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CHAPITRE XLVI

Du Génie du Christianisme, par M. de Châteaubriand,

De la foi du chrétien les mystères terribles , D'ornemens égayés ne sont point susceptibles. L'Évangile à l'esprit n'offre de tous côtés Que pénitence à faire , et tourmens mérités ; Et de vos fictions le mélange coupable Même à la vérité donne l'air de la fable.

Art Poétique 7 ch. III.

Tel est l'arrêt prononcé par le poète de la raison , le sévère Boileau , qui paraît encore plus inspiré par la déesse de la sagesse que par le dieu même des vers , et qui , dans le culte qu'il a rendu à ces deux divinités, n'a jamais sacrifié aux ornemensqui plaisent à l'un, la justesse qui caractérise l'autre. Conserver à chaque chose son genre propre , la mettre à sa place , voilà ce que veut la raison ; et comme, d'après un autre précepte de ce législateur du Parnasse, qui pourrait l'être de beaucoup d'autres lieux ,

Rien n'est beau que le vrai , le vrai seul est aimable ,

quelque sujet que l'on traite, il faut, avant tout, s'occuper de la vérité , c'est-à-dire, de la nature

même de la chose, de sa couleur locale , de sa se-3 paration d'avec les sujets qui lui sonl étrangers , ainsi que des résultats qui proviennent desesélémens propres. Les ombressavamment associées avec la lumière servent à la faire ressortir, il se forme de leur opposition un contraste qui n'est point une contradiction; mais il n'y a pas d'association possible entre l'erreur et la vérité : Tune exclut l'autre nécessairement , surtout en matière de religion; les fictions, les ornemens venus du dehors ne peuvent se mettre en harmonie avec des dogmes précis, émanés du ciel même; et en voulant y faire trouver le génie d'une religion, on s'expose à n'en faire que le roman. Quand on porte sa pensée vers le principe du christianisme, vers l'ordre immense des événemens qui l'ont précédé, vers la chaîne des prophéties qui l'ont annoncé ; quand on contemple un dieu quittant le séjour des cieux pour celui de la terre, et mourant sur une croix ; quand on se rappelle ces mystères ineffables devant lesquels les anges voilent leur face et l'esprit tombe anéanti ; cet enseignement, dont il ne peut être retranché un seul iota; ces docteurs, ces martyrs, qui ont propagé la foi par leurs veilles, ou qui l'ont confirmé par leur sang;

ces assemblées si augustes et si graves de l'Église réunie, soit en totalité, soit en partie; et que l'on vient ensuite à se retrouver vis-àvis de fictions telles que les Alala, les René, les impures Véleda; au milieu de cette mythologie, on cherche le christianisme, et l'on se demande ce qu'il a de commun avec des galeries de tableaux qui appartiennent plus au Tasse , à TArioste , à Ossian , qu'à l'Evangile et à la doctrine chrétienne ; on se demande s'il est permis de changer en hochets pour le monde, les in^trumens qui servirent à la passion du fils de Dieu pour le sauver.

Si Bossuet trouvait mauvais que Télémaque fût l'ouvrage d'un prêtre, comment trouverait-il le christianisme travesti par des rapprochemens et des comparaisons qui ne s'y rapportent en aucune manière , plus faites pour l'infirmer que pour le fortifier, soutenu par l'exposition de ces mêmes passions qu'il est venu détruire ? Le vrai génie du christianisme se trouve dans Bossuet; c'est lai qui l'a possédé : pour lui, dans l'Univers, il n'existe que ce culte, tout en vient, s'y rapporte, et existe en vue de lui , tout le reste n'est rien, ou ne sert que de marche-pied au trône de l'Éternel : c'cst-là bien entendre et bien

concevoir une religion acquise à un pareil prix. Voilà le vrai chrétien, le beau idéal du christianisme, l'homme à vues droites et à lorte persuasion, qui veut les choses comme elles sont ; et non pas tous ces chrétiens chétifs , poètes, orateurs, romanciers, parlant du sang d'un dieu, donné pour la rançon du monde, comme d'un canevas préparé seulement pour recevoir les fictions et les fleurs de leur ima^ination. Or, voici les rapports sous lesquels se présente à tout homme qui connaît le christianisme , l'ouvrage qui, sous le titre de son Génie, n'en est vraiment que le roman, qui, sous prétexte d'en faire ressortir les beautés , les étouffe sous des monceaux de fleurs artificielles , dont le plus petit nombre seulement a la couleur du sujet.

C'est sous ce point de vue que j'envisagerai cet ouvrage. Je sais les égards dus à la personne, aux talens, aux intentions de l'auteur. Dès qu'il a parlé pour la religion , beaucoup de ménagemens lui sont dus. Le genre qu'il a adopté a exercé une influence sur la manière de traiter les sujets religieux; il y a eu surprise et séduction dans les esprits. J'ai donc à examiner l'école du Génie du christianisme; tout le reste

m'est étranger, surtout la personne de l'auteur, que je ne connais que par son ouvrage, et que ma reconnaissance ne séparera pas de celle que je dois au plaisir que m'a souvent fait éprouver sa lecture. Je dirai donc, i°. ce qui a fait le succès du Génie du christianisme ; 2°. ce qui est chrétien dans ce christianisme; 3°. quelle a été son influence ; 4°- quel me paraît être le talent de l'auteur.

Un grand mouvement dans Tordre social , précédé d'une longue suite d'avant-coureurs sinistres et de signes efïrayans, éclate avec la violence des ouragans; son explosion ébranle et renverse tout l'ancien édifice social , miné par le temps et dépourvu de l'appui des mœurs et de l'opinion. La secousse fait tressaillir au loin la terre ; les passions se déchaînent , les partis se heurtent, le sang ruisselle, les empires croulent les uns sur les autres , avec ce fracas effroyable que peint Bossuet ; monarques , autels , lois , rangs , propriétés , tout tombe et s'engloutit dans le même abîme ; la pauvreté gémit là où se complaisait la richesse ; la richesse à son tour se délecte et s'enfle là où s'inclinait l'humble pauvreté; le changement devient universel j les pleurs des uns. la joie des autres ,

font un effroyable cliquetis ; ce qui survit à la tempête ue se reconnaît plus à rien de ce qui est ; et arraché au passé , reculant à la vue du présent, il reste entre ses regrets et ses passions... Au milieu de ce fracas , aux premières lueurs d'un jour nouveau , a la première pose des pierres du sanctuaire recréé , tout à coup une voix inconnue se fait entendre : venez à moi , dit-elle , vous tous qui gémissez sur la ruine des temples ; je vous dirai quel était celui qui résidait dans leur enceinte sacrée ; je vous entretiendrai de sa grandeur , de ses charmes et de ses bienfaits ; je le vengerai des injures et des outrages qu'une race impie a osé lui adresser ; venez auprès de moi entendre un langage qui n'a pas encore frappé votre oreille , je vous conduirai des tombes où reposent vos pères , à celles des tribus qui parcourent les vastes solitudes du nouveau monde, des bords des fleuves que votre pied a coutume défouler, à ceux que les pas de peu de mortels ont encore atteints; jusqu'ici votre culte vous fut présenté sous des images terribles et effrayantes pour votre faiblesse , comme un joug dont aucun ornement n'allégeait le poids, vous apprendrez de moi qu'il n est étranger à aucun

des ornemens, à aucune des fictions dont l'esprit peut faire son occupation ou son délassement ; jusqu'ici vous n'avez entendu, dans la parole de Dieu, qu'une grandeur imposante dans sa simplicité ; je vous révélerai dans elle des beautés qui surpassent celles de tous les ouvrages humains. Tels furent les auspices sous lesquels s'annonça le Génie du christianisme , et il faut reconnaître que l'annonce ne fut pas tout-à-fait dépourvue de réalité.

