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LA HACHE ET LE BUCHER

Don Pedrarias Davila n'avait pas marché sur les traces de Vasco Nunez; peu soucieux de ménageries tribus indiennes, il ne régnait que par la terreur. Sur la place d'Acla, un bûcher était dressé en permanence; les prisonniers de guerre, traités de païens rebelles, périssaient chaque jour dans les flammes. Ces cruautés, en rendant le nom du gouverneur terrible parmi les naturels, contribuaient puissamment à faire trembler les Espagnols eux-mêmes. Nul n'osait parler à haute voix ; les conquérants du Nouveau-Monde, ces aventuriers indisciplinés qui ne pouvaient naguère se soumeltre aux chefs les plus généreux, restaient muets maintenant, courbés au'ils étaient sous un joug de fer.

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La ville, morne et triste comme un tombeau, sem- Dla cependant se réveiller en sursaut, quand Garabito rentra dans ses murs, ramenant Fancien commandant duDarien. Quelques-uns desesserviteurs,Micer Codro, Careta et une nombreuse troupe de Guacanas lui servaient de cortège. On présageait les plus heureux résultats du retour inespéré du brave fondateur de Santa-Maria ; on parlait avec admiration de son habileté à mener à fin toutes ses entreprises et à se concilier les peuplades indigènes. Don Pedrarias, de la fenêtre du palais, ne vit pas sans un vif déplaisir le peuple se porter au-devant de son rival, et, se tournant vers l'alcade mayor de la colonie :

— Bachelier Enciso, dit-il, voyez-vous comme cette vile populace le reçoit et le fête! Ne dirait-on pas qu'il est leur souverain bien-aimé ?

— Seigneur Davila, répondit l'homme de loi, tout est à craindre de la part de ce misérable; il sait depuis longtemps organiser la rébellion, l'émeute a fait sa fortune.

Vasco Nuûez se trouvaitjsous [le balcon du gouverneur; il salua avec dignité, descendit de cheval, congédia du geste son escorte, en désignant à Micer Codro et à Guaémi la maison où ils devaient l'attendre, et entra, toujours accompagné par le lieutenant Garabito.

L'Indienne et l'Astrologue s'éloignèrent ; ils étaient suivis de Léoncico, que les gardes avaient repoussé.

— Jour néfaste ! murmurait le vieillard; malgré tous nos efforts, il est venu se rendre à ses ennemis. Malheur I

Les compagnons de Niiilez faisaient ouvertement

l'éloge de leur capitaine, et la population, animée de la plus vive curiosité, se pressait autour de la demeure du gouverneur. A chaque instant, des pelotons d'arquebusiers et de cavaliers se rangeaient sur la place en ordre de bataille, armés comme pour le combat. Les colons disaient : a On va proclamer Yasco Nuûez adelantado du général. » Les soldats formaient une triple haie ; les habitants couvraient les terrasses voisines; sur l'une d'elles oq remarquait Micer Codro, Careta et Guaémi au mibeu d'un groupe d'Indiens et de vétérans. Plusieurs heures se passèrent dans l'attente. Deux fois Garabito vint donner des instructions à voLx basse aux prm-'ipaux officiers, les ran^s se serrèrent, et le peuple battait des mains en criant : — «Vive Yasco Nunez ! vi^e Tadelantado de la Castilled'Or. ))

Deux fois Garabito rentra dans le palais, le silence se rétablit Tout à f oup les yeux se portent vers la mer, une voile paraissaH à l'horizon. A cette époque, l'arrivée d'un navire étai t toujours un grand événement pour les Espagnols ; mais la brise était faible ; oc fut longtemps avaut de reconnaît re pour une caravelle le bâtiment aperçu Quel'pies marins répandus dans la foule dirent alors : a C-'est bien certainement la Carmencita, commandée par Zamudio, qui appareilla de Palos peu de jours avant nous ; elle aura sans doute relâché à Hispaniola avant de venir ici. » Ces paroles n'échappent pas à TAstrologue qui les recueille avec empressement.

