‹ Les quarante eingChapitre 7 sur 25 · M. DE LOIGNAC · texte numérisé non relu

M. DE LOIGNAC

Derrière M. de Loignac entra à son tour Militor, moulu de sa chute et cramoisi de colère.

— Serviteur, Messieurs, dit Loignac ; nous menons grand bruit, ce me semble... Ah! ah! maître Militor a encore fait le hargneux, à ce qu'il paraît, et son nez en souffre.

-* On me payera mes coups, grommela Militor en montrant le poing à Carmainges.

— Servez, maître Fournichon, cria Loignac, et que chacun soit doux avec son voisin, si c'est possible. Il s'agit, à partir de ce moment, de s'aimer comme des frères.

— Huml fit Sainte-Maline.

— . La charité est rare, dit Chalabre en étendant sa serviette sur son pourpoint gris de fer, de manière à ce que, quelle que fut l'abondance des sauces, il ne lui arrivât aucun accident,

— Et s'aimer de si près, c'est difficile, ajouta Ërnauton : il est vrai que nous ne sommes pas ensemble pour longtemps.

— Voyez, s'écria Pincomey qui avait encore les railleries de Sainte-Maline sur le cœur, on se moque de moi parce que je n'ai point de chapeau, et l'on ne dit rien à M. de Montcrabeau, qui va dîner avec une cuirasse du temps de l'empereur Pertinax, dont il descend selon toute probabilité. Ce que c'est que la défensive l

Montcrabeau, piqué au jeu, se redressa, et avec une voix de fausset :

— Messieurs, dit-il, je l'ôte : avis à ceux qui aiment mieux me voir avec des armes offensives qu'avec des armes défensives.

Et il délaça majestueusement sa cuirasse en faisant signe à son laquais, gros grison d'une cinquantaine d'années, de s'approcher de lui.

— Allons, la paix ! la paix l fit H* de Loignac, et mettonsnous à table.

— Débarrassez-moi de cette cuirasse, je vous prie, dit Pertinax à son laquais.

Le gros homme la lui prit des mains.

— Et moi, lui dit-il tout bas, ne vais-je point dîner aussi ? Fais-moi donc servir quelque chose, Pertinax, je meurs de faim*

Cette interpellation, si étrangement familière qu'elle fût, n'excita aucun étonnement chez -celui auquel elle était adressée. »

— J'y ferai mon possible, dit-il; mais, pour plus grande certitude, enquérez-vous de votre côté.

— Hum! fit le laquais d'un ton maussade, voilà qui n'est point rassurant.

— Ne vous reste-t-il absolument rien? demanda Pertinax.

— Nous avons mangé notre dernier écu à Sens.

— Dame ! voyez à faire argent de quelque chose.

Il achevait à peine, quand on entendit crier dans la rue, puis sur le seuil de l'hôtellerie :

— Marchand de vieux fer 1 qui vend son fer et sa ferraille? A ce cri, madame Fournichon courut vers la porte, tandis

que Fournichon transportritlnajestueus&ment les premiers plats sur la table. '

Si Ton en juge d'après l'accueil qui lui fut fait, la cuisine de Fournichon était exquise.

Fournichon, ne pouvant faire face à tous les compliments qui lui étaient adressés, voulut admettre sa femme à leur partage»

Il la chercha des yeux, mais inutilement; elle avait disparu.

Il l'appela.

— Que fait-elle donc? demanda-t-il à un marmiton en voyant qu'elle ne venait pas.

— Ah l maître, un marché d'or, répondit celui-ci. Elle vend toute votre vieille ferraille pour de l'argent neuf.

— J'espère qu'il n'est pas question de ma cuirasse de guerre ni de mon armet de bataille! s'écria Fournichon en «'élançant vers la porte.

— Et non, et non, dit Loignac, puisque Tachât des armes est défendu par ordonnance du roi.

— N'importe, dit Fournichon. Et il courut vers la porte. Madame Fournichon rentrait triomphante.

9% LES QUARANTE-CflNQ.

— Eh bien! qu'avez-vous? dit-elle en regardant son mari tout effaré.

— J'ai qu'on me prévient que vous vendez mes armes.

— Après?

