LA DECOUVERTS
Les pensées de Vasco Nufiez le reportaient sans cesse vers cette mer inconnue dont Careta lui avait révélé l'existence. Guaémi lui apprenait les traditions des naturels, relatives aux contrées situées au delà des montagnes. Micer Codro, toujours son ami, l'engageait à tenter une entreprise qui pût couvrir sa double usurpation, car la déchéance du bachelier Enciso n'était pas le seul acte de rébellion des aventuriers, ils s'étaient également refusés à reconnaître Diego de Nicuesa, gouverneur légitime de la pro- Tince.
La colonie sagement administrée acquérait chaque jour de l'importance ; déjà de nombreux na\ires abordaient dans son port; des relations fréquentes étaient
276 l'orient et l'occident
établies avec les îles espagnoles, et même avec l'Europe. Nunez organisait une expédition digne du but qu'il se proposait, et attendait des troupes d'Hispaniola, quand il apprit, par une lettre de Zamudio, que les plaintes du bachelier avaient eu du retentissement à la cour de Castille : « Le roi, enflammé de colère, destinait une forte escadre à prendre possession du Darien. Don Pedrarias Davila était nommé gouverneur, et devait partir sous peu de jours pour s'emparer de gré ou de force de Santa-Maria de la Antigua. ))
A ces nouvelles, Vasco Nunez ne diffère plus : renonçant à tout secours extérieur, il choisit deux cents soldats parmi les plus dévoués à sa personne, les embarque sur un brigantin et sur quelques grandes pirogues, nomme au commandement provisoire de la ville un de ses officiers de confiance, et, aux acclamations de la multitude, met sous voile pour Coyba. Le lieutenant Garabito l'accompagne encore; Micer Codro, malgré son âge, n'a pas voulu rester dans l'inaction.
La flottille, poussée par une brise favorable, aborde bientôt aux rivages amis des Guacanas; Guaémi, qui ne quittait jamais Je gouverneur, se jeta dans les bras du vieux cacique, heureux de la revoir et fier d'être uni par les liens du sang avec le chef des Espagnols , à qui fut offerte la plus franche hospitalité ; ils n'en profitèrent pas longtemps ; guidés par les Indiens, ils s'engageaient dans les montagnes.
Dès lors commença pour eux une série non interrompue de dangers, de difficultés, de fatigues infi-
nies ; forcés de se frayer un chemin à travers d'inextricables forêts, ils n'avançaient qu'à coups de hache; les torrents débordés les obhgeaient à dévier de leur route; les caïmans et les reptiles leur faisaient éprouver des pertes ; souvent ils voyaient disparaître dans les fondrières et rouler dans les précipices quelques braves de leur troupe. Les populations indigènes se levaient en masse à leur passage. Pendant vingt jours consécutifs leur marche ne fut qu'un combat; mais soutenus parune inconcevable énergie, ils triomphaient de tous les obstacles. Bravant la chaleur du soleil intertropical, la froidure des-nuits, la taim, la soif, les maladies, ils gra\issaient les mornes sans perdre courage. Ce fut ainsi qu'ils arrivèrent dans une région dégarnie de bois et aérée, où le commandant ordonna de faire halte.
Les guides montraient de la main un rocher nu qui se dressait au-dessus de leurs têtes :
— De là, dirent-ils à Nunez, de là tu apercevras la mer au couchant.
Le cœur de l'intrépide capitaine bondit de joie. Il fait signe à ses frères d'armes de ne point bouger, et s'élance seul sur l'aspérité la plus élevée. On le vit rester en extase pendant quelques secondes, puis s'agenouiller et remercier Dieu d'avoir couronné ses efforts.
— Castille ! Castille! s'écria-t-il enfin, accourez tous, venez contempler le glorieux aspect qui vous était réservé.
Les aventuriers se hâtent de le rejoindre, et alors, dit l'historien, un prêtre, nommé Aiidrès Vara, qui les
278 l'orient et l'occident
avait suivis dans leur périlleuse expédition, éleva la voix et entonna le Te Deum, antienne ordinaire des navigateurs espagnols. Tous s'unirent à lui avec un pieux enthousiasme, en versant des larmes de joie. Ils embrassèrent leur commandant, et jurèrent de le suivre jusqu'à la mort.
— Seigneur, vous venez d'acquérir aujourd'hui une immortelle renommée, dit Garabito, le roi vous récompensera, et vous aurez la plus grande part à ses bonnes grâces. Permettez-moi, pour compléter votre triomphe, de retourner au Darien apporter la nouvelle de votre découverte.
— Je n'osais te proposer une mission si dangereuse, répond chaleureusement Vasco Nunez ; choisis vingt hommes, emmène avec toi la moitié des Guacanas, et que le ciel te conduise !
Guaémi conservait toujours une invincible antipathie pour le lieutenant, elle se réjouit de son départ; Micer Codro en déduisit au contraire les plus fâcheux pronostics ; mais Vasco Nunez ne fit aucune attention aux paroles de l'Astrologue. Stimulant sa poignée de braves par de nobles exhortations, il abandonna la cime des Cordillères, et descendit vers l'Océan Pacifique. D'autres combats attendaient les Espagnols au delà des montagnes; chaque jour de nouvelles tribus venaient les assaillir, chaque jour était marqué par une nouvelle victoire. I^es peuplades effrayées ne résistaient pas longtemps à la supériorité des armes à feu. Nunez, habile à profiter de ses avantages, ménageait les vaincus et s'en faisait d'utiles auxiliaires. Quand les Espagnols arrivèrent au bord de la mer, ils
étaient réduits au nombre de soixante-sept, et cependant en moins de trois mois ils se rendirent entièrement maîtres du pays.
