LIBRAIRIE NOUVELLE
BOlILEVAnn TES ITAMENS, If», EN FACE DE IA TiM^\ DORÉC.
Depuis Voltaire, qui -en a doiitié rcxemple en |)laisantaiit sur les académies de province, ou s'est toujours nu peu moqué de l'Académie française et beaucoup des prix qu'elle décerne. Cependant, à quelques rares exceptions près, tous les poëtes et fous les prosateurs les plus illustres ont fait et font partie de ce corps très-robuste, très-vivant, puisquUl s'assimile toutes les forces vives de l'intelligence, même celles qui lui résistent et qui,
biis^iiil ses Iraditioiis, le dét'outeut saus cessée, u:i iiiiuseut un sang nouveau el le rajeunissent malgré lui. Nous pourrions appuyer noire assertion de Irop d'exemples, c'est pourquoi nous n'eu ci- Ions aucun : le lecteur y suppléera.
Quant au grand prix de ^loésie que rÀcadéniic décerne tous les deux ans, nous ne discouveiioub pas qu'il a été souvent remporté par de irisleîf poètes dont les vers n'ont pas survécu. Hais est<e à dire que les vrais poètes n'aient jamais concouru et que la lutte et le triomphe soient si facilesl l^our ceux qui voudi'aient savoir quels noms à la l'ois glorieux *, distingués et retentissants se soûl produits dans ces concours , les archives de rtislilut, qui conservent toutes les œuvres qu'on lui envoie, pourraient s'ouvrir, et c'est aussi à ces ar-
* Victor Hugo, Casimir Delavigne, Lebrun, Mén-, Bar- Uiclciny, madame Emile de Girardin (alors Delpbiiie Cay;. et, plus récemment. Pommier, "Victor de Laprade, Boulay>Paty, et Adolphe Dumas, qui a obtenu une lucnlion dans le dernier concours.
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cliives que nous renverrons ceux qui demanderaient des preuves sur ce que nous allons raconter. Nous avons concouru quatre fois pour le prix de jKMJsie, et quatre fois nous l'avons remporté. Comme cela n'était jamais airivé à aucune ienimc, le public s'est étonne, et quelques-uns ont crié à la faveur. Nous avons repoussé du souri i*e et aujourd'hui nous repoussons de la parole cette opinion. Chaque fois que nous avons eu le prix, c'est appuyée par la poésie contempoi-aine, par une de ces forces vives dont nous parlions tout à Theure, protection accordée a Tœu-
vre et non à la personne.
En 1839, à peine connue par la publication de quelquesL vers, nous apprîmes, cinq jours seulement avant la clôture du concours, que le sujet (lu prix proposé étiût le Musée de Versailles. Ce sujet nous tenta, et nous fîmes précipitamment le chant sur Versailles tel que nous le publions aujourd'hui. Le souffle général et çà et là quelques
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sti'oplies frappèrent Népomucèiie Lemei*cier; i! se fit l'avocat de nos vers et il les défeadît avec cetU; conviction et cette conscience qu'il a mises dans tous les actes de sa vie. Le prix nous fut décenié; il fut même doublé, à cause du sujet national que nous avions chanté. L'ouverture du Musée de Versailles préoccupait alors tous les esprits; ntv trc poëmc eut un grand retentissement, qui tenait moins à son mérite qu'à l'événement qu'il célébriiil.
En 1843, malade depuis quelques mois, cl presque dans l'impossibilité de travailler, nous ne songions guère au concours de poésie dont le sujet était h Monument de Molière. Un jour Béranger vint nous voir ; il nous parla avec tant d'éloquence, de verve et d'émotion de la vie de Molière, qu'après l'avoir entendu, nous écrivîmes presque sans désemparer un chant, non sur le monument qu'on élevait au grand honune, mais sur l'homme lui-même. Béranger, qui avait été
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celte fois notre initiateur, devint notre appui à rAcadémie même; il recommanda nos vers sans nommer Tauteur à son ami M. Lebrun, et, pour la seconde fois, nous obtînmes le prix.