— C'est que je ne veux pas qu'on les vende, moi 1

— Bah ! puisque nous sommes en paix, mieux valent deux casseroles neuves qu'une vieille cuirasse.

— Ce doit cependant être un assez pauvre commerce que celui du vieux fer, depuis cet édit du roi dont parlait tout à l'heure M. de Loignac? dit Chalabre.

— Au contraire, Monsieur, dit dame Fournichon, et depuis longtemps ce même marchand-là me tentait avec ses offres. Ma foi, aujourd'hui je n'ai pu y résister, et retrouvant l'occasion, je l'ai saisie. Dix écus, Monsieur, sont dix écus, et une vieille cuirasse n'est jamais qu'une vieille cuirasse.

— Comment! dix écus? fit Chalabre; si cher que cela? diable !

Et il devint pensif.

— Dix écus! répéta Pertinax en jetant un coup d'œil éloquent sur son laquais; entendez-vous, monsieur Samuel?

Mais M. Samuel n'était déjà plus là.

— Ah çà l mais, dit M. de Loignac, ce marchand-là risque la corde, ce me semble?

— Oh ! c'est un brave homme, bien doux et bien arrangeant, reprit madame Fournichon.

— Mais que fait-il de toute cette ferraille?

— Il la revend au poids.

— Au poids? fit Loignac, et vous dites qu'il vous a donné dix écus? de quoi?

— D'une vieille cuirasse et d'une vieille salade. .

— En supposant qu'elles pesassent vingt livres à elles ieux, c'est un demi-écu la livre. Parfandious 1 comme dit quelqu'un de ma connaissance, ceci cache un mystère \

— Que ne puis-je tenir ce brave homme de marchand en mon château! dit Chalabre dont les yeux s'allumèrent, je

LES QUARANTE-CINÛ. 03

lui en vendrais trois milliers pesant, de haumes, de brassards et de cuirasses.

— Comment l vous vendriez les armures de vos ancêtres? dit Sainte-Maline d'un ton railleur.

— Ah ! Monsieur, dit Eustache de Miradoux, vous auriez tort; ce sont reliques sacrées.

— Bahl dit Chalabre; à l'heure qu'il est, mes ancêtres sont des reliques eux-mêmes, et n'ont plus besoin que de messes.

Le repas allait s'échauffant, grâce au vin de Bourgogne dont les épicesde Fournichon accéléraient la consommation.

Les voix montaient à un diapason supérieur, les assiettes sonnaient, les cerveaux s'emplissaient de vapeurs au travers desquelles chaque Gascon voyait tout en rose, excepté Militer qui songeait à sa chute, et Carmainges qui songeait à son page.

— Voilà beaucoup de gens joyeux, dit Loignac à son voisin, qui justement était Ernauton, et ils ne savent pourquoi. - — Ni moi non plus, répondit Carmainges. Il est vrai que, pour mon compte, je fais exception, et ne suis pas le moins du monde en joie.

— Vous avez tort, quant à vous, Monsieur, reprit Loignac; car vous êtes de ceux pour qui Paris est une mine d'or, un paradis d'honneurs, un monde de félicités.

Ernauton secoua la tête*

— Eh bien, voyons l

— Ne me raillez pas, monsieur de Loignac, dit Ërnaunon ; et vous qui paraissez tenir tous les fils qui font mouvoir la plupart de nous, faites-moi du moins cette grâce de ne point traiter le vicomte Ernauton de Carmainges en comédien de bois.

— Je vous ferai encore d'autres grâces que celle-là, monsieur le vicomte, dit Loignac en s'inclinant avec politesse; je vous ai distingué au premier coup -d'œil entre tous, vous dont l'œil est. fier et doux, et cet autre jeune homme là-bas dont l'œil est sournois et sombre.

9* LES QOARANTE-CINQ.

— Vous l'appelez?

— Monsieur de Saint-Maline.

— • Et la causa 4e cette distinction, Monsieur, si cette demande n'est pas toutefois une trop grande curiosité de ma part?

— C'est que je vous connais, voilà tout,

— Moi? fit Ernauton surpris; moi, vous me connaissez?

— Vous et lui, lui et tous ceux qui sont icu

— C'est étrange*

— Oui, mais c'est nécessaire.

