‹ Les quatre concordats (volume 2)Chapitre 12 sur 43 · APPLICATION DES PRINCIPES DES CONCORDATS A CELUI DE · texte numérisé non relu

APPLICATION DES PRINCIPES DES CONCORDATS A CELUI DE

Ce concordat était-il nécessaire ?

Est-il religieux?

Est-il égal entre le pape et le prince ? Est-il national ?

A-t-il accompli la justice envers les Eglises et les particuliers?

Est-il l'ouvrage de l'Eglise ?

i°. Non -seulement il n'était point nécessaire, mais il est le plus superflu de tous ceux qui ont été faits. J'ai exposé ce qui a donné lieu aux concordats de 1 5 16, de 180 1, de 181 3. On ne retrouve dans celui de 181 7 aucun des motifs qui ont donné naissance aux précédens ; c'est un acte de pure volonté , que Ton a été chercher, et qu'aucun besoin ne réclamait. Tous les sujets de brouilleries avec Rome avaient pris fin par la chute de Napoléon. Rome voulait s'en tenir au concordat de 1801 : elle s'est refusée long-temps à celui de 1 S 1 7 ; elle offrait

d'augmenter le nombre des sièges , d'accepter les sujets nommés, aucune difficulté n'était élevée , tout le monde était d'accord , tout marchait ; le pape ni personne ne contestait rien au droit du roi. Si le lendemain de son retour, il eût nommé aux sièges vacans depuis cinq ans, la viduité des Eglises serait terminée, et l'on ne serait pas embarrassé à faire accepter en France le concordat , et à Rome ses modifications ; car voilà ce que l'on a été chercher de gaieté de cœur, avec un rude échec dans l'opinion.

2°. Ce concordat n'est pas religieux. Statuer sur des choses religieuses, ne suffit pas pour faire une chose religieuse; il faut, de plus, qu'elle apporte quelque avantage à la religion. Or, tout ce concordat consiste en deux choses : la multiplication des sièges, et l'abolition du concordat de 1801 . Ce dernier article n'est pas un bien : le premier est un mal en finance, et un problème en administration. Où donc est l'avantage qui ferait trouver dans cet acte un caractère religieux , par l'utilité qu'en retirerait la religion?

5°. Le concordat de 181 7 rétablit l'inégalité reprochée aux précédens, entre le pape et

!e roi. Par lui, le roi doit nommer dans six mois , et le pape n'a pas de terme pour instituer. Il en est de même des vacances en cour de Rome : le titulaire français mort à Rome , saisit le pape du droit de nommer; le titulaire romain mort à Paris, ne laisse aucun droit à exercer au roi.

4°. Ce concordat est antinational; car il rend le pape maître de troubler de nouveau l'État, par le refus arbitraire et prolongé des bulles, qui laisse l'ordre religieux sans son moyen ordinaire d'entretien , qui est l'épiscopat; manquement qui expose l'Etat aux troubles qui suivent de l'interruption d'une partie .principale de son service, qui est l'ordre religieux. Par ce concordat , le pape peut renouveler ce qui a eu lieu sous Louis XIV et sous Napoléon ; car, par lui, il est aussi puissant à l'égard des rois de France, présens et à venir, qu'il le fut envers leurs prédécesseurs. Ceux-ci ne sont pas mieux défendus par l'acte de 1817 que ceux-là ne le furent par ceux de i5i6 et de 1801 ; on n'y aperçoit pas plus de moyens eu leur faveur; comme eux, ils seront de nouveau placés dans la cruelle alternative de céder ou de rompre, de s'humilier ou d'abaisser. Sl< t. m. I0

à défaut d'expérience , François Ier. et Napoléon peuvent être excusés, comment, après tout ce qui s'était passé , avec les lumières acquises, les négociateurs de 1817 ont -ils pu faillir à ce point ; comment auraient-ils droit à la même indulgence?