On sent quel effet une annonce pareille dut produire dans la disposition où se trouvaient alors les esprits , comme chacun dut se saisir, en sens contraire, d'un ouvrage muni d'une pareille recommandation. Aussi devint-il aussitôt un ouvrage de parti , un vrai drapeau... Etre ou n'être pas appréciateur du Génie du christianisme, était se ranger d'un parti ou d'un autre. Si l'auteur avait en vue de s'assurer de l'appui dominant dans les sociétés, les femmes, l'instinct qui lui avait dicté ce jugement ne le trompa point , et il fit preuve de discernement , en calculant qu'un ouvrage tout d'émotions et d'imagination, serait avidement reçu , et puissamment soutenu par le sexe sur lequel ces deux mobiles exercent le plus d'em-

pire. Lareligion ayant été traitée avec outrage, la venger paraissait grand, noble et saint ; la société ayant été troublée , ramener au milieu d'elle la religion , comme sa garantie véritable, était bien mériter d'elle; La philosophie ayant été chargée de toutes les iniquités de la révolution , s'éîever à l'encontre de ce principe de tous les rfiaux , était attacher à son char tous ceux qui avaient à s'en plaiudre , qui en redoutaient le retour , ou qui , mieux encore, ne comprenaient rien aux causes mêmes de leurs souffrances. De plus, la religion étant devenue le prétexte et le moyen de beaucoup d'opposition contre Tordre qui prévalait alors , se mettre à la tète du système religieux , réparateur de la société , était se mettre à la tète de l'opposition du temps, se créer une puissance, et se donner la vaste clientelle de tous les opposans à la révolution passée et aux révolutions à venir. L'opposition a pour les Français cette saveur que la fable donne aux mets dont elle dit les dieux avides , la vengeance ; cette opposition forme la vengeance de ce peuple spirituel et ltf dédommage de ce qu'il endure; elle le dispose à endurer encore : plus le pouvoir est fort t. ut. 16

et élevé, plus l'opposition qui combat ou dédaigne, paraît généreuse, et provenir de motifs nobles et honorables ; plus la chaîne est lourde, plus la main qui la soulève est appréciée. Jamais l'opposition n'eut plus de charmes et ne fut plus fêtée qu'au temps de Napoléon. Le Génie du Christianisme étant dressé en opposition constante et directe contre lui , dut réunir toute la faveur et tous les produits de l'opposition. C'est sur cette large base des affections du temps , que portèrent ses premiers succès ; ces succès furent d'une double nature , politique et littéraire... J'ai dit les premiers... Voici les seconds...

L'auteur, qui, déjà maître des affections du cœur , parle à l'esprit alternativement avec splendeur, force, grâce, étendue et nouveauté; qui fait perdre terre dans !e monde connu , pour transporter dans un monde nouveau ; qui, magicien religieux , d'un coup de baguette multiplie les enchantemens et leurs prestiges ; qui , à chaque instant , enserre pour ainsi dire le monde dans les plis de la robe de l'Eternel , et verse sur la terre , tantôt du haut des cieux , tantôt du fond de la solitude et des forêts , les couleurs d'une palette féconde et brûlante ,

v'iante ou terrible ; cet auteur ne peut manquer d'exercer un très-grand pouvoir sur toute la partie des lecteurs (et c'est toujours la plus nombreuse ) dont l'esprit n'a point reçu sa trempe de la raison seule. Les hommes aiment les fables, les fictions , les ornemens : le tableau d'une nature toute neuve, rompant la monotonie du cours régulier de leur vie , exerce sur eux une séduction trop sûre. Là , il ne s'agit pas de la raison , mais des jouissances de l'esprit; celui qui en procure le plus, est l'auteur préféré. Aussi voyez , entendez les lecteurs du Génie du Christianisme : ils rappelleront, avec l'émotion d'une corde qui vibre encore , les sensations qu'ils ont éprouvées ; mais ils parleront peu de conviction : ils retraceront les jouissances de leur esprit , mais ils se tairont sur les satisfactions de leur raison ; en cela justes et conformes à la nature des choses , car on ne demande pas de la conviction mais des sensations à une galerie de tableaux , et le Génie du Christianisme en est une véritable. C'est un de ces ouvrages que le luxe demande aux arts de créer pour le réveil des sens.

A l'époque où le Génie du Christianisme parut , la société était loin de présenter l'aspect

qu'elle oflre aujourd'hui 5 le crépuscule de jours affreux durait encore. Il éclairait, ou plutôt il effrayait les esprits de sa pale clarté. Cet ouvrage , d'un genre absolument neuf, lancé au milieu des sombres lueurs qui environnaient la société, trancha sur ce noir tableau, comme un rayon échappé d'une nue orageuse tranche sur l'obscurité d'un jour nébuleux. Semblable à un arc d'alliance entre les jours qui fuyaient et les jours qui s'annonçaient , le Génie du Christianisme vint promettre de la sécurité à la société encore tremblante de récens souvenirs: s'il ne fît pas l'époque , il la marqua; il entra à la fois dans le changement qui s'opéra alors comme cause et comme indicateur : un livre peut n'être pas toujours simplement un livre, mais aussi un événement ou bien partie dans un événement. Il est tel ouvrage qui ne peut appartenir qu'à tel temps, et auquel tel temps peut aussi convenir seul: semblable aunilomètre, ce livre peut, au milieu de l'inondation , servir à indiquer à quelle hauteur sont parvenues les eaux. Le Génie du Christianisme fut le premier ouvrage important qui put contribuer aux jouissances de l'esprit après une longue

interruption : il dut être reçu avec l'avidité qui suit les privations prolongées. Il peut arriver qu'un iivre reçoive autant et même plus de vogue de ses défauts que de ses perfections. Le mérite régulier et modeste est peu remarque; la fouie est au mérite irregulier et bruyant, à celui qui s'annonce par le jeu des machines et léclat de la voix. Ces prestiges militaient tous en faveur du Génie du Christianisme. Tout y était neuf: d'autres lieux, d'autres terres, d'autres preuves, un autre langage; l'Européen avec la dégénération sociale, et les déguisemens que la corruption impose au langage, et le sauvage avec ses idées simples, et ce langage emprunté à la seule nature; celle-ci tantôt inculte et âpre, tantôt brillante de fleurs et chargée de fruits; tous les orages du cœur à coté de toutes les indulgences de la religion; tous les arts et tous les talens tributaires du christianisme, et vassaux de ceux qui lui appartiennent en propre. Un cadre taillé dans cette étendue, rempli bien souvent avec la profusion de la richesse comme avec un rare bonheur d'exécution, formait dans son ensemble un ouvrage séducteur ; et comme a dit une femme célèbre, madame

de Staël, une fantasmagorie à laquelle il était difficile que le monde échappât. Aussi a-t-il été pris dans ces pièges, qu'il eût évités d'autant plus difficilement, qu'il semblait y être attiré par le plaisir. Mais enfin les jours de la raison sont arrivés; elle ne perd jamais tous ses droits : si quelquefois ses arrêts peuvent être ajournés, ils ne sont jamais déclinés entièrement; quoi qu'on fasse, tôt ou tard elle relève son tribunal: elle y cite, elle y entraîne également tout le monde : elle a prononcé sur le Génie du Christianisme.

