LE COL D*AUBISQUE, LE OABIZOS, LA VALLÉE DE FERRIÈRES
apparaît clairement ; sa régularité est frappante. Toutes ces grandes arêtes sont parallèles, et les vallées les séparent comme des coupures profondes. L^ glaciers ont glissé dans les plus hautes, les lacs remplissent les bassins supérieurs; les torrents descendent dans les plus basses, où se sont établies les habitations humaines. Chaque nodosité de la crête donne naissance à une chaine transversale, dont les plis répètent ceux de la haute chaine, et dont les chutes vont par étage jusqu'à la plaine. Chaque pic projette comme deux branches, deux contreforts latér raux. Cette disposition uniforme vient apporter une confirmation éloquente aux suppositions de la science, d'après lesquelles les Pyrénées, formées par un soulèvement unique, n'auraient été d'abord qu'un prodigieux bourrelet dressé comme un rempart de l'une à l'autre mer. Elles ne devraient leurs dépressions, leurs gorges, leurs ports^ leurs vallées, qu'au travail des eaux. Il est vrai que des contradictions viennent déranger cette théorie. Quelques pics, la Maladetta, le Canigou dans le Roussillon, le pic du Midi de Bigorre, le mont d'Ossau, ne se rattachent pas à l'ensemble de la chaine; ils sont isolément et fièrement campés en avant ; ils dépassent de plusieurs centaines de mètres la grande arête centrale. Ici , du haut du Ger, c'est une des beautés du spectacle que ces deux pics du Midi de Bigorre et d'Ossau postés, nous l'avons déjà dit bien des fois, en sentinelles colossales audevant de ces masses pressées.
Cette ascension du Ger, la dernière dans ce quartier des monts, nous avions espéré la faire sans rentrer, à la descente, aux Eaux- Bonnes. Nous avions mal pris nos mesures, et voilà tout. Le soir nous retrouve encore au jardin Darralde, dont la physionomie a singulièrement changé depuis quelques jours. C'est le 2 septembre. Des centaines de baigneurs sont partis la veille ; la soirée est encore tiède, mais un vent de nord-ouest, arrivant par les brisures des monts au-dessus du val d'Ossau, fait rouler sur la promenade de petits tourbillons de feuilles sèches, et cela nous rap-
KÎIe que la saison s'avance et quMl faut nous hâter. Si la neige :x7inbe en tout temps sur la cime du Grér et sur les crêtes qui se dressent à Fentour^ elle peut tomber dès les premiers jours de septembre sur les chaînons inférieurs et les hautes vallées.
Nous partons le lendemain ; ce n'est plus un faux départ. En nous élevant 4^ns les chemins qui contournent la butte du Trésor, nous pouvons embrasser une dernière fois le massif qui domine les Eaux-Bonnes à l'ouest et au midi. D'abord le Grourzy, que la combe de Balour sépare de la croûte du Ger. Â droite, le pic d'Ârcizette ; devant nous, au-dessus de la promenade de T Impératrice, les premiers contreforts du Ger lui-même, puis les escarpements du mont, de grandes arêtes verticales au-dessus de la rive droite du Valentin. Nous suivons la rive gauche et les flancs boisés du Bouy : c'est la route d' Argelès et de Cauterets.
Point de hameaux ; les maisons isolées, de plus en plus rares, sont collées au mont. Quelques coins de jardins maigres ont été conquis sur les roches ; la clôture en est faite de pierres sèches prises aux éboulis qui viennent sans cesse ébrécher ce Bouy sauvage. Dans un de ces jardinets, un vieux paysan donne de la pioche pour agrandir son étroit domaine ; il a de longs cheveux d'un blanc d'argent, retombant sur ses épaules: c'est Bérenger en habit béarnais ; la ressemblance est amusante.
Cette route est désolée ; le bois qui tapissait la montagne à notre gauche a cessé ; la roche est nue, et parfois offre de belles lignes sur l'autre bord; les aspects du Ger changent à chaque instant; maintenant il nous présente l'image de quatre murailles colossales superposées. Quelques arbres reparaissent sur notre droite, puis l'aridité recommence avec un caractère plus âpre; ces blocs exposés au midi sont calcinés par le soleil. Nous n'avons pas à nous demander comment cela est arrivé .^nousmêmes, blottis sous nos parasols, nous cuisons tout vifs. Tout ce cadre dépouillé qui nous enveloppe reçoit ces rayons brûlants et nous les renvoie comme un souffle de feu. Le chemin est déjà
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très raide,et bien qu'emportés par quatre chevaux excellents, nous montons avec beaucoup de lenteur. Voici une halte. Une
auberge. L'hôtelier a construit une sorte de kiosque pourvu de bancs et d'une table au bord même de la ravine. Au fond, coule le torrent, sans cesse se heurtant à des barrages et bondissant en
cascatelles. Nous sommes sur une sorte de demi-plateau formant le croissant. Cest de la corne du nord^ dominée par un grand cône blanc, que tombe d'une hauteur de deux cents pieds la cascade de Larrieusec. Nous descendons, pour la mieux Yoir, au fond du ravin. Ce coin du monde d'en bas s'appelle, dans le pays, la plaine de Liey.
Au fond, vers le sud, une grande muraille, à l'angle de laquelle s'ouvre entre les hautes roches un couloir d'où sort le Valentin pour former la chute. Le torrent vient raser le pied des monts à droite ; des prairies coupées de ruisseau s'étendent entre son lit orageux et la base de ceplateauqui porte la route. Outre la pyramide blanche de Pêne Medea, deux sommets nouveaux apparaissent : le mont Laid au midi, la Latte à l'est. La plaine est remplie de troupeaux. Un vieillard est assis au bord d'un de ces ruisseaux, et fixe sur nous deux yeux vitreux et comme vides. Son visage aux rides profondes est d'une lividité morte ; on dirait une figure de cire sous la cape béarnaise. Comment cet octogénaire trouve-t-il la force de descendre chaque matin des villages d'en haut avec son troupeau, et surtout d'y remonter chaque soir ?
Un garçonnet de treize à quatorze ans vient au-devant de nous en sautant, au contraire, sur ses deux pieds nus. Il nous propose de nous guider vers la cascade. II est vif, avec un heureux visage, comme presque tous les enfants de cette race béarnaise, et parle fort bien le français. Étonné de le trouver si savant, je l'interroge: Sais-tu lire et écrire en français, comme tu sais parler, petit homme ? — Il se rengorge : — Oh ! oui, que je sais bien ! — Mon compagnon se met à rire. — Alors, tu n'es pas une bête?— Oh! non!
Il nous guide, en effet, au plus court, le petit avisé. Nous traversons un éboulis de roches; des buis ont poussé dans les interstices; ils forment quelque chose comme un de ces labyrinthes qui faisaient l'ornement de nos anciens jardins. Nous arrivons au bord du torrent ; la cascade est bien placée, comme nous le
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pensions, dans un angle formé par le mont. Elle roule assez lentement, en belle nappe tranquille, au-dessous d'un gros bouquet de sapins ; mais il est facile de se rendre compte de sa force aveugle, quand les neiges fondues ou l'orage la grossissent. Elle a désagrégé les roches qui Tencadrent, emporté des blocs entiers, déraciné la moitié de ces arbres qui la couronnent, et dont les cadavres gisent à présent au milieu du Gave. On l'admire pour les belles horreurs qu'elle laisse deviner bien plus que pour sa grâce nonchalante pendant la saison de l'apaisement, cette cascade de Larrieusec qui a beaucoup de réputation. Seulement, quand elle est en sa pleine beauté furieuse, il n'y a point de touristes dans la montagne. S'il y en avait, ils ne pourraient la contempler que d'en haut ; il ne serait même pas bien prudent de s'avancer de trop près sur ses bords, et de s'aventurer parmi les sapins alors tremblants.
