‹ Les quatre ages: -Scènes du foyerChapitre 1 sur 17 · YO · texte numérisé non relu

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LES QUmE AGES

PAIi J. MARVEL

Entrons par la pensée dans la maison où s'épanouissent les joies de Fenfance, où les rêves com-r' mencent et où ils finissent.

Quand il est là, livré au courant des années qui le prennent comme le marin dans son port paisible, qui peu à peu l'emportent dans Tocéan de la vie, il ne sait pas, Tenfant, combien de douces jouissances, de tendres affections, se détachent graduellement de son existence pour s'engloutir dans rinexorable passé, où nul homme ne pénètre

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plus que par ses songes. Il ne sait pas, et Dieu soit loué que cette pensée n'entre point dans sa Jeune tête lorsqu'il repose sur les genoux de sa mère, les yeux fixés sur elle, tandis qu'il lui demande une heure de jeu, ou qu'il lui raconte un de ses gros chagrins; il ne sait pas qu'un jour il ne retrouvera plus une telle association à ses peines, une telle sympathie pour ses désirs.

Il ne pense pas que sa petite sœur Nelly, qui prend à tout instant une si vive part à toutes ses émotions, sera quelque jour, par le temps, parles circonstances, séparée de lui.

Mais à présent les voilà sous le toit chéri. La flamme du foyer éclaire les murs de l'enceinte domestique, comme le feu sacré dont les rayons se projetaient sur la figure des vestales, comme le bûclier des holocaustes hébraïques dont l'ardeur montait vers le ciel. Leur père est assis dans sa large chaise, au coin de la cheminée, sa tête grisonnante, appuyée sur le dossier de chêne. La petite Nelly est ^lu- ses genoux, sollicitant, par son regard, une réponse à ses naïves questions. Vis-à-vis est la bonne mère de famille, au visage amaigri, à la physionomie gaie et pourtant empreinte d'un carac-

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tére de résignation. Sa main repose peut-être sur l'épaule de son fils, pendant qu'elle lui donne affectueusement qaelque sage conseil pour Tavenir.

Le chat fait le gros dos, assoupi près du foyer. La pendule, qui tintait si mélancoliquement quand Charles mourut, conserve ses régulières vibrations. Au milieu de la chambre est la giwide table chargée de livres, de dessins et de tapisseries. Dès qui; la lampe sera allumée, on se mettra à l'œuvre.

Au-dessous de la glace, sur un rayon éclairé d'une lueur fantastique parles tisons de l'àtre, est le volume vénéré, la Bible, uii gros volume in-4*, garni de fermoirs en argent. Souvent les enfants ont demandé à l'ouvrir pour en contempler les vieilles gravures et pour revoir les feuillets placés entre l'Ancien et le Nouveau Testament, les feuillets mémorables où sont inscrits les événements de la famille.

Ici sont les naissances : celles du père et de la

mère semblent enregistrées à une distance incroyable ; là les mariages, puis les morts. 11 n'y «n a qu'une jusqu'à présent, celle du pauvre Charles. — 12 septembre 18... Charles Henri, âgé de quatre ans. — Les enfants connaissent bien ce

feuillet; Us y ont souvent arrêté leurs regards, et peut-être qu*il leur est venu comme une vague appréhension d*être un jour inscrits à la même page, et ils ont voulu se détourner, comme ils se détournent des garçons de leur âge qui voudraient se lier avec eux et qui leur déplaisent. Que de fois dans la vie nous nous écartons ainsi des idées qui nous font peur !

La douce mère de famille ne s'effraye pas cependant de cette fin de la vie humaine. Dans Tombre du soir, dans le silence de sa retraite, plus d*une fois, penchée à l'oreille de son cher fils Georges, elle lui dira qu'elle ne peut être toujours avec lui, qu'un temps doit venir où il faudra qu'il se dirige par son propre jugement, qu'il marche dans son chemin, privé de l'appui de ceux qui ont partagé son enfance. A ces mots, Georges éprouve à la fois une pensée d'orgueil et d'anxiété; ses regards rêveurs restent fixés sur la flamme du foyer, tandis qu'une main caressante se glisse dans ses blonds cheveux.

Entrer dans la lutte de la vie! courageuse tentative! Mais y entrer seul, là est le souci! Alors apparaît dans le calme de l'enfance la première in-

quiétude de la jeunesse; dans le ciel bleu du printemps, le premier nuage orageux de Tété.

Mais on vient d'apporter les lampes; elles ré-* pandent leur blanche clarté jusqu'au fond de la chambre, et la petite Marguerite est là, qui vioit d'entrer avec sa sœur Jenny, son frère Franck et sa nière. Jenny, avec sa voix sonore et ses grands yeux noirs, apparaît à Georges comme une dame; mais Marguerite, la gentille Marguerite, il la considère comme une sœur, et, chose singulière! il a plus souvent les regards tournés de son côté que du côté de sa sœur Nelly.

Franck arrive aussi, excité par sa promenade du ' soir, et demande à faire, avec son camai^ade, une pallie de dames. Il ne remarque pas, le brave garçon, que Georges dispose la table de façon à ne pas perdre de vue Marguerite. 11 ne remarque pas que Georges rougit quand son regard rencontre le regard de la jeune fille, puis se penche sur le dossier comme s'il était entièrement intéressé à son jeu. Georges ne remarque pas non plus qu'il a de temps à autre des mouvements de coquetterie, que parfois il se détourne de sa jolie voisine, et dit à Franck d'un air dégagé : « Vois donc, comme

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le chat est tranquille! » à quoi Franck répond qu*il suppose que tous les chats sont ^nsi tranquilles quand ils dorment.

La présence de Marguerite fait oublier à Georges sa douce sœur Nelly. 11 ne sait pas alors quelle bonté de cœur, quelle tendresse il néglige. Plus tard il apprendra qu'il n'y a pas beaucoup d'amours qui puissent remplacer Taffection d'une sœur.

A certains moments d'intervalle dans son jeu, Georges écoute, pensif, l'entretien de sa parente avec la mère de Marguerite. L'accent de cette conversation résonne toujours à son oreille comme un accord familier, comme une musique dont la mélodie résoimera dans son cœur longtemps, et à laquelle, dans les graves sollicitudes de l'âge mûr, il ne pourra songer sans un regret et sans un soupir.

Cependant la partie des deux amis est. achevée, et ils commencent d'autres jeux, auxquels s'associent Nelly et Marçuerite. La soirée se termine ainsi. La lumière des lampes pâlit. Les chers visiteurs se retirent; on leur souhaite une bonne nuit. Georges adresse ce souhait habituel à Marguerite d'un air déterminé, comme pour dissimuler un

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certain tremblement; il n'y a point de douleur dans cette dernière émotion de la Journée sous le toit paternel.

Et maintenant, mon enfant, embrassez votre mère, embrassez-la encore, et votre petite Nelly, f't votre bon vieux père. Aimez-les tant que vous pourrez; respectez, prolongez doucement vos adieux de chaque soir. Aimez de toute votre âme votre pèçe, votre mère, votre sœur. Un jour il faudra que vous leur disiez, dans la vie de ce inonde, un dernier adieu.

li JEUNESSE. — t'eXTRÉE DANS LE MOKME.

Georges vogue à pleines voiles dans le courant de la jeunesse. La tâche de ses maîtres est finie; l'œuvre de sa propre résolution commence . N'est-ce pas une chose étrange que le temps où nous avons acquis le moins de forces pour engager notre lutte dans l'arène du monde soit précisément celui où nous avons le plus de confiance en notre habiletét

C'est surtout au sortir de l'école, dans l'orgueil des grades universitaires, qu'on éprouve en soi cette audacieuse confiance. Georges en est là. L'instruction classique qu'il a reçue est pour lui comme une panoplie. A l'aide de sesjconnaissances en mathématiques, il espère sérieusement résoudre tous les problèmes de la vie, et sa logique doit lui servir à dénouer tous les nœuds de la politique.

U ne s'imagine pas qu'il puisse être pris en défaut. Il compte sur toutes les victoires, et s'étonne que les gens paisibles qu'il i^encontre ne s'émeuvent point à son aspect. Il entre d'un air important dans les hôtels, s'assoit aux tables d'hôte comme s'il les honorait par sa présence, en se disant que les convives qui sont autour de lui ne peuvent se figurer qu'ils ont là, près d'eux, le remarquable penseur qui a pubUé une si belle dissertation sur la Tendance générale de l'opinion.

Le pauvre Georges ne se doute pas qu'il ne vaut guère mieux que lorsqu'il quitta les bancs du gymnase; et qu'à présent, avec son bagage de racines grecques et de littérature latine, il n'est pas plus qu'un enfant en état de lutter contre les vicissitudes de la vie. La contrée où il aspire à exercer

SCS facultés n'a pas le moindre goût pour les théories romantiques. Elle veut du jugement, de Faction et de la promptitude dans Texécution. Son père aussi est un hommfe froid, sérieux, pratique, qui ne comprend pas assez les rêveries idéales d'un jeune homme de vingt ans. Il n'a qu'une très-faible estime pour les succès que Georges a obtenus dans sonxoUége, et l'engage à voyager pour voir les hommes de plus près et les étudier.

Sa mère tremble de le voir s'éloigner des liens de la famille. Elle lui écrit des lettres dont la naïve tendresse éveille en lui un remords et le fait soupirer, il a déjà çà et là d'autres témoignages d'affection; il continue en différentes maisons des visites périodiques, mais il sent qu'il néglige les douces, les pures, les saintes affections domestiques, et il en rougit.

« Georges, lui écrit sa bonne mère, tu ne sais

pas comme nous pensons sans cesse à toi, et

comme nous prions chaque jour pour toi. Oh!

Georges, que de fois il m'arrive de désirer que tu

sois encore im enfant, le faible enfant qui devait

revenir à moi dans tous ses désirs, et dont toutes

les joies dépendaient de mon amour.

« Peut-être que je me trompe; mais, au ton de les lettres, il me semble que de plus en plus tu nous délaisses tous, que tu n*as plus un si grand besoin de nos conseils, hélas! et, ce qui est bien plus triste, un si grand besoin de notre affection. Georges, mon enfant, n'oublie pas les enseignements de la maison natale. Un jour viendra où tu en reconnaîtras le prix. Sans doute ils n'étaient pas de nature à donner à ton intelligence Tessor que tu ambitionnes, ni à te faire briller dens le grand monde, mais ils devaient rendre ton cœur droit, honnête et ferme.

« Tu vas dire que c'est une faiblesse de ma part de t'écrire ainsi, comme je t'aurais écrit, il y a plusieurs années, quand tu étais encore si petit. Il est vrai que mes forces s'en vont, et que de joiir en jour je sens que je décline.

« Nelly, ta gentille sœur, est assise près de moi. « Engagez-le, me dit-elle, à revenir bien vite près « de nous. » Tu peuxt'imaginer, mon enfant, avec quelle joie nous te reverrions. Cependant, de loin ou de près, nos vœux et nos prières sont avec toi. Puisse le Seigneur, dans sa miséricorde infinie, te préserver de tout malheur! »

LES QUATITE AGES. 4i

Quelques larmes promptement essuyées, voilà le tribut que Timpétueux jeune homme accorde à un tel amour. Bientôt une bruyante réunion, une soirée avec un joyeux compagnon, dissiperont les graves et religieuses pensées que les lettres de sa mère répandaient dans son cœur comme un pur encens.

II a eu à Fécole un condisciple vif, hardi, entre* prenant, avec lequel il s*est étroitement lié, et ce condisciple a une sœur qui a ébloui l'imagination de Georges par sa flère beauté, et qui le subjugue par sa coquetterie.