— Pourquoi eçt-ce nécessaire?

— Parce qu'un chef doit connaître ses soldats* **• Et que tous ces hommes ? .

— Seront mes soldats demain.

— *■ Mais je croyais que M, d'Épernon,.,

— Chut 1 Ne prononcez pas ce uona-là ici, ou plutôt ici ne prononcez aucun nom ; ouvrez les oreilles et fermez la bouche, et puisque j'ai promis de vous faire toutes grâces, prenez d'abord ce conseil comme un à-compte.

— Merci, Monsieur, dit Ernauton.

Loignac essuya sa moustache, et se levant ;

— Messieurs, dit-il, puisque le hasard réunit ici quarantecinq compatriotes, vidons un verre de ce vin d'Espagne à la prospérité de tous les assistants.

Cette proposition souleva des applaudissements frénétiques.

— Ils sont ivres pour la plupart, dit Loignac à Ernauton : eê serait un bon moment pour faire raconter à chacun son histoire, mais le temps n$us manque.

Puis haussant la voix :

— Holà l maître Fournichon, dit-il, faites sortir d'ici tout ce qui est femmes, enfants et laquais. '

Lardille se leva en maugréant ; elle n'avait point achevé son dessert.

Militor ne bougea point.

— M'a-t-on entendu là-bas? dit Loignac. avec un coup

d'oeil qui ne Souffrait pas de réplique... Allons, allons, à la cuisine, monsieur Militor !'

Au bout de quelques instants, il ne restait plus dans la salle que les auarante-cinq convives et M. de Loignac.

— Messieurs, dit ce dernier, chacun de vous sait qui Fa fait venir à Paris, ou du moins s'en doute. Bon, bon, ne criez pas son nom ; vous le savez, cela suffit. Vous savez aussi que vous Êtes venus pour lui obéir*

Un murmure d'assentiment s'éleva de toutes les parties de la salle ; seulement, comme chacun savait uniquement la chose qui le concernait et ignorait que sdn voisin fût venu mû par là* môme puissance que lui, tous se regardèrent avec étonnement.

— C'est bien, dit Loignac; vous vous regarderez plu» .tard, Messieurs. Soyez tranquilles, vous ave» le temps de faire connaissance. Vous êtes donc Venus pour obéir à cet homme, reconnaissez-vous cela?

— Oui ! oui t crièrent les Quarante-cinq, nous le reconnaissons.

— Eh bien , pour commencer, continua Loignac , vous allez partir sans bruit de cette hôtellerie pour venir Labiter le logement qu'on vous a désigné. v

— A tous? demanda Sainte-Maline.

— A tous.

— Nous sommes tous mandés, nous sommes tous égaux ici? continua Perducas dont les jambes étaient si incertaines qu'il lui fallut, pour maintenir son centre de gravit^, passer son bras autour du cou de Chalabre.

— Prenez donc garde, dit celui-ci, vous froissez mon pourpoint.

— Oui, tous égaux, reprit Loignac, devant la volonté du maître. . *

— Oh ! oh ! Monsieur, dit en rougissant Cartnaingès, pardon, mais oh ne ni'aVait pas dit qt(e M. d*Épefuofl s'appellerait mon maître. •

H LES QDARANTE-GINQ.

— Attendez.

— Ce n'est point cela que j'avais compris.

— Mais attendez donc, maudite tête !

Il se fît de la part du plus grand nombre un silence curieux, et de la part de quelques autres un silence impatient.

— Je ne vous ai pas dit encore qui serait votre maître, Messieurs...

— Oui, dit Sainte-Maline ; mais vous avez dit que nous en aurions un.

, — Tout le monde a un maître ! s'écria Loignac ; mais si votre air est trop fier pour s'arrêter où vous venez de dire, cherchez plus haut ; non-seulement je ne vous le défends pas, mais je vous y autorise.

— Le roi, murmura Carmainges.

— Silence, dit Loignac, vous êtes venus pour obéir, obéissez donc ; en attendant, voici un ordre que vous allez me faire le plaisir de lire à haute voix, monsieur Ernauton.

Ernauton déplia lentement le parchemin que lui tendait M. de Loignac, et lut à haute voix :

« Ordre à monsieur de Loignac d'aller prendre, pour les commander, les quarante-cinq gentilshommes que j'ai mandés à Paris, avec l'assentiment de Sa Majesté.

