‹ Les quarante eingChapitre 4 sur 25 · LA LOGE EN GRÈVE DE S. M. LE ROI HENRI III · texte numérisé non relu

LA LOGE EN GRÈVE DE S. M. LE ROI HENRI III

Si nous suivions maintenant jusqu'à la place de Grève, où ejle aboutit, cette voie populeuse du quartier Saint-Antoine, nous retrouverions dans la foule beaucoup de nos connaissances ; mais tandis que tous ces pauvres citadins, moins sages que Robert Briquet, s'en vont, heurtés, coudoyés, meurtris, les uns derrière les autres, nous préférons, grâce au privilège que nous donnent nos ailes d'historien , nous transporter sur la place elle-même, et, quand nous aurons embrassé tout le spectacle d'un coup d'œil, nous retourner un instant vers le passé, afin d'approfondir la cause après avoir contemplé l'effet.

On peut dire que maître Friard avait raison en portant à cent mille hommes au moins le chiffre des spectateurs qui devaient s'entasser sur la place de Grève et aux environs pour jouir du spectacle qui s'y préparait. Paris tout entier s'était donné rendez-vous à l'hôtel de ville, et Paris est fort exact ; Paris ne manque pas une fête, et c'est une fOtc, et

môme une fête extraordinaire, que la mort d'un homme, lorsqu'il a su soulever tant de passions que les uns le maudissent et que les autres le louent, tandis que le plus grand nombre le plaint.

- Le spectateur qui réussissait à déboucher sur la place soit par le quai, près du cabaret de l'image Notre-Dame, soit par le porche même de la place Beaudoyer, apercevait tout d'abord, au milieu de la Grève, les archers du lieutenant de robe courte, Tanchon, et bon nombre de Suisses et de cheveau-légers entourant un petit échafaud élevé de quatre pieds environ.

Cet échafaud, si bas qu'il n'était visible que pour ceux qui l'entouraient, ou pour ceux qui avaient le bonheur d'avoir place à quelquefen être, attendait le patient, dont les moines s'étaient emparés depuis le matin , el que, suivant l'énergique expression du peuple, ses chevaux attendaient pour lui faire faire le grand voyage.

En effet, sous un auvent de la première maison après la rue du Mouton, sur la place, quatre vigoureux chevaux du Perche, au^ crins blancs, aux pieds chevelus, battaient le pavé avec impatience et se mordaient les uns les autres, en hennissant, au grand effroi des femmes qui avaient xhoisi cette place de leur bonne volonté, ou qui avaient été poussées de ce côté par la force.

Ces chevaux étaient neufs; à peine quelquefois, par hasard, avaient-ils, dans les plaines herbeuses de leur pays natal, supporté sur leur large échine l'enfant joufflu de quelque paysan attardé au retour des champs, lorsque le soleil se couche.

Mais après l'échafaud vide, après les chevaux hennissants, ce qui attirait d'une façon plus constante les regards de la foule, c'était la principale fenêtre de l'hôtel de ville, tendue de velours rouge et or, et au balcon de laquelle pendait un tapis de velours, orné de Técusson royal.

C'est qu'en effet cette fenêtre était la loge du roi.

Une heure et demie sonnait à Saint-Jean-en-Grève, lorsque cette fenêtre, pareille à la bordure d'un tableau, s'emplit de personnages qui venaient poser dans leur cadre.

Ce fut d'abord le roi Henri III, pâle, presque chauve, quoiqu'il n'eût à cette époque que trente-quatre à trente-cinq ans ; l'œil enfoncé dans son orbite bistrée , et la bouche toute frémissante de contractions nerveuses.

11 entra, morne, le regard fixe, à la fois majestueux et chancelant, étrange dans sa tenue, étrange dans sa démarche, ombre plutôt que vivant, spectre plutôt que roi; mystère toujours incompréhensible et toujours incompris pour ses sujets, qui, en le voyant paraître, ne savaient jamais s'ils devaient crier : Vive le roi ! ou prier pour son âme.

Henri était vêtu d'un pourpoint noir passementé de noir ; il n'avait ni ordre ni pierreries ; un seul diamant brillait à son toquet, servant d'agrafe à trois plumes courtes et frisées. Il portait dans sa main gauche un petit chien noir que sa belle-sœur, Marie Stuart, lui avait envoyé de sa prison, et sur la robe soyeuse duquel brillaient ses doigts fins et blancs comme des doigts d'albâtre.

Derrière lui venait Catherine de Médicis, déjà voûtée par l'âge, car la reine mère pouvait avoir à cette époque de soixante-six à soixante-sept ans, mais portant encore la tête ferme et droite, lançant sous son sourcil froncé par l'habitude un regard acéré, et, malgré ce retard, toujours mate et froide comme une statue de cire sous ses habits de deuil éternel.

Sur la môme ligne apparaissait la figure mélancolique et douce de la reine Louise de Lorraine, femme de Henri III, compagne insignifiante en apparence, mais fidèle en réalité, de sa vie bruyante et infortunée.

La reine Catherine de Médicis marchait à un triomphe.

La reine Louise assistait à un supplice.

Le roi Henri traitait là une affaire.

Triple nuance qui se lisait sur le front hautain de la pro-

mière, sur le front résigné de la seconde, et sur le front ntifiu geux et ennuyé du troisième.