D'après les rapports des indigènes, de riches contrées s'étendaient sur les rivages de leur Océan ; dans le sud se trouvaient des peuples puissants, obéissant à des rois, habitant des villes immenses et des palais somptueux , semblables aux Européens par leurs sciences et leur industrie. L'or et les perles étaient tellement communs chez eux, qu'ils les employaient aux plus vils usages.
Il n'en fallut pas davantage pour enflammer Tesprit aventureux de Nunez, mais sa troupe n'était plus en état de s'engager dans une pareille tentative; il manquait en outre de bâtiments, d'ouvriers, de bois de construction. Prompt à adopter les plus extraordinaires résolutions, il reprend le chemin de Coyba avec le dessein arrêté de transporter pièce à pièce des navires avec tout leur matériel à travers l'isthme montagneux qui sépare les deux Océans. La sagesse et la générosité du capitaine espagnol lui avaient acquis l'affection des nations indigènes ; les caciques lui faisaient leurs adieux en pleurant ; les naturels s'empressaient à la suite des Espagnols pour porter les munitions et le butin. Guaémi, révérée comme une reine, avait grandement contribué aux bonnes dispositions des Indiens qui s'enorgueillissaient de voir une de leurs femmes aimée du grand chef des hommes blancs.
Cependant Vasco Nunez ne tarda pas à apprendre que don Pedrarias s'était emparé du pouvoir dans le
Darien; il reçut même rinjonction de se rendre à Acla, où son successeur avait transporté le siège du gouvernement; mais jaloux de consommer la conquête des mers du sud, il ne tint aucun compte de cet ordre, recruta facilement des troupes fraîches et des ouvriers habiles, pressa les travaux, et avec le concours des Guacanas, ses alliés, parvint à réaUser l'un des plus étranges projets que l'imagination humaine ait jamais enfantés.
Quelques mois plus tard, quatre brigantins, leurs ancres, leurs agrès et leur artillerie avaient franchi les Cordillères; Nunez était déjà revenu du riche archipel des îles des Perles, qu'il avait découvert dans ces mers nouvelles, et se disposait enfin à partir pour sa grande campagne si péniblement préparée.
Dans une petite case construite au bord de la baie Saint-Michel, Micer Codro, Guaémi et son époux, étaient rassemblés et parlaient avec enthousiasme de la future expédition. Le fidèle Léoncico, couché aux pieds de son maître, levait la tête par moments, comme s'il eût été inquiété par quelque bruit inusité ; bientôt il se dresse, aboie avec force, et l'on entend les fers d'un cheval résonner sur les galets du rivage. Un officier armé de toutes pièces descend devant la porte et entre , Léoncico le flaire en grondant, Guaémi pousse un cri de terreur, Micer Codro fronce les sourcils et soupire.
— C'est toi, lieutenant Garabito, fit cordialement Vasco Nunez ; tu viens sans doute me proposer tes services pour notre prochaine campagne, je les accepte.
— Seigneur commandant, je serai toujours fier de
ijiarchep sous vos ordres, mais d'autres devoirs m'amènent aujourd'hui.
— Cependant il serait temps de te décider; mes brigs sont prêts à mettre sous voiles.
— Je suis envoyé par don Pedrarias Davila, gouverneur général de la Caslille-d'Or et du Darien, au nom de nos hauts et puissants monarques don Ferdinand et dona Juana, souverains de Castille, de Léon et d'Aragon.
Yasco Nunez s'incline avec respect :
— Instruits des éminents services que vous avez rendus à la couronne, le roi et la reine vous ont nommé adelantado de la province. Le gouverneur, heureiLx de vous savoir rentré en faveur auprès de la cour, vous invite à différer votre expédition, à vous rendre auprès de lui pour l'aider de vos conseils, et à concourir ainsi au service de Leurs Majestés Catholiques. Il m'a chargé, en outre, de vous proposer son amitié ; enfin son estime pour vous est telle, qu'il a Tintention de vous offrir la main de sa fille dona Mariquita Bobadilla y Pedrarias.
— Mille grâces, lieutenant, tu ne pouvais m'apporter de meilleures nouvelles.
Guaémi, en écoutant la dernière partie du message, avait frémi ; mais fière comme la fille d'un Cacique, elle gardait le silence et retenait ses pleurs.
Nunez s'en aperçut.
— Pourquoi cette tristesse subite? dit-il; ne crains rien, Guaémi, je ne renoncerai? pas à ton amour pour celui d'une infante de Castille.
La jeune Indienne, qui avait su lutter stoïquement
contre rapproche du malheur, ne put contenir sa joie; sa figure était baignée de larmes ; elle embrassait et bénissait son époux.
— Tu le vois, Garabito, il est une des faveurs de Pedrarias que je refuse, quoiqu'elle m'honore; demain je serai prêt à partir pour Acla.
L'impassible lieutenant salua et sortit.
— Non! non! s'écria l'Astrologue, tu n'iras pas de gaîté de cœur te livrer à tes ennemis jurés. Don Pedrarias est le protecteur de Garabito qui t'abhorre, et d'Enciso que tu as dépouillé de son commandement; il est de la famille de Nicuesa, dont tu as causé la ruine.
— Craintes puériles ! Qui oserait outrager celui qui a découvert l'Océan Indien ? Parmi les colons du Darien, qui ne prendrait la défense de Vasco Nunez?
Le vieil Italien serrait les mains de son ami, le priait, le conjurait de renoncer à sa funeste résolution; Guaémi, à genoiLx, suppliait.
Un matelot entra pour annoncer que les bons vents commençaient à souffler.
— C'est un avis du ciel, s'écria Micer Codro; en mer! en mer ! Dans un an tu seras protégé par une gloire inattaquable ; mais si tu cèdes aux perfides insinuations du lieutenant, tu es perdu!