‹ Les Pyrenées françaisesChapitre 5 sur 41 · LA BIDASSOA · texte numérisé non relu

LA BIDASSOA

San^ eau ? Le bateau glisse au contraire sur une large nappe, le flux a recouvert tous les sables, la marée est presque pleine. lieux vigoureux gaillards manient les avirons. L'un d'eux a la poitrine â peu près nue, car il n'est vêtu que de ses culottes de velours et de sa chemise, et cette chemise est un haillon. Les Basques d'Hendaye sont très grands. Celui-ci a le torse d'un

Achille. Forte tournure et fier visage sous son large berret. Il a été matelot : pourquoi ne Test-il plus? C'est qu'il avait fait son temps à bord des navires de TÉtat^ il n'a pas trouvé d'enrôlement chez un armateur. Encore une fois , la grande pêcherie ne donne plus ; on n'entend que cette plainte tout le long de la côte : — Monsieur, on n'arme plus pour Terre-Neuve. — Reste la pêche de la baie et de la rivière : le saumon, le thon, la lubine. Mais les grands marchés sont loin, le poisson devient rare, les pêcheurs n'y trouvent plus leur compte. Au contraire, le métier de passeur est bon.

Il est même très bon entre Hendaye et Fontarabie quand, dans cette dernière ville, le Casino n'est pas fermé; seulement, c'est au petit bonheur et au gré des caprices de l'autorité espagnole. Estelle prise de scrupules? à l'instant elle les manifeste par un arrêté sonore d'interdiction des jeux; les passeurs chôment. A l'ordinaire, ils font d'excellents profits : le passage est d'un franc par personne pour l'aller et le retour, pendant la journée. Le tarif s'élève quand il faut traverser la rivière pendant la nuit, surtout à marée basse, en contournant les sables; et le matin, quand il s'agit de ramener au bord français, sous l'haleine de la rivière condensée en brume épaisse, les joueurs transis. Mais ils ont la main ouverte, si la partie a été bonne.

Pour le moment, le Casino est ouvert; les barques se succèdent et volent sur le flot montant. Ce n'est pas seulement le jeu qui attire tout ce monde; il y a fête à Fontarabie. Au flanc du Jayzquibel qui domine la ville, on voit descendre des troupes d'hommes et de femmes; des mulets portent les enfants. Une foule est amassée sur la rive, au pied du donjon, — et des sons d'orchestre traversent l'air. Le temps est léger, bien que le ciel soit estompé de quelques vapeurs ; un vent assez fort par moment les disperse ; la rafale ramène les jeux du soleil sur la montagne ; et, sur ce fond changeant , la ligne chaude et sombre formée par le château et l'église se détache immobile et menaçante. A mesure

qu'on approche^ on distingue les brèches qui, de toutes parts, y sont ouvertes. Toute la partie basse du château n'est plus qu'une ruine. Ce sont les batteries d'Hendaye qui l'ont faite, servant la réplique à celles de Fontarabie. Le mal que le canon espagnol faisait, le canon français a essayé de le rendre ; — il n'a que trop bien réussi.

La barque file devant le stationnaire espagnol tout pavoisé ; nous abordons, et sous une allée de platanes longeant la vieille enceinte, nous allons joindre la porte de la ville. La foule a quitté la rive et remonte, en courant et en jetant de grands cris, cette allée dont la pente est assez rude. Il parait que la curiosité peut être internationale, car nous voilà, nous aussi, pressant le pas pour suivre ces agités d'Espagne. Que peut-il bien se passer làhaut, au faite de la pente? Grand Dieu! c'est un taureau qu'on amène pour la course.

La pauvre bête !

Un petit taureau, un pauvre petit taureau, vraiment indigne des bords qui Tout vu naître, et qui nourrissent d'autres compagnons de son espèce , mais si différents. Ce misérable quadrupède, à l'air si pacifique, un champion furieux des arènes, allons donc !

Eh! non, il n'aura point une destinée si glorieuse et si tragique ; et c'est ce qui explique l'indigence de sa tournure. La fête de Fontarabie comporte une course de taureaux, et point un combat. On le poursuivra dans l'arène, on lui jettera des banderillas qui déchireront un peu le cuir maigre plaqué sur ses os ; mais voilà tout. VEspada finale ne l'attend pas. Si on taquine la bête, on ne Tachève point. Pourquoi? — Je gage tous les ducats d'Espagne que l'humanité est étrangère à cette pratique clémente.