Nous remontons vers l'auberge et reprenons place dans notre char superbe. A l'est encore, un autre pic se montre : c'est le pic de Torte. Autour de nous, cette nature sauvage est devenue tout à fait muette ; les vautours ont reparu. Point d'autres habitants de ces solitudes. Devant nous, un amphithéâtre vient à s'ouvrir, assez brusquement. La route décrit un grand coude, et c'est alors comme un rideau qui se lève sur une scène nouvelle. Un demi-cercle d'énormes murailles de calcaire, crevassées, profondément rompues ; des masses de ruines hérissant le fond où elles ont glissé, des cônes éventrés et comme branlants s' élançant du sommet. Ici, deuxième halte. A six cents pieds au-dessous de la route, la vallée ; le Valentin court, furieux, sur un lit de pieçres aiguës. Pas un arbre sur ses bords. Sur la pente , quelques sorbiers maigres. En face de nous, une haute gorge hérissée de sapins. Si nous descendions encore une' fois de notre voiture, si nous montions à droite, nous rencontrerions le col de Torte à dix-huit cents mètres. Le grand rempart du Ger continue à l'est ; au sud la Latte dresse une autre muraille verticale d'où
jaillit une longue aiguille ; la route descend légèrementet nous conduit à un nouveau cirque. Adroite, au seuil d'un défilé trèsétroit, d'autres sapins, mais fantastiques; les uns décapités, entièrement dénudés sur un côté de leur grand branchage, et ne montrant plus qu'un tronc calciné. La foudre les a mutilés en se jouant dans ce couloir d'orages.
Le tableau est saisissant ; la courbe du cirque est formée de blocs tronqués, d'un gris d'argent quand ils sont nus; quelquesuns se couvrent d'un lichen jaune pâle. Des sapins sortant des coupures tranchent sur ce fond aride et clair ; les deux cônes du Ger, que nous revoyons enfin, semblent glisser vers nous. Le soleil éclaire leurs plaques de neige, qui prennent des formes étranges. L'un de ces blancs paquets ressemble à un cygne colossal couché dans un pli des roches.
Nous montons, nous montons encore. De ce côté des monts, la limite de la végétation est prochaine ; nos cartes nous indiquent une altitude de seize cents mètres. Plus un arbre.
Nos yeux se reportent sur ce fond prodigieux où coule le Gave. Il n'apparaît plus que comme un étroit ruban lumineux dans l'ombre de l'abîme. Elle est effrayante, cette route aérienne courant sans clôture qui la borde au-dessus de ce gouffre profond à cet endroit de quinze cents pieds. Les vautours ne nous quittent plus, une nuée de ces hideux emplumés décrit des courbes menaçantes au-dessus de nos têtes. L'idée nous vient qu'ils espèrent vaguement dans notre chute: les quatre chevaux, les deux conducteurs et nous-mêmes, — huit proies toutes chaudes, — quel repas pour ces gloutons !
Au moment où nous allons quitter la vallée du Gave, sous les derniers sapins de la pente, une forme vivante nous apparaît C'est un isard posé au bord d'une roche. Nos conducteurs, qui l'ont vu comme nous, disent que ces gracieux animaux sont rares dans ce quartier de la montagne. Point d'ours, peu de loups, c'est le désert. Plus rien que ces déplaisants escadrons de ^'au-
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tours, et parfois des aigles. Quant aux premiers, nous avions tort sans doute d'attribuer à l'aiguillon de leur appétit indiscret la compagnie qu'ils n'ont cessé de nous faire depuis une heure; ils planaient tout bonnement au bord des grands pâturages de Gourette, que nous touchons désormais. Le tableau a changé ; nous voici dans la Montagne- Verte.
Pas un arbuste, pas un buisson, rien que de l'herbe courte mais drue, dans ces pâturages de Gourette. Au pied des vallonnements gazonnés qui se soulèvent par grandes ondes , des points noirs; ce sont les cabanes des bergers. Des centaines de points blancs; ce sont les moutons. Cest ici que nous pouvons constater que dans ce monde des airs, comme dans le monde terrestre des humains, l'égalité n'est que mensonge; la force, le courage font les différences ; il y a partout l'échelle des êtres. Dans un fond verdoyant, gît une brebis morte ; le berger sans doute est loin ; les vautours ont jugé l'occasion, elle est sans péril etelle est bonne. Ils descendent en tournoyant, suivant leur usage; ils sont à quelques mètres seulement de la proie. Tout à coup nous entendons un lourd bruit d'ailes. Un aigle aussi descend. D'où est-il parti? Nous ne l'avions point vu. Il arrive du haut de l'espace, tout droit, avec la rigueur du fil à plomb. Les vautours l'aperçoivent, et leur troupe s'enfuit dispersée. L'aigle ne va point plus bas, il ne touche pas à la chair morte ; il n'a voulu que faire une bonne pièce à ces ennemis qu'il méprise, et se donner à lui-même la preuve de leur lâcheté. Lentement il remonte, et disparait derrière un pic.
Au point culminant des pâturages, s'ouvre le col d'Aubisque entre ces deux croupes verdoyantes. Nous disons adieu à notre équipage, qui va redescendre à vide vers les Eaux-Bonnes. Nous cheminerons à pied, le sac au dos. Nos bagages nous attendront à l'extrémité de la vallée de Perrières, au bourg de Nay.
Aucun observatoire dans les Pyrénées n'offre peut-être une perspective plus grandiose et plus animée que ces sommets de
Goure tte. Les yeux sont d'abord éblouis parce croisement de hautes lignes bleues, brunes, violacées, interrompues par Tarête blanche des neiges. A nos pieds, vers Test, c'est la reprise de la vie, ce sont les vallées populeuses. En bas, le merveilleux ruban de route qui descend rapidement vers le bassin inférieur, également occupé par des prairies, n'est déjà plus désert. Une famille chemine, des colporteurs sans doute, l'homme, la mère, une fillette, deux ânes, l'un portant deux petits enfants, l'autre chargé de ballots. L'air aussi tout à coup se repeuple ; un grand vol de palombes effarées passe, poursuivies par les vautours qui les chassent et ne les attaquent point. Sur l'autre bord du bassin, le sol, brusquement relevé à une altitude encore considérable, douze cents mètres au moins, se couvre de maisons et de vergers. — Cependant, assis sur l'une des croupes herbues du col, dans un repos que nous avons bien mérité, et qui serait parfait sans des escadronsincommodes de fourmis ailées qui nous harcèlent, nous sommes bien en pleine région aérienne, au cœur du royaume des sommets.
Tout près de nous, la descente contourne la base du mont Laid. A droite l'Esquerra, le Gabizos présentant trois massifs et un pic neigeux ; à Test, dans les brumes, le cône de Monné dominant les monts deCauterets; en avant de cette muraille, le Labas- Blanc au-dessus de Barèges, le pic du Midi d' Arrens. La vallée d' Azun se développe comme une ceinture brune au milieu de ces masses grises ou blanches; la première chaîne boisée qui la domine répand un demi-cercle de grandes ombres.
Si nous nous retournons vers Touest et le midi, le décor, plus rapproché, est pourtant moins distinct. Les sommets se confondent : la Latte, le Pêne Medea, l'Amoulat, dont le haut mur semble grimper sur les contreforts du Ger. La double fourche du pic d'Ossau, domine tout ce superbe quartier des
monts.
