‹ Les quatre concordats (volume 2)Chapitre 14 sur 43 · RELATION · texte numérisé non relu

RELATION

DE L'ENTREVUE DE LÉON X ET DE FRANÇOIS If ' .

Extraite de V Histoire de V Eglise Gallicane } par le P. Bertholet , jésuite.

Le roi s'avança jusqu'à Modènc, à la tête de mx mille lansquenets et de douze cents hommes d'armes ; mais il ne prit que la garde ordinaire et les officiers de sa maison , pour entrer dans Bologne. Vingt cardinaux , le doyen à la fête, l'attendaient hors de la ville, tous en chape couleur de feu. Le roi parut bientôt en babil de guerre, marchant entre les deux car-

dinaux qui étaient allés le recevoir sur la frontière. Le cardinal d'Ostie le complimenta en latin, au nom du pape et du sacré collège : ce petit discours était un éloge fort court du monarque, de ses favorables inclinations pour le saint siège, de ses succès militaires ; et l'orateur ne manqua pas de lui offrir tous les bons offices qui pouvaient dépendre de Sa Sainteté.

François Ier., répondant en français, dit avec cette éloquente brièveté qui sied si bien à un souverain, qu'il était le fils, l'ami et le serviteurdu Saint Père et du siège apostolique ; qu'il souhaitait toute sorte de biens à MM. les cardinaux, et qu'il les honorait comme ses pères et ses frères. Ensuite il les embrassa tous l'un après l'autre : et à mesure qu'ils se présentaient, le maître des cérémonies , Paris de Grassis , évêque de Pezzaro, les nommait au roi. C'est de ce prélat que nous tenons tout ce récit , qu'on doit par conséquent regarder comme très-sur dans toutes ses circonstances.

Le roi entra dans Bologne le mardi 1 1 de décembre ; tous les cardinaux précédaient en deux files; le monarque les suivait, ayant à sa droite le cardinal d'Ostie-, et à sa gauche le cardinal de Saint-Séverin. Les seigneurs français

et une partie de la garde fermaient la marche^ On entendait le bruit des trompettes, joint à celui de toutes les cloches de la ville ; un peuple infini bordait les rues , tout cela sans désordre et sans confusion. Le pape, qui setait mis à une des fenêtres de son palais pour être témoin de cette entrée , en fut très-satisfait, et loua l'attention du maître des cérémonies, qui, dans cet endroit de sa relation , paraît s'applaudir lui-même , et sacrifier un peu la modestie à Pamour de la vérité.

François Ier. alla loger avec le pape; et quand on l'eut conduit à l'appartement qui lui était destiné, les cardinaux le quittèrent, hors quatre qui l'accompagnèrent toujours, et qui mangèrent même avec lui. C'étaient les deux derniers de l'ordre des prêtres , et les deux derniers de l'ordre des diacres. Après son dîner, on vint le prier d aller au consistoire : il se mit aussitôt en marche , prenant le maître des cérémonies par la main, et ne voulant point le quitter, afin d'être instruit à point nommé de ce qu'il faudrait faire. Quand on fut en présence du pape assis sur son trône , le roi et son guide firent les trois génuflexions , à quelque distance l'une de l'autre, et le prince baisa en-

suite les pieds du pape , la main et la bouche , disant d'un ton naïf et d'un air de gaieté que tout le monde remarqua : Très-Saint Père, je suis charmé de voir ainsi, face à face, le souverain pontife , vicaire de Jésus-Christ. Je suis le fils et le serviteur de votre Sainteté; elle me voit prêt à exécuter tous ses ordres. Le pape, de son côté, voyant un si grand prince prosterné à ses pieds, s'écria : C'est à Dieu et non à moi, que ceci s'adresse. Il ajouta quelques autres complimens tournés avec délicatesse, et prononcés avec grâce, car Léon X avait plus que personne le talent de bien penser, et celui de s'exprimer noblement. Tout concourait à relever les charmes de sa conversation. Il n'avait que quarante ans ; sa figure était noble et gracieuse; son esprit était très-cultivé; et il s'étudiait à dire aux personnes qui l'approchaient des choses dont elles pouvaient se trouver flattées. L'entrevue d'un tel pontife avec un roi de vingt-deux ans, du caractère le plus aimable , couvert de gloire , et entouré d'une cour extrêmement polie , faisait un spectacle digne de la curiosité des hommes de goût et de l'attention des historiens. Le maître des cérémonies, Paris deGrassis; nous peint encore

dans la même audience le chancelier Duprat , vêtu d'une robe detoffe d'or, et prêtant l'obédience filiale au nom du roi , dans un plus grand détail que ce prince n'avait fait. Quand il en fut venu aux termes de respect , de révérence et de soumission , le roi, qui s'était couvert , en se retirant un peu à côté du trône, voulut ôter son chapeau ; mais le pape l'en ayant empêché, il se contenta , pour entrer dans les sentimens de la harangue du chancelier, de faire une inclination de tête. Après quoi , tous les seigneurs français vinrent baiser les pieds de Sa Sainteté , et le consistoire fut terminé par cette cérémonie.

