LES LIMIERS DE MOREE
Depuis trois générations, la famille patricienne et militaire des Flectanella s'était fixée à Candie, devenue en 1204 possession de la république de Venise.
Démembré tour à tour par les barbares, les Sarasins, les croisés ou latins, les Vénitiens, les Génois et enfin par les Turcs, l'empire d'Orient était presque réduit à la seule ville de Constantinople, à l'époque où Mahomet II mit le siège sous ses murs. Quelques îles de l'Archipel, une partie de la Morée, et un petit nombre de points de moindre importance , lui restaient pourtant encore nominalement, c'est-à-dire dans des conditions de quasi-indépendance telles que les despotes de Lacédémone, par exemple, traitaient directement avec les étrangers sans le concours de
l'empereur. Ce fut ainsi que Constantin Dracosès, qui avait possédé le despotat de Sparte avant de porter la couronne d'Orient, appela les Vénitiens à son aide contre les incursions des Turcs dans le Péloponèse.
Les Flectanella se rendirent de Candie en Morée.
Le père de Paolo et de Paola, l'héroïne à la corne d'ivoire, après avoir défendu l'isthme et le golfe de Corinthe, périt dans un combat contre les janissaires. Sa femme et ses plus jeunes enfants furent massacrés. Paolo, déjà capitaine alors, sauva Paola qui n'avait guère que huit à dix ans, et tint la campagne à la tête d'un corps de partisans intrépides.
La petite fille, élevée en soldat, passa naturellement pour le jeune frère du capitaine. On se battait tous les jours. Elle fu la guerre et se signala bientôt de manière à être l'idole de la troupe d'aventuriers qui se ralliaient sous la bannière de Paolo Flectanella. Celuici, tué les armes à la main sous les murs de Lacédémone, recommanda en mourant sa sœur au valeureux Jean Grant, qui était au ser\ice de Constantin et devait, peu après, passer à Constantinople avec ce prince. Jean G-rant promit de recueillir la jeune orpheline ; mais, voyant qu'elle ne savait que le métier des armes, il ne l'empêcha pas de succéder à son frère comme capitaine des limiers vénitiens de Morée.
Paola dut à Marthe la connaissance des vertus domestiques ; elle aimait sa candeur, sa résignation chrétienne, sa force calme et sa piété filiale ; Marthe admirait les vertus guerrières de Paola.
Elles se lièrent d'une amitié fraternelle; elles se donnaient mutuellement le nom de sœurs ; mais, eu
présence d'étrangers, Marthe, respectant le secret de son amie, ne l'appelait que <( capitaine Flectanella. »
Personne à Constantinople, personne dans l'armée ne soupçonnait que l'intrépide officier pût être une jeune fille. Les Candiotes, qui pouvaient se souvenir de sa famille, savaient que son père avait eu plusieurs fils. Si efféminé que pût paraître à des hommes tels qu'Iago,Novarra ouBalaneri,le capitaine Flectanella, sa bravoure éclatante, son allure militaire, ses talents comme chef de troupe, ne laissaient aucune prise à d'invraisemblables suppositions. Et enfin, quoi que dictât aux capitaines de galères une jalousie niaise, la guerre avait imprimé un caractère viril à la physionomie de l'héroïne.
Son teint, qui eût pu être blanc et rose, comme disait Novarra, était en réalité coloré par le soleil qui en avait bronzé le ton. Ses traits étaient énergiques. A défaut du duvet brun qui aurait dû lui faire des moustaches d'adolescent, ses lèvres se retroussaient hautaines au-dessous d'un nez d'aigle aux étroites narines. La cotte de maille et la cuirasse d'acier ne pesaient point à ses épaules d'amazone. Le gantelet de fer ne pesait point à ses mains petites et vigoureuses. Et si l'abondante chevelure noire qui s' jchappait de son casque, flottante et soyeuse, avait une finesse admirable, il n'y avait là aucun indice révélateur, puisque l'usage permettait à tous les jeunes hommes de se coiffer ainsi. Comme femme, ef j était grande, et parmi les soldats, paraissait cons'^quemment d'une taille moyenne, d'autant moins remarquable qu'on pouvait supposer que sa croissance
n'étaitpas complète. On ne lui donnait guère que seize ans. En réalité, elle venait d'atteindre sa vingt-troisième année. Elle devait à son rôle difficile un caractère sérieux, à l'habitude dm commandement un air sévère et froid, à sa piété une gravité qui imposait aux soudards de sa bande.