Qu'est le christianisme? le culte révélé à rhomme par Dieu, confié à l'Eglise comme son gardien et son interprète. Le caractère essentiel est donc bien certain, ceUii detre une œuvre divine. Mais, comme il ne peut appartenir à aucun homme de mêler son œuvre propre à celle de Dieu , de la mettre à coté ou bien à la place de la sienne; comme l'attention de l'Eglise s'est toujours portée à en écarter tout alliage, et avec grande raisou (1), car le

(1) C'est l'esprit de la défense d'user de la langue vulgaire pour la liturgie et les écritures sacrées... Une langue morte, et d'un sens généralement reconnu , était seule capa-

plus léger mélange humain suffirait pour la dénaturer; il s'ensuit, par la nature des choses, que le culte chrétien ne se prête à aucune interprétation, ni à aucune mixtion; elles en altéreraient l'essence. C'est bien en vain qu'on alléguera le désir, et la nécessité de le mettre à la portée des hommes, ou de lui concilier leur faveur. Ces moyens secourabîes ne lui sont pas applicables comme aux choses du monde ; ce ne sont pas des fleurs ou des ornemeus que le ciel nous demande ou attend de nous, mais de l'adoration et de l'obéissance. Tout ce qui sera dit du culte chrétien , devra donc être saint comme lui , puisé uniquement dans Tordre religieux, et séparé de tout accessoire humain. Avant tout, la nature de la chose doit être considérée et respectée. A plus forte raison se

blc de prévenir les ravages que l'on était fonde à craindre de la pnrt des langues non fixées, et d'un usage non général... Supposez l'écriture et la liturgie en gaulois, en fran- « lis du moyen âge , du temps même de Henri IV, et des co m m en ce mens de Louis XIII, et vous verre/ quel desordre en résultera, quelle foule de disputes en naîtront, quels changement seront nécessaires. Le culte ne sera pas plus que la langue.

Irouve-t-il violation du culte, si les accessoires sont d'une nature contradictoire ou ennemie, si on lui alloue ce qu'il repousse, si on étale ce qu'il interdit même de nommer. Mais il y a plus : un écrivain ressemble en quelque sorte à un général d'armée ; il doit bien choisir son terrain. S'il fait choix d'un poste désavantageux, s'il promet plus qu'il ne lui appartient de tenir, si les preuves dont il s'appuie militent en faveur de ses adversaires, s'il reste inférieur h celui que d'avance il proclame vaincu , s'il succombe dans la lutte, s'il s'attribue exclusivement ce qui entre aussi dans le domaine des autres, et, à plus juste titre ; alors il n'aura pas jugé sa position ; il aura exposé sa cause à manquer d'une partie des honneurs qui lui sont légitimement acquis. Or, tel parait être le double défaut du Génie du Christianisme.

Dans l'ordre religieux, cet ouvrage renferme un mélange contre nature du sacré et du profane. Dans l'ordre intellectuel, il lui attribue du côté des lettres et des arts une supériorité qui ne lui appartient point , et dont il n'a pas besoin. En principe religieux, il ne s'agit pas de savoir si une religion est

tique, ni à quel degré absolu ou relatif elle lest, niais seulement si elle a la vérité pour elle. En classification de talens et d'arts, il est faux que le christianisme soit supérieur à ceux d'Athènes et de Rome, aux fictions de la mythologie. Quel besoin le christianisme a-t-il de cette supériorité? à quoi bon la lui attribuer, surtout lorsque les efforts employés à l'appui de cette assertion, clans l'application , se trouvent manquer de l'effet annoncé ?

La qualité première et indispensable d'un ouvrage qui traite du christianisme est sans doute d'être chrétien. Trois choses constituent la partie sacré du christianisme : les mystères , les sacremens , et les vertus dites iheologales. Un instinct sûr et conforme à la nature des choses, en lui révélant la distribulion convenable à son sujet, a conduit l'auteur a la placer sur le seuil du monument qu'il travaillait à élever. Cette disposition est très-judicieuse. Mais combien l'exécution en diffère ! Qu'ont de commun les mystères de la Divinité, dont la croyance est imposée à l'homme par une autorité divine, dont l'examen est aussi interdit que le secret en est impénétrable et l'abord inaccessible, avec les mobiles

secrets qui remuent le cœur humain ou qui ébranlent son esprit , avec cette ignorance qui rend ses pas tremblans au milieu des ténèbres parmi lesquelles il marche habituellement? Que font ces oscillations et cette nuit à l'immobilité et à la clarté des cieux ? Les mystères chrétiens ne sont point des choses occultes provenant de sources inconnues , et dirigées vers une fin incertaine \ mais ce sont des dogmes positifs, appuyés sur un enseigne» ment irrécusable, que l'homme adopte par le sentiment de la soumission qu'il doit à la révélation évidente et prouvée faite par la Divinité : quelle affinité cet ordre de choses présente-t-il avec celui que le Génie du Christianisme met en avant; comment l'un peut-il s'appuyer sur l'autre ou le prouver? Comment une émanation céleste peut -elle être confirmée par les sensations humaines, ou se trouver rapprochée d'elles? C'est un étrange renversement d'idées. C'est transporter dans la partie surnaturelle de la religion le mélange du spirituel avec le temporel qui se trouve dans tous les points par lesquels ils se touchent sur la terre. Ce mélange a tout gâté, et faussé tous les esprits.

Le Génie du Christianisme procède fréquemment par de fausses définitions. Il attribue à un genre, à une espèce ce qui convient à une autre : ainsi des orages du cœur humain , il fait tout de suite les mystères du christianisme ; et des parties de l'humanité qui offrent des difficultés à expliquer, il passe à l'application immédiate à des dogmes religieux positifs. Aucune méthode ne peut être plus propre à égarer : il est impossible que ces vices aieut échappé à un auteur qui montre d'ailleurs tant de lumières : mais il avait besoin du secours de ces transpositions pour étendre et nourrir un sujet qui, dans la simplicité de son état naturel, ne portait pas suffisamment à l'effet qu'il avait intention de produire. C'est à ce besoin d'effet et de nouveauté qu'il faut sûrement rapporter l'étrange abus qu'il fait du privilège de transposer les attributs dun sujet à un autre, comme celui de la confusion qui résulte de mots mal définis. -V^si ce que l'usage habituel du langage permet de nommer divin, céleste, est souvent employé par lui dans le sens propre et rigoureux , comme preuve d'action , ou d'intervention divine.

Des citations tirées du Génie du Christianisme feront connaître la manière de l'auteur (i).

