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LES DEUX SAISONS

Biarritz a deux saisons : uoe d'hiver qui commence en novembre, une d'été qui s'ou\Te en août. La première est aux Anglais ; ils y régnent à peu près sans partage. Il aime cela, ce peuple insulaire et isoliste. La seconde appartient à l'aristocratie madrilène. Appartenir est le verbe qui convient; mais les Espa* gnols sont moins exclusifs, n'étant que péninsulaires. Ils tiennent à Biarritz le haut du pavé, et seraient sincèrement désolési que la société française et parisienne ne vint point en tenir le bas. Ils la souhaitent, ils la recherchent et ils l'aiment. Il leur plait très fort qu'elle soit représentée par ses diverses catégories, surtout l'aristocratique et la galante.

L'hiver, c'est la saison muette. Plaisirs rares. Mais, après avoir médit de l'Anglais, on peut bien lui rendre justice : ce qu'il aime, lui, ce qu'il adore, c'est le changement de lieu; il ne vient pas chercher, dans les stations balnéaires et thermales, les agitations de la vie extérieure et mondaine. Voyageur à outrance et avant tout, il satisfait volontiers son goût en la compagnie des siens, qui lui suffit ; il va par le monde, flanqué de sa fidèle épouse et des firuits d'une union sans orages, — même à la montagne, où Télectricité est abondante et soudaine. L'image de cette existence un tant soit peu extravagante, mais infiniment morale, pourrait être une locomobile traînant un omnibus de famille.

En décembre, à Biarritz, comme en août, au bord du lac de Genève, passent des tribus : jeunes missesses aux cheveux flottant8,jeune8 garçons en veste courte etaugrand col plat; — la troupe est tout à fait semblable à un jeu de quilles, — sauf que ces quilles sont de hauteur inégale. Par quel miracle d'optique cette jeunesse d'Albion trouve-t-elle le moyen de paraître longue même quand elle est petite ? Tout cela, d'ailleurs, est propre et frais à plaisir, tout cela sent l'eau froide — et, comme disait Byron, la tartine de beurre. Les parents suivent, la mère avec des restes de beauté quelquefois , toujours avec des raideurs solennelles et une maigreur qui les justifie, — le bois ne saurait ployer; — le père avec cette barbe saxonne dont toute l'Europe connaît à présent les ondes sévères. C'est une mode toute neuve; plus un Anglais est terriblement barbu, plus il est Anglais.

On va sur le vieux port, à Tabri du vent; c'est dans ce coin de la station que la saison est surtout clémente. Le soir, on dépense le temps chez soi : ce qui serait aux yeux des Parisiens et des Madrilènes une ressource de carême. L'Anglais s'en contente. Une lumière plus vive s' échappant par les interstices desTideaux, des sons de piano traversant le silence de la rue, font reconnaître les maisons habitées par la colonie.

Et cette paisible colonie d'hiver s'en est allée depuis longtemps,

quand arrive celle d'été, bruyante, impatiente d'amusements. Ce n'est encore que le commencement d'août : point d'Espagnols — du moins de qualifiés. Les Bordelais, autrefois, ouvraient cette marche du carnaval d'été ; ils vont maintenant à Saint- Jean-de- Luz. C'est moins coûteux ; et puis, il vaut mieux briller là-bas au premier rang, que de venir ici se faire effacer au troisième. Qui croirait, d'ailleurs, que cet effacement ait jamais pu être silencieux, ne connaîtrait point Bordeaux! — Dans les premiers jours d'août, les petits Parisiens arrivent, je dis les petits — parce que les personnes grandement classées — ou brillamment déclassées, — vont d'abord à la côte normande, et ne descendent à Biarritz que vers la première semaine de septembre.

C'est aussi le moment où s'abat sur la station la haute volée madrilène. Il faudrait avoir l'honneur d'être admis à la résidence royale d'Alphonse XII pour voir réunis tant de grands d'Espagne. La famille du maréchal Serrano se trouvait à Biarritz, Tan dernier, tout entière : l'une des charmantes filles de la duchesse Délia Torre y introduisit même le goût d'un bijou vraiment nouveau, un collier d'argent, à clous et à pointes, tout à fait semblable à ceux qu'on met au cou des dogues favoris. Fantaisie castillane. La griffe espagnole est partout imprimée sur Biarritz ; là-haut, au sommet de la côte du Coût, s'élève, parmi les pins, la villa du duc de Prias. Il est vrai qu'une autre villa, appartenant à la marquise de Noailles, en est voisine; mais les Noailles ne sont-ils pas aussi grands d'Espagne ? Je n'ai point le grand livre de l'histoire ouvert devant moi ; je crois pourtant me souvenir qu'ils reçurent cette dignité à l'occasion de l'avènement de notre duc d'Anjou au trône d'Espagne, et en même temps que les Saint-Simon , — ce dont le chef de cette dernière maison, l'auteur des fameux Mémoires , ne fut pas satisfait : lui non plus n'aimait pas le partage.

Ainsi, tout à Biarritz est à l'Espagne. Pourquoi donc les dames espagnoles n'y veulent-elles pas arborer le plus romantique et le

plus beau des pavillons nationaux, la capricieuse, la coquette, rirritante, la pittoresque, l'amoureuse mantille? Est-ce par courtoisie envers les Français résidants qu'elles se coiffent de nos chapeaux parisiens ? Se proposent-elles d'honorer la Franceen ses modistes ? ou seulement de n'être pas différentes des grandes daines françaises qu'elles coudoient ? Quelle discrétion et quelle indulgence !

Sur la terrasse du Casino, un homme passe; son air, qui, d'ailleurs, n'est pas farouche, dit assez clairement qu'il serait aise de demeurer solitaire, et il y a dans toute sa personne un je ne sais quoi qui commande de ne point déranger ses volontés. Cest un homme d'Etat, savez-vous ? me dit un député belge, qui ne veut pas être venu de si loin pour paraître mal informé. Si je le savais ! C'est M. Canova del Castillo, ancien premier ministre du roi Alphonse XII. S'il aime l'isolement, il a peut-être ses raisons. Peut-être veut-il épargner à certains... oublieux l'embarras qu'ils auraient à l'aborder. En écartant tout le monde, on se défait des vilains. On a été tout-puissant, on a éprouvé la servilité des hommes, on ne veut pas connaître leur ingratitude ; d'autant que leur bassesse reparaîtrait à l'instant, si l'on redevenait ministre , et qu'on serait alors embarrassé soi-même pour se servir d'eux à nouveau. Or, cela pourrait être utile. La conduite de l'homme d'Etat déchu m'a donc paru, quant à moi, très politique et très fière; elle repose sur l'expérience, elle a son parfum castillan.

A Biarritz, il y a, d'ailleurs, de grands exemples de fidélité politique. On me montre le marquis de la R., carliste quand même. Ces belles devises comportent certaines mélancolies que le marquis n'aime point à faire partager aux autres. L'an passé, il était le grand organisateur des fêtes, où l'on ne veut pas de « mélange ». Il présida surtout un bal qui amena, si l'on en croit la petite chronique, bien des orages dans des paradis cachés ; chaque cavalier avait le droit d'y amener une dame — sous sa responsabilité.

C'est un mot menaçant et une chose très claire. Tant pis pour les intruses et pour leurs paravents ! Beaucoup de ces derniers se replièrent, de là ces querelles : Vous n'avez donc pas de courage? Vous ne m'aimez donc point? Vous craignez donc de braver pour moi des interdictions ridicules ? — Cette fête avait naturellement l'attrait du fruit défendu; et, ne pouvant y mordre, ce fut à Torganisateur que les exilées donnèrent le coup de dent.

L'heure des élégances sur cette terrasse — moins large que le trottoir de nos boulevards, mais longue de deux cents mètres environ, et suspendue au-dessus des flots — est celle qui précède le dîner. Plus tôt, on y vient surtout pour regarder de loin sur la grande plage, au pied de la côte du Coût, se prendre les « bains à la lame ». C'est un des spectacles de Biarritz : il est assez gai, car il a sa partie comique. Ces grandes lames qui arrivent en demicercle ont une grâce qu'égale seulement leur brutalité; elles renversent les files de baigneuses, qui ne réussissent à se relever que pour retomber un peu plus lourdement sous le flot qui suit, et les culbutes sont accompagnées de cris perçants et de grimaces amusantes qui se voient à la lorgnette. Mais, vers cinq heures, c'est une autre harmonie qui domine le bruit des vagues. Un excellent orchestre à l'entrée du Casino, dans un kiosque, fait entendre des valses et des ouvertures d'opéra.

Les promeneurs arrivent en foule, et déjà les chaises placées au bord de la terrasse, et celles qui entourent les tables disposées au pied du bâtiment, sont occupées. Une chose étonne toujours le Parisien : c'est d'étudier les appétits d'Espagne, qui ne craignent point le chocolat deux heures avant le principal repas de la journée. Des Parisiennes imitent ces robustes Castillanes, mais elles ne nous tromperont point : ce chocolat c'est leur dîner, elles n'en feront pas d'autre. Par le Cid Campéador, en Espagne c'est autre chose; la vaillance des estomacs féminins ne le cède pas à celle des cœurs masculins.

Les deux nations se passent en revue sur cette terrasse. C^s

belles Madrilènes ont le teint doré, avec des traits réguliers que l'âge empâtera. La griffe malhonnête des ansgâteracejoli coloris;

l'or n'y sera plus que du bistre, quelque chose comme la fumée d'une flamme qui va s'éteindre. Mais quel éclat dans la jeunesse !

Quelle hardiesse de tournure qui, chez nous, friserait les témérités damnables ! Nos Françaises pourtant, et surtout nos Parisiennes, soutiennent victorieusement cette concurrence redoutable. Elles ont le fameux je ne sais quoi, si les Espagnoles ont le ce qu'on sait bien. Lia colonie française est de « qualité » : des princesses, des marquises — et même des chanoinesses.

C'est le plus joli état du monde, il n'a de comparable que celui de chevalier de Malte pour les hommes. L'un et l'autre ne sont point gênés par des obligations positives ; tout y est de convention idéale par le temps qui court. On est chanoinesse ou chevalier de Malte, comme on serait fée ou génie; c'est aussi loin de la réalité, et cela nous conduit au rêve. Quel aimable temps nous rappelle la chanoinesse blonde qui passe en une adorable toilette fleur de mauve , — couleur discrète, couleur presque religieuse, livrée légère de demi-deuil ! Et vous savez , le demi-deuil ne défend point qu'on fasse sa partie dans le concert du monde; ce sera seulement une harmonie voilée. Il n'y a d'interdit que les plaisirs à l'évent — par exemple la danse...

Au reste, l'habit modeste et délicat de Madame la chanoinesse ne sert plus de repoussoir aux toilettes fringantes sur la côte de Biarritz. L'an dernier, la mode, c'était la simplicité. Les grands noms et les grands millions défilaient sur la terrasse en des ajustements si simples que les spectateurs mal initiés n en voulaient point croire leurs yeux. C'était d'ailleurs une bonne occasion pour eux de les exercer ; dans ces ensembles savants et très discrets aussi, il faut apprendre à voir le détail. Fort chère, cette simplicité, et très parisienne ! On assure qu'elle désespère les dames espagnoles. Ah! si elles voulaient apporter dans la lutte leurs armes naturelles ! si elles revenaient à la mantille !.• surtout à l'enivrante mantille blanche !...

