SAINT-ANTOINE
Un de ces groupes était formé d'un nombre considérable de citoyens surpris hors de la ville par cette fermeture inattendue des portes. Ces citadins entouraient quatre ou cinq cavaliers d'une tournure fort martiale et que la clôture de ces portes gênait fort, à ce qu'il paraît, car ils criaient de tous leurs poumons :
— La porte I la porte l
Lesquels cris, répétés par tous les assistants avec des re* crudesccnces d'emportement, occasionnaient, /dans ces mo« ments-là, un bruit d'enfer.
Robert Briquet s'avança vers ce groupe, et se mit à crier plus haut qu'aucun de ceux qui le composaient :
— La porte I la porte l
11 en résulta qu'un des cavaliers, charmé de cette puissance vocale, se retourna de son côté, le salua et lui dit :
— N'est-ce pas honteux, Monsieur, qu'on ferme une porte de ville en plein jour, comme si les Espagnols ou les Anglais assiégeaient Paris?
' Robert Briquet regarda avec attention celui qui lui adres* sait la parole et qui était un homme de quarante à quarantecinq ans.
Cet homme, en outre, paraissait être le chef de trois ou quatre autres cavaliers qui l'entouraient.
Cet examen donna sans doute confiance à Robert Briquet, car aussitôt il s'inclina à son tour et répondit :
— Ah ! Monsieur, vous avez raison, dix fois raison, vingt fois raison ; mais, ajouta-t-il, sans être trop curieux, oserais-je vous demander quel motif vous soupçonnez à cette mesure?
— Pardieu ! dit un assistant, la crainte- qu'ils ont qu'on ne leur mange leur Salcède.
— Cap de Biousl dit une voix; triste mangeaille! Robert Briquet se retourna du côté d'où venait cette voix
dont l'accent lui indiquait un Gascon renforcé, et il aperçut un jeune homme de vingt ou vingt-cinq ans qui appuyait sa main sur la croupe du cheval de celui qui lui avait paru le chef des autres.
Le jeune homme était nu-tête ; sans doute il avait perdu son chapeau dans la bagarre.
Maître Briquet paraissait un observateur ; mais, en général, ses observations étaient courtes; aussi détourna-t-il rapidement son regard du Gascon, qui sans doute lui parut sans importance, pour le ramener sur le cavalier.
— Mais, dit-il, puisqu'on annonce que ce Salcède appartient à M. de Guise, ce n'est déjà point un si mauvais ragoût.
— Bahl on dit cela? reprit le Gascon curieux ouvrant de grandes oreilles.
— Oui, sans doute, on dit cela, répondit le cavalier en haussant les épaules : mais par le temps qui court, on. dit tant de sornettes 1
— Ah ! ainsi, hasarda Briquet avec son œil interrogateur et son sourire narquois, ainsi, vous croyez, Monsieur, que Salcède n'est point à M. de Guise?
— Non-seulement je le crois, mais j'en suis sûr, répondti le cavalier.
Puis comme il vit que Robert Briquet, en se rapprochant d* lui, faisait un mouvement qui voulait dire :
— Ah bah ! et sur quoi appuyez-vous cette certitude ? Il continua :
-*- Sans doute : si Salcède eût été au duc, le duc ne l'eût
pas laissé prendre, ou tout au moins ne l'eût pas laissé amener ainsi de Bruxelles à Paris, pieds et poings liés, sans faire au moins en sa faveur une tentative d'enlèvement.
— Une tentative d'enlèvement, reprit Briquet, c'était bien hasardeux; car enfin, qu'elle réussît ou qu'elle échouât, du moment où elle venait de la part de M. de Guise, M. d« Guise avouait qu'il avait conspiré contre le duc d'Anjou.
— M. de Guise, reprit sèchement le cavalier, n'eût point été retenu par cette considération, j'en suis sûr, et, du mo» ment où il n'a ni réclamé ni défendu Salcède, c'est que Sal cède n'est point à lui.
— Cependant, excusez si j'insiste, continua Briquet ; mais ce n'est pas moi qui invente; il parait certain que Salcède a parlé.
— Où cela? devant les juges?
— Non, pas devant les juges, Monsieur, à la torture.
— N'est-ce donc pas la môme chose? demanda maître Robert Briquet, d'un air qu'il essayait inutilement de rendre naïf.
— Non, certes, ce n'est pas la môme chose, il s'en faut : d'ailleurs, on prétend qu'il a parlé, soit; mais on ne répète point ce qu'il a dit.
— Vous m'excuserez encore, Monsieur, reprit Robert Briquet : on le répète, et très-longuement môme.