Le capitaine au cor d'ivoire était craint autant qu'il était aimé. Il ne punissait que très-rarement ; mais avait-il affaire à un incorrigible, il rassemblait ses gens, le payait en leur présence et le chassait comme indigne de faire partie d'une compagnie d'élite où il ne voulait que des hommes aussi subordonnés qu& braves. On vit plusieurs fois des aventuriers refuser l'argent, se mettre à genoux, demander grâce, et, après l'avoir obtenue , donner l'exemple d'une obéissance inébranlable.
L'un d'eux, GiacomoBaldi, qui, retombant en faute, ne put fléchir le jeune capitaine, rejoignit à plusieurs reprises la compagnie au moment du combat, et de désespoir s'exposa tellement, qu'il reçut une blessure mortelle. Comme faveur suprême, il ne demandait que le pardon de son chef.
— Que Dieu te l'accorde comme je te l'accorde moimême ![dit Flectanella en lui tendant la main ; quand nous ferons l'appel après le combat, tu seras appelé...
— Et vous répondrez : a Mort dans les rangs! »
— Oui, camarade.
— Merci donc, capitaine, et que Dieu vous garde î répondit Giacomo Baldi qui expira en souriant.
S'agissait-il d'admettre un nouveau venu dans la compagnie des hmiers de Morée, Flectanella char-
QUARTS DE JOUR. — l i
geait les anciens d'une enquête qui, fort souvent, fit rejeter le volontaire.
L'émulation la plus généreuse régnait donc dans cette troupe. Elle était renommée pour sa discipline et son esprit de corps autant que pour sa vaillance. Et de toutes les bandes, d'origines fort diverses, qui maintenant défendaient Constantinople, elle était à coup sûr la mieux composée.
— Chère sœur, disait Marthe, j'aime ton courage et ton habileté; mais ce que j'admire le plus en toi, c'est Tautorité sans bornes que tu exerces sur tes soldats.
— Le sentiment de ma faiblesse a fait ma force, répondit Paola. Chaque jour, dans mes prières, je demande à Dieu l'esprit de justice qui dompte les hommes, car les plus injustes veulent être traités justement. Jamais de passe-droits, jamais de tours de faveur. J'ai sous mes ordres des Napolitains, des Romains, des Espagnols, des Français, des Candiotes et jusqu'à des Génois; j'exige qu'aucim d'eux ne parle de sa nationalité. J'ai chassé des rangs deux Vénitiens qui s'étaient fait gloire d'être mes compatriotes. « — Tant que nous combattrons sous la même enseigne, camarades, ai-je dit ce jour-là, cette enseigne bleue à croisettes d'or doit être notre patrie commune, notre seule patrie! Arrière ceux qui veulent ici en avoir une autre!... Quoi! dans le peloton sacré que j'ai l'honneur de commander se reproduiraient les dissensions intestines qui divisent l'armée de l'empereur! Quoi! les soldats de cette compagnie feraient tout ce aue font les corns auxihaires aui, oubHant la
défense de Constantinople, leur seul devoir, se livrent entre eiLX des combats impies. Non ! non ! je ne le souffrirai pas!... Soyons plus que compatriotes, soyons frères sous le drapeau qui nous réunit, ou bien licencions-nous, et qu'il n'y ait plus de limiers de Morée ! »
— En parlant ainsi, je pris le drapeau et demandai :
— (( Le déchirerai-je? » — « Non! jamais ! Vive le capitaine! » répondit la troupe avec enthousiasme. Me retournant alors vers les deux Vénitiens qui s'étaient attendus à être soutenus par la majorité de mes gens :
— ((Allez-vous-en donc,Barile et Scala, car vous n'êtes pas mes compatriotes, vous, mais bien ceux-ci qui ne veulent pas que notre bannière périsse déchirée par la discorde! » — Ils demandèrent grâce, je refusai : —
— (( Il n'y a ici ni Vénitiens, ni Génois, ni autres, il n'y a que les enfants de Paolo Flectanella. » — En toute occasion, j'ai soin de rappeler la mémoire de mon frère. Longtemps, je n'ai voulu porter que le titre de lieutenant, et souvent encore, c'est au nom de mon frère Paolo que je donne mes ordres.
