‹ Les quarante eingChapitre 20 sur 25 · AU LOUVRE · texte numérisé non relu

AU LOUVRE

Ce jour-là aussi, pour de grandes aventures, le roi sortit de son cabinet et fit appeler M. d'Épernon.

Il pouvait être midi..

Le duc s'empressa d'obéir et de passer chez le roi.

11 trouva Sa Majesté debout dans une première chambre, considérant avec attention un moine jacobin qui rougissait et baissait les yeux sous le regard perçant du roi

Le roi prit d'Épernon à part.

— Regarde donc, duc, dit-il en lui montrant le jeune homme, la drôle de figure de moine que voilà*

— De quoi s'étonne Votre Majesté? dit d'Épernou.; je trouve la figure fort ordinaire, moi*

— Vraiment?

Et le roi se prit à rêver.

— Comment t'appelles-tu? lui dit-il»

— Frère Jacques, sire.

— Tu n'as pas d'autre nom?

— Mon nom de famille, Clément.

— Frère Jacques Clément? répéta le roi,

— Votre Majesté ne trouve-t-elle pas aussi quelque chose d'étrange dans le nom? dit en riant le duc.

Le roi ne répondit point.

— • Tu as très-bien fait la commission, dit-il au moine, sans cesser de le regarder.

— Quelle commission, sire? demanda le duc avec cette hardiesse qu'on lui reprochait, et que lui donnait une familiarité de tous les jours.

— Rien, dit Henri; un petit secret entre moi et quelqu'un que tu ne connais pas, ou plutôt que tu ne connais plus.

— En vérité, sire, dit è'£pe*nen, vous regardez étrangement cet enfant, et vous l*embarrassei.

— C'est vrai, oui. Je ne sais pourquoi mes regards ne peu* vent pas se défendre de lui ; il me semble que je l'ai déjà, vu ou que je le verrai. Il m'est apparu dans un rêve, je crois Allons, voilà que je déraisonne. Va-t'en, petit moine, tu as fini ta mission. On enverra la lettre demandée à celui qui la demande; sois tranquille. D'Épernon l

—Sire?

— Qu'on lui donne dix écus.

«~ Mevci, dit le moine.

— On dirait que tu as dit merci du bout des desfe ! reprit d'Épernon, qui ne comprenait point qu'un moine pwût -né* priser dix écus.

— Je dis merci du bout des dents, reprit le. petit Jacques,

parée que j'aimerais bien mieux un de ces beaux couteaux d'Espagne qui sont là appendus au mur.

— Gomment I tu n'aimes pas mieux l'argent pour aller courir les farceurs de la foire Saint-Laurent, ou les clapiers de la rue Sainte-Marguerite? demanda d'Épernon.

— J'ai fait vœu de pauvreté et de chasteté , répliqua Jacques.

— Donne-lui donc une de ces lames d'Espagne, et qu'il s'en aille, La Valette, dit le roi.

Le duc, en homme parcimonieux, choisit parmi les couteaux celui qui lui paraissait le moins riche et le donna au petit moine.

C'était un couteau catalan, à la lame large, effilée, solidement emmanchée dans un morceau de belle corne ciselée.

Jacques le prit, tout joyeux de posséder une si belle arme, et se retira.

Jacques parti , le duc essaya de nouveau de questionner le roi.

— Duc , interrompit le roi , as-tu , parmi tes quarantecinq, deux ou trois hommes qui sachent monter à cheval?

— Douze, au moins, sire, et tous seront cavaliers dans un mois.

— Choisis-en deux de ta main, et qu'ils viennent me parler à l'instant même.

Le duc salua, sortit, et appela Loignac dans l'antichambre. Loignac parut au bout de quelques secondes,

— Loignac, dit le duc, envoyez-moi à l'instant môme deux cavaliers solides; c'est pour accomplir une mission directe de Sa Majesté.

Loignac traversa rapidement la galerie , arriva près du bâtiment que nous nommerons désormais le logis des Quarante-Cinq.

Là, U ouvrit la porte et appela d'une voix de maître :

— Monsieur de Carmainges 1 Monsieur de Biran !

— M. de Biran est sorti, dit le factionnaire.

— Gomment ! sorti sans permission ?

— Il étudie le quartier que monseigneur le duc d'Épernon lui a recommandé ce matin.

— Fort bien ! Appelez M. de Sainte-Maline, alors.

Les deux noms retentirent sous les voûtes, et les deux élus apparurent aussitôt.

— Messieurs, dit Loignac, suivez-moi chez M. le duc d*Épernon.

Et il les conduisit au duc, lequel, congédiant Loignac, les conduisit à son tour au roi. *

Sur un geste de Sa Majesté , le duc se retira et les deux jeunes gens restèrent.

C'était la première fois qu'ils se trouvaient devant le roi. Henri avait l'aspect fort imposant.

L'émotion se traduisait chez eux de façon différente.

Sainte-Maline avait l'œil brillant, le jarret tendu, la moustache hérissée.