— Et qu'a-t-il dit? voyons! demanda avec impatience le cavalier; parlez, vous.qui ôtes si bien instruit.
— Je ne me vante pas d'ôtre bien instruit, Monsieur, puisque je cherche au contraire à m'instruire près de vous, répondit Briquet.
— Voyons ! entendons-nous ! dit le cavalier avec impatience : vous avez prétendu qu'on répétait les paroles de Salcède; ses paroles, quelles sont-elles? dites.
— Je ne puis répondre, Monsieur, que ce soient ses propres paroles, dit Robert Briquet qui paraissait prendre plaisir à pousser le cavalier.
il LES QUARANTE-CINQ.
— Mais, enfin, quelles sont celles qu'on lui prête?
— On prétend qu'il a avoué qu'il conspirait pour M. de
Guise. *
— Contre le roi de France, sans doute? Toujours môme chanson!
— Non pas contre Sa Majesté le roi de France, mais bien contre Son Altesse monseigneur le duc d'Anjou,
— S'il a avoué cela...
— Eh bien? demanda Robert Briquet.
— Eh bienl c'est un misérable! dit le cavalier en fronçant le sourcil.
— Oui, dit tout bas Robert Briquet; mais s'il a fait ce qu'il a avoué, c'est un brave iiomme. Ah! Monsieur, les brodequins, l'estrapade et le coquemar font dire bien des choses aux honnêtes gens.
— Hélas 1 vous dites là une grande vérité, Monsieur, dit le cavalier en se radoucissant et en poussant un soupir.
— Bah ! interrompit le Gascon qui, en allongeant la tête dans la direction de chaque interlocuteur, avait tout entendu ; bah ! brodequins, estrapade, coquemar, belle misère que tout cela ! Si ce Salcêde a parlé, c'est un coquin, et son patron un autre.
— Oh ! oh ! fit le cavalier v ne pouvant réprimer un soubresaut d'impatience, vous chantez bien haut, monsieur le Gascon.
— Moi?
— Oui, vous.
— Je chante sur le ton qu'il me plaît, cap de Bious! tant pis pour ceux à qui mon chant ne plaît pas.
Le cavalier fit un mouvement de colère.
— Du calme! dit une voix douce en même temps qu'impérative, dont Robert Briquet chercha vainement à reconnaître le propriétaire.
Le cavalier parut faire un effort sur lui-même; cependant il n'eut pas la puissance de se contenir tout à fait.
— Et connaissez-vous bien ceux dont vous parlez, Monsieur? demanda-t-il au Gascon.
— Si je connais Salcède?
— Oui.
— Pas le moins du monde.
— Et le duc de Guise?
— Pas davantage.
— Et le duc d'Alençon?
• — Encore moins.
— Savez-vous que M. de Salcède est un brave?
— Tant mieux ; il mourra bravement alors.
— Et que M. de Guise, quand il veut conspirer, conspire lui-môme?
— Cap de Biousl que me fait cela?
— Et que M. le duc d'Anjou, autrefois M. d'Alençon, a fait tuer ou laissé tuer quiconque s'est intéressé à lui : La Mole, CoconaS, Bussy et le reste?
— Je m'en moque.
— Comment I vous vous en moquez?
— Mayneviile l Mayneville ! murmura la môme voix.
— Sans doute, je m'en moque. Je ne sais qu'une chose, moi, sang-diou! j'ai affaire à Paris aujourd'hui môme, ce matin, et à cause de cet enragé de Salcède, on me ferme les portes au nez. Cap de Biousl ce Salcède est un bélître, et encore tous ceux qui, avec lui, sont cause que les portes sont fermées au lieu d'ôtre ouvertes.
— Oh l oh l voici un rude Gascon, murmura Robert Briquet, et nous allons voir sans doute quelque chose de curieux.
Mais cette chose curieuse à laquelle s'attendait le" bourpaois n'arrivait aucunement. Le cavalier, à qui cette derïiière apostrophe avait fait monter le sang au visage, baissa le nez, se tut et avala sa colère.
— Au fait, vous avez raison, dit-il, foin de tous ceux qui nous empochent d'entrer à Paris !
— Ohî oh! sb dit Robert Briquet, qui n'avait perdu ni les
nuances du visage du cavalier, ni les deux appels qui avaient
été faits à sa patience ; ah l ah! il paraît que je verrai une
chose plus curieuse encore que celle à laquelle je m'attenr
• dais.
Comme il faisait celle réflexion, un son de trompe retentit, et presque aussitôt les Suisses, fendant toute cette foule avec leurs hallebardes, comme s'ils découpaient un gigantesque pâté de mauviettes, séparèrent les groupes en deux morceaux compactes qui s'allèrent aligner de chaque côté du chemin, en laissant le milieu vide.