Derrière les illustres personnages que le peuple admirait, si pâles et si muets, venaient deux beaux jeunes gens : l'un de vingt ans à peine, l'autre de vingt-cinq ans au plus.

Ils se tenaient par le bras, malgré l'étiquette qui défend devant les rois, comme à l'église devant Dieu, que les hommes paraissent s'attacher à quelque chose.

Ils souriaient :

Le plus jeune avec une tristesse ineffable, l'aîné avec une grâce enchanteresse; ils étaient beaux, ils étaient grands, ils étaient frères.

Le plus jeune s'appelait Henri de Joyeuse, comte du Bouchage; l'autre, le duc Anne de Joyeuse. Récemment encore il n'était connu que sous le nom d'Arqués ; mais le roi Henri, qui l'aimait par-dessus toutes choses, l'avait fait, depuis un an, pair de France, en érigeant en duché-paire la vicomte de Joyeuse.

Le peuple n'avait pas pour ce favori la haine qu'il portait autrefois à, Maugiron, à Quélus et à Schomberg, haine dont d'Épernon seul avait hérité.

Le peuple accueillit donc le prince et les deux frères par de discrètes, mais flatteuses acclamations.

Henri salua la foule gravement et sans sourire, puis il baisa son chien sur la tôte.

Alors, se retournant vers les jeunes gens :

— Adossez-vous à la tapisserie, Anne, dit-il à l'aîné; ne vous fatiguez pas à demeurer debout : ce sera long peut-être.

— Je l'espère bien, interrompit Catherine, long et bon, sire.

— Vous croyez donc que Salcède parlera, ma mère? demanda Henri.

— Dieu donnera, je l'espère, cette confusion à nos ennemis. Je dis nos ennemis, car ce sont vos ennemis aussi, ma fille, ajouta-t-elle en se tournant vers la reine, qui pâlit et baissa son doux regard.

Le roi hocha la tête en signe de doute.

Puis, se retournant une seconde fois vers Joyeuse, et voyant que celui-ci se tenait debout malgré son invitation :

— Voyons, Anne, dit-il, faites ce que j'ai dit; adossezvous au mur, ou accoudez-vous sur mon fauteuil.

— Votre Majesté est en vérité trop bonne, dit le jeune duc, et je ne profiterai de la permission que quand je serai véritablement fatigué.

— Et nous n'attendrons pas que vous le soyez, n'est-ce pas, mon frère? dit tout bas Henri.

— Sois tranquille, répondit Anne des yeux plutôt que de la voix.

— Mon fils, dit Catherine, ne vois-je pas du tumulte là* bas, au coin du quai?

— ' Quelle vue perçante! ma mère; oui, en effet, je crois que vous avez raison. Oht les mauvais yeux que j'ai, moi, qui ne suis pas vieux pourtant 1

— Sire, interrompit librement Joyeuse, ce tumulte vient du refoulement du peuple sur la place par la compagnie des archers. C'est le condamné qui arrive, bien certainement.

— Comme c'est flatteur pour des rois, dit Catherine, do voir écarteler un homme qui a dans les veines une goutte de sang royal l

Et en disant ces paroles, son regard pesait sur Louise.

— Oh! Madame, pardonnez-moi, épargnez-moi, dit la jeune reine avec un désespoir qu'elle essayait en vain de dissimuler; non, ce monstre n'est point de ma famille, et vous n'avez point voulu dire qu'il en était.

— Certes, non, dit le roi; et je suis bien certaip que ma mère n'a point voulu dire cela.

— Eh ! mais, fit aigrement Catherine, il tient aux Lorrains, et les Lorrains sont vôtres, Madame; je le pense, du moins. Ce Salcède vous touche donc, et mûme d'assez près.

— C'est-à-dire, interrompit Joyeuse avec une honnûte indignatiorç qui était le trait distinçtif de son caractère, et qui

se faisait jour en toute circonstance contre celui qui l'avait excitée, quel qu'il fût, c'est-à-dire qu'il touche à M. de Guise peut-être, mais point à la reine de France.

— Ah ! vous êtes là, monsieur de Joyeuse? dit Catherine avec une hauteur indéfinissable, et rendant une humiliation pour une contrariété. Ah ! vous êtes là? Je ne vous avais point vu.

— J'y suis, non-seulement de l'aveu , mais encore par l'ordre du roi, Madame, répondit Joyeuse en interrogeant Henri du regard. Ce n'est pas une chose si récréative que de voir écarteler un homme, pour que je vienne à un pareil spectacle si je*i'y étais forcé.

— Joyeuse a raison, Madame, dit Henri; il ne s'agit ici ni de Lorrains, ni de Guise, ni surtout de la reine : il s'agit de voir séparer en quatre morceaux M. de Salcède, c'est-à-dire un assassin qui voulait tuer mon frère.

— Je suis mal en fortune aujourd'hui, dit Catherine en pliant tout à coup, ce qui était sa tactique la plus habile, je fais pleurer ma fille, et, Dieu me pardonne! je croîs que je fais rire monsieur de Joyeuse.

— Ah ! Madame, s'écria Louise en saisissant les mains de Catherine, est-il possible que Votre Majesté se méprenne à ma douleur î

— Et à mon respect profond, ajouta Anne de Joyeuse, en s'inelînant sur le bras du fauteuil royal.

