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LE CAPITAINE AU COR D IVOIRB

Dans une des étroites et sombres ruelles qui avoisinaient l'église Sainte-Sophie, à Constantinople, habitait, en 1453, l'un des hommes qui contribuèrent le plus à retarder la chute imminente de l'empire d'Orient. Il se nommait Jean Grant. C'était un belliqueux savant allemand, vieillard actif, rempH d'intelligence et de vigueur, applicateur et inventeur ingénieux qui, d'après la tradition, vivait de feu et de fumée.

Les Turcs ayant fait périr sa femme dans d'horribles tortures, il avait, disait-il, épousé en secondes noces le feu grégeois pour les punir de leurs atrocités.

— Je leur donnerai un avant-goût des flammes de l'enfer! Je les brûlerai -sifs par miniers! s'écriait-il

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parfois devant ses creusets et ses forges, dont le soufflet était mis en mouvement par sa fille unique, Marthe Grant, angélique et pieuse enfant, douée d un courage calme et d'une résignation à toute épreuve.

Marthe, qui n'avait pas encore dix-huit ans, s'était trouvée à dix-huit sièges. Elle avait grandi au miUeu des assauts, des batailles de |terre et de mer, des longues famines, des épidémies et des désastres, car, depuis le règne de Jean II Paléologue, l'ingénieur Grant avait été placé par le doge de Venise au ser vice de l'empire.

Blonde, douce, gracieuse, Marthe, cruellement éprouvée dès l'enfance, était sérieuse comme ces martyrs au front serein dont les iconoclastes brisaient les saintes images. Tous les capitaines des galères génoises ou vénitiennes, lago, Novarra, Balaneri et Catanio surtout, — Catanio surnommé Dardanelles pour avoir forcé le passage malgré l'artillerie foudroyante des Turcs, — admiraient et chérissaient la noble jeune fille. Ce n'était pas, néanmoins, sans jalousie, car aucun d'eux, pas même l'intrépide Catanio, n'était admis dans l'intimité, tandis que le capitaine de troupes Flectanella jouissait du privilège unique d'entrer chez Jean Grant à toute heure de jour et de nuit.

— Pourquoi semblable exception en faveur du plus efféminé des défenseurs de la place ? demandait lago Avec humeur.

— Serait-ce parce qu'il est soldat et que nous sommes marins? ajoutait Novarra. Notre loyauté ne vautelle pas la sienne ? Nous sommes d'aussi bonne nais-

sance que ce muguet rose et blanc, à longue chevelure flottante, qui se parfume avant d'aller au combat et vise à l'originalité en se servant d'une corne d'ivoire pour exciter ses gens pendant l'action.

— Notre vieux sorcier de Jean Grant, dit Balaneri, a formellement déclaré qu'avant la fin du siège il n'accorderait à personne la main de sa fillt. Nous ne sommes reçus que dans son antichambre et pour affaires de service ; mais Sa blondissime Seigneurie Flectanella pénètre d'emblée dans le plus mystérieux des intérieurs.

Catanio le Génois, qui, sur les remparts, avait un jour sauvé la vie de Marthe en se faisant grièvement blesser pour la préserver d'une nuée de flèches, Catanio prit enfin la parole avec gravité :

— Mes amis, ne soyons pas injustes ! Maître Grant est, certes, bien en droit de recevoir chez lui qui bon lui semble. Sa confiance en Flectanella ne porte aucune atteinte à notre loyauté, mais peut être justifiée, convenons-en, par les mœurs réservées et le genre de vie de notre jeune compatriote. Nous fréquentons volontiers les cabarets bruyants, il n'y met pas le pied.

— 11 ne sait boire que de l'eau ! interrompit avec dédain Balaneri, buveur renommé.

— Il est assidu aux offices que nous ne fréquentons guère !

— Combattre les infidèles, c'est prier! dit lago avec emphase.

— Personne n'est plus brave que Flectanella, poursuivit Catanio. Le soin qu'il a de sa personne n'a rien

d'exagéré ; propreté est vertu ; l'exemple du chef est salutaire en ce sens. Les maladies atteignent moins que les autres les limiers de Flectanella.

— Limiers est bien le mot, interrompit Novarra en souriant, puisqu'il les mène à son de trompe comme chiens de vénerie.