Nous laissâmes s'écouler plusieurs années sans nous préoccuper de lauriers académiques. Au commencement de 1851, sous la République, l'Académie donna pom* sujet de son prix de poésie la Colonie de Mettray. Nous composâmes un chant rapide et ému qui fut envoyé et jugé par l'Académie sans recommandation. Le secret avait été si bien gardé, et, par conséquent, Timparlialité fut telle, que Victor Hugo, qui se fit le défenseur de la pièce, l'attribuait à un jeune poclc îépublicain, et il répétait à ses confrères ce vers :
Ayons de ces grands cœurs uù but le cœur de luus !
Gomme résumant tout l'esprit de notre pièce sur Mettray. liais TAcadémie, préoccupée des événe-
f» PRÉFACE
lueuU récents et de ceux dans Tattente desquels on vivait, crut sentir un souffle socialiste dans iioti'e poésie, qui ne renfermait qu*uu souffle de justice et de cliarilé. Le prix ne fut pas décerné, et le concoui*s sur le même sujet fui remis à Tannée suivante.
Eu i852, les événements avaient changé; ou ne craignait plus les entraînements de la liberté, el notre poëme, que nous renvoyâmes au concours en y changeant seulement quelques vers, ne parut plus révolutionnaire à l'Académie. Elle n'y vit que ce qu'il renferme en effet, un esprit de mansuétude et de commisération pour tous.
Nous obtinmes le prix pour ce poëme rejeté Tannée précédente.
Le styet du prix de poésie de 1 853 fut VAcropôle d* Athènes, Cette fois ce ne fut pas Tespéranced'un succès qui nous détermina à concoiuir, ce fut Tamour du sujet même. Nous avions dit notre admiration instinctive pour tout ce qui tient
a rurt grec, dans des vers depuis longtemps pu« bliés :
Moi, tille de la Grèce en deçà de ma vie I
Mes aïeux ont baigné leurs tlancs dans rilissus,
Du sang des Phocéens mes pères sont couyus,
Kt mon cœur a gardé de la race première
Le triple amour de Tari, du beau, de la lumière.
Famille, courant qui se brise ; Qui sait l'influence transmise Du sang inconnu des aïeux?
Fille de cette colonie phocéenne où l'art grec s'était transmis sans altération V* quoiqu'en passant au travers ou plutôt à côté de l'art romain, nous avions joué enfant et médité jeune fille parmi les ruines des temples et du théâtre d'Arles. La Maison-Carrée de Nîmes nous avait fait rêver du Farthénon . Nous avioiis vécu pour ainsi dire
' Voir au Louvre la Vénus d'Arles.
dans (les colonies d'Athènes, et la mère |iatric nous préoccupait toujours. Aussi ce magnifique sujet de TAcropole ne nous "inspira-t-il point comme les autres concours une sorte d'improvisation. Nous relûmes Pausanias, nous étudiâmes Muller, nous admirâmes à Londres les marbres ravis au Partliénon, nous revîmes dans nos musées ses plâtres complets; et, quand nous eûmes reconstruit par la pensée le monument primitif sur ce rocher sacré qui domine Athènes, la procession des Panathénées se déroula pour nous! Puis c'étaient les hécatombes, les jeux et les spectacles par lesquels on célébrait durant soixante jours la fctc de Minerve. Au pied de F Acropole, dans le théâtre de Bacchus, où les spectateurs assis voyaient se dérouler au loin la nappe bleue et mouvante de la mer, retentissaient les vers d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide et d'Aristophane, les populations de la Grèce et de l'Asie Mineure encombraient les rues d'Athènes et les
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campagnes voisines. C'étaient un mouvement, une vie, une gloire, qui semblaient éternels ! Que reste-t-il aujourd'hui de ces splendeurs? les ruines de r Acropole portant au front le Parthénon flanqué de la Tour vénitienne ; puis les débris de la colonnade des Propylées, Tenceinte des temples détruits et les blocs disjoints du murpélasgique! Qu'est aujourd'hui la docte Athènes? une l)ourgade peuplée de Grecs ignares. Quels navires sillonnent désormais la mer d'azur qui baigne le Pirée? ceux des forbans qui courent sus aux
pavillons civilisés. Que survit-il de la Grèce enhère? rien que la grandeur de ses souvenirs.