— Mais, ma sœur, demanda Marthe, que deviennent les gens que tu chasses ?
— S'ils ont commis par cupidité ou par lâcheté quelque action déshonorante, ils n'ont garde d'oser reparaître; s'ils n'ont été qu'indisciplinés, après un temps d'épreuve proportionné à la gravité de leur infraction, je tolère que la compagnie demande à leur rouvrir ses rangs.
— Vos deiLx Vénitiens, dont le seul crime était de s'être vantés d'être tes compatriotes, furent-ils réintégrés?
— Non! leur faute était la plus impardonnable. Ils avaient servi sous mon frère, ils devaient éviter de froisser une minorité qui devient plus considérable de jour en jour, car, pour maintenir la compagnie au complet, je ne puis guère me contenter de Vénitiens. J'ai dû admettre dans nos rangs jusqu'à des transfuges.
— Jusqu'à des Turcs ?
— Non, ma sœur! Pas un musulman ne désert© le pavillon de l'Islam. Mais, à la honte de la chrétienté, Mahomet lia des corps entiers de mercenaires italiens, hongrois, allemands et des diverses contrées de l'Europe. La cruauté du sultan épouvante ces gens-là ou les révolte. Les uns par terreur, d'autres par un sentiment d'indignation, préfèrent les schismatiques aux infidèles et viennent s'offrir à nous!...
— Triste temps, murmura le vieux Grant, que celui où les chrétiens, loin de s'unir, se combattent. D'un €ôté, l'on sert les Turcs, de l'autre, l'on repousse les offres du pape. Maudit soit le schisme qui assurera le triomphe des ennemis de la croix !
— Mon père, dit Paola, les aventuriers latins, enrôlés sous Mahomet II, ne sont pas plus chrétiens qu'il n'est musulman, lui. Gens de sac et de corde, attirés par l'espoir de piller, ils n'ont ni foi, ni loi, et sont bien dignes de servir un maître qui traite son propre prophète d'imposteur et de chef de bandits.
Mahomet II rangeait sur la même ligne le paganisme, le judaïsme, l'islamisme et la reUgion des chrétiens. Ce tyran, profond politique, grand guerrier, et d'ailleurs fort instruit, car il parlait cinq langues
étrangères : le chaldéen, le grec, le latin, le persan et l'arabe, avait assez étudié les lettres grecques pour dire qu'Apollon, coryphée des neuf Muses, lui plaisait presque autant que Bacchus, le dieu du vin. Mis au courant par ses espions de ce qui se passait à Constantinople, il se réjouissait fort de la sottise desTVazareews, des cabours *, qui, ne parvenant pas à s'entendre sur des questions de dogme, y sacrifiaient la sécurité de leurempire, et se divisaient au lieu de se liguer contre lui.
Par un sentiment bien opposé, Flectanella tenait un langage presque semblable :
— Quant aiLx Grecs, disait-elle, en n'admettant pas les décisions du concile général de Florence, ils immolent à ce qu'ils croient la vérité, leur indépendance, leur patrie et les intérêts du monde chrétien ! Et cependant, tous tant que nous sommes ici de latins catholiques, nous n'agissons que du consentement du Saint-Père qui, prenant les Grecs en pitié, fait encore de son mieux pour les préserver de la ruine.
— Secours insuffisants, s'écria Jean Grant. Pour sauver Constantinople, il fallait une croisade; il aurait fallu accepter sans réserves les propositions de l'Occident I L'union, l'union dans la foi rehgieuse, l'union dans l'action politique et guerrière !
