CHAPITRE XLIV
Que faut-il faire?
Il y a deux manières de faire les affaires : i° à fond pour n'avoir plus à y revenir ; 20 superficiellement , pour se tirer d'un embarras du moment , en se soumettant après à tout ce qui pourra en arriver. On a fait de la première manière en 1S11 et i8i3 ; de la seconde, en 1 5 1 6 , 1801 , 1817. On a suivi les principes dans la première circonstance. On n'a consulté que des convenances dans les autres. Les résultats apprennent à évaluer les deux manières de procéder.
Le temps souffre de deux maladies : i° la manie d'arranger des affaires ; 20 la multitude des hommes toujours prêts pour toute affaire. Vous leur demanderiez de faire des triangles sans trois côtés ; la crainte de vous désobliger , l'émotion dont vos embarras les pénètrent, la tendresse qu'ils ont pour vous, ne leur permettraient point de ne pas se mettre sur- le -champ à l'ouvrage pour arranger cette affaire. Il est vrai que si , le lendemain , vous
leur demandez d'arranger cette affaire dans un sens absolument contraire , la ferveur de leur zèle pour les arrangemens , joint à la fécondité de leur esprit, leur suggérera les expédiens nécessaires pour un nouvel arrangement ; c'està-dire que la pente générale des esprits porte vers l'éloignement de cette manière de traiter les affaires, qui renferme une solution complète et éternelle , semblable à celle de traiter les maladies par laquelle on arrive à une cure radicale (i). La question est la même ici. Guérira-t-on ? se tiendra-t-on à des palliatifs? Se bornera-t-on à ces petites concessions ^ à ces arrangemens destinés uniquement à épargner un peu de confusion ? cherchera -t -on non pas à faire une bonne chose , mais seulement à se tirer de ce que l'on a fait? Telle est la question. Qui peut la résoudre ? La raison et le gouvernement représentatif. Nous l'avons , et après en avoir remercié le ciel , usons du don qu'il nous a fait. C'est ici qu'on a pu en connaître le prix. Sans lui, ce triste concordat prenait place
(i) Nous abondons en gens qui arrangent les affaires ; sommes-nous aussi riches eu hommes qui aillent au fond des affaires 9
silencieusement dans nos codes ; mais, avec ce gouvernement , il a fallu le montrer; la sentinelle , l'opinion , a jeté le cri d'alarme , à sa voix l'armée s'est rassemblée , et ferme à son poste elle attend que l'ennemi se montre. Avec quoi le recevra-t-elle ? sera-ce avec des troupes légères , et en se bornant à des escarmouches , ou sous le feu des principes mis en batterie devant elle? Telle est la question qui se présente. Avec un gouvernement occulte, la solution ne serait pas douteuse ; avec un gouvernement représentatif, elle ne le sera pas davantage , quoique vraisemblablement dans un sens tout-à-fait différent. Un concordat a été fait ; la France l'a repoussé. Il a été amendé par une des parties, autant qu'il est en elle de le faire, mais seulement dans ses accessoires ; car si elle n'a pas su ou pu régulariser la partie principale de l'acte primitif, comment aurait-elle la force de lui faire prendre place dans les corrections dont elle implore l'admission? L'ambition ne la gagnera pas à ce point , et il est trop probable que l'acceptation , par Rome , de quelques modifications proposées , suffirait à sa satisfaction. Mais ce qui peut paraître suffisant à ceux qui ont à se tirer d'un mauvais pas , peut
ne pas îe paraître également à ceux qui onl à faire une bonne loi , et qui, n'étant pour rien dans 1 idée mère de ces embarras, ne voudront pas plonger la nation dans des ambages éternelles, pour aidera sortir de ces mêmes embarras ceux qui ont été les chercher. La question toute entière est là : choisir entre les embarras du jour, de l'instant , et ceux de l'éternité. Trois choses seront alléguées t
Le schisme ;
La nécessité de finir;
La perte du temps.