Dans ce milieu," l'officier dont nous avons parlé, et à la garde duquel la porte paraissait confiée, passa avec son cheval, allant e % t revenant; puis, après un moment d'examen qui ressemblait à un défi, il ordonna aux trompes de sonner.
Ce qui fut exécuté à l'instant même, et fit régner dans toutes les masses un silence qu'on eût cru impossible après tant d'agitation et de vacarme.
Alors le crieur, avec sa tunique fleurdelisée, portant sur sa poitrine un écusson aux armes de Paris, s'avança, un papier à la main, et lut de cette vojx nasillarde toute particulière aux crieurs :
« Savoir faisons à notre bon peuple de Paris et aes environs que les portes seront closes d'ici à une heure de relevée, et que nul ne pénétrera dans la ville avant cette heure, et cela par la volonté du roi et par la vigilance de M. le prévôt de Paris. »
Le crieur s'arrêta pour reprendre haleine. Aussitôt l'assistance profita de cette pause pour témoigner son étonnement et son mécontentement par une longue huée, que le crieur, il faut lui rendre cette justice, soutint sans sourciller.
L'officier fit un signe impératif avec la main, et aussitôt lo silence se rétablit.
Le crieur continua sans trouble et sans hésitation, comme
si l'habitude Pavait cuirassé contre ces manifestations à Tune desquelles il venait d'être en butte.
« Seront exceptés de cette mesure ceux qui se présenteront porteurs d'un signe de reconnaissance, ou qui seront bien et dûment appelés par lettres et mandats.,
« Donné en l'hôtel de la prévôté de Paris, sur l'ordre «près de Sa Majesté, le 26 octobre de Tan de grâce 1585. »
— Tompes, sonnefc !
Les trompes poussèrent aussitôt leurs rauques aboiements.
A peine le crieur eut-il cessé de parler que, derrière laf haie des Suisses et des soldats, la foule se mit à onduler comme un serpent dont les anneaux se gonflent et se tordent.
— Que signifie cela? se demandait-on chez les plus paisibles ; sans doute encore quelque complot !
— Oh! on! c'est pour nous empêcher d'entrer à- Paris, sans nul doute, que la chose a été combinée ainsi, dit en parlant à voix basse à ses compagnons le cavalier qui avait supporté avec une si étrange patience les rebuffades du Gascon; ces Suisses, ce crieur, ces verrous, ces trompes, c'est pour nous; sur mon âme, j'en suis fier.
— Place ! place ! vous autres ! cria l'officier qui commandait le détachement. Mille diables! vous voyez bien que vous empêchez de passer ceux qui ont le droit de se faire ouvrir les portes.
— Gap de Bious ! j'en sais un qui passera quand tous les bourgeois de la terre seraient entre lui et la barrière, dit, en jouant des coudes, ce Gascon qui, par ses rudes répliques, s'était attiré l'admiration de maître Robert Briquet.
Et, en effet, il fut en un instant dans l'espace vide qui s'était formé, grâce aux Suisses, entre les deux haies des spectateurs.
Qu'on juge si les yeux se portèrent avec empressement et curiosité sur un homme, favorisé à ce point d'entrer quand il était enjoint de demeurer dehors.
Mais le Gascon s'inquiéta peu de tous ces regards d'envie; il se campa fièrement en faisant saillir à travers son maigre pourpoint vert tous les muscles le son corps, qui semblaient autant de cordes tendues par une manivelle intérieure. Ses poignets, secs et osseux, dépassaient de trois bons pouces ses manches râpées; il avait le regard clair, les cheveux jaunes et crépus, soit de nature, soit de hasard, car la poussière entrait pour un bon dixième dans leur couleur. Ses pieds, grands et souples, s'emmanchaient à des chevilles nerveuses et sèches comme celles d'un daim. A Tune de ses mains, à une seule, il avait passé un gant de peau brodé, tout surpris de se voir destiné à protéger cette autre peau plus rude que la sienne; de son autre main il agitait une baguette -de coudrier. Il regarda un instant autour de lui ; puis, pensant que l'officier dont nous avons parlé était la personne la plus considérable de cette troupe, il marcha droit à lui. Celui-ci le considéra quelque temps avant de lui parler. Le Gascon, sans se démonter le moins du monde, en .fit autant.
— Mais vous avez perdu votre chapeau, ce me semble? lui dit-il.
— Oui, Monsieur.
— Est-ce dans la foule?