— C'est vrai, c'est vrai, répliqua Catherine, enfonçant un dernier trait dans le cœur de sa belle-fille. Je devrais savoir combien il vous est pénible, ma chère enfant, de voir dévoiler les complots de vos alliés de Lorraine ; et bien que vous n'y puissiez, vous ne souffrez pas moins de cette parenté.

— Ah ! quant à cela, ma mère, c'est un peu vrai, dit le roi, cherchant à mettre tout le monde d'accord; car enfin, cette fois, nous savons à quoi nous en tenir sur la participation de MM. de Guise à ce complot.

— Mais, sire, inlerrompit plus hardiment qu'elle n'avait fait encore Louise de Lorraine, Votre Majesté sait bien qu'en

devenant reine de France, j'ai laissé mes parents tout en bas du trône.

— Oh! s'écria Anne de Joyeuse, vous voyez que je ne me trompais pas, sire; voici le patient qui parait sur la place. Corbleu 1 la vilaine figure l

— 11 a peur, dit Catherine; il parlera.

— S'il en a la force, dit le roi. Voyez donc, mère, sa tête vacille comme celle d'un cadavre.

— Je ne m'en dédis pas , sire, dit Joyeuse, il est affreux.

— Comment voudriez-vous que ce fût beau/» un homme do^nt la pensée est si laide? Ne vous ai-je point expliqué, Anne, les rapports secrets du physique et du moral, comme. Hippocrate et Galenus les comprenaient et les ont expliqués eux-mêmes?

— Je ne dis pas non, sire; mais je ne suis pas un élève de votre force, moi, et j'ai vu quelquefois de fort laids hommes être de très-braves soldats. N'est-ce pas, Henri?

Joyeuse se retourna vers son frère, comme pour appeler son approbation à son aide; mais Henri regardait sans voir, écoutait sans entendre ; il était plongé dans une profonde rêverie; ce fut donc le roi qui répondit pour lui.

— Eh ! mon Dieu 1 mon cher Anne, s'écria-t-il, qui vous dit que celui-là ne soit pas brave? Il l'est pardieu! comme un ours, comme un loup, comme un serpent. Ne vous rappelez-vous pas ses façons? Il a brûlé, dans sa maison, un gentilhomme normand, son ennemi. Il s'est battu dix fois, et a tué trois de ses adversaires; il a été surpris faisant de la fausse monnaie, et condamné à mort pour ce fait.

— A telles enseignes, dit Catherine de Médicis, qu'il a été gracié par l'intercession de M. le duc de Guise, votre cousin, ma fille.

Cette fois, Louise était à bout de ses forces ; elle se contenta de pousser un soupir.

— Allons, dit Joyeuse, voilà une existence bien remplie, et qui va finir bien vite.

* M LBS ÛUÀRANTE-CINQ.

— J'espère, monsieur de Joueuse; dit Catherine, qu'elles va, au contraire, finir le plus lentement possible.

*- Madame, dit Joyeuse en secouant la tête, je voit; là-bas sous cet auvent de si bons chevaux et qui me paraissent si impatients d'être obligés de demeurer là à ne rien faire, que je ne crois pas à une bien longue résistance des muscles, tendons et cartilages de M. de Salcède»

— Oui, si Ton ne prévoyait point le cas; mais mon fils est miséricordieux, ajouta la reine avec un de ces sourires qui n'appartenaient qu'à elle : il fera-dire aux aides de tirer mollement.

— Cependant, Madame, objecta timidement la reine, je tous ai entendu dire ce matin à madame de Mercœur, il me semble cela du moins, que ce malheureux ne subirait que deux tirades*

— Ouinda, s'il se conduit bien, dit Catherine; en ce cas, il sera expédié le plus couramment possible; mais vous entendes, ma fille, et je voudrais, puisque vous vous intéressez à lui, que vous puissiez le lui faire dire; qu'Use conduise bien, cela le regarde.

— C'est que, Madame, dit la reine, Dieu ne m'ayant point* comme à vous., donné la fores, je n'ai pas grand cœur à voir souffrir.

~ Eh bien ! tous ne regarderez point, ma fille*

Louise se tut

Le roi n'avait rien entendu; 11 était tout yeux, car on s'occupait d'enlever le patient de la charrette qui l'avait apporté, pour le déposer sur le petit échafaud.

Pendant ce temps, les hallebardiers, }es archers et les Suisses avaient fait élargir considérablement l'espace, en sorte que, *out autour de l'échafaud, il régnait un vide assez grand pour que tous les regards distinguassent Salcède malgré le peu d'élévation de son piédestal funèbre.

Salcède pouvait avoir trente-quatre à trente-cinq ans et il était fort et vigoureux; les traits pâles de son visage,

sur lequel perlaient quelques gouttes de sueur et de sang, s'animaient quand il regardait autour de lui d'une indéfinissable expression, tantôt d'espoir, tantôt d'angoisse.

Il avait tout d'abord jeté les yeux sur la loge ru /aie; mais, commo s'il eût compris qu'au lieu du salut c'était la mort qui lui tenait de là, son regard ne s'y était point arrêté.

C'était à la foule qu'il en voulait, c'était dans le sein de cette orageuse mer qu'il fouillait avec ses yeux ardents et avec son âme frémissante au bord de ses lèvres.