Le dimanche n'est sûrement pas le jour aristocratique au Casino; mais c'est la grande journée. Dans l'après-midi, bal d'enfants. Ah ! les babys, par exemple, on les pare tant que l'on

peut: de petites châsses. Ils ne s'en amusent pas mieux, et ils amusent bien moins ceux qui les regardent. — Le dimanche, à neuf heures, comme, d'ailleurs, presque tous les soirs, les « grandes personnes » dansent. Les sons de l'orchestre se mêlent à d'autres flonflons qui arrivent du dehors. Dans tous les coins de Biarritz, on saute. Sur la petite place, devant le Casino, des couples basques tricotent des jambes au soupir de la flûte, au grognement et aux sonnettes du tambourin : c'est leur musique nationale.

En ces soirées dominicales , le spectacle vraiment n'est pas au Casino, il est dans la ville. Un autre orchestre joue sous un autre kiosque , sur une étroite promenade , faisant suite aux méandres de la terrasse publique, en retour des rochers de la Chicaougue, au-dessus du Port aux pêcheurs. Un théâtre de Guignol remet en scène, pour les enfants, le duel antique de Polichinelle et du commissaire. Les hôtels qui enserrent la promenade regorgent de dîneurs et de dîneuses ; c'est l'image de Babel qu'une table d'hôte à Biarritz. Sur la promenade se presse la foule la plus diverse et la plus pittoresque : Espagnols et Basques, le « petit monde» de Bay on ne mêlé aux baigneurs, le « casque » anglais entouré du voile blanc, dominant les toques des muletiers, et le petit madras des Bayonnaises, qui fendent les groupes en se tenant par le bras, avec des rires éclatants qui forment la note aiguë dans ce furieux tapage. Et toute cette bagarre avance, recule, se disperse, se resserre et se refoule. Un flot épais remonte la Grand'- Rue, un autre flot la descend. Il y a des poussées terribles, avec des cris qui,ailleurs, seraient inhumains ; mais, ici, presque toutes les voix sont musicales. Ce n'est que du bruit, ce n'est point un charivari insupportable. De grands bourdonnements s' élevant en ondes presque régulières, que les tambourins accompagnent (le leurs notes joyeuses et sourdes à la fois , sortent de toutes les guinguettes.

Cette soirée du dimanche à Biarritz est si tumultueuse, que la

matinée du lundi est un délassement. Pour le touriste libre, qui n'attend point les « parties montées », très fréquentes parmi les baigneurs, c'est le jour des excursions, qui achèveront de lui faire connaître ce coin singulier, charmant, attachant, — d'ailleurs, sans beauté qui lui soit propre ; car c'est à son cadre qu'il doit tout. Il n'y en a que deux prochaines : au midi et au nord; rien de plus simple. La première pourrait être faite pendant la nuit, car un point lumineux la guide. C'est le phare de première grandeur dominant de près de cinquante mètres le cap Saint-Martin, qui s'allonge à droite de l' Adour. Le cap est élevé lui-même de plus de soixante pieds au-dessus du niveau de la mer, dans les marées moyennes. On s'y rend à pied, en suivant la plage ; on peut pourtant abréger le chemin en contournant les bâtiments de la villa Eugénie et en gravissant alors les falaises. Je ne sais pourquoi, et c'est peut-être parce que je me trouve en humeur peu philosophique, cette résidence, qui vit tant de fêtes souveraines, me cause une impression pénible. C'est maintenant un lieu de galas à six francs par personne, et de dîners à cent sous par tête; une sorte de deuxième Casino inférieur, non pour les bourses moins pleines, mais pour les situations moins établies. Ici la souveraine, à présent, c'est la galanterie. — Je ferais plus lentement le tour de l'édifice, si je menais avec moi M. Prudhomme. La vanité des choses de ce monde lui fournirait un beau thème, et je trouverais sans doute, en enregistrant ses développements, quelques occasions de me dérider.

Je ne quitte point la plage, et j'ai bientôt joint le pied du phare. Le gardien vient au-devant de moi ; l'étrange vie que celle de ce brave homme ! Encore celui-ci a-t-il un poste envié. Songez-vous à ceux de ses pareils qui logent dans une tour édifiée sur un ilôt formé d'un seul roc que battent les vagues ? Une barque leur apporte des vivres, et souvent elle ne peut aborder ; il faut que le misérable enlève les paniers au bout d'une corde. Ce misérable ost un héros, car il atteint les limites où peut arriver l'effort de la

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patience humaine ; eh bien ! il n'a pas même le sentiment de son courage. — Ici notre gardien mène à peu près une existence de civilisé, à quelques kilomètres de Bayonne, à deux pas de Biarritz. On vient le visiter et, par Saint-Martin, dont le cap est à lui, comme la France jadis était au Roi, il reçoit poliment les visiteurs. L'intérieur du phare est propre, ciré, « astiqué » comme les cabines d'un grand navire. Voici le livre des voyageurs ouvert sur une table ; vous pouvez y inscrire votre nom. Qui sait? Pour arriver à la postérité il y a de si drôles de chemins!

— Dans une des salles, deux bustes ont été placés, et du moins ils sont à leur place , ce qui n'est pas l'ordinaire des bustes : Fresnel, l'inventeur, avec François Arago, des phares lenticulaires; Beautemps-Beaupré, l'hydrographe, qui fit la carte des mers. — Un escalier monte au sommet de l'édifice : il n'a que 256 marches ! et dans cette cage étroite, n'ayez point l'espoir. Mesdames, qu'on installe jamais un ascenseur. Mais quel dédommagement sur la plate-forme ! Quelle perspective magique sur l'embouchure de l' Adour et les Landes au nord, sur la côte d'Espagne et ses monts superbes au midi, sur la mer roulant son immensité sous un ciel radieux, estompé à l'horizon de teintes violettes comme les ciels d'Orient!

La promenade ne serait pas complète, si du phare on ne descendait point à la Chambre d'amour. C'est la curiosité banale de ce coin du pays ; il faut s'y prêter, comme tout le monde. Une grotte qui n'est pas une grotte, mais une anfractuosité assez profonde dans un massif de roches, et presque ensevelie par les sables. Naturellement, la Chambre d'amour a une légende : un couple amoureux s'y laissa surprendre; cet accident arrive aisément à des amants occupés. Le lendemain, on les trouva enlacés tous deux. Leur mort a donc été à l'image de leur vie; ne les plaignons pas trop, puisqu'ils ont fini en plein bonheur. Mais quand s'accomplit cette fin poétique et lamentable? — Qui le sait? disent les enfants qui vous guident.

'j^ LES PYBEXEES.

De la Chambre d'amour se voient les hauteurs d' Anglet ; là esl un établissement de BUes repeatîes : à deux pas de la Chambre 'i a'nour, ToUâ le contraste.

L'autre excursion, qui se peut taire de Biarritz en marchant au sud. Ta nous conduire vers Saint-Jean-de-Luz.

Du Port-Vieux de Uiarritz, descendons à la grève de sable miroitant, où la vue se trouve bornée au sud par la chaîne cantabrique. Une belle muraille qui vaut mieux que celle de la Chine.

Vous pouvez également y arriver du Haut-Biarritz en suivant la pente des falaises qui forment ce qu'on a plus spécialement appelé la cote des Basques. Seulement, il faudra, dans la dernière partie du chemin, vous laisser glisser sur de terribles rampes. Même, il adviendra peut-être que vous emporterez un morceau de ce chemin qui, en se détachant sous vos pas, accélérera votre course au delà de vos désirs. Ces falaises, constamment rongées par la pluie, sont en un état de décomposition qui n'est ni honnête, ni rassurant. Il est vrai que vous vous en iriez rouler sur un lit de sable fin qui s'avance bien loin sous le flot, ici tout

uni, là semé de rochers, hérissé de pointes. La continuelle agitation de la mer dans cette baie trompeuse indique sufïïsamment la situation profonde de ces roches. Une forêt sous-marine, formée de blocs d'anthracite, court sous le bouillonnement des lames. La mer, de ce côté, a dévoré ses rivages.

On marche sur ces couches de sable brillant, brûlant aussi par les grands soleils, et tout à coup une brusque tranchée coupe la falaise. D'abord on est au fond du trou, on n'aperçoit rien que de nouvelles roches lisses soutenant une masse de terre bleuâtre; mais, à gauche, un sentier grimpe, et Ton reconnaît qu'il serpente jusqu'au faîte de la hauteur. C'est là qu'est situé Bidart, le premier village basque, sur la route d'Espagne, depuis Bayonne.

Des maisons blanches à volets bruns, ornées de grandes traverses de bois, brun également ou vert, formant une équerre ou un losange, sont dispersées sur le plateau. C'est le caractère des villages basques : point d'agglomérations; mais des groupes d'habitations isolées. Leurs toits en auvents achèvent de les rendre pittoresques ; elles sont ombragées de tamarins, si, encore une fois, ce singulier arbre à plumes est un ombrage. Au fond du vallon est une petite église ronde, si petite qu'elle donne l'idée de ces chapelles d'un sou renfermant une vierge, que les marchands d'objets de piété vendent aux enfants. On y descend par une double allée bordée de noyers. Ce n'est point là du tout le modèle de l'église basque que nous rencontrerons tout à l'heure ; c'est une fantaisie locale.

De Bidart, la vue est d'une grande étendue : à droite, les monts d'Espagne toujours; au-devant, les monts nationaux, la Rhune ; plus loin, la Haya ou les Trois-Couronnes. La Rhune est d'une couleur étrange; l'argile rouge y est partout à fleur de sol entre les roches. C'est le mont Sacré, quelque chose comme le Sinaî du pays basque.

Elle tient sa place aussi dans les annales de la gloire française,

cette crâne petite montagne, qui a de grands airs et, pourtant, ne s'élève pas à mille mètres. Un jour, il y a maintenant soixanteneuf ans, les pâturages rocheux qui la couronnent se couvrirent de fumée et de feu. Le maréchal Soult, dans sa retraite d'Espagne, en 1813, lui avait fait l'honneur de la choisir comme centre de ses opérations militaires. Le général Clauzel, depuis maréchal à son tour, — un Pyrénéen, — occupa le sommet, et y tint douze heures, avec une poignée de conscrits, contre la masse des vieux régiments anglais de Wellington ; il leur fit même voir que c'était un rude sommet.

La Rhune est pourtant d'une ascension facile — en temps de paix. Aussi les ascensionnistes modérés se laissent-ils tenter par une opération relativement si douce et la proposent-ils à leur famille ; mais, pour peu que la famille renferme des caractères aventureux, elle refuse. Dans l'hôtellerie de Guethary, bourgade voisine de Bidart, il m'a été donné d'assister à l'un de ces drames domestiques. Deux jeunes filles déjeunaient avec leur père à la table la plus près de la mienne, — deux jolies et fines Parisiennes, qui ne rêvaient que l'assaut des grands monts. Le père ne résistait point; il parla d'une montagne d'où l'on verrait un panorama superbe : la triple chaîne des Pyrénées, depuis le pic du Midi de Bigorre où le général de Nansouty a établi son fameux observatoire, jusqu'à la dent ébréchée de la Haya, au-dessus d'Irun et de l'embouchure de la Bidassoa, en Espagne. Il avait bien son guide en tète, il eut une tirade enthousiaste sur le général et son dévouement à la science. Il disait sc-i-ence. Seulement, quelle montagne?...

Parbleu ! il ne la nomma qu'à la dernière extrémité. C'était la Rhune. Alors il fallut voir la mine de Mademoiselle l'aînée, et le beau cri de Mademoiselle la jeune qui était plus vive : — Mais, père, ce n'est pas plus haut que le mont Valérienl Elle le croyait de tout son cœur. Et la querelle continua. L'ainée se mit à parler vaguement des glaciers du Vignemale. A la bonne heure ! La cadette redressa la tète : Où étaient-ils

situés, ces glaciers ? Sa sœur lui répondit : Près de Cauterets. Et le regard d'intelligence qui suivit m'éclaira. Peste ! elles se souciaient bien du Vignemale et des glaces éternelles, mes Parisiennes ! — Elles avaient envie d'un lieu mondain dans le désert, et voulaient aller à Cauterets.