— Non, je venais de recevoir une lettre de ma maîtresse. Je la lisais, cap de Bious ! près de la rivière, à un quart de lieue d'ici, quand tout à, coup un coup de vent m'enlève lettre et chapeau. Je courus après la lettre, quoique le bouton de mon chapeau fût un seul diamant. Je rattrapai ma lettre; mais, quand je ravins au chapeau, le vent l'avait emporté dans la rivière, et la rivière dans Paris l... Il fera la fortune de quelque pauvre diable ; tant mieux l
— De sorte que vous êtes nu-tête ?
— Ne trouve-t-on pas de chapeau à Paris, cap de Bious l j'en achèterai un plus magnifique, et j'y mettrai un diamant deux fois gros comme le premier*
L'officier haussa imperceptiblement les épaules; mais, si imperceptible que fût ce mouvement, il n'échappa point au Gascon.
— S'il vous plait? fit-il.
— Vous avez une carte? demanda l'officier.
— Certes que j'en ai une, et plutôt deux qu'une.
— Une seule suffira si elle est en règle.
— Mais je ne me trompe pas, continua le Gascon en ouvrant des yeux énormes; eh ! non, cap de Bious! je ne me trompe pas ; j'ai le plaisir de parler à monsieur de Loignac?
— C'est possible, Monsieur, répondit sèchement l'officier, visiblement peu charmé de cette reconnaissance.
— A monsieur de Loignac, mon compatriote?
— Je ne dis pas non.
— Mon cousin l
— C'est bon, votre carte?
— La voici.
Le Gascon tira de son gant la moitié d'une carte découpée avec art.
— Suivez-moi, dit Loignac sans regarder la carte, vous et vos compagnons, si vous en avez; nous allons vérifier les laissez-passer. #
Et il alla prendre poste près de la porte.
Le Gascon à tête nue suivit.
Cinq autres individus suivirent le Gascon à tête nue.
Le premier était couvert d'une magnifique cuirasse si merveilleusement travaillée, qu'on eût cru qu'elle sortait des mains de Benvenuto Cellini. Cependant, comme le patron sur lequel cette cuirasse avait été faite avait un peu passé de mode, cette magnificence éveilla plutôt le rire que l'admiration.
11 est vrai qu'aucune autre partie du costume de Vindividu porteur de cette cuirasse ne répondait à la splendeur presque royale du prospectus.
Le second qui emboîta le pas était suivi d'un gros laquai?
grisonnant, et, maigre et hâlé comme il Tétait, semblait le précurseur de don Quichotte, comme son serviteur pouvait passer pour le précurseur de Sancho.
Le troisième parut portant un enfant de dix mois entre ses bras, suivi d'une femme qui se cramponnait à sa ceinture de cuir, tandis que deux autres enfants, l'un de quatre ans, l'autre de cinq, se cramponnaient à la robe de la femme.
Le quatrième apparut boitant et attaché à une longue épée.
— Enfin, pour clore la marche, un jeune homme d'une belle mine s'avança sur un cheval noir, poudreux, mais d'une belle race.
Celui-là, près des autres, avait l'air d'un roi.
Forcé de marcher assez doucement pour ne point dépasser ses collègues, peut-être d'ailleurs intérieurement satisfait de ne point marcher trop près d'eux, ce jeune homme demeura un instant sur les limites de la haie formée par le peuple»
En ce moment il se sentit tirer par le fourreau de son épée, et se pencha en arrière.
Celui qui attirait son attention par cet attouchement était un jeune homme aux cheveux noirs, à l'œil étincelant, petit, fluet, gracieux, et les mains gantées*.
— Qu'y a-t-il pour votre service, Monsieur ? demanda notre cavalier.
- — Monsieur, une grâce.
— Parlez, mais parlez vite, je vous prie : vous voyez que l'on m'attend.
— J'ai besoin d'entrer en ville, Monsieur, besoin impérieux, comprenez-vous?... De votre côté, vous êtes seul, et avez besoin d'un page qui fasse encore honneur à votre bonne mine.
— Eh bien?
— Eh bien! donnant, donnant : faites-moi entrer, je serai votre page.
— Merci, dit le cavalier ; mais je ne veux être servi pai personne.
— Pas môme par moi? demanda le jeune homme avec an si étrange sourire que le cavalier sentit se fondre l'enveloppe glacée où il avait tenté d'enfermer son cœur.
— Je voulais dire que je ne pouvais pas être servi.
— Oui, je sais que vous n'êtes pas riche, monsieur Ernauton de Carmainges, dit le jeune page.