La foule se taisait. N

Salcède n'était point un assassin vulgaire : Salcède était d'abord de bonnèlaaissance, puisque Catherine de Médicis, qui se connaissait d'autant mieux en généalogie qu'elle paraissait en faire fi, avait découvert une goutte de sang royal dans ses veines; en otfkre, Salcède avait été un capitaine de quelque renom. Cette main, liée par une corde honteuse, avait vaillamment porté l'épée; cette tête livide sur laquelle se peignaient les terreurs de la mort, terreurs que le patient eût renfermées dans doute au plus profond de son Âme, si l'espoir n'y avait tenu trop de place, cette tête livide avait abrité de grands desseins.

Il résultait de ce que nous venons de dire que, pour beaucoup de spectateurs, Salcède était un héros; pour beaucoup d'autre») une victime; quelques-uns le regardaient bien comme un assassin, mais la foule agrand'peine d'admettre dans ses mépris, au rang des criminels ordinaires, ceux-là s qui ont tenté ces grands assassinats qu'enregistre le livre de l'histoire en même temps que celui de la justice.

Aussi racontait-on dans la foule que Salcède était né d'une^ race de guerriers, que son père avait combattu rudement M. le cardipM de Lorraine, ce qui lui avait valu une mort glorieuse au miligi du massacre de la Saint-Barthélémy ; mais que plus tard le fils, oublieux de cette mort, ou plutôt sacrifiant sa haine à une certaine ambition pour laquelle les populations ont toujours quelque sympathie, que ce fila, <U*

4fr LES ÛUARANTE-CINQ.

sons-nous, avait pactisé avec l'Espagne et avec les Guise pour anéantir, dans les Flandres, la souveraineté naissante du duc d'Anjou, si fort haï des Français.

On citait ses relations avec Baza et Balouin, auteurs présumés du complot qui avait failli coûter la vie au duc François, frère de Henri III ; on citait l'adresse qu'avait déployée Salcède dans toute cette procédure pour échapper à la roue, au gibet et au bûcher, sur lesquels fumait encore le sang' de ses complices; seul il avait, par des révélations fautes et pleines d'artifice, disaient les Lorrains, alléché ses juges, à tel point que, pour en savoir plus, le duc d'Anjou, l'épargnant momentanément, l'avait fait conduire en France, au lieu de le faire décapiter à Anvers ou à Bruxelles. Il est vrai qu'il avait fini par en arriver au même résultat ; maïs dans le voyage, qui était le but de ses révélations, Salcède espérait être enlevé par ses partisans; malheureusement pour lui il avait compté sans M. de Bellièvre, lequel, chargé de ce dépôt précieux, avait fait si bonne garde que ni Espagnols, ni Lorrains, ni ligueurs n'en avaient approché d'une lieue.

A la prison, Salcède avait espéré; Salcède avait espéré à la torture ; sur la charrette, il avait espéré encore ; sur l'échafaud> il espérait toujours. Ce n'est point qu'il manquât de courage ou de résignation ; mais il était de ces créatures vivaces qui se défendent jusqu'à leur dernier souffle avec cette ténacité et cette vigueur que la force humaine n'atteint pas toujours chez les esprits d'une valeur secondaire»; :

Le roi ne perdait pas plus que le peuple cette pensée incessante de Salcède.

Catherine, de son côté, étudiait avec anxiété jusqu'au moindre mouvement du malheureux jeune homme; mais elle était trop éloignée pour suivre la direction de ses regards et remarquer leur jeu continuel.

A l'arrivée du patient, il s'était élevé comme par enchantement, dans la foule, des étages d'hommes, de femmes et. d'enfants ; chaque fois qu'il apparaissait une tête nouvelle

au-dessus de ce niveau mouvant, mais déjà toisé par l'œil vigilant de Salcède, il l'analysait tout entière dans un examen d'une seconde qui suffisait comme un examen d'une heure & cette organisation surexcitée, en qui le temps, de\enu si précieux, décuplait ou plutôt centuplait toutes les facultés.

Puis ce coup d'œil, cet éclair lancé sur le visage inconnu et nouveau, Salcède redevenait morne et tournait autre part son attention.

Cependant le bourreau avait commencé à s'emparer de lui, et il l'attachait par le milieu du corps au centre de l'échafaud.

Déjà même, sur un signe de maître Tanchon, lieutenant de robe courte et commandant l'exécution, deux archers, perçant la foule, étaient allés chercher les chevaux.

Dans une autre circonstance ou dans une autre intention, les archers n'eussent pu faire un pas au milieu de cette masse compacte ; mais la foule savait ce qu'allaient faire les archers, et elle se serrait et elle faisait passage, comme, sur un théâtre encombré, on fait toujours place aux acteurs chargés de rôles importants.

En ce moment, il se fit quelque bruit à la porté de la loge royale, et l'huissier, soulevant la tapisserie, prévint LL. MM. que le président Brisson et quatre conseillers, dont l'un était le rapporteur du procès, désiraient avoir l'honneur de converser un instant avec le roi au sujet de l'exécution.

— C'est à merveille, dit le roi.

Puis se retournant vers Catherine :

— Eh bienl ma mère, continua-t-il, vous allez être satisfaite?

* Catherine fit un léger signe de tête, en témoignage d'approbation. /

— Faites entrer ces messieurs, reprit le roi.

— Sire, une grâce, demanda Joyeuse.

