guides et les aute.i^i^s %ttf ibuent à la même époque; ilsumt d'y regarder de près pour reco4TX^(re l'efreur^ A l'iiitéi'içur de la vasque — car rious sommes en présieocf) 4'vu\ç,y9sqivç ^video^iineat antique — ^e voient gcitlp^a,

yHH^ LES PYRÉNÉES.

aEvec un grand relief à l'entour, une sirène tenant un poisson, un sagittaire lançant sa flèche, deux autres poissons ; sur le côté, nous trouvons le monogramme du Christ en lettres gothiques, et une décoration d'entrelacs. Ces deux pièces sont du xv^ siècle, mais celles-là seulement. U est probable que ce morceau délicieux de sculpture a été approprié, vers ce temps, à l'usage religieux, et que c'est encore un des débris du palais de Bielle.

L'église, qui sera abandonnée Fan prochain, sert encore aux cérémonies du culte. Le soir, des chants s'en élèvent, et nous attirent. Nous allons voir les capulets rouges des Ossaloises et leurs tuniques noires à la lueur des ciei^es. Tout à coup, un bruit bien différent résonne à l'autre extrémité de la place. Cest le battement sourd d'une grosse caisse, auquel se mêle un hautbois. Point de doute, on danse. Le bal est ouvert sous les arcades de la halle.

Cest la danse béarnaise, le bat c/i, et il est incroyable que ces grands diables puissent, au son de cette musique enragée, mener leurs danseuses avec tant de douceur. Elles ont mis bas le capulet, et leurs longues tresses s'en vont battant leurs épaules. Mais ce bafc/i n'est qu'un prélude; le pas bientôt s'accélère; c'est le a branlou». Comme la valse ou la tarentelle, le branlou peut acquérir une vitesse vertigineuse ; les danseurs l'entremêlent de grands cris, qui ne cessent que lorsqu'ils ont perdu l'haleine.

Sous la halle, les danses ne finiraient point; mais dix heures ont sonné; le tambour de la ville arrive sur la place, battant un premier ban d'avertissement, puis un second après quelques minutes ; au troisième ban, les danseurs se dispersent.

Le 15 août, jour de l'Assomption, fête patronale de Laruns, il y a trois bals dans le village ; l'un est pour les Basques. Dès le matin, les jeunes gens, en grand habit ossalois, ceinture et jarretières neuves, précédés de flûtes et de tambourins, vont de porte en porte, offrant la rasade aux vieillards, — aux belles filles des bouquets toujours reçus, et des baisers qui le sont quelquefois.

LA TALLBB d'OSSAU, ARUDY, LOUVIE, LARUNS.

Les galants de cette ville

S'en vont par deux, par troia, dondaine.

A la porte de la belle ,

Ils ont redoublé le son, dondon.

La belle sort à sa fenêtre :

Jeunes gens, que voulez-vous, dondaine?

La fête de Laruns est le rendez- vous de tous les pays ; on y accourt de Pau, d'Oloron, des Eaux-Chaudes, des Eaux-Bonnes, de la frontière espagnole; les omnibus, les landaus et les carrioles couvrent les routes. La place du village est encombrée d'une foule énorme. Cest le 15 août que se fait aussi une procession, la plus viveattrîiction de ce grand jour ; M. Taine l'a décrite dans son Voyage aux Pyrénées.

Si beau qu'un trou puisse être, on n'en a pas moins, tout le temps qu'on chemine au fond, un désir impérieux de revenir à l'air libre, à la chose ouverte. Voilà quelle est la sensation que je n'ai cessé d'éprouver de l'entrée de la gorge des Eaux-Chaudes au pied du pic d'Osssu; je ne sais si je l'exprime clairement.

Le mot de trou n'est point forcé, c'est celui dont on se sert dans le pays pour désigner oe lieu sombre et magnifique, le Hourat. A notre gauche fuit la route Btm Eaux-Boftftee, bifurquant avec celle que nous allons suivre. Les deux montagnes se resserrent tout à coup, ne laissant à nos pieds qu'un étroit passage au Gave, audessus de nos tètes qu'une bande bleue. Quand le ciel est chai^ de \-apeurs, c'est presque la noire nuit. Elles montent toutes dr»»ites, ces deux murailles implacables. Leurs parois sont abso-

LES EAUX-GHAVmSS ET LE PIC D'OSSAU. 383

himeiit verticales *et ipàràiment rraes. €epehj0ten4^uekltiés saxifrages et ^fodqtiiais variétés de «lùfHers teipitoent tes ^nrftwctoo» sites ëes roc^hes; au printemps^ qi^and leB premiers alkmgenft leurs grappes dlanelses , ^ qoe la gueule^de-loup est en il6ùr> oed monts arides rév^^ent deci , delà quelques vives oouleisrs ; mais^ à la fin <des étés, iis «'ont pks que la bkmc^ieur des osse^ méats. Le torrent roule à plus de x^nt mètreô de prefôndeur, avec des mugissements diaboliques.

Ëh bien, H parait que ce désert est, eh> pleîn hiver rigoureux*, le paradis d'un des plus charmants oiseaux de notre Europe, le ptc de la Néon (en béarnais), d6ilt le nom doientifique est Tiohodrroma phcmicoptera. Il déploie ses aites diaprées comme celles d'un papillon au-dessus des ne%es, et va volant par saccades. De t|uoi se nourrit-il? — ^Vous savez bien de quel puissant père nourricier il a été dit « qu'aux petits des oiseaux il donnait leur pâture ».

Des cascatelles s'épanchent pendant huit mois de l'année de ces deux rempafcrts. Décembre, janvier et février les retiennent sous leurs glaces ; en ceftte fin d'été où nous sommes, elles sont taries. Rien de vivant dans ce défilé sinistre ; et pourtant iout à coup, à gat»che, le sommet arrondi d'un mont vert se profile todessus de nos montagnes pelées. Là,éeu;x figures humaines nous appatraissent, deux bergers af^uyés sur leors bâtons, envetofi^és dans leurs grandes capes blanohes. Noue 'leé» voyons en pleine lumière, niais eux, ndus distinguent-ils fMi iàtid du trou? Ea ^ee mdment, le chemin décrit au ras du rocher une courbe très brusque ; nous passons -sur un pont de deux arehes^ontles^ pieds baignent dans le Gave> mais eUes ne le ti^aversent p^ttt^ elles n'ont été j^etées que sfir ie vide. C'est lef>ont de Hourat^

Illatttavouer^'ai^ âièeledernier, quand'il n'y avait pas endore de route eonëftruite entre Laruns et les^Eaux-CSiaudeâ^ le seuH de cette statton thermale très renommée était singulièrement rude aux voyageurs malades. On gravissait ces escaipements à dosde«iulet, par «ne effroyable irampe pratiquée dans le f^oo;

puis il £adlait descendre par des degrés taillés de même, et sana parapets, la gorge du Hourat. Cet escalier primitif domine d'une hauteur vertigineuse le cours du Gave; de l'autre côté, on retrouvait des mulets. C'est par cette voie qu'arrivèrent Févêque Roussel expirant, et plus tard Catherine de Navarre, sans parler d'autres grands personnages du xvi* au xvm* siècle, car, dans cet intervalle, rien n'avait changé.

Vers 1780, on mit en exploitation les grandes sapinières qui dominent les Eaux-Chaudes, et les ingénieurs de la marine taillèrent, sur la rive gauche du Gave, une première route de voiture à travers ces énormes rochers. En 1849, on en a construit une nouvelle sur la rive droite, et il faut bien convenir que jamais route mieux entretenue n'a couru au fond d'un entonnoir. Elle est même relativement très douce, car, grâce à de nombreux lacets, la pente n'est que médiocrement inclinée. Ce pont de Hourat que nous venons de traverser est une merveille. On ne dira point que nous ne rendons pas justice aux ingénieurs quand ils la méritent.

L'avertissement que reçoivent à cet endroit du conducteur tous les voyageurs arrivant en voiture est inutile; une poussière humide qui leur fouette le visage a déjà éveillé leiu* curiosité. Le Gave en bas fait un bruit de tonnerre, et c'est lui qui, dans sa nge» vient de vous envoyer son écume aux yeux. On descend par un petit sentier d'abord, puis par un escalier de pierre jusqu'au bord du torrent. — Madame, aimes-vous les belles horreurs? — Si Toas n^aves point vu oe tableau, vous n'aurez jamais une idée juste de la méchanceté d'un si petit ruisseau. Le Gave, en effet, n'a pas dix mètres de largeur moyenne; mais il a la force d'un fieuve. Il bat les roches avec des fureurs qui ne sont point si plai- SMitQts;^ car il les ébranle et les désagr^ ; la violence de son coursmt e($l telle qu'il emporte d'énormes pierres ; il se brise à ces déchirture$ qu'il a Saites; Feau monte en colonnes blanches qui $ ^d^tt<4it kHir\1efflent et rebondissent en une pluie de gouttelettes brtlUnl^^. On w^ranie ces petits prismes humides retomber dans

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les ténèbres; on demeurerait des heures entières au pied de ce beau pont du Hourat.

Au-dessous du pont^ la végétation reparait, enfin, à droite, au tournant de la route; quelques maigres bouleaux laissent pendre leurs longues chevelures et, plus haut, quelques sapins étendent leurs bras noirs sur les rochers. Nous arrivons à un deuxième' pont ruiné. Les deux routes se confondent; l'ancienne passait ici brusquement sur la rive droite. Un peu en avant du pont est un vieil oratoire que nous allons visiter. Une inscription latine sur un rocher y rappelle le passage de Madame Catherine de Navarre; elle est à demi effacée; ce qu'on en peut lire encore fait voir qu'elle était pompeuse. « Heureuses pierres qui avez entendu parler Madame Catherine! Felicia saxa! »

A mesure que nous avançons vers les Eaux-Bonnes, la végétation renaît plus vigoureuse. Le mont qui s'élève au-dessus de la rive gauche du torrent est tapissé de hêtres presque de sa base à son faite ; quelques clairières s'ouvrent au milieu du bois. La rive droite est également très ombragée ; mais ici on a aidé et corrigé la nature. La disposition des arbres est celle d'un parc au bord de la route; on y a placé des bancs, et nous rencontrons, en effet, des baigneurs qui font leur promenade de l'après-midi dans leur couloir. C'est que, de la station au pied du défilé du Hourat, ce chemin n'est que cela, vraiment : un couloir, d'abord affreux, puis aussi riant que peut l'être ce ruban étroit qui n'a point les chatoiements du soleil. Il parait qu'en revanchç, la gorge connaît les indiscrétions de certaine bise qui vous met la main à la poche. Allons! ce conducteur est une mauvaise langue I II prétend qu'au lever du soleil lèvent qui remplit le défilé est glacial en toute saison. Vers neuf heures il souffle encore, mais attiédi, et jusqu'à trois heures environ ne cesse point. Il tempère donc la chaleur du milieu du jour, et il tombe quand le soleil va baisser. La soirée est calme , et jusqu'au milieu de l'automne elle est presque chaude, mais souvent humide.