Et voyez un peu : tous les Français au nord de la Garonne sont unanimes à condamner les combats de taureaux. Je suis de ces Français, et quand j'apprends qu'il s'agit de voir seulement exciter la bête, et point de regarder couler le sang, le spectacle

cesse de m'intér-esser à l'instant même. Je n'ai plus envie de suivre cette Foule qui s'engage sous la voûte de la porte et remplit devant moi une longue rue. Ces de mi -férocités ne me touchent point! O logique ! — Je m'arrête, et, du moins, j'ai le loisir de considérer cette porte, et son couronnement pompeux. Il est du xvr siècle espagnol, et du plus mauvais. La porte est debout tout entière.

isolée maintenant entre deux brèches de la muraille démantelée.

Sous cette voûte, elle-même croulante, on s'avance puis,

j'imagine que beaucoup de voyageurs, entrant dans Fontarabie, ont ressenti la même impression de surprise et de ravissement

qui m'arrête là, encore une fois, mais tout court

Ce que je vois a l'air d'un rêve.

La longue rue monte devant moi en deux rangées de maisons peintes, ornées de balcons, prolongeant leurs toits en auvents sculptés. Sur ces balcons, il y a des femmes coiffées de mantilles, qui s'y glissent un instant comme des oiseaux curieux, et disparaissent derrière des jalousies, dont les lames vertea ou brunes tremblent comme des feuillages. C'est le décor du Barbier de SécifZe, c'est la comédie espagnole — un morceau de l'Espagne du XVI* siècle pieusement conservé par des archéologues, — apparemment payés pour cela par le roi Alphonse XII, et dona Isabelle sa mère, avant lui. Et je me mets à songer qu'en bas, au bord de la rivière, il y a un Casino ! Les jeux du diable moderne au pied du coteau et Féblouissement de l'or sur le tapis vert ; les jeux du vieux diable à mes côtés, et derrière ces jalousies des étincellements de prunelles.

Eh bien, non! Ce ne sont point des archéologues qui ontconser\'é cette curieuse relique vivante. Il y a ici un centre de population attachée de cœur et de passion à ce lieu pittoresque. Ce qui double le caractère extraordinaire de cette rue du miracle, c'est qu'elle est unique, et, comme la porte qui la commande, isolée au milieu d'un champ de ruines. La vie y est d'autant plus intense et agissante; toutes Côs maisons sont reftiplies de monde, les habitants y sont pressés. Mais plusieurs méritent mieux que ce nom (le maisons ; il faut dire des pa/aczos, comme à Séville. Un seul est abandonné et sert de magasin. Presque tous portent encore des armoiries; il est évident qu'un nid de noblesse militaire s'est naguère établi sur ce flanc du Jayzquibel, regardant la terre ennemie sur l'autre bord, et toujours prête à franchir la rivière. Et qui n'était pas noble , qui n'était point soldat dans la vieille Espagne? Les sièges que Fontarabie a soutenus racontent assez son ancienne importance de place de guerre. François V la prit, Condé l'assiégea, mais point le grand Condé : il s'agit ici de son pere, et c'est pourquoi il fut épouvantablement battu là où le fils aurait été victorieux. Il partageait le commandement du siège

avec le duc de la Valette» et les deux généraux étaient en guerre plus ardente entre eux que les deux nations. Les assiégés attaquent nos lignes, partout les rompent et jettent nos soldats dans la Bidassoa ; nous en perdîmes deux mille. Fontarabie n'en devint pas une cité plus modeste; et cela se voit bien à ces restes de fière tournure. Combats, duels, amours, vengeances, elle redit tout, cette rue orgueilleuse et discrète; elle remet sous nos yeux toute la vieille vie espagnole, avec ses aspects sombres, ses in-

trigues cachées, ses ardeurs furtives et profondes ; c'est tout le passé qui se réveille.