— Parle, Joyeuse, fit le roi, et pourvu que ce ne soit pas celle du condamné...

— Rassurez-vous, sire;

— J'écoute.

— Sire, il y a une chose qui blesse particulièrement la vue de mon frère et surtout la mienne, ce sont les robes rouges et les robes noires ; que Votre Majesté soit donc assez bonne pour nous permettre de nous retirer.

— Comment, vous vous intéressez si peu à mes affaires, monsieur de Joyeuse, que vous demandez à vous retirer dans un pareil moment ! s'écria Henri.

— N'en croyez rien, sire, tout ce qui touche Votre Majesté est d'un profond intérêt pour moi; mais je suis d'une misérable organisation, et la femme la plus faible est, sur ce point, plus forte que moi. Je ne puis voir une exécution que je n'en sois malade huit jours. Or, comme il n'y a plus guère que moi qui rie à la cour depuis que mon frère, je ne sais pas pourquoi, ne rit plus, jugez ce que va devenir ce pauvre Louvre, déjà si triste, si je m'avise, moi, de le rendre plus triste encore. Ainsi, par grâce, sire...

— Tu veux me quitter, Anne? dit Henri avec un accent d'indéfinissable tristesse.

— Peste, sire! vous êtes exigeant : une exécution en Grève, c'est la vengeance et le spectacle à la fois, et quel spectacle 1 celui dont, tout au contraire de moi, vous êtes le plus curieux ; la vengeance et le spectacle ne vous suffisent pas, et il faut encore que vous jouissiez en môme temps de la faiblesse de vos amis.

— Reste, Joyeuse, reste ; tu verras que c'est intéressant.

— Je n'en doute pas; je crains même, comme je l'ai dit à Votre Majesté, que l'intérêt ne soit porté à un point où je ne puisse plus le soutenir; ainsi vous permettez, n'est-ce pas, sire?

Et Joyeuse fit un mouvement vers la porte.

— Allons, dit Henri III en soupirant, fais donc à ta fantai- 'e; ma destinée est de vivre seul.

Et le*roi se retourna, le front plissé, vers sa mère, crai-

gnant qu'elle n'eût entendu le colloque qui venait d'avoir lieu entre lui et son favori. ^

Catherine avait l'ouïe aussi âne que la vue-*, mais lorsqu'elle ne voulait pas entendre, nulle oreille n'était plus dure que la sienne.

Pendant ce temps, Joyeuse s'était penché à l'oreille de son frère et lui avait dit :

— Alerte, alerte, du Bouchage! Tandis quexes conseillers vont entrer, glisse-toi derrière leurs grandes robes, et esquivons-nous; le roi dit oui maintenant, dans cinq minutes il dira non.

— Merci, merci, mon frère, répondit le jeune homme $ j'étais comme vous, j'avais hâte de partir.

— Allons, allons, voici les corbeaux qui paraissent,, disparais, tendre rossignol.

En effet, derrière MM. les conseillers, on vit fuir, comme deux ombres rapides, les deux jeunes gens.

Sur eux retomba la tapisserie aux pans lourds. Quand le roi tourna la tête, ils avaient déjà disparu. Henri poussa un soupir et baisa son petit chien.

^^ -VOTM***

LB SUPPLICB.

Les conseillers se tenaient au fond de la loge du roi, debout et silencieux, attendant que le roi leur adressât la parole.

Le roi se laissa attendre un instant, puis, se. retournant de leur côté ;

— Eh bien, Messieurs, quoi de nouveau? demanda-t-il. Bonjour, monsieur le président Brisson,

— Sire, répondit le président avec sa dignité facile, que Ton appelait à la cour sa courtoisie de huguenot, nous* venons suppléer Votre Majesté, ainsi que l'a désirée, de' Thou, de ménager la vie du coupable. Il a sans doute quelques révélations à faire, et en lui promettant la vie, on les obtiendrait.

— Mais, dit le roi, ne les a-t-on pas -obtenues, monsieur le président?

— Oui, sire, en partie : est-ce suffisant pour Votre Majesté?

— Je sais ce que je sais, messire.

— Votre Majesté sait alors à quoi s'en tenir sur la participation' de l'Espagne dans cette affaire ?

— De l'Espagne? oui, monsieur le président, et même de plusieurs autres puissances.

— Il serait important de constater cette participation, sire,

— Aussi, interrompit Catherine, le roi a-t-il l'intention, monsieur le président, de surseoir à l'exécution, si le coupable signe une confession analogue à ses dépositions devant le juge qui lui a fait infliger la question.

Brisson interrogea le roi des yeux et du geste.

— C'est mon intention, dit Henri, et je ne le cache pas plus longtemps ; vous pouvez vous en assurer, monsieur Brisson, en faisant parler au patient par votre lieutenant de robe.

— Votre Majesté n'a rien de plus à recommander ?

— Rien. Mais pas de variation dans les aveux, ou je retire ma parole* Ils sont publics, ils doivent être complets.

— Oui, sire. Avec les noms des personnages compromis ?

— Avec les noms, tous les noms !

— Même lorsque ces noms seraient entachés, par l'aveu % du patient, de haute trahison et révolte au premier chef?

— Même lorsque ces noms seraient ceux de mes plus proches parents 1 dit le roi.

— H sera fait comme Votre Majesté l'ordonne.