A l'entrée de la célèbre bourgade, vous ne trouverez qu'une

l).cno (te tuaisoas; olles sont disposées comme sur un quai, d'aillours piaulé de beaux arbres au-dessus du Gave, et le domi-

nant encore de cent mètres au moins. L'étroit espace où Ton a pu creuser les cours a été pris sur le pied du Gourzy, qui dresse sa grande ombre noire verticale. De ce côté, c'est le chemin des hauts monts qui s'ouvre, celui de la région que le Ger domine à Test, comme le pic d'Ossau la couronne au midi. — Sur le Gourzy, au-dessus des Eaux-Bonnes, s'étendent les deux forêts d'Assous et d'Aas. — Cependant notre couloir s'élargit en une sorte de carrefour qui renferme une rue à deux rangées de maisons, comme toutes les rues, puis, en contre-bas, une sorte de promenoir à rentrée duquel est assis l'établissement thermal. Imaginez un grand bâtiment carré, flanqué de trois autres qui forment le demicercle, et renferment la piscine et ses réservoirs, les buvettes, les cabinets de bains et de douches. Le logis central, construit en marbre , contient des appartements pour les baigneurs , des salons, et au-devant, sur la façade méridionale, regardant la montagne de Goust, une grand salle ou galerie remplie de boutiques. On y vend des capes et des capulets de la vallée d'Ossau, des couvertures espagnoles aux couleurs brillantes, ornées de pompons, des échantillons de marbre, des objets de toilette, des ombrelles, des cannes, des médailles de Lourdes et des journaux libres-penseurs — de tout un peu, pour tous les goûts.

Le jardin de l'établissement est bien entretenu ; on y rencontre les groupes les plus disparates, dont le voisinage fait bien voir que les Eaux-Bonnes ne sont pas une station de mode ou de plaisir ; on y vient livrer au mal une sérieuse bataille, et comme cet ennemi-là est essentiellement égalitaire et qu'il s'attaque à la belle marquise Chlorinde aussi effrontément qu'à Jeanneton la paysanne, il arrive que très haute dame Chlorinde et la pauvre Jeanneton sont ici horriblement pêle-mêlées. Je vois tout un chapitre d'humour à écrire sur le mensonge des distinctions humaines. Sous un bosquet, sur des fauteuils prétendus rustiques, frères ou cousins de ceux qu'on range chaque après-midi au bord de l'avenue des Champs-Elysées, toute une opulente

famille est assise. Au milieu des siens qui la couvrent d'un regard désolé, voici une jeune fille de vingt ans à peu près, qu'un souffle de vent renverserait sur le gazon. Ses traits sont réguliers et même assez beaux, mais elle a perdu les couleurs de la vie, elle a des pâleurs de fantôme. Elle est vêtue d'une robe élégante, d'un bleu tendre, sortant des mains d'une faiseuse habile qui n'a pu rendre de l'allure à cette taille émaciée ; on ne peut s'empêcher de penser qu'elle ne serait pas différente sous un linceul. — Eh bien, là-bas, sur un banc de bois adossé au principal corps de logis, une autre famille a pris place — des cultivateurs béarnais, ceux-ci. Au milieu d'eux, une autre pauvre fille, une autre figure de cire. Assise toute droite, mais appuyée, accotée à droite et à gauche sur sa mère et sa jeune sœur, elle tricote machinalement. Ses mouvements comme son attitude ont une raideur automatique. Il semble que si elle essayait de se ployer, elle se fendrait comme un cierge. — Mais voyez le contraste des choses ! Une diversion joyeuse arrive à ce tableau sombre. C'est un couple qui passe — des jeunes gens. La jolie Madame va gazouillant au bras de son mari ; on sourit sur leur passage. Cest que les sources des Eaux-Bonnes, qui soulagent ou guérissent tant de maux cruels, passent aussi pour avoir des propriétés tout à fait salutaires aux jeunes époux qui souhaitent passionnément de se voir revivre dans un baby rose , le jouet , d'abord , des jeunes ménages, et, plus tard, le lien des unions vieillissantes — et que ces souhaits jusqu'alors ont été trahis.

Au delà du jardin est un petit promenoir large de huit à dix mètres, bordé d'un côté de grands hêtres au-dessus du Gave, de l'autre de cafés. — De là, se voit le pont au delà duquel commence la route de Gabas. Ne demandez pas son nom. Parbleu ! c'est le pont d'Enfer. En vérité, le torrent, à cet endroit, a la mine si farouche qu'il donne bien l'idée des méchantes rivières furieuses qui s'engouffraient dans le défunt Tartare. Une cascade s'épanche des flancs du Goust Nous nous asseyons. Le jour

baisse ; dans cette ravine profonde, l'ombre ne tombe point si rapidement qu'on se l'imagine. Le ruban brillant du Gave fait encore monter une lueur. Sur le bord opposé, d'autres promeneurs assez nombreux, qui ont franchi le torrent sur l'un des ponts rustiques jetés en aval de l'établissement, gagnent le pont d'Enfer.

Cette promenade de la rive gauche s'appelle la promenade d'Argoult. Une autre a été pratiquée au-dessus, et suit, sur un parcours de deux kilomètres environ, le flanc de la montagne; c'est la Promenade Horizontale, bornée au sud et au nord par deux pavillons de repos. Sur la rive droite, au-dessus de la ville, est une autre promenade horizontale, qui aboutit à une montée presque douce, conduisant à la buvette Minvielle, sur un petit plateau. De là coule , en effet , la source de ce nom , et cet endroit est le seul aux environs de la station thermale où l'on respire un peu largement. C'est un lieu pittoresque, parfois jusqu'à la vraie beauté sauvage, que les Eaux-Chaudes; mais, encore une fois, ce n'en est pas moins une prison.

Et de même que dans une prison il y a quelquefois beaucoup de monde, et que, pourtant, il ne se fait aucun bruit, le soir, quand, après le diner, je sors de l'hôtel, je n'entends rien que le mugissement du Gave. Quelques promeneurs encore glissent sous les arbres; je vois briller des lumières aux croisées et dans la rue à la vitrine de quelques boutiques. Point de ces flonflons qui m'ont quelquefois causé tant d'impatience à Cauterets et qui m'en causeront aux Eaux-Bonnes ; les malades, ici, sont de vrais malades qui se couchent de bonne heure. Point de ces conversations tapageuses qui animent ordinairement les villages béarnais; dans la haute montagne, les habitants de ces lieux fermés sont naturellement graves et silencieux. Cependant des sons de piano sortent de l'établissement ; c'est un effet d'imagination peut-être, mais il me semble que l'exécutant aime diablement la sourdine. J'ai l'esprit frappé par l'épaisse obscurité qui m'enveloppe, je marche, regardant la clarté vague du ciel, ce soir-

là très pur, dessinant un V gigantesque au-dessus de ma tête, dans réchancrement des monts. J'en laisse la pointe en arrière, elle semble s'avancer en même temps que moi ; les deux branches, heureusement, vont s' ouvrant devant mes yeux.

Le jour n'est jamais que tremblant aux Eaux-Chaudes, — mais la nuit y est pesante. Le matin, pourtant, a des jeux légers et charmants sur les cimes du mont boisé qui fait face au village. Les premiers rayons glissent obliquement, comme des flèches tordues, sur la cascade du pont d'Enfer et sur le flanc oriental du Goust. — C'est là que se place naturellement la première excursion des touristes. Le hameau de Goust occupe un plateau situé à cinq cents mètres au-dessus des Eaux-Chaudes. Il n'a que douze maisons, et depuis trois siècles n'en a jamais eu ni plus ni moins, car ce nombre biblique (les douze tribus) est relaté dans un historien de la Navarre, prédicateur de Madame Catherine de Bourbon, et qui écrivait vers 1590. Ces douze maisons sont habitées par soixante-dix personnes qui ne forment qu'une famille. Les gens de Goust ne se marient qu'entre eux. C'est leur loi. Qui l'a faite? Eux-mêmes. Il y en a d'autres dans le bas pays et dans toute la France que celle-ci pourrait contrarier ; mais à cette hauteur, on vit au-dessus des Codes. Goust forme une petite république que les préfets de la grande et des gouvernements antérieurs ont eu jusqu'à présent le rare esprit de ne pas déranger. Cela viendra bien quelque jour, quand il y aura, à Pau, un préfet en humeur de zèle. La république de Goust est gouvernée par un conseil des anciens qui prononce sur toutes les contestations, et celui qui voudrait en appeler à d'autres juges devrait émigrer. Les anciens sont aussi les arbitres souverains de la convenance des mariages; ils tranchent sans appel la question de savoir si tel garçon convient à telle fille. Après quoi, on va célébrer la cérémonie civile et religieuse à Laruns. Les Eaux-Bonnes ne sont pas une paroisse; elles n'ont qu'une chapelle, et même deux, — une catholique, une protestante.

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A Groust, c'est la pure vie pastorale ; on élève les troupeaux, on fabrique des fromages. Le père est comme une sorte de prêtre dans la famille^ et rassemblée des pères — ou anciens — est une réunion de patriarches. L'existence est tranquille, sans maux et sans misères. La mort seule — ou plutôt les morts — embarrassent un peu les gens de Goust; car enfin, pour arriver chez eux, il n'y a qu'un sentier en zigzag dans le mont , et il ne leur est pas aisé de le descendre , chargés du poids d'un cercueil. Mais la difficulté se présente rarement ; on ne meurt presque pas à Goust, où la longévité est miraculeuse. Le même historien dont je parlais tout à l'heure, Palma Cayet, y a vu un vieillard qui prétendait être né en 1482; on était alors tout près de 1600, comme je l'ai déjà dit. Ce qui est certain, c'est que, pour le moment, sur soixante-dix habitants^ il y a deux centenaires.