« NOGARET DE Là VALETTE,

doc d r Éperaon. »

Ivres ou rassis, tous s'inclinèrent : il n'y eut d'inégalités que dans l'équilibre, lorsqu'il fallu^se relever.

— Ainsi, vous m'avez entendu, dit M. de Loignac : il s'agit de me suivre à l'instant même. Vos équipages et vos gens demeureront ici, chez maître Fournichon qui en aura soin, et où je les ferai prendre plus tard; mais, pour le présent, hâtez-vous : les bateaux attendent

— Les bateaux ? répétèrent tous les Gascons ; nous allons donc nous embarquer?

Et ils échangèrent entre eux des regards affamés de curiosité.

— Sans doute, dit Loignac, que vous allez tous embarquer. Pour aller au Louvre, ne faut-il point passer Feau ?

— Au Louvre! au Louvre! murmurèrent les Gascons joyeux ; cap de Bious ! nous allons au Louvre ?

Loignac quitta la table, fit passer devant lui les quarantecinq, en les comptant comme des moutons, et les conduisit par les rues jusqu'à la tour de Nesle.

Là se trouvaient trois grandes barques qui prirent chacune quinze passagers à bord et s'éloignèrent aussitôt du rivage*

— Que diable allons-nous faire au Louvre? se demandèrent les plus intrépides, dégrisés par l'air froid de la rivière, et fort mesquinement couverts pour la plupart.

— Si j'avais ma cuirasse au moins ! murmura Pertinax de Montcrabeau.

l'homme aux cuirasses,

Pertinax avait bien raison de regretter sa cuirasse absente, car à cette heure justement, par l'intermédiaire de ce singulier laquais que nous avons vu parler si familièrement à son maître, il venait de s'en défaire à tout jamais.

En effet, sur ces mots magiques prononcés par madame Fournichon : « Dix écus ! » le valet de Pertinax avait couru après le marchand.

89 LES QOÀRANTE-CINQ.

Gomme il faisait déjà nuit et que sans doute xe marchand de ferraille était pressé, ce dernier avait déjà fait une trentaine de pas lorsque Samuel sortit de l'hôtel.

Celui-ci fut donc obligé d'appeler le marchand de ferraille*

Celui-ci s'arrêta avec crainte et jeta un coup d'œil perçant sur l'homme qui venait à lui; mais le voyant chargé de marchandises, il s'arrêta.

— Que voulez-vous, mon ami? lui dit-il.

— Eh! pardieu l dit le laquais d'un air fin, ee que je veux, c'est faire affaire avec vous*

— Eh bien ! alors, faisons vite.

— Vous êtes pressé ?

— Oui;

— Oh 1 vous me donnerez bien le temps de souffler, que diable !

— Sans doute* mais souffles vite, on m'attend.

Il était évident que le marchand conservait une certaine défiance à l'endroit du laquais.

-r Quand vous aurez vu ce que je vous apporte, dit ce dernier, comme vous me paraissez amateur, vous prendrez votre temps.

— Et que m'apportez-vous 1

— Une magnifique pièce, un ouvrage dont... Mais vous ne mV-coutez pas ?

— Non, je regarée;

— Quoi?

v — Vous ne savez donc pas, mon ami, dit l'homme aux cuirasses, que le commerce des armes est défendu par un édit du^roi?

Et il jetait autour de lui des regards inquiets. Le laquais jugea qu'il était bon de paraître ignorer. - -^ Je ne saisTicn, moi, dit-U; j'arrive de Mont-de-Marsan. •^ Ah ! c'est différent alors, dit l'homme aux cuirasses, que cette réponse parut rassurer un peu ; mats quoique vous

arriviez de Mont-de-Marsan, continua-t-il, vous savez cependant déjà que j'achète des armes ?

— Oui, je le sais.

— Et qui vous a dit cela?

— Sandioux I nul n'a eu besoin de me le dire, et vous l'avez crié assez fort tout à l'heure.

— Où cela?

— A la porte de l'hôtellerie de l'JSpée du fer Chevalier.

— Vous y étiez donc?

— Oui.

— Avec qui?

