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CHAPITRE XLVII

Avenir du christianisai*. — Bossuet et Fene'lou.

Je me hâte daller au-devant des craintes que ce texte peut inspirer. II ne s'agit point ici de la durée du Christianisme , mais du mode visible de son existence. La Religion chrétienne a pour gages de sa durée, les promesses augustes de son fondateur, qui a pris soin de rassurer contre ces portes redoutables qui ne doivent pas prévaloir contre elle. Dans l'Eglise, tout est marqué au sceau de la grandeur et de la durée. Elle prend sa source à celle-même de l'immortalité ; son étendue n'a de bornes que celles de l'univers , et sa durée égalera celle de l'éternité. Ineffables attributs qui ne peuvent appartenir qu'à la Religion chrétienne et que Ton ne peut méconnaître dans l'Eglise , sans s'en séparer. Il faut donc rapporter ailleurs le sens de ce texte ; ainsi , c'est de l'avenir purement humabl du Christianisme , que l'on va s'occuper, c'est-à-dire, de l'espace qu'il occupera , et de la manière dont il sera envisagé et exercé parmi les hommes.

Le Christianisme s'est étendu de la Judée jusqu'aux contrées dont la découverte a suivi de quinze cents ans la naissance de cette Religion. Les peuples chrétiens navigateurs ont porté le Christianisme dans les contrées où les Mahométans oisifs et concentrés chez eux, n'ont point songé à porter l'Alcoran. Missionnaires armés et conquérans , c'est le glaive à la main que ceux-ci ont propagé leur foi : leur zèle est tombé avec l'humeur conquérante , et , en religion , comme en politique, ils n'ont plus songé à étendre la conquête , mais seulement à la conserver... Ces peuples malheureux ne savent rien faire que les armes à la main ; et chez eux 1 le même instrument, le cimeterre, sert à tout établir comme à tout exterminer. Aussi, voyez quelles lois et quels hommes ! Si les Sarrasins et les Maures eussent été navigateurs, mieux placés que les peuples chrétiens vers les routes de l'Amérique , il est probable qu'ils les y auraient devancés, et que cette immense contrée aurait été ajoutée aux domaines déjà trop étendus de Mahomet. Rendons grâces au ciel à la fois , au nom de la Religion et de l'humanité , d'avoir préservé cette terre, mère de toute richesse, de ce joug affreux , et d'avoir une fois sanctifié la

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paresse , en enchaînant à leurs rivages ces stupides dévastateurs. L'inquisition n'est pas une bien brillante acquisition ; mais enfin , dans l'échelle des extravagances féroces , elle est encore placée moins haut que l'Aîeoran.

Des peuples actifs , toujours prêts à se transporter là où la curiosité et l'intérêt les attirent, sont des espèces de missionnaires qui portent partout leurs autels et leurs dieux. Semblables a ces semences que l'haleine des vents pousse et répand sur la terre pour en étend ve et pour en entretenir la reproduction, les peuples livrés aux grandes excursions maritimes, sont à la fois des législateurs religieux et politiques, et font les mœurs et la destinée des peuples et des pays auprès desquels des intérêts de commerce semblent seuls les attirer. L'Asie , l'Afrique , une partie de l'Europe ont eu le malheur de perdre le christianisme , une autre partie de l'Europe a aussi perdu le catholicisme ; pendant ce temps , le Portugal et l'Espagne lui ménageaient d'immenses dédommagemens en le transplantant en Amérique et dans l'Inde: exterminateurs des habitans et des dieux de ces contrées , leurs nouveaux maîtres leur donnèrent leurs cultes; les peuples du Nord y

portèrent seuls des autels pacifiques; il se trouva, par un singulier contraste , que les descenclans des adorateurs du cruel dieu delà guerre» furent seuls à élever des autels que le sang n'arrosa point , sur les bords qui les reçurent. L'empire de l'Europe étendit partout la religion de l'Europe, et la fit la religion de l'Amérique. Celle-ci est forme'e de trois divisions : une espagnole , qui comprend le Mexique , les Florides et toute l'Amérique du sud, qui , avec le Brésil, appartient exclusivement au catholicisme (i) ; une anglaise, qui forme les Etats-Unis, et suit les divers cultes non-catholiques ; et une troisième , d'origine française , la Louisiane et le Canada, qui est attachée au catholicisme.

Les Anglais, maîtres de l'Inde, de la Nouvelle-Hollande , du cap de Bonne-Espérance , ayant formé de grands établissemens dans les vastes continens qui ouvrent les routes vers la mer du Sud, propageront le christianisme dans cesrégions, et ont déjà commencé l'ouvrage. Par eux il s'est fait une révolution dans l'ordre usité

(1) On ne parle ni delà Guiane hollandaise , ni du Jucatan anglais : ce sont des infiniment petits perdus dans un immense tableau.

des missions. Jusqu'aux derniers quarante ans, l'état de missionnaire était exclusivement attaché au culte catholique ; les autres cultes chrétiens ne sortaient point de l'Europe, et ne s'occupaient pas de la propagation de leur culte; le désir d'amener une meilleure civilisation parmi les Africains, les Asiatiques, et les Indiens, a porté des hommes de sectes diverses parmi les Anglais , à répandre le christianisme dans ces contrées. Jusque-là , les missionnaires n'avaient que le but de la conversion religieuse ; il est devenu double, religieux et civil: on convertit pour civiliser; la religion est le moyen et comme l'instrument de la civilisation. C'est sur ce principe que travaillent les missionnaires anglais ; leurs sociétés bibliques répandent avec une ardeur et dans un nombre incroyable , les livres sacrés du christianisme. Au Canada, comme dans d'autres parties de l'Amérique septentrionale , les missionnaires catholiques et anglicans travaillent en concurrence; les premiers, formés en parlie des membres des anciennes congrégations ecclésiastiques de France, ou séparés de la France par une révolution ennemie , doivent porter dans ces nouveaux établissemeus la ferveur

du noviciat, et la rigidité des anciens anachorètes. Des hommes qui vont demander aux forêts du nouveau monde , de les tenir sépares de la corruption de l'ancien , doivent y fonder une discipline austère, et y faire des Spartes religieuses. Les anglicans opèrent moins par le dogme et les observances , pins par les mœurs que par la doctrine , moins par la conscience théologique que par la conscience sociale. Il sera curieux d'observer laquelle des deux méthodes fournira le meilleur ordre social. Les élémens sur lesquels elles opèrent , sont égaux ; la différence des résultats ne pourra être attribuée qu'à celle du principe d'action et des ouvriers.

La population de l'Amérique et celle des autres colonies européennes allant toujours en croissant, les étabîissemens des peuples chrétiens et catholiques s'étendant dans toutes les parties du globe, par-là même il est destiné à devenir à peu près l'apanage de la religion chrétienne. Avec le temps, ses progrès ne peuvent manquer de devenir immenses; avec le temps, il y aura en Amérique plus de chrétiens et de catholiques qu'il n'en existe dans toute l'Europe, car elle comptera un

nombre bien supérieur d'habitans. C'est ce qui doit ajouter au désir de la voir enfin s'affranchît*, car son affranchissement sera une semence de christianisme. On verra de florissantes nations , et des Eglises égales ou supérieures à celles de l'Europe, aux lieux où l'on aperçoit aujourd'hui quelques tribus sauvages portant avec leurs pas errans,les égaremens de leur vie sociale et religieuse.