Nous passons la fin de cette journée aux Eaux-Chaudes. J'avoue que ce lieu noir m'obsède. Les images qui ont bercé mon enfance repassent devant mes yeux, la mer près de laquelle je suis né, l'infini des horizons. Depuis, j'ai vu bien des gorges de montagnes, je les ai admirées comme celle-ci ; je ne sais quelle somme de bonheur il faudrait me promettre pour me persuader d'y vivre. Cependant nous allons continuer de le gravir cet éternel défilé qui monte de Laruns au pic d'Ossau. Le matin, nous partons dans un landau attelé de deux chevaux vigoureux, conduit par un Béarnais aux grands traits réguliers, à l'allure grave et rude. Ces montagnards sont beaux , mais d'une beauté qui ne satisfait point; il manque quelque chose, comme le fini, à cette ossature puissante ; leur démarche est vive, et pourtant elle est raide. S'ils ne sont point de haute taille, exception, d'ailleurs, assez rare, leur tête n'a plus de proportion avec le corps; l'angle de leur visage paraît démesuré. Cette régularité tourne à la charge, n'en déplaise à la mémoire de Henri IV. Ses portraits nous montrent une face royale qui a bien plus l'air d'avoir été taillée dans un morceau de sapin que dans un bloc de marbre. —

Notre conducteur ressemble au roi Henri , mais il est plus âpre au gain que ne le fut jamais cet auguste modèle. Carrosse, bètes et homme, nous avons payé tout cela au poids de Tor. — Là^ Traiment, ne vous récriez point ; ce n'est presque pas une hyperbole.

Seulement , je confesse que les chevaux sont bons , et que rbomme est complaisant. Il donne sa bonne grâce pardessus le marché ; mais le marché lui-même a été si serré ! — Endn il iait le cicérone en même temps que le cocher, et tout à r heure, sur le mont, là-bas, il fera le guide. — Nous remontons la rire gauche du Gave, et Ton nous a dit que nous allions cheminer sous une sapinière. Au-dessus et au-dessous de nous, le sapin est la seule essence qui ne figure point dans ce cadre très sévère mais très varié. Je vois des hêtres ordinaires, puis une grande hêtrée rouge, des bouleaux, des merisiers, des buis énormes.

A notre droite, nous suivons le bois au flanc du Bouerzy. Nous traversons le petit torrent du Gée , descendant à droite du col qui porte le même nom. Là s'ouvre un sentier de mulets qui nous conduirait à Accous , dans la vallée d'Aspe. A quelques centaines de mètres plus loin, voici un nouvel affluent du Gave; celui-ci vient du pic de Gaziès, La route s'écarte du torrent; la forêt s'étend au fond d'une immense combe. Sur l'autre bord , le bois a cessé , pour faire place à de grandes rampes de roches, toutes nues, toutes blanches, aux déclivités régulières, que domine le pic de Lurdé. Une de ces roches, cependant, se couvre d'un manteau bien maigre de courtes plantes herbacées; elle n'a point la régularité de ses voisines. Notre Béarnais nous met à la devinette : Que voyez-vous là ? — Du granit et un peu de gazon. — C'est le Sezy. Cette pierre-là ne ressemble à rien que vous connaissiez? — Ma foi non; elle a peut-être une forme bizarre, et voilà tout. — L'homme lève les épaules, et sentencieusement nous dit : Ces

Messieurs n'ont donc pas d'yeux, qu'ils ne voient pas un lion accroupi dans l'herbe.

En ce moment, à droite, la sapinière commence. Ces sapins sont les plus beaux que j'aie encore rencontrés dans les Pyrénées. Ils ont une vieille gloire, puisque, enfin, c'est à eux que les Eaux- Chaudes ont dû, au siècle passé, d'être mis en communication avecle monde des vivants d'en bas. Sans les ingénieurs de la marine qui sont venus pour exploiter les géants deGabas, la station thermale n'aurait pas eu de sitôt sa première route. La superbe forêt s'enfonce dans un nouveau défilé plus étroit. Les sapins descendant du sommet étendent leurs bras au-dessus de la route ; ils couvrent la pente du précipice, au fond duquel gronde le Gave, que nous avons cessé de voir. Des sapins sur nos têtes, des sapins à nos pieds. L'instant est de ceux qu'on n'oublie point : tout à coup, par-dessus cette prodigieuse ramure, le pic du Midi apparaît. Les deux dents de sa fourche s'avancent sur nous et nous menacent.

Nous franchissons les deux torrents de Broussette et de Bious, sortant des deux vallées du même nom, dont il faut bien reconnaître le dessin très particulier. Elles enveloppent le mont et l'isolent de la chaîne. Il est là, justement comme le pic du Midi de Bigorre, son rival, en sentinelle avancée de l'armée des géants. Cependant, grâce à un effet de perspective, lorsque nous sommes entrés dans Gabas, il nous paraît plus éloigné que tout à l'heure, lorsque nous le voyions du milieu des sapins. En avant de l'ouverture des deux vallées, des montagnes plus basses se déploient en demi-cercle et le repoussent : c'est le Biscaout, le pic Lavigne et le Chérue. Mais le grand mont qui se recule ne s'en montre pas moins à nos yeux dans tous les détails de sa bizarre et fière structure. Quel cataclysme a fendu dans toute sa partie supérieure ce rude cône de granit ? Une large fissure sépare maintenant les deux pyramides tronquées. La plus haute et la plus large à sa base présente du côté de l'ouest des dentelures profondes ; la plus

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petite et la moins élevée est sensiblement inclinée — mais d'une inclinaison si raide que personne, jusqu'en 1857, n'en avait tenté l'ascension.

Quant à Gabas, cet heureux village-là est fait pour être décrit et loué en deux mots : il a simplement tous les charmes. De deux côtés la forêt l'enveloppe — de deux autres côtés les grands monts. Assis entre les deux Gaves, dans un lai^e espace ouvert, il est riant et ensoleillé. Il faut même avouer q\xe le soleil y a plus de morsures en ce moment que de caresses. Vingt-huit degrés à l'ombre d'un porche qui précède son étrange et vieille église, et il n'est que dix heures ! Devant nous, dans un bas repli du pic Lavigne, dont le pied est tapissé de prairies, des faneuses, en jupes bariolées, corsage rouge et large chapeau de paille, mettent en petites meules l'herbe sèche. Un vieux chasseur s'achemine vers relise; il a le fusil au dos, un long bâton à la main, et porte sur ses épaules son butin du jour, un isard, dont les pattes se rejoignent sur sa poitrine. Cest Simon Berges. Le vieux est depuis plus de soixante ans un redoutable ennenli pour ces pauvres isards et pour les chevreuils du Biscaout. Simon Berges dépose sa proie sous le porche, sur un banc, et va entrer dans l'élise. Nous le suivons. Ce porche branlant a précisément l'air d'un de ces singuliers chapeaux d'ardoises dont on recouvre les lavoirs publics; seulement les appuis qui le supportent sont de

pierres.

Quant à Féglise elle-même, il faut, pour y pénétrer, descendre d'abord plusieurs degrés ; ce sanctuaire est une cave. Une autre singularité, c'est qu elle est peinte toute en rouge, comme l'étal dun boucher. D'ailleurs, point de mauvais style; c'est du XV* siècle asseï correct. Mais, si c'est un reste du grand hôpital de Itabas > succursale jadis du monastère de Santa Cristina dWragon, ce reste est bien misérable. L'hôpital, pourtant, était \in dos phis grands des Pyrénées , et ce passage était l'un dos plus fréquentés par les pèlerins. Aussi les abbés de Santa

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Cristina étaient des maîtres populaires en cette paroisse recon- Qaissante du bien qu'ils lui avaient fait. Les habitants de Gabas leur conduisaient, à travers la montagne, un tribut annuel de huit moutons et de quatre béliers. Les troupeaux de l'abbaye avaient partout le droit de pâture, et ses bergers les menaient jusqu'au flanc du Gourzy, à la lisière des forêts d'Assouste et d'Aas.

Simon Berges est en prière dans l'église. Quanta nous, revenus sous le porche, nous nous arrêtons surpris devant un spectacle nouveau. Un escadron de légères nuées vient passer sur le soleil, et le pic du Midi à l'instant se coiffe d'une brume lumineuse. Le vieux chasseur, qui a terminé son oraison, nous apprend que ce phénomène se voit sans cesse, au printemps surtout, quand l'atmosphère est encore chargée de vapeurs; alors il se produit chaque jour plusieurs fois. Mais déjà voilà ce tamis d'argent qui se déchire , les deux pointes du mont s'élancent de nouveau dans l'espace.

Nous tenons Simon Berges et nous l'invitons à causer sur le pays. Le vieux hoche la tête ; il veut bien ce que nous voulons, mais il ne sait rien. Son pays à lui, c'est le bois et la montagne, ce n'est pas le village. Eh parbleu! qu'il nous parle de la montagne, de ses chasses , de ses isards et de ses chevreuils, même des ours, s'il y en a! Et malgré nous, voilà que nous sourions. Cela ne l'étonné pas. Le bonhomme a remarqué que les « Messieurs de France » ne veulent pas croire aux ours, et qu'ils n'en peuvent pas parler sans rire. Pourtant, il n'en manque point là-haut sur le Biscaout; c'est leur endroit favori, à ces bêtes. Cette année, le printemps était venu de bonne heure; tout à coup la neige revient. Là-bas, de l'autre côté de la sapinière, dans le vallon du Gée , en une seule nuit, les bergers ont perdu six moutons. L'étable, qui n'est là que de précaution, et qui ne sert point à l'ordinaire, ne fermait seulement pas. Deux ours bruns — et il faut se méfier de ceux-là, parce qu'ils ainjent la chair — ne trouvant plus de nourriture là-haut sous le manteau blanc, étaient

descendus. On a tué l'un de ces deux voleurs, mais l'autre , la femelle, est toujours par là, et Ton croit qu'elle a trois petits.