— Avec une foule d'amis.

— Avec une foule d'amis? Il n'y a jamais personne d'ordinaire à cette hôtellerie.

— Alors, vous avez dû la trouver bien changée ?

— En effet. Mais d'où venaient tous ces amis ?

— De Gascogne, comme moi.

— Êtes-vous au roi de Navarre ?

— Allons donc 1 nous sommes Français de cœur et de sang.

— Oui, mais huguenots ?

— Catholiques comme notre saint-père le pape, Dieu merci, dit Samuel en ôtant son bonnet ; mais ce n'est point de cela qu'il s'agit, il s'agit de cette cuirasse.

— Rapprochons-nous un peu des murs, s'il vous plaît ; nous sommes par trop à découvert en pleine rue.

Et ils remontèrent de quelques pas jusqu'à une maison de bourgeoise apparence, aux vitraux de laquelle on n'apercevait aucune lumière.

Cette maison avait sa porte sous une sorte d'auvent formant balcon. Un banc de pierre accompagnait sa façade dont il faisait le seul ornement.

C'était en môme temps l'utile et l'agréable, car il servait d'étriers aux passants pour monter sur leurs mules ou sur leurs chevaux.

— Voyons cette cuirasse, dit le marchand, quand ils furent arrivés sous l'auvent.

— Tenez.

— Attendez ; on remue, je crois, dans la maison.

— Non, c'est en face.

Le marchand se retourna.

En effet, en face il y avait une maison à deux étages, dont le second s'éclairait parfois fugitivement.

— Faisons vite, dit le marchand en palpant la cuirasse.

— Hein ! comme elle est lourde ! dit Samuel.

— Vieille, massive, hors de mode,

— Objet d'art.

— Six écus, voulez-vous ?

— Comment ! six écus ! et vous en avez donné dix là-bas pour un vieux débris de corselet !

— Six écus, oui ou non, répéta le marchand*

— Mais considérez donc les ciselures !

— Pour revendre au poids, qu'importent les ciselures?

— Oh! oh! vous marchandez ici, dit Samuel, et là -bas vous avez donné tout ce qu'on a voulu.

— Je mettrai un écu de plus, dit le marchand avec impatience.

— Il y a pour quatorze écus, rien que de dorures l

— Allons, faisons vite, dit le marchand, ou ne faisons pas.

— Bon ! dit Samuel, vous êtes un drôle tle marchand : vous vous cachez pour faire votre commerce; vous êtes en contravention avec les édits du roi, et vous marchandez les honnêtes gens ?

— Voyons, voyons, ne criez pas comme cela.

— Oh ! je n'ai pas peur, dit Samuel en haussant la voix ; je ne fais pas un commerce illicite, et rien ne m'oblige à me cacher.

— Voyons, voyons, prenez dix ëcns çt taisez-vous.

— Dix écus ? Je vous dis que For seul les vaut ; ah ! vous voulez vous sauver ?

— Mais non ; quel enragé l

— Ah I c'est que si vous vous sauvez, voyez-vous, je crie à la garde, moil

En disant ces mots, Samuel avait tellement haussé la voix qu'autant eût valu qu'il eût effectué sa menace sans la faire.

A ce bruit, une petite fenêtre s'était ouverte au balcon de la maison contre laquelle le marché se faisait ; et le grincement qu'avait produit cette fenêtre* en s'ouvrant, le marchand l'avait entendu avec terreur.

— Allons, allons, dit-il, je vois bien qu'il faut faire tout ce que vous voulez ; voilà quinze écus, et allez-vous-en.

— A la bonne heure l dit Samuel en empochant les quinze écus.

— C'est bien heureux.

— Mais ces quinze écus, sont pour mon maître, continua Samuel, et il me faut bien aussi quelque chose pour moi.

Le marchand jeta les yeux autour de lui en tirant à demi sa dague du fourreau. Évidemment il avait l'intention de faire à la peau de Samuel un accroc qui l'eût dispensé à tout jamais de racheter une cuirasse pour remplacer celle qu'il venait de vendre ; mais Samuel avait l'œil alerte comme un moineau qui vendange, et il recula en disant :

— Oui, oui, bon marchand, je vois ta dague; mais je vois encore autre chose : cette figure au balcon qui te voit aussi.