Mais cette vue, nous la connaissons, nous en avons joui, sous
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tous ses développements, depuis plusieurs heures. Celle que nous rencontrons à droite nous frappe plus vivement, et nous y dépensons encore un long moment; puis nous descendons dans la plaine par la route qui court au flanc de la montagne. Un bloc énorme se dresse au-dessus de nos têtes. Il se détache de la masse du Gabizos, avec laquelle nous l'avions confondu.
Nous sommes arrivés au point le plus bas du chemin, encore élevé de plus de 13 cents mètres, et nous voulons suivre la route de Ferrières et de Nay. Les silhouettes du Gabizos semblent marcher avec nous ; il a reçu l'un de ses noms de cette vallée qu'il commande : on l'appelle dans le pays le pic du Midi de Ferrières. Deux chemins conduisent à Arbéost, l'un à travers des taillis. Le guide — c'est l'un de nos cochers de la montée qui demeure avec nous — raconte que son père a vu sur ces pentes une grande forêt. Nous aimons mieux traverser de nouveaux pâturages, et remontant d'une centaine de mètres par une longue pointe de rochers, nous joignons le bord de l'Ouzon.
Un petit torrent turbulent à ses heures, comme s'il ne se rendait point compte du rôle qu'il joue dans l'administration générale de France ; il sépare deux départements, les Basses et les Hautes-Pyrénées. Ses bords sont aussi romantiques et charmants que si la géographie administrative n'était pas de l'affaire. Une haute terrasse de prairies plantée de bouquets d'arbres le surplombe. C'est là qu'est situé Arbéost; au-dessus du village, sur les pentes, au-dessous, sur les bords de l'Ouzon, se tapissent des hameaux dans des ombrages, des maisons isolées dans leurs vergers. Ce coin du pays béarnais semble avoir aussi peu de goût pour l'agglomération qu'on en a en pays basque.
Le chemin après Arbéost traverse de nouveaux bouquets de bois assez maigres. Ces taillis pourtant tapissent tout un côté de la vallée; la pente est raide. Une voiture « bourgeoise » passe près de nous, contenant un homme qui conduit le cheval et deux
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femmes qui poussent de petits cris à cette terrible descente. Quant à nous, redevenus d'humbles piétons, nous pouvons bien nous rire des peurs d' autrui. Voici Ferrières, où nous allons passer une nuit grasse.
Ferrières — autrefois Herrère — est un des seuils du paradis — terrestre. L'Eden est ici connu sous le nom vulgaire de val du Haugaron. De bonne heure, le lendemain, nous entrons dans un défilé magnifique. Nous longeons le torrent encaissé entre deux hautes murailles, dont les parois laissent échapper des sources et des feuillages, flots de cristal, et grandes vagues vertes. Une fontaine coule; on nous assure qu'elle a la propriété de la fameuse tête de Méduse. Seulement, pour être pétrifié, il ne suffit point de regarder cette eau claire, il faut s'y plonger. — Le défilé se resserre encore, une haute roche se dresse à gauche, et une cascade en jaillit. Elle va bondissant sur les assises de la pierre, parfois disparaissant sous les plis des taillis, puis reparaissant en nappe écumeuse. Elle jette la fraîcheur dans cette gorge si gracieuse; un double manteau de verdure se déroule sur les pentes, et l'on s'aperçoit à regret que la vallée s'élargit rapidement. C'est qu'on a sans cesse marché vers le bas pays ; les hauteurs s'abaissent ; on a déjà devant les yeux des collines au lieu des monts, des fougères et des bruyères au lieu des grands hêtres et des sapins; — au lieu des prairies à l'herbe rase, des cultures.
. Nous gagnons la vallée d'Asson. Voici pourtant un mont encore; son nom indique sa forme, la Pêne de Hèche; c'est une pointe aiguë. Elle n'a pas moins de quatorze cents mètres; elle est làcomme un poste de garde à l'entrée de la plaine. De magnifiques châtaigneraies bordent la gauche du chemin; nous traversons deux bourgades importantes, Arthez d'Asson, et Asson adossé à une colline que couronne la ruine d'un donjon. Le chemin s'y élève et redescend vers un nouveau bassin. Cette colline sépare le val d'Asson de la vallée du Béez.
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A Béez, nous prenons un « char », nous revoyons le Gave de Pau, nous sommes à Nay.
L'histoire de Nay est tout à fait singulière; la ville doit son origine à l'industrie. Mais quelle vieille industrie ! Au douzième
siècle, les religieux augustins de Santa Cristina, dont la maison principale était située, comme nous l'avons vu, aux portes de l'Aragon, entre le Somport et Jaca, achètent le territoire de Nay pour y établir une fabrique de cette laine noire et blanche dont ils faisaient leur habit. Les Augustins couvraient l'Espagne
entière de leurs monastères ; à ne travailler que pour les vêtir, une manufacture pouvait encore être active et employer de nombreux métiers et beaucoup de bras. En ce temps-là, ils portaient encore, outre la ceinture de cuir, le long bâton en forme de béquille. On ne sait si la confection de ces deux derniers objets occupait aussi ce peuple à demi-ouvrier, à demi monastique de Nay. Comment la ville repassa-t-elle des mains de ces religieux de Santa Cristina en celles des comtes de Béarn ?... On trouverait sans doute aux archives de la province des pièces qui le diraient. Ce qui est certain, c'est que ces princes béarnais encouragèrent de tous leurs efforts l'industrie de Nay; mais, en 1543, le petit centre industriel fut incendié. Il est à croire que Nay avait encore une forte odeur catholique, puisque ce grand feu égaya les Huguenots : — « Ceux de Nay, disaient-ils, se sont brûlés à plat » . — En 1547, les Etats de Béarn allouèrent une forte somme pour la reconstruction de la ville. Elle fut rebâtie eu pleine Renaissance; il n'est donc pas étonnant qu'elle ait la couleur du temps.
Cependant, des constructions modernes se mêlent aux plus anciennes, dans le quartier le plus important, situé sur la rive gauche du Gave. Là sont les édifices municipaux. Au fond d'une grande place, et en face d'un pont jeté sur ce roi des torrents, s'élève l'hôtel de ville entouré d'arcades, où se reconnaît la « modernité » la plus banale. En revanche, des deux côtés de cette place, voici de vieilles maisons dont plusieurs ont aussi des arcades, mais qui vous ont une autre tournure. Dans legroupe de gauche, regardant l'hôtel de ville, se trouve la maison carrée, dite maison de Jeanne de Navarre. Remarquez-vous que cette reine, qui était pauvre, n'en apas moins été une grande bâtisseuse ? Elle trouvait aussi de l'argent pour faire la guerre. Il est vrai que sa cousine d'Angleterre, Elisabeth, lui en faisait quelquefois
passer.
Ce curieux et bel édifice doit être attribué en partie à l'époque
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de François I", en partie à celle de Henri IL II est à deux étages, supportés par des arcades, éclairés par des croisées à meneaux; le principal attrait en est la cour, dont Tun des côtés présente trois étages de galeries ouvertes sous de jolies voûtes ; cette cour est un beau spécimen du style Henri IL A l'intérieur, nous rencontrons encore de grands restes d'appartements; — au premier étage, un superbe manteau de cheminée, un escalier de fière tournure; malheureusement, tout cela est dans un état de dégradation lamentable. La maison de Jeanne de Navarre n'a pas été jugée digne d'être classée parmi les monuments historiques ; et la négligence de la fameuse commission n'a pas été réparée, comme elle eût dû l'être, par les soins de la municipalité.