C'est ainsi que la plupart des touristes s'en vonttoujours donner en pleines Pyrénées connues et décrites dans vingt livres. Quant à nous, on sait assez que nous avons surtout la curiosité des Pyrénées qu'on ne connait pas.

Je suis, après le déjeuner, mes Parisiennes fringantes, et leur bonhomme de père, qui s'acheminent vers la petite station de bains de mer de Guethary. Là est une halte de la voie ferrée; le train montant ramènera vers Bayonne mes compagnons de table ; — et ces deux colombes mondaines — et ce gros pigeon docile prendront leur vol — vers la vallée de Cauterets.

Quant à moi, allant toujours pédestrement et lentement, laissant à ma gauche un coteau boisé, j'entre dans un vallon romantique qu'arrose l'Ouhabia. Voilà un type de rivière agreste, l'été sans eau, l'hiver sans pont. Le paysage qui l'encadre est d'une variété amusante : ici des champs cultivés, là des coins de lande, de l'herbe rase et des bruyères sur les pentes, mais tout cela d'une couleur chaude à plaisir; puis des bouquets de bois; — et toujours, au second plan, le fier rempart de la côte basque, la Rhune, les Trois-Couronnes que domine l'Ursouya, le pic d'Anie,le mont Aran, et plus loin d'autres masses noyéesdans les vapeurs déjà violacées du soir.

Guethary est, comme Bidart, un village entièrement basque ; les hôtelleries même y ont été construites sur le modèle national ; mais plus près des flots, en plein éblouissement du grand miroir, ce village a, plus encore que son voisin, ce caractère simple et pittoresque, et cette coquetterie primitive, qui est le charme de la vieille « Euskarie ». Les maisons apparaissent éparses sur deux coteaux que sépare une nouvelle coupure de la falaise. La pente.

d'une raideur prodigieuse, descend presque verticalement à un petit havre creusé dans le sable entre deux murailles de roches, qui se prolongent dans la mer comme deux jetées naturelles. Sur la plage bizarrement pavée de larges dalles, deux chaloupes hissées à force de bras dorment sous l'abri de leurs filets suspendus aux mâts, et qui ont séché au soleil du jour. Les hommes sont tous marins ou pêcheurs à Guethary. C'étaient autrefois les matelots de la grande pêche ; ils allaient s'engager à Saint-Jeande-Luz, pour l'expédition de Terre-Neuve, ou pour la campagne de la baleine dans les mers polaires. Maintenant ils vivent de la pêche du thon, qui ne se rencontre qu'à plusieurs lieues au large, et il n'y a que le Basque, comme le pirate normand d'autrefois, pour affronter la course en haute mer dans des barques non pontées. La baie de Biscaye, hérissée d'écueils, traversée de courants et de remous profonds, que la tempête change en abimes, est l'une des plus dangereuses du monde. Qui le dirait, à la voir bercer son grand cristal bleu par les temps calmes ?

Au sommet de la falaise court la voie ferrée qui, dans ce cadre charmant et resserré, ajoute à l'attrait du paysage; ce n'est pas rhabitude des chemins de fer , ce n'est pas non plus leur métier. Celui-ci, qui va couper la route d'Espagne, passe au-dessus d'une suite de petites baies sablonneuses, toutes blanches et toutes rondes, qui échapperaient peut-être aux yeux, sans ce bruit et cette fumée. De loin en loin, de singuliers édicules s'élèvent audessus de ces cavités qui offrent des retraites si sûres aux baigneurs. Ce sont de petites tours de guet; du moins c'est leur apparence du côté de la mer; mais si l'on y arrive par la falaise, on s'aperçoit qu'ils n'ont que la façade d'une tour. De l'autre côté ils sont ouverts, et l'on y monte par un escalier que les tamarins ont envahi ; leurs rameaux légers sortent des pierres disjointes.

A Guethary, les baigneurs ne sauraient être nombreux, bien que toutes les maisons se louent pour la saison des bains ; mais le village n'a que six cents habitants à peine. Les « étrangers », ici,.

sont des gens d'habitudes patriarcales, surtout si on les compare aux grands mondains et internationaux de Biarritz. En général, ce sont des Bordelais, venus en famille. Le séjour y est entouré d'une paix profonde et d'agréments très variés , car les ombrages y sont abondants, si la mer y est belle. Le vallon de l'Ouhabia fournit des abris pleins de fraicheur contre le midi cuisant des jours d'été. Guethary est un lieu bourgeois, à ce qu'on dit à Biarritz; — quant à moi, je m'accommoderais d'une de ces maisons basques qui regardent le flot à l'ouest , au sud et à l'est les monts ; — et quant à ceux qui se donnent tant de peine pour s'amuser là-bas, je les narguerais, peut-être. Lorsqu'on jouit du plaisir des yeux et du repos de l'esprit, on a de ces impertinences.

Le soin d'un colis égaré (colis, style moderne. Nos pères, Racine, Voltaire et Châteaubriant disaient : paquet, et croyaient parler assez noblement le français), — ce soin fastidieux va me ramener pour un moment à Biarritz. Je rejoins la halte de Guethary. Le train montant me conduira à la gare de la Négresse. Un tunnel me dérobe bientôt la vue du joli coteau de Bidart. La voie ferrée, au sortir de ces ténèbres, décrit une courbe audessus d'un petit lac dominé par un bois assez maigre. Est-ce pour cette raison de maigreur qu'on l'a nommé le bois de Boulogne ? Ce taillis court sur des pentes très rapides ; le lac occupe le fond de l'entonnoir. A cette heure , déjà crépusculaire , la lumière de l'eau est éteinte ; on ne voit plus qu'un miroir d'étain qui se balance. La pelouse, assez étroite, qui forme la berge, est remplie de promeneurs attiré» par la beauté du soir, et qui préfèrent sans doute le clair de lune dans le feuillage au grand miroitement qu'il jette sur les flots. Le croissant de lalune monte, en effet, derrière les arbres. Voilà cette deuxième promenade de Biarritz, dont j'ai parlé ; elle exige qu'on tourne le dos à la mer, et ne donne peut-être pas une compensation suffisante ; mais quoi ! Cest ici le <c bois de Boulogne ! » Quel attrait I

Un loueur trop engageant vient à moi , au moment où je des-

cends à la gare. Je peux bien dire qu'il m'enveloppe. Ces loueurs sont généralement béarnais, et le Béarn est encore un pays de langage doré. Celui-ci m'enguirlande à la Russe : il a trois calèches ; il ne sait , en vérité , laquelle des trois est la plus douce. Et moi de lui répondre : I! y a des omnibus, et cela me suffira. — Ouais ! me dit-il, des omnibus, il y en a, c'est sûr, mais c'est tout comme s'il n'y en avait pas. — Mais les cochers sont sur leur siège, ils font claquer leurs fouets. — Ça n'est pas une raison; ils n'en partiront pas davantage. — C'est vous qui le dites. — Et vous qui allez !e voir. — J'attends. Un quart d'heure se passe. Les omnibus vraiment ne s'ébranlent pas. L'impatience me gagne, j'accepte les offres de mon loueur, qui me dit en m' ouvrant la portière de sa calèche : — Cest la même chose.

La même chose, sauf le prix. J'ai fait à l'arrivée l'épreuve de la différence.

La calèche part, la route monte doucement à travers le coteau tapissé de bruyères et d'ajoncs. Au faite, je regale mes yeux d'un panorama superbe : la mer, l'embouchure de l'Adour.

Me voilà revenu à Biarritz.

Demain, au matin, le train descendant me ramènera au-dessus des dunes de Guethary — voie d'Espagne — et me conduira à Saint-Jean-de-Luz.

En ce tempa-là, il y avait un jeune roi qui était déjà le plus grand et le plus beau roi de la terre, et qui, aimant une méchante et séduisante Italienne , point du tout jolie et d'extraction foi1 louche, s'en vint à 8aint-Jean-de-Luz épouser une Espagnole infiniment vertueuse, qui était infante et petite-fille de Charles- Quint, mais n'en était pas plus belle. Est-ce la peine d'être un prince si puissant et si accompli, pour diriger d'abord si mal son cœur et ses yeux, et pour les sacrifier ensuite à la raison d'État?

Voici le portrait physique de Marie de Mancini tracé par M"" de Motteville, confidente de la reine Anne d'Autriche : « Elle était si maigre et ees bras et son col paraissaient si longs et si décharnés,

qu'il était impossible de la pouvoir louer sur cet article. Elle était brune et jaune ; ses yeux, qui étaient grands et noirs, n'ayant point de feu, paraissaient rudes. Sa bouche était grande et plate, et, hormis les dents, qu'elle avait très belles, on la pouvait dire alors toute laide. » Cette bouche grande et plate inspira de malins couplets faussement attribués à Bussy-Rabutin :

Ce bec amoureux l

Qui d*une oreille à l'autre va, Alléluia !

Voilà maintenant le portrait moral de la nièce de Mazarin par M°** de La Fayette : — « De beauté, M"* de Mancini n'en avait aucune; il n'y avait nul charme dans sa personne et très peu dans son esprit, quoiqu'elle en eût infiniment. Elle l'avait hardi, résolu, emporté, libertin, éloigné de toute sorte de civilité et de politesse. »

Il y a un dicton raffiné, suivant lequel on aime plus fortement les laides, parce que, pour en arriver à les aimer, on est revenu de plus loin. C'est peut-être l'aventure de Louis XIV avec cette vilaine charmeresse d'Italie qui a donné naissance à une remarque si subtile. — Enfin telle était cette amoureuse et bienaimée Marie, qui par sa puissance fondée sur de si mystérieuses raisons faillit entraver la paix de l'Europe, en empêchant le traité des Pyrénées. — Je peux bien faire ici un peu d'histoire; c'est le lieu, il en est tout plein. Celle de ce mariage royal qui eut de si grandes suites pour la France est même la seule reposant sur des faits certains qu'on rencontre à Saint-Jean-de-Luz, avec l'histoire des baleiniers du port.

Les archéologues du pays avouent que l'origine de cette crâne villette est tout à fait inconnue : ils sont plus modestes que leurs voisins les Bayonnais, dont la principale gloire, au reste, ne les ajamais laissé dormir. Eux aussi, ils veulent avoir inventé leur instrument de guerre, et de même que Bayonne soutient mor-

dicus qu'elle a trouvé la baïonnette, Saint-Jean se fâcherait tout rouge si on lui disait qu'il n'a pas inventé le harpon.

Saint- Jean-de-Luz était évidemment marqué pour faire de hardis marins. Point de port, — une rade. Point d'abri, — un mouillage. Ce devait être un nid d'explorateurs , de pêcheurs proches cousins des pirates , et de francs corsaires en temps de guerre avec les Espagnols ou les Anglais. Bayonne devenue d'une part ville féodale, siège d'une vicomte qui relevait des ducs de Gascogne, d'autre part s'emplissant d'étrangers, d'Anglais surtout, dans les siècles qui suivirent, par son commerce naissant, se séparait de plus en plus du pays basque. La capitale du Labourd, la petite cité nationale fut Ustaritz, et Saint-Jean-de-Luz devint son port, son débouché sur cette mer que les Basques navigateurs et émigrants voulaient voir toujours ouverte devant leur audace aventureuse.