Même, ils ont causé, le mois passé, une belle affaire! Les filles des Eaux-Bonnes étaient venues dans la forêt de Gabas pour y cueillir des fraises, qui sont excellentes sous les sapins. Tout d'un coup, voilà qu'elles redescendent en criant comme des pies borgnes ; il y en avait de ces délurées-là qui étaient plus mortes que vives. Elles ont dit qu'elles avaient rencontré toute la famille. Dame! c'est bien connu, l'ours c'est gourmand de fraises, pour le moins autant que le chrétien. D'ailleurs, il n'aurait pas fait de mal à ces filles. Pourtant, c'est un brun. Faut avoir l'œil Après ça, le noir est rare. Il n'est pas méchant. Seulement, on l'a bien plus chassé dans les temps, parce qu'il en valait mieux la peine ; sa peau se vend plus cher.

Ces récits du vieux chasseur ont la couleur de la montagne ; nous l'invitons à se rafraîchir dans la fonda voisine de l'église. Aussi bien, il s'y rendait pour y vendre son isard. Jusqu'à la fin du mois de septembre, les trois hôtelleries de Gabas doivent être approvisionnées, car des parties y viennent sans cesse des Eaux- Chaudes, où la saison est moins courte qu'aux Eaux-Bonnes. Justement, un landau arrive, portant trois voyagetu's, un jeune homme long bien plutôt que grand, une femme aussi longue et très parée, une autre femme courte, vive et brune. Ne demandez point si celle-ci est d'Espagne ! Du perron qui précède la fonda, nous découvrons tout le village. Au fond est un petit castel, demeure délicieuse, à l'ombre des premiers contreforts du grand pic : c'est le château d'Espalure. En avant, au bord du Gave de Bious, une autre fonda sous des bosquets. Ecoutons encore Simon Berges. C-ette deuxième auberge-là, c'était, il y a vingt ans, celle de la grande Maria.

Maria était bien vieille ; jamais elle n'avait voulu se marier. 0\\ voit de grandes belles filles à Gabas et dans les vallées , mais on n'en avait pas vu de taillées comme cette luronne-là!

LES BAUX-CHAUDES ET LE PIC d'oSSAU. 399

C'était comme une géante. Et de la force plus (jue trois hommes I Eh bien, dans les temps, des soldats français passèrent ici pour aller en Espagne, et le cœur de la grande Marie s'était féru pour un voltigeur. Holà! les vieux qui durent encore l'ont bien connu. 11 était tout petit, avec une figure rose et de grosses épaulettes jaunes. Il y alla en Espagne, et il fut tué, le pauvre mignon soldat. Maria pensa bien en mourir lorsqu'elle l'apprit, et, quand elle fut relevée, elle fit un grand serment de rester fille. Elle a tenu pendant tout près de quarante ans cette auberge, qu'elle avait héritée de son défunt père. Fallait voir comme elle vous menait ça ! Tout le monde la respectait et, si on y manquait, elle tapait dur! Un jour, elle vous a pris par sa ceinture rouge un muletier espagnol qui avait le vin mauvais et qui cassait tout; elle l'a jeté d'un coup, comme un mauvais paquet, sur le chemin... Mais tout le monde est mortel, quoi! La Maria a eu son tour...

En ce moment, et comme en cadence, nous entendons un bruit de grelots. C'est un cortège de mules qui arrive; nous ne le voyons pas encore, car la route d'Espagne va tournant au pied du mont, après qu'on a franchi le pont jeté sur le Bious ; mais bientôt il parait. Douze mules caparaçonnées, pomponnées, chargées de sacs de laine; six muletiers, vraies figures d'Aragon sous leur sombreros, vestes de velours bleu à broderies jaunes, ceintures écartâtes, jambières de cuir. Le couteau de l'un d'eux sort de la poche de sa culotte; voilà leur enseigne à ces bons compagnons, et la raison qu'ils vous plantent en plein ventre, dans une querelle. 11 faut la force de la Maria, le bras de la géante, pour les saisir, sans qu'ils usent de ce joujou-là.

Nous entrons dans la fonda, où les trois voyageurs qui nous ont précédés sont assis déjà devant un fin repas, vraiment : truites, cuissot d'isard, cailles rôties. Quant à nous, notre repas est plus sommaire ; mais nous l'arrosons de Rancio. L'hôtesse qui nous sert ne ressemble guère à la « grande défunte » de l'autre fonda ; c'est une femme encore fort jeune, coiffée d'un capulet noir, qui fait

ressortir la couleur chaude de son teint. Musset aurait dit : Elle est jaune comme une orange. — Elle est aussi de fine tournure etde formes élancées, avec des yeux sombres. Eh ! oui, Simon Berges peut bien dire quil y a de jolies filles à Gabas !

Au pied de rhôtellerie, les chevaux nous attendent; notre cocher béarnais s'est transformé en guide. Rapidement nouh montons la vallée, ou plutôt la gorge de Bious. Au-dessus de nous des sapins, au-dessous le Gave, qui, sans cesse se heurtant à des barrages de rochers, épanche des cascades furieuses, parfois des cascatelles plus lentes et d'une grâce infinie. Cet^hemin nous rappelle celui du pont d*Enfer à Cauterets ; il est moins long, plus varié, peut-être plus beau.

Les roches grandissent, la sapinière est plus serrée, le lit du torrent se creuse encore ; la forêt est interrompue par une haute muraille de granit, puis elle recommence et maintenant, coupée seulement par le sentier, occupe le versant jusqu'au Gave. Nous marchons au-dessus de cet énorme dôme sombre, que percent de distance en distance des sapins plus élevés, les uns en pleine vigueur, dressant leur pointe d'un vert tendre, les autres dépouillés et tout pelés, enlevant en gris lumineux leurs grands bras morts sur la masse noire. Ces cadavres d'arbres sont énormes ; tous ont été frappés de la foudre ; ce défilé superbe est un couloir d'orages.

Ce spectacle nous ravirait en pleine jouissance de la beauté pittoresque et sauvage, si la crainte du plus méchant accident ne venait nous troubler : le chemin est littéralement rempli de vipères. Ces hideuses bêtes sont là, paresseusement couchées sous le soleil cuisant, car il est midi; les rayons tombent verticalement sur nos têtes et, malgré la fraîcheur voisine des sapins, l'air flamboie. Il semble qu'elles vont s'enrouler au pied de nos chevaux. Mais non, elles nous font place et s'écartent assez lestement, traînant leurs anneaux pour aller reprendre leur posture inquiétante un peu plus loin, sur des roches que nous allons

LES EAUX-CHAUDES ET LE PIC d'OSSAU. 401

raser au passage. La pensée de recevoir un reptile venimeux en manière de fouet au visage n'a rien de rassurant. Notre guide pourtant lève les épaules; il jure «parle Dieu vivant » que jamais il n'est arrivé d'accident sur cette route. Les roches s'accumulent, montent comme des escaliers gigantesques; et nous voyons encore sortir des tètes plates de leurs fissures. Ces degrés taillés dans la croûte granitique portent les sapins les plus grands que nous ayons encore vus , et parfois de longs frênes à la feuille claire et déliée. J'ai déjà observé que cette essence prospère à des altitudes considérables, mais elle indique presque constamment le voisinage de l'eau.

Aussi le chemin, décrivant un coude très brusque, nous met en présence d'une cascade. Le bruit en est violent et pourtant, intercepté par l'épais rideau des sapins, n'arrivait pas à nos oreilles ; nous commençons d'entendre cette belle cascade au moment où nous la voyons. La nappe étincelante roule de chute en chute. Jusqu'ici nous avons eu constamment le Gave à notre droite; il semble que nous devions nous en écarter désormais, car une roche colossale se dresse, et nous voilà forcés de contourner sa base. C'est là qu'une nouvelle surprise nous attend. La vallée entière se déploie sous nos yeux, et rien ne nous cache plus le développement du mont.

Le Gave traverse un bassin dont le fond et les bords ont comme une étonnante fraîcheur de jeunesse : des prairies, de gigantesques hêtrées sur les premiers mamelons, les sapins sur les flancs du pic, et le pic lui-même, émergeant de cette ceinture verte , avec ses deux pyramides inégales blanches de neige , grises ou jaunes suivant les jeux de la lumière, partout où la pierre est nue. De tous les côtés de ce vaste amphithéâtre se dressent d'autres monts; ces colosses de granit ont le même caractère que leur maître à tous, ce fier pic d'Ossau qui les domine. Ils sont pourtant bien plus ruinés. Voici l'Estremère, le Peyreget, Canaourouye, le Mahourat au sud, à l'ouest Hour-

quête, le pic de Bious, le pic de Lorry, au nord Ayous, et le mont rfAuIe.

Magnifiques entassements de prodigieux débris, car de longues convulsions secouèrent toute cette partie de la chaîne. Il y en a des témoins parlants : ce sont ces aiguilles qui s'élancent d'un chaos d'écroulement, ces dentelures profondes qui ont des dessins d'éclairs, ces ébrèchements et ces masses fendues de leur pied à leur faite; ces montagnes sont peut-être bien les plus déchiquetées du monde. Là-bas, ducôtéde l'Espagne, s'ouvre la pleine région de la désolation et des abimes ; plus de végétation , plus de traces de forêts ; les derniers pâturages verts apparaissent dans cette direction du sud, aux versants de Canaourouye, dont la cime est hérissée de grands blocs de schiste couleur de sang. Au nord, il est vrai que la vue se repose sur la vallée d'Ossau, riante et verte, et, par les beaux temps, peut courir même jusqu'à Pau ; mais, à l'est, elle se heurte aux glaciers du Vignemale et du Mont-Perdu. A l'ouest, elle embrasse toute la chaîne, jusqu'à la pyi-amide blanche d' Anie.

Un accident nous a forcés de demeurer deux jours à Gabas. Nous avons voulu revoir ce sublime spectacle. Nous avons repris cette route de Bious-Artigues avec un guide nouveau; laissant nos montxmîs à la garde d'un pâtre, nous gravissons les bords du petit gavelet de Magnebaït, puis des escarpements glissants et dillîciles entre les pics Lavigne et Chérue, et les murailles septentrionales de notre mont d'Ossau. Deux heures suffisent pour atteindre le plateau de Magnebaït, une heure pour s'élever au col de Pombie. Le pic nous domine encore d'une hauteur de huit à neuf cents mètres; le \Tai chemin de l'escalade est là.