Il faut penser que l'église de Nay n'a été dévorée qu'à demi par les flammes de 1543. Une partie en fut alors restaurée; mais il est aisé d'y reconnaître d'autres parties bien plus vieilles. Le caractère général du monument est gothique, la porte principale est en ogive. Au-devant de la façade, se dresse un grand clocher carré, portant à son faite une plate-forme octogonale; cette tour est apparemment postérieure à l'incendie.
La vieille industrie de Nay a persisté dans les temps nouveaux. La ville a toujours ses fabriques de draps et de laine. Il paraîtra sans doute plaisant d'apprendre qu'outre le berret national on y confectionne ces affreux bonnets rouges, ces fez par lesquels les Turcs ont remplacé leur turban classique. Inclinonsnous : c'est ici qu'on coiffe les pachas ! A la fabrication de ces lainages, Nay a ajouté des teintureries, des filatures de coton, des tanneries qui empoisonnent l'air des monts et l'eau pure du Gave. Cependant on craint les revanches du torrent; on n'a donc point usurpé directement sur ses bords. Une prise d'eau alimente un canal parallèle à ce redoutable furieux; c'est là que les tanneries sont assises. Entre le canal et le Gave court une promenade magnifique. La vue y est charmante sur le torrent, en cet endroit très large et très ombreux; l'odeur seulement est incommode.
Nay pourtant est une gracieuse villette, dans son vieux cadre qu'anime une population active. Nous y sommes arrivés par un beau dimanche; il y a fête publique, feu d'artifice sur la grande place. La foule accourue de tous les villages voisins est énorme; les Ossaloises y sont en nombre, leurs jupes rouges se voient partout à la lueur des fusées; elles vont par groupes, ces superbes filles, ramenant sur leur poitrine leurs grandes tresses qu'elles ont peur d'accrocher dans la mêlée. La bourgeoisie est égalemeni en liesse. Un bal et un concert se donnent dans la maison du notaire, et les curieux assiègent les (basses croisées. Une dame
eïil au piano et chante; la foule bat des mains, et lance dos lazKis inoiïensifs. Ce peuple des PjTénées, ordinairement de belle humour, n'est jamais grossier. Dans le salon du notaire, les quadrilles so forment; sur la grande place aussi, les danses vont comraonror. D'un ciMé le piano, de l'autre la grosse caisse et le haullntis. — Ceci tuera cela! comme a dit le poète. — Vraiment, on !iO (lomando comment ceux qui dansent à couvert peuvent entendre le piano.
1.0 matin, on quittant Nay, nous rencontrons d'autres bour- );;utos iniUi^trio'ilos; la plus importante est Mïrepeix, Nous allons Siout*'! ivpivudrv la voie ni<'Kierne de locomotion, le chemin de
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fer, et retrouver à Coarraze le point d'où nous sommes partis, dans notre précédent voyage ; nous cheminions alors vers Lourdes et Argelès, pour nous élever ensuite au massif de Cauterets, puis à Barèges et à Luz. C'est dans cette dernière bourgade que nous avons vu la première grande église fortifiée des Pyrénées; nous allons revoir à Coarraze un autre modèle.
De Nay, nous devons monter un peu pour joindre Coarraze- Nay, où se trouve la station. La première des deux villettes est située, comme on le sait déjà, au bord du torrent, presque à fleur d'eau; la seconde est campée au flanc d'une colline. Ce trajet devient, par une belle matinée, la plus charmante des promenades. Nous suivons la rive droite du Gave; la vallée est calme et fraîche ; — elle court au-dessous d' un premier plan de montagnes au midi ; au nord, nous n'apercevons plus que des collines vertes. — Coarraze a justement la même situation que Pau, — mais bien moins élevée.
Dans notre premier volume, je disais : «Une église crénelée, « des restes de murailles, un château neuf sous lequel vous H devinez de vieilles assises, voilà Coarraze. Cest la frontière « des deux provinces de Béarn et de Bigorre; là fut élevé « Henri IV ».
De l'ancien château, une tour demeure debout, une porte a été conservée. Porte monumentale, à bossages et vermicules, qui paraît être de l'époque même de Henri IV. La tourronde se dresse dans le parc, qui est fort beau. Un pont jeté au pied du château traverse le Gave. L'église,- presque entièrement gothique, porte encore quelques créneaux ; de son ancien appareil de défense elle n'a vraiment que des restes. Sur la façade s'ouvre une jolie porte d'un âge supérieur, dont nous donnons le dessin plus haut.
Henri IV fut en partie élevé à Coarraze ; mais il était né à Pau. Enfant, il dut chercher dans les cours et les salles du vieux château la trac^ de ce fameux lutin Orion dont on voudra bien se rappeler la fantastique et malicieuse histoire, que j'ai contée d'après Froissart. Plus grand, on le conduisit dans la superbe demeure construite par Gaston Phœbus et Gaston X, achevée et embellie par la Marguerite des Marguerite qui en fit un palais. La sévère reine Jeanne, sa mère, ne soupçonnait pas encore les destinées de ce fils qu'elle avait mis au monde en chantant pour braver la douleur; surtout, elle ne se doutait guère qu'un jour il aurait à conquérir le royaume de France en passant « par un
milliasse de difficultés, fatigues, peines, ennuis, périls et travaux, sans cesse le casque en teste, le pistolet au poing », — mais surtout qu'il « aymeroit les plaisirs, passe-temps, amours, maistresses, jeux, chiens, oyseaux», ce qui ne convenait guère à un bon huguenot; — encore moins qu'il dirait un jour : Paris vaut bien une messe !
Faisons à reboiu^ le chemin que fit Henri IV enfant ; au lieu d'aller de Pau à Coarraze, nous irons de Coarraze à Pau; c'est le terme marqué à cette partie de notre voyage.
J'entre dans Pau à la nuit, qui n'est pas noire. Si la ville est largement éclairée, je ne dirai point que c'est dommage ; et cependant, il me semble que ces clartés du gaz et leur ligne brillante au bord de la terrasse convertissent en lourde masse de ténè- Itres la pénombre légère, piquée d'étoiles, qui flotte au-dessus de la vallée et du cercle des monts. Lia place Royale est certainement une belle place, ombragée par de beaux arbres, avec une belle statue qui la décore, de beaux hôtels et de beaux cafés qui la bordent; mais toutes ces beautés-là n'ont guère de prix que le soir ; encore voit-on mal la statue. Le jour, pour peu que la pluie ne tombe pas, on n'a point d'yeux pour ce premier plan du tableau. C'est ici la patrie de Henri IV; mais le Béarnais y aurait apporté son Louvre même, qu'on tournerait malhonnêtement le dos à l'édifice. En face de la chaîne des Pyrénées, on se soucie bien des palais !
Ils sont très animés ces cafés à l'instar de Paris et de Bordeaux ; ils regorgent de monde qui se renouvelle sans cesse, car c'est un dimanche; toute la population bourgeoise de Pau est sur la terrasse, et l'on prend des rafraîchissements au retour ; la nuit est brûlante. Sur cette promenade magnifique il y a dea. bancs, et, suivant que ce sont des familles ou des couples assis, on entend de gais propos ou des roucoulements discrets. Je remaixiue, appuyés sur la haie de feuillage qui borde la terrasse, des solitaires comme moi, les yeux sur l'espace, rêvant du spectacle
unique qu'ils ne peuvent voir. De l'autre côté, d'autres hôtels s'élèvent , édifices immenses , somptueux, avec des perrons monumentaux et des péristyles à colonnes, qui réveillent pourtant en moi un souvenir. La bête vient à sentir ce que, pour parler comme Xavier de Maistre , l'autre avait oublié. La bête n'a pas dîné.