— Depuis longtemps l'empereur pense comme
• Le nom de nazaréens a été celui d'une secte judaisante, mais il doit être entendu au sens général de chrétiens qui lui fut donné par les païens d'abord, et depuis pir les mahométans qui, dans certaines contrées, en font encore usage. Cabour était aussi un
rme de mépris signifiant chrétien.
30 l'orient et l'occident
nous, dit Paola ; malheureusement Gennadius et le duc Notaras sont ici les maîtres de l'opinion !
Lorsque le concile général de Florence, qui se tint pour la fusion des Églises grecque et latine eut promulgué ses actes et décrets d'union, les schismatiques opiniâtres, résistant à tous les efforts de Jean Paléologue qui l'avait provoqué, conduisirent l'empire d'Orient à sa perte : l'union avait été consentie par l'empereur et par la partie la plus éclairée du clergé grec; ce fut en vain^
Constantin Dracosès, frère et successeur de Jean Paléologue, eût voulu ramener le peuple à des sentiments de sage conciliation. Gennadius paralysa tous ses efforts.
Ce moine, qui exerçait, par sa réputation de sainteté, une influence presque souveraine, pour répondre à la députation envoyée vers lui, cloua sur la porte de sa cellule mie réponse ainsi conçue :
« Misérable peuple, pourquoi t'éloignes-tu de la vérité ? pourquoi mettre ton espoir dans les Italiens? en perdant ta foi, tu perds ta ville. Tu ne peux re-
' Le concile général, convoqué d'abord à Ferrare, fut transféré à Florence, où se trouvèrent, avec le pape Eugène IV, le patriarche deConstantinople et l'empereur Jean Paléologue. Après de graves discussions, le 21 juillet 1439, on conclut l'union de l'Église grecque avec la latine. L'acte fut solennellement promulgué, et l'empereur retourna à Gonstantinople. Les Arméniens ayant ensuite voulu être compris dans le décret, le concile se prolongea jusqu'en 1442; mais ses décisions n'ayant pas été modifiées, l'union des Grecs avec les Latins aurait dû être définitive. Malheureusement, par la funeste obstination de Marc Eugénique, archevêque grec d'Éphèse, de Gennadius et de leurs partisans, le schisme continua.
noncer à la religion de tes pères et embrasser rim- })iété, sans mériter de subir le joug de la servitude. Malheur à ceux qui en jugeront autrement ! »
L'absurde arrêt d'un cénobite, esclave de ses préjugés d'enfance, prévalut contre la sagesse des papes, de deux empereurs qui s'étaient succédé sur le.trône, des évoques des deux Églises qui, rassemblés à Florence en concile général, avaient aplani toutes les difficultés sérieuses, contre l'autorité régulière du patriarche Grégoire Protosyncelle, et enfin contre l'intervention du cardinal Isidore, archevêque grec, envoyé en ambassade par le pape Nicolas V, toujours ardemment préoccupé du sort des chrétiens orientaux. Le décret fut repoussé pour la dernière fois avec une allégresse bruyante.
Constantin Dracosès, qui l'avait consenti, versa des larmes sur son peuple, sollicita des secours, en obtint, malgré les factieux, et, pour prix de ses efforts conciliants, resta en butte aux calomnies de ses sujets dont la démence rendait impossible la grande croisade de l'Occident contre les Turcs.
Nicolas V ne laissa pas que d'implorer les princes chrétiens en faveur de Constantinople. Mais, tandis qu'il négociait, Mahomet II étreignit la \ille dans un cercle de fer.
Faut-il ajouter que, durant tout le siège, les discussions relatives au décret d'union occupèrent le conseil impérial encore plus que la défense, et que les passions religieuses, surexcitant les passions politiques, ne cessèrent de compliquer les difficultés d'une situation inextricable.
Le duc Notaras, amiral des Grecs, osait reprocher ouvertement à l'empereur d'avoir embrassé le culte catholique romain. Les grands de son parti fomentaient des troubles ; des scènes violentes eurent lieu maintes fois dans les églises lorsque le saint sacrifice y était célébré selon le rit de Rome. Les Latins furent obligés de se défendre contre les fureurs des insensés dont ils protégeaient la ville. On se battit pour des questions de dogme ou de culte. Et des rivalités d'une autre nature ajoutaient à la confusion.