C'est aussi le champ des ruines. La base du mont, que nous contournons en marchant vers l'orient, est couverte de formidables éboulis; les cassures du colosse de granit apparaissent profondes et menaçantes. Nous changeons de direction, inclinant, cette fois, vers l'ouest, glissant avec beaucoup de peine sur

une étroite arête qui relie ie pic d'Ossau au pic le plus immédiatement voisin, le Peyregot. Enfin nous pouvons atteindre le col de ce nom et nous descendons à un plateau disposé là comme pour recevoir les débris qui roulent de la haute pyramide d'Ossau. Partout des blocs effondrés, et c'est au milieu de ce chaos que nous arrivons au bord du lac de Peyreget.

Ici était le but de notre excursion ; nous avions voulu voir un des iacs de cette région si peu connue. Celui-ci est l'exemple de ce qu'on pourrait appeler l'aridité de l'eau. Nappe immobile d'un bleu sombre, sans la plus petite trace de végétation sur ses rives, dominée au nord par la muraille absolument nue du pic qui se dresse à une hauteur de 3,000 pieds. La sensation que nous en éprouvons est lourde et maussade; c'est comme la fin de l'écrasement. — Nous reprenons notre rude chemin, redescendant vers lebassinde Bious-Artigucs,ayant devantles yeux lespicsd' Ayons et de Lorry, et les premières masses de t'Aule.

Des Eaux-Chaudes on redescend à Laruns, et de Laruns on remonte aux Eaux-Bonnes. Il y a un autre chemin ; ce n'est pas celui des ingénieurs. On le prend à gauche de la route de Gabas, on laisse de coté la buvette Minvielle. Alors, ce n'est plus monter, c'est grimper. La riche commune de Laruns ferait deasiner ici quelques lacets sans s'appauvrir ; les touristes lui paieraient un tribut encore bien essoufflé, mais un tribut enfin de reconnaissance. Ce sentier rude entre les rudes passe au bord d'une petite grotte d'où jaillit un filet d'eau bouillonnante, et arrive bientôt à une autre cavité très célèbre. La grotte des Eaux-Chaudes, s'il vous plaît !

Je no voudrais point en médire ; je ne parle que par huma-

nité, quand je demande que l'entrée en soit interdite, sous des peines sévères et positives, aux malades de la station. Un froid mortel me saisit à la gorge; je ne suis point en traitement, moi, mais voilà de quoi m'y mettre.

Cette grotte s'ouvre à mille mètres d'altitude, elle en a cinq cents de profondeur. Je ne suis pas un bon juge de la beauté de ces lieux noirs, et je me borne à dire que celui-ci est étrange. On n'y trouve point que de l'eau ; on y reste surpris, devant une végétation souterraine, et l'on pense à ce roman de Jules Verne qui nous transporte dans un monde vivant sous notre croûte terraqpiée. Une grande roche dans la grotte des Eaux-Chaudes est couverte jusqu'à son pied baignant dans un torrent, de broussailles et d'arbustes. Sur ce torrent formé , me dit-on , des larmes du Ger, descendant par le plateau d' Anouillas, à l'ouest du mont, un pont a été jeté. On marche au-dessus des ténèbres de Fabime. Un long souterrain fait suite à la grotte ; le torrent s'y engouffre ; on l'entend hurler sous les roches. Il paraît pourtant qu'au printemps il roule par-dessus et par-dessous, et son cours supérieur, alors très accidenté, puisqu'il descend d'étage en étage ne forme plus qu'une série decascadesjusqu'auGaved'Ossau,qui reçoit ce bruyant petit cousin.

Nous montons à travers une forêt de buis. La couleur en est charmante; semper virens^ dit le latin. Ces arbustes atteignent ici des dimensions d'arbres, et leurs troncs bosselés sonténormes. Je songe à l'immense fabrication de bilboquets qui pourrait en sortir ; ce ne serait point de trop pour le grand nombre de compagnons qui jouent de cet instrument-là — moralement surtout — et qui voudraient l'acheter — seulement comme emblème.

Longuement, lentement, nous gravissons un sentier qui conduit à des pâturages; on y voit des bouquets de bois et des arbres isolés, en avant d'une forêt, — une vraie forêt celle-là, qui s'é tend sur les pentes. La hêtrée déploie ses ondes d'un vert brillant puis, comme toujours dans cette partie des monts, la sapinière s'y

mêle y et bientôt il n'y a plus qu'elle. Ces bataillons sombres se rangent en longues files jusqu'à une haute muraille de roches blanches que nous devons longer en nous dirigeant vers Test.— Nous sommes sur le plateau du Gourzy .

Ouvrez les guides, écoutez les gens du pays ; tous vous diront que la vue n'en est pas moins intéressante que de la plaine de Bious-Artigues enserrant le pic du Midi ; quant à moi, je la trouve plus belle. Nous sommes aussi bien placés dans la région des sommets, puisque nous touchons à 1,850 mètres. Au sud, nous avons la même perspective sur les monts ébréchés, dont l'autre versant descend en terre espagnole. Mais à l'est nous embrassons dans son développement presque tout entier le beau pic du Ger; à l'ouest, la chaine qui environne Laruns; au nord, les campagnes du Béarn, traversées par les rubans argentés des Gaves.

A cette hauteur, après une ascension relativement aisée et douce, les yeux perdus dans ce grand moutonnement de cimes, de neiges, de forêts, j'éprouve une heureuse sensation de liberté profonde, de repos infini. J'ai retrouvé la même émotion tranquille dans les pâturages de Courette, au-dessus du col d'Aubisque, avec une pointe plus vive d'admiration qui dérangeait un peu ma béatitude, car à Gourette le spectacle est plus large encore. Mais là comme ici, j'ai opposé la même résistance passive aux adjurations de mon compagnon qui voulait me remettre en route. — Pourquoi partir ? Pourquoi redescendre ? Y a-t-il rien de plus beau, tout le temps que le soleil brille ? Et no veri'ons-nous point d'autres beautés, quand la nuit étendra ses Yoiles — pour parler comme les poètes de profession ?

1^ profession est jolie. Elle ouvre quelquefois les portes de rAïadêmie, on assure qu elle ne mène plus à l'hôpital ; — apparemment paiTe que ceux qui l'exercent tournent à temps le dos à la musc, — laquelle n'a jamais fait de mal qu'à ceux qui la rejraniont jK^r devant.

La descente du plateau du Gourzy est de celles dont on ne parle point. Elle offre justement les mêmes accidents que la montée. Cest d'une précision presque mathématique. D'abord un bois de ^ands buis , d'autres pâturages plus petits , parsemés d'autres arbres isolés, une autre forêt de hêtres. Cependant une étroite et sauvage petite vallée s'ouvre à droite ; c'est là que monte le sentier que doivent suivre les ascensionnistes du Ger. Nous joignons un autre plateau d'où la vue s'étend sur toute la vallée d'Ossau, puis nous retrouvons une sapinière, puis une nouvelle hêtrée. Nous touchons aux Eaux-Bonnes.

Nos valises, pendant ce temps, ont suivi la route carrossable. La diligence de Pau aux Eaux-Bonnes, qui monte par ces lacets ingénieux, a laissé derrière elle, à l'embranchement, le chemin qui conduit aux Eaux-Chaudes ; les voyageurs ne se doutent point qu'ils ont perdu l'occasion de voir le défilé de Hourat. Peut-être y reviendront-ils pourtant en excursion ; on est très « excursionniste » aux Eaux-Bonnes, — bien plus qu'à Cauterets , presque autant qu'à Luchon. Ces méandres nombreux qu'il faut décrire pour y arriver adoucissent infiniment la pente. C'est un bel ouvrage d'ingénieur que cette route presque partout creusée dans le roc. A droite, elle longe les versants du Gourzy; à gauche, elle court au-dessus du bassin de Laruns. Le Gourzy et le massif des Eaux- Bonnes ferment le val d'Ossau, au midi, sauf l'ouverture, ou la fissure plutôt — qui forme la branche montant vers les Eaux- Chaudes, par la gorge noire de Hourat.

Dans la vallée, les villages se blottissent aux plis des monts ; le plus curieux est celui qui apparaît collé au flanc de la Montagne- Verte, qu'on ne perd pas un instant des yeux en montant ; plus haut perchés, voici Aas et Assouste. Le torrent du Valentin descend avec une rapidité furieuse, et, plus loin, se mêle au Gave d'Ossau. En ce moment, on va joindre les Eaux-Bonnes, et l'on voit d'abord se présenter une belle promenade et un énorme bâtiment de briques, avec des figures de tours et des manières de

bastions. Qu'est-ce que cette forteresse étrange? Rassurez-vous, voyageurs timides : c'est un Casino.

L'entrée de la célèbre station thermale ne procure point la même sensation d'étouflfement que l'arrivée aux Eaux-Chaudes. Le lieu pourtant est resserré. A droite, le sempiternel Gourzy, dont le versant boisé fait pencher son ombre ; à gauche, la Montagne- Verte. Au fond, au milieu d'autres hauts feuillages, une pointe de montagne, d'une hauteur prodigieuse, qui parait glisser vers vous avec une ferme résolution de vous écraser sur l'heure : c'est le pic du Ger. Mais, au-devant, dans la direction du nord, l'espace est ouvert, la vue est libre.

Les Eau^-Bonnes n'ont en réalité qu'une rue, montant du seuil de la ville à rétablissement thermal, et d'abord «'élargissant pour former une place assez vaste, avec une promenade au centre. Là, il y avait autrefois un torrent, la Sourde. On l'a canalisé et recouvert; on l'entend gronder sous cette promenade, nommée le jardin Darralde, en mémoire d'un médecin qui fit naguère beaucoup de bien aux Eaux-Bonnes. Il est trois heures de l'après-midi ; sous les arbres de ce jardin, dans un kiosque assez élégant, un orchestre exécute des valses qu'il convient d'appeler entraînantes. Qu'est-ce qu'une valse qui n'entraîne point? Cependant les promeneurs vont et viennent autour des musiciens d'un pas qui ne parait guère allumé. Une partie de l'auditoire est assise. Le côté droit, le fond du jardin, la rue qui le longe, sont bordés d'hôtels ou de maisons meublés. Sur une bande étroite de terrain pris sur les roches et dessinant une sorte de croissant, dont l'une des pointes expire près du Casino, sont établies des boutiques où se vend de tout un peu, comme dans la galerie couverte des Eaux-Chaudes. Au sud de la promenade se tiennent des guides auprès de leurs mulets. Magnifiques gaillards, portant le costume du val d'Ossau , légèrement approprié au goût moderne: chemise rouge, guêtres do laine blanche, culotte de velours brun, le fouet en bandoulière.