5°. Ce concordat n'a pas mieux assuré les droits des églises et des titulaires que ne lavaient fait les précédens. Comme dans les premiers , le pape reste le maître de refuser des bulles , sans terme , comme sans discussion possible 5 sa volonté répond à tout. Les Églises et les titulaires auront à attendre qu'il lui plaise d'en finir, et qu'il n'ait plus de querelle avec personne : malheur à ceux qui se trouveraient au milieu de leurs débats! il faudrait attendre.

6°. Il n'y a dans la confection de ce concordat aucune intervention de l'Église. Les démissions et les consentemens demandés aux évêques et aux chapitres, sede vacante, sont la suite du concordat, mais n'en font point partie. L'Eglise de France n'a point été consultée, interrogée; tout s'est passé dans le silence des cabinets, entre des négociateurs non connus de l'Eglise, et ne la connaissant pas davantage : ainsi se décident des affaires de

cette importance. Dès i5i6, le parlement de Paris mettait au nombre de ses griefs contre le concordat , cette exclusion de l'Église dans l'acte qui règle son sort ; il opposait l'exemple de la pragmatique. On peut faire de même dans ce temps ; car l'Eglise de France n'a été ni appelée, ni consultée , et l'on ne s'est adressé à elle qu'individuellement, et pour la faire coopérer à l'exécution d'une mesure partielle dans l'acte qui a été fait à part d'elle. Par une concentration vraiment miraculeuse, l'Église gallicane s'est retrouvée toute entière dans Ht le comte de Blacas , et l'assemblée du clergé s'est tenue dans le cabinet de M. le cardinal de Périgord.

Ici , il faut sortir de dessous tous les voiles ; la matière est trop grave , pour se renfermer dans des demi-mots , dans des demi-sens. 11 faut que la France connaisse l'esprit qui a dirigé tout cela. Ceux qui ne s'aveuglent pas l'auraient bien deviné ; mais M. l'évêque d'Orthosia , et M. de Fraissynous ont bien voulu nous mettre à l'abri de toute espèce de doute. Le premier dit que tout ce qui a été fait pendant l'iuterrègne n'a aucune valeur ; que le roi n'est pas lié par le concordat de 1801 qu'il faisait exc-

euter depuis quatre ans; qu'il lui faut son Église si belle, si illustre ; qu'il lui faut tout ce qu'avaient ses ancêtres, et qu'il ne reconnaît pas d'autre droit. Le principe n'est pas dépourvu d'étendue , comme l'on peut voir. M. Fraissynous dit , page 184, que l'héritier du trône de saint Louis ne voulait pas exercer le droit de nomination royale au même titre que Buonaparte. Ceci est clair , ce n'est plus de la religion dont il s'agit, mais de l'Eglise de Buonaparte. Comme il serait peu facile de montrer que les actes faits au nom d'une nation ne tirent pas leur force de cette nation , mais de son chef ; comme le principe d'autorité ne peut être divisé , et doit être reconnu ou rejeté dans sç»n intégrité ; comme la même chose ne peut pas à la fois honorer et souiller , il semble qu'on pouvait se servir de l'Église de Buonaparte , comme de ses armées , de ses codes , de son mobilier , de ses monnaies : l'une ne faisait pas plus de mal que les autres. Il fallait traiter le clergé comme les écus , dont on se sert pour tout payer , en attendant la refonte. A-t-on interdit l'usage de la monnaie qui porte l'empreinte d'une tête proscrite ? Qui contestait aux rois de France le ^roit de nommer aux évêchés ? Quelle siguifî-