— Je m'explique, monsieur Brisson ; ainsi donc, pas de malentendu. On apportera au condamné du papier et des

plumes ; il écrira sa confession, montrant par là publiquement qu'il s'en réfère à notre miséricorde et se met à .notre merci. Après, nous verrons.

— Mais je puis promettre ?

— Eh oui ! promettez toujours.

— Allez, Messieurs, dit le président en congédiant les conseillers.

Et ayant salué respectueusement le roi, il sortit derrière eux.

— Il parlera, sire, dit Louise de Lorraine toute tremblante; il parlera, et Votre Majesté fera grâce. Voyez comme l'écume nage sur ses lèvres.

— Non, non; il cherche, dit Catherine ; il cherché, et pas autre chose. Que cherche-t-il donc ?

— Parbleu ! dit Henri III,. ce n'est pas difficile à deviner; il cherche M. le duc de Parme, M. le duc de Guise ; il cherche M. mon frère, le roi très-catholique. Oui, cherche ! cherche l attends l Crois -tu que la place de Grève soit lieu plus commode pour les embuscades que la route des Flandres ? Crois-tu que je n'aie pas ici cent Bellièvre pour t'envpécher de descendre de l'échafaud où un seul t'a conduit ?

Salcède avait vu les archers partir pour aller chercher les chevaux ; il avait aperçu le président et les conseillers dans la loge du roi , puis il les avait vus disparaître : il comprit que le roi venait de donner l'ordre du supplice.

Ce fut alors que parut sur sa bouche livide cette sanglante écume remarquée par la jeune reine : le malheureux, dans la mortelle impatience qui le dévorait, se mordait les lèvres jusqu'au sang.

— Personne! personne! murmurait-il, pas un de ceux qui m'avaient promis secours! Lâches! lâches ! lâches!...

Le lieutenant Tanchon s'approcha de l'échafaud, et s'adressant au bourreau :

~ Préparez-vous, maître, dit-il.

L'exécuteur fit un signe à l'autre bout de la place, et l'on

vit leg chevaux, fendant la foule, laisse? derrière eux via tumultueux sillage qui, pareil à celui de la mer, se referma sur eux. % k. ■

Ce sillage était produit par les spectateurs que refoulait ou renversait le passage rapide des chevaux ; mais le mur démoli se refermait aussitôt, et parfois les premiers devenaient les derniers, et réciproquement, car, les forts se lançaient dans l'espace vide.

On put alors voir au coin de la rue de la Vannerie, lorsque les chevaux y passèrent, un beau jeune homme de notre connaissance sauter au bas de la borne sur laquelle il était monté, poussé par un enfant qui paraissait quinze à seize ans à peine , et qui semblait fort ardent à ce terrible spectacle.

C'était le page mystérieux et le vicomte Ërnauton de Carmainges.

~- Eh! vite, vite, glissa le page à l'oreille de son compagnon, jetez-vous dans la trouée, il n'y a pas un instant & perdre,

— Mais nous serons étouffés, répondit Ërnauton, vous êtes feu, mon petit ami 1

— Je veux voir, voir de près, dit le page d'un ton si impérieux, qu'il était facile de voir que cet ordre partait d'une bouche qui avait l'habitude du commandement.

Ërnauton obéit.

— Serrez les chevaux, serrez les chevaux, dit le page; ne les quittez pas d'une semelle, ou nous n'arriverons pas

— Mais avant que nous n'arrivions, vous serez mis en morceaux.

— Ne vous inquiétez pas de moi. En avant ! en avant 1 — < Les chevaux vont ruer !

— Empoignez la queue du dernier: jamais un chevaine rue quand on le lient de la sorte.

Ërnauton subissait malgré lui l'influence étrange de cet enfant; il obéit, s'accrocha aux crins du cheval, tandis que de son côté le page s'attachait à sa ceinture. .

Et au milieu de cette foule onduleuse comme une mer, épineuse comme un buisson, laissant ici un pan de leur manteau, là un fragment de leur pourpoint, plus loin la fraise de leur chemise, ils arrivèrent en môme temps que l'attelage à trois pas de l'échafaud sur lequel se tordait Salcède, dans les convulsions du désespoir.

- — Sommes-nous arrivés? murmura le jeune homme suffoquant et hors d'haleine, quand il sentit Ernauton s'arrêter. — - Oui, répondit le vicomte, heureusement', car j'étais au bout de mes forces.

— Je ne vois pas.

— Passez devant moi. •

— Non, non, pas encore... Que fait-on ?

— Des nœuds coulants à l'extrémité des cordes.

— Et lui, que fait-il ?

— Qui, lui? * v

— Le patient

— Ses yeux tournent autour de lui comme ceux de l'autour qui guette.

Les chevaux étaient assez près de l'échafaud pour que les valets de l'exécuteur attachassent aux pieds et aux poings de Salcède les traits fixés à leurs colliers.

Salcède poussa un rugissement quand il sentit autour de ses chevilles le ingueux contact des cordes, qu'un nœud coulant serrait autour de sa cnair.

Il adressa alors un suprême, un indéfinissable regard & toute cette immense place, dont fi embrassa les cent mille spectateurs dans le cercle de son rayon visuel,

— Monsieur, lui dit poliment le lieutenant Tanchon, vous plaît-il de parler au peuple avant que nous ne procédions ?