Pour se convaincre de cette vérité , il n'y a qu'à comparer l'Amérique du nord de deux cents ans avec cette même Amérique de nos jours. L'état certain, constant et durable de la religion chrétienne est donc de s'étendre. Elle ne perd rien , car personne ne cesse d'être chrétien; au contraire, elle gagne tous les jours. Hors le paganisme de presque toute l'Asie, et celui de quelques sauvages, il ne reste plus que trois grands cultes dans le monde, le judaïsme, le christianisme et le mahométisme : on cesse quelquefois d'être juif, mais on ne le devient plus : faible ruisseau, au milieu du fleuve auquel il donna la naissance, le judaïsme (i) peut être absorbé par le chris-

(1) On a beaucoup disserté sur les causes de la dégradation du peuple juif. Ce peuple n'est ni plus ni moins de-

tianisme, ou bien entraîné par lui comme le sont les eaux qui, dans leur cours, rencontrent des rivières plus rapides ou plus fortes qu'elles. Le mahométisme est stationnaire ; le christianisme a seul de l'activité et des principes d'expansibilité. La civilisation des peuples chré-

gradé qu'il l'était en Judée. Il ne change pas plus qu'un élément. La cause qui le dégradait dans la Palestine , poursuit son effet , et l'accompagne dans toutes les parties du globe sur lequel il est répandu , l'absence du dogme de l'immortalité de l'âme. C'est à elle qu'il faut rapporter la bassesse des inclinations qui l'avilit. Que peut être un peuple dénué de l'idée qui est le principe de toute grandeur , de tout dévouement , de toute générosité? Les Juifs se f aisaien massacrer pour la défense du temple , tout ce qui menaçait le temp^ leur paraissait criminel , l'univers finissait là pour eux... L'avidité est le caractère distinctif des Juifs : autre effet de la même cause. Gomment des hommes qui ne comptent que sur les biens de la terre , qui ne connaissent qu'eux, n'y seraient-ils pas attachés avant tout, plus qu à tout9 au-delà il n'y a plus rien pour eux...

Montesquieu a dit, qu'une seule idée décidait du sort d'une nation : Diderot a dit aussi , qu'il suffisait d'une idée fausse , pour faire d'un homme un monstre ; il n'en faut pas davantage, pour faire d'une nation entière une monstruosité.

L'idée de la prédestination , de la non-contrariété à la volonté de la Providence , a fait des Musulmans les fléaux de la terre et d'eux-mêmes... les imbéciles se laissent mourir de la peste par dévotion.

tiens, qui est en grande partie l'ouvrage môme de leur religion, par un retour merveilleux est ce qui contribue à l'étendre. Si les Européens chrétiens avaient eu le malheur de ressembler aux mahométans, peut-être que l'Amérique eût échappé au christianisme; peut-être que lui-même n'eût jamais pris d'accroissement. Le mahométisme a perdu ses principes d'activité ; c'est une masse inerte ; le christianisme, au contraire, a tous les siens qui se développent avec une énergie toujours croissante. Il est donc destiné à s'étendre beaucoup.

Ainsi se vérifiera la promesse faite à l'Eglise. Son fondateur ne lui a assigné ni lieu, ni temps, ni espace; il s'est borné à lui ouvrir le monde et à lui garantir l'éternité. Dans cette admirable généralité qui caractérise ses œuvres, il n'a déterminé qu'une chose, la conservation ; comme dans le gouvernement de l'univers, il ne s'occupe aussi que de la conservation des masses, abandonnant les détails et l'individualité aux intéressés : Dieu fait pour le christianisme comme pour l'univers. Après l'avoir -établi , il Ta laissé parcourir l'Asie, l'Afrique , jeter les plus profondes racines en

Europe , poursuivre son établissement dans le monde que la découverte de l'Amérique a révélé, pendant qu'il s'éteignait aux lieux mêmes de sa naissance , et dans ceux où il avait fait son premier séjour : Dieu a abandonné aux hommes le soin d'étendre son culte, souriant à leurs travaux lorsqu'il en est l'objet, et les voyant avec complaisance travailler à réaliser sa parole ; sa sécurité est la preuve de sa puissance, comme à son tour elle est le gage de son accomplissement.

La durée et les progrès du christianisme en général, et ceux du catholicisme en particulier sont donc bien certains. Cela nous suffit; la foi est sauvée , et l'objet de nos plus précieuses espérances repose en sûreté. Mais, quel sera le mode d'existence du christianisme ? comment sera-t-il envisagé par les sujets mêmes de ce culte? comment doit-il être dirigé par ses ministres? telles sont les questions qui restent à examiner. Il a été dit, au chapitre second, que le temps de l'institution est celui de la ferveur; que le pouvoir des prêtres est alors dans toute sa force ; que leur pouvoir parmi les chrétiens avait suivi les degrés des lumières et de la richesse ; qu'il était subordonné à l'état de

la civilisation; que le prêtre ne pouvait pas commander dans un temps comme il l'aurait fait dans l'autre-, que le nouvel état de l'Europe ne supportait plus le mélange du spirituel avec le temporel; et que, depuis l'assemblée constituante, l'état ancien du clergé avait été universellement changé , et remplacé par l'ordre qui borne le clergé aux seules fonctions de son ministère, et qui le confine à jamais dans ses temples. Il semble qu'en cela cette assemblée ait été l'organe et l'interprète du monde entier, et que par sa voix il ait déclaré au clergé que là était la place à laquelle il voulait désormais le reconnaître et le retrouver. Cet arrêt est sans appel; chaque jour, chaque événement va le confirmant, et ma conscience me dit que le service le plus essentiel à rendre à la religion et à ses ministres, est de faire bien entendre à ses serviteurs cette vérité, quelque dure qu'elle leur paraisse-, de les engager à s'y attacher fermement, et à faire d'elle seule la base de leur conduite. C'est d'après elle qu'ils peuvent encore assurer leurs pas ; toute autre route mène à un abime (i).

(0 Le gouvernement de Bueno>-A\ rcs vient d'ordonner à tout le cierge espagnol de ces contrées, de retourner en

Ici reviennent les hautes considérations puisées dans l'e'tat de la civilisation que cet ouvrage rappelle si souvent.

La grande différence humaine qui se fait remarquer entre les cultes provient de cette source. Leur force se mesure sur la place qu'ils occupent dans la civilisation. Si le culte la règle , s'il est en dehors on bien en dedans d'elle, tout s'en va différemment. Le judaïsme, théocratie pure , civile et religieuse ; lemahométisme, autre théocratie civile et religieuse, agissent avec une force bien plus grande que ne peut faire le christianisme, qui n'est théocratique que dans sa partie dogmatique. La civilisation est en dehors de ce culte , c'est ce qui le rend bien plus favorable à la liberté que les deux autres. Par l'état des nations, le christianisme a fait pendant un grand nombre de siècles leur civilisation ; mais comme il n'était pas au dedans d'elle, la civilisation s'est peu à peu détachée de lui. Tous deux ont marché sur une ligne à peu près parallèle jusqu'au temps auquel une civilisation toujours croissante a fini

Espagne... Ces hommes ne cessent de se montrer incompatibles avec les gouvernemens: les gouvernemensles expulsent

par surmonter le culte , se tenir indépendante de lui, et assigner sa place à lui-même, à peu près comme on creuse un lit à des eaux dont le cours manquait de régularité, /.a civilisation a sur le culte l'avantage de pouvoir atteindre à un accroissement sans bornes. On peut, au contraire, déterminer les degrés d'action des divers cultes. Ils sont consignés dans l'histoire. Ainsi, dans ce moment on voit distinctement que l'existence du clergé est restreinte au seul exercice de ses fonctions , et que dans cet état son pouvoir n'excède pas les limites de la spiritualité. Mais qui pourrait assigner également l'eflet de ces puissans véhicules de la civilisation, qui sont, entre beaucoup d'autres, le commerce, la richesse, la presse et l'industrie, tous agens occupés sans reposa étendre cette civilisation. Que ne peut-il pas être ajouté à l'une, sans qu'il soitdonné à l'autre d'en faire autant? Il n'y a plus rien a découvrir dans le culte, c'est un horizon circonscrit et déterminé. Mais qui déterminera le point où s'arrêteront les découvertes dont chacune se fait ressentir si vivement dans l'ordre de la civilisation? Les réservoirs d'où le ciel tira les Colomb, les Newton , et tant d'autres investigateurs, lumières de l'humanité, sont - ils

donc épuisés, et cet esprit humain, dont la faculté de se perfectionner est le plus noble attribut, et qui par là dans un être borné montre l'immensité , cessera-t-il donc d'agir , d'acquérir, de vivifier et d'enrichir la société? Non, cela n'est pas possible, La nature des choses y est contraire, les acquisitions déjà faites ne sont que des degrés pour monter à d'autres encore plus élevés. A cet égard, comme à beaucoup d'autres, il faut laisser dire l'ignorance et la mauvaise foi , et leur répondre pour l'avenir par l'exemple du passé. Celui des vingtscinq dernières années pourrait seul suffire.