Le cavalier tressaillit ; mais, sans faire attention à ce tressaillement, l'enfant continua :
— Aussi ne parlerons-nous pas de gages, et c'est vous, au contraire, si vous m'accordez ce que je vous demande, qui serez payé, et cela au centuple des servicerque vous m'aurez rendus; laissez-moi donc vous servir, je vous prie, en. songeant que celui qui vous prie a ordonné quelquefois.
Le jeune homme lui serra la main, ce qui était bien familier pour un. page; puis se retournant vers le groupe de cavaliers que nous connaissons déjà : »
— Je passe, moi, dit-il, c'est le plus important ; vous, Mayneville, tâchez d'en faire autant par quelque moyen que ce soit.
— Ce n'est pas tout que vous passiez, répondit le gentilhomme ; il faut qu'il vous voie.
— Oh ! soyez tranquille, du moment où j'aurai franchi cette porte, il me verra.
— N'oubliez pas le signe convenu.
— Deux doigts sur la bouche, n'est-ce pas ? '
— Oui; maintenant que Dieu vous aide!
— Eh bien ! fit le maître du cheval noir, mons le page, nous décidons-nous?
— Me voici, maître, répondit le jeune homme, et il sauta légèrement en croupe derrière son compagnon, qui alla rejoindre les cinq autres élus occupés à exhiber leurs cartes et à justifier de leurs droits.
& LES QtJÀRÀNTE-CINQ,
— Ventre de biche l dit Robert Briquet qui les avait sui-» vis des yeux, voilà tout un arrivage de Gascons, ou le diable m'emportai
LA BEVUE*
Cet examen que devaient passer les six' privilégiés que nous avons vus sortir des rangs du populaire pour se rapprocher de la porte, n'était ni bien long, ni bien compliqué.
11 s'agissait de tirer une moitié de carte de sa poche et de la présenter à l'officier, lequel la comparait à une autre moitié, et si, en la rapprochant, ces deux moitiés s'emboîtaient et faisaient un tout, les droits du porteur de la carte étaient établis.
Le Gascon à tête nue s'était approché le premier. Ce fut en conséquence par lui que la revue commença.
— Votre nom? demanda l'officier.
— Mon nom, monsieur l'officier? il est écrit sur cette carte, sur laquelle vous verrez encore autre chose.
— N'importe I votre nom? répétal'officier avec impatience; ne savez-vous pas votre nom?
— Si fait, je le sais, cap de Biousl et je l'aurais oublié que vous pourriez me le dire, puisque nous sommes compatriotes et même cousins.
— Votre nom? mille diables ! Croyez-vous que j'aie du temps à perdre en reconnaissances?
— C'est bon. Je me nomme Perducas de Pincornay.
— Perducas de Pincornay? reprit M. de Loignac, à qui
nous donnerons désormais le nom dont l'avait salué son compatriote.
Puis jetant les yeux sur la carte :
« Perducas de Pincornay, 26 octobre 1585, à midi précis. »
— Porte Saint-Antoine, ajouta le Gascon, en allongeant son doigt noir et sec sur la carte.
— Très-bien! en règle; entrez, fit M. de Loignac pour couper court à tout dialogue ultérieur entre lui et son compatriote. A vous, maintenant, dit-il au second.
L'homme à la cuirasse s'approcha.
— Votre carte? demanda Loignac.
— Eh quoi l monsieur de Loignac, s'écria celui-ci, ne reconnaissez-vous point le fils de l'un de vos amis d'enfance que vous avez fait sauter vingt fois sur vos genoux? ,
— Non.
— Pertinax de Montcrabeau, reprit le jeune homme avec étonnement: vous ne me reconnaissez pas? .
— Quand je suis de service, je ne reconnais personne, Monsieur. Votre carte?
Le jeune homme à la cuirasse tendit sa carte.
« Pertinax de Montcrabeau, 2o octobre, midi précis, porte Saint-Antoine. » — Passez.
Le jeune homme passa, et, un peu étourdi r'e la réception, alla rejoindre Perducas, qui attendait l'ouVcrture de la porte.
Le troisième Gascon s'approcha; c'était le Gascon à la femme et aux enfants.
— Votre carte? demanda Loignac
Sa main obéissante plongea aussitôt dans une petite gibecière de peau de chèvre qu'il portait au côté droit.
Mais ce fut inutilement : embarrassé qu'il était par l'enfant qu'il portait dans ses bras, il ne trouva point le papier qu'on lui demandait.
— Que diable faites-vous de cet enfant, Monsieur? vous voyez bien qu'il vous gène.
— C'est mon fils, monsieur de Loignac.
— Eh bien ! déposez votre fils à terre.
Le Gascon obéit : l'enfant se mit à hurler.