La ville appartint aux Anglais , comme tout le pied des Pyrénées, mais détesta ses maîtres. Aussi acclame-t-elle Dunoisqui vient de prendre Bayonne, et le vainqueur, au nom du roi son maître, le roi d'Agnès Sorel, si heureux contre les Anglais sans l'avoir jamais mérité, confirme aux habitants de Saint-Jean tous leurs privilèges. Quelques années après, Louis XI visite Saint- Jean-de-Luz ; il venait de Gascogne, où il avait voulu s'assurer par lui-même du plein succès de sa proscription contre les Armagnac. Ce n'était pourtant pas encore le maniaque sanglant qui, dans sa vieillesse, traînait de Paris à Plessis-les-Tours son ombre chétive et menaçante ; c'était le roi agréable au peuple parce qu'il abattait les grands. Aussi savait-il bien se faire valoir auprès de ce peuple ! « Les hauts seigneurs gagneraient à ma mort, mais les petits sires seraient désappointés de tout, peut-être pendus ! » Plus tard , il les fit bien pendre lui-même ; petits et grands, il faucha tout.

Les marins de Saint-Jean-de-Luz craignaient peu les méchants rois; ils n'avaient guère eu de seigneurs que les capitaines

anglais. On est libre, quand on ne craint point d'affronter la mer, où la liberté est sans bornes. Il paraît certain que ces intrépides compagnons osèrent bien les premiers se servir du harpon pour attaquer la baleine ; ils avaient exploré les bancs de Terre-Neuve dès le commencement du xv* siècle. Cent ans plus tard, ils découvraient à Fembouchure du Saint-Laurent une île qu'ils appelaient le Cap-Breton. Du moins ils s'en vantent, et ils sont bien capables de l'avoir fait. Je sais que la découverte est généralement attribuée à Cabot, Vénitien d'origine, qui s'était fait Anglais ; mais les géographes se divisent, et beaucoup tiennent pour les marins basques de Saint- Jean. Vers le même temps, ceux-ci armaient en corsaires pendant la guerre de François P' et de Charles-Quint. Les Espagnols se vengèrent; en 1558, un corps de milices navarraises passe la Bidassoa, s'avance rapidement jusqu'à Saint-Jean-de-Luz, pille la cité, qui valait le pillage alors, et la brûle.

Nous avons donc l'âge des maisons basques si curieuses que nous allons y voir; elles furent reconstruites dans la seconde moitié du xvi* siècle. De la même époque est le « château de Louis XIV », bâti vraisemblablement sous Henri IIL

Saint-Jean-de-Luz dessine sur la mèr un arc dont les deux pointes sont occupées au nord par les rochers de Sainte-Barbe, où Ton distingue les ruines d'un fort , au sud par une jetée rustique et colossale et par la vieille tour ronde de Socoa. La ville est construite sur une dune, dont la Nivelle — petite Nive — baigne le pied d'un côté, tandis que de l'autre la mer le ronge profondément. Sur le bord opposé de la Nivelle est assis le petit Saint-Jean, — Ciboure, — au-dessous de la colline de Bordagain, qui porte une vieille église et des villas. Leurs ombrages font envie lorsqu'on s'avance sur cette plage nue, immense fer à cheval, au sable uni, d'une blancheur éclatante, qui brûle les yeux. La mer, a^u grand soleil, étincelle comme la grève ; de longs sillages d'argent courent sur les lames, et des éclairs jaillissent de la courbure

du flot. Ce rivage est plus méridional encore que celui de Biarritz; il est d'une forme régulière; le tableau est bien plus large, et ce vieux cadre a du charme. — A gauche, ce fortin rond et trapu qui, pourtant, est d'une élégance rare avec ses créneaux, dont les

dents saillissent au-dessus de jolies consolesdc granit travaillé;— droite, deux vieux phares, ronds aussi, ressemblant à deux grands moulins sans ailes.

Si vous vous retournez alors, vous n'apercevez qu'un amphi-

théâtre planté de vignes, de maïs ou de bouquets de bois, parsemé d'habitations , naturellement blanches , puisque ce sont des maisons basques. Quant à la ville, vous ne la verrez point, ensevelie comme elle est entre ces hauteurs et la dune. Il faut revenir sur vos pas pour aller la chercher; vous joindrez et remonterez la Nivelle, en suivant un quai. Les guides ont pu vous dire que la Maison de V Infante ou maison Joanoënia était située à Fangle de ce quai précisément; vous cheminez, songeant au roman de cette pauvre Marie-Thérèse , qui commença dans ce logis d'emprunt. Il ne fit que s'allumer et s'éteindre, placé entre deux autres romans qui ont laissé des traces bien plus brillantes, — celm de Marie de Mancini et celui de Louise de La Vallière. La fidélité de Louis XIV devait durer tout juste un an.

On se figure l'émotion d'orgueil et de tendresse qui, le 6 juin 1660, devait agiter la jeune reine avant la cérémonie solennelle du mariage. Reine, elle l'était déjà. Le 2 juin, ce mariage avait été célébré par procuration à Fontarabie. Don Louis de Haro, ministre d'Espagne, avait épousé l'Infante au nom du roi de France, en présence de l'évêque de Fréjus, l'Italien Ondedei, « témoin » de son souverain. Ce jour-là, Louis XIV, qui essayait loyalement d'être amoureux pour tout de bon, passa furtivement la Bidassoa et fit dans l'assistance princière une irruption tout à fait romanesque, à la mode du temps. Mazarin était dans la confidence du projet de son jeune maitre ; il s'approche de Philippe IV et de la nouvelle reine, et, avec son fin et caressant sourire d'Italie, leur dit qu'un cavalier inconnu est à la porte et demande qu'on veuille bien lui ouvrir. Et la porte s'entre-bâilla seulement, et le prince incognito parut. Il était plus grand que Mazarin et que Lionne, l'autre négociateur de la paix et du mariage; la jeune reine le vit et put constater qu'il ressemblait aux portraits qu'on lui avait donnés de ce brillant époux. On ne l'avait point trompée; elle devint toute rouge. Le Roi d'Espagne, Philippe IV, se prit à rire et dit en espagnol : J'ai un beau gendre I

Le Roi, aussi, avait vu son épousée. Elle n'était pas mise à son avantage en ce grand jour. On l'avait affublée d'une robe en épaisse soie blanche brodée en même couleur, car l'argent» à cette époque, était défendu en Espagne ; — elle était coiffée « d'une manière de bonnet blanc plus propre à la défigurer qu'à lui donner de l'ornement ». On l'avait couverte de pierreries. Dans cet habit raide, ruisselant de perles et de rubis, elle ressemblait à ces vierges habillées qui se voient dans les églises d'Espagne. M"** de Motteville, qui a décrit cette première cérémonie de Fontarabie, regrette surtout le bonnet, qui cachait « les beaux cheveux » de l'Infante. Elle assure que ces cheveux étaient d'un blond argenté ; mais les Mémoires de la grande Mademoiselle la contredisent, et nous apprendraient, si nous ne le savions point, qu'ils étaient seulement d'un blond fade.

Marie-Thérèse était franchement laide , avec de grosses joues d'une blancheur maladive, des lèvres assez fraîches mais épaisses , des yeux bleus sans rayons , la taille toute petite et mal prise, la démarche lourde et embarrassée. Ce qui aurait dû racheter tout cela, aux yeux de Louis XIV, si l'amour se fondait jamais sur le devoir et la reconnaissance, c'est qu'elle l'aimait. De tout temps elle l'avait aimé; encore enfant, elle demeurait en extase devant ses portraits ; elle était persuadée qu'étant la première princesse de la terre, elle ne devait épouser que le premier roi du monde. Sa mère, fille de notre Louis XIII, la confirmait dans des espérances si exclusives, et lui disait que si elle se rendait la justice que se devait une Infante, elle porterait ou la couronne de France ou le voile. Il faut avouer que l'alternative était sévère, et qu'il lui était bien permis de préférer la couronne.

A cette heure, elle était donc arrivée à l'accomplissement de vœux si longs et si beaux. Est-ce que vous ne la voyez pas dans cette maison de Saint-Jean-de-Luz attendant la dernière formalité ( jui va la conduire dans celle que là-bas occupent la Reine-mère,

Anne d'Autriche, et le jeune roi, et qui devait s'appeler désormais la maison de Louis XIV? Peut-être rêve-t-elle à cette rivale qui, bientôt, lui sera présentée dans sa nouvelle cour; elle ne peut méconnaître que son mariage a été traversé par cet amour du Roi, encore plus que par la guerre, puisque les deux gouvernements et les deux nations espagnole et française voulaient également la paix. On lui a tout dit : elle sait que dans un séjour à Lyon, l'année précédente, le Roi ne sortait point du logis de « Monsieur le Cardinal »; qu'il causait tout le jour, et le plus souvent en tête à tète, avec M"* de Mancini, qu'il faisait la « collation » avec Marie et ses sœurs Hortense et Marie-Anne; que le

soir, par les beaux temps, il les promenait en carrosse, s'amusant d'abord à leur servir de cocher, mais ne tardant point à se mettre dans le carrosse avec les promeneuses. Elle sait qu'un jour, dans un des jardins royaux, marchant à côté de cette Marie, sous une allée d'arbres, il avait voulu lui prendre la main, et que son mouvement ayant été trop vif, il avait eu la mauvaise grâce de heurter du pommeau de son épée cette main si chère. Alors, tirant brusquement du fourreau l' épée brutale, il l'avait jetée au

loin « avec une colère toute charmante, et d'un geste qu'aucune parole ne saurait exprimer ». Elle savait tout cela, la Reine toute neuve, et par-dessus tant de sujets de jalousie et d'alarme, elle savait encore qu'il n'avait tenu qu'à une Mancini d'occuper sa place, et d'être reine au lieu d'elle.

Mais enfin, c'est elle qui l'était, et si quelque amertume restait au fond de son triomphe disputé, à une si grande princesse, par une intrigante venue de rien, si elle gardait aussi quelque source d'alarme au fond du cœur, à la pensée que le Roi la reverrait, cette Mancini qu'on disait sorcière, elle pouvait bien jouir du présent. Vous la voyez donc dans la maison basque, la « maison de l'Infante ». Peut-être tient-elle ouvert devant elle le « grand coffre en bois de Calembourg garni d'or » que le Roi lui a envoyé, et qui contenait tant de merveilles. « Il y avait tout ce que l'on peut imaginer de bijoux d'or et de diamants, comme des montres , des heures, des gants, des miroirs, boîtes à mouches, à mettre des pastilles, petits flacons de toutes sortes, d'étuis à mettre des ciseaux, de petits tableaux de miniature à mettre dans un lit, des

croix, des chapelets, des bagues, des bracelets un petit

coffre oùétaientdes perles, des pendants d'oreilles, desdiamants, et une boîte pour les pierreries de la couronney car elles ne sortent point du royaume »

Depuis que l'épousée était en terre de France, à Saint-Jean-de- Luz, la c( boite » avait reçu son précieux et glorieux contenu; elle avait été remplie, et Marie-Thérèse venait d'y puiser le dernier ornement de sa parure de mariée royale. — Elle en était maintenant décorée de ces fameux « joyaux de la première couronne du monde ». — C'est en ce moment-là, en ce suprême épanouissement de l'orgueil, que nous allons surprendre dans la vieille maison l'ombre de l'heureuse Infante, qui fut une si triste reine.

Mais quoi ! Tout d'abord quelle déception! la maison est neuve. Du moins elle le paraît sous son revêtement tout frais de pierres blanches et de briques. C'est une construction à peu près carrée,

qui, sur la façade regardant la Nivelle, montre des galeries à jour. L'entrée est sur l'autre façade qui regarde une petite place plantée d'arbres, où se tient un marché et dont la maison de Louis XI V occupe l'extrémité opposée, du côté du nord. Au-dessus de la porte se voit une plaque de marbre avec cette inscription :

U Infante je reçus Van mil six cent soixante. On m'appela depuis le château de l Infante.