L'un d'eux, qui est presque un vieillard, a vraiment une superbe allure ; c'est le plus beau type béarnais. Aussi, comme il vient à traverser la promenade , il y a des chuchotements^ dans les groupes : — C'est Lanusse, le fameux Lanusse, celui qui a conduit l'Impératrice Eugénie au pic d' Arrens ! — Veuillez bien remarquer que la « maison de l'Impératrice » ou « du gouvernement » est là, précisément devant la station des guides et des mulets, à l'angle du jardin Darralde et de la grande rue.

Des landaus attelés de quatre chevaux débouchent en ce moment sur cette sorte de place ombragée ; ils ramènent à grand bruit des excursionnistes qui ont visité le col d'Aubisque, suivant une route aérienne qui conduit des Eaux-Bonnes à Argelès, la route la plus élevée de l'Europe après celle du Saint-Bernard. Une troupe élégante descend de ces voitures et rentre au plus luxueux de tous les hôtels ; des valets cravatés de blanc viennent recevoir les voyageurs. On a grand ton aux Eaux-Bonnes.

Il parait qu'au commencement de ce siècle, on n'y voyait que des maisons de bois. A la place où s'élève maintenant ce kiosque d'où s'échappent des flonflons, la Sourde coulait entre des arbres qui ont servi à ombrager la promenade. Si ces arbres parlaient, ils vous diraient sans doute qu'ils aimaient bien mieux se mirer dans l'eau. On ne les a point consultés. Au fond, où se carre à présent le plus vaste de ces hôtels, il y avait des roches moussues qu'on a fait sauter pour construire. La poudre sert décidément à toutes sortes d'usages contradictoires. C'est sur la nature que l'on a conquis l'emplacement de ces bâtiments somptueux. Pauvre nature I

Il est à remarquer que ce besoin de retrouver partout où l'on va les élégances parisiennes et la vie dépensière est tout à fait moderne. Les grandes gens des deux siècles civilisés qui précédèrent le nôtre n'avaient point de ces coûteuses et vaniteuses envies; ils venaient aux Eaux comme en un lieu de cure, et aussi comme en un lieu champêtre, cherchant à la fois le remède et le repos.

LBS PTHiNJBS.

Même, comme ils étaient avisés, ils n'auraient pas vobntjere prêté les mains à des embellissements et amusements qui devaient ^voir l'inconvénient d'amener les v&lide» en quête de

locomotion et de pîaisir. Il est vrai que l'état des routes, alors, les garantissait ass^ez bien contre ces invasions parasites. La méthode actuelle est excellente pour la prospérité des vil es

LES BàUX-BONNES. 411

thermales. Aux Eaux-Bonnes, où passent annuellement de six à

j dix mille étrangers, cherchez dans la foule les visages souffreteux. Vous en trouverez surtout de gras et de fleuris, quelquesuns de roses. Ce n'est point à ceux-ci qu'on en veut ! Une troupe d'Anglais descend* d'un lac au pied du pic de Louesque ; ils sont plus raides encore, plus gourmés qu'à l'ordinaire, car ils viennent de se retrouver en face de leur élément. Chamfort parle d'un Anglais qui, toutes les fois qu'il rencontrait un trou d'eau, s'écriait : Ceci est à nous ! — Malades, ces gens-là ! Mais ils iraient à pied au bout de l'Espagne. Une famille française se prélasse sur la promenade, le gros papa et la forte maman conduisant leurs filles. On me dit que ce sont de riches marchands parisiens ; je ne sais quelle marchandise ils débitent ; sûrement ils auraient aussi de la santé à revendre. Le beau monde traverse la foule en la regardant d'un peu haut. Ces heureux hôteliers s'enrichissent; les habitants delà ville, qui louent leurs logis pendant la saison, s'arrondissent. Tout le monde est content, les uns pour avoir empoché, les autres pour avoir dépensé. Se sont-ils amusés? Si oui, tout est bien. Il n'y a d'incommodés que les malades, peut-être.

Il y a bien aussi ceux qui, comme nous, cherchent à la montagne les aspects et la vie de la montagne, et ne sont point satisfaits d'y trouver un coin du boulevard Haussmann. M. Taine, dans son Voyage aiu:Pyrënëe8,alancé une boutade amusante contre les riches bâtisses des Eaux-Bonnes ; encore le Casino n'était-il pas debout au temps où il voyageait. Or, imaginez une immense construction inachevée, dont l'intérieur a été si heureusement aménagé que presque toutes les parties en seront inutiles ; quant à l'extérieur, c'est la débauche du moresque , la ribotte du roman, la parfaite cacophonie de tous les styles. Ainsi aurait été Babel, si l'on avait continué d'élever l'édifice après la confusion des langues.

On conçoit qu'une si grande prodigalité de matériaux devait

causer une folle dépense. Deux cent mille francs avaient été alloués y et n'ont pas suffi; il en faudrait cinquante, cent mille autres. Qui les donnera? L'affaire demeure en plan. La ville des Eaux-Bonnes a un Casino, et n'en a pas. Cet amas — ou ramas — de pierres devait être le centre de toutes les joies : concerts, bals, représentations dramatiques, — et ces pierres sont muettes.

Heureusement, on danse dans les hôtels, on danse à l'établissement, on danse partout.

C'est pourtant dommage qu'on ait implanté cette horreur au seuil d'une des plus belles promenades qui soient au monde. Une plaque de marbre blanc porte le nom des hommes de goût qui en ont conçu le projet, et c'est justice. La Promenade Horizontale contourne le flanc du Go\u*zy, et son nom dit assez qu'elle reste toujours au même niveau sur tout son parcours, qui ne sera pas de moins de cinq kilomètres, quand elle sera enfin achevée, après quarante ans; alors elle joindra la route neuve des Eaux- Chaudes. Nous l'avons suivie, d'abord le soir. Les masses noires

formées par les hêtrées du mont se bercent au-dessus de nos têtes ; au-devant de nous, des demi-ténèbres, car la nuit est très claire, enveloppent la vallée ; des lumières brillent dans les villages, un ruban lumineux court au fond de la plaine : c'est le Gave. La vue est la même que l'on embrasse en montant à la ville par la route à lacets.

Nous avons, le lendemain, par une matinée assez sombre, refait cette lente et gracieuse promenade ; le Gave malheureusement, sous le ciel orageux, n'avait point son éclat accoutumé ; ce n'était plus qu'un miroir d'étain où les chutes d'eau jetaient leur écume blanche; les monts déchiquetés qui enserrent Laruns étaient coiffés de nuées.

Le soir, aux Eaux-Bonnes, sur la promenade Darralde, les flonflons recommencent, l'orchestre nous régale d'une nouvelle harmonie. Après l'aubade, la sérénade. Afin que ce soit tout à fait espagnol, un vent brûlant se met à souffler ; il arrive d*Ara-

gon, il vous prend aux nerfs et à la gorge, il vous met la sueur aux tempes, il vous étouffe. Des colonnes d'air, sans air, — un simoun. Les gens du Nord, qui ne savent d'où leur vient cette angoisse, disent tout simplement: C'est l'orage, la pluie va s'en mêler. — Ils lèvent les yeux au ciel et demeurent stupéfaits de le voir d'un bleu intense. La pluie tombera, mais plus tard, pendant la nuit. On sait déjà que, dans notre promenade du lendemain matin, nous avons trouvé les nuées prêtes à s'ouvrir. L'orage n'a duré que deux heures. — L'hôtelier triomphant nous annonce la hausse du baromètre, que le vent d'Espagne fait toujours baisser.

Notre hôtel est sur le côté gauche de la rue ; les fenêtres de la façade postérieure s'ouvrent sur le Valentin, roulant en cascade au pied de la Montagne-Verte. La Sourde vient y tomber. Du haut d'une galerie de bois, pendant la pluie, nous avons examiné cette chute d'eau, qui est sauvage et assez belle. Nous regardions les hameaux incrustés daus la montagne. Assouste a eu sa maison seigneuriale. Ce qu'on en voit aujourd'hui, c'est plutôt des restes que des ruines. Pendant les guerres de religion, un capitaine catholique força le castel, où vivait un vieux seigneur avec sa fille. Il fit pendre le châtelain ; la jeune fille fut livrée aux soldats , qui s'en firent un jouet, après avoir pillé les caves, et la jetèrent ensuite dans le torrent.

L'ondée est passée, nous sortons. La température a singulièrement baissé; le jardin Darralde est désert, les arbres frissonnent. C'est que la neige a voulu se mêler à ce trouble atmosphérique de la nuit et du matin ; les sommets en sont couverts. La cime du Ger, qui ne l'a point gardée à cause de la rapidité de ses pentes, se détache comme une pyramide d'or pâle sur ce fond blanc. C'est une étonnante et riche harmonie de couleurs. Nous montons la rue; les guides sont là, les mulets attendent avec un air d'indifférence qui trahit leur secrète pensée. Les animaux sont presque tous capables de mémoire et de cet acte d'intelligence

qiii s'appelle la comparaison. Cependant il faut, pour réveiller, des images sensibles. Eh bien, ces images les voilà : c'est Forage et la neige. Ces mulets savent bien ce qu'ils gagnent au mauvais temps et ce que leur coûte la sérénité du ciel. Aujourd'hui, on ne les mènera pas à l'ascension du Ger.