cation la nation attachait-elle de plus à leur Eglise qu'à toute autre? Il y a donc l'Eglise d'un tel , et non pas seulement l'Eglise. L'homme pressé du besoin d'implorer les miséricordes du ciel , doit-il comment er par demander d'où, vient l'Église dans laquelle il se sent pressé de déposer le fardeau qui oppresse son cœur? Toutes les Églises ont-elles donc une origine si irréprochable , et va-t-on avoir aussi à demander aux Eglises de montrer leurs certificats d'origine? Eh bien , puisque l'on parle de l'Eglise de Buonaparte , je vais dire ce qu'elle fut. C'était une Église dont l'apparition rendit au ciel de la France sa sérénité , réconcilia la France avec les sociétés policées, et ses habitans les uns avec les autres ; dont les travaux relevèrent les temples , recréèrent les pépinières sacrées du sacerdoce , ramenèrent trente millions d'hommes au pied des autels, à l'observation du culte de leurs pères. Dites, lorsque les prêtres de cette Église la ramenaient en triomphe sur cette vaste contrée , qui la servait mieux cette religion , ou ceux qui raffermissaient la morale sous la sanction du ciel , qui appelaient ses bénédictions sur la terre natale, ou ceux qui invoquaient ses malédic-

tions et ses ennemis ? voilà ce qu'on était des deux côtés. De toutes les Églises qui ont occupé une contrée , aucune n'a rendu d'aussi grands services à la religion et à l'humanité. Les haines qui lui ont été vouées provenaient du sentiment même de ces services , parce qu'on en craignait l'application à celui que l'on avait peur d'en .voir profiter. S'il fallait changer l'Eglise , pour avoir été l'Eglise de Buonaparte, il fallait encore plus changer la France , parce qu'elle a été encore bien plus la France de Buonaparte , parce qu'elle a servi bien plus directement d'échafaudage à l'édifice de sa grandeur. Des hommes tels que M. d'Orthosia s'imaginentque depuis vingt-cinq ans, jusqu'en 1814, il ne s'est rien passé que d'illégal en France. Quels admirables publicistes ! On les entend parler sans cesse de légitimité , avec l'exemple devant les yeux de ce qui se passe dans un royaume du Nord ; d'usurpation , lorsque ce mot n'est pas encore défini , lorsqu'il admet mille nuances ; de service de l'usurpateur , lorsque une partie des couronnes de l'Europe , et des titres de souveraineté de l'Europe sortent de sa main , lorsque ses signes d'honneur brillent sur la poitrine de la plus grande partie des

souverains. Ah ! que l'on mette enfin un terme à ce langage à la fois insensé et provocateur , qui renferme des insultes et des condamnations pour la France et pour l'Europe entière, qui inculpe d'aveuglement ou de vues intéressées des millions d'hommes d'honneur qui n'ont cru obéir qu'au sentiment du devoir. Ces provocations , ces jugemens inconsidérés, ont fait un mal infini à la France , ont déposé sur leurs auteurs un vernis de lâcheté , lorsqu'on les a vus pactiser fort docilement avec des hommes qui ont été le plus avant dans l'élévation et dans les faveurs de l'objet de leurs reproches , de manière à donner à penser qu'ils étaient aussi coulans avec le pouvoir, que rigides avec la faiblesse désarmée ou suppliante. Lorsqu'on entend ces prêtres revenant de l'Angleterre, s'élever contre l'Eglise de Buonaparte , et parler de vues intéressées qui y ont attaché , on croit se rappeler que dans ce pain de Euonaparle , il y avait un goût et une saveur française, qui ne pouvait pas se faire également ressentir dans les pensions de l'Angleterre. Dans tout ceci les peuples du Norà ont montré beaucoup plus de bon sens que ceux du Midi ; ils ont renversé Napoléon , et n'en ont plus parlé *

nu Midi , on n'a su être que passif, et Ton n'a pas cessé de parler. Le combat est à la tête des armées, et les chants de triomphe à la queue. Aussi n'est-ce pas un spectacle trop amusant que celui de toutes ces cédules contre un gouvernement dit intrus, qu'on n'a pas cessé de féliciter soi-même, après n'avoir su que se faire mettre en prison , et briguer l'alliance de son geôlier (i). Le sort des peuples et des hommes droits est trop malheureux. La nation, l'Europe entière , reconnaissent un souverain ; l'Angleterre elle-même l'a reconnu à Amiens ; et il faut que l'on devine que tout cela n'est que fictif, s'il n'est pas criminel. Rien ne paraît plus positif, plus décisif, que les paroles sorties de la bouche des nations et de celle de leurs interprètes habituels ; et ceux qui n'auront pas compris que défendre veut dire ordonner, et ordonner défendre , que céder signifie retenir , qu'exhorter à servir veut dire prohiber de ser-