Pendant un long cours de siècles , le monde chrétien fut tout entier occupé de la religion. La réformation a changé cet ordre ; le commerce, les voyages, la presse, effets et causes de civilisation, ont complété le changement. Ce sont les trois grands léviers des sociétés modernes ; ce sont les plus puissans mobiles qui puissent agir sur elle§. Lorsque les occupations de littérature , de commerce et de politique manquaient, comme il faut bien s'occuper de quelque chose , et que l'esprit de l'homme comme son cœur ne repose jamais, alors on s'occupait seulement dcrelig ou. Depuis

Constantin jusqu'au seizième siècle l'histoire est toute entière religieuse. L'imprimerie ayant ressuscite les morts, c'est-à-dire l'antiquité, et mis les vivans en communication entre eux , l'esprit humain sesentitappelévers une nouvelle carrière. Les gènes que les gouvernemens faisaient ressentir aux sujets s'étant relâchées, ils commencèrent à se visiter autrement que les armes à main ; car auparavant ce n'était que par la guerre, et en allant s'exterminer mutuellement, que les peuples se rappi ochaient, et qu'ils acquiéraient des notions Jes uns sur les autres. Alors les armées seules, et non les individus (i), voyageaient. Chaque peuple était concentré chez lui ; les moyens de transport, si abondans aujourd'hui , manquaient absolument. Alors le commerce était bien restreint; aujourd'hui il forme l'occupation de l'univers, dont il est 1 àme. Les peuples commerçans ont bien peu de rapports avec ceux qui sont comme

(i) Voyez les lois de la Russie , qui défendent encore de royager hors de l'empire , sans la permission du souverain.

D'autres contrées prescrivaient de consommer le revenu dans le pnys. Mille lois bizarres ont été proposées , et même portées contre ceux qui prêteraient le séjour de l'étranger, ou le genre d éducation adopté chez lui.

attachés a la glèbe : les peuples modernes sont à la fois commerçans, navigateurs et agricoles, et font servir les progrès de l'agriculture à l'extension du commerce. Or, rien ne porte l'esprit de l'homme à l'examen , à la comparaison , et par conséquent au détachement des idées locales, absolues, exclusives, autant que le fait la faculté, donnée par le commerce, de voir , de connaître et de comparer tous les peuples et tous les usages du monde. Si le commerce est le plus fort véhicule vers l'indépendance civile , il porte de même vers l'indépendance morale. En mettant à portée de considérer chez tous les peuples les effets des institutions, il met de plus à portée de les apprécier toutes, et il doit conduire à les ramener toutes à un point commun , la partie morale de ces institutions. Des hommes occupés de pourvoir aux besoins des quatre parties du monde, de demander aux uns ce qui manque aux autres, de tenir sans cesse les yeux ouverts sur le bilan de l'univers, n'ont pas beaucoup de temps à donner aux questions abstraites de la religion : il leur faut des résultats de mœurs , et des soldes d'utilité sociale. Voyez aussi combien peu dans les grandes villes de commerce du Nord , et l'on

ne peut parler que de celles-là , parmi des hommes d'ailleurs religieux et moraux , on aperçoit peu de traces de culte extérieur. 11 n'y a eu un si grand nombre de disputes théologiques que parmi les hommes dont l'état était de disputer i et qui n'étaient voués à aucune occupation sérieuse. En parcourant la liste des hérésiarques, on n'en trouvera pas deux qui aient eu autre chose à faire que leurs hérésies. Mais comme aujourd hui on est entièrement revenu de cette manie doctrinale et controversiste (i), comme le monde est devenu un vaste comptoir, une espèce de maison de commerce , où Ton s'occupe de toute autre chose que de disputer sur la théologie > la tendance que le commerce porte avec lui vers la direction morale se fera nécessairement ressentir au mode de l'exercice du culte. L'Amérique du Nord , la Russie, les bords de la Baltique, et, lorsque le ciel aura confirmé les vœux de l'humanité pour l'affraii-

(1) Les autres genres d'apologie du christianisme son épuisés, et peut-être seraient-ils inutiles aujourd'hui. Qui est-ce qui lirait maintenant un ouvrage de théologie? quelques hommes pieux , qui n'ont pas besoin d'être convaincus ; quelques vieux chrétiens déjà persuadés.

Préface du Génie du christianisme.

crissement de l'Amérique, tous ces pays dans lesquels le commerce a centuplé depuis cent ans, et centuplera encore dans autres cent ans, présenteront des peuples nouveaux presqu'uniquement occupés de relations commerciales. Dans cet état de commerce , de liberté de la presse, de voyages, d'arts, et dans peu, il faut l'espérer, de gouvernemens représentatifs , le monde de ce temps n'aura aucun rapport avec le monde du temps qui l'aura précédé. Tous les objets y seront envisagés d'un autre œil qu'ils ne le furent aux époques d'un autre ordre de choses ; on y jugera notre temps, comme nous jugeons celui de Charlemagne. Par conséquent les ministres du culte devront se diriger d'après la nouvelle impulsion imprimée aux esprits sur lesquels ils auront à travailler, comme le clergé d'aujourd'hui a suivi successivement la pente du temps , et ne se régit pas comme il le faisait sous les premières races de nos rois. S'il en eût été , et s'il pouvait en être autrement, il se serait formé, ou bien il se formerait nécessairement une séparation entre le pasteur et le troupeau, qui alors manqueraient d'un langage commun; et la suite nécessaire de cette mésintelligence serait l'annulation

du ministre du culte, qui alors ne répondrait plus à rien , et tel serait forcement l'état du prêtre séparé de ses fidèles. On accuse le siècle d'indifférence pour le culte catholique , et de propension vers la religion rationnelle et morale. Rien ne déterminerait plus sûrement les hommes à suivre ce penchant, que de ne pas modifier l'exercice du culte sur l'esprit du temps; Si par malheur les hommes venaient à ne point s'y reconnaître, surtout à se sentir contrariés par lui , ils s'en sépareraient , non pas en abjurant , et comme avec violence ; mais avec le froid mortel de l'indifférence, et comme en se tenant à coté de lui, sans avoir l'air de s'en apercevoir. Ainsi finirait par s'établir le régime de la Chine , partagée entre la religion des mandarins et celle des bonzes, qui est reléguée parmi les dernières classes.

La civilisation et la conduite du clergé , dans un accord sagement combiné , ou dans une discorde irréfléchie et funeste, décideront donc de l'état extérieur du culte , de son influence sur les hommes , et du pouvoir de ses ministres. L'œuvre est commencée depuis ttois cents ans, elle court vers un prompt accomplissement, «pie rien ne peut arrêter.