Je remonte vers l'un de ces caravansérails où je me suis laissé conduire plutôt que je n'y ai choisi mon gîte, et j'ai tort de me servir de ce mot oriental qui désigne un endroit où l'on reçoit gratuitement le couvert. On m'offre un excellent dîner — mais qui n'est pas gratuit; — un valet me guide ensuite par de grands dédales vers la chambre qu'on m'a réservée. Il y a des amours au plafond et un moustiquaire autour du lit. Ce dernier appareil me plaît. Du moins, je rencontre à Pau quelque chose qui n'a pas de place dans la vie de Paris.
Deboutle matin, avant six heures. Nous sommes au 8 septembre ; les nuits sont déjà longues; au jour naissant, j'ai pourtant retrouvé ce souffle embrasé que j'avais respiré pendant la soirée précédente. Mes yeux éblouis courent à l'horizon, la chaîne leur apparaît d'abord comme une masse confuse de nuées blanches et noires, aux bords dentelés et lumineux ; mais une lueur plus vive les attire en bas : c'est le ruban étincelant du Gave sous les feux du soleil levant. Les premiers plans de ce paysage grandiose sont pleinement éclairés, la vallée, la double ceinture de collines, couvertes de parcs et de villas. Peu à peu le voile qui couvre les monts se déchire ; une première masse se dessine nettement; c'est aussi la plus rapprochée, c'est le pic du Midi d'Ossau; je reconnais les deux pointes de la célèbre fourche. Encore un moment, et plus à l'est, je distingue l'autre sentinelle avancée de la troupe formidable, le pic du Midi de Bigorre ; — entre-les deux, des neiges, la forêt des pics, par-dessus tout cela le Vignemale et ses glaciers ; puis tout à coup le rideau baisse sur
cette scène magique ; une nouvelle brume se lève, une énorme
coulée de vapeurs glisse lentement entre les plans 4^8 monts.
Il faut attendre qu'elles se dissipent. Je retourne vers la ville. Je crois que j'ai revu comme il est bon de la voir, sans méthode, au hasard des découvertes, cette ville si mouvementée, où les gouvernements et les hôteliers ont disposé beaucoup de choses, mais où la nature et le temps en ont fait de plus belles. En prenant mon chemin par la place Royale, je me heurte à la statue de Henri IV. C'est un beau marbre, il vient des carrières deGabas. Le glorieux modèle a été représenté par l'artiste, M. Ru^i, debout , une main sur la garde de sa vaillante épée , l'autre main étendue comme pour bénir. Va, Béarnais endiablé, mais qui fus un si bon diable, je reçois très volontiers ta bénédiction gouailleuse ! — Mais peut-être ce geste veut-il dire que Henri, l'ancien roi des gueux, prend possession de son royaume de France. Peste ! il y a eu de la peine !
J'aime mieux les bas-reliefs que la statue ; ils sont de M. Etex. C'est l'enfance de Henri dans les montagnes de Coarraze, c'est le roi secourant Paris qu'il assiège et faisant passer des vivres aux rebelles, c'est enlin le Béarnais et son panache blanc à la bataille d'Ivry.
Je rencontre une grande rue très populeuse, que je traverse. J'aborde un vieux quartier , à maisons bien pittoresques au bord d'un gavelet qui roule profondément encaissé.
Degrands ponts le franchissent, et me voici justement sur le plus encombré ; car il y a foire aujourd'hui. Comme je marche regardant autour de moi et point devant, je vais sottement m'insérer entre les cornes d'un énorme bœuf, quand heureusement son conducteur l'arrête. Ce n'est pas sansdéverser sur moi une effroyable quantité d'injures dont je peux bien sourire, puisque je ne les comprends pas. Quel beau chapelet béarnais! Je cède pourtant la place à ces encornés, je descends une pente rapide, et je croise une rue qui monte du sud au nord. Trois des six tours du château orientées vers le nord et l'ouest s'élancent au^essus
de ma tête, à travers des feuillages. Ce sont les deux tours MazèreSy dont Tune malheureusement est moderne, et la tour Billières, haute de cent pieds.
De ce poste aérien, les yeux de la vigie, autrefois, perçaient le dôme des grands bois qui s'étendaient au pied du château. On me dit qu'une place qui porte encore de grands arbres est ici un rest^ de la forêt; son nom suffît à le prouver : la Haute- Plante. Le sol fléchit; dans le vallonnement, une heureuse villa est assise; ses maîtres, de trois côtés, ne voient que des arbres audessus de leur toit ; au midi, leurs regards courent tout droit sur les monts. Le fond se tapisse de nouveaux ombrages publics. Voici la Basse-Plante, et c'est tout simplement la première promenade du monde. Je ne crois pas que personne y ayant passé une heure veuille lui retirer le brevet que je viens de lui donner.
Des allées sombres et fraîches à plaisir remontent la pente, il y a de vieux arbres, et les gazons ont une vigueur extraordinaire. La Basse-Plante est déserte, et je n'y rencontre qu'un Anglais sans cravate : incorrection prodigieuse, à peine excusée par la chaleur. A sept heures, vingt-six degrés I Je le suis, estimant assez judicieusement sans doute que c'est un habitué et qu'il me conduira aux beaux endroits. Une ligne de clarté m'apparaît à travers les arbres, et mon Anglais monte toujours ; ce fils des brouillards marche vers la lumière.
Ainsi nous arrivons au bord de la promenade élevée en escarpement au-dessus du vallon. Il n'est pas permis d'aller plus loin; mais on n'en a pas envie. De cette haute berge de la Basse-Plante, on a la même vue que de la célèbre terrasse ; on a de plus la volupté profonde de ces ombrages épais qui enveloppent le promeneur. Je m'assieds sur un banc, les yeux sur la chaîne, et je me rappelle un mot de M. Taine, un admirateur aussi des Pyrénées, — Enthousiaste bien que philosophe : — Ici, Tair est une fête.
Le caractère du pays de Pau est bien cela ; c'est le calme radieux des ciels. La science a' donné la raison de cet apaise-
ment de l'atmosphère : bien qu'elle agisse en sens contraire, c'est la même que celle des ouragans qui, là-bas, s'engouffrent sans cesse dans les défilés de la chaîne. Les vents se heurtent avec fureur aux angles de la muraille colossale, et, ne trouvant point d'issue, ils s'élèvent. L'agitation va régner dans les couches supérieures de l'air; dans les régionsplus basses, cette immobilité singulière s'établit. Sur ce jardin superbe de la Basse-Plante, pas un souffle ; il semble que les feuillages soient endormis. On ne voit point au-devant de soi remuer les masses d'ombre qui enveloppent les villas sur les gradins verdoyants élevés au-dessus du Gave. Dans les îlots qu'il enveloppe, les peupliers ne paraissent pas moins rigides que les clochers des villages sur l'autre bord. Quant au torrent lui-même, quelle allure bruyante, quel tumulte, quelle vie, quelles clartés ruisselantes au milieu de ce paysage vert!
Les vapeurs qui fuyaient entre les monts se sont divisées en deux immenses vagues, dont l'une, se berçant déjà sur les cimes, va se confondre avec les dernières nuées du matin, et dont l'autre s'abat sur les vallées. Le tableau, tout à l'heure, sera sans ombres, et je descends de la Basse- Plante dans le parc; je le parcours, toujours ravi , je remonte et je me fais indiquer un chemin qui, franchissant un pont jeté sur la route de Jurançon, va me ramener à la terrasse. Ce chemin, il faut le suivre lentement, les yeux toujours en l'air, comme l'astrologue de la fable; on ne perd pas de vue un moment la perspective de fond.