Le marchand, blême de frayeur, regarda dans la direction indiquée par Samuel, et vit en effet au balcon une longue et fantastique créature, enveloppée dans une robe de chambre en fourrures de peaux de chat : cet argus n'avait perdu ni une syllabe, ni un geste de la dernière scène.

— Allons, allons, vous faites de moi ce que vous voulez, dit le marchand avec un rire pareil à celui du chacal qui montre ses dents, voilà un écu en plus. Et que le diable vous étrangle ï ajouta-t-il tout bas.

— Merci, dit Samuel ; bon négoce I

Et saluant l'homme aux cuirasses, il disparut en ricanant.

m LES QUARANTE-CINQ.

Le marchand, demeuré seul dans la rue, se mit à ramasser la cuirasse de Pertinax et à l'enchâsser dans celle de Fournichon.

Le bourgeois regardait toujours, puis quand il vit le marchand bien empoché : -

— - U paraît, Monsieur, lui dit-il, que tous achetez des armures 9

— Mais non, Monsieur, répondit le malheureux marchand ; c'est par hasard et parce que l'occasion s'en est présentée ainsi. ,

— Alors, le hasard me sert à merveille*

— En quoi, Monsieur ? demanda le marchand.

— Imaginez-vous que j'ai justement là, à la portée de ma main, un tas de vieilles ferrailles qui me gênent.

— Je ne vous dis pas non ; mais pour le moment, vous le voyez, j'en ai tout ce que j'en puis porter.

— Je vais toujours vous les montrer.

— Inutile, je n'ai plus d'argent.

— Qu'à cela ne tienne, je vous ferai crédit ; vous m'avez l'air d'un parfait honnête homme.

— Merci, mais on m'attend.

— C'est étrange comme il me semble que je vous connais ! fit le hourgeois.

— Moi ? dit le marchand essayant inutilement de réprimer un frisson.

— Regardez donc cette salade, dit le bourgeois amenant avec son long pied l'objet annoncé, car il ne voulait point quitter la fenêtre de peur que le marchand ne se dérobât.

Et il déposa la salade annoncée par le balcon et dans la main du marchand.

— Vous me connaissez, dit celui-ci, c'est-à-dire que vous croyez me connaître ?

— C'est-à-dire que je vous connais. N'êtes-vous point?.. Le bourgeois sembla chercher; le marchand resta immobile et attendant.

— N'êtes-vous pas Nicolas ?

La figure du marchand se décomposa, on voyait le casque trembler dans sa main.

— Nicolas ? répétait-il.

— Nicolas Truchou , marchand quincaillier, rue de la Cossonnerie.

■— Non, non, répliqua le marchand qui sourit et respira en homme quatre fois heureux.

— N'importe, vous avez une bonne. figure; il s'agit donc de m'acheter l'armure complète, cuirasse, brassards et épée.

— Faites attention que c'est commerce défendu, Monsieur.

— Je le sais, votre vendeur vous l'a crié assez haut tout à l'heure.

— Vous avez entendu ?

— Parfaitement; vous avez même été large en affaire : c'est ce qui m'a donné l'idée de me mettre en relations avec vous; mais, soyez tranquille, je n'abuserai pas, moi; je sais ce que c'est que le commerce : j'ai été négociant aussi.

— Ahl et que vendiez-vous?

— Ce que je vendais?

— Oui.

— De la faveur,

— Bon commerce, Monsieur.

— Aussi j'y^ai fait fortune, et vous me voyez bourgeois.

— Je vous en fais mon compliment.

— 11 en résulte que j'aime mes aises, et que je vends toute ma ferraille parce qu'elle me gêne.

— Je comprends cela.

— Il y a encore là les cuissards; ahl et puis les gants*

— Mais je n'ai pas besoin de tout cela.

— Ni moi non. plus.

— Je prendrai seulement la cuirasse.

— Vous n'achetez donc que des cuirasses 1

— Oui.

— C'est drôle, car enfin vous achetez pour revendre au poids; vous l'avez dit du moins, et du fer est du fer.

— C'est vrai, mais, voyez-vous, de préférence...