Ces auvents peints de couleurs chaudes, qui ne sont poui'tant pas des couleurs vives, reposent sur des consoles assez grossièrement sculptées; mais on n'a point voulu la finesse de l'exécution, on n'a recherché que te décor. Les balcons sont en fer forgé d'un travail rare. Quant aux armoiries qui ornent les façades et marquaient autrefois les demeures de « qualité », il y en a de colossales — apparemment comme la vanité du maitre. L'un de ces palacios est devenu la maison de ville, la a Casa consiste-

rial ». Ce fut le logis d'un grand seigneur. On en peut juger par rinscription suivante :

EL. EX"o. S». Dn. GABRIEL.

JOSEPH. DE. ZULOAGA. THENte

GENi.. DIOS. EXERTOS. D. S. M.

L'écusson placé au-dessous de l'inscription est surmonté d'un casque et d'une couronne comtale, flanqué de faisceaux de drapeaux, et suiUsamment chargé, comme on va le voir.

Au 1", un ange tenant une clef; au 2% un lion passant ; au 3% un dauphin portant un navire ; au 4% deux hommes nus portant une massue ; en abime sur le tout, une tour.

Ce Zuloaga était un personnage. Ce n'est pas un nom inconnu dans les annales espagnoles ; il a été porté par des généraux et des diplomates. Celui-ci était apparemment gouverneur de la place ; mais comme il devait l'être aussi du château, on s'explique mal qu'il n'en fît point sa demeure. Peut-être préférait-il ce palacio qu'il s'était construit dans la ville, et qui était en effet le plus vaste et le plus opulent. Pourtant d'autres dans le voisinage méritent encore de fixer longtemps les yeux. Sur le balcon de l'un d'eux voici venir deux senoritas jouant de l'éventail, et toujours se glissant comme à la dérobée. Espagne ! Espagne ! L'horloge deVéglise vient à sonner trois heures; le son passe, solennel, lugubre, au-dessus des toits : n'est-ce pas la cloche placée par Victor Hugo dans son Hemani ? Le poète aurait bien fait de réserver sa fameuse qualification de « vieille ville espagnole » donnée à Besançon par. son caprice tout-puissant. La dénomination eût été mieux appliquée à Pontarabie, qui n'a qu'une rue, — on ne saurait trop le redire. Mais quelle rue !

Cette cloche sévère m'appelle à l'église; obéissons. L'extérieur du monument ne me retiendra guère ; du côté de la rue, dont il occupe à droite la partie haute, il n'a rien de particulier; c'est

encore du xvi* siècle espagnol et rien de plus. L'église a Fâge des palacios. Fontarabie fut prise en 1521 parie sire de général de François P^ Charles-Quint venait alors de TEspagne, s'embarquant pour les Pays-Bas; une révolte deriiàn lui éclatait bientôt en Castille, gagnait T Aragon et la Navarrau Les Castillans avaient même formé une junte qui confia fai commandement de l'insurrection à Juan de Padilla, et s'^ emparé de la personne de Jeanne la Folle, mère de Fem] essaya de gouverner sous son nom. Les Français, qui n^aiwta^^ sur les frontières d'Espagne que quelques milliers d'hoinaMMI|) entrèrent pourtant en Navarre, avec la pensée de donner lamain aux Communeros ; mais ceux - ci fournirent un grand exemple de patriotisme en s'unissant au parti royal contre Té* tranger : Lesparre fut rejeté au delà des Pyrénées. Dana sa marche en avant, il avait enlevé Fontarabie; il est probable <|tti ce ne fut pas sans dommage pour la ville ; et la rUe, — la nub noble, — les gentilhommières et la façade de F église durent être reconstruites vers ce temps-là.

L'intérieur est, en effet, de style plus ancien, — du gothique; mais les sculptures du maitre-autel sont de la Renaissance ; elles sont surchargées, ainsi que plusieurs des chapelles latérales, d^une m prodigieuse et si massive quantité de dorures que Toeil ne saurait voir autre chose. Au reste, c'est à peine si le jour pénètre dans la nef; les fenêtres sont étroites, la partie inférieure des ogives à été murée, et des grilles placées aux croisées de l'abside, du côté de la rivière. Dans cette obscurité qui remplit tout Tédifioe» la lumière est surtout projetée par ces grands revêtements d'or, dont les reflets détachent en vigueur quelques statues de saints et de saintes en robes voyantes, blanches ou rouges. Le lieu est opu* lent et mystique ; mais on peut lire dans plusieurs guides ou récits de voyage que Téglise de Fontarabie est le type des églises espagnoles. C'est bientôt dit. Il convient d'y regarder de plus près, et Ton reconnaîtra plutôt la disposition commune des