Le pape alla quitter ses habits pontificaux , et vint rejoindre le roi qui s'était mis à une fenêtre pour se faire voir au peuple. Léon X s'entretint familièrement avec ce prince, mais sans se découvrir jamais, sans porter même la main au bonnet , quand il pouvait être aperçu desassistans : c'était une rubrique du cérémonial. Paris deGrassis, faisant sa charge à la rigueur , avait prié le pape de l'observer, et de ne pas se relâcher sur cela , comme avait fait le Pape Alexandre VI , lorsque Charles VIII était venu à Rome. Ces formalités, qui sont une

partie de la science des cours , n'échappèrent point à Léon X. Du reste , il combla de caresses le jeune roi , et de ce jour-là même il écrivit un bref à la duchesse d'Angoulème, mère de ce prince , pour la féliciter des victoires et des belles qualités de son fils. Il fit aussi son éloge, en écrivant au roi de Portugal, pour ranimer en lui le désir d'une guerre sainte, dont on avait parlé à François Ier. et pour laquelle ce prince, suivant l'ardeur de son zèle et de son âge, parut très-bien disposé.

Comme le pape ne voulait pas retenir longtemps le roi à Bologne , il se hâta de célébrer solennellement en sa présence. C'était une cérémonie principale, et celle où les rois avaient coutume de rendre plus d'honneurs aux souverains pontifes. On prépara donc pour le 12 décembre l'église de Sainte-Pétrone. Le pape s'y rendit en grand cortège ; il était précédé du roi en personne, et ce prince marchait au milieu de tous ses officiers. Quand le pape alla à son trône pour y prendre les ornemens pontificaux, le roi fit la fonction de caudataire, et Léon voulant l'en empêcher , François I,r. répondit qu'il se trouvait honoré de rendre les moindres services au vicaire de Jésus- Christ.

Quand le pape alla commencer la messe, le roi se mit à genoux près de lui, et répondit aux prières qui se disent au bas de l'autel. On lui avait préparé un fauteuil, mais il ne s'en servit point; il se tenait debout quand le célébrant et Ls officiers étaient en cette posture , excepté depuis l'élévation, jusqu'à ce que le pape eût communié , car alors il demeura prosterné , priant Dieu très- dévotement , et tenant les mains jointes devant son visage. Quand le pape allait à son trône, le roi se plaçait après le cardinal d'Ostie, qui faisait les fonctions d'assistant , et il reçut aussi l'encens et la paix immédiatement après ce cardinal, avant tous les autres cardinaux et évèques.

La communion du célébrant, du diacre, du sous - diacre étant faite, le pape demanda au roi s'il voulait communier , et il répondit qu'il ne s'était pas préparé pour cela , mais qu'il y avait plusieurs personnes de la cour qui le feraient volontiers; Sur quoi le pape se mit à distribuer la communion, et il y eut environ quarante personnes qui la reçurent ; mais , comme il ne se trouva que trente hosties , il fallut en rompre dix pour satisfaire la dévotion des assistans. Cependant, ajoute la relation, ce t. m. II

n était que la moindre partie de ceux qui auraient voulu communier de la main du pape. Le roi lui-même fut obligé d'écarter la foule , et de ne laisser approcher que les plus considérables de ses courtisans. Un d'entre eux né pouvant encore pénétrer jusqu'au sanctuaire, on l'entendit s'écrier tout à coup : Saint-Père, puisque je ne suis pas assez heureux pour communier de votre main , au moins je veux me confesser à vous, et, parce qu'il ne m'est pas possible de vous dire mon péché à l'oreille, je vous déclare tout haut que j'ai combattu en ennemi, et autant qu'il m'a été possible , contre le feu pape Jules II, et que je ne me suis point mis en peine des censures fulminées à cette occasion. Cet aveu public attira l'attention de toute Passemblée. Le roi, prenant la parole , dit qu'il était dans le même cas : la plupart des seigneurs s'avouèrent également coupables , et demandèrent l'absolution : le pape la leur donna sur-le-champ , après quoi François Ier. dit d'un ton ferme : Saint Père , ne soyez point surpris que tous ces gens -ci aient été ennemis du pape Jules, car c'était bien aussi le plus grand de nos adversaires , et nous n'avons jamais connu d'homme plus terrible dans les

combats. Il aurait été mieux à la tcte d une armée que sur le trône de saint Pierre. Tout cela fut terminé par les dernières cérémonies delà messe. Le pape prit les ablutions, et le roi lui donna ensuite à laver. Les trois premières fois que le Saint Père s'était lavé les mains durant cette messe pontificale , le même service lui avait été rendu par les ducs d'Alençon , d'Orléans et de Bourbon , chacun d'eux dans l'ordre où nous les nommons ici ; et , pendant rotfice , ils furent assis sur le banc des cardinaux diacres , après le dernier de ces prélats. Il parait que le lendemain, i3 de décembre, le roi communia dans l'église des dominicains de Bologne, car il toucha un grand nombre de malades; et, selon nos anciens usages, nos rois ne font cette bonne œuvre qu'après avoir participé à la sainte table. Le jour suivant, il y eut encore un grand consistoire, où le pape donna le chapeau de cardinal à l'évèque de Coutances, Adrien de Boissi, dont nous avons parlé. On lui fit faire serment d'obéissance au pape, parce quon s'était aperçu depuis quelque temps que les cardinaux promus par la faveur des monarques, s'attachaient plus dans la suite à ces

princes qu'au souverain pontife : or le cardinal de Boissi était un prélat qui devait tout à François Ier. à cause du grand-maître, son frère, que le roi considérait beaucoup.

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