Des hommes éclairés , accoutumés à tout soumettre aux règles sévères du calcul, doivent, en matière de religion , être portés à se tenir éloignés de la partie abstraite et dogmatique , pour se tourner vers la partie pratique usuelle, et sensible dans les sociétés , la morale , qui leur parait en être le produit net. Voyez tous les peuples du Nord ; parmi eux le dogme est fixé , e\ l'on a cessé d'en disputer. La morale est devenue l'objet principal de l'enseignement et du travail des ministres du culte. La société reçoit chaque jour, à chaque heure, le remboursement de ses frais, par le bon ordre que cette rnéthiode maintient dans son sein. Les menirbres de ces sociétés , en voyant les effets , ne se méprennent point sur leurs causes , et sont naturellement portés a les comparer avec ce qui se passe ailleurs. L'avantage social n'est sûrement pas de ce dernier coté , car personne ne sera tenté de comparer la civilisation de l'Italie et de l'Espagne avec celle de l'Angleterre et du Nord. L'esprit de ces contrées tend à devenir celui du monde entier ; il est dans un haut degré cglui de l'Amérique du Nord, et de toutes les classes supérieures en pouvoir ou bien en lumières dans l'Europe. Par consé-

quent l'esprit public est là -, le clergé doit s'y conformer dans la juste proportion de son ministère, pour se tenir en harmonie avec la société sur laquelle il opère. Aujourd'hui , les Fénélon sont plus nécessaires au clergé que les Bossuet ; l'un , avec la clef du cœur humain , fera plus de progrès dans ce même cœur, que n'eu pourrait faire l'autre avec toutes les clefs de l'Ecriture et des Saints Pères; toute la solennité du langage , toute la pompe des idées , tout l'appareil de la science théologique qui éclatent dans Bossuet, ne seraient point prisés à l'égal de ces doux et humains sentimens, qui dans Fenélon pénètrent jusqu'à la division de l'âme. Bossuet fait admirer et redouter la Divinité par le spectacle de sa grandeur; Fénélon la fait chérir par la grandeur de ses bienfaits. L'un veillé au pied du trône de l'Eternel , comme pour en défendre l'approche ; un glaive de feu est dans sa main, comme dans celle du chérubin qui gardait les portes du paradis terrestre : l'autre , ami consolant et guide généreux , vous introduit auprès de lui par des routes semées de fleurs. Semblable au roulement du tonnerre, la voix de Bossuet n'éclate qu'en accens terribles et menaçans; faits pour proster-

ner l'homme dans la poussière, et ne lui faire ressentir que son néant : semblable à la douce haleine du vent qui rafraîchit la nature, celle de Fénélon n'emprunte que l'attrait desaccens avec lesquels le fondateur du Christianisme disait que son joug est doux et léger, et invitait les enfans à s'approcher de lui. Bossuct semble toujours prêt , comme Elie , à faire descendre le feu du ciel , ou bien à y monter dans un char de feu : Fénélon, comme Elisée, se montre toujours disposé à réchauffer de son haleine le fils de la veuve pour le rappeler à la vie, ou mieux encore, comme Jésus-Christ même, prêt à multiplier les pains pour soulager la multitude qui l'aurait stfivi au désert. Bossuet } résultat d'un temps théologique, et de deux cents ans de controverses religieuses , restera à jamais le premier des docteurs de la théologie, le plus éminent entre les orateurs ' chrétiens : Fénélon , produit d'un siècle égal des plus beaux qu'aient eus Athènes et Rome , restera à jamais le modèle de ce que la religion peut offrir de plus suave et de plus social. L'un sera toujours le Démosthènes de la religion ; et l'autre le Las- Casas de l'humanité. Un grand apanage de gloire appartient à tous les deux;

mais le choix du monde est fait , il penche visiblement en faveur de Fénélon , comme on fait toujours pour ceux que I on sent utiles et près de son cœur, en comparaison de ceux qu'on ne fait qu'admirer et sentir auprès de son esprit. Quelques-unes des douces et consolantes pages de Fénélon, de ce baume des sociétés, de ces leçons et de ces recommandations en faveur de l'humanité, lui plairont davantage que toutes les magnificences du style, ou les profondeurs d'érudition dogmatique de Bossuet , qui ne font plus rien à son usage : le monde ne balancera pas entre le mérite des grands combats livrés par Bossuetau ministre Claude, et les attaques livrées par Fénélon au despotisme , au sein de la cour de Louis XIV, par le précepteur de son héritier, occupé d'écarter de lui les prestiges qui avaient égaré son père. Bossuet restera le dictateur de l'Église gallicane ; Fénélon restera le curateur de l'humanité : Bossuet servira de héraut au pouvoir absolu, et ne s'occupera que de la politique sacrée (i); Fénélon

(i) On a comparé Bossuet à Corneille , pour le sublime ; on pouvait y ajouter , pour L'inégalité et pour les chutes. L'esprit de l'homme ne vaut pas mieux que cela ; après

servira d'interprète et d'avocat aux droits des nations ; avec Bossuet , il faut attendre qu'il plaise au ciel de retirer un tyran , de parler au cœur d'un Néron : c'est toute la ressource lais-

s'être élevé , it faut qu'il retombe ; la terre le rappelle à elle. . . Mais le sublime de Corneille est tout différent de celui de Bossuet... Ce n'est presque que dans l'exposition du néant de l'homme , que Bossuet excelle et se complaît... Il s'entend à rapetisser l'homme, autant que Corneille à l'agrandir.... Le sublime du dernier a porté sur un autre ordre d'idées, et a rempli un bien plus grand espace. Jamais il n'est séparé delà simplicité de l'expression , vrai caractère de la grandeur j Bossuet , au contraire , emprunte quelquefois sa grandeur aux paroles , ou bien aux tours oratoires dont il use... Corneille paraît être le génie le plus naturellement grand qui ait existé parmi tous les écrivains. L'Histoire universelle de Bossuet et sa Politique sacrée, sont deux conceptions de l'or» dre religieux le plus élevé. Le cadre de la première est immense , et l'ouvrier l'a rempli avec grandeur et richesse; mais le fond en est entièrement idéal et arbitraire. On peut, à chaque instant, arrêter la marche de l'auteur, et lui demander la preuve de ce qu'il avance. Il peut être pieux do s'abandonner à lui ; mais il n'est commandé par aucune raison de le faire. ,.

Sa Politique sacrée est très-propre à inspirer à un jeune prince, la crainte des jugemens que Dieu portera de son gouvernement ; mais elle suppose que les nations n'ont aucun droit... C'est la grande différence entre Bossuet et Fénélon... Le premier n'a connu le pouvoir , qu'à ses deux extrémités, Dieu et son effet... Cate Politique- est un cours. complet de

see par lui à la malheureuse humanité. Avec Fénélon, les tyrans, les Nérons enchaînés par les lois, impuissans à rompre leurs barrières sa-* crées , en attendant la justice tardive du ciel >'

pouvoir de droit divin , et ne laisse aux nations aucune garantie. Dans l'ordre du christianisme, le prince en est quitte, à l'heure de la mort , pour un bon peccavi... La grâce de la réconciliation n'étant jamais refusée au mourant , il s'ensuit que le prince passera sa vie dans les excès du pouvoir , par la confiance du pardon à sa dernière heure. Louis XIV. meurt en disant : Je suis tranquille , je me suis bien confessé. Ne voilà-t-il pas la France bien soulagée? Ne valait-il pas mieux qucLouvois et Chamillard eussent été responsables? Les écrits de Bossuet n'ont pas joui chez l'étranger , de l'admiration , qui a été , et qui sera toujours accordée à Télémaque. L'Histoire des variations , l'Exposition de la doctrino chrétienne , sont des ouvrages de bibliothèques ecclésiastiques. Quelques traits des oraisons funèbres sont admirables; mais l'ensemble n'apprend rien , et n'est applicable à rien. L'oraison funèbre du grand Condé est chargée de détails militaires, que la chaire ne comporterait pas aujourd'hui... Celle du chancelier Letellier renferme des passages sur la juridiction ecclésiastique , que l'on ne tolérerait plus. Les sermons de Bossuet ne sont pas lisibles. De loin en loin , quelques éclairs rappellent que c'est Bossuet qui parle , mais le texte est entièrement mystique et monacal : on voit que l'auteur n'est pas là dans son talent. Bossuet a fait un sermon contre l'honneur du monde , qu'il ne peut pas parvenir à définir.

Mais ou on le retrouve tout enticr; c'est dans la troisième

seront sujets à la responsabilité de la société , dont ils sont les chefs et non plus les maîtres. C'est en cela que Fénélon est éminemment chrétien , en même temps qu'il est homme éclairé; car, il n'en faut pas douter, le christianisme n'est pas moins ennemi du despotisme que de l'anarchie, comme tous deux étant également ennemis de la société. En cela le christianisme est admirablement social : il commande l'obéissance au pouvoir, non pas comme apanage ou convenance de tel chef , mais comme moyen de conservation et d'entretien pour les sociétés qui ne peuvent pas un instant se passer de l'appui du pouvoir, dans quelque main qu'il se trouve.

partie de l'Histoire universelle, au titre des emp'u-es; il a été îe pre'curseur et l'inspirateur de Montesquieu dans son admirable ouvrage de la Grandeur et de la décadence des Romains.