rOHTABA

églises basques. Voici les tribunes réservées aux hommes. Le sanctuaire est riche en reliques ; des polissons découplés comme de jeunes écuyers de cirque et qui baragouinent quelque français, offrent de donner l'explication des reliquaires pour une piécette. Ils proposent aussi au visiteur de le conduire sur la plateforme du clocher; c'est un piège auquel on ne se laisse pas prendre, si l'on est entré dans la ville par la Bidassoa, car alors on sait que cette plate-forme est moins haute que la terrasse du donjon, à laquelle on a vu la pointe du clocher accolée, en glissant sur le flot.

L'église est pourtant séparée du château par un chemin planté de beaux arbres, qui descend à la berge ; mais de loin les coupures ne se trahissent point, dans cette masse prodigieuse de pierres ; on n'aperçoit rien qu'un profil colossal.

L'entrée du château est située sur une place rectangulaire assez vaste, et pour le moment entourée d'une palissade; c'est là qu'étaient les arènes improvisées ; mais la cérémonie est terminée, grâce à Dieu ! la foule s'est écoulée par le chemin ombragé qui conduit à la rivière où se donnent des régates. Le pauvre petit taureau a été ramené dans son étable, où sans doute il se laisse arracher les banderillas, avec autant de philosophie qu'il en a mis à se les laisser planter. Cette place est encadrée de logis assez pauvres, qui forment un contraste frappant avec les palacios de la grande rue. Ici a toujours habité le peuple, là se prélassaient les nobles gens. Ces maisonnettes sont toutes à pignons, construites sur un modèle plus ou moins rapproché de celui qu'on voit sur la route d'Espagne, dans les vallées françaises, et sur l'autre bord à Hendaye. Quelques-unes sont ornées pourtant de miradors à la cage vermoulue. — Le château regarde et domine de toute sa hauteur écrasante ce coin des petites gens.

De ce côté — le couchant — la maison forte de Jeanne la Folle présente un énorme mur qui n'est pas tout à fait aveugle, mais que percent seulement d'étroites fenêtres irrégulièrement placées,

et dont le dessin ne parait pas indiquer un grand âge. Encore le seizième siècle. Mais les constructions plus anciennes vont apparaitre. D'abord on pénètre sous une voûte, et une inscription en langue anglaise frappe les yeux. Le sens en est très moderne ; on

fait K assavoir « au visiteur qu'il devra payer cinq réaux. Mais pourquoi lui annoncer cette mauvaise nouvelle en anglais ? Sans doute parce que les nationaux qui parlent cette langue ont été jusqu'à présent plus résignés à se laisser tarifer que les autres. Cinq réaux — en monnaie française, un franc cinquante. Encore, si pour ce prix-là le cicérone féminin — car c'est une virago qui se présente — nous disait en langage naïf et populaire ta vraie légende de celte pauvre reine Jeanne — le modèle des épouses tendres, puisqu'elle aimait tant son mari qu'elle en perdit la raison !

La façade de la cour est du xiv' siècle. Il est probable que les assises en appartiennent à une antiquité bien plus respectable.

Le premier château de Fontarabie fut construit , par un roi de Navarre, au commencement du x* siècle. C'était Sanche le Fort, grand vainqueur des Arabes ; il eut un fils qui ne dut lui ressembler guère, puisqu'on l'appela Sanche le Courbé ; il en eut un autre qui était droit, et il fit un roi de celui-ci, — de celui-là un comte. Or, le pays de la Bidassoa relevait du comté de Gascogne, apanage du « Courbé » ; sur les deux rives, la dynastie des Sanche était chez elle. Il n'en était plus ainsi au temps de Jeanne la Folle ; le bord espagnol de la rivière regardait en ennemi le bord français. La légende veut que Charles-Quint soit venu souvent au château de Fontarabie. Il y a bien des récits de cette royale vie toujours errante de Tolède ou de Burgos aux Pays-Bas, de Bruxelles ou deGand en Allemagne, et des Etats allemands à Milan ou à Naples. La grandeur de Charles, faite de tant de royaumes divers, n'était point de celle qui « attache au rivage » ; elle l'en détachait plutôt. Dans cette merveilleuse histoire, rien ne nous apprend qu'il aimât à vivre au bord de la Bidassoa ; l' aurait-il aimé, il n'en aurait pas eu le loisir. Il est probable que, s'il résida jamais à Fontarabie, ce fut au temps de son enfance et de la reine Jeanne, aux côtés de cette mère tragique.