Il veut revoir cet ami qui exerce sur lui un singulier ascendant, cette jeune fdle vers laquelle il se sent entraîné par un irrésistible attrait. 11 les retrouve au moment où ils vont entreprendre une excursion poétique; tous deux l'engagent à s'adjoindre à eux dans leur voyage. Il ne peut s*y refuser, la perspective des sites pittoresques qu'il va contempler, la cordiaUté que lui témoigne son ami, les yeux étincelants de sa sœur, tout le fascine, tout remporte.

À rheure de son départ,' on lui remet un billet de Nelly, un triste billet écrit à la hâte : « Notre

It LES QUATRE AGES.

bonne mère est Uen souffrante, dit la pauvre Nelly; elle parle sans cesse de toi; elle aspire à te revoir. J'espère que tu vas revenir. »

11 lit avec une douloureuse émotion ces quelques lignes. Il s'arrête indécis au milieu de ses préparatifs de voyage. Le souvenir de la maison natale, les sentiments de famille, les devoirs de fils et de frère, luttent en lui contre les élans de l'imagination et les fascinations d'un amour romanesque. Puis l'ardeur, la folle ardeur de la jeunesse triomphe de sa consci^ce. Il écrit à sa sœur une longue lettre affectueuse, et dit qu'il ne peut en ce moment se rendre à son appel, mais que, dans quelques jours, il ira embrasser sa chère mère.

Pais il part. Hélas I l'égoïste et passagère amitié de son ancien condisciple vaut<^lle le plus petit des liens de la maison paternelle? et la légèreté de la jeune fille qui, chemin faisant, sourit si gracieusement à quiconque lui adresse un compliment ou lui offre un bouquet, peut-elle lui donner un sérieux projet. d'avenir?

Il revient à son hôtiel. Il y trouve une lettre de sa sœur, une lettre cachetée de noir. Son cœur

tressaille, son visage pâlit, ses mains tremblent. Enfin il s'enferme dans sa chambre et fond en larmes.

Sa pauvre vieille mère est niorte.

l'âge UUR. — LE RETOUR.

Des rêves vaporeux du printemps, de FefTervescence de la jeunesse, Geoi^es est arrivé aux réalisations de Tété, aux sévères calculs de Tâge mûr. Les désirs d* ambition, de fortune, les vanités mondaines, ont tour à tour occupé sa pensée. Ses erreurs lui ont enseigné la prudence, ses déceptions Font conduit au doute, puis à Tindifférence. Il était crédule et enthousiaste, il est devenu positif et défiant. La vie est pour lui une vaste arène dont il étudie le terrain comme un athlète. Sur les ruines de ses orgueilleux sentiments d'affection, de générosité, s'élève l'orgueil de l'habileté, de la froideur, de la persistance. Il calcule et se

trompe, il recommence et échoue de nouveau; il se jette résolument, mais honnêtement, dans une autre voie, et réussit.

Georges est riche et triste. L'aident qu'il a gagné n*a fait qu'irriter en lui une soif tantaliquc qui ne lui laisse aucun repos. D*un œil inquiet, il observe les mouvements de ses concurrents; d'une main tremblante, il compose, modifie, bouleverse, et refait sans cesse ses calculs.

Un jour vient où il s'arrête dans son labeur, fatigué des trompeuses jouissances qu'il a demandées à la fortune, effrayé de rencontrer au milieu de ses fécondes spéculations l'amer désenchantement de son coeur. Alors, comme une flamme assoupie sous la cendre se ravive à un souflle énergique, la lueur des saines afTections, des pures et généreuses pensées, éclate de nouveau en lui sous les scories de sa volcanique existence. Alors il se replonge dans les chastes souvenirs de sa jeunesse comme dans une source rafraîchissante; il aspire à l'ombre, au repos, aux douces et bienfaisantes satisfactions du foyer domestique. Il retourne au pays natal, à la maison où s'épanouit sa riante enfance. Sa sœur est là, sa fidèle sœur Nelly, qui

n'a point déserté ses dieux lares, qui s'est mariée avec son ami Franck, qui le rappelle pour lui dire de vive voix qu'elle est heureuse et l'associer à son bonheur.

Dans la maison de sa sœur, apparaît la compagne de ses jeux enfantins, la gentille Marguerite, dont les années ont développé la beauté. Il éprouve à son aspect une émotion qu'il n'a jamais ressentie près des femmes qu'il a vues tournoyer dans les bals, parader dan§ les salons. Marguerite a une grâce naturelle à laquelle les prétentions mondaines n'ajoutent aucun ornement factice, une honnêteté de cœur qui se révèle dans toutes ses actions et toutes ses paroles, une sérénité de conscience qui lui donne une douce et grave attitude, une suavité incompréhensible dans le sourire, un rayon céleste dans les yeux.

Georçes s'imagine qu'en vertu du passé il peut reprendre avec elle ses habitudes de familiarité. Ms^is elle parle avec une dignité qui lui impose une respectueuse réserve. Elle ne le cherche ni ne l évite. Elle ne provoque ni ne rejette ses compliments. Elle y répond avec un grand calme : seulement il lui semble que, lorsqu'il se détourne

d'elle pour s'entretenir avec sa sœur, elle l'écoute avec une expression de sympathie.

Plus il Tobserve, plus il se sent attiré vers elle par un charme tout nouveau, séduit par sa o-râce virginale, subjugué par sa vertu. Parfois les prestiges du grand monde ressaisissent encore sa pensée, entraînent son imagination. Puis la vue de cette jeune fille si modeste dans tous les dons qu'elle a reçus du ciel et dont tant d'autres s'enorgueilliraient, si pure dans sa fraîche beauté, si fidèle à ses devoirs de chaque jour, si satisfaite de son*obscure destinée, le ramène à l'idée d'une humble et paisible existence, comme celle dont ses parents lui ont donné l'exemple.

L'été se passe dans des alternatives continuelles de doute et d'espoir, d'élans ambitieux et de sages aspirations. Il se souvient que dans les villes où il a conquis sa fortune il a rencontré des femmes plus brillantes que Marguerite, très-recherchées, trés-adulées, et qui semblaient fort disposées à recevoir ses hommages; mais l'impression qu'elles ont faite sur lui s'efface, il ne lui en reste plus qu'une trace fugitive, et celle qui lui vient de Jlarguerite s'élargit et se fortifie sans cesse. Il a

parlé à Nelly de la sœur de son condisciple, de cette éclatante jeune fille qui Ta fasciné à son entrée dans le monde. Nelly, après l'avoir écouté gravement, a secoué la tète, et lui a répondu :

— Ce n'est pas là, mon cher Georges, la com^ pagne à laquelle je voudrais te voir associer ion sort.

Un soir d'automne, Georges est entré dans la petite maison que Marguerite occupe avec sa vieille mère. Il n'y a là aucune appar^ice de ce luxe dont l'habile spéculateur s'est fait pendant quelque tenq)s un besoin; mais deux âmes (Meuses y vivent dans une douce quiétude, sous le regard de Dieu.

— Marguerite, dit Georges, avez-vous conservé un souvenir d'amitié que je vous donnai autrefois?

-^ Oui, répond tranquillement la jeune fille; je crois que je l'ai encore.

— Ah! lorsque je vous l'offris, c'était un heureux temps !

— Oui.

— Je voudrais en revenir à ce temps-là.

— En vérité?

18 LES QUATRE ACES.

— Pas un des bruyants plaisirs du monde ne peut me le faire oublier.

^•Vous croyez?

Geoi^es a pensé à déployer ses facultés habituelles d*élocution, et tout à coup il se sent interdit. Il a, dans d'autres circonstances^ parfaitement employé le langage du monde; à présent, ce langage ne répond plus à sa pensée.

Après un instant de silence, il essaye cependant de renouer Fentretien.

— Vous êtes heureuse ici, Marguerite?

— l'ai de bons amis.

— Ma soeur Ndly vous aime beaucoup.

— Oui, j'en suis sûre.

— Il est tard ; il faut que je vous quitté. Bonsoir, Marguerite.

— Bonsoir, Georges.

Et la jeune fille retire avec une imposante majesté sa main des mains deGeorges qui Tétreignent .

Geoi^es retourne à sa demeure, ne songeant plus qu'à Marguerite, n'aspirant plus qu'à savoir si elle a encore le coeur libre. D dit à sa sœur tous ses vœux et toutes ses craintes. Il veut qu'elle soit son interprèle près de la jeune fille.

Mais Nelly sait que son fr^e a cédé à plus d'un entraînement, et eHe est prudente.

— Prends garde, lui dit-elle; j*ai une profonde affection pour Marguerite, et je voudrais qu'elle fût heureuse. Es-tu sûr de ne pas te tromper?

Georges yeut essayer la fermeté de ses sentiments. Il retourne dans la grande ville qui fut le théâtre de son activité. II se rejette dans le mouvement des affaires, dans le tourhiUon des salons. Plus que jannais il reconnaît ce qu'il y a de vide au f(md de cette tumultueuse existence. Il sent qu'il est seul dans ce monde qui Faccueille avec tant de courtoisie, et que, s'il venait à subir un -revers de fortune, peut-être pas un de ceux qui lui font de si cordides protestations ne lui viendrait en aide.

11 retourne prés de Nelly, et lui raconte sa nouvelle expérience. Cette fois, elle croit en lui ; elle verra son amie, elle lui dira combien elle désirerait la nommer sa sœur.

IKeu soit loué ! il n'est pas trop tard* Marguerite aiAie Georges, et lui tend la main avec une pieuse confiance.

iO LES QUATRE AGES.

LA riN DES RÊTESk

Les années ont blanchi ces cheveux autrefois si brillants et si noirs. Les années ont éteint Téclair de ce regard ardent et apaisé les ébullitions de ce sang impétueux. C'est la dernière scène de la vie humaine, c'est la vieillesse, c*est Thiver.

Assis, rêveur à son foyer, Georges mesure comme un voyageur la route qu'il a parcourue dans sa journée, et songe à tout ce qu'il a possédé, à tout ce qu'il a perdu dans le cours de son long trajet.

Il remonte jusqu'à son enfance, et s'y arrête avec une attention mélancolique. Elle a di^aru, cette verte et alerte enfance, si expansîve dans sa joie, si heureuse encore dans ses larmes !

Elle a disparu, cette jeunesse pleine d'espoir, où il poursuivait si hardiment son chemin édairé par le phare de Fambition, où toutes ses heures de travail lui promettaient une abondante moisson!

Elle a disparu, cette force de l'âge mûr dont il était si fier ! Elle a atteint son plus haut degré de dèYelo|[^pennent; puis elle s'est affaissée. Maintenant il compte par heures et par jours la durée naturelle de son avenir, comme autrefois par mois et par années. Son passé s*eflace à ses yeux comme les vaporeux contours d'un horizon lointain. Çà et là seulement il aperçoit les vestiges de ses rêves mensongers, semblables aux débris d'un naufrage emportés dans le courant de la vie, et çà et là quelques points saillants pareils aux pics de glace qui s'élèvent sûr la chaîne des Alpes.

Ses amis aussi ont disparu, ses bienfaisants amis qui l'ont soutenu et protégé. L'un après l'autre ils sont morts, à mesure qu'il continuait son chemin. Sa sœur, si dévouée, est morte, et un père dont il révère la mémoire, tlont il ne peut se rappeler sans attendrissement la grave et affectueuse physionomie, l'honnête et bon regard !

Dans l'examen rétrospectif de son existence, il y chercbe avec avidité le souvenir des devoirs qu'il a remplis. Çà et là il note avec joie quelque témoignage de bienveillance, quelques actes de charité. Mais quelle large lacune dans le bien qu'il

aurait pu faire et (pi'il n'a pas fait! A ce dernier période de la vie, qu'il est petit, ce mérite des bonnes œuvres avec lequel on doit comparaître devant le Dieu suprême, devant i'étemelle justice et réteraelle bonté î

Cependant, au milieu de tou$ ses deuils, Georges a près de lui encore sa modeste et noble Marguerite, dont il a failli, dans son ambitieuse agitation, ignorer ou méconnaîti^e les vertus. Elle a vieilli dans le scrupqleux accomplissement de ses devoirs. Elle a perdu peu à peu toutes les traces de sa beauté. Hais son cœur et le cœm* de son époux sont unis Fun à Fautre par un lien plus fort que celui des séductions de la jeunesse. Â mesure qu'ils se détachent des rêves de ce monde, ils s'élèvent ensemble vers le monde qui est promis à leur fin et qui sourit à leur espoir.

