AIR
Nous voguions doucement, balancés par la brise,
En chantant un joyeux refrain, Un zéphir embaumé nous caresse et nous grise,
Quand le ciel s'obscurcit soudain.
Il fallait aviser, on fait la découverte
D'un îlot où l'on s'abrita, Mais il était écrit qu'on courait à sa perte.
Tout à coup l'orage éclata !
La mer entre en fureur, soulève et puis chavire
Notre bateau qui, sous l'effort, S'abime dans les flots. Hélas ! plus de navire !
Comment rentrerons-nous au port ?
Naufragés, nous faisons les signaux nécessaires.
Une voile à l'horizon.
Elle accourt nous sauver ! Non, ce sont des corsaires
Qui nous enlèvent sans façon ; Nous embarquent dar' dar' sur leur grande galère,
Et font voile vers le Levant.
Vainement pour rançon je leur offre en salaire.
Mes bijoux pour la pauvre enfant.
Ces horribles brigands avaient des cœurs de pierre;
Or, ni pleurs, rien ne les toucha; A peine on débarquait que sourds à nos prières
On nous vend au premier Pacha.
La caravane part : le Pacha nous emmène
Vers Bagdad, lieu de son séjour, Mais nous ne devions pas atteindre son domaine.
Voici que vers la fin du jour.
Son escorte est soudain mise en pleine déroute
Par une bande de voleurs.
Qui, sans nous consulter, nous font changer de route
Ayant pris femmes et valeurs.
Au fond de leur repaire, antre effroyable et sombre
Ils nous enfermèrent la nuit.
Nuit d'effroi, nuit d'angoisse, où tremblantes, dans l'ombre,
On s'apeurait au moindre bruit.
Puis quand l'aube survint, ô surprise étonnante I
On nous délivre et nous voilà, Depuis ce jour fatal, la très humble servante
Du noble et chaste Ali Baba !
A voir passer les jours, nous perdions l'espérance
De jamais nous enfuir d'ici, Mais vous apparaissez, portant la délivrance. . .
Monsieur, nous vous disons : merci ! *
Tournesol
Voilà une aventure extraordinaire !... Je n'en reviens pas !
Caroline
Et depuis ce jour, Monsieur Tournesol, que d'angoisses ! Vainement j'écrivis à l'ambassadeur, au Ministre, au Roi lui-même ! Personne ne répondit à notre appel... et vraiment, pouvais-je me douter que vous vous souviendriez de la pauvre Caroline...
Tournesol
A la vérité, je dois vous dire...
Caroline, vivement Non, c'est bien... c'est gentil à vous ! Et j'en suis d'autant plus heureuse que je vais enfin voir ma chère Irma rendue à sa famille, et à son fiancé qui l'attend.
Tournesol
Vous voulez parler du beau Julien?
Caroline
Sans doute...
Tournesol
Hélas ! Il ne l'attend plus, le beau Julien.
Caroline
Quoi, déjà? Oh ! les hommes !...
Tournesol
Eh ! non, ce n'est pas ce que vous croyez. Le pauvre garçon, fou de douleur, croyant sa fiancée morte, s'est engagé dans les ba-
* Dans le cas où on ferait une coupure entre les pages 23 et 24, substituer aux deux vers :
« Un zéphir embaumé nous caresse et nous grise « Quand le ciel s'ouvrit soudain. »
Les deux vers suivants :
« Quand glissant sur les flots une felouque grise « S'en vient aborder soudain; Continuer i)age 24 le motif en mineur par les quatre vers suivants : « Las ! c'était un corsaire infâme et sanguinaire
(( Or, ni pleurs, rien ne le toucha. « Il nous emmène, hélas ! vers la terre étrangère * Et nous vend au premier Pacha.
{Continuer par La caravane.)
taillons qui font la guerre d'Afrique, dans l'espoir d'y trouver luimême le trépas !
Caroliin' Que dites-vous?... Mais c'est affreux'... 11 ne faut pas qu'il meure, Monsieur Tournesol, il ne le faut pas, Irma en perdrait la raison.
Tournesol Et que faire?
Caroline Ecrire de suite à M. Julien que sa fiancée l'attend.
Tournesol
Soit...
Caroline
J'ai été, voyez-vous, la cause indirecte du malheur de cette pauvre enfant. Aussi me suis-je juré de réparer ma faute, de la protéger, de l'aider à réaliser son rêve, et, foi de Caroline, je tiendrai mon serment.
Tournesol, comiqiiement attendri Bien! Bien! ^Mademoiselle Caroline, c'est beau, c'est noble, c'est généreux de votre part, et je vous en remercie pour ma cousine Irma, au nom de toute la famille des Tournesol.