En ce «f chasteau «j'entre par une allée malpropre. Les guides m'ont averti « que la maison était ouverte à tout venant». C'est de l'hyperbole. L'allée, oui; la maison, point. A gauche, par l'entrebâillement d'une porte basse , mais assez large, je distingue je ne sais quels objets luisants. Seraient-ce d'anciennes dorures aux murailles ? Je crois plutôt que ce sont des casseroles. Je pousse l'un des vantaux. Je ne me trompais point ; c'est bien une cuisine, et voilà toute la batterie. La cuisinière s'avance d'un air méfiant et dolent, comme une pauvre créature sans défense, qui croit que j'en veux à ses chaudrons et va essayer de me désarmer par la prière. Quant à moi, je lui expose en riant l'objet de mon désir, qui est tout simplement de visiter la maison. La maritorne est ronde comme une tour, et la tour s'agite : Visiter la maison ! ditelle. Ça ne se peut plus. Elle est achetée ! — Eh bien, bonne femme, que l'acheteur se rassure ; je ne viens point pour une surenchère. — Oui, mais monsieur a défendu qu'on laissât entrer personne. Il faudrait lui écrire. — Fort bien. Où est-il, monsieur ? — Il doit être à Paris. — Je vous remercie, ma bonne ; vous direz à votre maître qu'on n'achète pas des maisons historiques pour soi tout seul. C'est le comble de l'égoïsme. Qui est monsieur ? — Cest monsieur ! — Vous parlez d'or, ma mie. Vous direz aussi à votre maître qu'il fera bien de lire Proudhon. Connaissez-vous Proudhon? — Pas du tout. — C'était un homme qui aimait à faire des sentences, et qui a dit : La propriété c'est le vol! Cette

appréciation est évidemment exagérée quand il s'agit d'une propriété ordinaire, mais quand c'est la «maison de l'Infante b... Enfin, je me comprends. Vous, par exemple, vous ne me comprenez pas le moins du monde... C'est ce qui fait la différence. Bonsoir.

Et me voilà hors la cuisine. Je me hasarde vers l'escalier. La maritorne m'avait suivi et se met à pousser des cris de volaille, croyant que j'allais violer la consigne. C'eût été dommage! Cette consigne est si juste et si sensée ! . . . Au tympan de cet escalier, je crois voir peintes les armes de France ; — c'est tout ce que j'ai vu du c( chasteau de l'Infante ». Un habitant de la ville m'assure qu'il ne contient rien autre chose, si ce n'est pourtant des fresques, mais modernes, exécutées apparemment, sur le désir d'un propriétaire antérieur, aussi jaloux d'honorer son logis, fût-ce par une petite fraude, aux yeux des visiteurs, que celui-ci est soucieux de le tenir fermé.

Ce château n'est pas heureusement la seule demeure historique à Saint-Jean-de-Luz ; on sait qu'il y a la « maison de Louis XIV ». Je traverse la place; j'espère cette fois être plus heureux. Je m'arrête devant un petit mais curieux édifice construit sous Henri II ou ses fils. Cependant le style étant toujours en retard dans les provinces reculées, et la détermination des époques devenant, pour cette raison-là et pour d'autres, assez difficile, on peut supposer que ce joli « hostel » date seulement de Henri IV. — Il a été construit peut-être par un riche armateur basque qui avait voyagé et connaissait les modèles ; on l'appelle aussi la « maison Lohobiague ». La construction , très simple mais très élégante, et d'assez grand air, est flanquée de deux ravissantes tourelles en encorbellement. Je pénètre sous la voût« d'une grande porte cintrée, je vois un superbe escalier volant en chêne d'une légèreté, d'une hardiesse étonnante, et cela me met en goût. A qui m' adresser pour obtenir la permission de visiter cette maison ? On m'a fait voir la boutique qui en occupe le rez-

de-chaussée, et j'y entre, sans m'arrêter à considérer que ce nid de royales amours est déshonoré à cette heure par une boutique. Une femme assise derrière un comptoir se lève.

Elle est encore assez jeune, brune comme la nuit, maigre, très nerveuse. Cependant elle a le costume basque, et ce petit mouchoir rouge planté derrière la tête, en équilibre sur le chignon, ne sera jamais une coiffure menaçante. Provocante, à la bonne heure. Tout en exposant l'objet de ma démarche, je regarde autour de moi. C'est une Babel que cette boutique : des bonbons, des jouets, des rubans, des chapelets, des pipes, des journaux, des images ; — diableries, bergeries, sucreries mêlées. — La voix de la marchande n'est pas engageante : — Monsieur, sous aucun prétexte on ne visite la maison. — Aucun prétexte, aucun ! La peste ! c'était dur ! — C'est peut-être, dis-je d'un air insinuant, qu'il n'y a rien à visiter ? — Il y a la chambre de Louis XIV. — Et de quoi se compose cette chambre ? — D'un lit et de plusieurs fauteuils anciens. — Anciens ? mais alors?... — Alors, on n'entre pas ! répond cette femme ironique et inflexible. — Je hausse les épaules et je sors. J'ai manqué de courtoisie. Dame! on peut en avoir une bonne réserve; mais on n'en a pas toute une provision.

La chambre de Louis XIV ! Le lit du roi ! Ce n'est peut-être qu'un assemblage de vieilleries banales ; ce n'est peut-être rien qu'une fausse relique. Mais avouez que la mention en est imposante et attrayante ! Un bourgeois de la ville vient à passer. Je Vaborde, je l'interroge sur les motifs de cette étrange interdiction opposée aux visiteurs. Il me répond que la propriétaire de la maison Lohobiague est récemment morte dans cette chambre. Il me regarde, effaré, quand je lui réplique à mon tour : Monsieur, on ne meurt pas dans la chambre de Louis XIV; — et il me plante là. Moi, je me souviens du récit de M""* de Motteville et de ce qui arriva dans cette chambre.

« Leurs Majestés et Monsieur soupèrent en public, sans plus de cérémonie qu'à l'ordinaire, et le Roi, aussitôt, demanda à se cou-

cher. La Reine dit à la Reine sa tante (Anne d'Autriche), avec des larmes aux yeux : Es muy temprano [c'est trop tôt, qui fut, depuis qu'elle fût arrivée, le seul moment de chagrin qu'on lui vit et que sa modestie la força de sentir. Mais enfin, comme on lui dit que le Roi était déshabillé, elle s'assit à la ruelle du lit, sur deux carreaux, pour en faire autant... Elle se déshabilla sans faire nulle façon, et comme on lui eût dit que le Roi l'attendait, elle prononça les mêmes paroles : Presto, presto que el Rey m'espéra (vite, vite, le Roi m'attend). Après une obéissance si ponctuelle, qu'on pouvait déjà soupçonner être mêlée de passion, tous deux se couchèrent, avec la bénédiction de la Reine, leur mère commune. »

Mais, enfin, il n'est pas permis de la voir, cette chambre où l'amoureuse et naïve enfant s'endormit dans la sécurité de son bonheur ; pas plus que l'autre chambre de l'autre « chasteau», où elle berça tant et de si belles espérances. Voilà comme on entend dans la ville les satisfactions à donnera la curiosité des voyageurs. Ah ! si j'étais maire de Saînt-Jean-de-Luz , comme je saurais bien combattre les capricea de ces propriétaires ombrageux ! Seulement, je ne suis pas maire.

Simple visiteur éconduit, je tourne autour de cette maison de Louis XIV. Elle s'ouvre au nord sur la place du marché, comme je l'ai déjà dit, — au midi sur la place d'armes, et de ce côté présente deux autres tourelles sans caractère, surmontant de lourdes arcades espagnoles. Sous ces voûtes sombres est le Café SUISSE^ rempli d'officiers de différentes armes : il y a garnison à Saint- Jean-de-Luz. Mélancolique et irrité, je rejoins le marché; je m'engage dans une longue et large rue qui monte vers l'est, j'arrive à la place de l'église. — Là, du moins, une compensation m'attend ; je m'arrête, charmé, devant la plus vaste et la plus pure des constructions basques qu'il m'ait encore été donné de voir dans ce coin dos Pyrénées.

L'édifice a la forme générale d'un chalet, mais il est bien supérieur aux chalets suisses par l'originalité et l'allure ; il a trois

saint-;ean-de-i,uz.

corps de logis, chacun à trois étages, tous trois surplombant ; du haut en bas, il est orné de ces grands colombages peints on vert qui le rayent verticalement et lui donnent cet aspect unique de

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H(l LES PYRÉNÉES.

gaieté pittoresque , Fun des amusements principaux que rencontrent les yeux dans toute YEuskarie. Il est probable que cette maison fut une de celles qui échappèrent miraculeusement à r incendie allumé en 1558 par les mauvais voisins d'Espagne. Des boutiques en occupent le rez-de-chaussée; de Tune d'elles je vois sortir, droite et fièrement campée, une grande fille basque de vingt ans. Elle est blonde, très blonde même, de ce vrai blond d'argent que le zèle de M"* de Motteville a voulu prêter à Flnfante Marie-Thérèse, qui ne l'avait point; elle a des yeux et des sourcils noirs, le teint naturellement bistré ; le hâle de la mer et les grands soleils ont imprimé une couleur plus chaude à ce charmant visage aux traits fins et mobiles. Ce bistre, c'est presque de l'or. Et quelle tournure ! Elle porte haut, la fille ! elle a raison, car elle appartient à la variété la plus rare de sa race — et la plus belle.

L'élise, qui fait face à la maison aux trois corps de logis, est dédiée à saint Jean-Baptiste. Le patron de Saint-Jean-de-Luz est un précurseur; c'est pourquoi on a toujours vu ses paroissiens en avant, montrant le chemin aux marins des autres ports, dans leurs entreprises de mer. La façade méridionale de l'édifice, et les deux portes très fouillées qui s'ouvrent de ce côté, appartiennent au xm* siècle; mais des remaniements considérables ont été apportés dans tous les temps à la construction primitive. Dans les diverses parties du monument, on ne reconnaît plus que deci, delà, quelques fenêtres ogivales; les autres sont d'une époque postérieure, et plusieurs même presque modernes. L'entrée est sous un porche très sombre, et l'on se demande qui peut bien avoir eu la pensée de reléguer là quelques peintures anciennes, par exemple un tableau à légende du Jugement dernier. Ce fut sans doute un des curés de la paroisse qui n'aimait point l'art primitif, ou qui voulait épargner à ses ouailles les épouvantes que cause toujours un sujet si redoutable. Un autre tableau de Restout, présent de Monsieur frère du roi à l'occasion du mariage de

son Auguste ainé^ décore une des chapelles. Ces peintures ne sont point la curiosité de l'édifice, et les détails de son architecture même n'en font pas le caractère. Ce qui frappe surtout le visiteur, c est la disposition intérieure ; pour la première fois, nous voyons une église basque.

Des galeries à deux étages T encadrent sur trois côtés , le quatrième étant occupé par le chœur. C'est là que les hommes vont prendre place, commodément, se prélassant sur les sièges qui garnissent sur deux rangs ces tribunes peu profondes. Le pavé de la nef est réservé aux femmes. A celles-ci, la piété est plus rude. Point de chaises ; un simple carreau de drap noir, brodé d'une croix blanche, posé sur la dalle ; c'est là qu'elles s'agenouillent aux moments solennels de l'office, se tenant debout dans les autres. Les fils d'Adam regardent d'en haut les filles d'Eve; c'est en bas qu'est la source du péché, mais ce sont eux qui aident à le commettre. Il y a dans les usages basques plusieurs traces de cette infériorité religieuse et morale delà femme. Signes certains de l'antiquité de la race. Ce matin d'août, par lequel nous sommes entrés dans l'église, était radieux ; l'éclat du soleil au dehors rendait sous ce porche les ténèbres plus épaisses ; en face, au maître-autel, les cierges étaient allumés pour une cérémonie funèbre. Dans la nef, une lumière grise glissait à peine, et dans cette pénombre que les reflets de ces hauts lumignons tremblants piquaient çà et là de pointes de feu, se dessinaient des ombres noires et rigides. C'étaient les femmes agenouillées sous leurs capuces de deuil.