Don Pedrarias s'était mis à son balcon; il examinait aussi le navire signalé. Enfin, comme si cette circons-

tance'eût influé ur sa détermination, il donna l'ordre de faire aligner les troupes; les trompettes sonnèrent une fanfare ; les portes du palais s'ouvrirent à deux battants. Personne ne prit plus garde à la caraveile, quoique le vent devenu plus sensible lui permît d'avancer rapidement. On vit paraître d'abord un peloton des gardes du gouverneur, puis marchait Garabito» l'épée nue à la main ; à sa droite était le bachelier Enciso, à sa gauche un crieur public ; Vasco Nunez, chargé de fers, et le bourreau, la hache sur l'épaule, suivaient de près.

Alors on entendit la voix du héraut qui annonçait la condamnation à mort de l'ancien gouverneur :

— Par ordre du roi et de son lieutenant don Pedrarias Davila, cet homme sera décapité comme traître et usurpateur des territoires de la couronne.

Un double cri de détresse et de menace retentit de toutes parts :

— Grâce I grâce I vive Vasco Nunez I à bas les bourreaux !

Mais les arquebusiers mettent les assistants en joue; le silence se rétablit; le condamné dit solennellement :

— J'ai toujours servi le roi avec fidélité et loyauté ; je n'ai cherché qu'à accroître ses domaines.

Le crieur public répétait la fatale proclamation, et le cortège continuait à se diriger vers le lieu du supplice. Cependant le soleil avait disparu derrière les montagnes ; un sombre crépuscule éclairait seul cette scène de désolation. Careta et Guaémi échangent un regard et poussent le cri de guerre des Guacanas. Les

Indiens et les serviteurs de Nunez se précipitent en masse sur les troupes; les colons, profitant de ce mouvement spontané, se soulèvent aussi; un combat désespéré s'engage . Le lieutenant et le bachelier veillaient à la garde de leur ennemi commun, les arquebusiers décimaient les assaillants par un feu nourri, un tumulte effroyable régnait dans la ville, qu'enveloppèrent bientôt d'épaisses ténèbres. On sait combien est courte la transition du jour à la nuit dans les régions intertropicales.

Tandis que le supplice restait suspendu, Micer Codro se rendait en toute hâte à bord de la caravelle de Zamudio pour y demander du secours. Au milieu de l'obscurité le combat continuait avec acharnement : les vieux soldats de Nunez périrent tous pour leur capitaine ; les Guacanas se faisaient tuer pour l'époux de Guaémi. Elle, furieuse, échevelée, se fraya un chemin jusqu'aux troupes de Pedrarias; à ses côtés rugissait Léoncico couvert de sang et de blessures. A la lueur d'un coup d'arquebuse l'Indienne reconnut Garabito. — Vengeance ! vengeance! fit-elle en l'indiquant du geste au redoutable limier, qui bondit à travers les rangs et saisit à la gorge l'officier bardé de fer. Careta et ses Indiens se jettent avec frénésie au plus fort de la mêlée, les colons les soutiennent, la victoire semblait se prononcer pour les partisans de Nunez ; car les troupes en désordre ne pouvaient se reformer en bataille et ne se défendaient plus qu'à l'arme blanche. Enciso cherchait à dégager le lieutenant des étreintes du chien, qui l'étranglait ; son secours fut inutile : le cadavre

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défiguré devint la proie des sauvages. Léoncico, abandonnant sa première victime, s'élance sur le bachelier avec la même rage et le déchire en pièces.

Déjà les cris de victoire se perdaient dans les airs, lorsqu'une charge de cavalerie conduite par Pedrarias lui-même mit fin à cette lutte opiniâtre ; une dernière arquebusade couvrit la place de cadavres ; les colons épouvantés prennent la fuite ; Careta et Guaémi sont faits prisonniers.

Alors Vasco Nunez présenta ses mains enchaînées à la jeune Indienne :

— Nous nous retrouverons au ciel, ô ma douce compagne, lui dit-il d'une voix pénétrante,, nous allons être réunis dans un séjour d'éternelles délices ; prie avant de mourir, prie le Dieu que je t'ai enseigné.

Guaémi, obéissante à la voix de son époux, lui baisa les mains et pria.

— Et toi, généreux Cacique, reprit Nunez, prie aussi le Dieu des chrétiens pour qu'il te réunisse à nous dans le paradis.

— Y trouverai-je d'autres Espagnols que toi? demanda naïvement le chef indien ; et Nmiez ayant répondu affirmativement, il secoua la tête avec mépris.