On a beaucoup parle des flatteries adressées par le clergé à Napoléon... je prie de lire les passages qui terminent la seconde partie de l'Histoire universelle. On trouve dans la troisième , que les Rois de France sont de tous les Rois, les plus clairement prédits dans les prophéties qu'il ne sait si la milice romaine a jamais rien eu d'aussi admirable que les armées de Louis XIV... Toutes ces flatteries adressées a l'élève par son précepteur, rappellent le sol qui les a vues, naître , et ont un goût de terroir de cour.

L'exercice du pouvoir dans les socictés est pour elles ce que le mouvement du cœur est dans le corps humain ; l'instant de l'interruption serait celui de la mort. Ce n'est que sous ce rapport général de conservation que le ciel s'est occupé du pouvoir; pour tout le reste , il la abandonné au libre arbitre des hommes ; nulle part il n'a attaché aucune recommandation , ni aucun précepte à aucune forme de gouvernement ni à aucun titulaire 9 il n'a fait ni les constitutions, ni les dynasties; il n'a pas plus donné à Rome Titus que Tibère; mais, dans son attribution de tout voir, de tout tolérer, de tout récompenser et tout punir, il laisse les hommes s'agiter dans leur séjour, et s'y placer suivant la mesure de leursfacultés. L'ordre des idées que je viens d'exposer est bien certainement celui qui prévaut en Europe; et c'est celui que , par là même, le clergé doit bien s'attacher à reconnaître et à suivre. Qu il juge de ses sentimens par le mépris, j'ai presque dit, par l'horreur que lui inspire la partie grossière et fanatique du clergé d'Espagne avec ses jésuites, son inquisition, son opposition au bien de la patrie ; tandis que plus de vices et de crimes que n'en compte tout le Nord

de l'Europe, souillent et de'shonorent cette terre sanctifie'e d'ailleurs par la présence d'un corps immense de cierge' qui ne corrige pas une seule habitude vicieuse. Quel épouvantable contraste présente un pays partagé entre des brigands et des moines ; entre la dissolution des mœurs et toutes les pompes du culte l De quel œil le monde peut-il considérer le retour de tant de prêtres en Italie, si , depuis leur rentrée, on ne peut plus y faire un pas en sûreté; si, pendant que les églises retentissent de sons mélodieux, les voies publiques sont souillées du sang des hommes, et retentissent des gémissemens des victimes du brigandage? Est-ce bien dans le sens actuel de l'Europe, que l'archevêque de Naples excommunie le tribunal qui a puni un forfait commis par un ecclésiastique, d'autant plus coupable , que le crime lui est interdit par son état encore plus qu'à tout autre? quelle opinion veut inspirer de lui le clergé d'Irlande, qui, plus catholique que le pape, s'exposant à se faire réprimander par lui, repousse les conditions précautionnelles dont le gouvernement anglais fait le prix de l'émancipation des catho*3;

liquea, qu'il expose ainsi à être refusée, sans comparer un bien tel que celui de l'émancipation de quatre millions de catholiques, avec les considérations fantastiques que le chef même de l'Eglise réprouve (i) ? A quels senîîmens de respect ou d'attachement prétendent pour eux et pour la chose qu'ils dirigent, ceux

(1) Le bref adressé par le pape aux évoques d'Irlande ,• déjà en i3i6 , est un modèle de lumières , de sagesse , de cet esprit de modération propre à concilier à la religion catholique , et à ses ministres , la bienveillance de tous les gouvernemens. Au contraire , la conduite des éveques d Irlande, n est bonne qu'à irriter le gouvernement anglais , et qu'à ajouter à ses ombrages. Ces évèqucs se conduisent , comme ont fait, à l'égard de la France, ceux de la petite Eglise, qui auraient laissé périr la religion en France , plutôt que décéder sur ce qu'ils appelaient leurs principes. Les évèqucs d'Irlande et les philosophes présentent un singulier contraste... ceux-ci , depuis trente ans, ne cessent de réclamn* l'émancipation des catholiques d'Irlande; ils en sont les auteurs véritables, comme de l'abolition delà traite des nègres , de la torture , de la corvée, de la féodalité, de l'inégalité de l'impôt... au contraire , les éveques ne cessent de s'y opposer, et de susciter des obstacles... Les rôles sont changés ; l'épiscopat joue le rôle de la philosophie , et la philosophie celui de l'épiscopat qui tend évidemment à priver le culte eatholique de la jouissance d'un très-grand bien... Voilà oh mènent la petitesse d'esprit et l'cutctemeat. On appelle cela «le U religion.

qui, en d'autres pays, fatiguent des gouvernemens étrangers à leur culte par des tracasseries, des distinctions, des subtilités, et qui semblent prendre à tâche de ne leur faire sentir leur religion que par ses épines? Une partie de l'Europe, qui voit l'épiscopat s'éteindre au milieu d'elle, peut-elle être bien sensible au bonheur d'en être privée, le tout pour satisfaire aux règles de la chancellerie romaine? Que penser, lorsqu'on voit qu'il faut un long cours d'années et des travaux multipliés pour faire adopter à Rome des concordats pour l'exercice du culte catholique dans les pays qui ne le sont pas? Tout cela ne forme-t-il pas une conspiration véritable contre la religion , contre l'attachement au clergé; et ne serait-on pas en droit d'adresser aux auteurs de tous ces maux les paroles exprobatoires de l'Ecriture : Per vos tiomen Christi blasphernatur intergentes ?

Si quelque chose peut , dans l'esprit général , nuire à la considération de la religion , à l'autorité de son ministère, sûrement c'est une position contradictoire ou rétrograde à tout ce que le monde voit , cherche dans la religion ^ et à ce qu'il attend d'elle. Le monde et la religion sont deux vaisseaux qui naviguent bord à

bord; l'ait du pilote consiste à ne pas présenter sa voile àdes vents contraires à ceux qui enflent les voiles de sa conserve, et à tenir les deux navires dans les mêmes eaux : si, par malheur , la direction devient différente , elle ne tardera pas à être contraire.

La civilisation et la conduite du clergé décideront donc de l'état purement humain de la religion : suivant les degrés d'attention etd habileté que celui-ci y portera , on peut promettre au christianisme des jours de gloire aussi durables que le temps ; on peut de même pronostiquer leur éclipse , si le clergé n'entre pas à pleines voiles dans la route que le nouvel ordre du monde trace devant lui , et d'une manière si visible, qu'il ne peut y avoir ni erreur dans la chose , ni excuse dans l'erreur.

Surtout, que l'on ne présume pas remédier à rien , avec trois choses , dont l'usage est trop général , des concordats , des prédications insultantes pour le temps actuel , et l'appel continuel à l'action directe de la providence ; ceci me parait mériter une explication particulière. J'ai résisté long-temps au désir de la donner , mais je cède à un devoir.