Les tribunes étaient pleines d'hommes qui s'agitaient, se levaient, se penchaient au bord de ces balustres de vieux bois sans cessegémissant; d'autres montaient l'escalier conduisant aux galeries. Sous leurs pieds, les marches vermoulues craquaient; le prêtre officiant se retourna par un mouvement d'impatience. Voilà le défaut de ces églises basques : le décor y est étrange et curieux ; Tombre répandue y est mystique à souhait ; mais point de silence.

8? LES PYRÊXÉES.

En quittant le sanctuaire dédié à Jean-Baptiste , je retrouve encore un souvenir du mariage de Louis XIV. La porte par laquelle les fiancés royaux y entrèrent a été murée. C'est Tune des deux portes qui regardaient le nord ; ce côté septentrional s'est ainsi trouvé borgne, et c*est depuis ce temps que la façade du sud est devenue la principale. Une boutique de menuisier s'adosse maintenant à cette ouverture, condamnée par une flatterie vraiment raffinée des magistrats municipaux de la ville : là où le Roi est passé, nul ne passera plus. Saint-Jean-de-Luz se croyait après cela invinciblement logé dans la faveur royale, et neuf ans après, déchanta.

Un édit de 1669, sur la levée des matelots pour le service de la flotte, y souleva une rébellion ; mais il fallut bien se soumettre, et les marins de Saint-Jean-de-Luz furent si bien décimés par quatre guerres maritimes, qu' au commencement du xvin* siècle, le nombre des pécheurs au long cours avait diminué des trois quarts : Saint-Jean armait vingt navires au lieu de quatre-vingts, La France, par le traité d'Utrecht, avait perdu Terre- Xeuve ; ce fut un coup funeste. Où était le temps de Louis XIII, pèn? de cet ingrat Louis XIV ? Les Anglais alors bloquaient Tile de Rhé ; Buckingham menait des troupes de débarquement au secours des protestants de France. Saint-Jean-de-Luz arme, en quelques jours, quinze pinasses de guerre et vingt-six navires en flûte* chargés de vivres, pour secourir et approvisionner les armées du roi- Moins de cent ans après, c'en était fait de cette piWîiporitè si tîère. Et, conune si ce n était pas assez de tant do jvrios et de mécomptes, de la méchanceté du sort et de Finjusluv des v^Hlven^oments. la mer se mit de la partie, bouleversa b i\ulo ol c\Mnmonvi^ de dévorer le ri\"age.

l'est \ors oo beau ri\^ge que je remonte par Tune des rues de b \umUo vilK\ pn^squo toutes parallèles, et courant, perpendicubiivment ;\ la jrivxo, entre deux rangées de maisons basques du petit uuh1oU\ —des maisonnettes, si Ton veut, mais bien pittores-

ques. Ces rues ne sont pas étroites, et ne paraissent quelquefois sombres qu'en opposition à Tintensité de lumière qui éclate à leur extrémité : c'est le miroir de Teau, c'est le sable blanc de cette grève immense, c'est le soleil de midi qui allume cette réverbération violente, — cuisante aussi. La plage est parsemée de tentes qui se déplacent aisément devant la course du flot, et qui servent d'abris aux baigneurs. Sous la plus vaste, qui appartient à l'établissement de bains, unetroupe nombreuse de femmes en toilettes légères est assise, et des enfants jouent dans le sable aux pieds (les mamans. Le tableau est agréable, et c'est une chose amusante à observer que le sentiment d'aise et de plaisir éprouvé par tout ce monde sous les plis de cette heureuse toile protectrice, au milieu de cette terrible grève toute nue.

Ici, point d'ombre que celle qu'on se procure par l'industrie. Quanta moi, en dépit de mon parasol, je me sens rôtir tout vif. En arrière de l'établissement, un singulier petit kiosque s'élève, avec des airs chinois à l'extérieur, au dedans tout tendu d'indienne à fleurs, comme le boudoir d'une galante ; on y débite des boissons à la glace. Que Dieu bénisse la jeune négociante qui a eu l'idée de ce commerce charitable; — car c'est une femme, même une Espagnole , et elle est jeune. De plus , elle est brune comme certaines terres cuites ; ce qui n'est pas étonnant, si de tels soleils l'ont souvent caressée. Elle me dit — en espagnol — et je ne la comprends qu'au mouvement de ses grosses lèvres fraîches — qu'il n'a jamais fait si chaud qu'aujourd'hui. Je le sens, mais je ne voudrais pas m'en plaindre. La chaleur c'est l'excès du bien, c'est la surabondance de la vie. De grandes nappes d'argent ruissellent dans l'air, des étincelles se dégagent partout du sable. Au milieu de cet éblouissement universel, je distingue à peine au faîte de la falaise les ruines du fort de Sainte- Barbe, noyées dans une vapeur de feu. Au pied de ces hauteurs, sont les restes du premier établissement de bains que celui-ci a remplacé: ausecond plan, le Casino. C'est un grand bâtiment sans style, apparemment

LE* PÏRE-NEEp.

parce que rarchitecle y a dépensé un peu de tous les styles : cette cao.:.phonie e>l ïuppr.rtable. Un deuxième Casino a été ouvert Taa pa->7^ â Saînt-Jean-de-Luz; l'enlreprise en est Taussenient a:tribuée au rer-tauraleur Brébant.

Il faut }H>ui-tai)l luen que je m' an-ache à mon indienne fleurie, « num siivp glacô, et à mon Es|>airnole qui voudrait, à nouveau, ivinplîr mon veriv. Elle me dit à oe ^ujet en son baragouin, qui doit siujïulièivuu'nt déliJïuivr la noble langue de Castille, des choses

très engageantes qui n'amollissent point mon courage. Je me remets en marche, je suis le quai qui court au-dessus de la grève, je passe au pied du Casino neuf, de plusieurs hôtelleries, de quelques villas bigarrement accolées aux dernières maisons rustiques qui, bientôt, auront disparu. La marée est basse, et, vraiment, je reconnais l'exactitude des plaintes qui s'élèvent depuis un siècle et demi dans Saint-Jean ; la mer donne l'assaut à cette jolie rade. La mer est entrée par une brèche de sa façon, dans cette conquête qu'elle convoitait, l'insatiable ! Là-bas, à l'entrée de la baie, a dû se dresser un barrage naturel, qui brisait l'effort des lames; c^s furieuses auront pris leur revanche et l'auront enlevé. Je m'avance jusqu'à l'extrémité des quais, et m'aventure sur la grande jetée qui s'avance à l'ouest. Là, je rencontre un douanier dans sa guérite ; il me raconte la légende ; il l'a reçue toute vive encore de son père, témoin de la terrible tempête de 1822, qui dura plus d'une semaine, qui emporta toutes les digues opposées depuis un siècle à la méchanceté du flot. Il parait que la mer, véritablement rejetée hors de son lit, détruisit plusieurs maisons du quai et même de courtes rues adjacentes, situées entre la grève et la Nivelle. Et cependant, ces travaux, déjà vieux et repris par les ingénieurs modernes, étaient « ce qu'il y a de mieux ». — C'est mon douanier qui parle. — Les premiers ouvrages étaient de Vauban.

Il connaît le nom de Vauban, ce brave homme. Il connaît même le nom de l'ingénieur militaire qui édifia ce joli fortin de Socoa, qui termine ici la vue; et il a cette supériorité sur moi qui ne le connaissais pas. Le fortin porte huit canons; le douanier en est assez fier ! Je l'écoute; ce qu'il dit a une saveur de vieille crânerie française qui m'amuse. D'ailleurs, mes yeux sont occupés, tandis qu'il parle : à mes pieds est l'embouchure de la Nivelle, et cette tranquille bourgade maritime de Ciboure tapie dans le flanc du Bordagain. Quelques bateaux de pêche sont à Tancre dans la rivière. La colline ombreuse que je regarde

tranche par sa verdure épaisse sur le prodigieux ensoleille* ment de tout le reste du tableau.

Voilà le coin béni de Saint-Jean-de-Luz. D'abord, Ciboureest abrité, par la hauteur même, des grandes rafales de l'ouest et des grands coups de mer. Et puis il a la double vue enchanteresse, sur les monts lointains et sur le flot.

Je remarque en passant qu'il y aurait enco.re des retraites pour les philosophes. Seulement, il n'y a plus de philosophes pour se confiner dans ces paradis.

La route de Saint-Jean-de-Luz à Hendaye, dernière bourgade française sur la frontière espagnole, vaut la peine qu'on la fasse à pied. D'abord, on a le plaisir d'une petite ascension, — ce qui prépare toujours à l'escalade des pics. Il s'zigit de gravir cette jolie colline ombreuse de Bordagain. La récompense est immédiate, car on a devant les yeux l'étendue de la mer; — plus près, les falaises de Socoa, faites de roches bleuâtres, disposées en lames verticales, que le flot ne peut entamer. D'énormes jets d'écume blanche battent cette muraille sombre ; à la basse marée, ce sont les schistes eux-mêmes, encore humides, qui reluisent au soleil. La jetée de Socoa et le fort aux huit canons se détachent

au-dessous du coteau. La vieille église en couronne le faite , elle est en ruines; une ancienne tour à signaux s'écroule pierre à pierre. Sous le porche de l'église, je rencontre une étrange fillette. Elle est d'une maigreur invraisemblable, coiffée d'un buisson de cheveux crépus, et donne l'idée d'une quenouille garnie de laine noire ; mais deux yeux brûlants percent cette toison, qui se rabat jusque sur son visage, et la couleur olivâtre de ses joues dépasse de bien loin les teintes brunes des filles du pays. Sûrement, c'est une cascarote.

Les récits de mon douanier, sur le môle de Saint-Jean, me reviennent à la mémoire. Une troupe de bohémiens se serait établie, il y a quelque cinquante ans, à Ciboure, d'où l'aversion des habitants ne les a point chassés. C'est un exemple encore unique de tolérance; c'est aussi une marque de sagesse : il vaut mieux tenir l'ennemi chez soi, que de l'écarter, pour le retrouver ensuite affamé et désespéré au coin du bois. Ces bandes de bohémiens sont l'unique danger du haut pays basque ; dans la Soûle, vers Mauléon, au fond des grandes ravines tapissées de halliers qui bordent les routes, on voit quelquefois briller des feux qui ne disent rien de bon au voyageur isolé. Cependant il n'y a point de crimes ; mais il y a la peur, et le désagrément de la rencontre.

Sous ce couvert de feuilles , dans la combe profonde, les bohémiens font tout simplement leur maigre cuisine; les vieilles femmes, accroupies auprès de leurs marmites, ont des museaux de sorcières; les enfants, plus d'à moitié nus, qui dansent dans les reflets de la flamme, des airs amusants de diablotins. Quant aux hommes, ils sont athlétiques, et l'on n'a jamais vu un bohémien sans bâton.