— Comme il vous plaira : achetez la cuirasse, ou plutôt, vous avez raison, allez, n'achetez rien du tout. x

— Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire que, dans des temps comme ceux où nous vivons, chacun a besoin de ses armes.

— Quoi l en pleine paix?

— Mon cher ami, si nous étions en pleine paix, il ne se ferait pas un tel commerce de cuirasses, ventre de biche l Ce n'est point à moi qu'on dit de ces choses-là.

— Monsieur l

— Et si clandestin surtout.

Le marchand fit un mouvement pour s'éloigner.

— Mais, en vérité, plus je vous regarde, dit le bourgeois, plus je suis sûr que je vous connais; non, vous n'êtes pas Nicolas Truchou , mais je vous connais tout de môme.

— Silence.

— Et si vous achetez des cuirasses...

— Èh bien?.

— Eh bien, je suis sûr que c'est pour accomplir une œuvre agréable à Dieu.

— Taisez-vous l

— Vous m'enchantez, dit le bourgeois en tendant par le balcon un immense bras dont la main alla s'emmancher à la main* du marchand.

— Mais qui diable êtes-vous? demanda celui-ci qui sentit sa main prise comme dans un étau.

— Je suis Robert Briquet, surnommé la terreur du schisme, ami de l'Union, et catholique enragé; maintenant je vous reconnais positivement.

— Le marchand devint blême.

— Vous êtes Nicolas... Grimbelot, corroyeur à la Vache sans os.

— Non, vous vous trompez. Adieu, maître Robert Rri quet; enchanté d'avoir fait votre connaissance. ,

Et le marchand tourna le dos au balcon,

— Comment, vous vous en allez?

— Vous le voyez bien.

— Sans me prendre ma ferraille?

— • Je n'ai pas d'argent sur moi, je vous l'ai dit,

— Mon valet vous suivra. *

— Impossible.

— Alors, comment faire?

— Dame ! restons comme nous sommes.

— Ventre de biche! je m'en garderais bien, j'ai trop grande envie de cultiver votre connaissance.

— Et moi de fuir la vôtre, répliqua le marchand qui, cette fois, se résignant à abandonner ses cuirasses et à tout perdre plutôt que d'être reconnu, prit ses jambes à son cou et s'enfuit.

Mais Robert Briquet n'était pas homme à se laisser battre ainsi ; il enfourcha son balcon, descendit dans la rue sans avoir presque besoin de sauter, et en cinq ou six enjambées il atteignit le marchand.

— Êtes-vous fou, mon ami? dit-il en posant sa large main sur l'épaule du pauvre diable; si j'étais votre ennemi, si je voulais vous faire arrêter, je n'aurais qu'à crier : le guet passe à cette heure dans là rue des Augustins ; mais non, vous êtes mon ami, ou le diable m'emporte ! et la preuve, c'est que maintenant je me rappelle positivement votre nom.

Cette fois le marchand se mit à rire.

Robert Briquet se plaça en face de lui.

— Vous vous nommez Nicolas Poulain, dit-il, vous êtes lieutenant de la prévôté de Paris; je me souvenais bien qu'il y avait du Nicolas là-dessous.

iM LES QUÀRÀNTE-CINa

— Je suis perdu 1 balbutia le marchand.

— Au contraire, vous êtes sauvé; ventre de biche l vous ne ferez jamais pour la bonne cause ce que j'ai intention de faire, moi.

Nicolas Poulain laissa échapper un gémissement.

— Voyons, voyons, du courage, dit Robert Briquet; remettez-vous; vous avez trouvé unfrétt , frère Briquet; prenez une cuirasse, je prendrai les deux autres; je vous fais cadeau de mes brassards, de mes cuissards et de mes gants par-dessus le marché ; allons, en route, et vive l'Union !

— Vous m'accompagnez ?

— Je vous aide à porter ces armes qui doivent vaincre "es Philistins : montrez-moi la route, je vous suis.

Il y eut dans l'âme du malheureux lieutenant de la prévôté un éclair de soupçon bien naturel, mais qui s'évanouit aussitôt qu'il eut brillé.

— S'il voulait me perdre, se murmura-t-il à lui-môme, eût-il avoué qu'il me connaissait?

Puis tout haut :

— Allons, puisque vous le voulez absolument, venez avec aïoî, dit-il.