« Il n'y a rien de beau, de doux, de grand » dans la vie que les choses mystérieuses. »

« L'innocence, qui n'est qu'une sainte igno- » rance , n'est - elle pas le plus ineffable des » mystères ? »

(( Quand les mystères de la vie finissent , » ceux de la mort commencent. »

k L'homme lui-même n'est-il pas un étrange » mystère? »

« Il n'est pas étonnant, d'après le penchant » de l'homme aux mystères , que les religions » de tous les peuples aient eu leurs choses im- » pénétrabîes. »

« Les druides prononçaient l'oracle inexpli- )) cable des immortels. »

« Dieu même est le grand secret de la na- » ture. »

« Les mystères chrétiens contiennent les sert crets de notre nature. »

Entendra qui pourra cet entassement de pa-

(i) Toutes les citations du Génie du Christianisme sont extraites de l'édition de Lyon, chez Balanche, 1809.

rôles que Pascal aurait appelé du galimatias double, paroles qui non-seulement n'ont aucun rapport avec la doctrine chrétienne, mais qui pouvaient en présenter le travestissement et la caricature. Déplacez ces phrases, et portez-les dans un ouvrage dont l'intention soit moins marquée , et vous allez voir le sens qu'elles présentent , et le parti que l'on pourra en tirer.

On voit , par ces citations, que le mot mystère est constamment employé pour secret, chose difficile à expliquer. La confusion provient du défaut de définition et de convention de la valeur des termes.

Je continue de citer. . « La Trinité fut peut-être connue des Égypw tiens. La preuve est l'inscription grecque du » grand obélisque transporté à Rome. »

« Platon a eu quelque idée de la Très-Sainte )) Trinité. ».

« Aux Indes, la Trinité est connue. »

« Au Thibet aussi. »>

« A Othaïti , de même. »

« Le soleil est l'image de l'adorable Tri- » ni té. »

« INous croyons d'ailleurs entrevoir dans la

» nature même une sorte de preuve physique » de la Trinité. Elle est l'archétype de l'uni- » vers, ou si Ton veut sa divine charpente. »

« Le nombre de trois semble être dans la » nature le nombre par excellence : il n'est ri point engendré , et il engendre toutes les » autres fractions, ce qui le faisait appeler le » nombre sans mère par Pythagore. »

« On peut découvrir quelque tradition ob- » scure de la Trinité jusque dans les fastes du » polythéisme. Les Grâces l'avaient prise pour » leur terme. Elle existait au Tartare. »

Et ce sont les dogmes chrétiens que l'on veut appuyer sur de pareilles bases ! Le mystère de la Trinité, prouvé par les fables du polythéisme, pris pour terme par les Grâces, existant au Tartare , démontré par les lois physiques , l'archétype de l'univers et sa divine charpente, connu au Thibet, à Othaïti , par Platon , par Pythagore , renfermé dans le nombre trois... Voilà tout renversé, il n'y a plus de révélation ; si rien de pareil entrait dans le christianisme , il n'y aurait plus de christianisme. Si de pareilles extravagances pouvaient prendre place dans l'enseignement chrétien , quel enfant ne serait pas fondé à le

repousser comme un attentat fait à sa raison? Les mystères du christianisme prouves par les fables du paganisme! eh! l'Evangile n'a pas dit cela : il n'a pas fait de ces amalgames impurs. Dieu a bien dit que sa parole avait créé Je monde, mais nulle part il n'a dit que le monde fût le garant de sa parole , ni qu'elle reposât sur lui. Cette parole puissante maîtrise le monde , et n'attend rien de lui ; aussi l'Évangile a-t-il dit qu'elle subsisterait long-temps après que la terre et les cieux auraient passé. Que l'imagination des païens ait pu se jouer autour des divinités quelle avait enfantées , tout était dans l'ordre , elle était le créateur, et pouvait à son gré prêter des attributs rians ou terribles aux objets qu'elle avait produits ; mais dans le christianisme il en va tout autrement, tout est positif, rien n'est abandonné à la fiction, à l'imagination ; tout vient de Dieu , rien de l'homme ; et mêler son action à celle de Dieu , c'est mêler le créateur avec la créature, l'infini avec le néant; en un mot, c'est tout bouleverser. Si quelque homme usant, ou plutôt abusant des droits de l'enseignement et de la prédication , présentait la religion sous un jour aussi burlesque , l'autorité civile et ecclésiastique ne se

réuniraient-elles pas pour fermer une bouche dont l'imprudence articulerait à chaque mot une dérision ou un blasphème? Dans leur temps, les parlemens et la Sorbonne auraient condamné et fait brûler les monumens de ce vertige. Ce n'est pas tout que de s'avancer pour soutenir une cause ; il faut d'abord la bien connaître , lui appliquer l'ordre d'idées et le langage qui lui sont propres , et ne pas l'exposer à être affaiblie ou insultée , à ne pas souffrir dans son existence fondamentale ou dans son honneur.

Continuons les citations relatives aux mystères répandus dans le même ouvrage.

« Ainsi la rédemption contient les merveilles » de l'homme , et l'histoire de ses fins et de son » cœur. »

« Sans décider si Dieu a raison ou tort de ;> nous rendre solidaires. » L'homme n'a rien à décider à l'égard de Dieu. Il n'a à constater qu'un fait , si Dieu a parlé , s'il a ordonné. Autrement l'homme serait le juge de Dieu.

« Nous voyons que partout le fils porte le » châtiment dû à son père. » Cela ne se voit que parmi les hommes étrangers à toute idée de justice.

« Quand un enfant vient à la vie, gangrené

*) des déhanches de son père, pourquoi ne se » plaint-il pas de la nature ? »

Ce n'est pas de la nature dont il a à se plaindre, mais de son père. Jl tient ses infirmités de la même loi générale de la nature , dont il tient la naissance ; il est infirme comme il est homme , parce qu'il est fils de son père. La nature fait participer l'enfant à l'état du père , comme le fruit à la greffe ; mais qu'est-ce que cela a de commun avec ce qui se passe dans l'ordre religieux positif? La transmission de la peine d'Adam à sa postérité n'a pas lieu en vertu de la transmission qui suit la génération physique , mais en vertu de la volonté expresse de Dieu, qui a voulu ainsi. Là encore il ne s'agit que d'un fait : Dieu a voulu, il avaitdonné un commandement , il a attaché telle peine à sa transgression ; ce n'est pas à nous à demander pourquoi il a ordonné ainsi, mais à nous soumettre , dès que le fait est suffisamment constaté.

t< Jésus-Christ prenant naissance dans le sein » d'une vierge , nous enseignerait le prodige » de la création physique , et nous montrerait » l'univers se formant dans le sein de l'amour )> céleste, n

a Qu'on nous permette de re'pondre, en gé- » néral , que tous les rites chrétiens sont de la » plus haute moralité, par cela seul qu'ils ont » été pratiqués par nos pères , par cela même » que nos mères ont été chrétiennes sur nos )) berceaux , parce que la religion a chanté au- » tour du cercueil de nos aïeux , et souhaité la j) paix à leurs tombes. »

Voilà l'approbation formelle de tous les cultes; car quel est celui qui n'ait pas été pratiqué par les pères , et suivi par les mères sur les berceaux? Qu'aurait à répondre le missionnaire au sauvage qui montrerait les tombeaux des pères , et les berceaux sur lesquels les mères auraient chanté?