De plus en plus, Marguerite s'affaiblit, et souvent, par un regard mélancolique, par un serrement de main, elle avertit son mari qu'il doit se préparer à son adieu. Un jour d'été, tandis que les rayons du soleil étincellent sur le vert feuillage des ai*bres, que les abeilles bourdonnent autour des fleurs, que les oiseaux chantent gaiement à la

fenêtre, la chaste épouse, la tendre mère de fa« mille, incline sa tête mourante 3ur sa couche.

— Marguerite ! Marguerite 1 s'écrie le vieillard avec angoisse.

Elle lui tend ixne main défaillante, elle le regarde en souriant, elle bénit celui qui fut son protecteur et son compagnon fidèle, elle bénit ses enfants qui furent sa joie; puis un calme suprême se répand sur sa figure, elle serre une dernière fois la main de son époux, et de ses lèvres s'exhale un dernier souffle.

Le vieillard reste seul... dans la chambre funèbre... seul! Non. La bonté de Dieu ne lui a pas tout enlevé. Il entoure de ses bras, il serre sur son cœur, un garçon dont la vive nature, la franche expansion, lui rappelle ce qu'il était lui-même autrefois, et deux filles qui, par leur douceur et leur tendresse, ressemblent à leur mère.

Ces trois êtres chéris ne le quitteront plus. Son fils se mariera, selon ses vœux, dans son village. Ses filles demeureront sous son toit avec leurs époux. De nouvelles fêtes de famille récréeront encore sa pensée, une pensée nouvelle, une nouvelle génération vivra et sautillera sous ses yeux.

24 LES QCATBE AGES.

 ses derniers moments, ses deux flUes sont à ses côtés. L'une d'elles penche sur lui le blond enfant qu'elle porte dans ses bras. Le visage rose de Tenfant touche les joues pâles du vieillard. On dirait une fleur printanièrei sur la neige de l'hiver.

Georges ferme les yeux sous ce frais baiser. Son âme s'envole vers une autre sphère. Son rêve de ce monde est achevé.

PAR SAGOSKtN

Enveloppé, au fond de sa télégay dans son inan> t eau, un jeune voyageur suivait le chemin de No vo- Kopei^k. Son fidèle serviteur Prochov, assis sur le siège, conduisait la voiture, tantôt sifflant, tantôt fredonnant à voix basse une chanson, et les chevaux cheminaient pas à pas le long de la Koper.

Mais, avant de continuer le récit de ce voyage, nous devons dire qui était ce jeune homme de^ bonne mine assis dans la rustique tèléga. C'était un officier nommé Kousma Pelrovitch.

Fils d'un honnête gentilhomme ruiné par la folle vanité d'une femme , Kousma avait éprouvé de bonne heure les angoisses de la pauvreté et les tristesses de l'isolement. Son père était mort de chagrin; sa mère était morte, quelque temps après, d'une fièvre nerveuse . Kousma , placé à l 'âge de treize ans à l'école des Cadets, en était sorti avec les meilleures notes pour entrer comme enseigne dans un régiment. La carrière militaire était son unique ressouiTe. 11 ne lui restait pas une parcelle de patrimoine, pas un parent au monde, excepté une vieille tante retirée solitairement au fond d'une province, que son oi^ueilleuse mère avait fièrement dédaignée, et dont il savait à peine le nom.

Dans le régiment où il était entré, il ne tarda pas à se distinguer par la régularité de sa conduite, par son intelligence, et, en plusieurs occasions, par sa Jbravoure. Il méritait un prompt avancement; ses camarades, ses concurrents, se plaisaient eux-mêmes à le reconnaître; ses chefs lui témoignaient une estime particulière. Mais, à la suite d'une bataille où il avait fait preuve d'un éclatant courage, le cousin d'un général et le neveu d'un colonel, qui s'étaient tenus prudemment à l'écart de la niê-

iée, furent élevés à un grade supérieur, tandis que le pauvre orphelin était oublié. Une autre campagne Fafflrgea par une autre flagrante injustice. Il continuait cependant à remplir scrupuleusement tous ses devoirs, et, comme par pitié, on lui accorda enfin le litre de lieutenant; mais un de ses^ anciens condisciples, qu'il avait un jour, par malheur, surpris en une indigne action de lâcheté^ était son chef immédiat , et employait tous les moyens qu'il avait en son pouvoir pour le porter à la révolte ou l'éloigner du service.

Fatigué de ces constantes persécutions , désespéré de voir les officiers les moins méritants remporter sur lui, dans toutes les occasions, par l'effet d'une habile courtisanerie ou d'une imposante protection, Kousma résolut de chercher un autre emploi et donna sa démission d'officier.

Avec le peu d'argent qu'il avait économisé , il acheta un de ces lourds chariots de voyage qu'on appelle des télégas, deux chevaux de paysan, quelques modestes provisions, et partit pour Moscou. Ses camarades l'avaient quitté à regret , et lui avaient juré une amitié étemelle. Mais le meilleur de ses amis, c'était le pauvre vieux serviteur, le

28 L*OnPHELlNE.

fidèle serf Prochov, qui l'avait vu naître, qui Tavait accomps^né à Tècole, qui, plus d une fois, lui avait en quelque sorte tenu lieu de père, et qui, à aucun prix, n'aurait voulu le quitter.

Les chevaux, conduits par la main prudente de Prochov, cheminaient, comme nous l'avons dit, au petit pas.

 la fin, malgré ses habitudes de calme et de résignation , le jeune Ueutenant s'impatienta de cette lenteur.

— Va donc un peu plus vite, dit-il; vœlà quatre heures que nous marchons, et nous n'avons pas encore fait quinze werstes (environ trois lieues).

— Qui va doucement va longtemps , répondit Prochov.

— Mais ne pourrais-tu au moins mettre tes chevaux au trot?

— Au trot! mon petit père. Ahî Moscou n'est pas près d'ici. On peut faire au pas le tour du monde, et si nous trottions, bientôt les chevaux seraient épuisés. Hais, dites-moi, est-ce que vous comptez trouver à Moscou une bonne place?

— J'espère que les amis de mon père me viendront en aide.

I/ORIMIELINE. 29

— Des aûiis ! murinuf a le vieux domestique eu secouant la tête. Nous savons ce que c*est que des aniis.

— Tu ne prétends pas pourtant que pas un d'eux n*ait gardé le souvenir de mon père?

— Lesouvenir est de courte durée. Voyez-vous, moi, j*ai eu aussi des amis. Dans le temps où j*étais encore au village, un jour il m'arriva de vendre un poulain pour une assez bonne somme d'argent.

Alors je me dis; Grâce à la bonté de mon maître, je suis nourri, vêtu, chaussé; j'ai une large part dans une chènevière, une part dans un jardin, que ferais-je de mon argent? Je vais l'employer à régaler mes amis. Sitôt dit, sitôt fait. J*achète tous les ingrédients nécessaires, je prépare un kwas excellent. J'invite le staroste, le jardinier, le tailleur, le maréchal, des amis dévoués, il fallait les voir! Chacun d'eux était dans l'enchantement et me faisait des protestations merveilleuses. En toute occasion je devais avoir recours à eux. Celui-ci m'offrait ses denrées agricoles, celui-là une pehsse; cet autre déclarait qu'il ne me pardonnerait pas SI, en cas de besoin, je n'avais pas recours immédiatement à lui. Quelque temps après, j'ai été ré-

30 I/ORPHELlflE.

clamer leurs bons offices, et pas un d'eux n'a voulu seulement me remettre à crédit ce qu'il voulait naguère me donner si cordialement. Voilà les amis. Je crois queles amis de nos maîtres sont de la même sorte. Vcrtre père, que Dieu ait son âme ! avait aussi beaucoup d*amis qui venaient boire et manger, et se divertir chez lui. Quand il est mort, à peine s'en est-il trouvé un pour suivre scm convoi.

— Non, Prochov, il n'est pas possible que, dans le nombre, il n'en reste pas un qui lui garde une véritable affection .

— Soit. Je veux bien croire qu'il y a encore jquelques braves gens dans le monde. Mais si seulement vous étiez propriétaire, si seulemont vous possédiez mille ou deux mille paysans?

— Que dis-tu, Prochov? deux mille paysans ! je ne saurais qu'en faire. Non, ce que je désirerais, ce serait un petit domaine au bord d'un ruisseau, dans une jolie situation... Tiens; comme celui qui nous apparaît là, à gauche.

— Oui, je le vois.

— Que n'ai-je une telle retraite ! Regarde ces cabanes disposées le long de la Koper. Quel riant aspect I Quelle scène pittoresque !

l/ORPHEtlWE. 3f

— C'est vrai. Regardez donc aussi ce petit village, petit, mais si attrayant, et cet autre qu'on découvre à travers les arbres.

— Et cette maison de maître, Prochov !

— A côté de cette maison, il y a une grange, un hangar, une étable, une métairie complète.

— Vois-tu aussi, près de là, un charmant petit bois?

— Oui, et une prairie où Ton doit faire une bonne récolte de foin.

— Derrière la maison, je distmgue un bosquet dominé par un édifice qui ressemble à une chapelle. Quel délicieux point de vue ! Écoute , Prochov, il faut nous arrêter là pour dîner.

—-N'est-ce pas un peu tôt? Nous n'avons pas encore fait vingt werstes.

— Qu'importe? Tiens, voilà un endroit où tu pourras aisément tourner la voiture.

Prochov conduisit ses chevaux dans un chemin vicinal, et, quelques instants après, aperçut une petite fille qui revenait des champs.

— Mon enfant, lui dit-il, comment s'appelle ce village?

— C'est Koproska, mon digne monsieur, ré-

32 1/ORPHELlNË.

pondit la jeune paysanne en faisant la révérence.

— Peut-on y trouver un logement?

— Sans doute. Vous pouvez loger chez Théodore Bespaloi et chez Parfen le staroste, dont vous reconnaîtrez Fisba à ses fenêtres rouges.

— Merci, ma petite.

— De rien, monsieur.

Un homme vigoureux, portant une large barbe, reçut les voyageurs à l'entrée de son isba. C!ètait le staroste Parfen.

-^ Pouvez-vous, dit Prochov, nous donner de la paille et du foin pour nos chevaux?

— Om, sans doute,

— Et pouvez-vous aussi nous donner à manger?

— Certainement. Je puis vous donner une bonne soupe aux choux, du mouton, et de plus, si vous le désirez, un poulet.

— Je n'ai besoin de rien à présent, dit Kousma en descendant de sa voiture ; mais toi, Prochov, tu peux souper.

— Eh quoi! est-ce que vous ne voulez rien prendre? demanda le fidèle Prochov.

— Plus tard. Maintenant, je vais faire une promenade.

LOUPIIE.LLNE. 55

 quelques pas de l*isba, le jeune officier rencontra un homme d'une soixantaine d'années, vôtu d'une vieille redingote ornée de larges boutons en cuivre, qui ùta sa casquette et fit un salut respectueux.

— Tu es sans doute un habitant du village ? lu dit Kousma.

— Oui, mon petit père.

— Puis-je visiter ce bois qui s'élève derrière la maison seigneuriale?

— Assurément, et vous pouvez aussi vous promener, si vous le voulez, dans le jardin.

— Les maîtres ne sont donc pas ici?

— Ah ! monsieur, nous n'avons plus de maîtres.

— Comment donc?

— Yoilà cinq mois que notre bonne maîtresse nous a laissés orphelins ^ Que Dieu lui donne les joies de son paradis !