(1) Il y a des choses que l'on ne peut plus dire soi-même avec convenance , lorsqu'on s'est trouve dans certaines situations. Les hommes de ce temps ne sont point un troupeau dépourvu d'yeux, d'oreilles et de mémoire, incapable de confronter les actions et les paroles d'un temps avec leï actions et les paroles d'un autre.

vir , pourront être sujets à entendre des paroles

de reproches, surtout de la bouche d'hommes

qui n'ont couru aucun danger. Lorsque le pape

était devenu le consécrateur de Napoléon , un

prêtre pouvait être sujet à des reproches, pour

avoir exercé auprès de lui le plus pacifique des

ministères (i) ! Ce prêtre a pu avoir sacrifié sa K f ,

(i) J'ai lu et tenu une lettre de M. le cardinal de Périgord , à M. l'abbé de la Rochefoucauld, lettre écrite après la restauration de 181 3, par laquelle il disait à cet abbé que c'était nsscz de lui avoir pardonné une première fois d'avoir servi l' usurpateur. 'V oilà , d'un seul mot , le procès fait à la France et à l'Europe. Oserait-on adresser ces paroles à toutes les deux0 et quelle est la différence de leur situation, avec celle qui a fait proférer ce reproche insultant? M. l'abbé de la Rochefoucauld , membre très-animé du côté droit de l'assemblée constituante , a vu périr la plus grande partie de sa famille dans la guerre de la Vendée : il a tout perdu, il a passé vingt-deux années dans le dépouillement le plus complet. Certes , lorsqu'un mouvement de reconnaissance pour le nom qu'il porte m'engagea à le chercher dans le modeste village oii il était curé, je ne croyais pas lui créer le besoin d'une amnistie , et , en voyant tout ce qui se passait alors , nous n'imaginions ni l'un ni l'autre être exposés à nous entendre dire que nous avions servi un usurpateur. Comment rejeter qui que ce soit pour ce crime, lorsque les maréchaux Soult , de Feltre , et beaucoup d'autres, ont été \c< objets de tant de caresses?

La Fontaine voyait loin , quand il composait la plus belle de ses fables , les Animaux malades de la pes/c.

fortune , exposé sa vie, vu éteindre sa famille, passé quinze ans dans le dépouillement et dans l'exil , par fidélité aux anciens souverains et aux anciennes lois de son pays ; il aura cru que s'il était de son devoir de tout sacrifier pour empêcher le changement , il l'était aussi de cesser de s'y opposer lorsque ce changem-ent était devenu la loi , l'état général et reconnu de ce même pays ; il n'a lu dans aucun code divin ou humain qu'il ne fût placé sur la terre , et qu'il n'y eût d'autre devoir à y remplir que celui d'attendre et d'espérer , contre toute raison d'espérer ou d'attendre, et il sera exposé h entendre retentir à ses oreilles les mots de service de Vusurpatcur , surtout lorsqu'il voit caresser ceux qui ont retenu une partie du pouvoir échappé à cet usurpateur ! Il serait bien temps de finir tout cela , et de parler enfin un langage plus conforme à la raison , et plus propre à la conciliation. On dirait qu'en France il y a une étude particulière pour rabaisser et délustrer tout, pour rapporter tout à l'individualité, en négligeantcequeleschoses portent en elles de grand et de vraiment digne de remarque. C'est ainsi que l'on juge l'époque d'où nous sortons : des classes entières ne sont occupées que

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