— Ah çà 1 vous êtes donc marié? demanda Loignac
— Oui, monsieur l'officier.
— A vingt ans?
— On se marie jeune chez nous, vous le savez bien, mon sieur de Loignac, vous qui vous êtes marié à dix-huit.
— Bon ! fit Loignac, en voilà encore un qui me connaît. La femme s'était approchée pendant ce temps, et les enfants, peiidus à sa robe, l'avaient suivie.
— Et pourquoi ne serait-il point marié? demanda-t-elle en se redressant et en écartant de son front hâlé ses cheveux noirs que la poussière du chemin y fixait comme une pâte; est-ce que c'est passé de mode de se marier à Paris? Oui, Monsieur, il est marié, et voici encore deux aiïtres enfants qui l'appellent leur père.
— Oui, mais qui ne sont que les fils de ma femme, monsieur de Loignac, comme aussi ce grand garçon qui se tient derrière; avancez, Militor, et saluez monsieur de Loignac, notre compatriote.
Un garçon de seize à dix-huit ans, vigoureux, agile et ressemblant à un faucon par son œil rond et son nez crochu, s'approcha , les deux mains passées dans sa ceinture de buffle.
Il était vôtu d'une bonne casaque de laine tricotée, portait sur ses jambes musculeuses un haut-de-chausses en peau de chamois, et une moustache naissante ombrageait sa lèvre à la fois insolente et sensuelle.
— C'est Militor, mon beau-fils, monsieur de Loignac, le fils aîné dé ma femme, qui est une Chavantrade, parente des Loignac. Militor de Chavantrade, pour vous servir. Saluez donc, Militor.
Puis, se baissant vers l'enfant qui se roulait en criant sur la route :
— Tais-toi, Scipion, tais-toi, petit, ajouta-t-il tout en cherchant sa carte dans toutes ses poches.
Pendant ce temps, Militor, pour obéir à l'injonction de son père, s'inclinait légèrement et sans sortir ses mains de sa ceinture.
— Pour l'amour de Dieu ! Monsieur, votre carte ! s'écria Loignac impatienté.
— Venez çà et m'aidez, Lardille, dit à sa femme le Gascon tout rougissant.
Lardille (Jétacha l'une après l'autre les deux mains cramponnées à sa robe, et fouilla elle-même dans la gibecière et dans les poches de son mari.
— Bien ! dit-elle, il faut que nous l'ayons perdue,
— Alors, je vous fais arrêter, dit Loignac.
Le Gascon devint pâle.
— Je m'appelle Eustache de Miradoux, dit-il, et je me recommanderai de M. de Sainte-Maline, mon parent.
— Ah ! vous êtes parent de Sainte-Maline? dit Loignac un peu radouci. Il est vrai que, si on les écoutait, ils sont parents de tout le monde ! Eh bien, cherchez encore, et surtout cherchez fructueusement.
— Voyez, Lardille, voyez dans les hardes de vos enfants, dit Eustache, tremblant de dépit et d'inquiétude.
Lardille s'agenouilla devant un petit paquet de modestes effets, jqu'elle retourna en murmurant.
Le jeune Scipion continuait de s'égosiller.
Il est vrai que ses frères de mère, voyant qu'on ne s'occupait pas d'eux, s'amusaient à lui entonner du sable dans la bouche.
Militor ne bougeait pas ; on eût dit que les misères de la vie de famille passaient au-dessous ou au-dessus de ce grand garçon sans l'atteindre.
— Ehl fit tout à coup M. de Loignac ; que vois-je là-bas, gur la manche de ce dadais, dans une enveloppe de peau?
— Oui, oui, c'est cela ! s'écria Eustache triomphant ; c'est
une idée de Lardille, je me le rappelle maintenant; elle a cousu cette carte sur Militor.
— Pour qu'il portât quelque chose, dit ironiquement de Loignac. Fi ! le grand veau ! qui ne tient môme pas ses bras ballants,, dans la crainte de porter ses bras.
Les lèvres de Militor blêmirent de colère, tandis que son visage se marbrait de rouge sur le nez, le menton et les sourcils*
— Un veau n'a pas de bras, grommela-t-il avec de méchants yeux, il a des pattes comme certaines gens de ma connaissance.
— La paix 1 dit Eustache ; vous voyez bien , Militor, que M. de Loignac nous fait l'honneur de plaisanter avec nous.
— Non, pardioux! je ne plaisante pas, répliqua de Loignac, et je veux au contraire que ce grand drôle prenne mes paroles comme je les dis. S'il était mon beau-fils, je lui ferais porter mère, frère, paquet, et, corbleu î je monterais dessus le tout, quitte à lui allonger les oreilles pour lui prouver qu'il n'est qu'un âne.