Les Génois et les Vénitiens se jalousaient. Le duc Notaras protégeait ces derniers contre le général Giustiniani, qu'il accusait de favoriser ses compatriotes. L'armée de mer était aussi fort loin de fraterniser avec celle de terre.
Giustiniani , en ces déplorables conjonctures, eut maintes fois à s'applaudir de la fermeté de Flectanella, qui fit toujours de sa troupe un instrument de pacification. Soumis au général génois, il avait des Vénitiens sous ses ordres, et intervenait ainsi fort efficacement dans les querelles. Et c'est pourquoi [il dut être d'une inflexible sévérité, quand, dans le sein même de la compagnie des limiers de Morée, la question de nationalité faillit susciter des troubles.
Scala et Barile, les deux Vénitiens qui encoururent sa colère, étaient pourtant des soldats accomplis, des vétérans qui, ayant servi sous Paolo Flectanella, auraient mille fois donné leurvie pour le jeune capitaine.
— J*aimais ces hommes, poursuivit Paola, ils m'avaient, tout enfant, porté sur leurs épaules pendant nos longues marches de Morée. Ils étaient intréoides
insouciants, gais, dévoués, généreux. Barile est un de ces conteurs intarissables dont la verve peut tenir éveillée une troupe qui a fait trois marches forcées en deux jours ; Scala sait toutes les chansons populaires de l'Italie et de la Grèce ; ils m'avaient délassée et divertie durant mes jeunes années. Quand je les payai, ils refusèrent leur solde en pleurant. Leurs larmes allaient attendrir le reste de ma troupe et détruire les bons effets de ma sévérité : « Je vous ordonne, leur dis-je, de ramasser cet argent et de partir sur l'heure ! » — « Tuez-nous plutôt, capitaine, » murmura Barile en me présentant la poignée de son espade ; Scala en fit autant. — u Pour qui me prenez- vous, larrons de mon honneur! m'écriai-je en brisant leurs armes. Partez! soldats rebelles ! obéissez pour la dernière fois au frère de Paolo Flectanella! » — Ils courbèrent le front et obéirent. L'un sur l'autre appuyés, ils sanglotaient en s'en allant à petits pas. J'étais vivement émue; mais, dissimulant mon émotion, j'embouchai mon cor d'ivoire et mis ma troupe en marche sous les ordres de mon porte-enseigne. Dès qu'on m'eut perdue de vue, je pris le même chemin que mes deux vétérans; je les dépassai, ils firent front, portèrent la main à leurs casques, et, d'un regard suppliant, me demandèrent la permission de parler. Je secouai la tête. Ils me suivirent en silence. J'étais au port ; je louai ime caïque où je m'assis à l'arrière en leur désignant deux places à l'extrême avant. Puis, je me fis conduire à bord de la galère génoise de Catanio.
Au nom du brave Catanio q«i lui avait sauvé la vie sur les remparts de Constantinople, Marthe sourit.
34 l'orient et l occident
— J*aime ce loyal officier de mer, poursuivit Paola. Il est Génois, je suis Vénitienne, peu importe ! Comme moi, il n'est et ne veut être ici qu'un ennemi des Turcs, qu'un défenseur de l'empire ! lago, Balaneri, Novarra, m'ont prise en gripe, et tu sais si je m'en ris; Catanio...
— Mais tu t'interromps ! dit Marthe avec vivacité. Que devinrent tes deux vétérans ?