i°. Sous Louis XIV , avec une cour dévotieuse , remplie de jésuites, on pouvait parler de schisme , de cet épou vantail devant lequel reculèrent îe génie de Bossuet , et le pacificateur de Nimègue et de Riswick, Rome se montra exigeante , parce qu'elle était clairvoyante et connaissait son terrain; elle se sentait forte, parce qu'elle avait su s'assurer du faible de son adversaire. Alors les principes des concordats n'étaient pas encore découverts ; on n'avait eu ni Savone , ni Fontainebleau ; maintenant on connaît ces principes , ils sont devenus vulgaires , on a vu ces temps nouveaux. Pie VII n'apas moins de pouvoir que n'en eurent ses pré*
décesseurs; ce qu'il a fait est aussi valide que ce qu'avaient fait ses devanciers; il a reconnu ces principes, il n'y a donc qu'à les réclamer. Il ne méconnaîtra pas son ouvrage. Il regarderait comme un outrage fait à son caractère , l'allégation , d'ailleurs bien irréfléchie et qu'il n'a pas apportée lui-même , du défaut de liberté : comme si aucune violence avait la puissance d'amener une âme de la trempe de la sienne , à s'abaisser sous le joug de la contrainte; comme si la liberté de ses refus , du 28 janvier i8i3, n'était pas la preuve de la liberté de la signature le 25. Qu y avait-il donc de change dans sa position pendant ces trois jours ? qu'importe par qui aient été trouvés et proclamés cesprincipes, s'ils renferment la vérité ? celle-ci n'appartient à personne en particulier, mais au genre humain tout entier. Qu'importe par quel chef de nation ait été promulguée une loi , si elle est essentielle au bonheur de cette nation? Demandera-t-on par qui fut reconnue la plante dont le suc salutaire poursuit dans nos veines le venin qui les infecte ? quelle main cultiva la première le grain qui nourrit l'homme; qui exploita le sillon où dormait l'or, qui paie tout les besoins de la société ?
Ne fait pas un schisme qui veut. Pour cela il faut être deux. Le schisme dont on menace dans un temps, on peut le craindre pour soimême dans un autre. Rome ne tient pas si peu compte que cela des aînés de sa famille , et elle n'a pas envie d'affaiblir cette famille, elle n'est pas trop nombreuse. Vaine crainte que celle des schismes, et qu'il faut laisser à M. l'évêque d'Orthosia (voyez sa lettre) ! La France ne le veut, ni ne le craint. Mais voici ce qu'elle veut , l'ordre; ce qu'elle craint, le désordre. On n'est pas schismatique pour cela. La France est trop attachée à la religion pour ne pas souffrir beaucoup , plutôt que de rompre le lien précieux qui l'unit avec Rome ; mais elle esta la fois trop clairvoyante pour ne pas savoir que la France n'est pas schismatique , parce que, par le même sentiment religieux, elle veut que le service de son ordre religieux ne puisse jamais être interrompu , pour qu'elle puisse toujours remplir ses obligations religieuses. La France sait que l'on n'est pas schismatique pour vouloir éloigner à jamais tout sujet de contestation avec Rome ; et c'est ce qu'elle désire , en ne voulant adopter que des actes qui ne renferment aucun germe de division avec elle. Elle sait que
Ton n'est pas schismatiquc pour vouloir la justice ; et c'est par cet amour de la justice envers ses Églises et leurs membres, qu'elle veut bannir à jamais de ses actes avec Rome , tout ce qui pourrait de nouveau exposer les uns et les autres à la privation de la jouissance des droits que les lois de l'Eglise et de l'Etat leur assurent également. La France sait surtout que l'on n'est pas schismatiquc pour vouloir mettre un terme au scandale dont le spectacle est si funeste à la religion , celui qui montre qu'après 1800 ans d'épiscopat , on dispute encore sur la manière défaire lesévêques; et c'est pour cela que la France invoque une législation qui fixe à jamais les incertitudes , et qui ôte tout prétexte à ces déplorables collisions. La France sait encore que l'on n'est pas schismatique pour aspirer à atténuer , par une législation bien combinée, les inconvéniens du mélange du spirituel avec le temporel; et c'est pour réaliser l'atténuation de ce grand mal , que la France demande un état de choses qui tienne l'ordre religieux séparé de l'ordre politique , et à l'abri des querelles des papes et des princes. Dans tout ceci on aperçoit beaucoup de lumières , cest-à-dirc de raison et de modération; car ce
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sont les élémens de la lumière, et pas l'ombre du schisme. 11 faut en reléguer les vaines terreurs parmi les dupes ou les fripons, les bigots et ceux qui s'en servent.