— Ainsi je pourrais voir aussi la maison?

— Oui, monsieur. Adressez-vous à la ménagère Thèodosa, elle vous la montrera.

* Expression familière au paysan russe, qui donne à ses uiaUras le nom de petit père, de petite mère, et qui, à leur mort, se considère comme orphelin.

Si L^ORPHELINE.

Kousma poursuivit son chemin; le vieillard passa deyant la cabane, où Prochov s'entretenait avec Parfen.

A l'entrée de la maison seigneuriale, sur un escabeau, était assise une femme vêtue d'un caftan de coton, portant à sa*ceinture un trousseau de clefe.

— N'est-ce pas toi, lui demanda le lieutenant, qu'on appelle Théodosa?

— • Oui, monsieur. Que puis-je faire pour votre service?

— Je désirerais parcourir le jardin et voir la maison.

— Tant qu'il vous plaira.

A ces mots, elle se leva, et Kousma la suivît dans une cour parsemée de plantes vertes.

— Yoici, lui dit-elle, l'arbre sous lequel ma maîtresse aimait à venir prendre son thé. Notre bonne mère ! nous l'avons perdue.

Kousma se phit à voir l'arrangement de la nmaison. A la vérité, les murailles de chaque chambre étaient nues, les meubles recouverts d'une étoffe fort ordinaire. Point de glaces éclatantes, et plusieurs des poêles servaient de lit *; mais tout était

* Dans la plupart des cabanes des paysans, et dans d'autre»

L'ORPflELINE. S5

mis en ordre avec le plus graad soin, et ^tréteau avec une propreté extrême.

Théodosa, après avoir traversé le salon et la chambre des domestiques, conduisit l'étranger dans un corridor qui divisait Thabitation en deux parties, et s'anrêta devant une porte fermée.

— ^ C'est ici, lui dit-elle, que vous verrez de belles choses. C'est la chambre des images ^ Notre maîtressç avait gardé des tableaux magnifiques qui lui venaient de Théritage de sa grand'mére;..Mais où est donc ma clef?... Je ne la trouve pas... Voulez*>vous bien attendre un instant? Je vais la chercher.

Elle sortit, et Koui^na, apercevant à l'autre extrémité du corridor une porte entr'ouverte, s'avança de ce côté, et tout à coup s'arrêta, comme s'il ne pouvait plus faire un mouvement. Quelle influence le retenait donc à l'entrée de cette cham-

habita lions, les hommes coadient souvent sur les grands poêles en terre, qui occupent, dans leur demeure, une place «considérable.

*■ Vobrasnma. Oà soit que les Russes out, peur la plupart, dans la pièce la plus apparente de leur maison, une sorte de sanctuaire rempli de saintes images, devant lesqucUes chacun ^'inclinjô en entrant.

S6 L*ORPHELINK.

bre? Certcs> il n'y avait rien d'extraaixlinaire dans l'aDieublement : quelques fauteuils, une table à ouvrage, une armoire, des livres, rien de plus. Il est vrai que là était assise une jeune fîlle de quinze ans. Quoi donc? Kousma n'avait-il pas vu, dans le cours de sa vie, une quantité de jeunes filles? Sans doute il en avait vu, et de très-belles, en Russie, en Pologne, en Âlleinagne; mais pas une ne lui était apparue avec une si ravissante physionomie.

Cette jeune fîlle portait une simple robe d'indienne, un fichu de soie rouge était noué à son cou, et ses tresses de cheveux tombaient sur ses épaules. Sur la blancheur de son visage brillait l'incarnat de la jeunesse et de la santé. Ses yeux, fixés sur le livre qu'elle tenait à la mahi, étaient voilés par de longs cils; mais Kousma aurait juW» que ces yeux étaient phis beaux que tous ceux qu'il avait jamais contemplés.

Bientôt la jeune fille cessa de lire, appuya sur sa main son front rêveur. Sa figure, en ce moment, avait une touchante expression de mélancolie, et tout à coup des larmes coulèrent de ses paupières. K cet aspect, Kousma se sentit le cœur douloureusement serré.

— Mon Dieu ! se dit-il, est-il possible que cet être céleste, que cet ange, soit malheureux?

— Me voici, monsieur, cria en ce moment la ménagère.

Le jeune officier se rapprocha d'elle.

— Je ne sais, en vérité, où j'ai la tête, dit Théodosa; j'ai cherché cette clef partout, et enfin je me suis souvenue que je l'avais déposée dans un coffre. Je vais maintenant vous ouvrir la chambre des images.

A l'angle de cette chambre était une armoire pleine de figures de saints, devant lesquelles était suspendue une lampe en veiTe.

Après s'être incliné en silence devant cette sorte de tabernacle dont Théodosa lui disait avec emphase toutes les richesses, Kousma rentra dans le corridor et retourna vers la chambre où il avait entreni la mystérieuse apparition. Cette chambre (Hait déserte.

— Ma chère, dit-il à Théodosa, n*v a-t-il donc à présent personne dans cette maison ?

— Personne.

— H me semblait pourtant que là... de ce côté du corridor...

38 L'ORPHELIMB.

— Quoi doncî

— J*ai cru apercevoir dans cette chambre...

une jeune fille.

— Ahl c*est sans doute Marie Iknitrievna.

— Qui donc est-ce?

— Une orpheline, la fille d^un officier. Je vais vous raconter cette histoire. H y a environ dix ans qu'il arriva ici un officier en retraite avec une enfant de six ans... celle-là même que vous venez de voir. Peu de temps après qu'il se fut établi dans notre village, cet homme tomba malade, s'affaibUt rapidement, et en trois semaines il était mort. Notre maîtresse était très-bonne et très-charitable; elle assista de tout son pouvoir le pauvre malade. Lorsqu'il eut rendu son âme à Dieu, elle prit la petite orpheline et Féleva dans sa demeure. Son intention était de TadOptar et de lui léguer tout 8011 bien. Moi-même je Tai entendue plus d'une fois exprimer cette idée; mais Dieu n'a pas voulu jpie ce projet se réalisât. Ma chère maîtresse fut tout à coup saisie d'un mal auquel on ne peut remédier, et le lendemain elle avait cessé de vivre.

— Ainsi cette orpheline est restée sans ressources?

— Non pas sans ressources pour le moment.

Tant que je vivrai, tant que vivront Laurent Sidovitch et sa femme, la pupille de notre maîtresse ne sera pas dans le besoin. Nous partagerions avec elle notre dernier morceau de pain.

— Qui est donc Laurent Sidoviteh?

— C'était rintendant de notre maîtresse. C*est lui que vous avez rencontré en venant ici.

— Ainsi, vous aimez cette jeune fille ?

— Ah ! sans doute. Voyez-vous, Marie Dmiinevna, ce n'est pas une créature humaine, c'est un ange. L'an dernier, Laurent tomba gravement malade, et sa femme était alors chez ses parents, à Saratov. Qui prit alors soin de lui? Marie Dmitrievna. Qui passa des nuits entières à son chevet? Marie Dmitrievna. Souvent je lui disais:

— Mademoiselle, reposez-vous. Il n'est pas possible que vous résistiez à une telle fatigue; laissezmoi vous remplacer.

Et elle me répondait :

— Non, ma bonne Théodosa; tu es vieille, tu ne peux veiller la nuit comme moi, et je d(Nrs dans le jour.

40 L*ORPUELINE.

Mais ce n'est pas seulement pour Laurent Sidovitch qu'elle a été si dévouée; elle est la consolation de tous ceux qui sont malades, de tous ceux qui souffrent. Puis, elle est si intelligente et si instruite ! Quand nous faisons nos dévotions, elle nous lit soir et matin les prières. Et comme elle lit! n y a un an que, par ses lectures, elle m'a sauvé d'une douleur désespérée.

— Comment donc?

— J'ai perdu une fille de vingt-deux ans, une fille qui avait la physionomie, la douceur, la bonté de son père, et qui mourut subitement comme lui. La douleur m'avait rendue folle; je ne pouvais même plus prierr et Marie m'est venue en aide; et peu à peu, par ses conseils, par son heureuse influence, j'ai recouvré la raison et le calme... Mais voilà que la nuit approche... Je m'oublie avec vous, et cependant j'ai de l'omTage. Il faut que je vous quitte. Si vous voulez vous promener dans le jardin, la porte est ouverte.

Kousma entra dans ce jardin, où tous les gazons étaient verts, où toutes les plantes exhalaient un doux parfum. Sous un massif d'arbustes bruissait un ruisseau dont l'eau limpide, voilée par des ra-

L,*OKPfi£LlNE. 41

meâux touffus, répandait de côté et d'autre la vie et la fraîcheur.

— Quelle délicieuse retraite ! se dit le jeune voyageur. Et tout cela devait appartenir à cette orpheline si belle, si bonne... hélas! et si malheureuse! Ml! si cette situation dépendait de moi ! Si j'étais Texécuteur testamentaire de celle à qui ce domaine a appartenu, avec quelle joie j Irais dire à la pauvre jeune fille : Voilà votre héritage. Prenez-le, et puissiez-vous y trouver tout le bonheur que vous méritez !... Pauvre fille soutenue par des étrangers, qui eux-mêmes doivent compter sur la commisération d' autrui ! Mais elle est jeune et belle; Dieu lui donnera un époux digne d'elle.... Et moi, orphelin comme elle, ne suis-je pas plus malheureux? Je Fai vue, et je vais la quitter à tout jamais... Dans quelques instants je pars... je pars pour une ville où je n'obtiendrai peut-être pas un seul témoignage d'affection, où peut-être ceux qui ont le mieux connu mon père Tont complètement oublié.

En se livrant à ces réfiexionSj Kousma pleurait. Il ne comprenait plus ce qui se passait en lui. Il sentait seulement que sa pauvreté et son isolement

n'étaient plus les principales causes de sa douleur; qu'il y avait pour lui une autre sollicitude, plus puissante et plus insurmontable que celle qui naît de Fabandonet de la misère. Le sentiment confiis qu'il ne pouvait s'expliquer à lui-même, nous le dirons. Pour la première fois de sa vie, il aimait... il aimait une jeune fille qui ne le connaissait pas, et qui probablement ne le connaîtrait jamais.

Après avoir parcouru dans cette profonde rêverie le jardin, Kousma entra dans le bois de chênes qui l'avoîsinait, gravit par un étroit sentier la colline, au haut de laquelle s'élevait une chapelle, et de là contempla le paysage qui se déroulait autour de lui.

Karamsin l'a dit : tout pâlit, tout s'efface, devant un beau point de vue. L'œuvre des hommes est une œuvre périssable; l'œuvre de Dieu vit de sa propre vie, parle à notre âme, et nous saisit par le côté le plus pur, le plus élevé de notre intelligence.

Longtemps Kousma resta immobile à la même place, n ne pouvait se lasser de voir le tableau varié qui, de chaque côté, s'offrait à ses regards. Tout à coup, en se retournant vers le village où

il avait laissé son fidâe Prochov, il fut frappé de Tagitation qui s'y manifestait. La foule se pressait autour de la demeure du staroste; des enfants couraient dans la rue; des femmes, parées de leurs vêtements des dimanches, entraient dans risba. Tout annonçait quelque événement extraordinaire.

— Que se passe-t-il donc? se dit le jeune officier. A mon arrivée dans ce village, on ne voyait personne dehors, et voilà que tout le monde est en mouvement. 11 faut que je sache ce qui est arrivé.

Kousma descendit rapidement au pied de la colline, et bientôt se trouva près de la maison de Parfen. Sur le seuil de cette porte était la starostîne Yassilissa, parée de sa plus Inrillante robe, de son plus beau mouchoir. Dès qu'elle aperçut le jeune officier, elle se précipita à ses pieds sans proférer un mot. En même t^nps, Prochov lu criait : — Vous voilà donc enfin, mon petit père! Entrez, entrez.