— A. la vie, à la mort I cria Robert Briquet en serrant d'une main la main de son allié, tandis que de l'autre il levait triomphalement en l'air sa charge de ferraille.

Tous deux se mirent en route.

Après vingt minutes de marche, Nicolas Poulain arriva dans le Marais ; il était tout en sueur, tant à cause de la rapidité de la marche que du feu de leur conversation politique.

— Quelle recrue j'ai faite l murmura Nicolas Poulain en s'arrétant à peu de distanee de l'hôtel de Guise.

— Je me doutais que mon armure allait de ce côté, pensa Briquet.

— Ami, dit Nicolas Poulain en se retournant avec un. geste tragique vers Briquet, tout confit en airs innocents,

LES Q0ÀRÀNTH-C1NQ. 401

avant d'entrer dans le repaire du lion, je vous lais*© une dernière minute de réflexion ; il est temps de vous retirer si vous n'êtes pas fort de votre conscience.

— Bah! dit Briquet, j'en ai vu bien, d'autres : Et mn intremuit medulla mea 9 déclama-t-il; ahl pardon, vous ne savez peut-être pas le latin?

— Vous le savez, vous?

— Comme vous le voyez»

— Lettré, hardi, vigoureux, riche, quelle trouvaille I se dit Poulain ; allons, entrons.

Et il conduisit Briquet à la gigantesque porte de l'hôtel de Guise, qui s'ouvrit au troisième coup de heurtoir de bronze.

La cour était pleine de gardes et d'hommes enveloppés de manteaux qui la parcouraient comme des fantômes.

Il n'y avait pas une seule lumière dans l'hôtel.

Huit chevaux sellés et bridés attendaient en un coin.

Le bruit du marteau fit retourner la plupart de ces hommes/ lesquels formèrent une espèce de haie pour recevoir les nouveaux venus.

Alors Nicolas Poulain, se penchant à l'oreille d'une sorte de concierge qui tenait le guichet entre-bâillô, lui déclina son nom.

— Et j'amène un bon compagnon, ajouta-t-il.

— Passez, Messires, dit le concierge.

— Portez ceci aux magasins, fit alors Poulain en remets tant à un garde les trois cuirasses, plus la ferraille de Robert Briquet.

— Bon! il y a un magasin, se dit celui-ci; de mieux en mieux : peste ! quel organisateur vous faites, messire prévôt I

— Oui, tfui, l'on a du jugement, répondit Poulain en souriant avec orgueil; mais venez, que je vous présente.

— Prenez garde, dit le bourgeois, je suis excessivement timide. Qu'on me tolère, c'est tout ce que je veux; quand j'aurai fait mes preuves, je me présenterai tout seul, comme dit le Grec, par mes faits,

108 LES ÛOARANTE-CINQ.

— Comme il vous plaira, répondit le lieutenant de la prévôté; attendez-moi donc ici.

Et il alla serrer la main delà plupart des promeneurs.

— Qu'attendons-nous encore? demanda une voix.

— Le maître, répondit une autre voix.

En ce moment, un bomme de haute taille venait d'entrer dans l'hôtel; il avait entendu les derniers mots échangés entre les mystérieux promeneurs.

— Messieurs, dit-il, je viens en son nom.

— Ah l c'est monsieur de Maynevillel s'écria Poulain.

— Eh I mais me voilà en pays de connaissance, se dit-Briquet à lui-môme, et en étudiant une grimace qui le défigura complètement.

— Messieurs, .nous voilà au complet; délibérons, reprit la voix qui s'était fait entendre la première.

— Ah! bon, dit Briquet, et de deux; celui-ci c'est mon procureur, maître Marteau.

Et il changea de grimace avec une facilité qui prouvait combien les études physionomiques lui étaient familières. • — Montons, Messieurs, fit Poulain.

Monsieur de Mayneville passa le premier, Nicolas Poulain le suivit; les hommes à manteaux vinrent après Nicolas Poulain, et Robert Briquet après les hommes à manteaux,

Tous montèrent les degrés d'un escalier extérieur aboutissant à une voûte.

Robert Briquet montait comme les autres, tout en murmurant :

— Mais le page, où donc est ce diable de page?

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