Mais cette grandeur sufBt pour inspirer le poète et r.artiste. a De tous les peuples de la terre, a dit Gœthe, les Grecs ont le plus noblement rêvé le rêve de la vie! » Cette pensée était Tépigrapho du poème sur T Acropole que nous envoyâmes au concours de 1853, et qui fut inscrit à Tlnstitut sous le n" 55.
Les poëtes qui ont mission de sauvegarder la poésie et de lui attirer i*atleution de leurs confrères à rAcadémië ne siégeaient point parmi les juges de ce concours de 1855. Victor Hugo était en exil, Alfred de Musset était absent, Alfivd de Vigny et Lamartine ne quittaient pas leurs terres. L'Académie distraite ne lut point ou n'écouta point notre ppëme et ne décerna pas de prîj . Le sujet fut maintenu au concours, nous fîmes comme pour la Colonie de Hettray, nous changeâmes quelques vers à ce poëme, nons remplaçâmes l'épigraphe de Goethe par une épigraphe deByron, et nous l'envoyâmes de nouveau au concours de 18&4. Cette fois-ci les poëtes étaieni présents, TAcadén^ie était attentive, l'illustre auteur de Chatterton, le protecteur-né de ceux qui parlent cette langue divine de la poésie si peu (xoutée du public, Alfred de Vigny, défendit noiri- Acropole avec la même civileur et la même impartialité que Victor Hugo avail défendu notre
Colonie de Mettray, ignorant tous les deux qu'ils protégeaient ToBuvre d'une femme.
Notre poëme sur l'Acropole a remporté le prix. Que le lecteur nous pardonne les détails qui préoiHlcnt : ils expliquent le sentiment de gratitude qui a dicté nos quatre dédicaces.
Désormais les concours de poésie ne nous tenteront plus. Notre poème delà Femme ' nous éloigne pour toujours du cadre académique restreint et déterminé; tout notre temps est donné à c^ poëme et à la continuation d'études dramatiques, dont la plus faible^ a seule jusqu'ici abouti h h scène *. D'autres, qui ont paru trop hardies, comme
* Les trois premiers récits, la Paysanne, la Servante el la Rêligieuêe, ont paru; trois restent à panître, la Prin^ nes9ej la Bourgtoise, \a^ Femme artiste.
* La Jeunesse de Gœlhe.
' Charlotte Corday et Madame Roland, publiées dans l'ancienne Revue de Paris; Une famille en 93, drame on rinq actes publié dans la Presse; les Mtres d* amour, comédie. Ces pièces réunies vont paraître sous ce titre : le Drame au coin du feu.
li PKEFACE
idée et comme sentiment, ont été publiées-, celtes qui' suivront seront, nous Tespérons, représentées. Dans le domaine de la pensée, les témérités qui semblent dissonantes la veille deviennent le diapason du lendemain. Ceux qui se mettent à la remorque des faiseurs et des prétendus habiles arrivent vite et banalement. Ceux qui s'inspirent de leur individualité, des passions qu'ils ont i^ senties ou observées et de Tétude des grands maîtres, sans imitation servile et seulement comme on recherche une atmosphère vivifiante, ceux-là arrivent tard, mais leur place se fait glorieuse cl durable.
Louise Colet.
LE
Ml SÉE DE VERSAILLES
POKME COURONNÉ PAR L'ACÂOlillE FRANÇAISE
i:.\ »\ tiKA.NUF. DU 30 M\\ 18^9.
HOMMAGE A LA MKMOIHF
DE NÉPOMUCÈNE LEMERCIEH
l'OEME
Versailles, cVsi le Panlli<^on!
Comme aujounrhui les [peuples luttent Contre les rois qui leur disputent La justice et la liberté, Contre les seigneurs et les princes, Tyrans des fiefs et des proyinces, Les rois longtemps avaient lutté ;
h. I.E MUSKE DE VERSAILLES
Jusqu'au jour où^ dans sa faiblesse, On vit se courber la noblesse Sous le bras fort de Richelieu, Et la royauté, fière idole, S'élever comme le symbole Du |)ouv()ir incarné de Dieu.