— Poiirquoi tout ce mouvement? demanda Kousma.

— Je vous en prie, entrez dans Tisba.

— Voyons, dit Tofficier en s*asseyant sur uii banc. M'expliqueras-tu à présent ce qui est arrivé?

— Mais, rien, répondit Prochov d'une voû si singulière que son maître aurait pu en être effrayé; si en même temps il n'avait observé la radieuse expression de physionomie de son fidèle serviteur, ia joie qui éclatait dans ses petits yeux gris.

— Tu me caches quelque ^ose, lui dit-il.

— Ah! monsieur, comment pouvez -vous croire?...

— Fais-moi donc connaître la cause de celle agitation que je remarque dans le village.

— Eh bien, vous saurez que les paysans se préparent à recevoir leur nouveau maître.

— On r attend?

— Oui... Et vous, mon petit père, vous avez donc fait une agréable promenade?

— Fort agréable.

— Conunent trouvez-vous ce domaine?

— Charmant!

VORPHELINE. 45

•— Vous avez visité l'habitation seigneuriale?

— Oui.

— Et vous l'avez bien vue?

— Je le crois. C'est une jolie petite maison.

— Qu'appelez-vous une jolie petite maison?

Huit grandes chambres, plusieurs cabinets, un entre-sol. . . et une métairie î Quelle métairie ! Vous l'avez vue, sans doute? .

— Non.

— Et rétable î

— Non plus.

— Et la grange?

— Non plus.

— - Mais où donc avez-vous été?

— Sur la colline,

— Mais le jardin au moins, vous l'avez parcouru?

— Oui. C'est un beau jardin.

— Eh bien, petit père, que diriez-vous si ce domaine vous appartenait ?

— Quel rêve vas-tu faire ?

•— Laissez-moi continuer. Si vous étiez le seigneur de ce village, vous n'auriez plus besoin

d*aller à Moscou chercher un emploi.

— Non, sans doute. Je ne demanderais qu'à rester toujours ici.

— Et vous seriez heureux?

— Parfaitement heureux .

— Soyez heureux I s'écria Prochov avec un tel accent, que son maître en fut tout ému.

— Que dis-tu ? demanda-t-il en faisant le signe de la croix.

— Oui, faites le signe de la croix et remerciez Dieu... Eh ! ParfenI ajouta le vieux serviteur en se penchant à la fenêtre, approche avec tout ton monde.

Avant que Kousma fiit revenu de sa surprise, les portes de Tisba s'ouvrirent, et les gens du village, qui n'attendaient que le signal de Prochov, entrèrent aussitôt.

A leur tête s'avançait le staroste Parfen, portant sur un plat en bois le pain et le sel, ces deux signes traditionnels de l'hospitalité; de plus, cinq roubles en argent, les signes de l'impôt. Près de lui était l'ancien intendant, Laurent Sidovitch, tenant sous son bras im coq d'Inde.

Le staroste, ayant déposé son offrande sur la

L'ORPDELIIIF. 47

table, tomba aux pieds de Kousma» et tous les paysans suivirent son exemple.

— .Qu'est-ee que eela signifie ? s -écria le jeune lieutenant, de plus en plus surpris... Relevez* vous. . . au nom de Dieu> et parlez i

— Vous êtes notre maître, dit le staroste en se relevant; vous êtes notre protecteur et notre père.

— Notre protecteur et notre père, répétèrent les paysans en se jetant de nouveau à genoux. .

— 4e n'y comprends rien,

— N'étes-vous pas, demanda Laurent d'une voix respectueuse, n*ètes-vous pas Kousma Petrovitcli Hirocheff?

— Oui.

— ^^ Votre mère CaUierine était une princesse Birdionkova?

— Précisément.

— Notre défunte maîtresse était aussi une princesse Birdionkova, le propre nom de votre mère.

— Comprenez-vous, à présent? dit Prochov.

Kousma était dans une sorte de stupéfaction. Un

revirement si subit, une telle transformation dans sa fortune, lui apparaissaient comme un songe ou comme un conte de fées. Naguère encore, il osait

à peine arrêter son esprit à l'idée de posséder une maison, un champ, et maintenant les vœux qu'il n*osait pas même formuler étaient réalisés*.. Le pauvre ofGcier en retraite était propriétaire ; rhumble orphelin devenait seigneur d'un village.

— Est-ce possible? s'ècria-t-il enfin.

— Oui, mon petit père, oui, répondit Prochov, voilà votre héritage. Âh! on a bien raison de dire que notre cœur est un bon guide. C'est un présage de votre cœur qui vous a porté à vous détourner de votre chemin et vous arrêter icii A peine m'aviez-vous quitté pour faire votre promenade, que je vois passer, devant la porte de l'isba, mon vieil ami, Laurent Sidovitch, que je n'avais pas revu depuis près de vingt-cinq ans. Je le reconnais, il me reconnaît.

— Ah ! te voilà, compère, me dit-il; par quel hasard es-tu ici?

— Je voyage avec mon maître, Kousma Petrovitch Mirocheff.

— Kousma Petrovitch? me répondit-il; est-ce le fils de Catherine Semenovna Mirocheff?

— Justement.

— Eh bien, c'est notre maître.

L*0RPHEL1NE. 40

Et alors il se met à m'expliquer comment la déftinte princesse Htiène était votre tante, comment il ne lui restait pas d'autre parent que vous, et comment, par conséquent, vous êtes son légitime et unique héritier.

— Permettez-moi, reprit Laurent, de présenter à votre seigneurie ses serviteurs, et de lui demander si elle ne veut pas se rendre au château. Je crois que Théodosa a préparé votre souper.

— Et moi, dit à voix basse Prochov, J*ai expédié un messager pour acheter deux barils de vin ; car Parfen ne peut nous offrir que de la bière, et il faut régaler nos paysans... Maintenant, je vous en prie, venez.

Tout troublé encore de cette rapidité d'incidents, Kousma sortit machinalement de l'isba. Au dehors, il y avait une réunion de paysans, parmi lesquels se trouvait la starostine Yassilissa, qui ne pouvait s'inciiner comme eux, car elle apportait en offrande à son maître une énorme corbeille pleine d'œufs. Le cortège des paysans s'étendait depuis risba jusqu'à l'entrée de la maison seigneuriale. Tous les habitants du village en faisaient partie, à l'exception de quelques petites fdles qui pen-

80 L*0RPHEL1NE.

chaient avec curiosité leurs blondes têtes aux fenêtres de leurs cabanes, et de quelques vieillards qui s'avançaient sur le seuil de leur habitation pour contempler leur nouveau maître.

A la porte du château, Kousma était attendu par Tliéodosa, par le berger Antoine, le jardinier Triphon, et les autres gens de la maison. Les regards du jeune propriétaire étaient fixés sur Faile de l'édifice où il avait entrevu la belle orpheline, sur une fenêtre fermée.

— Ah ! notre brillant faucon, notre père, dit lliéodosa, je viens vous demander pardon. Ne soyez pas irrité de la façon dont je vous ai reçu tantôt! Pouvais-je savoir qui vous étiez?

Kousma ne répondit pas.

—- Hélas ! mon Dieu, murmura la craintive Théodosa, il est en colère contre moi. Vois donc, Axinia, il ne veut pas me regarder.

Le fait est que Kousma n'avait point prêté l'oreille aux paroles de Théodosa. En ce moment, le rideau de la fenêtre qui occupait toute son attention venait de s'agiter. Une petite main Manche l'avait entr'ouvert. La jeune fille était là.

— Vois donc, Antoine, balbutia Théodosa,

L*ORPH£LIttE. M

comme ses joues sont rouges, comme ses yeux, sont enflammés ! 11 est en colère contre moi.

— Et pourquoi veux-tu qu'il soit en colère? lui répondit Âxinia. PouyaiS'-tu le recevoir autrement, puisque tu Jie le connaissais pas? Sois tranquille, c'est un très-bon maître. Je le sais par Proehov, qui m'en a parlé.

Le rideau s'agita une seconde fois, et Kousma ne pouvait en détacher ses regards.

— Vous examinez ce toit, lui dit Laurent. Il est en mauvais état. Mais dès que vous le voudrez, on le réparera.

— Ah ! c'est toî, Théodosa, s'écria Kousma en s'arrachant enfin à sa rêverie.

— Oui, mon petit père, c'est moi. Tu n'es donc pas fâché?

— Et pourquoi le serais-je?

— Parce que, tantôt... j'ai été si sotte !

— Non, non. J'ai, au contraire, des remèrcîments à te faire. Tu es une excellente femme, et Laurent est aussi un excellent homme. Vous ne fùe connaissez pas ; mais moi, je vous con^ nais.

— Comment donc?

— Oui, Théodosa, ceux-là sont de braves gens qui prennent soin de Forpheline.

— Voici Parfen qui arrive avec la bière, s'écria Porchov ; entrez, votre souper est prêt, et vous devez avoir faim, car vous n*avez rien pris depuis ce niatin.

Kousma se mit à table. Derrière lui vint se placer le sommelier Thomas, neveu de Laurent.

En un instant il finit son souper.

— Votre chambre à coucher est préparée, lui dit Laurent quand il le vit se lever. Voulez-vous me permettre de vous y conduire?

— Non. Conduis-moi d'abord au salon ; je désire te parler.

— Je suis à vos ordres.

Kousma voulait questiomier Tintendant sur la pupille de sa tante, et ne savait conunent engager cet entretien. Dans son embarras, il se promenait de long en lai^e dans la chambre, et Laurent restait debout près de la porte. EMn il s'approcha d^ la fenêtre, et, fraqf^ant de ses doigts sur les vitres, il dit:

— Quel beau jardin !

L*ORPHELiN£. 53

— Oui, monsieur, Jrès-beau, répondit Tintendant.

— Et quelle quantité de fleurs!

— Notre défiinte maîtresse aimait beaucoup les fleurs.

— Elle s'en occupait toute seule?

— Non, elle avait un jardinier.

Kousma retomba dans son silence.

— Oui, monsieur, reprit Laurent pour renouer l'entretien; au printemps, notre msdtresse était du matin au soir dans son jardin. Elle en surveillait eUe*même tous les travaux. Triphon cultivait les plantes, et mademoiselle les arrosait.

— Hadempisellel balbutia le jeune amoureux... Ah ! oui, je sais, la pupille de ma tante.

— Justement. Marie Dmitrievna.

— Où est-elle, à présent?

— Ici, monsieur. Depuis la mort de votre tante, elle vit avec nous.

— Dans le logement des domestiques?

— Oui, monsieur.

— Dans le logement des domestiques !... murmura Kousma.

Il fit encore quelques pas dans la chambre. Ses

joues étaient brûlantes. 11 s'arrêta devant Laurent, et, sans oser le regarder, il lui dit :

— A présent, que compte-t-elle feiire?

— Ce qu'il vous plaira.

— A moi !... comment? Ecoute, Laurent : tant qu'O n*y a pas eu de maître dans cette habitation, elle a pu vivre avec toi et avec Théodosa ; mais maintenant...

— Est-ce que vous ne voulez pas me permettre de la garder comme par le passé?

— Je te le demande : est-ce possible?

— n ne vous en coûtera rien de plus. Si seulement vous voulez bien ne rien retrancher à mon traitement, j'aurai ce qu'il faut pour elle et pour moi.

— Je te répète, s'écria Kousma, que cela n'est pas possible. Tant qu'il n'y avait personne au château, cette jeune fille pouvait vivre avec toi et Théodosa; mais à présent... pense un peu. Est-il convenable qu'eUe reste dans la demeure des gens de service, quand le propriétaire du domaine est ici?

— Assurément. . . assiu*ément, répliqua Laurent en se grattant le front d'un air embarrasse. C'est

L*ORPHELINÈ. 55

la fille d'un officier. . . Cependant il n'est pas donné à chacun de vivre comme bon lui semble ; il faut bien quelquefois se soumettre aux nécessités de sa situation.