« Si cette haute et mystérieuse théologie, » dont nous nous contentons d'ébaucher quel- » ques traits, effraie nos lecteurs, qu'ils re- » marquent toutefois combien cette métaphy- » sique est lumineuse , auprès de celle de Py- » thagore. . . On n'y trouve aucune de ces » abstractions d'idées par lesquelles on est obli- » gé de se créer un langage inintelligible aux » autres hommes. »

Quelle étrange manière de raisonner ! Voilà une métaphysique lumineuse, parce que celle

dePythagore est obscure ; un langage clair, parce que celui d'un autre est inintelligible... Est-ce donc que les défauts de l'un sont les qualités de l'autre, qui lui est tout-à-fait étranger? Est-ce donc que la maladie de l'un, son ignorance, et sa pauvreté sont la santé, la science et la richesse de l'autre? Cette manière de raisonner est commune. On fait ainsi dépendre une chose d'une autre qui en est entièrement indépendante.

u La confirmation soutient nos pas trem- » blans , comme les sceptres sur lesquels Evan- » dre et Nestor, pasteurs des peuples, s'ap- » puy aient en jugeant les hommes. »

Voilà la confirmation, sacrement chrétien, au bout du sceptre d'Evandre et de Nestor, rois de la fable : risurn teneatis. Où conduit la manie des rapprochemens entre des objets qui n'ont rien de commun entre eux !

« Le législateur des chrétiens naquit d'une » vierge , et mourut vierge. » Qui oserait commenter ou continuer une pareille image ?

« N'a-t-il pas voulu parla nous enseigner * que sous les rapports politiques et naturels; » la terre était arrivée à sou complément n dhabitaus, et que loin de multiplier les gé-

» nérations, il faudrait désormais les restreini) dre ? »

Le législateur des chrétiens n'a jamais songé à cela ; il est venu sauver le genre humain , et non pas le dénombrer. Il y a erreur dans le Génie du Christianisme ; il a pris le savant Malthus pour l'Evangile (i).

Jésus-Christ n'est pas venu faire de la politique, ni apprendre aux hommes ce qu'ils doivent faire sur la terre en vue d'elle , mais comment ils doivent y vivre en vue de leur salut spirituel. C'est parce qu'avec la religion de Jésus -Christ on n'a pas cessé de faire de la politique , que tout a été brouillé.

Comment parler du complément de la population , lorsque les trois quarts du globe sont encore déserts, lorsqu'il n'y a pas un perfectionnement d'industrie qui ne contribue à l'augmentation de la population , ainsi que chaque progrès de l'agriculture ?

Le plus ou le moins de population est une question d'économie politique , et non de religion.

Le docteur Malthus n'a pas eu besoin de re-

(i) Voyez son excellent ouvrage sur la population.

courir à l'Évangile pour montrer que la population suivait les degrés des moyens de subsistance assurée.

Bornons ici les citations. On pourrait les porter à l'infini; celles-ci suffisent pour faire connaître l'ordre des idées dans lequel l'auteur n'a pas craint de s'engager, et de traîner après lui la religion.

Les anathèmes lancés par Rome contre les acteurs qui jouaient les mystères (0, avaient pour objet de détourner à la fois les auteurs et les spectateurs de la profanation renfermée dans ces représentations. On vivait dans des temps qui ne connaissaient pas mieux; où la séparation des choses, d'après les règles de l'art et du goût, n'avait pas été faite avec la précision que nous devons à de meilleures études. La religion , contre l'intention de l'auteur, est-elle moins

(1) Boileau a dit , eu parlant de ces représentations:

Et follement téiée en sa simplicité, Joua les Saints , la Vierge, et Dieu par piété*. Le savoir, à la fin dissipant l'ignorance, Fit voir de ce projet la dévote imprudence. On chassa ces docteurs prêchant sans mission.

Art fort. , oh III.

jouée par ces inconvenances systématiques efc sérieuses , contraires d'ailleurs à l'esprit du temps , qu'elle l'était par des scènes conformes à l'esprit de ces siècles grossièrement pieux, et présentées seulement dans la vue d'un divertissement? Qu'importe à la religion , h quelle intention , dans quel temps, sous quel titre elle soit travestie? en est - elle moins défigurée? Combien de conciles ont été réunis pour condamner des propositions bien moins graves dans l'ordre religieux!

Les philosophes ont voulu montrer la liaison du christianisme avec les écoles d'Alexandrie et de la Grèce , et le représenter comme une émanation de ces pépinières de sophistes. Aucun rapprochement ne pourrait être plus funeste à la religion chrétienne. Ce n'est point par sa réunion avec quoi que ce soit qu'elle vaut; au contraire, c'est par sa séparation absolue de tout ce qui n'est pas elle. Je suis celui qui suis, aditson auteur; disons d'elle la même chose: elle est celle qui est. Le Génie du Christianisme a grand tort de montrer cette liaison avec ces écoles; il n'y a jamais eu rien de commun entre elles et lui. L'Evangile règle le christianisme sans mélange comme sans partage , et le chris-

tiauisme ne s'appuie de même que sur l'Evangile et sur lui seul.

Le christianisme est la religion de la vertu, de la morale la plus pure, de la fuite du vice, de la chasteté des actions, des images, et des paroles ; comment donc , avec respect pour lui et convenance pour les choses, peut-on lui associer, quand on en traite, et qu'on tend à le faire connaître et à le faire aimer, le tableau des passions les plus ardentes , les plus déréglées, les plus extravagantes, par là même quelles sont les plus vives? Comment ne pas craindre que les lèvres de l'innocence, trompées par la limpidité et l'éclat du cristal , ne ressentent les atteintes du poison qu'il recèle?.... L'auteur peut-il se répondre à lui-même que la moitié de ses tableaux n'ait surpassé en ravages effectifs le bien qu'a pu faire l'autre moitié?

Sans examiner le mérite de ces fables en ellesmêmes, sont-elles susceptibles d'être admises dans un sujet aussi auguste? Comment des passions si vives, si bizarres, si terribles, peiutes en caractères brûlans comme elles, peuventelles être admises à se placer sous la bannière du christianisme? Quelle alliance monstrueuse !

Les choses les plus belles , pour avoir tout leur prix , veulent être mises à leur place comme un tableau dans son jour. Il est un art d'enchâsser chaque sujet comme les pierres précieuses ; mais qui jamais attenta au diamant au point d'associer ses feux à la vile panne et à la bure grossière? ces disparates offensent le goût... Ces pièces de rapport pourraient orner un ouvrage profane, mais elles déparent un hommage rendu au christianisme. Trois épisodes de cette nature se trouvent dans le Génie du Christianisme, et dans une autre production du même auteur. La dernière est encore plus infortunée que les premières, et les dépasse en inconvenances. Faisons des vœux pour que ces accessoires reprochables , en disparaissant d'un ouvrage religieux , cessent de profaner un monument consacré à relever les beautés du christianisme. Qu'ils cessent de présenter des dangers, dans un écrit destiné à devenir la lecture de tous les âges et de tous les sexes, et peut-être même à se faire rechercher par ses dangers mêmes plus encore que par ce qu'il offre de vraiment beau. Atala, il faut le craindre, avec son dangereux pendant René, ont valu plus de lecteurs au Génie du Christia-

nisme, que toute sa religion et toute sa rhétorique.

Le Génie du Christianisme a mis en avant l'intention de réhabiliter la religion aux yeux des hommes, et de faire paraître au grand jour l'or caché sous la rouille que l'irréflexion suppose étendue sur toutes ses parties; de plus, il prétend montrer que de toutes les religio?is qui ont jamais existé , la religion chrétienne est la. plus poétique , la plus humaine, la plus favorable a la liberté y aux arts et aux lettres ; que le monde lui doit tout , depuis V agriculture jusqu'aux sciences abstraites...