Louis quatorze, roi suiM-ènie,
Se revêtit de cet emblème,
En s'écriant : « L'État, c'est moi !
« Et la France qui me contemple,
« 'Gomme à Dieu Ton bâtit un temple,
« Doit bâtir un temple à son l'oi ! »
Il dit, et Vei'sailles s'élève, Ainsi que le pftlais d'un rêve Réalisé par Tart humain ; Villa royale aok champs éclose.
Cygne qui près des eaux repose Sous les grands arbres du chemin.
Monument magique et sublime Où le marbre assoupli s'anime, Où la mosaïque s'étend ; Où, dans les glaces de Venise,
Les chefs-irœuvre qu'on divinise Se donblent en se reflétant :
Où l'ait prodigue sa l'éeiie, Où la i)einture se marie Aux frontons sculptés des paiois ; Où For et l'émail étincellent, Où les merveilles s'amoncellent Pour orner le palais des rois.
Et quand elle a reçu la vie, Ainsi qu'une vierge ravie Qui se penche vers son miroir, Versailles la belle se mire Aux flots des bassins de porphyre Qui se dérident pour la voir.
Gomme un voile qui la protège, Elle entoure son front de neige Des ombres d'un vaste jardin.
Où les bois montent en arcades, Où Tonde retombe en cascades, Où Fart nous a rendu TÉden.
Puis, ainsi qu'une heureuse épouse Qui, loin d'une foule jalouse, Au bien-ainié seul se fait voir, Devant son roi, la tète haute,
LK MUSÉE DE VERSAlliLES , 10
Elle s'écrie : « Entrez, mon hôte, « Entrez, je puis vous receToir. »
Qui dira les splendeurs de la nuit nuptiale
Où s^unit le monarque à sa villa royale I
Qui dira son orgueil et son ravissement
En embrassant de Tœil Timmense monument!
(iomme un rayon d'amour fait vivre un cœur de femme,
Il fit vivre ce corps dont il devenait Tàme ! . . .
Et, quand sa volonté Feut tiré du néant,
D'un souflle il anima tout ce palais géant.
Il se sentit plus grand des grandeurs de Versailles.
11 se crut presque un dieu dans ces vastes murailles :
Et seul, de tant d'éclat le principe et le but,
11 vit ce qu'il pouvait, et la royauté fut !
Elle fut forte, elle fut belle, Pleine de sève et de verdeur;
Pix)clainant sa gloire immortelle, L'amour, le génie, autour d'elle Se pressèrent avec* ardeur.
Son auréole fut complète ; Elle ceignit tous les lauriers :
l^s arts couronnèrent sa tète ; Elle eut la palme du poète, Elle eut la palme des guemers.
Souveiaine absolue et lier*', (lourbant les fix)nts et les esprits.
Elle concentrait la lumière, Et du fond de son sanctuaire Commandait au peuple surpris.
Entre le peuple et la puissance,
Li: MUSÉE DE VERSAILLES 1\
C'était le lien protecteui* nue ce fover (rintellij;eiic'e Versant la gloire sur la France Du haut du front dominateur.
Et le peuple écoutait loracle, Heureux d'obéir à sa loi, Fier de cette ère de miracle...
i]c fut un sublime spectacle yue ce frnmà siècle du grand roi !
Veisaille avait par sa l'éeiie Endormi le peuple au Foruia ; Seul but de son idolâtrie, Yersaille était de la patrie Le magique Palladium.
a l.E MUSEE DE VERSAILLES
Et la France à genoux, dans sa foi populaire, De son roi fit un dieu digne du sanctuaire.