— Écoute, Laurent, si j'engageais cette pupille de ma tante à demeurer dans cette maison et à manger avec moi?

Laurent gardait le silence.

— Qu'en penses-tu?

— Vous êtes le maître.

— Ce n'est pas cela que je te demande. Je veux savoir ton opinion. Voyons, réponds-mw franchement. Crois-tu que cela ne vaudrait pas mieux?

— Eh bien, mon petit père, excusez-moi si je vous exprime nettement ma pensée : je suis sûr que vous n'avez que d'excellentes intentions ; mais vous êtes jeune, et Marie Dmitrievna a seize ans. Seule avec vous, que diraient les voisins?

— Tu as raison, répondît Kousma.

De nouveau il se promena en silence dans la chambre; puis tout à coup, s'arrétant devant Laurent :

— Mais crois-tu donc, lui dit-il, que les méchantes gens ne feront aucune observation si elle

56 L*0RPBEL1NE.

habite un corps de logis qui touche au château? Tu ne peux la garder sous clef, et à tout instant je puis la rencontrer.

— Sans doute ; mais les méchantes gens seront forcées de convenir que, si elle n'était pas ce qu'elle doit être, elle ne continuerait pas à séjourner dans mon humble demeure et à partager mon modeste repas. Ah! Dieu ! ce qu'il y a de désirable par-dessus tout, c'est qu'elle trouve un mari.

A ce mot, Kousma se sentit comme un iHsson glacial dans le cœur.

— Du vivant de votre tante, reprit l'intendant, on a vu poindre plus d'un prétendant. Il en est un, entre autres, Etienne Ivanovitch, qui annonçait de sérieuses intentions.

— Qui est cet Etienne?

— C'est un porte-étendard, eu garnison àNovo- Kopersk. U n'est pas beau, et Ton rapporte qu'il a un penchant un peu trop prononcé pour la bouteille ; mais, si l'on y regardait de si près, on ne se marierait jamais.

— Et cet homme, dit Kousma avec une vive émotion, cet homme voulait épouser Marie?

— Voilà ce qui est arrivé. Il venait ici plusieurs

fois dans la semaine ; puis, lorsqu'il a su que votre tante n'avait point laissé de testament, il a tourné les talons.

— Le pauvre être ! murmura Kousma en respirant plus librement.

— Dimsdiche dernier, continua Laïu^ent, quand nous avons été à la messe dans l'église de la paroisse, il s'est trouvé là un petit employé, récemment âmsè à Saratov, qui a paru très-occupé de Marie.

— Est-ce qu'elle pourrait consentir à épouser un petit employé?

— Pourquoi pas? Les filles riches peuvent seules se marier selon leur goût. Celui-ci n'est pas mal, quoiqu'il ait un oeil de travers. A présent, il reviendra probablement à la messe. Voulez-vous le regarder?

— Bien, bien, Laurent ; je réfléchirai au parti que nous devons prendre pour Marie.

— Oui, mon petit père. Le matin est un meilleur conseiller que le soir. Je vous quitte et vous souhaite une bonne nuit.

Un instant après apparut Prochov, qui venait de passer la soirée dans l'isba de Parfen.

58 L*ORPHELIME.

— J'ai, dit-il à son maître, largement traité vos paysans. Ils doivent être contents, et j'ai donné Tordre de préparer la téléga pour demain matin. Il faut que vous parcouriez vos champs et que vous voyiez vos bois, où il y a une coupe à faire.

Eousma ne répondit rien, et se retira pensif dans sa chambre.

UI

— Comment, s'écria Prochov, en entrant l&lendemain matin, à sept heures, dans la chambre à coucher de son maître, et en le voyant tout habillé assis près d^la fenêtre, un papier à la main ; vous voilà déjà prêt! Vous vous êtes levé de bonne heure. Moi, je n'ai pu dormir de la nuit. Je ne cessais de penser à votre métairie et de compter vos gerbes de blé. Il y en a pour deux cents roubles dans la grange, et le grenier est plein. C'est une bénédiction. Dieu nous a, en vérité, merveilleusement récompensés de nos années de patience.

Mais ne voulez-vous pas déjeuner? ou ne Youlezvous manger qu'après avoir fait votre tournée dans vos champs? Partons-nous?

— Oui, Prochov, nou8 partons, répondit Kousma, non pas pour voir ces champs, mais pour nous rendre à Moscou !

— A Moscou! et pourquoi donc?

— • Pour y présenter une pétition.

— Pour la régularisation de vos droits de propriété? Rien ne presse. Ne pouvons-nous attendre à demain?

— Tu sais, reprit Kousma, après un instant de silence, que ma tante avait une pupille !

— Oui> la fille d'un officier, Marie Dmitrievna. Ie;rai'vue. Elle est charmante. Hais la pauvre ûlle!... ni père, ni mère, ni fortimel Vous ne l'abandonnerez pas, mon petit père?

— Sais-tu aussi que ma tante avait Tintention de lui léguer tout son bien?

— Qui vous a dit cela? Si elle avait formé ce projet, elle l'aurait misa exécution. U ne faut pas croire tout ce qu'on raconte.

— Mais si j* avais im témoignage positif?. . .

— Cela n'est pas possible. Votre tante était bonne et équitable. Elle n'a pas vécu en parfaite intelligence avec votre mère, c'est vrai; mais ce n'est pas votre faute. Après tout, vous êtes son

neveu» son unique neveu. Et Marie, qui est-elle! un enfant adoptif!

— Si tu ne me crois pas, interroge Théodosa et Laurent.

— Que m'importent les idées de Laurent! On ne me persuadera pas que votre tante ait voulu dépouiller de son héritage son plus proche parent pour le donner à une étrangère. Pourquoi n'auraitelle pas aussi légué ses domaines à Laurent ouii Théodosa? Je suis surpris qu'on ne lui ait pas encore attribué cette généreuse intention. Il est aisé de faire parler comme on le veut ceux qui sont morts; du fond de leur cercueil, ils ne peuvent vous démentir.

— Mais voici Laurent qui va nous révéler toute la vérité. Viens ici, mon cher. Regarde ce papier. Comiais-tu cette écriture?

— C'est récriture de votre tante.

— Très-bien. Va chercher Marie.

Laurent s'inclina et sortit.

— J ai trouvé, dit Kousma, ce papier dans le tiroir d'un secrétaire. Sais-tu ce que c'est, Prochov? C'est un testament par lequel ma tante lèg^H' tous ses biens à sa pupille Marie Dmitrievna.

L'ORPHELINE. 6t

— Ah î voilà ce que Je n'aurais jamais imaginé. Votre pauvre tante est donc restée endurcie jusqu'à la fin de sa vie? Mais, après tout, ^ue vous importe? Qu'est-ce que ce testament écrit, avec des ratures, sur un lambeau de papier? Personne ne Ta vu faire; personne ne peut en attester Tau- Ihenticitè; pas un juge ne Fadmettra.

— Et si moi je Fadmets?

— Vous', s'écria Prochov, vous! Est-ce une plaisanterie?

— Non, Prochov.

— Vous voulez abandonner votre domaine ai cette orplieline? Quelle idée ! quelle idée, mo» Dieu!

— Écoute, si ma tante n'était pas morte subitement, si elle avait eu le temps de faire un acte selon les formes légales! ...

— Toutes ces suppositions ne prouvent rien^ répliqua Topiniâtre Prochov avec une nouvelle animation. L'acte n'existe pas, puisqu'il n'est pas réguHer; Dieu a voulu qu'il en fût ainsi. Vouleztous donc vous opposer à la volonté de Dieu?

voulez vous rejeter le bienfait qu'il vous accorde?

— Tu te trompes, mon cher Prochov, c'est

Dieu lui-même qui parle à ma conscience, qui m'ordonne de rendre ce domaine à cette pauvi'e orpheline.

— Et n'ètes-YOus pas aussi un pauvre orphelin?

— Elle n'a rien au monde.

— Et vous> rien non plus.

— Je suis homme, je peux gagner ma Tie. Si je ne trouve pas un emploi convenable à Moscou, je rentrerai dans Tarmée. Dieu est bon,

— Oui. Il a pris soin de vous, il vous accorde un patrimoine inespéré, et vous le rejetez.

— Résigne-toi à ma résolution, lyion cher Pro chov, et va faire nos préparatife de départ.

— Est-il possible? murmura d'une voix tranblante le vieux serviteur. Vous ne voulez donc pas réflécliir?

— J'ai pleinement réfléchi.

— Seigneur des miséricordes! s'écria Prochov au désespoir. Une telle propriété! une maison si complète, et des greniers et des hangars rempfc de provisions, et il faut se remettre à errer misérablement dans le monde 1 . . . Mais, je vous en con* jure, mon cher maître, ne vous liâtez pas tant d? prendre votre détermination... Au nom du citi

attendez encore. Qui tous oblige à être si généreux envers cette fiUe? Donnez-lui une dot, mariez-la.

— Assez, Prochov ; fais ce que je t'ordonne,, sinon je partirai sans toi.

Jamais Kousma n'avait parlé aussi rudement à son fidèle domestique. Le pauvre vieillard iîit atterré de cette menace. 11 sortit en murmurant :

— Partir sans moi!... sans moi!... Voilà donc où j'en suis venu!

Dans Tantichambre, il rencontra Laurent et Marie. Il ne salua pas Laurent et jeta sur Marie un regard haineux...

— Une belle châtelaine î murmura-t-il. Je ne sais comment il m'avait semblé qu'elle était jolie ; elle est laide et désagréable.

Laurent s'approcha de Kousma, et lui annonça que Marie était dans la chambre voisine.

— Fais-la entrer au salon, répondit d'mie voix émue rhonnète lieutenant.

n sentait son cœur battre fortement; il avait besoin d'être un instant seul pour se calmer. Toute a nuit il avait été en proie à une violente agitation. D'abord il s'était dit qu'il offrirait sa main à Marie;

6i L'OBPHELINE.

qu'il trancherait, par ce mariage, tonte difficulté, et serait le plus heureux des hommes ; puis tout à coup ridée lui était venue que Marie peut-être ne l'épouserait que pour avoir un moyen d*existence.

Lui offrir sa main au moment même où cette pauvre fille dépendait entièrement de lui, n'étaitce pas lui dire : « Vous ne me connaissez pas, vous ne m'avez jamais vu ; il est possible que je sois mauvais, et que mon caractère vous soit antipa thique. 11 est possible que vous en aimiez un autre; mais n'importe, vous devez m'épouser, parce que vous êtes pauvre, parce que votre protectrice n'a point accompli le projet qu'elle avait formé en votre faveur. Vous l'aimiez, cette protectrice, vous l'aimiez comme si elle eût été votre mère ; moi, je ne savais pas même qu'elle fût de ce monde. Mais vous n' êtes point de sa famille ; moi, je suis son neveu, son héritier légitime. La loi me domie le droit de vous enlever votre dernier refuge, de vous chasser de cette demeure, ou de vous reléguer, par commisération, dans une chambre de domestique... »

— Non, non, se dit Kousma, qu'elle entre en possession de ce qui lui était destiné! Qu'elle soit

libre de choisir qui elle voudra; et, si elle nô rejette pas mon amour, si elle consent à m'épouser, alors je pouiTai vraiment bénir mon sort.

En faisant ces réflexions, U s'avança vers le salon. Marie était là, debout, avec son modeste vêtement, telle qu'il l'avait vue la veille. Ses joues étaient très-animées, et des larmes coubient furtivement de ses yeux baissés.

— Laisse-nous seuls, dit Kousaia à Laurent, qui se tenait sur le seuil de la porte.

Marie tourna timidement la tête de»son côté, et le vieil intendant la regarda, puis regarda son maître connme s'il désirait parler. Mais, d'un geste, Kousma lui intima de nouveau Tordre de sortir, et il sortit.