— Flectanella peut-il faire autrement ? Avec sa faible voix de femme, comment voudriez-vous qu'il se fît entendre par ses gens? f Au dernier assaut des Turcs, avez-vous oublié l'héroïque ardeur qu'il déploya en repoussant les janissaires?

— Dites tout simplement que le vieux Grant a bien fait de fiancer sa fille Marthe à ce sonneur de cor de chasse, et de se moquer de nous par-dessus le marché!

— Maître Grant est un homme juste et craignant Dieu, incapable de mentir. Le siège n'est pas fini ; donc la belle Marthe n'est pas fiancée. Vous savez tous que Flectanella est le jeune frère du capitaine Paolo mort en défendant Lacédémone, et qu'il re\'int à Constantinople avec maître Grant, qui, depuis lors, le traite comme un fils.

lago, Novarra, Balaneri, se récrièrent tous trois en même temps ; Catanio se tut, et, sans parler de ses rapports antérieurs avec le jeune capitaine vénitien, resta plongé dans une rêverie profonde.

— Rivalités puériles ! pensait-il avec amertume. Ce siège peut-il finir autrement que par mie catastrophe, lorsque les Turcs sont innombrables et que nous ne sommes qu'une poignée de gens de tous pays, divisés entre nous par mille dissensions civiles, politi-

ques ou religieuses ! Maître Grant s'ensevelira sous les ruines de Constantinople, et Marthe périra sans doute à ses côtés !

Tant que duraient les assauts des Turcs, Jean Grant, armé de toutes pièces, était sur les remparts où il dirigeait la manœuvre de ses machines pyrotechniques. Sous ses pas, la terre s'embrasait. Des torrents de feu liquide tombaient en cascades sur les assiégeants ; des flammes que rien ne pouvait éteindre les poursuivaient dans les fossés où d'horribles hurlements se mêlaient au fracas de leurs échelles brisées et de leurs tours de bois croulant, minées par la lave artificielle.

Dès que les Turcs épouvantés se retiraient, Grant se rendait à l'arsenal où il surveillait les travaux des ouvriers grecs, en leur donnant chaque jour les plans de nouveaux engins incendiaires.

Il passait les nuits à faire des expériences terribles sur toutes sortes de produits qu'il amalgamait pour donner à la ville une ceinture de feu. On voyait soudain les rideaux de sa modeste demeure prendre des couleurs fulgurantes. Deux ou trois ombres, celle du vieillard, celle de Marthe, celle deFlectanella quelquefois, se dessinaient sur ces transparents redoutés du voisinage, car à chaque instant on s'attendait à voir la baraque du vieil ingénieur s'enflammer ou faire explosion. L'on entendait de sinistres grésillements, des crépitations, des pétillements, des bouillonnements sans fm. Un épais nuage de fumée noire s'échappait du toit. A travers les ouvertures et les fentes, c'étaient des langues de feux plus rouges que le rubis, plus

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verts que l'émeraude, tantôt jaunes comme la topaze, tantôt bleus comme le saphir. Au silence et à l'obscurité succédaient brusquement des bruits titanesques et des clartés vulcaniennes.

Infatigable chercheur, Jean Grant perfectionnait ainsi le feu grégeois, qui, grâce à lui, ne disparut pas sans gloire devant les progrès des nouveaux artifices. L'artillerie des Grecs, quoique très-bien manœuvrée, grâce à Jean Grant lui-même, était très-faible. Les Turcs avaient une artillerie barbare, mais nombreuse et formidable. Parmi les pièces de siège, se trouvait une espèce de coulevrine colossale qui chassait, diton, des boulets de pierre pesant douze quintaux. Cinquante paires de bœufs avaient peine à la mouvoir; il fallait sept cents hommes pour la servir ; sa portée était d'une lieue. Pour conduire ce monstrueux canon, d'Andrinople, où il avait été fabriqué, jusque sous les murs de Constantinople, on mit deux mois entiers ; c'est-à-dire qu'il n'avançait guère que d'une lieue en trois jours. Le premier boulet que lança la coulevrine colossale coula un vaisseau vénitien. Les Turcs avaient, en outre, quatorze batteries qui, durant les huit premiers jours, ne cessèrent de battre les murailles. Les béliers et les catapultes coopéraient à faire brèche.

— Ils nous lancent des pierres et du fer, dit Jean Grant, nous leur lancerons, nous, la foudre môme.