Les maisons sont correctes aux Eaux-Bonnes, et d'une exquise propreté. Qui me dira d'où a bien pu venir cette mode sans agrément de les peindre uniformément en gris ? Fâcheuse couleur en ce lieu déjà plus que suffisamment sombre. Toutes sont louées ou à louer. Si j'étais curieux, je demanderais où se logent tant d'habitants qui cèdent la place à leurs hôtes ? Il est vrai que la ville ne renferme que sept cents âmes environ , pendant l'hiver. U établissement me suggère les mêmes réflexions que ces logis mornes. Il est vaste et bien aménagé; mais pourquoi si triste? Les architectes ne peuvent-ils trouver rien de mieux que ces grandes murailles percées de jours uniformes ? Est-il indispensable qu'un établissement thermal ressemble à un hôpital civil ou militaire ? Ne pourrait-on y introduire quelque variété de dessin, planter des vignes folles, des lierres ou des rosiers qui grimperaient aux pierres ? Ne sait-on pas de quel prix est pour un malade une rose qui fleurit sur sa croisée ? Et si cette idée de parure n'est pas venue à l'architecte, elle peut venir au médecin. Celui-ci est obligé d'aimer ses malades, si l'autre n'est tenu, de par les règles de l'art, à n'aimer que les moellons.

L'établissement est situé au-dessous de la butte du Trésor, un rocher bien nommé, puisque c'est de sa base que jaillissent les sources; il s'agit ici d'un trésor humide, qui n'en est pas moins solide. Je crois avoir fait un jeu de mots I La partie qui m'y plait surtout, c'est un promenoir couvert donnant sur un petit espace ombragé qu'on appelle la place des Thermes. — L'église catholique, grand édifice tout neuf, s'élève à droite; plus loin, au pied même de la butte, est une chapelle protestante, puis à gauche du promeneur qui monte, l'hôtel de ville, bâtisse surprenante. Le

rez-de-chau8sée a l'air d'une prison, le premier étage d'une orangerie; sur le tout des greniers. Là, pourtant, est un musée botanique rassemblé par lessoins du savantM. Gaston Sacaze. En face

de l'hôtel de ville onvoitun petit kiosque, au-dessus d'une souroe d'eau froide. Le kiosque sert de buvette.

La promenade de l'Impératrice commence ici; elle est célèbre et n'a point usurpé ea réputation ; elle court à travers la gorge du

Ger, tourne la butte du Trésor, et dessine une pointe profonde dans la vallée du Valentin. D'abord, entre les arbres, nous apercevons la vraie situation de la ville. Pauvre petit groupe de maisons ensevelies sous F ombre puissante des plis creusés par les monts. Les arêtes du Gourzy semblent presque verticales, malgré le manteau de verdure qui en atténue la rigidité ; le Ger présente sa série de cônes, que domine d'une grande hauteur son pic superbe en pyramide ébréchée. — De l'autre côté du Valentin, nous voyons la Montagne- Verte à travers les branchages de rénorme hêtrée qui nous couvre. Les hêtres sont fils de la montagne ; ils n'atteignent point ces dimensions colossales dans les plaines. Ceux-ci ont l'honneur de tapisser les contreforts du Ger; ils paraissent avoir l'âge des roches qui les portent. Il y en a qui, robustes et sains encore, élèvent tout droitleurs troncs blancs et ne bercent de feuillages qu'à leur cime; d'autres, à moitié dépouillés, noircis, crevassés par le temps, chargés de grands bras morts , afTectent des formes fantastiques ou grotesques. Ils bordent le chemin ; au-dessus, ils forment un triple, un quadruple dôme qui dérobe absolument la vue du ciel ; audessous, ils descendent dans les ravines : nous marchons encore ici sur des têtes d'arbres. Des contre-allées s'ouvrent, croisant l'allée principale, unie, plane, pourvue de bancs qui permettent le repos et le rêve ; l'œil plonge alors dans de nouvelles profondeurs de la hêtrée. Toute cette ombre immense est pourtant légère; jamais on n'en est oppressé.

La promenade de Tlmpératrice se prolonge sur la route d' Argelès, passant sur un pont très élevé qui traverse le Valentin. Cest le chemin des cascades; la visite aux chutes de Discoo, du gros Hêtre et du Serpent est le complément naturel d'une excursion si courte et si douce, qui ne demande que deux he\u*es, à petits pas, sur un parcours de trois kilomètres, avec de fréquentes stations. La c;iscâde de Discoo se présente la première, presque à la tête du pont> en tournant à gauche. On en a détruit le cadre. lai

demandé pourquoi on avait laissé mutiler quelques-uns de ces vieux arbres, et jeter les autres parterre. Qui peut jamais donner la raison d'une sottise? L'aurait-on faite, si le raisonnement avait été de l'affaire ?

La cascade de Discoo dépouillée ne mérite pas les honneurs du crayon ; il n'en est pas de même de celle du gros Hêtre. Son nom, d'abord, étonne un peu, car, pour la joindre, il faut précisément quitter le couvert de la grande ramure. Le chemin passe à travers d'assez vastes espaces gazonnés; l'herbe en est très courte et ne conserve pas l'humidité des pluies. Aussi voit-on des troupes d'enfants qui s'y acheminent sous la conduite des gouvernantes ou des mères. Ce sol verdoyant présente des ondulations à la courbure gracieuse et régulières comme des vagues. Un bouquet de hêtres couronne la chute ; ils sont dignes par leur grosseur et leur vétusté de leurs voisins de la promenade. Le Gave accourt au bord du gouffre et tombe d'un seul jet, en nappe verticale, d'une hauteur de quatre-vingts pieds environ; le ressaut sur les roches du fond produit une violente poussière d'écume, dont on est brusquement enveloppé. La curiosité du spectacle, c'est qu'après s'être un peu secoué, on regarde encore — et ce qu'on cherchait, on ne le voit plus. Le torrent a disparu dans une profonde crevasse, dont les bords hérissés de pointes glissantes ne sont accessible qu'au prix du plus réel danger.

La cascade du Serpent, où conduit, au retour, un écartement du chemin, est d'un autre genre de pittoresque. Entre deux pointes grises, une sorte de petit plateau s'avance; l'eau écumeuse y glisse, et va suivre jusqu'au fond de la ravine les reliefs et les dépressions des roches. Ce filet d'eau, car la chute n'a pas une largeur de plus de deux mètres, tantôt se renfle à l'amgle de la pierre, tantôt se replie dans les fissures, et donne assez bien l'idée des ondulations d'un énorme serpent. Les bords sont tapissés d'arbres nains que le flot courbe au passage ; en beaucoup d'en, droits la roche est nue. Cependant un grand hêtre encore s'élance,

en haut, d'une fissure plus large. L'hiver, la cascade se gonfle et recouvre presque toute cette grande paroi abrupte ; c'est pourquoi la végétation ne s'y développe point. On peut descendre âu pied de la chute; la fraicheur qu'on y trouve est encore redoutable.

La vie aux Eaux-Bonnes veut un apprentissage ; j'avoue qu'elle a des charmes très pénétrants ; mais il faut apprendre à les connaître, et, quant à moi, j'ai dû vaincre surtout l'irritation que me causait l'aspect de ces grandes « bâtisses » du jardin Darralde. Le lieu pourtant est très doux. On se laisse aller sous ces arbres à la nonchalance du repos, après les excursions du jour, et même à la cadence de ces flonflons. On songe à la course du lendemain.

Et le lendemain, il se trouve que la matinée est calme, que le ciel est pur ; en suivant lentement une autre promenade qui court sur les pentes boisées descendant au Valentin, en face de la Montagne- Verte, l'envie prend de passer l'eau — comme elle prit à la bergère de la chanson. Ce bloc verdoyant sollicite une curiosité vague, qu'il est, heureusement, bien aisé de satisfaire. Des sentiers bordés d'arbres le gravissent en zigzag. Ce n'est point une géante, cette Montagne- Verte, comme le Ger, F Arcizette, et même le Grourzy, qu'elle regarde. Onze à douze cents mètres, pas davantage, et l'on peut dire que, grâce à ces chemins frayés et à ces ombrages, la montée eh est galante. — J'emploie l'expression qui devait servir à la belle compagnie du xvi* siècle, quand elle se portait aux Eaux-Bonnes, — ou s'y faisait porter plutôt en litière, à l'exemple de la reine Marguerite, ou dans des cacolets solidement assujettis sur des mules. De tout temps, les Gramont, gouverneurs de la province, y sont venus. Montaigne, en leur honneur, a même donné à la petite station thermale, de son temps si chétive, le nom « d'Eaux Gramon taises ». Ce grand sceptique, qui avait l'horreur des médecins et ne croyait qu'aux « remèdes de nature », connaissait les Eaux-Bonnes, qu'on appelait aussi, en ce temps-là, les Eaux d'Arquebusades, parce qu'elles paraissaient

propres à la guérison des blessures; il avait, d'ailleurs, visité toutes les stations thermales des Pyrénées, oelles de Plombières en Lorraine, celles de Lucques en Italie ; il a parlé longuement des ce bains de Banières >, mais il admettait Teflicacité de toutes les sources sans être enthousiaste d'aucune.

ff Quant à leur boisson, la fortune a faict premièrement qu'elle a ne soit aulcunement ennemie de mongoust; secondement, elle M est naturelle et simple, qui, au moins, n'est pas dangereuse si (( elle est vaine, de quoy je prends pour respondant cette infinité « de peuples de toutes sortes et complexions qui s'y assemble... « Aussy, je n'ay veu guère de personnes que ces eaux ayent « empiré, et ne leur peult-on sans malice refuser cela qu'elles (( esveillent l'appétit, facilitent la digestion et nous presteht « quelque nouvelle alaigresse, si on n'y va pas par trop abattu « de forces, ce que je desconseille de faire : elles ne sont pas pour « relever une poisante ruyne; elles peuvent appuyer une incli- '< nation légère ou prouveoir à la menace de quelque altération. « Qui n*y apporte assez d'alaigresse pour pouvoir jouir le « plaisir des compaignies qui s'y trouvent, et des promenades et « exercices à quoy nous convie la beauté des lieux où sont com- « munément assises ces Eaux, il perd sans doute la meilleure « pièce et la plus asseurée de leur eCfect. A cette cause, j'ay « choisi jusques à ceste heure à m'arrester et à me servir de « celles où il y avoit le plus d'amœnité de lieu, commodité de « vivres, de logis et de compaignies. » — On voit que Montaigne n'était pas ennemi des récréations pendant les cures ; seulement, ilne les entendait peut-être pas telles qu'on les recherche aujourd'hui. Son plaisir à lui, comme à la reine Marguerite, dans ses séjours à Cauterets, c'était le « devis ». En son temps, on ne connaissait guère de la musique que la viole et le hautbois ; nous étions loin de l'orchestre du kiosque dans le jardin Darralde. Au reste, je ne jurerais pas que Montaigne ait trouvé en ce xvi® siècle, aux Eaux-Bonnes [Aigues-Bounes alors), « l'amœnité de logis »

LES PTRBNEES.

qui lui plaisait. La bourgade était très rustique ; elle ne l'eat peutêtre plus assez. Voilà l'excès dans le courâ des choses.