La chaîne est maintenant dégagée de toute brume , les pics montent dans le bleu. J'admire à mon aise la légèreté de ces lignes et la mollesse, j'ai presque envie de dire la morbidesse de ces grands profils. On aurait beau parler de l'âpreté des montagnes à ceux qui ne les auraient vues que dans ces lointains aériens, ils n'y voudraient point croire; et soyez sûrs qu^ils seraient satisfaits de l'impression ressentie, qui ne dérangerait pas leurs rêves. Les montagnes, quand on y pénètre pour la
première fois, causent un sentiment très complexe, beaucoup de surprise mêlée à un certain désarroi des idées préconçues; si on ne les connaît pas, c'est telles qu'on les voit de Pau, c'est sous cet aspect grandiose, vaporeux, idéal, qu'on les imagine.
Le séjour de Pau a des attaches extraordinaires ; les yeux et le cœur se marient à cette nature si variée dans ce haut cadre, à la fraîcheur des ombrages, aux éblouissement de l'horizon, et le divorce est douloureux. Certaines familles anglaises s'enracinent ici d'autant plus fortement qu'elles ont la pensée dos brumes qui les attendent, au retour dans leur pays. l>a saison d'hiver, qui commence en octobre, ramène chaque année d'autres hôtes fidèles; mais elle finit en mars, — aux ternies de l'usage
OU de la mode, — cette saison toujours brillante. Pourquoi? Enmars, le printemps commence. J'ai vu dans la vallée d'Argelès un printemps pyrénéen. C'est un enchantement; aucun spectacle ne fait mieux saisir ce mélange unique de la nature du Nord et de celle du Midi, qui est l'originalité des Pyrénées, et qui fait la puissance de leur charme.
L'histoire de Pau est connue ; elle l'est même beaucoup trop pour que je veuille y revenir. Un vicomte de Béarn fonda la ville. Qui lui en donna la pensée? L'envie de s'assurer un lieu fort de plus dans son État ? Point. Il ne fut séduit que par la beauté de cette large vallée du Gave. Au xiv* siècle, Gaston Phœbus trouve un manoir debout, il l'agrandit, il en fait, dit Proissart, un « moult bel chastel ». Le donjon qui se dresse au sud-est porte son nom, les parties septentrionales et orientales lui sont généralement attribuées ; on lui fait aussi Thonneur de prétendre qu'il traça les jardins. Le petit-fils de Gaston, François Phœbus, continue l'ouvrage de l'aïeul. Les comtes de Béarn, bientôt rois de Navarre, ont décidément abandonné leur ancienne capitale, Orthez. C'est à Pau, désormais dans le château neuf, que les Etats se réuniront.
Catherine succède à François Phœbus, son frère, et devient la femme de Jean d' Albret ; Ferdinand le Catholique, un roi inique
et sombre comme notre Louis XI, les chasse de leurs Etats navarrais, où leur fils Henri d'Albret parvient à se rétablir. C'est le mari de Marguerite de France, qui a trop le sentiment du beau pour n,e point goûter le séjour choisi par le grand Phœbus. A elle est due la décoration intérieure du palais ; c'est elle aussi qui vraiment créa les jardins. Notre Marguerite des Marguerite fit dessiner les ombrages superbes, qui n'ont rien perdu de leur réputation après trois siècles et demi, et qui passèrent alors pour les plus beaux de l'Europe. La ville en reçut le nom de Pau la jardinière.
A Pau, Jeanne d'Albret tient sa cour, après la mort d'Antoine
de Bourbon, aon mari, tué au siège de Rouen, en 1563. C'était une cour huguenote, en sévères habits. Mais bientôt Jeanne est chassée de ses États par la révolte des catholiques ; on sait coramentMontgommerylesreconquitsurTerrideet les Basques. Quant à ce dernier, pris dans Orthez, il eut la vie sauve, et se tenant pour content d'avoir échappé aune si chaude aventure, il
ne se laissa point prendre au piège que Ja reine tendit aux seigneurs ses complices, en les invitant à un banquet dans le château de Pau. Ils furent égorgés au dessert.
Jeanne, après cette exécution déloyale et barbare, fixa, pourtant, sans remords, sa résidence au château, quittant son « hoste! » d'Orthez. Son fils Henri avait alors seize ans, sa fille Catherine onze ans. Cette dernière habita Pau avec des attribu-
tions quasi royales, quelques années plus tard, lorsqu'elle reçut le gouvernement de Béarn de son frère devenu roi de France, La légende assure qu'elle y tint souvent caché son cousin germain, le comte de Soissons, « grand maistre de France », qu'on ne lui avait point permis d'épouser. A la cour du Louvre, on disait en souriant que cette princesse n'était point faite pour l'amour; c'est bientôt jugé! Elle aima pourtant. Quant à Henri IV, il ne voulut jamais entendre parler pour beau-frère du premier de cette race remuante des Boissons. Catherine, à 41 ans, épousa le duc de Lorraine; elle serait morte de chagrina ses côtés, parce qu'elle ne voyait plus Monsieur le Grand Maître. Tout cela est disgracieux pour l'époux, flatteur pour l'amant, fâcheux pour 'la morale. Il vaut donc mieux croire que la légende en a quelque peu menti.
Après Catherine , le château est abandonné par ses hôtes princiers ; il ne sert plus qu'aux séances des États. Pendant la Révolution il est mis en vente ; des habitants de la ville, réunis en société, l'achètent sous le prétexte d'en faire présent à la ville, mais en réalité pour le conserver à la couronne ; en 1815, ils en font hommage à Louis XVIII, qui ordonne d'en relever les ruines. Des travaux sont commencés, abandonnés, repris en 1838, sous le roi Louis-Philippe ; une restauration plus complète est entreprise par Napoléon III, et poursuivie jusqu'à la fin du règne. La Révolution du 4 septembre, qui rendait le château à l'État, ne l'a pas interrompue. L'entrée de la tour de Gaston Phœbus est interdite au public, et même à de certains visiteurs qui devraient être privilégiés. On y exécuterait d'autres travaux... On me le dit, je dois le croire... Si, cependant, ce n'était qu'un caprice administratif ?...
J'ai fait plusieurs fois le tour du promontoire sur lequel l'édifice est si fièrement planté ; j'ai mesuré d'en bas, des bords du canal du Moulin, la hauteur des contreforts de la terrasse, plongeant dans l'eau, et la ruine de la tour de la Monnaie qui, séparée
du château, placée en sentinelle avancée, devait en défendre les approches. J'ai retrouvé au pied de Tescarpement, du côté du nord, remplacement du Castel Beziat, logis de plaisance, construit autrefois par Marguerite, dans les bois qui enveloppaient alors le domaine. Enfin, je me présente à l'entrée principale du côté de l'est. Principale seulement depuis le dernier siècle, car elle était fort particulière autrefois, quand le pont construit sous le règne de Louis XV n'avait pas encore remplacé le pont-levis. Alors on entrait par une poterne au midi.
Des deux côtés de ce pont, les fossés ont été convertis en allées couvertes et en parterres. La porte moderne, flanquée de deux bâtiments neufs, est placée en arrière de la chapelle construite en 1840. Deux grandes ombres la couvrent, à gauche le donjon de Phœbus, énorme tour carrée, en briques, haute de plus de cent pieds, à droite la tour Montauzet, qui regarde le nord-est. C'est son nom béarnais ; le nom français est plus poétique : la tour Monte-Oiseau. On l'appelait ainsi parce qu'elle n'avait point d'escalier; les oiseaux seuls y pouvaient monter sans le secours de l'échelle qui servait aux vigies. Elle est élevée de vingt-trois mètres.