Et il s'approcha de l'oreille du patient pour, ajouter tout bas : <~ '

— Un bon aveu... pour la vie sauve.

Salcôde.le regarda jusqu'au fond de l'âme.

Ce regard était si éloquent qu'il sembla arracher la vérité

du cœur de Tanchon et la fit remonter jusque dans ses yeux, où elle éclata.

Salcède ne s'y trompa point; il comprit que le lieutenant était sincère et tiendrait ce qu'il promettait.

— Vous voyez, continua Tanchon, on vous abandonne ; plus d'autre espoir en ce monde que celui que je vous offre.

— Eh bien ! dit Salcède avec un rauque soupir, faites faire silence, je suis prêt à parler.

— C'est une confession écrite et signée que le roi exige.

— Alors déliez-moi les mains et donnez-moi une plume, je vais écrire.

— Votre confession ?

-»- Ma confession, soit.

Tanchon, transporté de joie, n'eut qu'un signe à faire ; le cas était prévu. Un archer tenait toutes choses prêtes : il lui passa l'écritoire, les plumes, lé papier, que Tanchon déposa sur le bois même de l'échafaud.

En même temps on lâchait de trois pieds environ la corde qui tenait le poignet droit de Salcède, et on le soulevait sur l'estrade pour qu'il pût écrire.

Salcède, assis enfin, commença par respirer avec force et par faire usage de sa main pour essuyer ses lèvres et relever ses cheveux qui tombaient humides de sueur sur ses genoux.

— Allons, allons, dit Tanchon, mettez-vous à votre aise, et écrivez bien tout.

— Oh l n'ayez pas peur, répondit Salcède en allongeant sa main vers la plume; soyez tranquille, je n'oublierai pas ceux qui m'oublient, moi.

Et sur ce mot il hasarda un dernier coup d'oeil. Sans doute le moment était venu pour le page de se montrer ; car, saisissant la main d'Ernauton :

— Monsieur, lui dit-il, par grâce, prenez-moi dans vos bras et soulevez-moi au-dessus des têtes qui m'empêchent de voir:

— Ah çal mais, vous êtes insatiable, jeune homme, eu vérité.

— Encore ce service, Monsieur.

— Vous abusez.

— Il faut que je voie le condamné, entendez-vous? il faut que je le voie.

Puis, comme Ernauton ne répondait pas assez vivement ans doute à l'injonction ;

— Par pitié, Monsieur, par grâce 1 dit-il, je vous en supplie! -

L'enfant n'était plus un tyran fantasque, mais un suppliant irrésistible.

Ernauton le souleva dans ses bras, non sans quelque étonnement de la délicatesse de ce corps qu'il serrait entre ses mains.

La tête du page domina donc les autres téteè.

Justement Salcède venait de saisir la plume en achevant sa revue circulaire.

Il vit cette figure du jeune homme et demeura stupéfait.

En ce moment les deux doigts du page s'appuyèrent sur ses lèvres. Une joie indicible épanouit aussitôt le visage du patient; on eût dit l'ivresse du mauvais riche quand Lazare laisse tomber une goutte d'eau sur sa langue aride.

Il venait de reconnaître le signal qu'il attendait avec impatience et qui lui annonçait du secours.

Salcède, après une contemplation de plusieurs secondes, s'empara du papier que lui offrait Tanchon, inquiet de son hésitation, et il se mit à écrire avec une fébrile activité.

— Il écrit I il écrit l murmura la foule.

— Il écrit! répéta la reine mère avec une joie manifeste.

— Il écrit! dit le roi; par la mordieu ! je lui ferait grâce. Tout à coup Salcède s'interrompit pour regarder encore le

jeune homme.

Le jeune homme répéta le môme signe, et Salcède se remit à écrire.

Puis, après un intervalle plus court, il s'interrompit encore pour regarder de nouveau.

Cette fois le page fit signe des doigts et de la tôte.

— Avez-vous fini? dit Tanchon qui ne perdait pas de vue son papier.

— Oui, fit machinalement Salcède.

— Signez, alors.

Salcède signa sans jeter sur le papier ses yeux qui restaient rivés sur le jeune homme.

Tanchon avança la main vers la confession.

— Au toi, au roi seul ! dit Salcède.

Et il remit le papier au lieutenant de robe courte, mais avec hésitation, et comme un soldat vaincu qui rend sa dernière arme.

— Si vous avez bien avoué tout, dit le lieutenant, vous êtes sauf, monsieur Salcède.

Un sourire mélangé d'ironie et d'inquiétude se fit jour sur les lèvres du patient, qui semblait interroger impatiemment son interlocuteur mystérieux.

Enfin Ernauton, fatigué, voulut déposer son gênant fardeau ; il ouvrit les bras : le page glissa jusqu'à terre.

Avec lui disparut la vision qui avait soutenu le condamné.

Lorsque Salcède ne le vit plus, il le chercha des yeux; puis, comme égaré :

— Eh bien! cria-t-il, eh bien!

Personne ne lui répondit.

— Eh ! vite, vite, hâtez- vous! dit-il; le roi tient le papier, il va lire !

Nul ne bougea.

Le roi dépliait vivement la confession.

— Oh ! mille démons ! cria Salcède, se serait-on joué de moi? Je l'ai cependant bien reconnue. C'était elle, c'était elle!

A peine le roi eut-il parcouru les premières lignes «ju'il parut saisi d'indignation.