Rien de plus louable, sans doute, que de venger la religion des reproches adressés par la haine et reçus par l'ignorance , comme de faire valoir ses titres au respect, à l'admiration et à la reconnaissance des hommes. La religion sera toujours plus aimée à mesure quelle sera mieux connue. Tout le monde applaudira donc à cette partie des intentions et des travaux de l'auteur, et formera des vœux pour les voir couronnés du plus entier succès. Mais, est-ce bien entendre les intérêts du christianisme et le servir, que de soumettre ce que l'auteur appelle sa poétique , à la comparaison avec

celle de la fable? Qu'a de commun avec elle la religion de la vérité ? Les beautés et le genre de l'une sont-elles de la même nature que celles de l'autre? En matière de religion, que fait la poétique? C'est de la vérité seule dont il s'agit. Le christianisme poétique et littéraire offre des trésors de richesses, mais des richesses qui lui appartiennent exclusivement , qui ne peuvent être confondues avec aucunes autres; il n'a pas plus besoin de comparaisons que d'emprunts. Quelque grande d'ailleurs que puisse être cette richesse, ce n'est pas un motif pour élever sa poétique au-dessus des fictions si attrayantes que le génie de la Grèce , libre de se déployer, a pu enfanter. Ce génie n'était arrêté par rien ; celui du christianisme est renfermé dans des limites étroites, austères, où l'enchaîne une autorité irréfragable. Comment aussi placer les fêtes, les arts, les monumens chrétiens, au-dessus de ceux de l'antiquité , de cette antiquité le modèle et le desespoir de tout ce qui l'a suivie , de cette source de toute étude et de toute perfection? Si nos fêtes sont belles, touchantes, bien ordonnées; si nos temples sont grands, nombreux, majestueux ; que sont-ils, cependant, auprès de ceux dont

les débris en Égypte, à Palmyre, àBabyîone, à Athènes, jonchent au loin la terre? Que sont toutes nos pompes auprès de celles dont l'antiquité nous a laissé le récit? Quelle chose parmi nous égala le vaisseau qui portait à Tarse la reine d'Egypte ? Quel souverain a , depuis elle, fait dissoudre dans sa coupe les plus brillantes perles dont l'Orient se soit encore enorgueilli? Que nous paraîtrions pauvres auprès du grand roi ! Si nous avons gagné dans la régularité, enfant du goût, nous sommes restés bien en arrière dans l'étendue de la richesse, et nos monumens sont aussi loin de ceux des anciens que nos fortunes privées le sont de celles de ces Romains, qui étonnèrent le monde par leurs profusions et par des richesses devenues le point de comparaison, et comme le dernier terme de la richesse des simples mortels ; et l'on veut nous persuader qu'écoliers heureux , nous avons dépassé nos maîtres , restés loin de nous dans cette carrière ! L'auteur du Génie du Christianisme a tenté de réduire en pratique le principe qu'il avait mis en avant; pour cela, il a essayé de fournir un exemple de la supériorité de la poétique chrétienne sur celle du pa-

ganisme (i). Mais, soit difficulté du sujet, soit Jassitude ou sommeil de sa muse, l'auteur n'a réussi qu'à fournir la preuve du contraire de ce qu'il avait promis; sa défaite a constaté la faiblesse de sa cause, d'autant plus quelle est venue de lui seul, et qu'il n'y a point de témérité à penser qu'il n'avait point négligé de prendre ses avantages.

On pourrait dire que de tous les ouvrages dans lesquels la religion est entrée comme objet principal, le Génie du Christianisme est le moins fondamentalement chrétien. La Jérusalem délivrée l'est bien davantage; car l'action, les mœurs, la foi sont tous dans l'ordre chrétien , et par leur conformité avec lui , hors de toute annonce de travailler pour lui , laissent dans lame plus de sentimens vraiment chrétiens que ne le fait le Génie du Christianisme, serviteur attitré, qui s'annonce à graud bruit, et qui ne tient pas toujours ce qu'il promet. On pourrait aussi demander si , en général , toutes ces représentations théâtrales servent effectivement les religions. Ce que je sais bien , c'est qu'elles finissent par elles, mais qu'elles ne

(1) Les Martyrs.

commencent pas de même. Ce n'est point lorsqu'on est vraiment religieux que l'on va chercher les religions dans les théâtres. Je me défie beaucoup du culte, des chœurs et des grandsprêtres de la scène tragique ou lyrique. On jouait les mystères aux temps des hérésies et de la réformation ; ces représentations n'empêchaient point les unes d'éclore et n'arrêtèrent point l'autre. On passa des représentations d'Àthalie et d'Esther aux saturnales de la régence. Sous Louis XV, plus le vaisseau de la religion s'enfonçait dans le déluge d'impiété qui inondait la France , plus on vit se multiplier les exhibitions publiques relatives à la religion; on la mettait partout. Elles n'ont pas différé sa perte d'un seul jour. Il en a été, il en sera de même du Génie du Christianisme : fort de son temps, il a emprunté de lui une partie de ses principes d'action ; ils se dissiperont avec ce même temps. Dans d'autres circonstances, il eût été beaucoup moins remarqué , quoique toujours très-remarquable ; mais ayant eu pour auxiliaires tous les mobiles en possession d'agir le plus fortement sur les hommes , il a paru grand et fort de tout ce qu'ils lui prêtaient,

et participera de même aux degrés de leur décroissance.

Le Génie du Christianisme a eu une double influence civile et ecclésiastique. L'une et l'autre ne pouvaient lui manquer : la première , par l'état du temps ; la seconde , par la nature des choses : ouvrage d'opposition civile et religieuse tout à la fois , aucune partie de la société ne lui restait étrangère.

Le Génie du Christianisme trouva les esprits dans cette espèce de situation qui dispose le plus aux choses religieuses, l'infortune, et cette infortune fit sa fortune a lui. Il trouva un trèsgrand nombre de mécontens ; ils s'attachèrent à lui comme à leur auxiliaire : il trouva de plus une opposition contre des résultats inattendus des événemens précédens; elle s'attacha encore àlui,etle mit en avant comme sa machine de guerre.

Le Génie du Christianisme traitant pour la première fois des matières religieuses , sans l'appareil ordinaire des controverses dogmatiques , remplaçant 1 apreté et l'aridité des discussions théologiques par les peintures les plus fraîches et les draperies les plus riches , il dut jouir du crédit attaché à une innovation aussi

heureuse, comme Bufifon et Bernardin de Saint- Pierre l'avaient fait par la révolution qu'ils avaient opérée dans la manière de traiter l'histoire de la nature : on ne fut pas chercher l'instruction chrétienne dans le Génie du Christianisme , mais les plaisirs de l'esprit et les émotions du cœur. C'était un muséum religieux , dans lequel le plaisir entrait , pour ainsi dire , par les sens, comme il entre par les yeux dans un salon de peinture. Mais , comme depuis qu'il y a un muséum , le monde s'est beaucoup plus occupé des arts qu'il ne le faisait avant l'introduction de ces monumens ; de même , depuis le Génie du Christianisme, la religion a pris poste dans le monde et s'y est établie. Elle est comme devenue une chose de mode et de bon ton. Missionnaire de la haute société , le Génie du Christianisme a opéré une conversion assez sensible dans les classes élevées ; car, à la manière des monumens des arts, il n'est pas descendu dans les classes inférieures , et il est resté l'apanage des classes supérieures, pour lesquelles il avait été habilement préparé. L'Evangile a été fait pour les simples et les humbles d'espriî^Le Génie du Christianisme a visé plus haut, et y a atteint. Pauvre de preuves