Un portique moderne, imité de la Renaissance, à trois arcades, avec terrasse à balustres, succède aupont.Voicilacour intérieure, présentant une forme singulière, celle d'un triangle coupé à sa pointe. Les yeux embrassentl'ensemble des bâtiments qui l'entourent, et sont ramenés à l'instant sur les détails. L'encadrement des portes et des fenêtres est ici très riche, là très simple ; mais le style de toutes est d'une pureté rare. L'une des croisées, la plus ornée dans le pavillon qui fait face à l'entrée, porte nichée dans son fronton une figure de Mars. De curieux médaillons ont été sculptés dans la muraille. On s'approche, on croit trouver les images des princes béarnais ; ce ne sont que des fantaisies du sculpteur. Cette cour d'honneur, tout entière de la Renaissance, est bien l'œuvre de la reine Marguerite.
Je dois avouer que le public, d'ailleurs assez nombreux, qui vient visiter la belle demeure, est surtout préoccupé de choses aussi étrangères à Tart que généralement offensantes pour la vérité historique. Un groupe très composite, deux couples bourgeois revenant des Eaux-Bonnes, et dont le type est celui de nos Français du Nord, une famille de Bordeaux, une vieille personne en c< bonnet de linge », dans laquelle je flaire tout de suite une Parisienne des faubourgs, attendent que reparaisse le gardien qui conduit une troupe précédente dans les appartements. Tous ces gens-là ont la même étrange curiosité : — Nous montrera-t-on les oubliettes ? — Ils savent déjà que dans la tour Montauzet ^e voyait autrefois l'entrée d'un puits creusé dans l'épaisseur de la muraille. Henri d'Albret la fît murer. Était-ce des oubliettes, dans le sens terrible que le populaire donne à ce mot retentissant ? Pourquoi non ? La tour Montauzet est un ouvrage de Gaston ou de François Phœbus ; cette race de Foix a été cruelle.
La vieille personne s'approche de moi, qui venais tranquillement dé m'asseoir sur un banc disposé au-devant d'une arcade appuyée au grand donjon de briques et conduisant au jardin: — Ah! Monsieur, s'écrie-t-elle, allons-nous en voir des horreurs ! — Je lui réponds poliment que nous verrons de vieux meubles et des tapisseries. L'un des couples bourgeois vient se mêler à Tentretien. — Il parait, me dit-il, que c'est toutcommeàlaBastille. Je me tais ; quant à lui, il était parti. Et le gardien tardait à se montrer ; ce flux de paroles grossissait toujours. — Monsieur, lui dis-je à mon tour, pourquoi en voulez-vous à la Bastille ? Elle n'était point faite pour vous. — Monsieur, s'écrie-t-il en se redressant, trouvez-vous mauvais qu'on l'ait renversée? — D'abord, Monsieur, ce ne sont point mes affaires. Et puis, si le peuple Ta rasée parce qu'il croyait voir dans ces vieux murs un symbole de la tyrannie, je n'ai rien à dire. Mais, s'il s'est mis en branle pour délivrer ses frères, il a eu tort. La Bastille, Monsieur, était une prison pour gentilshommes, ou tout au moins pour personnage'^
marquants. On n'y aurait mis ni vous, ni moi, probablement. . . — Monsieur ! dit-il en se redressant d'un air furieux. — Et il me tourne le dos, en entraînant sa moitié dans ce mouvement réprobateur. Elle était assez gracieuse et paraissait assez fine ; elle avait une forte envie de rire. Cependant, la vieille personne de Paris ne m'avait point quitté : — N'empêche, me dit-elle d'un air affreusement narquois, qu'on vous y aurait peut-être bien mis tout de même à la Bastille, et vous auriez vu si ce n'était pas une rude prison ! — Ma bonne dame, lui répondis-je, connaissez-vous Mazas ? — Non, mais je connais la Tour de Nesle. — Et la tour de Babel aussi ! murmurai-je...
Comme je la regardais avec admiration, elle se rengorgea. Peste! la vieille femme était contente d'elle! Voilà comment on riposte aux messieurs venus d'on ne sait où , qui voyagent avec des lorgnettes en bandoulière , un cahier de notes à la main, et voilà comment on leur fait voir qu'on est aussi de Paris et qu'on est savante. Elle se mit aux côtés du gardien, qui venait d'expédier sa troupe de visiteurs, et qui prenait la tête de la suivante.
A droite, au rez-de-chaussée, voici une vaste salle entièrement voûtée, dont la construction remonte aux premiers âges du château, et qui fut la salle des gardes. C'est là que se tenaient les nombreux soldats et valets qui, d'après le récit de Froissart, peuplaient sans cesse les châteaux de Gaston Phœbus. A côté, c'est la salle à manger des officiers et écuyers, — du même temps lointain, également voûtée. Elle s'ouvre sur un escalier monumental, addition moderne, non encore terminée, qui descendra dans les jardins du nord. — Nous entrons ensuite dans les bâtiments postérieurs, rajeunis et transformés par Marguerite.
— Mesdames et Messieurs, crie le gardien, qui met les dames devant, comme les régisseurs de théâtre, quand ils ont une annonce à faire au public, — voici la salle à manger des souverains ! Mesdames et Messieurs, voici la statue du bon roi Henri, par Monsieur de Prancheville.
A ce qualificatif de Monsieur appliqué au sculpteur des rois Henri IV et Louis XIII, personne ne se déride, H est certain que les visiteurs croient ce Francheville encore vivant. — Je voudrais bien demander pourquoi le nom de a salle à manger » a été donné à cette pièce vaste et magnifique. J'y vois une table de cent cou-
verts qui a servi à des banquets officiels, qui pourrait servir à une noce. Mais ce n'en fut pas moins la salle des États. On y a placé les somptueuses tapisseries de Flandres, exécutées par ordre de François I", pour décorer son château de Madrid. On a eu l'heureuse pensée d'y transporter cet Henri IV de <t Monsieur» de Francheville, qui figura longtemps dans la cour d'honneur.
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La belle tournure de la statue, une fidélité unique de ressemblance avec le modèle, méritaient qu'on ne la laissât pas exposée aux rudes caresses des saisons.
Le grand escalier qui conduit au premier étage est un caprice d'art. L'architecte s'est plu à varier à chaque étage, au-dessus de chaque palier, le dessin des arcs de la voûte. Le cintre y succède à l'ogive, puis le cintre surbaissé à la manière espagnole. Les frises, très fouillées, portent deux lettres enlacées, un H et un M, séparés quelquefois par un signe en forme d'S. C'est le chiffre de Henri d'Albret et de Marguerite de Valois. Le travail de restauration est ici remarquable, bien qu'on puisse, comme ailleurs, le trouver excessif. Ce qui a été fait en beaucoup d'endroits au château de Pau ne s'appelle plus restaurer; c'est réédifîer. Il y aurait lieu de se demander si les architectes, mus par un désir naturel et même assez louable de prouver leur savoir, et leur talent, ne dépassent pas ce qui leur est commandé par la raison des choses et par le soin et l'intérêt du monument à conserver. Mais cet examen serait long et nous entraînerait à des discussions étrangères peut-être à notre sujet.
Au premier étage, les salles se succèdent. La deuxième, connue sous le nom de Salon de réception de Henri H (d'Albret), a été le théâtre du drame sanglant du 24 août 1569. C'est là que furent massacrés les seigneurs catholiques. Vous remarquerez cette date du 24 août qui, trois ans après, fut celle de la Saint-Barthélémy. La chambre de ce roi Henri, père de l'impitoyable Jeanne, est décorée d'une merveilleuse cheminée Renaissance. Elle contient le meuble le plus antique qui se trouve au château : c'est un coffret gothique apporté de Jérusalem à Malte, où il fut acheté par le gouvernement français.