De quoi vivent, en terre civilisée, ces fils sauvages de la nature? (Test là qu'est le mystère ! Et que voulez-vous que les gendarmes leur disent ? Ils ont des papiers — qu'ils ne savent pas lire — mais des papiers enfin. On ne saurait leur disputer l'herbe, les racines et l'eau, l'air et l'espace ; mais le soupçon de l'éternelle

rapine pèse sur ces misérables. Si une poule disparaît au poulailler dans une ferme, c'est le bohémien qui l'a prise. On accuse le bohémien, plutôt que le renard. Repoussés, haïs, méprisés, ces pauvres gens vont à travers tes solitudes, les forêts et la lande, trainant leur campement pittoresque, et s'ils le dressent quelque part, l'alarme se met dans le canton.

Eux-mêmes voudraient-ils fixer leur demeure? Il parait que ""i. puisqu'ils se sont implantés à Ciboure, et qu'on les y voit ''Outnis désormais à la règle commune, travaillant aux métiers et pisnant leur vie. Il n'y a que la charrue et la mer (|ui fasse peur au mrarot. La liberté des flots n'est pas entière ; on est enfermé <iansla barque, c'est une prison flottante. Quant à cultiver un

champ , quant à s'attacher à la glèbe, le bohémien n'y consentira jamais. Dans le peu d'idées que contient sa cervelle primitive, et qui sont des idées très vieilles, la bêche est un instrument de servitude. Volontiers, il sera pâtre. La fillette que je rencontre sous le porche de l'église branlante de Bordagain, surveille de loin, et avec l'indifférence vraiment caractéristique de sa race à la propriété d'autrui, deux chèvres qui broutent effrontément la haie d'un jardin. Je lui parle, elle me répond en basque ; je mets dans ma main une pièce blanche, elle présente la sienne ouverte ; mais ses yeux ne quittent point la poche de mon habit, d'où sort le coin d'un mouchoir à bordure rouge.

Ces deux escarboucles luisent d'un feu si éloquent que je tire le mouchoir; cette fois, elle joint ses mains au bout de ses longs bras en fuseau. Elle a treize ans peut-être, et jamais la pauvre créature n'a rien vu qui lui causât un si furieux appétit que cette bande rouge. Je lui donne l'objet de son envie; elle sourit et me montre deux belles rangées de perles tranchantes, qu'une Parisienne paierait bien cher, si les dents s'achetaient comme les cheveux ; puis tout à coup, prise de honte, elle ramasse une houssine qu'elle a laissé tomber à terre, rejoint ses chèvres, et se met à les frapper de toute sa force, pour les faire courir devant elle. Ah ! le présent que leur maîtresse vient de recevoir vaut à ces malheureuses bêtes une belle volée !

Je redescends vers Ciboure, et me rends tout droit à la maison de la Douane. Ce n'est pas pour y déclarer une marchandise prohibée ; ce n'est plus pour les douaniers, c'est pour les moines. Cette caserne, c'est l'ancien couvent des Récollets ; on y trouve quelques débris peu attachants, sauf une délicieuse fontaine de style Renaissance, bien qu'elle porte, inscrite, une date postérieure. Des herbes et des mousses ont envahi la vasque , et des branchages légers sortent de la fissure des pierres et du couronnement. Elle décorait une cour extérieure entourée des débris du cloitre.

Je m'achemine, après cette courte visite, vers la route que tra-

verse la voie ferrée : c'est toujours la route d'Espagne. A gauche, à deux kilomètres environ, Urrugne se dessine en silhouette, sur une hauteur. Une masse curieuse de bâtiments m'apparaît, solidement assise à quelques centaines do pas en avant de la bourgade,

dans le vallon. C'est le château d'Urtubie, autrefois résidence de seigneurs assez puissants, puisqu'ils menèrent une longue querelle àmain armée contre ceux de 8aint-Pée, leurs rivaux. Il s'agissait de la possession d'une chaîne, celle de bailli du Labourd. Bailli d'épée. Les deux factions se paraient de noms étranges : les» ventres blancB M, les « ventres rouges », les Sabelchourri, les Sabelgorri —

noms tirés apparemment de la couleur de leurs habits de guerre.

Louis XI vint à Urtubie, dans le même temps qu'à Saint-Jeande-Luz. Il y eut même une entrevue avec le roi d'Aragon , mécontent et déconfit , parce que son cousin de France avait méchamment occis ou jeté dans ses prisons les sires d' Alberet, et les puissants seigneurs d'Armagnac ses alliés — surtout parce que , grâce à cette exécution féroce , le roi de France mettait décidément le pied sur ce midi pyrénéen, qu'Aragon avait toujours regardé comme sa terre.

Aussi ce ne fut point la paix qui sortit de l'entrevue d'Urtubie. Le roi espagnol sema la révolte, non loin de là, dans le Roussillon, qu'il fallut reconquérir.

Maintenant le château garde encore quelques anciennes parties debout, pour témoigner de sa puissance. Sur la façade du midi se dessine une légère tourelle à encorbellement. Deux autres tourelles flanquent la porte d'entrée; mais on oublie bientôt ces restes intéressants pour le paysage qui les encadre. D'abord, un parc superbe, puis des métairies et des bois ; au fond, la Rhune et les Trois-Couronnes fermant le tableau; des ombragés séculaires, une fraîcheur délicieuse, un riche domaine où l'on voudrait vivre — n'en fût-on pas le maître. — Si on l'était pourtant, le charme du lieu n'en serait point gâté; nous ne vivons pas en un temps où de bons revenus incommodent le Sage.

Sur le monticule, Urrugne montre son église, dont la grosse tour en façade nous attire. Pas un voyageur qui n'ait commencé par là sa visite de la bourgade, et qui n'ait reçu, d'abord en souriant, la leçon religieuse et philosophique que porte l'inscription de l'horloge. Ce cadran marque les heures et nous dit ce qu elles nous coûtent en s'envolant :

Vulnerant omneSy Ultima necat,

« Toutes elles nous blessent, la dernière nous tue. »

C'est une vérité déplaisante. Le sourire s'éteint sur des lèvres qui rayaient dessiné trop vite. Le premier mouvement de nos âmes françaises contre ces avertissements-là est une bravade; et puis on songe. Oui, toutes les heures que nous avons vécues nous ont blessés, et combien peu ont apporté le baume qui apaise, s'il ne îruérit pas ! Pour une caresse de la fortune, combien de coups de griffe de la destinée ! Les heures, ces méchantes ouvrières du temps, emportent d'abord notre jeunesse, et bientôt après jusqu'à la mémoire vivante des joies que nous avaient données l'amour et les vingt ans ; elles ne nous laissent que la vision tardive et trop claire des mensonges qui ont nourri ces ivresses. Nous ne pouvons plus nous tromper nous-mêmes ; nous n'avons été heureux le plus souvent que par notre propre sottise, et désormais nous le savons. Et pourquoi avons-nous dépensé notre cœur et notre sang à ces folies qui nous semblaient si belles? Pourquoi maintenant déchantons-nous si fort, après avoir si haut chanté ? Pour rien, moins que rien, puisque la dernière de toutes ces heures si vaines accourt et va mettre fin à tout : illusions et amertumes , plaisirs et regrets. Ultima necat.

Qui a fait graver cette inscription sur cette horloge? Le curé du temps où Ion a construit la tour, sans doute. Eh bien! c'était un philosophe et un excellent latiniste ; car cette devise est de la meilleure langue parlée par Horace ; ^ mais c'était un curé désobligeant.

L'église date du xv* siècle ; la nef, terminée par une abside hexagonale, en est assez belle. L'abside est éclairée par d'étroites fenêtres à lancettes que surmonte un oculus, et présente des voûtes largement dessinées, dont les nervures rayonnant au centre sont supportées par de longues colonnes à chapiteaux. Tout cet ensemble est d'une remarquable élégance ; mais la nef eî?t la curiosité de l'édifice : la partie supérieure en est masquée par un plafond de bois, et les côtés garnis des trois étages de tri- Ijunes, qui s'avancent jusqu'à l'ouverture de l'abside. Cette dis-

9'i LES PYRENEES.

position que nous connaissons déjà, et que nous allons retrouver à Hendaye, est exactement celle d'une salle de spectacle ; le chœur figure la scène. Sur les dalles de la nef, se trouvent partout ces carreaux de laine noire bordés de blanc qui servent aux femmes. Là, comme à Saint-Jean-de-Luz, point de cliaiscs. — Nous appelons l'attention sur un de nos dessins qui reproduit un bénitier d'une forme très rare, placé dans l'église.

La partie extérieure du monument est intéressante : d'aboi-d la grosse tour, puis un joli porche, addition postérieure à la construction de deux siècles pour le moins. — En différents endroits de la muraille de l'église, on reconnaît des meurtrières, évidemment percées pour se défendre pendant les guerres de religion. La population se réfugiait dans le sanctuaire, en cas d'alerte; et c'était une forteresse suffisante contre un coup de main. La bourgade, à l'ombre de cette tour, descend sur les flancs du coteau, vers deux ruisseaux qui en contournent le pied, et se réunissent au fond du vallon. Les maisonnettes à

pignon , bâties souvent en planches et en torchis , mais toujours recrépies auprintemps, et repeintes à neuf, semblent glisser sur la pente, au milieu de la verdure; le faîte du monticule est couronné d'un bois, qu'on appelle la Croix des Bouquets, qui vit, en 1793, un engagement assez vif entre les troupes espagnoles et nos bataillons français. La Rhune et la Haya forment encore le fond du tableau.

Le chemin qui d'Urrugne conduit à Hcndaye tourne vers les monts espagnols et n'a plus de perspective sur la mer. On doit se rappeler que nous avons suivi, pour arriver au bourg et au château d'Urtubie, la route d'Espagne qui, un peu plus loin, franchit le chaînon de hautes collines bordant, de ce côté, le bassin de la Bidassoa, pour la traverser à six kilomètres de là, au pont deBéhobie ; nous cheminons entre des coteaux couverts de cultures et le pied boisé de la montagne. Un coude assez brusque nous rapproche de la rivière ; le chemin s'engage dans une coupure profonde, et bientôt, débouchant au-dessus d'Hendaye, nous revoyons la mer, et nous avons devant les yeux le versant occidental du Jayzquibel, dominant la rive gauche de la Bidassoa, en terre d'Espagne, et s' abaissant par degrés, pour former enfinune longue pointe au milieu des flots : c'est le cap du Figuier.

Le village d'Hendaye dessine un carré, dont la base ou le quatrième coté est formé par des habitations de plaisance bordant la rivière ; à droite, une rue courant entre des maisons bourgeoises oudes masures entoiu*ées dejardins; àgauche,Ia rue marchande, qui est le chemin de la grève ; au sommet, une sorte de place que domine l'église. Là, est le jeu de paume ; en face, se dresse un arbre de la liberté : anciennes coutumes, idées nouvelles. L'arbre est mort.

