Les quatrains de Pibrac
Si rhumanité ne pratique guère la vertu, ce n'est pas faute de maximes. On demeure étonné — et même un peu triste — lorsque l'on songe combien sont nombreux les livres qui ont la prétention de contenir toute la sagesse. Ils formaient, du temps de Pibrac, une liste déjà fort étendue. Avait-il le droit de l'allonger encore? Telle est la première question que le recueil des Quatrains soulève.
« Faites ce que je dis et non pas ce que je fais. » C'est ainsi que les donneurs de conseils, les prédicateurs et ceux qui composent des sentences répondent à une objection qu'il leur est facile de prévoir. « Et vous, leur demande-t-on, comment vivez -vous, pharisiens ? »
Forte et légitime parole. Si l'homme qui enseigne la vertu est contraint de reconnaître que ses actes démentent sa doctrine, cette doctrine même est caduque. Comment agirait-elle sur ceux qui l'écoutent, si elle n'a pas converti celui qui la prône? Je sais bien que la thèse contraire a été soutenue plus
d'une fois avec un grand luxe d'arguments, mais rien, dans l'espèce, ne prévaut contre le bon sens populaire : il exige que le médecin commence par se guérir lui-même, et il proclame hautement
Qu'il faut mettre le poids d'une vie exemplaire Dans les corrections qu'aux autres on veut faire.
Cette théorie, dira-t-on, ruine l'enseignement de la morale. Non, elle ne le ruine pas, mais elle le restreint beaucoup; elle tend à le diminuer de toute l'hypocrisie qui l'accable et à le fonder sur l'expérience d'une élite.
Nous devons regarder comme un bonheur ou de ne pas connaître les hommes par qui furent réunies les plus antiques sentences, ou de ne les entrevoir qu'à travers le voile d'une légende flatteuse. Cela nous permet l'illusion.
Il fut sans doute utile aux civilisations anciennes que les règles de leurs mœurs aient été attribuées à des dieux. Bonnes ou mauvaises, elles semblaient solides, et elles avaient le bénéfice d'un anonymat splendide ou la force d'une révélation. On observera qu'à cet égard les préceptes des sept sages ont le même caractère que les aphorismes bibliques. Nous savons si peu de chose sur un Pittacus, un Bias, que nous sommes hors d'état de comparer leur conduite avec leurs dogmes. Ces penseurs des âges lointains appartiennent presque à la fable; elle les protège. Et parmi les philosophes grecs — j'entends les vrais philosophes, ceux qui étaient pleins de génie — plusieurs doivent à leurs biographes une part du respect qu'on leur porte comme n'ayant pas moins excellé dans l'exercice que dans la prédication de la vertu.
Quant aux moralistes latins, non seulement ils sont l'objet d'un culte du même genre, mais ils nous en imposent aussi en tant que citoyens de Rome. Nos écrivains classiques^ et surtout Corneille, nous ont habitués à admettre que le mot « Romain » exprime l'ensemble des vertus domestiques et sociales. « Le peuple à longue robe » nous apparaît très vénérable, et la langue qu'il parlait nous pipe, comme dit Montai-
gne, « par la faveur de sa dignité, au delà de co qui lui appartient * ».
Je n'oublie, d'ailleurs, aucunement que certains piiilosophes ont donne jadis, pendant leur vie et à leur mort, des exemples magnifiques. Les maximes d'un Socrate ou d'un Sénèque n'ont pas de meilleur commentaire que l'iiistoire de leurs auteurs; le peu que nous savons sur Epictète ajoute à la beauté du Manuel. Cela est manifeste, et j'ai voulu montrer seulement que, si on considère dans leur ensemble les ouvrages gnomiques de l'antiquité, on se rendra compte qu'ils nous semblent d'autant plus grandioses qu'ils sont ou anonymes, ou impersonnels, ou dus à des écrivains qui défient presque toute critique à cause de l'éloignement et de la fiction.
Pibrac est, au contraire, relativement près de nous; on possède sur son compte des témoignages, des documents, et il est, par suite, naturel de se demander si son existence est telle qu'elle puisse donner à ses vers moraux de la consistance et du lustre.
Assurément, oui ! — Ses biographes s'accordent à déclarer (et ils ont raison) que peu d'hommes furent plus dignes d'être honorés^. On ne lui reproche que deux choses : l'amour qu'il aurait, vers le déclin de son âge, ressenti pour Marguerite de Valois ; l'apologie qu'il a faite de la Saint-Barthélémy 3. Je néglige le premier grief, et je renvoie ceux qui seraient curieux de savoir s'il est, ou non, fondé aux pages où les