Au-devant du donjon, les pieds dans la rivière, est un bâtiment si lamentablement ruiné par les boulets d'Hendaye, qu'il n'est plus aisé d'en bien reconnaître l'époque et le style. Deux fenêtres croulantes semblent indiquer pourtant la fin du xv* siècle. Cette partie fut peut-être construite pour la pauvre reine insensée ; on la confinait loin de Burgos et de Tolède, loin des capitales espagnoles , dans ce beau désert, encadré par la montagne verdoyante et le fleuve bleu. Les guerres modernes ont éventré la noble demeure, toute remplie de dramatiques souvenirs. Est-ce à nous , Français , à nous en plaindre ? Les canons espagnols avaient commencé.

Au reste, nous prîmes une jolie revanche du bombardement d'Hendaye. Il y eut un jour un jeune capitaine français qui réunit

trois cents hommes — le même nombre justement que les Spartiates de Léonidas. Le détachement français débarque nuitamment sur le bord espagnol, contourne, puis gravit la montagne, hissant derrière lui quelques canons ; et qui fut étonné au petit jour ? Parbleu ! ce furent les Fontarabiens apercevant en Tair ces trois cents intrépides compagnons qui se préparaient à les foudroyer tout net. Les militaires étaient vexés, et comprenant l'inutilité de la résistance, ils ne voulaient pourtant point aller traiter de la reddition. Deux capucins furent envoyés en parlementaire. — Le capitaine Lamarque leur répondit qu'il était le maître, qu'il donnait une demi-heure à la ville pour capituler, sans quoi il l'écraserait d'abord, y entrerait après, et passerait au fil de l'épée tous les habitants, y compris les capucins. Il ajouta que c'était le droit de la guerre. On ne peut discuter sur la beauté de son action patriotique; sur le droit y c'est peut-être différent. Fontarabie se rendit. Le capitaine Lamarque devint, comme on sait, un général en grande réputation ; il l'avait bien méritée. Les Français occupèrent le donjon pendant une semaine, puis se retirèrent.

C'est bien l'image de la domination souveraine, et le type de la force, que ce donjon superbe. La tour est carrée, appuyée sur des contreforts massifs; les murs ont quatre mètres et demi, tout simplement, d'épaisseur. Les voûtes confondent le regard ; leurs croisements savants et indestructibles devraient faire le désespoir de nos architectes modernes. Nous avons élevé beaucoup de murs on carton, et ne leur avons pas pour cela donné plus de grâce, bien que la matière fût légère. Ces formidables voûtes forment deux étages, divisés ensuite en quatre à l'aide de planchers supportant rinunense terrasse du faite. Toute la construction a été conçue comme celle de notre Chambord, bien plus tard, en vue de la lorras8e ; — pourtant, avec cette différence que l'on recherchait ici un Hou d'observation et, là-bas, une œuvre d'art. De cette plato-forme, largo de quarante pas environ, longue de plus de cent, on découvra sur la mer Saint-Jean-de-Luz, Biarritz et l'em-

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bouchure de TAdour à gauche, — à droite tout le cours de la Bidassoa, au-devant la triple ligne des monts et les vallées françaises. La vue n'est fermée qu'au couchant par la croupe du Jayzquibel, qui s'incline vers le cap du Figuier, se prolongeant en un barrage de roches jusqu'au port du Passage, que l'on rencontre plus loin, sur la route de Saint-Sébastien.