On veut donner à notre temps une cout. nr. 22

leur dévotieuse : il n'est plus question que d'exercices , d'empressemens et d'éloges religieux : nos papiers publics ressemblent à des registres de sacristie ; et tandis que ceux des autres pays , fidèles à la nature des choses, ne retracent que des sujets politiques , les nôtres ont l'air d'être fabriqués pour des novices de couvent. Est-ce donc que la religion se fait avec des gazettes ? N'est-ce pas la dégrader , que d'inscrire son nom sur ces feuilles volantes? Pourquoi en faire le sujet continuel de flatteries ? Que veut-on faire avec ce réchauffé de Napoléon ? Qui veut-on grandir ? Que veut-on établir ? Qui espère-t-on tromper? Sous les yeux de quel peuple sont pratiquées ces jongleries? Ne s'aperçoit-on pas qu'il se retire à mesure qu'elles redoublent ? que ce qui fait le charme , ou bien le jeu de quelques-uns , fait la risée des autres? que, plus les objets sont sacrés , plus aussi doit-on les laisser reposer dans le lieu saint ; qu'autant ils sont là hors de toute atteinte et examen, autant au dehors ils prêtent à des critiques et à des interprétations qui ne sont pas toujours en leur faveur? Que l'on soit bien assuré que l'on ne voit et que l'on ne verra jamais que de la politique

cachée sous ces dehors religieux , et que le désir de lier les hommes par la religion , et de les assujettir par elle. Aucune allégation contraire ne sera écoulée dans l'état actuel des esprits dont la défiance est la disposition habituelle. Et croit-on donc captiver l'attention d une nation naguère occupée de la politique du monde , en ne lui parlant que de processions et de pèlerinage? Nous sommes en France , et non pas en Espagne : que l'on nous parle donc le langage de la France, et non pas celui de l'Espagne. Et croit-on que nous soyons bien pressés de suivre dans le chemin des flagellans , les auteurs de ces pieux ou intéressés contre-sens , bien ignorans de leur temps , et bien maladroits en conscience , comme en conduite? Qu'ils calculent donc combien d'hommes qui ne demanderaient pas mieux que la réunion , fatigués , irrités , s'éloignent des lieux où ils ne rencontrent plus qu'esprit de parti , ou petitesse d'esprit.

J'ai montré ce qu'étaient des concordats, faits sans attention à la nature des choses, à l'inégalité des contractais entre eux , aux dangers de l'Etat, à la justice envers l'Eglise et les titulaires, à l'essence même des actes

religieux qui veulent être faits par des hommes de l'ordre religieux. Je crois n'avoir pas besoin de rien ajouter à cet égard.

Quant aux prédications , elles ne portent presque plus, comme les écrits, que sur la révolution et la philosophie. C'est l'arsenal ouvert à tous. . . Il ne s'agit plus d'instruire, de toucher les cœurs et les esprits , de les ramener à la vertu , mais seulement de faire haïr* ce qui s'est passé depuis trente ans , et de faire prévaloir un ordre d'idées politiques, et une classe d'hommes. 11 n'est pas un de ces discours qui ne renferme des applications insultantes pour une partie des auditeurs : aussi , les prédications sontelles désertées et abandonnées aux habitués des églises (i). Est-ce donc le moyen d'attirer

(1) Lorsque j etais évêque de Poitiers, un curé m'exposait, que dans la première partie d'un de ses sermons, il avait attaqué un des partis qui divisaient sa ville , et que, dans la seconde, il avait fait de même contre l'autre parti. Cet honnête homme croyait avoir fait merveille... Quel fut le résultat de ce calcul? c'est que tout le monde sortit de l'église, en colère , et que beaucoup n'y revinrent plus.

Nous venons d'avoir la répétition de cette scène , mais dans un genre différent, et infiniment plus grave, de la façon de M. l'évêqne de Troyes ; la gravité des conséquences pour le clergé, a pu seule me faire surmonter la répugnance

dans les temples , que de les faire retentir d'injures , de reproches , d'y prodiguer des images mensongères du temps dont nous faisons partie, et de placer , pour ainsi dire , le crime dans

que j'éprouvais à eu parler... mais il s'agit fie servir le cierge , et non d'un individu ; non de designer personne , mais d'obvier au retour de pareils écarts. M. l'evcque de Troyes a adresse à ses diocésains , en 1816 , une instruction pastorale. Ce qu'on peut en dire de plus , suivant la charité , c'est qu'il ne s'est pas entendu lui-même , et qu'il a mis des idées de sacristie , en style de collège, et en figures de rhétorique champenoise. Aussi, si cet écrit était resté en Champagne , l'y laisserait-on volontiers jouir du repos du à son obscurité... Mais ne reste pas obscur qui veut, et l'on peut devenir célèbre malgré soi... C'est à cela que M. l'éveque de Troyes n'avait pas assez pense ; il ne s'était pas aperçu que le monde est devenu une école d'enseignement mutuel, que tout est connu, apprécié , répété, commenté, et que ce qui peut. faire les délices d'un petit troupeau , d'un certain nombre d'adeptes, qui parlent entr'eux un langage convenu, un véritable argot, peut ne pas avoir les mêmes charmes , et le même mérite aux yeux de tout le monde Voilà précisément le malheur qui vient d'arriver à M. l'évrque 1* Troyes.

Pendant qu'il triomphait en Champagne, madame la baronne de Staël suivait ses pas à Paris , et dans un ouvrage destiné à devenir la lecture de l'Europe , cet athlète redoutable incitait en pièces la houlette académique et politique de M. l 'évèque de Troyes, et traduisait ce prélat devant le tribunal de l'opinion publique de l'Europe, comme un dé*-

l'air que nous respirons? Malheureuse religion , comme on abuse de toi ! comme on te représente ! comme chacun s'attache à te tourmenter et à te tirer à lui !.. Ah ! pourquoi ton fondateur ne reparaît-il pas parmi nous , pour chasser de nouveau d'une main armée de verges , ceux qui font de la maison de son père , la caverne où s'exercent la haine , l'intérêt ,

serteur de sa propre doctrine , comme un prédicateur de despotisme , comme un ennemi des sociétés, et , ce qu'il y a de pis, c'est que Fauteur, faisant de la doctrine d'un membre du clergé celle de tout le corps , le flétrissait des mêmes inculpations , et faisait subir à tous la peine de la faute d'un seul.

Voilà donc M. Févêque de Troyes attache* au pilori de V Europe , de la main d'une femme , et il faut avouer qu il l'a bien mérité... N'est-ce pas un beau service à rendre à la religion et au clergé , que de montrer un de ses clicfs dans une exposition publique? Mais aussi qu'ont de commun avec une instruction pastorale , adressée à des Champenois , le congrès de Vienne, et toute la politique du temps? "S oilà toujours cet affreux mélange de spirituel avec le temporel ; l'un agissant toujours en vue , et trop souvent au profit de Fa utre...

Comment oser, religieusement parlant' faire à des hommes ( car enfin les souverains , quelque grands qu'ils soient , ne sont que des hommes ) l'application des attributs de la divinité, de ceux par lesquels clic a voulu distinguer sa nature

les passions ennemies , la politique , surtout, dont il a si sévèrement recommandé la séparation d'avec son culte! Oui, j'aime à le déclarer, je n'ai jamais entendu sans effroi ces pieux imprudens qui , pour ranimer notre foi , viennent nous dire que partout elle est éteinte ; qui , pour nous attacher à la religion , viennent à nous déclarer qnc partout on

propre de toutes les autres... Je suis celui qui suis , dit 1 Ecriture ; voilà Dieu : mais, nous sommes ceux qui sommes ; non , cela ne peut être l'homme , et ne peut être dit de lui , sans impiété'. Quelle étrange manière d'honorer les souverains , que de dire d'eux , que pour narguer les idées libérales , ils se sont partagé les peuples à leur convenance!

Comment oser , à la face de la Charte, proférer que la tolérance religieuse et l'ordre constitutionnel ( car c'est bien là ce qu'il a voulu dire sous des paroles vagues et enveloppées à dessein ) feront tomber l' Europe en pouriturc et en lambeaux?., et cela à côté de l'Angleterre; et borner les droits de la nation à être les sujets d'un roi ! Quelles images, grand Dieu , et quelles bassesses! Voilà oii mène la manie de déclamer et d'entasser des phrases d'écolier , l'ignorance de son temps, et l'imprudence, qui expose à rencontrer des adversaires plus forts que soi. Rien de pareil n'arriverait, si dans les églises ou ne parlait que des choses d'Église , et dans le monde , des choses du monde : le clergé de France aurait dû désavouer la doctrine de l 'évoque de Troyes , et , pour ma pari , je proteste contre elle.

s en détache ; qui , pour nous la faire respecter, viennent nous exposer que partout elle est méprisée ; qui , pour nous la faire considérer, viennent nous apprendre qu'elle est reléguée et ne se trouve plus que dans les derniers rangs de la société. Révélation affreuse , autant qu'imprudente ! manifestation qui excuserait le mensonge fait pour la démentir; horrible service à rendre à la religion, que de proclamer qu'elle n'existe plus. Ah ! ce n'est pas ainsi qu'on la sert : ce n'est pas ainsi qu'on l'a établie : ce n'est pas là ce que disait Tertullien aux païens , lorsqu'il leur montrait l'empire déjà envahi par les chrétiens. Depuis quand est-ce du petit nombre de ses partisans que l'on se vante, et le grand que l'on montre séparé de soi?