Puis il pâlit et s'écria i

~-Oht le misérable!.,, oh! le méchant homme!

«- Qu'y a~Ml, mon fils? demanda Catherine.

— Il y a qu'il se rétracte, ma mère; il y a qu'il prétend n'avoir jamais rien avoué.

— Et ensuite?

— Ensuite, il déclare innocents et étrangers à tous complots MM. de Guise.

— Au fait, balbutia Catherine, si c'est vrai?

— Il ment! s'écria le roi; ft ment comme un païen t

~~ Qu'en save*~vous, mon fils? MM. de Guise sont peutêtre calomniés... Les juges ont peut-être dans leur trop grand zèle interprété faussement les dépositions.

— Eh ! Madame ! s'écria Henri ne pouvant se maîtriser plus longtemps, j'ai tout entendu,

*— Vous, mon fils? •

— Oui, moi.

~~ Et quand cela, s'il vous plaît?

~- Quand le coupable a subi la gône... j'étais derrière un rideau ; je n'ai pas perdu une seule de ses paroles, et chacune de ses paroles m'entrait dans la tôte comrne un clou sous le marteau.

— Eh bien ! faites-le parler avec la torture, puisque la torture il lui faut; ordonnez que les chevaux tirent,

Henri, emporté par la colère, leva la main. ,

Le lieutenant Tanchon répéta ce signe.

Déjà les cordes avaient été rattachées aux quatre membres du patient ? quatre hommes sautèrent sur les quatre chevaux : quatre coups de fouet retentirent, et les quatre chevaux s'élancèrent dans des directions opposées.

Un horrible craquement et un horrible cri jaillirent à la fois du plancher de l'échafaud. On vit les membres du malheureux Salcède bleuir, s'allonger et s'injecter de sang; sa face n'était plus celle d'une créature humaine , c'était le masque d'un démon.

— An! trahison! trahison! cria-t-il. Eh bien! je vais parler, je veux parler, je veux tout dire ! Ah l maudite duch...

La voix dominait les hennissements des chevaux et les rumeurs de la foule ; mais tout à coup elle s'éteignit.

— Arrêtez ! arrêtez î cria Catherine.

il était trop tard. La tête de Salcède, naguère roidie par la souffrance et la fureur, retomba tout à coup sur le plancher de l'échafaud.

— Laissez-le parler, vociféra la reine mère. Arrêtez, mais arrêtez donc! •

L'œil de Salcède était démesurément dilaté, fixe, et plongeant obstinément dans le groupe où était apparu le page. Tanchon en suivait habilement la direction.

Mais Salcède ne pouvait plus parler, il était mort.

Tanchon donna tout bas quelques ordres à ses archers, qui se mirent à fouiller la foule dans la direction indiquée par les regards dénonciateurs de Salcède.

— Je suis découverte, dit le jeune page à l'oreille d'Ernauton;par pitié, aidez-moi, secourez-moi, Monsieur; ils viennent l ils viennent !

— Mais que voulez-vous donc encore?

— Fuir : ne voyez-vous point que c'est moi qu'ils cherchent?

— Mais qui êtes-vous donc?

— Une femme... Sauvez-moi! protégez-moi!

Ernauton pâlit; mais la générosité remporta sur Téton-

nement et la crainte.

11 plaça devant lui sa protégée, lui fraya un chemin à grands coups de pommeau de dague et la poussa jusqu'au coin de la rue du Mouton, vers une porte ouverte.

Le jeune page s'élança et disparut dans cette porte qui semblait l'attendre et qui se referma derrière lui.

1 n'avait pas même eu le temps de lui demander son nom ni où il le retrouverait.

Mais en disparaissant, le jeune page, comme s'il eût de-

LES QUARANTE-CINQ. *l

viné sa pensée, lui avait fait un signe plein de promesses. Libre alors, Ernauton se retourna vers le centie de la

place, et embrassa d'un même coup d'œil Péchafaud et la

loge royale.

Salcède était étendu roide et livide sur l'échafaud. , Catherine était debout, livide et frémissante dans la loge.

— Mon fils, dit-elle enfin en essuyant la sueur de son front, mon fils, vous ferez bien de changer votre maître des hautes œuvres, c'est un ligueur !

— Et à quoi donc voyez-vous cela, ma mère? demanda Henri.

— Regardez, regardez 1

— Eh bien 1 je regarde.

— Salcède n'a souffert qu'une tirade, et il est mort

— Parce qu'il était trop sensible à la douleur.

— Non pas ! non pas ! fit Catherine avec un sourire de mépris arraché par le peu de perspicacité de son fils, mais parce qu'il a été étranglé par-dessous l'échafaud avec une corde fine, au moment où il allait accuser ceux qui le laissent mourir. Faites visiter le cadavre par un savant docteur, et vous trouverez, j'en suis sûre, autour de son cou le cercle que la corde y aura laissé.

— Vous avez raison, dit Henri, dont les yeux étincelèrent un instant, mon cousin de Guise est mieux servi que moi.

— • Chut! chutl mon fils, dit Catherine, pas d'éclat, on se moquerait de nous; car cette fois encore c'est partie perdue.

— Joyeuse a bien fait d'aller s'amuser autre part, dit le roi; on ne peut plus compter sur rien en ce monde, même sur le» supplices. Partons, Mesdames, partons I

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