— Asseyez-vous, mademoiselle, ditle jeune officier en indiquant à Marie le canapé. 11 faut que j'aie un entretien avec vous. Asseyez-vous, je vous en prie.

Le ton respectueux et presque craintif avec le- <iuel ces paroles étaient prononcées rassura Tor- Pheline. Elle releva la tête, et lorsqu'elle vit la bonne, douce, honnête figure du brave lieutenant, elle respira plus librement.

Non, Marie, dès ce moment, tout ici vous appartient. Permettez-moi seulement de rester dans cette demeure encore quelques jours, après quoi je partirai pour Moscou, et je ferai en sorte que votre titre de propriété soit promptement mis en règle.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria Marie, n'est-ce pas un rêve î

— Ne me remerciez pas, dit Kousma en se levant. Gardez votre reconnaissance pour voire bienfaitrice; j'obéis à sa volonté : voilà tout ce que j'avais à vous dire. Maintenant, vous pouvei vous acquitter envers les bomies gens qui ne vous ont pas délaissée dans votre infortune.

Adieu, Marie, adieu.

Celui qui a connu l'émotion qui s'empare de l'âme quand tout à coup, saoas transition, en une minute, on passe de l'angoisse à la joie, celui-là peut se figurer les transports de Marie. En sortant du salon, elle rencontra Laurent et se jeta dans ses bras, pleurant, riant, puis faisant le signe de la croix, sans pouvoir prononcer un mot.

Prochov, qui se trouvait là aussi, la regardait avec une sorte de stupéfaction, et, dans son déses-

L*ORPB£LlNE. (}9

poir, semblait prêt à se frapper la tête contre ios murailles.

— r Mademcdselle! mademoiselle! dit Latireut, que vous est-il donc arrivé? Au nom de Dieu, calmez-vous ! Pourquoi donc pleurez-vous et riezvous en même temps?

— Ah I murmura Prochov, c'est l'effet naturel d'un grand bonheur. Pas un kopeck ce matin, et à présent une fortune. . . Ainsi, mademoiselle, mon msdtre vous abandonne ce domaine?

— Est-il possible? s'écria Laurent.

— Oui, répondit Marie ; oui, Kousma Petro- \'itch veut accomplir les vœux de ma bienfaitrice. Quel homme de cœur 1 quelle g^érosité !

— Une merveilleuse générosité, en effet, pour lui, qui n'a pas de quoi vivre.

— Que dites-vous? s'écria vivement Mario.

Est-ce que votre maître serait pauvre?

— Est-ce que vous l'avez cru riche? répliqua Prochov. Ahl sans doute, on se plaît à associer la fortune à la libéralité.

— Mais il a du moins quelques propriétés?

— 11 possède une téléga et deux chevaux de paysan.

— Mais il a de Taisent?

-— Environ cinq roubles.

— Est-il possible ! Maïs comment, mon Dieu, Ta-t-il vivre?

— n compte snr la Providence, qui prend soin des petits oiseaux. Il veut aller à Moscou pour y chercher un emploi. Comment Tobtiendra-t-il? D n'a ni parents ni amis, et pa^ un protecteur !

— Mon Dieu ! mon Dieu I s'écria Marie ; Kousma pauvre ! Kousma orphelin, et il a pu se décider...

— Ah 1 vous êtes bonne, lui dit Prochov en remarquant son émotion. Ne nous renvoyez donc pas an hasard dans le monde ; ce serait si cruel !

La jeune iSlle Fécoutait en silence, la tête baissée. Soudain son visage se couvrit d'un brillant incarnat, ses yeux pétillèrent, et elle se précipita dans le salon. Kousma était assis, rêveur, près de la fenêtre. En la voyant, il tressaillit.

— Kousma, dit Marie d'une voix tremblante, vous êtes un homme extraordinaire. Désormais votre nom se mêlera â toutes mes prières ; mais je ne puis accepter votre œuvre de magnanimité.

— Qu'est-ce que cela signifie? demanda le lieutenant. Que s'est-il donc passé?

— A présent, je sais tout. Je sais que vous n'avez rien, que vous êtes un orphelin, et je ne puis admettre que vous yous dépouilliez pour moi d'un bien qui vous appartient légalement.

— Hais, puisque telle était la volonté de ma tante!

— Enêtes-voussûr? Savez-vous quelle était sa pensée à ses derniers moments? Peut-être qu*à sa mort elle a remercié Dieu de ce qu'il ne lui avail pas permis de mettre le dernier sceau à l'acte qu'elle avait commencé. Et croyez-vous qu'elle aurait enlevé cette fortune à son neveu, si elle avait su qu'il était seul dans le monde et sans ressources?

— Je suis jeune, je puis servir... tandis que vous!...

— Ne vous inquiétez pas de moi. Il ne me reste, il est vrai, sur cette terre, aucun parent ; mais n'ai-je pas mon Père céleste? Celui-là n'abandonne pas ses enfants. Votre tante était liée avec la supérieure d'un couvent de femmes qui est près d'ici; j'espère que cette religieuse ne refusera pas de m'accorder un asile.

— Eh quoi ! vous voudriez renoncer au monde?

^t L'ORPHELINE.

— Qu'ai-je à «faire dans le monde? Je n'y ai aucun lien. Là je trouverai une mère et des sœurs.

— Mais qui s'occupera ici du bien-être des paysans? Qui récompensera de leur bonté les braves gens qui vous sont venus en aide?

— Vous, Kousma. Ce domaine est à vous.

— En ce cas, je puis le remettre à qui je voudrai.

— Oui, mais pas à moi, je vous lassure. Rien n ébranlera ma résolution. Maintenant je n'ai plus rien, mais ma conscience est si calme! Et, si je m'emparais de cette propriété, croyez-vous que je pourrais en jouir tranquillement, quand je songerais que l'unique héritier, le propre neveu de ma bienfaitrice, est dans le besoin, et forcé peutêtre de recourir à la pitié des autres? Oh! cette pensée est affreuse ; à aucun prix je ne puis m y

résigner.

L'exaltation de la jeune fille, le noble élan de son cœur, donnaient en ce moment à ses grands yeux bleus une expression sublime, à toute sa physionomie une beauté idéale.

Kousma la regardait avec admiration, et avait

L'OttPIIEIJNE. n

fiivie de se jeter à ses genoux. Malgré sa timidité, il sentait qu'il ne pouvait lui dissimuler plus long* temps l'amour quelle lui avait inspiré.

— Eh bien î dit-il enfin en balbutiant, si- vbtis ■ ïe voulez pas régir seule cette propriété; ne Dourriez-vous au moins consentir à la régk» avec îioi?

— Avec vous?

— Oui, Marie ; si vous désirez que je ne quitttî )as cette demeure... il faut que vous y restiez Yec moi... que vous m'épousiez.

II ne put en dire plus ; son émotion rempêcliait le parler.

La jciuie fille pâlit et rougit en un instant. Elle lait tellement surprise de cette proposition, [u'elle ne pouvait y répondre.

Kousma la regardait en silence, avec une morelle anxiété.

— Mon Dieu î se disait-il^ que va-t-elle m'anloncer?

Puis il fit un nouvel effort, et d'une voix sup- •liatite lui dit : ,

— Marie, voulez-vous être ma femme? .

— Mais vous me voyez aujourd'hui pour k pve- k

U 1/OnPUELINE.

mière feîs, répondit-elle enfin ; vous ne me con- Baissez pas.

— Je vous vois, s'écria4-il, et je sais que vous êt«s belle ; on m'a parlé de vous, et je sais que TOUS êtes banne. Que puis-je demander de plus?

Qfund un homme du caract^e de Kousma en vient, |iir l'impulsion d*un vif sentiment, à surmonter «a timidité, il peut se montrer tout à coup très^él^quent, et Kousma fût éloquent. 11 exprima sa pensée avec une telle animation, et dans un langage si persuasif, qu'à la fin Marie lui tendit la main en baissant les yeux, et lui dit à voix basse :

— Oui.

Osyis^ le transport de son bonheur, Kousma, la saîsissanl! avec ardeur par le bras, la conduisit dans la chambre où se trouvaient encore Laurent et Procbov, et s'écria :

— Voilà votre maîtresse !

Ëaureni s%elina. Prochov, immobile, balbutia entre ses dents :

-^ La maitiresse de ses paysans, mais tion la mienne. •

— jiarie DfBitrievna, reprit Kousma, regardez ce brave h<mHne. H ne m'a pas quitté dès mon en-

fance ; il a été pour moi un second père. Il pouvait jouir de sa liberté, et il y a renoncé pour se dévouer à mon service. Vous Taimerez, Marie, comme moi j*aimerai Laurent et Theodosa, qui vous son^ restés fidèles dans votre infortune... Eh bien! Prochov, qu'as-tu à nie regarder ainsi? Salue Marie Dmitrievna ; c'est ma fiancée.

— Votre fiancée ! s'écrièrent à la fois les deux vieillards.

— Oui, mes amis ; aujourd'hui ma fiancée, et dans huit jours ma femme.

— Ah I notre bonne chère Marie, dit Laurent, notre bon maître Kousma, recevez mes féUcitations.

— Dieu soit loué ! s'écria Prochov. . . Comme je me sens le cœur léger ; car à présent ce domaine ^sl bien à vous, n'est-ce pas, mon cher maître?

— Assurément, répondit Kousma : c'est un présent de ma fiancée.

SIMPLE mSTOIRË D'UN GÉUBATÀIBE

Pendant plus d'un siècle, l'emploi de clerc dans la compagnie des graveurs a appartenu à ma famile. Mon arrière-grand-përe fut élu à cet emploi «a 1749. Ensuite son jeune frère lui succéda ; puis tnon grand-père, qui, pour remplir ses fonctions, obtint neuf voix sur douze. Après ce troisième Sainement, il n'y eut plus aucune tentative d'opposition : notre dynastie était établie. A la mort de mon aïeul, les membres du comité d'administration furent réunis pour lui donner un rempla- -çaiit, et mon p^e leur demanda leurs suffrages ; mais ce n'était qu'une vaine formalité : il savait d'avance qu'Userait clerc delà compagnie des gra-

veurs, et natureUement Je devais aussi Têtre après lui.

Quand je sortis de Técole, où j'avais appris uii peu de grec et fort peu de choses plus essentielles, je fus installé au pupitre de mon père, qui s'élevait à un des angles de la grande salle de la société, au pied d'une sombre fenêtre. Le président et les membres du comité me voyaient là dans leurs jours de réunion; Tun d'eux, en me donnant un petit coup amical sur la tète, me prédisait un brillant avenir ; un autre, qui, un demi-siècle auparavant, avait aussi fréquenté les écoles, m'interrogeait sur mes études classiques et semblait émerveillé de mon instruction. Mon .père était devenu vieux, infirme ; sa tâche me fut confiée, et, lorsqu'il mourut, je fus à runanimitè nommé son successeur.

La maison de la compagnie était enfouie dans un ancien quartier de la Cité, qui, par un heureux hasard, avait échappé à l'incendie de Londres. On y arrivait, en longeant la Tamise, par des ruelles tortueuses, par un passage étroit. A l'extrémité d'une ténébreuse impasse s'élevait la vieille porte de notre vénérable édifice. Un de nos andens gra-

veurs rayait pieu3emejit ornée d'tnie prédeuse sculpture en chêne représentant la résurreotiofi. Après avoir franchi le seuil de cette poorte, M entrait dans une petite cour pavée de pierres noines et blancbes^, et Ton avait devant soi la maison à trois étages de(,la,c<Hnpagnîe» avec son portique en bois. .;

Dans ce bâtiment ^caitfL^.^ilencieùK et isolé ani sein de la populeuse cité , | ai passé près dcsoixainte années de. ma vie, et j'ai fini par tan'asshniler à son austérité. Je suis devenu soUtaire, silaicieûi, et Qimiiâtre dans mes vieilles habitudes. Quand j'étais à l'école, il me semble que j'avais pourtant de tout autres disposition^* Hais à quoi sert de parler des dispositions naturelles"! Ne sommesnous pas façonnés par le temps et par les circonstances? Oui, j'étais jadis un enfant joyeux, et ma transformation a commencé du jour où je pris place à côté de mon père dans cette vaste, sombre salle, décorée des portraits de mes prédécesseurs, qui avaient de graves âgures et portaient de graves costumes. Mon père avait conservé le costume d'un autre siècle : la culotte à boucles» l'haUt bleu à boutons de métal,et une ample cravate blanche

^j[) SIMPLE HfSTOlHE

ornée d'une broche en cornaline. Moi aussi j'ai gai'dè ce costume traditionnel ; une fois seulement, pendant un rapide espace de temps, je l'ai abandonné, puis j'y suis revenu.