Si ce désolant abandon de la foi existait, comme on travaille à le persuader, il faudrait confier aux entrailles de la terre cet horrible secret, au lieu de choisir pour le divulguer les lieux témoins du contraire : est-ce donc du haut des palais que l'on proclame à toute heure les infirmités des monarques? Cent fois, en écoutant ces déclamations, je me suis représenté Voltaire, Diderot, Rousseau, mêlés

dans ces auditoires, et sortant en triomphe après avoir entendu célébrer leur victoire. Il me semblait entendre leurs bouches proférer, mais dans un sens contraire , le mot que Julien atteint d'un fer mortel lança contre le

ciel: Tu es vaincu Galiléen^ ce sont tes ministres mêmes qui le disent. Qui pourrait, maintenant, douter de notre triomphe? A quoi tenait ton culte, puisqu'il a suffi de notre bras pour le renverser? Rions des efforts d'ignorans qui s'imaginent que l'on recrée la foi, comme si c'était une de ces choses que l'on puisse avoir deux fois. Je m'arrête ; la douleur -i empêche de continuer. Si, ce que des bouches impudentes répandent, avait le moindre fondement, il ne resterait qu'à fermer nos temples (i).

Telle est la suite nécessaire de la répétition de lieux communs dont on n'a examiné ni le fond ni la portée, et que l'on répète, parce

(1) S'il n'y a plus de religion en France , comme tant de personnes se plaisent à le répandre, à quoi bon lui attribuer, chaque année, une somme énorme d'impôts?., qu'on nous rende notre argent ; nous ne manquerons pas d'occasions de le placer.

qu'ils ne coûtent rien à imaginer , et que d'autres les ont dits avant nous (i).

Des événemens d'un ordre étranger à tout ce que le soleil avait coutume d'éclairer , ont eu lieu depuis trente ans ; ils ont changé la face du monde. Toutes les prévoyances ont été trompées : l'œuvre de la sagesse est devenue folie , et celle de la folie est devenue sagesse. Le fil a également échappé de toutes les mains. Du milieu de ce mécompte général , il s'est élevé un cri de miracle. Depuis ce temps , il est devenu comme de mode de tout proclamer miraculeux, et l'œuvre directe de la Providence. Dès lors, l'esprit et le cœur humains avec leur jeu respectif et leurs ressorts, ont disparu : Bossuet a eu beau dire quil en était des états comme pour le jeu , dans lequel le

(1) Madame de Staël termine son examen de l'instruction pastorale de M. l'évêque de Troyes , par ces paroles , que l'on croit entendre sortir d'un cœur oppresse par un doute douloureux: le bon sens en rèclLappeia-t-iL? 'Oui il en réchappera ; la maladresse de ses ennemis est au nombre de ses sauvegardes, et leurs facultés ne sont pas au niveau de leurs projets.

Aujourd'hui les choses vont indépendamment des hommes, et quand ceux-ci ne veulent pas suivre , ou restent en arrière , elles se séparent d'eux.

plus Jiabile l'emporte à la longue; on n'en a tenu compte, et, bon gré maigre', on nous a tenus au régime des miracles (i). Atout croire, il n'y aurait plus de miraculeux que les actions ordinaires , et les miracles aussi vulgaires n'auraient bientôt plus servi à grand'chose. On nous parle de la Providence , comme a ces pieux fainéans, disciples de Mahomet , qui, se

(1) Dieu a voulu aussi que le cours des choses humaines eût sa suite et ses proportions : je veux dire que les hommes et les nations ont eu des qualités proportionnées à l'élévation à laquelle ils étaient destinés ; et qu'à la réserve de certains coups extraordinaires, où Dieu voulait que sa main parût toute seule , il n'est point arrivé de grand changement qui n'ait eu ses causes dans les siècles précédens.

Et comme , dans toutes les affaires , il y a ce qui les prépare, ce qui détermine a les entreprendre, et ce qui les fait réussir; la vraie science de l'histoire est de remarquer, dans chnquc temps, les secrètes dispositions qui ont préparé les grands changemens , et les circonstances importantes qui les ont fait arriver.

«Dans ce jeu sanglant ou les peuples ont disputé de l'empire et de la puissance, celui qui a prévu de plus loin, qui s'est le plus appliqué, qui a duré le plus long-temps dans les grands travaux, et enfin, qui a su le mieux ou se pousser ou se ménager suivant la rencontre , à la fin , a eu l'avantage, et a fut servir la fortune à ses desseins. »

Bussuct , Histoire universelle.

regardant en toute humilité de cœur comme des machines dans sa main, par la crainte de contrarier ses volontés , se laissent mourir de la peste (i).

Chez les anciens, tout auteur embarrassé du dénoûment de sa pièce , faisait arriver à point nommé une divinité complaisante qui voulait bien se charger de fournir le supplément au génie du créateur de cette intrigue, et qui la débrouillait par son intervention : deus ex machina. J'ignore jusqu'à quel point la Providence a daigné se mêler de nos affaires ; il ne

(1) Pendant le séjour que la déportation m'a forcé de faire en Allemagne , j'ai eu souvent lieu de rencontrer un ancien capitaine au service d'Autriche, homme doué des plus excellentes qualités , mais qui n'y voyait pas plus loin en religion qu'en politique. Il était dévot à la façon d'un vieux militaire , et. de plus , il était politique comme eux... Pénétré de l'invincibilité des troupes de l'auguste maison d'Autriche , il arrangeait tous ses plans pour lui procurer des victoires... Comme, à cette époque , l'Autriche était à peu près brouillée avec la victoire , à chaque événement fâcheux qui dérangeait les plans de M. le capitaine, il disait : Que voulez-vous? c'est bon Dieu qui a fait tout ça... Six ans se sont ainsi passés , sans que bon Dieu se fatiguât de faire tout ça, ni M. le baron de le répéter.- Voilà l'histoire de tous nôV. miraculeux '

peut m'appartenir de le savoir : mais, ce que je puis dire avec assurance , c'est que l'impuissance à observer et à reconnaître les mobiles qui font agir les hommes, a dicte seule ces jugemens. Ils ne sont pas exempts d'impiété, car en rendant Dieu partie dans les actions des hommes, on le charge de ce qu'elles ont de criminel, en faisant que l'un profite d une faute, ou en partage l'odieux avec celui qui l'a commise; dans ce système Dieu aurait inspiré et dirigé la guerre de Russie pour relever le trône des lis.

Pourrait-on demander à ces miraculeux personnages les preuves de leurs allégations ? les miracles sont les lettres de créance données par Dieu aux mortels dont il fait ses ambassadeurs auprès des autres hommes. Qui a encore vu de ces sortes de titres ? à qui appartientil de les légitimer, sinon à l'Église? pourquoi mêler Dieu dans la discussion de nos intérêts? Parler ainsi , suppose que Ton n'a jamais jeté un coup d'œil sur la carte du monde, ni sur l'histoire. Toutes les deux ne sont-elles point le théâtre des variations que le ciel a également tolérées, sans que l'on puisse en assigner une ?eule dans laquelle il soit intervenu direc-

ment? Dans ce nombre infini de peuples et de souverains qui sont tous également ses enfans, car la souche est commune , quel est celui qu'il affectionne le plus, dont il n'a pas souffert également l'élévation et la dépréciation? quel est l'aîné ou le cadet? lequel a reçu ostensiblement de lui son titre et son pouvoir? Toutes ces allégations sont donc arbitraires; et c'est parce qu'elles n'ont aucun fondement solide, que nous devons chercher d'autres règles d'évaluation des événémens qui se passent à la surface du globe.