Au fond de la place est une hôtellerie espagnole, fonda Espâ- 'loia; et regardant la campagne et les monts, l'hôtel Imatz, très français, l'un des meilleurs de ce coin des Pyrénées. Nous y arrivons à la nuit close. La table d'hôte est bien garnie ; mais, l'appétit

que donne une longue route une fois apaisé, je me prends à regarder les convives. La composition en est un peu plus que bigarrée : à ma gauche, un prêtre; à la droite de mon compagnon de voyage, assis près de moi , deux hommes qui causent à voix basse. Mon compagnon, tout bas aussi, me dit : Ce sont des joueurs, ils ont une martingale. Et, sur le même ton, je lui réponds : Il n'y a pas qu'eux ! D'ailleurs, tous les joueurs ont une martingale. Ecoutez ! — Mais un monsieur, de l'autre côté de la table, se met à parler tout haut des travaux en cours d'exécution sur la plage d'Hendaye, qui transformeront ce village en un rival heureux de Biarritz ; sa voix couvre ces chuchotements étranges ; il s'adresse de préférence à une vieille dame placée près de lui, et qui a posé un gros sac noir devant son assiette. Elle ne Técoute point et regarde son sac d'un air qui nous fait songer aux beaux yeux qu'avait la fameuse cassette d'Harpagon. Une autre femme la lorgne, — et il faut prendre ce mot au propre, car celle-ci a sur le nez un binocle-d'écaille qui couvre des paupières pendantes et lasses. Elle n'est qu'en son automne encore, — mais un automne terriblement replâtré pour se donner des mines de printemps. Une perruque jaune, un demi-centimètre de blanc et de rouge au visage, un pot de carmin aux lèvres. Elle parle à son voisin; il s'agit de la vieille dame. Parbleu ! l'envie que l'Automne porte à l'Hiver ne me surprend plus. Savez-vous ce que contient le sac noir de la bonne dame Hiver? Dix-huit mille francs. Neuf cents louis gagnés de l'autre côté de la Bidassoa, au petit Casino de Fontarabie, où la mise pourtant est mince. Un minimum de quarante sous. Jeu de famille.

Le monsieur qui occupe le haut bout de la table continue d'énumérer les bienfaits que la construction d'un véritable établissement de bains va répandre sur le pays. Il en est. Il pourrait bien même n'en être jamais sorti , et il croit avoir bienfait, puisque, d'une pai't, il n'a point troublé son repos; que, d'autre part, il s'est intéressé à cette bonne affaire, et que la Fortune va venir

le trouver chez lui. C'est une attention qu'elle n'a pas ordinairement; cette coureuse éternelle n'aime pas les sédentaires. Notre monsieur est un bourgeois du crû : cheveux ras sous le large berret, veste courte et ronde; tout le costume n'est guère différent de celui que les cultivateurs mettent le dimanche. Le bourgeois^ seulement, le porte tous les jours ; et sa veste est de drap plus fin. Ce sont de beaux parleurs que ces messieurs cossus du franc pays basque : graves , la phrase empesée ; celui-ci développe , développe !...

Tout à coup , un bruit infernal retentit sous le porche de rhôtel : de grands rires à gorge déployée, des voix profondes et assez rauques, qui sont des voix de femmes, des répliques aiguës fournies par des hommes ; deux couples espagnols se précipitent dans la salle. Si la nature souffrait qu'on l'interrogeât, je lui demanderais pourquoi, dans cette Espagne du nord, notre proche voisine , elle a donné la basse au beau sexe, et le soprano au sexe fort ? — A cette brusque irruption, tous les dîneurs lèvent la tète; on a reconnu deux paires de jeunes mariés : deux brunes rondes, de fier corsage; noirs sourcils et des yeux sombres , un soupçon de moustache estompant la lèvre, des dents à croquer des hidalgos moins chétifs que les seigneurs et maîtres qu'elles se sont choisis. Ils sont minuscules, ces deux maris tout neufs, habillés à la française, ce qui ne rehausse point leur mine. L'une des épousées a la mantille, l'autre porte un chapeau rose. Il est peut-être de saison, ce chapeau, mais point de circonstance, car la pluie en ce moment fouette les vitres. Les deux couples s'installent au bas bout de la table, menant toujours le même bruit ; ils denfiandent du Champagne.

Pour les autres convives, le dîner est terminé. La dame au sac noir demeure à table; elle n'aimerait pas à s'aventurer dans l'ombre avec son magot, les lumières la rassurent. Et puis, qui sait? Ces amoureux sablant le Champagne l'amusent peut-être; cette liqueur blonde coulant dans ces gosiers bruyant»

lui rappellerait-elle d'autres plaisirs que ceux de la roulette? Ces vieilles joueuses ont dans leur passé de vieux replis. — Le reste des dîneurs s'est dispersé : nous descendons la rue, qui coupe à angle droit la place où T hôtel est situé ; une petite bruine assez serrée a remplacé la grande pluie, et cependant le ciel au-dessus de nos têtes est d'un gris léger qui ne répand point trop de ténèbres. Au-dessus d'une boutique faiblement éclairée, nous apercevons un balcon en forme de « mirador » ; mode d'Espagne. En face est une maison éventrée; trois murs seulement debout. Puis un logis basque à pignons, dont les hôtes sont en devoir de souper dans la salle basse ; puis une autre ruine, d'autres murailles croulantes, dont la crête se couronne d'herbes...

Je me souviens qu'en 1793, la bourgade d'Hendaye et le fortin qui la défendait ont été bombardés méchamment par les gens d'en face. Ceux de Fontarabie, à force de les regarder, eurent l'idée de bouri*er leurs canons. Peu après, un capitaine français tira une jolie revanche de cette férocité espagnole, si parfaitement inutile. Les ruines des maisons demeurent, comme pour témoigner de Fattentat; du fortin même, il n'y a plus de traces. Au bout de cette rue est le terre-plein qui le porta, et qui domine une petite jetée 8' avançant dans la rivière ; de cet observatoire commode, nous iUstinguons sur l'autre bord de la Bidassoa une ligne sombre, des ilontolures de pierre se découpant sur un fond brumeux: c'est le ohàtoau de Fontarabie, d'où partirent les boulets.

Lo vont, qui souffle du large, commence décidément à disperser los nuées ; sous la demi-clarté flottante, c'est un endroit charumul quorotte petite jetée d'Hendaye, où l'on reçoit l'haleine tiède \W Toau. N ors Touest, l'immensité qui s'ouvre; à quelques cen- |iùuo>* ilo moires, une sorte de grande muraille blanche qui se \lro*»*^o au milieu dos plis de vapeurs : c'est la barre de sable qui uuuq\io Touilunichure de la Bidassoa; au delà, c'est la mer. — En ftuHS i\\\ tuuli, 01* noir profil de Fontarabie et de son château gigan- W^\\\\\^ ; >*i l^^n so Uïurne vers l'orient, on suit le ruban argenté de

la rivière^ courant entre des hauteurs chargées de grandes ombres mouvantes, qui sont des bois. Sur cette rive d'Hendaye où nous sommes, des villas bordent le flot. La première maison à droite de la jetée est pourtant une petite usine en miniature. C'est ici que se fabrique l'excellente liqueur d'Hendaye, dont la réputation a précédé d'un demi-siècle celle de la Chartreuse. A gauche, est un vaste bâtiment carré, hermétiquement clos du grenier à la cave. (Test le « Casino » ; et, bien qu'il soit si tristement abandonné, ne dites pas que c'est un fantôme de Casino, car la maison est solide et neuve. Ce fut un essai, il n'a point réussi. Il y a des joueurs et des baigneurs à Hendaye, seulement les baigneurs ont été jusqu'à présent des gens tranquilles, ne recherchant point les lieux de fêtes; les joueurs vont à Fontarabie.

Après cette pluie d'été , la nuit est d'une mollesse pénétrante; on ne se lasserait pas d'en jouir. Un grand effort nous est nécessaire pour regagner l'hôtellerie. Le matin, par un soleil déjà vif et cuisant, j'ouvre ma croisée. La petite place m' apparaît; voici les ruelles qui s'enfoncent derrière l'auberge espagnole; voilà le jeu de paume et l'église. Ma première visite est pour elle. J'entre en passant sous un large porche que surmonte une tour carrée. Le pavé est formé de pierres tombales sur lesquelles se lisent des noms basques. Le monument est du xv* siècle ; on reconstruisit alors dans ce pays beaucoup d'églises, entre la grande guerre des Anglais , qui en avait endommagé ou brûlé un bon nombre, et les guerres de religion qui allaient en détruire de nouvelles.

Celle-ci présente encore un parfait modèle de la disposition nationale : trois étages de galerie ; elles sont de bois ciré, avec un luxe de propreté inouïe, et, certes, il faut que les servants du sanctuaire y prennent de la peine. La chaire est à gauche, regardant l'autel; en face, un grand crucifix de bois. La voûte est peinte de couleurs voyantes, que les Basques ne dédaignent pomt. Sur les dalles delà nef traînent les carreaux de laine noire destinés aux

LES PTRENEES.

femmes; les ornements ici — la croix au centre, les cœurs aux quatrecoins — sont brodés en jaune; à Saint-Jean-de-Luz, nous les avionsvus brodés en blanc. Une des chapelles latérales du chœur contient de belles tapisseries anciennes.

Joquitterèjrlise; mon compagnon de voyage, qui m'avait précédé, m'appolle ti grands cris, dans une prairie qui borde la ruelle occidentale du bourg et s'étend jusqu'à la mer. L'invitation est si pressante que j'y cours. Étrange prairie, au sol mamelonné; je reconnais tout do suite que ces bosses énormes, auxquelles des cavités succèdent, ne sont point l'ouvrage de la nature. De longues assises de murailles courent sous mes pieds; d'ailleurs, à l' extrémité du tapis vert, une ruine s'élève encore à quinze ou vingt nièti-es de tiTi-e: c'est celle d'une grosse tour. Mon compagnon est plongé dans un ravissement que d'abord je ne partage point — V.h t faul-ii dépenser tant de joie pour de vieilles pierres qui ont (Mé un donjon? — In donjon! Dites un ouvrage militaire d'une Importjuu'o raiv! .\uivsto. voyez!

J'ai vainement recherché l'histoire du château d'Hendaye. Seigneurs et capitaines de cette orgueilleuse maison forte n'ont point laissé de traces. Il est probable que la ruine en a commencé dès longtemps, et que les boulets de Fontarabie, au siècle passé, se seront fait un jeu de l'achever de l'autre rive. D'énormes murailles défendaient le château du côté de la mer, deux tours en flanquaient les deux extrémités ; un gros frafjment de l'une sub-

siste encore, penché sur le flot, dans lequel il s'effondrera au premier jour. Entre les deux tours, une terrasse a dû régner, bordée, en retrait de quelques mètres, d'un rempart formidable qui arrivait à la hauteur du sol de la première cour. Là, s'ouvraient des souterrains glissant sous te donjon, se prolongeant jusqu'à la mer, et qu'il serait encore aisé de déblayer et de suivre. Perpendiculairement à cette façade, deux larges fossés sont taillés, en rejoignant un troisième qui court au nord, du côté de la campagne, et formant ainsi une enceinte parfaitement carrée; les escarpes en

lOf LES PTBEXBES.

sont bites de puissante maçonnerie. Les architectes militaires, en ce temps-là^ n'épargnaient point La matière.

Le morceau capital de cette construction gigantesque est en partie debout ; ce fut le donjon — formé de deux voûtes en plein cmtre, dont l'une tient encore ; elles étaient séparées par un étroit corridor pratiqué dans l'épaisseur de la pierre, et sur lequel s'ouvraient deux vastes salles. La masse de débris qui gisent à l'entour donne une idée de la grandeur de l'édifice. L'enceinte était double ; un second carré de fossés entourait le donjoo , dessiné parallèlement au grand carré enveloppant toute la place. Au nord, c'est-à-dire sur la face opposée à la mer, s'élevait un ouvrage avancé, flanqué aussi de deux tours, dont les fortes traces sortent de l'herbe. L'ouvrage tout entier s'élevait sur un monticule, présentant la même disposition que celui qui, de l'autre côté de la rivière, porte la ruine de Fontarabie. Ainsi ces deux forteresses se regardaient. L'histoire de Fontarabie est mêlée de si près à celle d'Hendaye, qu'il nous est impossible de ne pas visiter la première de ces deux belliqueuses villettes, bien qu'elle soit assise sur le bord d'Espagne.

Do l'emplacement de l'ancienne terrasse, je suis des yeux, en le remontant, le cours de la rivière, et je me promets de rechercher l'historien qui, le premier, a dit que la Bidassoa était sans eau.

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