et de démonstrations, mais riche d'ornemens; dépourvu de réalité, mais puissant en fictions; méprisant la terre telle qu'elle est , mais entr'ouvrant toujours la porte d'un monde idéal ; hostile envers ce qui existe , et que l'on sent , mais passionné pour ce qui fut, et dont on n'éprouve plus rien; fabricateur d'une nature nouvelle , et peintre de son propre ouvrage ; donnant à ses sectateurs l'attitude commode des sensations , sans exigence de devoirs positifs ; se plaisant à les lancer dans le domaine illimité de l'imagination ; reprochant et ne prescrivant pas ; comparant sans assigner de modèle nécessaire : un ouvrage frappé à ce coin ne pouvait manquer la majeure partie des esprits dans les hautes classes qui donnent le ton au monde, classes parmi lesquelles un goût paresseux veut des jouissances renouvelées et sans travail ; où le pli d'une rose arrache des cris à des Sybarites que la lassitude du plaisir fait courir après sa recherche; où l'inquiétude de l'esprit demande sans cesse un aliment varié et léger -, où la frivolité fuit la profondeur ; où l'imagination enlève la préséance au jugement ; où la science la plus prisée est celle qui procure des jouissances ; où le cœur réclame des émotions., la

direction qui doit appartenir à la raison ; où la nouveauté séduit ; où l'éclat du coloris éblouit et fait disparaître les défauts du tableau : or , telles étaient les dispositions dans lesquelles le Génie du Christianisme trouva les hautes classes de la société ; aussi exerça-t-il beaucoup d'in-1 fluence sur elles... Il remit la religion dans le monde , et l'y établit sur un meilleur pied que celui où l'on l'avait tenue; car, jusque-là, elle marchait, pour ainsi dire , à la suite de la société , et , depuis ce temps , elle parut et marcha à sa tète... Sous ce rapport, beaucoup de reconnaissance est due à cet ouvrage , pour avoir , malgré ses défauts , produit une espèce de réconciliation de la religion avec les hautes classes, et une réhabilitation dans leur esprit... A cet égard , l'intention de l'auteur a été remplie, et, plus elle était louable, plus il est juste de ne rien retrancher à son triomphe.

L'influence ecclésiastique a pris une autre direction : elle a porté sur la manière de traiter les sujets religieux, et, dans cette partie, ce livre a fait de grands ravages... Par lui, le genre a été tout-à-fait dénaturé... Rien n'est plus dangereux qu'un genre faux ; les dangers augmentent en proportion des séductions qu'il t. m. 18

peut renfermer. Le maître peut cacher ou racheter ses défauts par là même qu'il est maître ; mais la foule innombrable des écoliers , des imitatorwn, ce troupeau servile possède-t-il les mêmes moyens d'éviter , de racheter, de cacher les siens propres? Ce qu'il faut éviter, ne lui paraîtra-t-il pas précisément être ce qu'il faut imiter? Ne prendra-t-il pas le clinquant pour la richesse véritable ? Si Boileau reprochait à Corneille , de n'avoir jamais pu distinguer Virgile de Lucain, comment se démêleront des pièges tendus à leur goût novice ces essaims de jeunes gens qui , prenant la fermentation de leur imagination pour l'éveil du génie , les émotions d'un âge prompt à s'enflammer pour les règles de l'art et pour les divines inspirations du dieu du goût, séduits , entraînés, ne pourront manquer de s'égarer dans le choix des richesses offertes par une collection mélangée, parmi laquelle une main mal assurée court risque de prendre les fleurs fardées pour les produits de la nature même, et des exceptions tolérables dans le maître , pour les règles mêmes de l'art?... N'est-ce pas les introduire dans les jardins d'Armide, sans les armer du bouclier propre à dissiper les prestiges de cette enchanteresse?

Le mal du Génie du Christianisme est dans l'école qu'il a fondée... Il est devenu le saint père de notre âge ; il a envahi les chaires, avec une partie de l'instruction ecclésiastique. Il a fait disparaître la solidité et la gravité des instructions antérieures. On s*en est retiré pour se livrer à des tableaux dont cet écrit offre trop souvent la répétition... On a abandonné la voie de la démonstration , pour arriver à la conviction , ou preuve par les émotions : c'est avoir introduit le physique dans ce qui lui ressemble le moins : l'orateur corrompu , à son tour a corrompu son auditoire par le plaisir qu'il lui a communiqué et fait trouver dans un genre où le succès étant plus facile pour l'un, étaitaussi plus assuré pour l'autre... Attaquez les hommes par les émotions , vous en viendrez plus facilement à vos fins que par la conviction ; ils viennent offrir leur cœur, là où ils défendraient leur esprit..*

C'est surtout dans la chaire que cette révolution, car c'en est une véritable, se fait sentir davantage. On prêche le Génie du Christianisme tout pur, et les choses n'en vont pas mieux. Le genre descriptif a gagné dans cette partie comme dans la littérature : il fait le

iS.

fond du Génie du Christianisme : il est sédui* sant par sa facilité, par un genre de succès plus accessible à tous , que ne le serait un genre plus sérieux ; il se montre comme à fleur de terre pour la jeunesse qui , en sortant des études, ne connaît guère d'autre genre que celui des amplifications , et qui a besoin du temps et de réflexions pour acquérir une direction vers une meilleure route. Ce genre a son vice principal , en ce qu'il est en dehors du sujet à traiter; il ne le fait connaître que par les couleurs dont il recouvre son écorce, et qui peuvent servir à déguiser sa nature véritable : il exclut l'instruction, et le jugement, base et objet de tout travail. Le Génie du Christianisme a complété l'invasion faite dans le monde par le mélange des rapports religieux avec les choses du monde. A mesure que la religion se retirait des esprits, on la mettait dans les objets extérieurs; moins on la faisait servir à l'épuration et à la direction de la vie , plus on la faisait entrer dans sa décoration; et, dans le fait, il était plus commode de la placer dans ses jardins que dans sa règle de vie. Delille a contribué à cette invasion par tout ce qu'il a répandu dans ses

poésies. Depuis ses Jardins, aucun lieu de plaisance n'aurait osé se montrer sans étaler quelque ruine religieuse : toujours il fallait entendre ou rencontrer quelque Héloïse, et contempler la demeure de quelque habitant des cloîtres et des déserts. Il s'en est suivi que la religion a été mise en fabriques, et que l'on a eu un christianisme de jardin anglais. Le Génie du Christianisme est venu fortifier l'aberration avec ses fictions, ses peintures, ses personnages romantiques, retracés partout par la peinture ou le ciseau; et la néophyte du père Aubry, de cet envoyé du ciel, dont la venue réunit l à-propos autant que la vraisemblance, Atala, conciliant si bien ce qui est inconciliable, a servi aux progrès de la religion comme ses devancières les Clorinde et les Herminie. Minerve sortit tout armée du cerveau de Jupiter : mais le christianisme n'est pas fait pour sortir du cerveau des romanciers et des poètes : leur genre ne peut qu'oblitérer ce qui convient à une religion aussi sainte, aussi séparée du monde, jeter dans de fausses routes ses sectateurs, et égarer un nombre infini de personnes. Pourquoi d'ailleurs ce mélang'e perpétuel du sacré et du profane ?