Qu'un sentiment religieux invite à rapporter à Dieu , comme à Fauteur de la société et le maître de tout , les grands événémens qui affectent les sociétés, cet hommage rendu à sa puissance convient autant à sa grandeur qu'à la faiblesse humaine elle-même; c'est l'expansion du cœur d'enfans qui s'élèvent vers leur père. Mais qu'à chaque mouvement, à chaque acte privé on use de ce rappel à la Divinité ; que , parce qu'on ne sait rien expliquer, on crie au miracle, c'est ce qui est aussi contraire à la religion qu'au bon sens , à la Divinité qu'à la nature de l'homme : c'est le droit chemin de l'idiotisme et de la superstition , c'est la destruction de

toute liberté parmi les hommes ; car quelle liberté peut-il rester à un être aussi faible sous la pression d'un poids pareil à celui de la puissance divine ? Les théologiens ont passé plusieurs siècles à concilier le libre arbitre de l'homme avec la prescience de Dieu. Je conçois bien leur embarras en s'y prenant comme ils l'ont ("ait. J'aime Newton découvrant cette tète dans laquelle s'étaient formés les calculs qui ont déterminé les lois régulatrices de l'univers, chaque fois que le nom de Dieu était prononcé devant lui. Et qui parmi les hommes a plus eu le droit de s'incliner moins bas devant ce nom redoutable? C'est avec le même respect qu'il faut en parler ; et, dans ce cas, le véritable signe du respect , c'est la sobriété de l'usage. Que fait à celui devant lequel des millions de globes roulent dans des espaces infinis, qu'un grain de sable appartienne à une fourmi, ou bien à une autre? A deux cents pieds au-dessus de la terre le navigateur aérien aperçoit tous les objets placés sur le même niveau ; apprenons de là à évaluer nos grandeurs, et à réprimer des pensées à la fois orgueilleuses et misérables. Concevons de plus nobles idées de la Divinité, parlons-en avec l'élévation que

tout retrace en elle , et qui peut se retrouver en nous. Tout se fait par sa permission, c'està-dire , par l'effet des lois générales qu'elle a établies. Le cheveu qui tombe de nos têtes y est soumis comme le chêne l'est dans sa chute, la main de Dieu ne frappe pas plus l'un que l'autre ; mais tous les deux subissent également l'effet des lois qu'il a établies pour leur naissance, pour leur accroissement, et pour leur chute. Quand il plaît à Dieu de déroger à ses propres lois, l'Église, son interprète ici-bas, nous en avertit, et nous dit les caractères auxquels nous devons reconnaître son action. S'il pouvait appartenir à d'autres de les assigner, tristes jouets de toutesles passions, notre obéissance serait due au premier auquel il conviendrait de crier au miracle. La raison nous dit qu'il ne doit pas en aller ainsi. Dieu a donné à l'homme la raison , ce guide merveilleux, pour le conduire dans le monde moral , comme il lui a donné les yeux pour diriger ses pas dans le monde physique. 11 a placé au-dedans de lui une autre lumière , un moniteur intérieur pour le porter au bien , et le détourner du mal ; il lui a révélé sa loi et son culte; il a établi au milieu du monde un tri-

bunal toujours subsistant pour la promulguer et l'interpréter , pour entretenir la dispensation de ses grâces , pour en tenir les canaux toujours ouverts; il y a joint la promesse des récompenses les plus attrayantes, la menace des peines les plus redoutables. Avec un appareil aussi complet, que manque-t-il à l'homme pour se lancer dans la vie , comme le vaisseau complètement équipé se lance sur l'Océan pour en parcourir les espaces , et en affronter les orales?

Dans ce système tout est grand , tout s'enchaîne et s'explique , tout est à sa place ; Dieu veillant du haut des cieux à la conservation de l'ordre général, et l'homme sur la terre s'y dirigeant en liberté , à l'aide des lumières de sa raison, des inspirations de sa conscience, responsable parce qu'il est libre; tandis que le système opposé déplace tout, brouille tout, conduit à la paresse, et finalement au fanatisme ; et l'on sait qu'il n'en existe pas de pire que celui de la petitesse d'esprit (c).

(i) On vient de voir le ministre de L'intérieur provoquer M. lévêque de Dijon à réprimer , par des instructions pastorales, les écarta d'hommes qui vont parcourant son dio- T. III. 25

O vous pour lesquels j'ai compose principalement cet e'crit, clergé de France et de l'Eu-* rope , sauvez la religion , car son sort est entre vos mains, de ce déluge de petitesses qui envahit ses domaines, et dont on veut vous rendre complices. Ennoblissez l'exercice de la religion par vos lumières, comme vous le rehaussez par vos vertus. Comment honorer F infiniment grand , l'auteur de toute grandeur avec des petitesses ? Les grandes âmes doivent renfermer plus de vertus que les petites. Massillon vous l'a dit : La grandeur que les hommes sont si jaloux de porter dans le monde, ne serait - elle pas mieux placée au pied des autels ! Ne rapetissez pas votre cceur avant de le donner à Dieu , lui dont la grâce V élève et V ennoblit lorsqdïl est rampant et timide. Faites valoir la religion encore plus par ses bienfaits que par ses terreurs. Depuis quelques années on ne nous la montre que comme un glaive suspendu sur des tètes criminelles, comme une nuée chargée d'orages prêts à nous écraser.

cèse , en cherchant à persuader aux simples qu'ils ont des révélations du ciel, et des entretiens avec les anges et la

vierge.

Aujourd'hui, le compelle intrare n'appartient plus à personne. Dans Tordre religieux, comme dans l'ordre civil , l'empire est à la persuasion, et il n'existe aucun pouwoir capable d'imposer ûn joug à qui que ce soit. Pour ajouter , à l'efficacité de votre ministère , reculez les limites ordinaires de votre instruction ; jusqu'ici elles ont été trop étroites : joignez aux connaissances élémentaires de votre état, celles qui peuvent vous rendre propres à maintenir la paix parmi vos brebis, comme à soulager leurs infirmités ; la main qu'elles auront sentie secourable dans leurs intérêts temporels , leur paraîtra plus douce et plus paternelle, lorsqu'il s'agira de leurs intérêts spirituels. Rejetez a jamais, rejetez le langage insultant, menaçant exprobrateur, qui a trop long-temps rendu la chaire complice des passions humaines : si cette chaire est la chaire de la vérité , elle est aussi celle de la charité. Fuyez toute division , toute contention ; tenez-vous dans une séparation éternelle avec la politique , fermez-lui l'entrée des temples , ne lui prêtez l'oreille que dans le momie, à votre place de citoyens , car vous l'êtes ; et en vous attachant au service des autels, vous n'avez pas entendu déserter celui de la patrie ,

non plus qu'être déshérités des droits que vous avez sur elle. Souffrez que je vous adresse une prière, celle d'écouter une voix amie , qui ne vous parle que pour votre intérêt , que pour celui qui m'est le plus cher, comme il l'est à vous-mêmes, la religion. Daignez croire que ce n'est point en vain que j'ai passé cinquante ans au milieu du monde et de vous , et que pendant trente ans j'ai navigué sur la mer de la révolution. Les orages m'ont appris à distinguer les astres ennemis , et à prendre hauteur : soigneux d'observer votre marche, j'ai pu connaître de combien vous avez dérivé. Je n'ai pas craint de vous dire la vérité , parce qu'il ne s'agit point de plaire , mais de servir. Dès l'abord , peut-être vous irriterez-vous contre l'auteur de ces conseils ; le temps et la réflexion vous ramèneront à la justice envers lui. J'ose compter sur celle du monde; à ma place, il ne vous tiendrait pas un langage différent de celui que je vous adresse , et ne me désavouera point pour interprète. Surtout, fermez l'oreille à la calomnie , à la haine, à toutes les passions qui vont emprunter, comme à leur ordinaire, le nom de la religion qu'elles ne connaissent guère. Il est naturel qu'elles poussent des cris

de douleur en sentant arracher leurs masques, et briser leurs armes ; par là vous resterez insensibles aux traits qu'elles iront encore chercher dans ces ignobles carquois que de longues années d'insultes auraient dû e'puiser.

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