Si le bonheur consiste à avoir beaucoup d*amis, je devais être heureux. Les vieux graveurs, les voisins, les pensionnaires de la compagnie, tous les gais qui me connaissaient, depuis mon jeune adjoint, Tom Lawton, jusqu'au portier, parlaient de moi affectueusement, et leurs paroles étaient sincères. Le sort m'avait aussi traité assez doucement. Je ne connaissais rien des aspérités de la vie, des souffrances matérielles que tant d'autres hommes endurent, des efforts qu'ils sont obligés de faire pour pouvoir subvenir à leur existence. Ce que j'entendais dire de ces misères me semblait fabuleux. J'étais entré sans difficulté en possession d'un honnête revenu : cinq mille livres d'appointements par aimée, le logement, du charbon et des chandelles plus qu'il ne m'en fallait. Je pouvais en donner une bonne partie.

Cependant je n*étais pas heureux. Je me sentais astreint à une situation qui ne me semblait pas conforme à ma nature. Je rêvais une existence

D^UN CÉLIBATAIRE. Si

plus libre, pltis animée, plus émouvante. Mais les rêves de mou imagination, jamais je n'avais osé «chercher à les réaliser. Dès mes premières années, mon père m'avait inculqué ses rigides maximes. Dès mon enfance, je m'effrayais, si je venais à découvrir en moi quelque penchant qui ne fût pas d'accord avec ses propres désirs, et je m'efforçais ■de réprimer les caprices de ma pensée comme des inclinations perverses.

C'est ainsi que peu à peu je suis devenu, non pas un misanthrope, Dieu merci, mais un homme timide et mélancolique. Nous n'avions chaque année qu'un joyeux épisode, dans l'uniforme quiétude de notre vie : la fête de Noël. Mon père la célébrait avec bonheur pendant plusieurs jours. Il in- >'itait à sa table tous les graveurs, vieux et jeunes, avec leurs enfants. Après sa mort, je conservai le même usage. Souvent, au milieu de ce cercle d'affectueux convives, quelque douce jeune femme fit en riant une remarque sur la prolongation de mon célibat, sans songer combien ses paroles m'enftraîciït dans le cœur, tandis que j'étais là pensif, la tête inclinée sur mon foyer. J'aurais pu me marier, quoique je ne fusse pas riche. Combien de

gens se dévouent au cTeyoir de père de famille aver un revenu moindre que celui dont je jouissais! Hais le. temps s'écoula, et j'arrivai, sans aucun lien, à Tâge de quarante-<^inq ans, maigre, sec. original, un vrai type de vieux célHmtaire. Ce n'était point pourtant par indifférence. Non ; j'étais, au contraire, d'une nature sensible et affectueuse. Hais j'avais pour les femmes un respect idéal ; jo les regardais timidement, je n'osais leur parler, et je songeais à elles longtemps après qu'elles m'avaient quitté.

Ha réputation de gravité m'attira une quantité de legs et d'obligations testamentaires. A la fin, ces témo^ages de confiance m'imposèrent m\e telle tâche, que je fus contraint de refuser ceui qui m'étaient encore offerts. Cependant je ne pu> résister à la prière d'un vieux m^chand de mes amis, nommé Cawthorne, qui, en dépit de mes remontrances, voulait me confier, après sa mort, la gestion de ses biens et la tutelle de sa fille. Pour vaincre mes scrupules, il me dit que je n'aurais liucun souci de cette double mission, qu'un aulre de nos amis en serait spécialement chargé.

Il mourut, et sa fdle unique se retira dans 1:^

D*UM GÉLIBATAUIE. 8S

maison de celui qu'il avait nommô son pr^ouer exécuteur testameataire. C'était une charmante fiUe, avec de grands yeux bleus, et des boucles de cheveux ondoyantes et lustrées comme les flots que le soleil irradie. Je la voyais souvent» pendant la maladie de son père, et la trouvais très-belle. Souvent je me la représentais avec une robe blanche et une palme à la main, comme les images de saints que je voyais ciselées sur la pierre. Je la rencontrais parfois le soir sur Tescalier, portant à la main un flambeau dont la lueur illuminait «son visage comme. une .auréole; et^ à mes yeux» elle ne gravissait p<mt pas à pas les marches de cet escalier ) il me semblait qu'elle s'y élevait en un vol léger. J'éprouvais pour elle une sorte de respect superstitieux, j'osais à pehie lui parler, et je crois quelle me regarda d'abord comme un être dur et froid.

Son tuteur mourut ; je devais le remplacent. EBe vint demeiffer avec moi^ dans ma vieille habitation. Bientôt elle oublia l'espèce de répulsion qu'elle avait éprouvée à mon égard, et nous devînmes bons amis. Je lui montrai les livres, les peintures de notre antique édifice. Il y avait là

aussi nn jardin, où eBe s^asseyait pour travailler dans les beaux jours. Ce jardin était petit, mais agréable, au milieu de la cité de Londres . On y voyait des arbiKstes, deux ou trois grands arbres, un peu de gazon et un siège antique. De là, notre maison avait un aspect pittoresque, avec les plantes grimpantes collées à ses murailles, ses escaliers rongés par le temps, et son péristyle orné de deux vases verts où s'élevaient deux tiges d'aloés. Elle allait là s'installer le matin avec un livre ou une tapisserie; elle y retournait l'aprés-midi pour enseigner à lire et à écrire à deux petites nièces de notre concierge. Parfois, le soir, je prenais un ouvrage dans notre bibliothèque, et lui faisais ime lecture, qui tantôt Fégayait, et tantôt excitait en elle un vif intérêt.

Le dimanche, nous nous rendions ensemble à réghse, nous assistions à Toffice dans le même banc, et souvent j'étais, malgré moi, distrait daiis mes actes de dévotion par le grave et mélodieux accent avec lequel elle prononçait ses prières. Je me disais que de toutes les personnes dont se composait notre commmiauté, pas une ne pouvait, comme elle, formuler la loi des saintes Écritm^s.

iD*UN CÉLIBATAIRE. 85

souffrais d*entendre répéter d'un ton traînard fflémes paroles par l'inspecteur de la paroisse, ■ni était un méchant vieillard, et j'aurais voulu le Im taire.

Pour une jeune fille, ce mode d'existence n'était 'pas gai. Hais la douce Lucy ne s*en plaignait pas et semblait contente. Quant à moi, je bénissais le jour où elle était entrée dans ma retraite, et je regrettais de ne pas Tavoir eue sous ma tutelle dès I son en£eince, car alors, en grandissant près de i moi, elle se serait habituée à me considérer comme i «n père.

Chaque jour, j'observais ses actions, ses mouvanents, et chaque jour elle m'apparaissait plus pure que mon plus pur idéal, de telle sorte que j'en ^s à la considérer avec une espèce d'idolâtrie. J'étais arrivé à Fâge de quarante-cinq ans, sans pouvoir m'engager dans le lien conjugal. Je résolus de persister pour elle dans le célibat, de lui dévouer tous mes soins jusqu'au jour où elle trouverait un mari digne d'elle.

Nous avions dans notre compagnie une ancienne fondation pour distribuer, la veille de Noël, à vingtquatre pauvres vieilles gens, du pain, du bois et

une petite somme d'argent. Le lendemain, ceux qi avaient reçu cette aumône devaient se piésenter devant le conseil de la société pour le remercier.

Or, la première fête de Noël que Lucy câébn dans ma demeure, elle me pria* de la laisser elle même faire cette distribution annuelle, et j'y consentis volontiers. Pendant qu'elle accomplissaii son œuvre de charité, j'étais assis à Fécart, la i^ gardant et Técoutant. Quel plaisir j'éprouvais à l'entendre parler aux vieillards et aux enfants! Avec quelle bonté elle prêtait Toreille aux plaintes de ces malheureux, au récit de leurs souffrances! Avec quelle grâce elle tendait sa main aux infirmes pour les aider à descendre l'escalier !

Je ne sais ce qui se passa en moi ce jour-là; j étais distrait et rêveur ; il me semblait que j'avais perdu la faculté d'accomplir les plus simples opérations de ma vie journalière. J'avais devant moi. sur mon pupitre, des coipptes que je désirais régler, et je ne pouvais en terminer un seul. Il y avait dans mes idées, ordinairement si calmes, un tel trouble, qu après avoir vainement essayé d'achever mon travail, je finis par le confier à mon adjoint Tom tawton.

©•UN CÉilBATAiaE. 87

^ Pauvre Tom Lav^on ! Je crus remarquer qu'il IBie regardait avec anxiété. Nul homme en ce jmmde ne m^ aimait autant que lui. Il est vrai que je M'avais toujours traité avec une grande bonté ; msds %À été bon aussi pour d' autres qui ne s*en sont [point souvenus, tandis que lui ne cessait de me iVèmoigner une vive gratitude et une sincère afîec- ( tion. C'était un jeune homme d'une agréable phy- ' sioDomie, et le favori de ma vieille ménagère, qui ^ disait qu'elle Taimait parce qu'il avait tant de tendresse pour sa mère, et qu'il lui rappelait le fils (p'elle avait perdu.

Tom était passionné pour les lettres ; il composait même des vers dont il faisait des copies pour ses amis. Très-inteUigent et très-subtil en loute chose, il avait en même temps la simplicité d'un enfant. Les enfants jouaient avec lui comme avec un camarade, et pouvaient se suspendre à ses vêtements et lui tirer les cheveux, sans que jamais il s'en plaignît.

Ce jour-là, Tom devait fêter avec nous la joyeuse fête de Noël. Après avoir terminé sa tâche, il retourna chez lui pour sliabiller. Je restai à mon pupitre, absorbé dans mes rêveries, jusqu'à la

SK SIMPLE HISTOIRE

iiiiil, jusqu'à ce que Lucy vint m' avertir que h thé était servi.

— Nous avons cru, me dit-elle, que vous étiei endormi. M. Lawton est déjà là.

— Nous nous assîmes autour du brasier, avei un vieux graveur et sa fille, que j'avais invités ;< cette soirée. Lucy, qui avait préparé le tlié, vou lait aussi faire griller les rôties ; mais Tom déclan; qu'il n'y consentirait à aucun prix. Nous restâmes ensemble jusqu* après minuit. Le vieux graveui nous raconta diverses anecdoctes du temps passô. Tom nous dit une histoire de revenants qui fît frissonner ses auditeurs jusqu'au dénoûment, qui nous apprit que cette narration n'était qu'un rêve. Quant à moi, j'étais taciturne et inquiet. Une foi^ même, j'adressai la parole assez rudement au gia veur. Il avait passé sa main sur le front de Lucy, en disant qu'elle se marierait bientôt et quitterai! ses vieux amis. Je ne pouvais me faire à Fîdée àe la voir s'éloigner de moi, bien qu'il ne me fût pas possible de douter qu'il fallût m'y résigner un jour. Jamais elle ne m'était apparue si intéressante que dans cette soirée. Dn petit enfant, fatiguô de jouer, s'était endormi sur ses genoux ; tandis

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