Partout de belles tapisseries entassées dans le château par Louis-Philippe et Napoléon HI, et provenant des anciennes résidences royales. Si nous suivons la disposition de ces appartements, nous trouvons que le cabinet des souverains, faisant suite
à la chambre de Henri II, est situé dans la vieille tour Mazères^qui regarde T ouest et les ombrages de la Haute et de la Basse- Plante. Mais le deuxième étage offre plus de saveur, sinon de curiosité historique. Les deux premières pièces ont servi de résidence — il ne faut pas dire de prison — à Abd-el-Kader, en 1848. Les femmes de Témir occupaient la plus vaste, heureusement exposée au midi. Au-dessus de leurs tètes, un ciel radieux; — audevant, un relief des monts; Tillusion leur était encore permise. L'exil à Pau dut leur paraître moins rigoureux et moins morne que plus tard à Amboise, devant la Loire brumeuse et ses horizons dormants.
Nous touchons à la chambre où naquit Henri IV. C'est ici que, sur un faisceau de lances, repose Técaille de tortue entourée de drapeaux aux armes de France et de Navarre, qui lui servit de berceau. Cette décoration bizarre a été imaginée seulement après 1815. Auparavant, il n'y avait que l'écaillé, longue de près de quatre pieds, large de quatre-vingts centimètres. Les visiteurs ici tombent en extase; notre savante faubourienne risque un mot mémorable : Voilà, dit-elle, une fameuse tortue ! — Oui, pour le temps! répond le gardien. On ne prend point ce cicérone-là sans vert.
La chambre voisine a été celle de Jeanne d'Albret, mais de Jeanne avant les sombres conseils de la politique et de la passion religieuse, alors que son père Henri était vivant et régnait. Cest dans la pièce voisine, où se trouve le berceau, qu'elle mit Henri IV au monde. Les deux chambres occupées par Abd-el-Kader et sa suite étaient habitées sans doute par le duc Antoine, son mari, quand il n'était pas à la cour du roi Henri II de France, ou dans ses domaines patrimoniaux de Bourbon. Ici vivait assez soHtairement la jeune mère, qui n'avait aucun des goûts de son sexe, ni la coquetterie surtout, ni le plaisir. Le lit gothique n'est pas celui où elle dormait alors; il est d'une époque postérieure à cette période de sa vie, car il porte sur une des consoles à tète
de lion qui le décorent, la date de 1562. Sur le pan de devant se voient un chevalier endormi et un hibou, au sommet d une tour; l'oiseau nocturne est Temblème du sommeil. Des cariatides supportent les montants et représentent, d'un côté, un évangéliste, de l'autre, la Vierge tenant TEnfant-Jésus. Comment le sculpteur osa-t-il présenter cette imagjB à Jeanne la Huguenote? Il est probable que ce lit fut exécuté sur la commande du roi Antoine, qui n'était, lui, ni huguenot, ni catholique, et pourtant quelquefois l'un ou l'autre, d'autres fois les deux ensemble. Il mourut précisément cette année-là, 1562, et Jeanne, à l'instant, abjura publiquement la religion romaine. Ce fut le premier acte de son veuvage.
Dans cette chambre de la reine Jeanne, on a placé des tapisseries, dont l'une, au moins, aurait choqué cette austère personne; le sujet en est la toilette de Vénus. Il est vrai que sur un autre pan de la muraille figurent Tobie et son fils, légende biblique — et sur un autre encore, Dieu apparaissant à Moïse. Les sièges sont de style Louis XIII, ce qui parait un léger anachronisme; c'en est un considérable. Au-dessus de la cheminée, est un bas-relief représentant Henri IV à cheval, en costume romain. A la chambre attient un oratoire.
J'ai visité tous les anciens appartements, sauf ceux du second étage du côté de la ville, où sont conservées de magnifiques tapisseries du xv* siècle. — Je n'ai pas vu non plus ceux de la tour Rouge. Le soleil fait reluire joyeusement cette robe énorme de briques assombries pourtant par les âges. Je risquerai, auprès des gardiens du palais, une dernière tentative pour pénétrer dans l'antique donjon. Effort inutile; point de privilège! Il faudrait écrire au ministre ! Or, je me suis mieux informé. N'allez pas croire que la tour de Gaston Phœbus soit en un état de délabrement qui puisse menacer ou affliger le visiteur. Elle contient une bibliothèque, des salons qui servaient aux officiers pendant les séjours de Napoléon III ; c'était même un des chemins de la cha-
pelle, et Ton y a pratiqué une ouverture qui conduisait à la tribune de ce lieu saint tout neuf. Dans chacun des trois derniers étages, il y a un appartement complet et récemment habité. L'édifice a été restauré de fond en comble.
L'interdiction de le visiter est récente; on en donne des raisons sans raison ; on assure qu'elle n'est que provisoire. Chacun sait comment le provisoire devient définitif. Mais, enfin, à quoi bon lutter contre le caprice des dépositaires de cette chose fallacieuse qu'on appelle le pouvoir? Je lève les épaules, ce qui est le signe parlant de l'insurrection morale, et passant sous l'arcade accolée à la tour de Gaston, je gagne les jardins. Ils sont agréablement entretenus, et le seraient-ils mal, qu'ils n'en resteraient pas moins charmants, puisqu'ils sont placés comme un théâtre à ciel ouvert, en regard de l'un des plus beaux spectacles qui soit au monde.
Bernadotte, quand il commandait sur le Rhin, quand il était ambassadeur à Vienne, quand il gouvernait presque souverainement le Hanovre, et plus tard, enfin, quand il fut roi de Suède, songeait sans cesse à ce beau lieu de Pau, où il était né. Les glaces de son royaume ramenaient sa pensée et ses désirs aux grands coups de soleil de ses Pyrénées. Il envoya sans cesse des présents. On voit dans le château des tables et des vases de porphyre de Suède; ce sont les souvenirs du royal exilé. Ainsi, le vertige même de la grandeur inattendue ne fait pas oublier Timpression de ce pays si magnifique et si doux, que nous allons quitter pour un an.
J'en prends à témoin ce roi Bernadotte qui eut la singulière fortune d'implanter en Suède une dynastie béarnaise. La maison de sa famille, qui était de robe, se voit encore dans la rue qui porte son nom^ C'est une vieille demeure à toit pointu et à galeries ouvertes, reposant sur deux énormes piliers de pierre. Le futur roi fut nourri à Gan, où l'on conserve aussi la maison de Pierre de Marca, l'historien du Béarn. Pour visiter ce rustique berceau de Bernadotte, j'ai dû rentrer dans la ville et je l'ai de nouveau
parcourue. Entre la place Royale et le château, sur une butte qui domine le Gave, je rencontre l'église de Saint-Martin, édifice neuf et très vaste , construit dans le style du xni' siècle. Les deux principales églises de Pau sont modernes, et aussi le Palais de Justice.
Je regagne la place Royale, je suis vers t'est, au-dessus delà gare du chemin de fer, une nouvelle promenade qui forme comme la contre-partie de la Basse-Plante. Elle se poursuit jusqu'à la route de Bizanos, le but le plus ordinaire des promenades en voiture de la colonie. Ce petit village emprunte chaque année un redoublement d'animation au carnaval. A Bizanos, le mercredi des cendres, de joyeux compagnons que la foule suit à grands cria viennent « enterrer le mardi gras ». Ce serait aussi un lieu charmant pour y enterrer sa vie.
C'est de cette promenade aux lacets ombragés que nous avons pris cette vue de la chaîne, cette vue superbe, unique au monde, que le lecteur a sous les yeux.