‹ Les quarante eingChapitre 6 sur 25 · SILHOUETTE DE GASCON · texte numérisé non relu

SILHOUETTE DE GASCON

Dire que dame Fournichon fut absolument aussi discrète que le lui avait recommandé l'étranger, nous ne l'oserions pas. D'ailleurs elle se croyait sans doute dégagée de toute obligation envers lui, par l'avantage qu'il avait donné à maître Fournichon à l'endroit de l'Épée du fier Chevalier; mais comme il lui restait encore plus à deviner qu'on ne lui en avait dit, elle commença, pour établir ses suppositions sur une base solide, par chercher quel était le cavalier inconnu qui payait si généreusement l'hospitalité à ses compatriotes. Aussi ne manqua-t-elle point d'interroger le premier soldat qu'elle vit passer sur le nom du capitaine qui avait passé la revue.

Le soldat, qui probablement était d'un caractère plus discret quA Ron interlocutrice, lui demanda d'abord, avant de répondre, à quel propos elle faisait cette question.

— Parce qu'il sort d'ici, répondit madame Fournichon, qu'il a causé avec nous, et qu'on est bien aise de savoir à qui l'on parle.

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Le soldat se mit à rire.

— Le capitaine qui commandait la revue ne serait pas entré à VÉpée du fier Chevalier, madame Fournichon, dit-il.

' — Et pourquoi cela? demanda l'hôtesse; il est donc trop grand ieigneur pour cela?

— Peut-être,

— Eh bien, si je vous disais^ue ce n'est pas pour lui qu'il est entré à l'hôtellerie du Fier Chevalier?

— Et pour qui donc?

— Pour ses amis.

— Le capitaine qui commandait la revue ne logerait pas ses amis à VÊpée du fier Chevalier, j'en réponds.

— Peste! comme vous y allez, mon brave homme 1 Et quel est donc ce monsieur qui est trop grand seigneur pour loger ses amis au meilleur hôtel de Paris?

— Vous voulez parler de celui qui commandait la revue, n'est-ce pas?

— Sans doute.

— Eh bien ! ma bonne femme, celui qui commandait la revue est purement et simplement M. le duc Nogaret de La Valette d'Épernon, pair de France, colonel général de l'infanterie du roi, et un peu plus roi que Sa Majesté ellemême. Eh bien l qu'en dites-vous, de celui-là?

— Que si c'est lui qui est venu, il m'a fait honneur.

— L'avez-vous entendu dire parfandious?

— Eh 1 eh ! fit la dame Fournichon, qui avait vu bien des choses extraordinaires dans sa vie, et à qui le mot parfandious n'était pas tout à fait inconnu.

Maintenant on peut juger si le 26 octobre était attendu avec impatience.

Le 25 au soir, un homme entra, portant un sac assez 1 3urd, qu'il déposa sur le buffet de Fournichon.

— C'est le prix du repas commandé pour demain, dit-il.

— A combien par tête? demandèrent ensemble les deux époux»

— A six livres.

— Les compatriotes du capitaine ne feront-ils donc ici qu'un seul repas?

— Un seul.

— Le capitaine leur a donc trouvé un logement?

— Il paraît.

Et le messager sortit malgré les questions du Rosier et de l'Épée, et sans vouloir davantage répondre à aucune d'elles.

Enfin le jour tant désiré se leva sur les cuisines du Fier Chevalier.

Midi et demi venait de sonner aux Augustins, quand des cavaliers s'arrêtèrent à la porte de l'hôtellerie, descendirent de cheval et entrèrent.

Ceux-là étaient venus par la porte Bussy et se trouvaient naturellement les premiers arrivés^ d'abord parce qu'ils avaient des chevaux, ensuite parce que l'hôtellerie de VÉpée était à cent pas à peine de la porte Bussy.

Un d'eux môme qui paraissait leur chef, tant par sa bonne mine que par son luxe, était venu avec deux laquais bien montés.

Chacun d'eux exhiba son cachet à l'image de Cléopâtre et fut reçu par les deux époux avec toutes sortes de prévenances, surtout le~ jeune homme aux deux laquais.

Cependant, à l'exception de ce dernier, les nouveaux arrivants ne s'installèrent que timidement et avec une certaine inquiétude; on voyait que quelque chose de grave les préoccupait, surtout lorsque machinalement ils portaient leur main à leur poche.

Les uns demandèrent à se reposer, les autres à parcourir la ville avant, le souper; le jeune homme aux deux laquais s'informa s'il n'y avait rien de nouveau à voir dans Paris.