La France ne demande ni patriarche, ni pragmatique sanction. Des voix inconsidérées ont laissé échapper ces noms. D'où venait leur mission ; de quel principe s'appuyaient-elles ? La France n'a jamais conçu la coupable pensée de se soustraire à l'autorité sacrée, légitime et nécessaire de Rome ; elle ne prétend retrancher rien à ce que cette autorité renferme de vraiment religieux et salutaire ; et c'est pour n'avoir plus à craindre de perdre les avantages de sa liaison avec elle , qu'elle désire se placer sous la sauvegarde de stipulations positives qui définissent tous les droits de manière à ce qu'aucun débat nouveau ne soit possible à l'avenir.
Les concordats renferment deux espèces de stipulations : les unes essentielles et primaires, les autres accidentelles et secondaires. L'institution canonique avec ce qui s'y rapporte est de la première espèce ; on pourrait même dire qu'elle fait le fond des concordats. Le reste se compose de règlemens variables par mille causes. Mais une convention d'après laquelle un prince
étranger obtient le droit d'arrêter l'ordre religieux d'un pays , sans aucun moyen correctif contre ce que les intérêts de ce prince peuvent, lui conseiller de contraire au bien de ce pays , est d'une nature trop grave pour admettre des distractions ou des capitulations. Il faut enfin une décision , et une décision telle que l'indique et l'exige la nature des choses. La France du dix-neuvième siècle ne peut se croire à sa vraie place , en se trouvant à la suite des hommes du seizième , et de leurs œuvres.
Sous Louis XIV, on fut trop fort dans l'affaire de la garde corse , et trop faible dans celle des bulles. On commença par outrager , on finit par s'humilier. Sous Napoléon , il y avait de la force de reste , on brisait tout. Il ne faut ni plier , ni casser ; une attitude ferme mais calme , grave mais religieuse , telle qu'elle convient à la raison , à la justice , aussi-bien qu'à l'objet de la discussion , renferme toute la forcé que l'on peut avoir besoin d'employer. Ici il ne faut ni de l'arrogance, ni de l'abaissement, tels qu'on les a toujours montrés dans les contestations avec Rome. Au passé , on n'en savait pas davantage ; un art meilleur est découvert , la raison. Rome craint peu les vio-
lences ; elle sait comment on en revient; mais elle craint beaucoup la raison, parce qu'elle sait qu'en elle se trouve un empire auquel il n'est pas plus donné à elle qu'à tout autre de se soustraire. La France du gouvernement représentatif usera donc uniquement de raison, et triomphera par elle seule. Dans un silence religieux , elle attendra que la justice et la religion exercent sur l'esprit des autres un empire égal à celui qu'elles obtiennent sur le sien propre. La France a bien le droit de demander que des tiraillemens de trois cents ans unissent ; après trois siècles de douleurs , ce n'est pas de l'ambition , ni de l'envie portée aux succès du temps.
2°. Finir des affaires, c'est les faire et les cimenter de manière à n'avoir plus besoin d'y revenir. Pour cela , il faut que tout y soit à sa place , cest-à-dire qu'on s'y occupe du priucipal avant les accessoires. Or , c'est ce qu'il faut bien constater dans ies nouveaux arrangemens avec Rome, Le concordat porte-t-il le correctif requis pour que désormais l'épiscopat n'ait plus à éprouver de souffrances? Dans ce cas, tout est fini. Ne le porte-t-il pas , alors quels que soient les arrangemens , rien n'est fini. Tout
est a commencer et à recommencer, et le sera longtemps. Une loi vicieuse dans le principe est toujours le principe du besoin de nouvelles lois.