— Mon Dieu est grand et miséricordieux, il aura pitié de ton aveuglement, continua le capitaine.

Le gouverneur l'interrompit en ordonnant d'attacher sur le bûcher le cacique de Coyba et sa fille :

— Maintenant, bourreau, fais ton devoir, ajoutat-il.

Un silence funèbre régnait sur la place ; les habitants groupés à ses extrémités n'osaient élever la voix ; le bruit sourd d'une hache leur apprit que Vasco Nufiez avait cessé de vivre.

- Comme pour illuminer cette sanglante exécution, les llammes du bûcher s'élevèrent aussitôt vers le ciel en pétillant; Careta chantait son hymne de mort; Guaémi, les yeux fixés sur le heu où avait péri son époux, souriait tristement; tous deux semblaient insensibles à leurs tourments affreux. Don Pedrarias, à la tête d'un peloton de ses gardes, présidait à cette scène avec un lugubre sang-froid ; les soldats euxmêmes paraissaient profondément émus.

Alors bondit, au milieu des flammes, un chien qu'enveloppa bientôt un épais tourbillon de fumée, et tout disparut; car Léoncico, en se jetant aux pieds de sa maîtresse, avait déterminé la chute des faisceaux embrasés. Pourtant, aux dernières lueurs des tisons, on \it encore le bourreau ramasser une tête et l'exposer sur un pieu, d'après les ordres du gouverneur.

La foule, muette d'horreur, s'écoula dans les rues voisines, et la colonne des cavaliers précédée par des esclaves porteurs de torches, se dirigea enfm vers le palais. Au milieu de la place, elle fit halte en rencontrant une troupe de gens de guerre, guidée par le vieil astrologue.

— Au nom du roi et de la reine, seigneur Pedrarias, S'écria celui qui commandait les nouveaux arrivants, les habitants de la Castille d'Or reconnaîtront désormais pour gouverneur légitime don Vasco Nunez de

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Balboa, élevé à cet honneur en récompense de ses bons et loyaux services.

— Qui es-tu? demanda le gouverneur avec colère.

— Je suis l'alcade mayor de la colonie, et j'ai des pouvoirs pour exécuter ma mission. Soldats, bas les armes ! Je l'ordonne au nom de Leurs Majestés.

Don Pedrarias Davila se contenta de conduire Zamudio jusqu'au lieu de l'exécution, et prenant une torche, il lui montra la tête sanglante de Vasco Nufiez.

— C'en est fait! ô mon Dieu! s'écria Micer Codro, en pâlissant. Zamudio! nous arrivons trop tard.

Les deux amis du noble aventurier restèrent dans une muette consternation; Pedrarias en profita pour imposer à la troupe sa redoutable autorité. Il la conserva encore pendant plusieurs années; et quand il fut de retour en Espagne, personne ne lui demanda compte de la condamnation à mort de l'illustre Vasco Nunez.

La rapidité de la fortune du débiteur fugitif d'Hispaniola, les difficultés de toute espèce qu'il eut à surmonter, la manière dont son caractère grandit avec les événements, ses amitiés , sa fin dramatique suffiraient pour répandre un vif intérêt sur des faits à jamais mémorables, lors même qu'mie immense révolution dans les idées du genre humain n'en eût pas été la conséquence. Jusqu'alors, en effet, on croyait avoir atteint l'extrémité orientale de l'Asie; 'on s'attendait à rencontrer les contrées visitées et décrites deux cents ans auparavant par le voyageur

vénitien Marco Polo, à trouver l'empire du grand khan, le Catbay ou au moins la fameuse île de Cipango, et Christophe Colomb, bien qu'il eût cherché luimême le passage vers la Mer du Couchant, avait emporté dans la tombe ces convictions de toute sa carrière.

L'expédition de Vasco Nunez prouva que les navigateurs espagnols avaient abordé sur un continent entièrement indépendant de l'ancien , elle démontra l'existence de ce Nouveau Monde que l'immortel Génois ne soupçonna jamais, encore qu'il l'eût découvert; elle -prépara la conquête du Pérou et ouvrit une nouvelle carrière aux audacieux aventuriers du seizième siècle.

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