Sur la rive droite de la Bidassoa, rive française, les bois et les combes cultivées , les coteaux couverts de vignes se succèdent, formant un paysage d'une variété charmante. Des villas et des châteaux s'élèvent de toutes parts dans cette fraîche campagne. Malheureusement, il y en a qui la déparent. N'est-ce pas une chose étrange que le faux goût ose se produire même en ces contrées de montagnes et de mer, en face de tout ce que la nature offre de plus saisissant et de purement beau ? Voici un castel moderne, flanqué de tours, hérissé de clochetons, le chefci œuvre du style de pâtissier, l'horrible et lamentable imitation du gothique anglais. Il a de la réputation dans le pays; il est entouré de superbes ombrages qu'il déshonore. Sur le bord même de la Bidassoa, j'aperçois un autre ouvrage du même genre, un second castel à dents aiguës, qui donne en effet l'idée d'un dentier ébréché. Quelle misère ! — Un peu plus loin, heureusement, sur ce même rivage d'Hendaye, voici les ruines de ce robuste donjon que connaît déjà le lecteur.

De la « terrasse de Charles-Quint », les yeux plongent naturellement dans la ville. La plate-forme du clocher de l'église est placée en contre-bas, comme on l'a déjà dit, mais le clocher lui-même la domine. Les débris de la vieille enceinte viennent se relier au château.On s'oublie à tous ces détails pittoresques; on se prend à rêver, en suivant machinalement les méandres des grands lierres qui couronnent toutes les crêtes des murailles ruinées. La végétation parasite est plus épaisse que partout ailleurs, sur la partie qui renfermâtes appartements royaux. La malheureuse reine Jeanne était conduite sans doute sur la terrasse, dans les beaux jours, épou-

vantant de ses cris inhumains les soldats cantonnés dans les salles du donjon, et les vigies qui guettaient en haut. Elle appela sans cesse, pendant vingt ans, cet ingrat Philippe, ce mari sans entrailles qui l'avait délaissée ; et depuis longtemps ce n'était plus que l'ombre du plus beau des hommes et du plus puissant des princes de son temps, qu'elle l'appelait encore. Cette orgueilleuse demeure était, d'ailleurs, la plus riante que l'on pût donner à une folle d'un tel rang dans le monde. Il n'était triste et ce n'était une prison que pour ses gardiens. Voyez-vous les soldats errant dans ces salles immenses et sombres, qu'éclairaient seulement des embrasures pratiquées dans la redoutable épaisseur de la muraille? Celles de ces ouvertures dérisoires qui donnaient au nord, laissaient pourtant encore embrasser une admirable perspective sur les flots, quand on se glissait jusqu'à la meurtrière.

D'une autre qui regarde l'ouest, on apercevait le flanc de la montagne, et, là-haut, à la cime, le couvent de Nuestra senora de Guadalupej qui renferme un sanctuaire vénéré ; mais il est probable que les soldats aimaient mieux chercher des yeux dans la ville les formes gracieuses qui se glissaient dans les rues sous la mantille noire. Les Fontarabiennes, issues des croisements du pur sang basque et du sang espagnol, ont encore la plus vive tournure et une finesse remarquable de traits. Je les ai admirées, un dimanche, gravissant les marches de l'église à l'heure des vêpres. Je n'ai pourtant point revu, comme à Saint-Jean-de-Luz, do ces blondes aux yeux noirs et au teint doré, la plus rare variété de la race basque, et la plus belle.

J'allais terminer ce chapitre, quand j'ai reçu une brochure intéix»ssante, Les Recherches historiques sur le siège de Fontarabie eu tihiS, par M. Ducéré. Ce travail est extrait du Bulletin de la SociîHi^ de^ Sciences et Arts de Bayonne. J'y trouve la description do Tencoînto de la ville au xvu* siècle : « Percée de deux portes : n nu 8ud, la porte Santa-Maria, et à l'ouest, la porte San-

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o Nicolas, la ville était défendue par un large fossé, mais n'ayant

■ pas de chemin couvert; les murailles, couronnées de parapets, • étaient protégées par de solides tours, principalement celles « de la Madeleine et de los Cestones; deux vastes boulevards, « ceux de la Reine et de Saint-Philippe, ayant de 27 à 30 pieds de

■ large et de 60 à 70 pieds de hauteur, servaient pour ainsi dire « de bastions de forteresses ; enfin , un château dont on fait « remonter la construction à don Sancho Abarca.roi de Navarre, u couronnait l'ensemble des défenses de la ville ; ce château M était lui-même protégé par un mur d'enceinte percé de meur- « trières. Enfin, un petit fortin récemment construit défendait « la rade du Figuier. »

Telle était la place que Richelieu avait commandé de prendre. Mais Richelieu lui-même n'était pas toujours obéi.

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