D'ALEXANDRE DUMAS
— Les Lorrains 'les Lorrains! cria une voix au milieu de tout ce tumulte.
Le cri le plus terrible , emprunté au pâle vocabulaire de la peur, n'eût pas produit un effet plus prompt et plus décisif que ce cri :
— Les Lorrains ! I !
— Eh bien 1 voyez-vous ? voyez-vous? s'écria Miton tremblant, les Lorrains, les Lorrains, fuyons I
— Fuir, et où cela ? demanda Friard.
— Dans cet enclos, s'écria Miton en se déchirant les mains pour saisir les épines de cette haie contre laquelle était moelleusement assis l'inconnu.
— Dans cet enclos, dit Friard; cela vous est plus aisé à dire qu'à faire, maître Miton. Je ne vois pas de trou pour entrer dans cet enclos, et vous n'avez pas la prétention de franchir cette haie qui est plus haute que moi.
— Je tâcherai, dit Miton, je tâcherai.
Et il fit de nouveaux efforts.
— Ah ! prenez donc garde, ma bonne femme ! cria Friard du torî de détresse d'un homme qui commence à perdre la tête, votre âne me marche sur les talons. Ouf ! monsieur le cavalier, faites donc attention, votre cheval va ruer. Tudieu ! charretier, mon ami, vous me fourrez le brancard de votre charrette dans les côtes.
Pendant que maître Miton se cramponnait aux branches de la haie pour passer par-dessus, et que le compère Friard cherchait vainement une ouverture pour se glisser par-dessous, l'inconnu s'était levé, avait purement et simplement ouvert le compas de ses longues jambes, et d'un simple mouvement pareil \ celui que fait un cavalier pour se mettre en selle, il avait enjambé la haie sans qu'une seule branche effleurât son haut-deTchausses.
Maître Miton l'imita en déchirant le sien en trois endroits; mais il n'en fut point ainsi du compère Friard qui, ne pouvant passer ni par-dessous ni par-dessus, et, de plus en plu*
menacé d'ôtre écrasé par la foule, poussait des cris déchirants, lorsque l'inconnu allongea son grand bras, le saisit à la fois par sa fraise et par le collet de son pourpoint, et, l'enlevant, le transporta de l'autre côté de la haie avec la munie facilité qu'il eût fait d'un enfant.
— Oh! ohl ohl s'écria maître Miton, réjoui de ce spectacle, et suivant des yeux l'ascension et la descente de son ami maître Friard, vous avez l'air de l'enseigne du Grand- Absalon.
— Ouf! s'écria Friard en touchant le sol, que j*aie l'air de lout ce que vous voudrez, me voilà de l'autre côté de la haie, et grâce à Monsieur.
Puis, se redressant pour regarder l'inconnu à la poitrine duquel il atteignait à peine :
— Ah ! Monsieur, continua-t-il, que d'actions de grâces l Monsieur, vous êtes un véritable hercule, parole d'honneur, foi de Jean Friard ! Votre nom, Monsieur, le nom de mon sauveur, le nom de mon... ami ?
Et le br;. - e homme prononça en effet ce dernier mot avec l'effusion d'un cœur profondément reconnaissant.
— Je m'appelle Briquet , Monsieur, répondit l'inconnu, Robert Briquet, pour vous servir.
— Et vous m'avez déjà considérablement servi, monsieur Robert Briquet, j'ose le dire; oh! ma femme vous bénira. Mais, à propos, ma pauvre femme ! Oh ! mon Dieu , mon Dieu ! elle va être étouffée dans cette foule. Ah ! maudits Suisses, qui ne sont bons qu'à faire écraser les gens !
Le compère Friard achevait à peine oette apostrophe, qu'il sentit tomber sur son épaule une main lourde comme celle d'une statue de pierre.
Il se retourna pour voir quel était l'audacieux qui prenait avec lui une pareille liberté.
Cette main était celle d'un Suisse.
— Foulez-fous qu'on vous assomme, mon bedit ami ? dit le robuste soldai.
— Ah ! nous sommes cernés ! s'écria Friard.
— Sauve qui peut 1 ajouta Miton.
Et tous deux, grâce à la haie franchie, ayant l'espace der vaut eux, gagnèrent le large, poursuivis par le regard railleur et le rire silencieux de l'homme aux longs hras et aux longues jambes qui, les ayant perdus de vue, s'approcha du Suisse qu'on venait de placer là en vedette.
— La main est bonne, compagnon, dit-il, à ce qu'il parait?
— Mais foui, Moussieu, pas mauvaise, pas mauvaise.
— - Tant mieux, car c'est chose importante, surtout si les Lorrains venaient, comme on le dit*
— Ils ne tiennent bas.
— Non ?
— Bas di tout.
— D'où vient donc alori que l'on ferme cette porte ? Je ne comprends pas.
— Fous bas besoin di gombrendre, répliqua le Suisse en riant aux éclats de sa plaisanterie.
— C'être chuste, mon gamarate, très-chuste, dit Robert Briquet, merci.
Et Robert Briquet s'éloigna du Suisse pour se rapprocher d'un autre groupe, tandis' que le digne Helvétien, cessant de rire, murmurait :
— Bei Gott !... Ich glaube er soottet meiner. Was ist das fur ein Mann, der sich erlaubt einen Schweizer seiner kœniglichen Majestœt auszulachen ?
Ce qui, traduit en français, voulait dire :
« Vrai Dieu l je crois que c'est lui qui se moque de moi* Qu'est-ce q*e c'est donc que cet homme qui ose sa moquer d'un Suisse de Sa Ma ; esté? »
LES UUARANTE-CIN& Il