Mais, quand le peuple eut vu la vieillesse et la nioii Faire trembler le sceptre au bras jadis si fort, Courber ce front superbe oint par Dieu du saint climue, 11 douta de ses rois, et crut plus en lui-même. Vopnt mourir celui qui semblait immortel, L'idole étant tombée, il mesura Tautel ; Il le trouva trop grand pour ceux qui succédèrent ; Le peuple devint fort, et les rois lui cédèrent!... Mais lui-même il est pris de vertige et d'en^ur; La liberté n'est plus qu'une horrible terreur; Keine sans diadème et femme désolée.
Entre des bras sanglants Versaille est violée... Pour éviter le peuple et ses jaloux penchants, Elle s'était cachée à l'écait, dans les champs.... 11 vint, il la trouva sous son vêtement d'ombre , Elle entendit monter sa voix sinistre et sombre ; Sous les traits d'une reine au front humiUé, Elle alla de ce peuple implorer la pitié ;
zo
Mais lui, la repoussant, se répandit avide
Dans rimniense palais qu^il' laissa morne et vide.
Comme on ne peut remplir le lit •D^un fleute à la source épuisée, Depuis ce jour rien ne remplit Ce temple à Tidole brisée.
Des ombres erraient en pleuiant, La nuit, dans les salles désertes, Et les portes restaient ouvertes, Attendant un liote assez grand.
Aucune tète couronnée, Aucun tribun, dans son orgueil, De la demeure profanée N^osait inaugurer le seuil.
it LE MUSÉE DE VERSAILLES
Quand il ceignit le diadème Que Cbarlemagne avait porté, Du temple des rois dévasté Napoléon n'^osa lui-même Devenir la divinité.
Mais un vit aux trois jours de gloire et de colôcc La France proclamer un prince populaire :
Roi par nos mains, il sut, mieux que les autres rois Quels hôtes convenaient pour repeupler Versaille : U comprit qu'il fallait des héros à la taille De ces murs de géant, et fit un noble choix.
Jusqu'à nous, d'âge en âge explorant uus auiialcs, 11 sut vous découvrir, gloires nationales !
Il prit ce qui fut grand dans chaque siècle éteint; De tous nos héros morts nous rendant Teffigie,
LE MUSEE DE VEKSAILLKS tS
l/art vint à sa pens(''e ajouter s» magie ; Il fit justice à tous, et le peuple Fohtint I
Dans ce palais le peuple eut une large place : En égal désormais il put voir face à Aice r.es rois que si longtemps il regarda (F en bas : Car il avait aussi ses gloires, Ses triomphes et ses victoires Dans les ai*ts et dans les combats.
Aussi ce fut un jour de fête universelle
Que le jow où s'ouvrit h Versailles nouvelle ;
(Juandy pour inaugurer sa résurrection,
La foule se pressa, lière, heureuse, attendrie^
Elle applaudit le trône en fêtant la patrie,
Car le monarque avait compris la nation î
Louis quatorze^ au temps d'ivresse Des grandes fêtes de sa cour, N'eut jamais un jour d'allégresse Qui fiit comparable à-ce jour.
I/éclat de sa magnificence Était pour lui seul. . . mais ici , Oli ! c'était bien toute la France Qui disait à son roi : « Merci ! »
« Merci ! » dans leur brève pamle S'écriaient ces fiers vétéinns Que Bonaparte, au pont d'Arcole, Vit s'élancer aux premiei^ ran««s ;
« Merci d'avoir mis sur ces toiles ?(otre cbef et nos bataillons !
LE MISÉE DE VERSAILLES Ti
Il fut Fastre, et nous les étoiles; A côté de lui nous brillons ! »
Et le marin , Tàine attendrie , Disait : « Merci ! voilà Jean Bart !
Dans les gloires de la patrie Nous avons aussi notre part ! »
En s'inclinant devant la toge Des d'Aguesseau , des Lamoignon , « Merci ! >» répétait pour élogo Le magistrat lier de leur nom.
« Merci ! s'écriait le poëte , Corneille et Molière sont là. . .