Caroline
]\Iais à votre tour, Monsieur, dites-moi?
Tournesol, embarrassé
Mon Dieu ! je vous avouerai. Mademoiselle, que le hasard seul m'a fait vous rencontrer ici.
Caroline
Comment?
Tournesol
Oui... Je crus d'abord, après votre départ, c|u'un certain pianiste... qui vous faisait la cour...
Caroline
Qui?... M. Van Folmesch?... Vous avez pu supposer?
Tournesol
.Je le craignais. Mais, l'ayant rencontré peu après, j'appris de lui-même que, tandis que je vous attendais au Moulin de la Galette... il vous attendait... au Jardin des Plantes.
Caroline
Dame, vous m'obsédiez tous deux.
Tournesol
Pour le bon motif. Mademoiselle !
. Caroline
Ta ra ta ta!...
Tournesol
Je vous l'assure... Bref, ce fut par l'intermédiaire de ce Monsieur Van Folmesch que je fis la connaissance de Mademoiselle Ali Baba, et...
Caroline, vivement
Mademoiselle Ali Baba?... Il a donc une fille, le père Ali Baba?
Vous l'ignoriez?
Caroline
Absolument.
Tournesol, avec fatuité Mademoiselle Fatma, en ce moment à Paris, élève au Pensionnat des Coquelicots, où je suis moi-même professeur de peinture. Vous saisissez?
Caroline Parfaitement... Elle vous plut, et...
Tournesol
Oh ! je n'affirmerais pas qu'elle m'ait inspiré une passion violente. Néanmoins, pressentant que Monsieur son papa devait être pour le moins un Nabab ou un Crésus, j'en conclus que je trouverais difficilement un parti aussi avantageux, et...
Caroline, piquée J'entends... Mais, alors... ce n'est pas pour moi que vous êtes venu... Monsieur Tournesol?
Tournesol
Té, puisque j'ignorais que vous fussiez ici.
Caroline
C'est juste.
Tournesol
Je suis venu pour demander la main de Mademoiselle Fatma... et...
Caroline, vivement
Je vous sais gré de votre franchise, mon cher. Ne pensez donc plus qu'à sauver votre cousine et excusez-moi si...
Eh là! Plaisantez- vous. Mademoiselle Caroline? Serais-je assez lâche pour vous abandonner ici? Tenez... laissez-moi seulement obtenir la main de la demoiselle et, principalement... toucher la dot, après quoi... je vous ramène toutes les deux au beau pays de France.
Caroline
Bien vrai?
Bis ensemble
Tournesol
Aussi vrai que je suis Tournesol.
DITETTO
Caroline
Oublier que je fus coquette, En vous laissant faire le quart Près du Moulin de la Galette, C'est bien. Monsieur, de votre part.
Tournesol
Croyez bien, chère demoiselle.
Que le magot, une fois pris, j Tous les trois nous battrons de l'aile ( Vers la Provence et vers Paris.
Caroline
Soit dit, sans vous faire un reproche, Pour la belle, rempli d'ardeurs, Bravant la mer et ses fureurs, Vous avez vite pris le coche ; Vous vous plaigniez, beau tourtereau.
D'avoir, pour moi, reçu la pluie.
Quand pour Fatma, c'est bien plus d'eau. Vous bravez la mer en furie.
Tournesol
En m'embarquant par un ciel noir, Certes, j'ai montré du courage, Car si nous n'eûmes pas d'orage, Boudie ! on pouvait en avoir...
Caroline
De cette Turque qui vous aime.
J'aurais voulu voir le potrait.
Tournesol
C'est très facile, il est tout fait, {Désignant le portrail.) Regardez-le... C'est-elle-même !
Caroline, éclatant de rire Ah ! ah ! ah ! ah ! Ce portrait-là, C'est Mad'moiselle Ali Baba.
Tournesol
Silence ! J'entends son papa, Ne riez plus, car le voilà.
Caroline {Reprise.)
Oublier que je fus coquette, etc., etc.
Tournesol
Croyez bien, chère demoiselle.
Ensem hle
Que le magot une fois pris.
Tous les trois nous battrons de l'aile
Vers la Provence et vers Paris.
Caroliiip
. A tout à l'heure. Monsieur Tournesol, je vais prévenir votre cousine, et, dans un instant, nous allons vous rejoindre. (Elle sort. Tournesol referme vivement sa boîte à couleurs, après avoir mis dedans la toile sur laquelle il devait faire le portrait de Caroline.)