Militor perdit toute contenance, Eustache parut inquiet ; mais sous cette inquiétude perçait je ne sais quelle joie de cette humiliation infligée à son beau-fils.
Lardille, pour trancher toute difficulté et sauver son premier-né des sarcasmes de M. de Loignoc, offrit ,à- l'officier la carte, débarrassée de son enveloppe de peau.
M. de Loignac la prit et lut :
« Eustache de Miradoux, 26 octobre, midi précis, porte Saint-Antoine. » — Allez donc, dit-il, et voyez si vous n'oubliez pas quelqu'un de vos marmots, beaux ou laids.
Eustache de Miradoux reprit le jeune Scipion entre ses bras, Lardille s'empoigna de nouveau à sa ceinture, les deux enfants saisirent derechef la robe de leur mère, et cette grappe de famille, suivie du silencieux Militor, alla se. ranger près de ceux qui attendaient après l'examen subi.
— La peste l murmura de Loignac entre ses dents en regar-
LEb QUARANTE-CINQ. 27
dant Eustache de Miradoux et lea siens faire leur évolution, la peste do soldats que M. d'Épernon aura là. Puis se retournant ;
— Allons, à vous 1 dit-il.
Ces paroles s'adressaient au quatrième postulant.
Il était seul et fort roide, réunissamt le pouce et le médium pour donner des chiquenaudes à son pourpoint gris de fer et en chasser la poussière ; sa moustache, qui paraissait faite de poils de chat, ses yeux verts et étincelants, ses sourcils dont l'arcade formait un demi-cercle saillant au-dessus de deux pommettes saillantes, ses lèvres minces, enfin, imprimaient à sa physionomie ce type de défiance et de parcimonieuse réserve auquel on reconnaît l'homme qui cache aussi bien le fond de sa' bourse que le fond de son cœur.
— Chalabre, 26 octobre, midi précis, porte Saint-Antoine. C'est bon, allez ! dit 4e Loignac.
— 11 y aura des frais de route alloués au voyage, je présume, fit observer doucement le Gascon.
— Je ne suis pas trésorier, Monsieur, dit sèchement de Loignac, je ne suis encore que portier, passez. ,
Chalabre passa.
Derrière Chalabre venait un cavalier jeune et blond qui, en tirant sa carte, laissa tomber de sa poche un dé et plusieurs tarots.
Il déclara s'appeler Saint-Capautel, et sa déclaration étant confirmée par sa carte qui se tftuva être en règle, il suivit Chalabre.
Restait le sixième qui, sur l'injonction du page improvisé, était descendu de cheval et qui exhiba à M. de Loignac une carte sur laquelle on lisait :
« Ernauton de Carmainges, 26 octobre, midi précis, porte Saint-Antoine. »
Tandis que M. de Loignac lisait, le page, descendu de son côté, s'occupait à cacher sa tête en rattachant la gourmette parfaitement attachée du cheval de son faux maître.
— Ce page est à vous, Monsieur ? demanda de Loignac à Ernauton en lui désignant du doigt le jeune homme.
— Vous voyez, monsieur le capitaine, dit Ernauton qui ne voulait mentir ni trahir, vous voyez qu'il bride mon cheval.
— Passez, fit de Loignac en examinant avec attention M. de Carmainges, dont la figure et la tournure paraissaient lui mieux convenir que celles de tous les autres. En voilà un supportable, au moins, murmura-t-il.
t Ernauton remonta à cheval ; le page, sans affectation, mais sans lenteur, l'avait précédé et se trouvait déjà mêlé au groupe de ses devanciers.
— Ouvrez la porte, dit de Loignac, et laissez passer ces six personnes et les gens de leur suite.
— Allons, vite, vite, mon maître, dit le page, on selle, et partons.
Ernauton céda encore une fois à l'ascendant qu'exerçait sur lui cette bizarre créature, et, la porte étant ouverte, il piqua son cheval et s'enfonça, guidé par les indications du page, jusque dans le cœur du faubourg Saint-Antpine.
De Loignac fit, derrière les six élus, refermer la porte, au grand mécontentement de la foule -qui, la formalité remplie, croyait qu'elle allait passer à son tour, et qui, voyant son attente -trompée, témoigna bruyamment son improbation.
Maître Miton qui avait, après une course effrénée à travers champs, repris ^>eu à peu courage, et qui, tout en sondant le terrain à chaque pas, avait fini par revenir à la place d'où il était parti, maître Miton hasarda quelques plaintes sur la façon arbitraire dont la soldatesque interceptait les communications.