Carmainges, pâle, mais tout aussi résolu, bien que moins fier, n'osait arrêter son regard sur Henri.

— Vous êtes de mes quarante-cinq, Messieurs? dit le roi.

— J'ai cet honneur, sire, répliqua Sainte-Maline. — Et vous, Monsieur?

— J'ai cru que Monsieur répondait pour nous deux, sire ; voilà pourquoi ma réponse s'est fait attendre ; mais quant à être au service de Votre Majesté, j'y suis autant que qui que ce soit au monde.

— Bien. Vous allez monter à cheval et prendre la route de Tours : la connaissez-vous?

— Je demanderai, dit Sainte-Maline.

— Je m'orienterai, dit Carmainges.

— Pour vous mieux guider, passez par Charenton, d'abord.

— Oui, sire.

— Vous pousserez jusqu'à ce que vous rencontriez un homme voyageant seul.

— Votre Majesté veut-elle nous donnée son signalement? demanda Sainte-Maline.

— Une grande épée au côté ou au dos, de grands bras, de grandes jambes.

— Poiitvons-nous savoir son nom, sire? demanda Ernauton de Carmainges , que l'exemple de son compagnon entraînait, xnalg?4 tes habitudes de l'étiquette, à interroger le roi.

-~ II. s'apneUô l'Ombre, dit Henri.

— Nous demanderons le nom de tons les voyageurs que noua rencontrerons, ske.

'— Et nous fouillerons toutes les hôtelleries. —Une fois l'homme- rcpiconlbré et reconnu, v«us M remettrez cette lettre.

Les deux jeuttesgeufl tondaient la main ensemble Le roi demeura un instant, embarrassa

— Comment vous appelle-t-on? demanda-t-ilà l'un df eux», — Eraauton de Qacmaing^ r épondiMl.

— Et vous?

— Ren*é de Sainie-Malitte*

— Monsieur de Carmainges, vous, porterez la lettre ,^t monsieur de Sainte-Maline la remettra..

Ernauton prit le précieux dépôts qu'il s'apprêta à serrer dans son pourpoint.

Sainte-Maline arrêta son bras au, moruentoùJa lettre allait -disparaître, et il en baisa respectueusement le.scei,

Puis il remit la lettre à. Ernauton*

Cette flatterie fit scîurire Henri ÏIL,

— Allons, allons, Messieurs, dit-il, Je vow cnie. je aérai bien servi.

— Est-ce tout, cire ? demanda Ernauton».

— Oui, Messieurs; seulement, une dernière recommsn^ dation.

Les j eunes gens s'inclinèrenl et- attendirmU

— Cette lettre, Messieurs, dit Henri, est plu* précisas*

que h vie cPua homme. Sur votre tète, ne la perdez pas, remettez-la secrètement à l'Ombre, qui vous en donnera un reçu que vous me rapporterez, et surtout voyagez eu gens* qui voyagent pour leurs propres, affaires. Allez.

Lefc deux jeunes gens sortirent du cahktet royal, Ernauton comblé dis joie, Samte-Maliae gonflé de jalousie ; l'un avec la flamme dans les yeux, l'autre avec un avide regard qui brûlait le pourpoint de son compagnon.

M, d'Épernon les attendait ; il voulut questionner.

— Monsieur le duc, répondit Ernauton, le roi ne nous a point autorisés à parler.

Ils allèrent à l'instant môme aux écuries, où le piqueur du roi leur délivra deux chevaux de route, vigoureux et bien équipés.

M. d'Épernon les eût suivis certainement pour en savoir davantage, s'il n'eût été prévenu, au moment où Carmainges et Sainte-Maline le quittaient, qu'un homme voulait lui parler à l'instant môme et à tout prix.

— Quel homme ? demanda le duc avec impatience.

— Le lieutenant de la prévôté de l'Ile-de-France.

. — Ehl parfandious! s'écria-t-il, suis-je échevin, prévôt ou chevalier du guet?

— Non, Monseigneur; mais vous êtes ami du roi, répondit use humble voix & sa gauche. Je vous eu supplie, à ce titre écoutez-moi donc.

Le duc se retourna»

Près de lui, chapeau bas et oreilles basses, était un pauvre solliciteur qui passait à chaque seconde par une des nuances de l'arc-en-ciel.

— Qui ôtes-vous ? demanda brutalement le duc,

— Nicolas Poulain, pour vous servir, Monseigneur.

— Et vous voulez me parler ?

— le demande cette grâce.

«~ Je n'ai pas le temps.

>>• Même pour entendre un secret, Monseigneur ï

— J'en écoute cent tous les jours, Monsieur, le vôtr°, ferait cent et un ; ce serait un de trop.

— Même si celui-là intéressait la vie de Sa Majesté ? dit Nicolas Poulazn en se penchant à l'oreille de d'Épernon.

— Oh 1 oh I je vous écoute; venez dans mon cabinet. Nicolas Poulain essuya son front ruisselant de sueur, et

suivit le duc.

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