— Lorsque nous abordâmes la Santa-fé : — « Capitaine, où nous menez-vous? «demanda Barile. — « Capitaine, ajouta Scala, ne nous empêchez pas de faire comme Giacomo Baldi !» — « Patience I » leur répondis-je d'un ton amical. — Leurs fronts se rassérénèrent. Un instant après, je les présentais à Catanio en lui demandant pour eux des postes d'honneur. Il savait tout; il m'accorda ma requête. — « Capitaine, me dit alors Barile, nous obéissons, mais un jour vous nous reprendrez!...» — « Vous nous pardonnerez pour de bon! ajouta Scala, et [nous pourrons mourir pour vous! » — Je leur pris les mains, ils baisèrent les miennes. Catanio, témoin de cette scène, s'écria : — (( Heureux les officiers qui ont de tels soldats ; vous me prêtez ceux-ci, je vous rends mille grâces ! »
Le récit de Paola n'était pas complet. Elle s'abstint de dire que, pour achever de consoler les deux vétérans, elle avait ajouté : — « Vous êtes ici mon avantgarde ! Je vous rejoindrai, avant peu, sans doute, sur le pont de cette galère, et c'est à vous, mes vieux camarades, que je confierai un trésor qui m'est plus cher que la ^ie ! »
Marthe disait avec candeur :
LE FEU GREGEOIS 3r>
— Ainsi, chère amie, tu es au mieux avec le capitaine Catanio?
— Commentne serais-je pas pleine de reconnaissance envers celui qui, au péril de ses jours, t'a conservée à ma tendresse fraternelle ?
Marthe, touchée jusqu'aux larmes, leva sur sa brune amie ses grands yeux bleus et rêveurs.
Or trois jours à peine s'étaient écoulés depuis cette causerie à laquelle Jean Grant avait constamment prêté attention, lorsqu'après le dernier assaut des Turcs et la solennelle procession d'actions de grâce, Flectanella ouvrit la porte à Catanio :
— Capitaine! dit le marin génois, si pressé que je sois de remplir ma mission, je vous féliciterai d'abord d'être le héros de cette mémorable journée.
— Plût à Dieu que j'eusse péri, répondit Flectanella, mais que Mahomet ne m'eût point échappé !
— Vous seul pouvez penser ainsi ! répliqua celui qui portait le glorieux surnom de Dardanelles ; si vous aviez succombé, vous laisseriez trop de regrets !
— Constantinople serait déhvrée ! La perte d'un obscur partisan peut- elle être comparée aux résultats qu'aurait eus la mort du plus cruel des dévastateurs ? Du reste, capitaine Catanio, je n'ai, moi, ni famille, ni avenir de bonheur, ni joie à espérer en ce monde. La mort du soldat est ma fiancée !
Ces derniers mots furent articulés avec ime intention qui n'échappa point au Génois.
— Mais, pardon, vous avez une mission à rempHr.
— L'empereur mande en son conseil l'ingénieur en
chef, messire Jean Grant, et vous-même, capitaine Flectanella.
— Entrez donc ! reprit Paola, nous ressortirons ensemble.
Contrairement à son attente, Catanio Dardanelles fut introduit en présence de Marthe.
— Soyez le bienvenu! lui dit Jean Grant lui-même, qui, dépouillé de son armure, pesait sur des balances de cuivre des substances destinées à se combiner pour engendrer, s'il était possible, un nouvel artifice incendiaire.
Dans la salle où il était admis par une exception à toutes les règles de la maison mystérieuse de Jean Grant, Catanio remarquait des cornues, des fourneaux et des serpentins, ime forge, des sacs étiquetés, des fioles remplies de liquides inconnus, des livres entassés et une foule d'instruments étranges. Sur une modeste table, que Marthe achevait de desservir, se trouvaient les restes du plus frugal des repas.
— C'est ici le sanctuaire du génie et de la pauvreté, pensa Catanio en répétant l'ordre de l'empereur.
Jean Grant se hâta de remettre son armure, et se fit aider par Flectanella en échangeant avec lui un sourire paternel.
— Sa galère a des ailes et son cœur est droit, disait à voix basse l'héroïne au cor d'ivoire.
Catanio, s'adressant à Marthe, exprimait son admiration pour les merveilleux travaux de Jean Grant, rame de la défense, le salut de la cité. Puis, faisant allusion à la conduite de Flectanella :
— C'est avec transoort, mademoiselle, ooursuivit-il.
que j'ai rendu grâces à Dieu d'avoir préservé de la mort votre hôte et votre ami.
— Dites mon frère, seigneur 1 répondit avec une sérénité pudique la douce Marthe aux cheveux d'or.