— Ma foi, dit dame Fournichon, sensible à, la bonne mine du cavalier, si vous ne craignez pas la foule et si vous ne vous effrayez pas de demeurer sur vos jambes quatre heures

de suite, vous pouvez vous distraire en allant voir M* de Salcèdë, un Espagnol, qui a conspiré.

— Tiens, dit le jeune homme, c'est vrai; j'ai entendu parler de cette affaire; j* y vais, pardioux!

Et il sortit avec ses deux laquais. ^

Vers deux Heures, arrivèrent par groupes de quatre et Ginq une douzaine de voyageurs nouveaux.

Quelques-uns d'entre eux arrivèrent isolés. ' Il y en eut môme un qui entra en voisin, sans chapeau, une badine à la main; il jurait contre Paris, où les voleurs sont si audacieux que son chapeau lui avait été pris du cûfé de la Grève, en traversant un groupe, et ai adroits qu'il n'avait jamais pu voir qui le lui avait pris.

Au reste, c'était sa faute : il n'aurait pas dû entrer dans Paris avec un chapeau orné d'une si magnifique agrafe.

Vers quatre heures il y avait déjà quarante compatriotes du capitaine installés dans l'hôtellerie des Fournichon.

— Est-ce étrange, dit l'hôte à sa femme, ils sont tous Gascons.

— Que trouves-tu d'étrange à cela? répondit la dame; le capitaine n'a-t-il pas dit que c'étaient des compatriotes qu'il recevait?

— Eh bien?

— Puisqu'il est Gascon lui-môme, ses compatriotes doivent être Gascons. "

— Tiens, c'est vrai l dit l'hôte*

— Est-ce que M. d'Épernon n'est pas de Toulouse?

— C'est vrai, c'est vrai ; tu tiens donc toujours pour M* d'Épernon?

— Esi-çe qu'il n'a pas lâché trois fois le fameux parfendious?

— 11 a lâché le fameux parfandious? demanda Fourni» chon inquiet; qu'est-ce que cet animal-là?

— Imbécile ! c'est son juron favori.

— Ah 1 c'est juste.

-«• Ne vouft étonnez donc que d'une chose, c'est de n'avoir que quarante Gascons, quand vous devriez en avoir quar rante-cinq.

Mais, vers cinq heures, les cinq autres Gascons arrivèrent, et les convives de l'Épés se trouvèrent au grand complet.

Jamais surprise pareille n'avait épanoui des visages de Gascons : ce furent pendant une heure des sandioux, des mordioux, des cap de Bious; enfin des élans de joie si bruyants, qu'il sembla aux époux Fourniclion que toute la Saintonge, que tout le Poitou, tout l'Aunis et tout le Languedoc avaient fait irruption dans leur grande salle.

Quelques-uns se connaissaient t ainsi Eustache de Miradoux vint embrasser le cavalier aux deux laquais, et lui présenta Lardille, Militor et Scipion.

— Et par quel hasard es-tu à Paris? demanda oelui-cL «— Mais toi-même, mon oher Sainte-Maline?

<— J'ai une charge dans l'armée, et toi?

-* Moi, je viens pour affaire de succession.

— Ah ! ah ! tu traînes donc toujours après toi la vieille Lardille?

*~ Elle a voulu me suivre.

~- Ne pouvais-tu partir secrètement, au lieu de t'embar* rasser de tout ce monde qu'aile traîne après ses jupes? ,

— Impossible, c'est elle qui a ouvert la lettre du procureur.

— Ah I tu as reçu la nouvelle de cette succession par une lettre? demanda Sainte-Maline.

«~ Oui, répondit Miradoux.

Puis se hâtant de changer de conversation :

— N'est-ce pas singulier, dit-il, que cette hôtellerie soit pleine, et ne soit pleine que de compatriotes?

— Non, ce n'est point singulier; l'enseigne est apétissantc pour des gens d'honneur, interrompit notre ancienne connaissance Pertfuoas de Pincorney, en se mêlant alla conversation.

«4 LES QUARANTECINO.

— Ah ! ah l c'est vous, compagnon? dit Sainte-Maline ; vous ne m'avez toujours pas expliqué ce que vous alliez me ra conter vers la place de Grève, lorsque cette grande foule nous a séparés.

— Et qu'allais-je vous expliquer? demanda Pincorney en rougissant quelque peu.

— Comment, entre Angouléme et Angers, je vous ai rencontré sur la route, comme je vous vois aujourd'hui, à pied, une badine à la main et sans chapeau.

— Cela vous préoccupe, Monsieur?

— Ma foi, oui ! dit Sainte-Maline ; il y a loin de Poitiers ici, et vous venez de plus loin que de Poitiers.