Le compère Friard, qui avait réussi à retrouver sa femme et qui, protégé par elle, paraissait ne plus rien craindre, le compère Friard contait à son auguste moitié les nouvelles du jour, enrichies de commentaires de sa façon.
Enfin les cavaliers, dont l'un avait été nommé Mayneville par le petit page, tenaient conseil pour savoir s'ils ne de-
raient pas tourner le mur d'enceinte, dans l'espérance assez bien fondée d'y trouver quelque brèche, et, par cette brèche, d'entrer dans Paris sans avoir besoin de se présenter plus longtemps à la porte Saint-Antoine ou à aucune autre.
Robert Briquet, en philosophe qui analyse, et en savant qui extrait te quintessence, Robert Briquet, disons-nous, s'aperçut que tout ce dénoûment de la scène que nous venons de raconter allait se faire près de la porte, et que les conversations particulières des cavaliers, des bourgeois et des paysans ne lui apprendraient plus rien.
Il s'approcha donc le plus qu'il put d'une petite barraque qui servait de logue au portier et qui était éclairée par deux fenêtres, l'une s'ouvrant sur Paris, l'autre sur la campagne.
A peine était-il installé à ce nouveau poste, qu'un homme, accourant de l'intérieur de Paris au grand galop de son cheval, sauta à bas de sa monture, et, entrant dans la loge/ apparut à la fenêtre.
— Ah l ah 1 fit de Loignac.
— Me voici, monsieur de Loignac, dit cet homme.
— Bien ; d'où venez-vous ?
— De la porte Saint-Victor.
— Votre bordereau î •
— Cinq.
— Les cartes ?
-r- Les voici.
De Loignac prit les cartes, les vérifia, et écrivit sur une ardoise qui paraissait avoir été préparée à cet effet, le chiffre 5.
Le messager partit.
Cinq minutes ne s'étaient point écoulées que deux autres messagers arrivaient.
D # e Loignac les interrogea successivement, et toujours à travers son guichet.
L'un venait de la porte Bourdelle, et apportait le chiffre 4.
L'autre de la porte du Temple, et annonçait le chiffre 6.
De Loignac écrivit avec soin ces chiffres sur son ardoise.
Ces messagers disparurent comme les premiers et furem successivement remplacés par quatre autres, lesquels arrL vaient :
Le premier, de la porte Saint-Denis, avec le chiffre 5;
Le second, de la porte Saint-Jacques, avec le chiffre 3 ;
Le troisième, de la porte Saint-Honoré, avec le chiffre 8 ;
Le quatrième, de la porte Montmartre, avec le chiffre 4.
Un dernier apparut enfin, venant de la porte Bussy, et apportant le chiffre 4.
Alors Loignac aligna avec attention, et tout bas, les lieux et les chiffre^ suivants :
Porte Saint-Victor, 5
Porte Bourdelle . . » A
Porte du Temple 6
Porte Saint-Denis. . . ~ 5
Porte Saint-Jacques. ••#»•• 3
Porte Saint-Honoré ....... 8
Porte Montmartre 4
Porte Bussy ......... 4
, Enfin porte Saint-Antoine 6
Total, quarante-cinq, ci. • • 45
— C'est bien. Maintenant, cria de Loignac d'une voix forte ouvrez les portes, et entre qui veut !
Les portes s'ouvrirent.
Aussitôt chevaux, mules, femmes, enfants, charrettes, se ruèrent dans Paris, au risque de s'étouffer dans l'étranglement des deux piliers du pont-levis.
En un quart d'heure s'écoula, par- cette vaste artère qu'on appelle la rue Saint-Antoine, tout l'amas du flot populaire qui, depuis le matin, séjournait autour de cette digue momentanée.
' Les bruits s'éloignèrent peu à peu.
M. de Loignac remonta à cheval avec ses gens. Robert Briquet, demeuré le dernier, après avoir été le premier, enjamba flegmatiquement la chaîne du pont on disant :
LES QUARANTE-CINQ. 3i
— Tous ces gens-là voulaient voir quelque chose, et ils n ont rien vu, même dans leurs affaires; moi, je ne voulais rien voir, et je suis le seul qui aie vu quelque chose. C'est engageant, continuons; mais à quoi bon continuer? j'en sais, pardieu! bien assez. Cela me sera-tril bien avantageux de voir déchirer M. de Salcède en quatre morceaux ? Non, pardieu ! D'ailleurs, j'ai renoncé à la politique. Allons dîner; le soleil marquerait midi s'il y avait du soleil; il est temps.
Il dit, et rentra dans Paris avec son tranquille et malicieux sourire.