5°. Sûrement la perte du temps, est un malheur ; mais qu'entend-on parce mot? Est-ce l'emploi quelconque du temps , l'abstinence d'une action quelconque? Mais il n'est pas nécessaire d'agir toujours; mais le temps le plus perdu n'est pas celui dans lequel on ne fait rien , mais celui où l'on fait mal, celui qui est emp'oyé de manière à en exiger ensuite beaucoup d'autre pour réparer le mal produit par un premier emploi défectueux de ce même temps , que l'on a prétendu économiser. Il en est de l'économie du temps comme de toutes les autres : il y en a de dommageables, comme de profitables. La perte du temps ne se calcule point par l'espace , mais par l'emploi. Dans celui de Louis XIV, ce motif fut beaucoup allégué; la fatigue gagna; la cour retentissait des gémissemens des porteurs de brevets de nomination , qui vieillissaient dans les mains de titulaires sans jouissance des droits attachés à leurs titres; c'était un spectacle importun. Alors la cour était tout : aujourd'hui la
cour ne décide pas seule ; ce qu'on y dit ne fait plus loi ; la religion y obtient l'empire que lui assigne la raison , d'être personnelle au prince , d'être présentée comme exemple, et non plus comme loi, comme règle de l'Etat, comme évaluation des services ou du mérite; la paix religieuse y règne par l'absence des jésuites; les prêtres sont respectés sans dominer ni abonder ; les expectatives paraissent douloureuses pour ceux qui ont à les subir , mais elles ne sont pas une raison pour faire une mauvaise loi : tout est donc dans le meilleur ordre pour agir convenablement. Après avoir attendu tant d années, on peut bien attendre encore quelques jours, pour que ce soit la dernière fois que l'on ait à attendre. Rien ne périclite : il 'agit d'une loi durable par sa nature et par celle des contractans; il ne faut pas marchander pour quelques jours , lorsqu'on fonde pour ]es siècles. Pour nous, génération de malheurs et d'agitations, qui avons vu notre vie se consumer dans des attentes de tant d'espèces, s'il est nécessaire, consommons notre sacrifice ! oublions-nous nous-mêmes, ne songeons qu'à assurer à ceux qui nous suivront, l'exemption des maux au milieu desquels se sont écoulés
nos jours. Nous les avons dus, ces maux, à ce que nous avons trouvé la patrie sans lois justes, ni lixes, et l'Église sans une législation conforma à sa nature et à sa destination. Sortons enfin, de ce cercle vicieux ! Léguons à nos neveux un meilleur héritage que celui que nous avaient transmis nos pères ! Faisons que les siècles à venir n'aient point à nous adresser les reproches que nous serions en droit d'adresser aux siècles passés! Embrassons, comme la consolation de nos infortunes, la certitude que la patrie eu sera éternellement affranchie, et que ses autels seront affermis par une législation basée sur les principes, sur les lumières du temps, et digne de cette grande France, réservée pour donner l'exemple dans ce genre au monde civilisé, comme elle le fait dans tant d'autres. Cette doctrine serait traitée de résistance coupable dans un gouvernement absolu. Chez nous, bien plus heureux, on n'y verra que l'expression même du gouvernement représentatif, qui appelle sur tout la publicité , Tordre et la justice. Fions-nous à ces grands mobiles pour agir sur l'esprit de souverains éclairés de vives lumières, animés des plus purs sentimeus de la religion , ainsi que pour t. m. ia
leur dicter de s en rapporter uniquement h eux dans les règlemens que demandent la religion et l'État.
O vous que dans le cours prolongé de cet ouvrage je n'ai pas cessé de tenir avertis des inconvéniens du mélange du spirituel avec le temporel, vous que j'ai peut-être fatigués par ce rappel fréquent, souffrez que je vous montre, dans ce qui se passe l'excuse de mes importunités. Venez contempler un pontife et un souverain entre lesquels la nature, la fortune et la vertu ont créé toutes les conformités faites pour les tenir éternellement unis. Voyezles travaillant laborieusement , pendant cinq ans, pour aboutir à un résultat que la France a repoussé , et qu'eux-mêmes sont fort embarrassés de faire concorder avec l'ordre d'idées qui règne des deux cotés. Voyez l'Europe entière, une grande nation et ses représentais dans l'anxiété sur le dénouement de ce drame, et jugez si, dans les peintures multipliées que j'ai tracées des inconvéniens du mélange du spirituel avec le temporel, j'ai chargé le tableau ; voyez et prononcez.