— Je venais de Saint-André de Cubsac.

— Voyez-vous; et comme cela, sans chapeau?

— C'est bien simple.

— Je ne trouve pas.

— Si fait, et vous allez comprendre. Mon père a deux chevaux magnifiques, auxquels il tient de telle façon qu'il est capable de me déshériter après le malheur qui m'est arrivé.

— Et quel malheur vous est-il arrivé?

— Je promenais l'un des deux, le plus beau, quand tout à coup un coup d'arquebuse part à dix pas de moi; mon cheval s'effarouche, s'emporte et prend la route de la Dordogne.

— Où il s'élance?

— Parfaitement

— Avec vous?

— Non; par bonheur j'avais eu le temps de me glisser à terre, sans cela je me noyais avec lui.

— Ah! ah! La pauvre béte s'est donc noyée?

— Pardioux! vous connaissez la Dordogne, une demilieue de large.

— Et alors?

— Alors, je résolus de ne pas rentrer à la maison, et de me soustraire le plus loinjposv'ible à la colère paternelle.

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— - Mais votre chapeau?

— Attendez donc, que diable 1 mou chapeau, il était tombé.

— Comme vous?

— Moi, je n'étais pas tombé, je m'étais laissé glisser à terre; un Pincorney ne tombe pas de cheval : les Pincorney sont écuyers au maillot.

— C'est connu, ditSainte-Maline; mais votre chapeau?

— Ahl voilà; mon chapeau?

— Oui.

— Mon chapeau était donc tombé; je me mis à sa recherche, car c'était ma seule ressource, étant sorti sans argent.

— Et comment votre chapeau pouvait-il vous être une ressource? insista Sainte-Maline, décidé à pousser Pincorney

à bout

— Sandiouxl et une grande 1 II faut vous dire que la plume de ce chapeau était retenue par une agrafe en diamant que S. M. l'empereur Charles V donna à mon grand-père, lorsqu'en se rendant d'Espagne en Flandre, il s'arrêta dans notre château.

—Ah 1 ah! Et vous avez vendu l'agrafe et le chapeau avec? Alors, mon cher ami, vous devez être le plus riche de nous tous, et vous auriez bien dû, avec l'argent de votre agrafe, acheter un second gant; vous avez des mains dépareillées : l'une est blanche comme une main de femme, l'autre est noire comme une main de nègre.

— Attendez donc : au moment où je me retournais pour chercher mon chapeau, je vois un corbeau énorme qui fond

dessus.

— Sur votre chapeau?

— Ou plutôt sur mon diamant; vous savez que cet animal dérobe tout ce qui brille : il fond donc sur mon diamant et me le dérobe.

— Votre diamant?

— Oui, Monsieur. Je le suis des yeux d'abord; puis en-

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suite, en courant, je crie : « Arrêtez ! arrêtez ! au voleur î » La peste ! au bout de cinq minutes il était disparu, et jamais plus je n'en ai entendu parler.

— De sorte qu'accablé par cette double perte...

— Je n'ai plus osé rentrer dans la maison paternelle, et le me suis décidé à venir chercher fortune à,Paris.

— Bon ! dit un troisième, le vent s'est donc changé en corbeau? Je vous ai entendu, ce me semble, raconter à M. de Loignac, qu'occupé à lire une lettre de votre maîtresse, le vent vous avait emporté lettre et chapeau, et qu'en véritable Amadis, vous aviez couru après la lettre, laissant aller le chapeau où bon lui semblait ?

— Monsieur, dit Sainte-Maline, j'ai l'honneur de connaître M. d'Aubigné, qui, quoique fort brave soldat, manie assez bien la plume; narrez-lui, quand vous le rencontrerez, 1'hisloire de votre chapeau, et il fera un charmant conte làdessus.

Quelques rires à demi étouffés se firent entendre.

— Eh î eh ! Messieurs, dit le Gascon irritable, rirait-on dç moi, par hasard?

Chacun se retourna pour rire plus à l'aise.

Perducas jeta un regard inquisiteur autour de lui et vit près de la cheminée un jeune homme qui cachait sa téta dans ses mains ; il crut que celui-là n'en agissait ainsi quç pour mieux se cacher.

11 alla à lui.

— Eh l Monsieur, dit-il, si vous riez, fiez au moins en face, que l'on voie votre visage.

Et il frappa sur l'épaule du jeune homme, qui releva un front grave et sévère.

Le jeune homme n'était autre que notre ami Ernauton de Carmainges, encore tout étourdi de son aventure de la Grève.