Et en effet, lorsque les Turcs essayèrent de l'escalade, par les soins du vieil ingénieur allemand, des tuyaux d'airain, des pompes refoulantes, des chalumeaux de fer, étaient installés sur tous Jes remparts,

en sorte que le feu grégeois, vomi à flots, dévora par milliers les assaillants, leurs tours de bois recouvertes d'un triple cuir de bœuf et montées sur des roulettes, leurs corbeaux et ponts mobiles, leurs balistes et une foule d'autres appareils diaboliques longuement préparés pour écraser Constantinople.

Du côté des Turcs, une explosion eff'royabîe avait soudainement dominé tous les autres bruits : le camp et la ville en tremblèrent; les vaisseaux et galères bondirent sur leurs amarres. Le gigantesque canon venait d'éclater en fauchant un millier d'hommes, et, entre autres, le traître qui l'avait fondu.

Le sultan Mahomet II ordonna qu'on lui en fît au plus tôt un pareil et continua l'attaque. Mais Jean Grant remplissait les fossés de soufre, de résines, de naphte et d'essences qui en interdisaient l'abord aux plus intrépides. Les Grecs avaient repris courage.

Jean le Long Giustiniani ou Justinien, général génois, qui dirigeait la défense, se montra fort habile. Jean Grant, son ingénieur en chef, faisait réparer les murailles avec une activité si prodigieuse, qu'elle stupéfia l'impie Mahomet IL

— Mille prophètes m'auraient annoncé ce que je Tois, sans que j'eusse consenti à le croire ! s'écria le sultan en proférant d'exécrables blasphèmes.

Et il ordomia des suppUces pour punir ses troupes de n'avoir pas emporté d'assaut la ville ennemie.

Giustiniani cependant faisait opérer une brillante sortie pendant laquelle Flectanella, sonnant son cor d'ivoire, accomplit des prodiges de valeur. Les ouvrages avancés du camp des Turcs furent détruits, plu-

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sieurs de leurs batteries enclouées, une foule de leurs machines de guerre mises en pièces.

La disproportion numérique des deux armées contraignit pourtant les défenseurs de Constantinople à se retirer dans leurs murs.

Au moment où l'empereur Constantin et son général faisaient battre la retraite, une horde de Tartares, terrifiés par les menaces du sultan, fondent sur les Grecs.

Le jeune Flectanella, qui commandait le dernier corps de l'arrière-garde, sonne de la trompe. Ses limiers vénitiens font volte-face. Les Turcs, de plus en plus nombreux, tentent de les envelopper. Une épouvantable mêlée corps à corps a lieu sous les remparts où les troupes grecques rentrent peu à peu. On voudrait faire feu sur les assiégeants, mais ils sont confondus avec les braves Vénitiens qu'électrisent l'exemple et le son du cor de Flectanella.

Une poignée d'hommes, reculant pas à pas, est aux prises avec des nuées d'ennemis qu'elle tient en échec.

Mahomet II, frémissant de rage, insulte Dieu en se précipitant dans la bagarre à la tête de ses plus fanatiques janissaires.

— Sur le pont-levis, tous!... commande Flectanella aux siens.

Et, à ces mots, faisant im bond prodigieux, il se jette sur la bride du cheval monté par le sultan,

Un poignard brille dans sa main; il va frapper au cœur l'ennemi du nom chrétien, il va sauver l'empire.

Mahomet II pâht, esquive le coup en se laissant tomber de cheval et disparaît protégé par ses séides.

DLx braves Vénitiens périssent en préservant leur jeune capitaine de la fureur des Turcs.

Cet épisode n'a eu que la durée de l'éclair.

Mille clameurs prouvent pourtant que l'intrépidité (le Flectanella \ient d'exciter l'étonnement des deux armées. Sur les murs de Constantinople on applaudit en trépignant. Mahomet a pris la fuite ; mais une foule de fanatiques musulmans menacent Flectanella resté seul.

Les Grecs frissonnent à la vue des dangers qu'il court. Tout à coup il saisit la chaîne de fer du pontle^is pendant qu'on le relève, et rentre ainsi à miracle dans la place dont les artifices, dirigés par le \ieux Grant, éclatent aussitôt. Une pluie de lave enflammée tombe sur les janissaires et les Tartares qui expirent dans les tortures sans qu'aucun d'eux parvienne à s'échapper. Enfin, les glacis sont déserts.