De ce jardin Darralde au sommet de la Montagne- Verte,, il "C faut qu'une heure; nous montons jusqu'au village d'Aaa, (jue \e

chemin laisse à droite, en décrivant un nouveau méandre pour gagner le faite. Là, nous nous arrêtons longtemps, car c'est le meilleur des observatoires sur la vallée de Laruns. Nos lorgnettes sont assez puissantes pour nous permettre de plonger au fond des villages; nous suivons les troupeaux conduits par les pâtres dans les prairies, au bord des eaux ; nous avons sous les yeux le tableau mouvant de la vie rurale à la montagne. Dans le gros bourg de Laruns, les enfants sortent de l'école; la classe du matin est terminée. Il doit y avoir un office religieux à Béost, un enterrement peut-être, car on entre en foule dans la jolie église romane de la bourgade. Mais oui, c'est bien un convoi funèbre ; seulement, il descend du hameau de Bagès, situé au-dessus de Béost. Nos regards courent au loin jusqu'au seuil de la belle vallée, déroulant sa verdure et ses eaux claires dans son cadre de montagnes malheureusement nues. L'orale est tout à fait dissipé; un ciel léger berce à peine quelques nuées au-dessus de la plaine. Cependant, à l'ouest, les montagnes sont encore coiffées de vapeurs ; mais peu à peu elles se dispersent ; ce ne sont plus que de longues écharpes qui s'envolent, et dont chaque coup de vent arrache un lambeau.

Cest par Béost que nous redescendons; nous traversons Laruns , nous remontons aux Eaux-Bonnes par la route neuve, passant bientôt au-dessous des escarpements qui portent la longue terrasse de la promenade horizontale, et nous pouvons dire que nous faisons notre rentrée dans la station en cadence : les musiciens sont dans le kiosque. — Quant à nous, profanes, nous piquons tout droit sur la promenade Gramont.

Va-t-on dire que nous fuyons l'harmonie ? Ce serait un mauvais propos. — Mais, ventre Saint-Gris, eût dit Henri IV qui vint aux Eaux-Bonnes, voilà des cuivres qui sonnent aussi dur que mes trompettes, et même que les trompettes de Josué à Jéricho !

La promenade Gramont s'ouvre au fond du jardin Darralde et

monte sous les hètrées ; elle n'a point de beauté particulière, et tout son mérite est dans une branche supérieure, qu'elle forme à mi-côte et qui prend le nom de promenade Jacqueminot. Nous joignons bientôt des sapins qui succèdent aux hêtres, et derrière les branchages sombres, à droite, nous voyons se balancer comme de grandes vagues de lumières. C'est un attrait invincible qui nous amène au bord du bois. Un immense panorama se déploie devant nous, vers le nord, et nous embrassons, bien mieux que de la Montagne-Verte, le val d'Ossau tout entier et les vallées qui partout en rayonnent comme les rameaux d'un grand arbre qui vont s' élançant du tronc. Au loin, dans cette même direction du plein nord, des clochers et de hauts toits percent les brumes. C'est Pau.

Dans ce chemin, on aura reconnu celui que nous avions dû suivre quelques jours auparavant, en descendant du haut du plateau duGourzy. La promenade Gramont et la promenade Jacqueminot ondulent aux flancs du mont. Nous l'avons encore une fois gravi, le lendemain, ce sempiternel Gourzy, qui enveloppe les Eaux- Bonnes de ses plis noirs. Au coucher du soleil, nous partons en (€ compaignie > joyeuse, comme aurait dit Montaigne.

Très chargés, comme de mauvais soldats amollis qui vont camper et craignent la froidure,nous avons des couvertures et des manteaux ; je crois même que plusieurs d'entre nous ont des fourrures ; mais tous nous portons des fusils ; décidément nous partons en guerre. Au sortir du fourré de buis qui suit la forêt de hêtres et couvre la dernière pente, avant d'arriver au plateau, nous trouvons trois cabanes de feuillages construites pour nous recevoir. C'est là qu'il faudra passer la nuit. Nos guides disposent sur le gazon le repas que nous allons faire au long crépuscule des cimes. Le ciel se pique d'étoiles.

C'est une sensation étrange ; ce grand spectacle de la solitude endormie nous cause-t-il le dégoût de la petitesse de nos êtres, du monde des humains, et des idées que nous échangeons de-

puis une heure sur les intérêts et les misères qui l'agitent? Peu à peu, chacun se retire ; nous nous étendons deux à deux sous ces étroits abris de feuilles; il y a dans la profondeur du silence qui nous environne comme une cadence mystérieuse qui nous berce, et le sommeil auquel jecède me parait infiniment doux. Jenecroispas avoir jamais mieux dormi, et j'ai bien envie de maudire le compagnon qui m'éveille à l'aurore, en me poussant du coude et me dit : Il est temps. Je saisis mon fusil, tout en me frottant les yeux. Parbleu I il avait raison. J'étais là, près de lui, pour tuer des vautours, pour l'essayer du moins — point pour faire la grasse msr tinée. Seulement, en me glissant, à son exemple, sous une sorte de petit toit formé par un feuillage plus épais au-devant de notre abri champêtre, ma première pensée fut que le cadre de la chasse allait singulièrement me distraire de l'opération principale, c'està-dire de la chasse elle-même. Le soleil se levait au-dessus de la chaîne; les premières lueurs poussaient devant elle, d'un relief vigoureux, les profils déchirés des pics ; un flot de lumière rose courait sur les grandes plaques de neige demeurées dans les replis du mont d'Ossau. Et les bords de la forêt commençaient à s'éclairer, tandis que la masse était encore plongée dans une

ombre rigide Mon compagnon me dit : Le mouton est là.

Un pauvre mouton acheté de nos deniers, égorgé la veille. Un bruit sourd de battement d'ailes se fait entendre. Un vautour plane. Je n'ai point du tout la pensée de le flatter, et regardant ce vol pesant, ce long col nu, ce ventre grisâtre, ce corps brun et terne, je me prends à murmurer : Voilà une ignoble bête ! Un autre paraît : ils vont ordinairement par couples ; puis deux autres encore, ils se réunissent quand la proie les attire, mais la proie morte ; ce qui est vivant peut se défendre. Ils sont le type de la lâcheté aérienne : on voit beaucoup de vautours sans plumes dans le monde d'en bas. Ces hideux gloutons, bientôt au nombre de six, décrivent d'abord une courbe immense, puis une autre moins large ; mais ils forment ces grands cercles concentriques, sans

se rapprocher de terre, ils flairent Fennemi caché. Ce manège a duré plus d'une heure. Enfin la voracité l'emporte; le sinistre escadron tout à coup se serre et descend tout droit, puis trace autour du point qu'occupe le cadavre du mouton une spirale plus étroite...

C'est l'impatience qui perdra toujours les chasseurs à l'affût. L'un de nous tire... La volée carnassière est déjà à deux cents mètres au-dessus de nos têtes. Elle monte, monte encore. Un autre chasseur se fâche tout rouge : — Bon ! vont-ils aller jusqu'à la lune ? — Peut-être , répond gravement l'un des guides , et s'ils en reviennent, ce ne sera plus pour nous. Ces bètes-là, il ne faut pas les manquer !

Et voilà comment j'ai assisté — en témoin plus qu'en acteur — à une chasse aux vautours, d'où les chasseurs sont revenus bredouille.

Le lendemain — ce sera notre avant-dernière journée aux Eaux- Bonnes — nous nous dédommagerons en allant visiter le lacd' Anglas, dont j'ai déjà dit quelques mots. C'est le but d'une excursion assez facile pour ceux qui la veulent faire à cheval. Nous partons à pied, de la gorge de la Sourde, et nous nous élevons par un chemin qui n'a point abjuré son nom béarnais : c'est la « Coume d' Aas ». Deux heures de marche à travers une région très variée, qui n'est pas encore le royaume des sommets, mais qui est déjà le cœur de la montagne, et nous atteignons le cirque de (resques. Là s'ouvre une nouvelle gorge, et bientôt il faut escalader une haute muraille déroches qui épaule l'un des côtés du plateau du Bouy. Déjà nous sommes placés à une altitude de 16 cents mètres. Devant nous, un autre sentier monte au pic du Caperan, l'un des contreforts du Ger. Rappelez-vous que Caperan en béarnais veut dire Curé. Nous apercevons cinq aiguilles qui se dressent au-dessus de ce chemin. Ce sont les Quinttettes, ou las Quintettas. Elles me rappellent les cinq cônes du Bostmendi, les « cinq doigts de Roland ». Nous sommes à 2,500 mètres.

Alors , il nous faut contourner la base du Pêne Medea , superbe pyramide brisée s'élevant au-dessus d'un champ de débris et de neige, et nous joignons avec des peines extrêmes une crête inférieure qui relie ce beau mont au pic de Sourin. Nous sommes à l'ouverture de la brèche ou col d'Anglas ; nous avons devant nous, à t' ouest, le Ger, le roi de ce quartier sauvage, et l'Amourat, qui nous fait revoir, comme les monts qui entourent Gavarni, de formidables murailles ressemblant à des ouvrages faits de la main des Titans ; — on n'ose dire des hommes. A l'est, voici les mêmes images : un mont tout crénelé, c'est le Gabizos ; — dans la même direction, mais noyées dans les vapeurs, les montagnes que nous avons parcourues Tan passé, la haute ceinture de Cauterets et le val d'Azun.

Cest delà brèche d'Anglas qu'on descend au lac du même nom. Un dernier effort nous a conduits par ce chemin périlleux à un autre miroir aérien bien moins connu, quoique infiniment plus pittoresque, le lac d'Uzious.

Mais, encore une tois, les lacs ne sont pas la beauté des Pyrénées. Pour les admirer sans réserve, il faut n'avoir point vu ceux de Suisse.

LE COL D'AUBISQUE, LE GABIZOS,

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