— Je vous prie de me laisser tranquille, Monsieur, lui dit-il, et surtout, si vous me touchez encore, de ne me tou-

LES QUARANTE-CINQ, Vf

cher que de la main où vous avez un gant; vous voyez bien que je ne m'occupe pas de vous.

— A la bonne heure 1 grommela Pincorney ; si vous ne vous occupez pas de moi, je n'ai rien à dire.

— Ah ! Monsieur, fit Eustache de Miradoux à Carmainges, avec les plus conciliantes intentions, vous n'êtes pas gracieux pour notre compatriote.

— Et de quoi diable vous mêlez-vous, Monsieur? reprit Ernauton de plus en plus contrarié.

— Vous avez raison, Monsieur, dit Miradou? en saluant, cela ne me regarde poioÉ.

Et il tourna les talons pour aller rejoindre ^ardiUe, assise dans un coin de la grande cheminée ; mais quelqu'un lu} barra le passage.

— C'était Militer, avec fies deux mains dans sa cçinture et son rire narquois sur les lèvres,

— Dites donc, beau-papa? fit le vaurien,

— Après?

— Qu'en dites-vous ?

— De quoi ?

— De la façon dont ce gentilhomme vous a rivé yotre clou?

, Hein!

— 11 vous a secoué de la belle façon.

— Ah ! tu as remarqué cela, toi ? dit Eustache essayant de tourner Militor.*

Mais celui-ci fit échouer la manœuvre en se portant à gauche et en se retrouvant de nouveau devant lui.

-r- Non-seulement moi, continua Militor, mais encore tout le monde; voyez comme chacun rit autour dp nous.

Le fait est qu'on riait, mais pas plus de cela que d'autre chose.

Eusta'.he devint rouge comme un charbon,

— Allons, allons, beau-papa, ne laissez pas refroidir l'affaire, ditMûlitor.

Eustache se dressa sur ses ergots et s'approcha de Carmainges.

— On prétend, Monsieur, lui dit-il, que vous avez voulu m'ôtre particulièrement désagréable.

— Quand cela?

— Tout à l'heure.

— A vous?

^ —A moi.

— Et qui prétend cela?

•— Monsieur, dit Eustache en montrant Militor.

— Alors Monsieur, répondit Carmainges en appuyant ironiquement sur la qualification, alors Monsieur est un étourneau.

— Oh l oh i fit Militor furieux.

— Et je l'engage, continua Carmainges, à ne point venir donner du bec sur moi, ou sinon je me rappellerai les conseils de M. de Loignac

— M. de Loignac n'a point dit que je fusse un étourneau, Monsieur.

— Non, il a dit que vous étiez un âne : préférez-vous cela? Bien peu m'importe à moi; si vous êtes un âne, je vous sanglerai; 6i vous êtes un étourneau, je vous plumerai.

— Monsieur, dit Eustache, c'est mon beau-fils; traitez-le mieux, je vous prie, par égard pour moi.

— Ah ! voilà comme vous me défendez^ beau-papa l s'écria Militor exaspéré; s'il en est ainsi, je me défendrai mieux tout seul.

— A l'école, les enfants ! dit Ernauton, à l'école !

— A l'école ! s'écria Militor en s'avançant, le poing levé, sur M. de Carmainges; j'ai dix-sept ans, entendez-vous, Monsieur?

— Et moi, j'en ai vingt-cinq, dit Ernauton; voilà pourquoi je vais vous corriger selon vos mérites.

Et le saisissant par le collet et par la ceinture, il le souleva de terre et le jeta, comme il eût fait d'un paquet, par

la fenêtre du rez-de-chaussée dans la rue, et cela tandis que, Lardille poussait des cris à faire crouler les murs.

— Maintenant, ajouta tranquillement Ernauton, beaupère, belle-mère, beau-fils et toutes les familles du monde, j'en fais de la chair à pâté, si Ton vient me déranger encore.

— Ma foi! dit Miradoux, je trouve qu'il a raison, moi : pourquoi l'agacer, ce gentilhomme?

— Ah ! lâche S lâche ! qui laisse battre son fils 1 s'écria Lardille en s'avançant vers Eustache et en secouant ses cheveux épars.

— La, la, la, fit Eustache, du calme, cela lui fera le caractère.

— Ah ça! dites donc, on jette donc des hommes par la fenêtre iei? dit un officier en entrant : que diable! quand on se livre à ces sortes de plaisanteries, on devrait crier au moins : Gare là-dessous !

— Monsieur de Loignac! s'écrièrent une vingtaine de voix.

— Monsieur de Loignac! répétèrent les quarante-cinq.

Et à ce nom, connu par toute la Gascogne, chacun se leva et se tut

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