Et, si leur laurier ceint ma tétc , L'avenir un jour m'y verra ! »
iK I.K MUSKE DE VEKSAILIES
Et Forateiir, d'une voix forte , Disait : « Merci ! . . . Ce sera beau D'inscrire le nom que je porte Près du grand nom de Mirabeau ! »
*( Merci î répétait chaque artiste, La gloire sauve de Toubli, Et dans cette fête où j'assiste , Sont Lebrim , Puset et Lidli î »
Devant la Vallière et Fontange, La jeune femme ^ d'un regai^l , Disait : « Merci ! leurs formes d'ange Nous ftn*ent transmises par l'art ;
« Oh ! ces morts n'ont rien de funèbre , Je voudrais une tombe ici ;
LE MUSÉE DE VERSAILLES iy
Puisque la beauté rend célèbre , Je puis le devenir aussi. »
tt la foule, enivrée, ardente, entliousiaste, Déboixlait frémissante en ce palais si vaste, L'enlaçait tout entier de ses réseaux mouvants, Et, semblable à la mer, roulait ses flots vivants. Elle se répandait dans chaque galerie, Redisant les grands noms que garde la patrie, \'oyant revivre encor les héros qu'elle aima Sur la toile et le marbre où Fart les ranima. Devant tous ces tableaux de gloire et de œnquétes S'agitait le roulis de ces milliers de têtes ; Et toujours les regards trouvaient un aliment , Et la foule avançait dans le ravissement.
Mais, quand elle parvint au milieu de ces reines, Belles sur leur cercueil et dans la mort sereines, Le respect suspendit l'universel transport.
Et chacun s'arrêta par un muet accord :
5i LE MISEE DE VERSAILLES
Elle s'ari-ête au fond de cette galerie Où veille Jeanne d'Arc avec recueillement , Et Ton entend alors comme une ombre qui piie Répéter faiblement :
« mon œuvre d'amour! ô ma sœur bien-aimée!
Mon cœur te devina (]uand mes mains t'ont formée! J'ai su te reconnaître en approchant des cieux; Tu te penchais yers moi pour calmer ma souffrance, Et ta voix me disait, quand je pleurais la France, Viens, on retrouvç ici ce qu'on aima le mieux ! »
Et la vierge guenière, agitant son armure.
Se penche et lui répond par un pieux murmure ; Et la fille des rois, dans son ravissement.
Entoure de ses bras cette image chérie.
Et de son blanc linceul forme une draperie A leur groupe charmant.
Puis, tour à tour, glissent près d'elles Toutes ces ombres immortelles Qui se réveillent chaque nuit ; Et dans Versailles, qui s'anime, Commence une fête sublime Dont nul vivant n'entend le bniit;
Sortant radieux des ténèbies, Ceux qui furent grands et célèbres Dans tous les temps, dans tous les lieux , A cette heure qui les rassemble, Viennent s'entretenir ensemble De leurs souvenirs glorieux.
Ils parlent la langue immortelle Qu'im monde inconnu nous révèle Lorsqu'à la vie bn dit adieu ; Parole où la pensée est reine,
Amolli', gloii-e, fécondes flaninirs, Baptême où s"épureot les înics Durant leur Piil douloureux :
luMn ces srsiMls l'ÈTes il' une vir
D faut qae rame se retrempe Dims le malheur, et que le sang SoH Phuile qui brûle à la lampo Que cache en soi Fètre pensant!...
Il faut que la pauvreté creuse Notre poitrine, et que nos fronL^ Portent Tempreinte douloureuse De tous les maux que nous soiiiïi'oiis !
Il faut que dams la solitude Nos pleurs viennent nous assouvir :
r.ar la gloire est im sentier rude Que ti-iste et seul on doit «rravir.
Alors peut-ètra, api*ès la couronne d'épine, , Resplendira pour nous Tauréole divine :
Quand nous reposerons enfin dans le cercueil. Peut-être obtiendrons-nous, parmi ces grandes ombres, Une heure radieuse après nos heures sombres, Une heure où nos douleurs deviendront de Tor^ueil !
Courage donc, jeunes athlètes !
A la foudre exposons nos têtes ! . . .
Des morts obscurs se souYient-on ?
Il faut d'illustres funérailles Pour avoir sa place à Versailles :
Versailles, c'est le Panthéon!
LE