Constantinople respire. Après huit jours consécutifs d'alarmes et d'assauts, les abords des remparts sont Hbres. Serait-ce la délivrance? C'est au moins une trêve ; c'est à coup sûr une victoire glorieuse.

Les traits de courage du capitaine au cor d'ivoirô ont ému le peuple entier. On le porte en triomphe.

L'empereur le serre dans ses bras en l'appelant : « Mon fils! » et veut qu'il marche à sa droite durant la procession aux flambeaux qui aura lieu le soir même.

Après le coucher du soleil, on illumina. Des réjouissances pubhques eurent lieu sur toutes les places.

Cependant Jean Grant, épuisé de fatigue, était rentré en son logis. L'impérieuse nécessité d'agir ne surexcitant plus son mâle courage, il revenait sombre et triste. ^ — Mon père, lui demanda Marthe de sa voix la

plus douce, l'empereur, les troupes, le peuple, sont dans l'allégresse; mais vous paraissez soucieux.

— Les matières inflammables s'épuisent! murmura Grant. Où prendre du pétrole, du soufre et de la résine ? Comment refaire mon fleuve de feu?

Flectanella, qui entrait, surprit ces derniers mots.

— Ma sœur, lui dit Marthe, tu as entendu?

— Espérons en Dieu! répondit-il.

Certes! les capitaines de galère lago, Novarra et Balaneri eussent été fort surpris en entendant Marthe donner le nom de sœur au héros de la journée, à l'audacieux officier qui, s'il eût réussi à frapper de mort le sultan, aurait par cela même délivré Constantinople. Mais Catanio, à leur place, aurait assurément tressailli de joie et d'espoir.

— Le monstre survit! Le feu grégeois va nous manquer, et ce peuple misérable, qui se disputait hier au lieu de préparer sa défense, oublie le danger aujourd'hui pour s'abandonner à une ivresse insensée !

Ainsi s'exprimait avec amertume Paola Flectanella, non moins abattue que le vieux Grant.

— Eh quoi, ma sœur^ lui dit Marthe, tu es découragée, toi aussi?

— Comment ne le serait-elle point après ce qu'elle a tenté sans succès? dit l'ingénieur allemand.

— Qu'a-t-elle donc fait? demanda Marthe, dont Témotion ne cessa de s'accroître au récit des dangers affrontés par son amie.

Flectanella baissait les yeux en rougissant, car l'intrépide héroïne était timide devant l'éloge, et n'osait cependant interrompre le vieiLx Grant qui parlait avec

lin éloquent enthousiasme. Marthe palpitante pleurait. Enfin, se jetant dans les bras de sa compagne :

— Toi, Paola, s'écria-t-elle, toi, une jeune fille, tu as eu tant de courage!...

— Ma chère Marthe! dit Flectanella, en sauvant l'empire, en délivrant le monde du plus inlame des scélérats, j'aurais vengé mon frère Paolo, mon père, ma mère etla tiemie!... Mais les iniquités des Grecs ont comblé la mesure de la clémence céleste, et, nouvel Attila, le sultan Mahomet est le fléau de Dieu qui les frappe !...

— Ingrats ! traîtres ! schismatiques obstinés ! murmura Jean Grant. Par le plus stupide entête aient, malgré l'empereur, ils ont repoussé les secours de la chrétienté. Nous sommes huit à dix mille contre une armée de deux cent cinquante mille hommes. La flotte de Mahomet II est de quatre cents voiles, dont dixhuit vaisseaux et près de cinquante galères. Nous n'avons, nous, que quinze navires en comptant la dromone impériale! Et le feu grégeois va me manquer!... Ah! malheur sur Gennadius! et sur le duc Notaras cent fois malheur! Le premier, qui passe pour un saint, jette au peuple, comme un oracle menaçant, la défense d'accepter le secours de l'Italie chrétienne ; le second ne craint pas de dire qu'il aimerait mieux être soumis aux Turcs qu'au pape des Latins. Où en seraient-ils cependant sans les Génois, les Vénitiens et moi-même?...

La porte, en ce moment, fut \iolemment ébranlée, Flectanella, qui ouvrit, se trouva en présence du capitaine Gatanio,

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