Que veut-t-on faire de cet alliage bizarre de la chevalerie avec la religion, comme avec les mœurs antiques, les mœurs des anciens jours, mœurs dont la réalité nous blesserait beaucoup, mais dont les images sont ménagées pour mêler la séduction aux regrets? On travaille à tourner les imaginations vers les paladins , les Maures; on fait intervenir la religion entre eux, comme s'il s'agissait de ses intérêts, tandis qu'il ne s'agit que de produire des effets de théâtre ou de politique.

C'est donc une école fort dangereuse, que celle qu'a créée le Génie du Christianisme ; école dans laquelle la profusion des ornemens ne servira pas de dédommagement pour la perte du goût, ni pour les échecs qu'aura soufferts le bon sens, ce régulateur du monde. Comme il arrive toujours, les disciples auront les défauts du maître , sans les compensations qui les font supporter ; les écarts serviront de modèles, et les exceptions seront les règles. Par le Génie du Christianisme la perte de la chaire a été consommée : elle penchait vers sa ruine; ce nouveau modèle l'a précipitée. On peut assigner quatre époques à cette chaire sacrée, apanage illustre et exclusif de l'Église de France: la

première , celle qui a préce'de' les grands orateurs du siècle de Louis XIV, époque dans laquelle la chaire réunissait tous les défauts de la littérature du temps; la seconde, celle de ces grands maîtres ; la troisième , celle du siècle de Louis XV, où la dégénération commença sous des orateurs d'un génie moins élevé et d'un goût moins pur; la quatrième, à laquelle l'académie donna naissance, et que le Génie du Christianisme a complétée. Là a commencé l'introduction de ce genre, mêle de religion et de politique, qui n'avait rien eu de semblable dans les temps passés , dans lesquels la chaire était toute entière pour la religion. Les oraisons funèbres , les discours prononcés devant l'académie française , les panégyriques, genre faux, qui se multipliaient par là même qu'ils étaient à la portée de plus de monde , avaient beaucoup contribué à décolorer la chaire ; les discours étaient plus d'apparat que de religion, l'auditoire plus littéraire que chrétien, et par conséquent l'éloquence plus profane que sacrée. L'éloquence de la chaire est une partie de la littérature; elle suit nécessairement celle du temps : les Bossuet, les Fléchier, les Bourdaloue, les

Massillon, fleurissaient à côté des Corneille , des Racine , des Boileau , des La Bruyère, comme les Neuville, les Clément, les Boismond , les Maury , et mille autres étaient contemporains des littérateurs du siècle de Louis XV, qui sont aux littérateurs de celui de Louis XIV, ce que ce monarque est luimême à son prédécesseur, comme son ouvrage, l'école militaire, est aux invalides.

La pensée, le raisonnement, le style, constituent les qualités de l'écrivain.

Le caractère véritable de la pensée, comme celui de la grandeur, est la simplicité, c'està-dire, le naturel : les hommes vraiment grands qui ont écrit, l'ont fait avec simplicité. Voyez Xénophon, César et Frédéric. Ils ont imité la nature dans ses œuvres. Il y a deux manières de faire des pensées, si l'on peut parler ainsi : la première est un produit naturel de l'esprit; la seconde est un produit artificiel, une combinaison résultant de l'arrangement des mots. Dans le premier cas, on va de la pensée à l'expression \ dans le second, de l'expression à la pensée. Dans Tordre naturel , qui est le premier, la pensée sort toute fa\te de l'esprit, et plus souvent encore du cœur; car

c'est de lui que viennent toutes les grandes pensées , de manière à ne rien emprunter aux mots qui la rendent, et qui alors ne servent qu'à cela; ils sont pour ainsi dire les serviteurs de la pensée. Voyez toutes les grandes pensées exprimées dans les grands vers de Corneille ou de Racine; ces vers si simples, que chacun peut croire les avoir faits; si simples, qu'ils ont l'air d'appartenir à la conversation encore plus qu'à la poésie ; si remplis de sub* stance et de vérité, que l'on ne peut en retrancher une syllabe. Lorsque le maître du monde, remportant sur lui-même la plus difficile victoire, se prépare à étonner Rome , accoutumée aux sacrifices humains , par l'annonce d'une clémence faite pour effacer le souvenir de ses cruautés, est-ce en vers pompeux, avec un cliquetis de mots, ou des tournures ambitieuses, qu'il proclame son triomphe sur son ressentiment, et qu'il annonce à ses assassins leur grâce et ses bienfaits? non, sans doute, il parle en empereur, et non en rhéteur, avec la simplicité et l'assurance qui convient à la double domination qu'il exerce sur le monde et sur lui. Comment Corneille fait-il parler Scrlorius, Pompée, et tous ces illustres

enfans de Rome, faits pour le pinceau de Corneille, comme lui-même était fait pour peindre Rome (car, sans Corneille, la gloire de Rome n'eût pas été complète , et il devait appartenir a un Français de représenter la grandeur romaine mieux que ne l'ont fait les Romains eux-mêmes)? On croit entendre ces hommes de la nature, qui, des champs de bataille , retournaient à des charrues couronnées de lauriers. Et ce jeune amant de Chimène, né dans la terre de la bouffissure et des idées gigantesques, ce guerrier si bouillant, quand il s'agit de combattre, quelle simplicité dans son langage ! quel enfant n'eût pas dit avec lui :

Je suis jeune, il est vrai ; mais aux âmes bien nées La valeur n'altend pas le nombre des années.

Un mot met à nu lame romaine du vieil Horace; un monosyllable renferme toute la magie de Médée.... Au contraire , lorsqu'il faut que ce soient les mots qui lassent les frais de la pensée, on entend les Brébeuf anciens et modernes crier plutôt que dire :

Je chante le vainqueur des vainqueurs delà terre.

Alors on voit tourmenter les mots, les tordre,

les arranger pour en faire sortir des sens inattendus, bizarres, qui puissent surprendre ou amuser l'esprit par des bagatelles sonores, à défaut de pouvoir lui fournir des pensées, qui sont son aliment véritable. Le siècle littéraire de Louis XIV avait établi comme principe la nécessité de s'attacher avant tout à la nature et à ses attributs, qui sont la clarté, la franchise, la fuite de la recherche, la bonne disposition des parties du sujet, et la juste proportion entre elles : les mots n'étaient considérés que comme la partie secondaire, comme le vêtement de la pensée , comme le moyen de la produire et de la faire valoir, mais non point comme celui de la créer; comme ses serviteurs, et non comme ses maîtres. Ces règles semblent établies par la nature même , comme, dans la peinture, elle a voulu que par leur mélange et leur variété les couleurs , obéissantes à l'artiste, servissent à exprimer les traits et à marquer le dessin qu'il aurait conçu.

Or, cette interversion de l'ordre naturel se fait seutir à chaque instant dans le Génie du Christianisme; dès que l'auteur n'est plus sou* tenu par le sujet lui-même , et qu'il cesse de

décrire, il déclame, la pensée naturelle l'a* bandonne , il fait des idées avec les mots. Ou Je voit cherchant à produire des effets par la rencontre des mots , bien étonnés sans doute de se trouver ensemble , comme dans leurs tableaux , quelques peintres cherchent à le faire par le heurté des couleurs. Art mal déguisé, art funeste , contraire au bon goût, et destructif du naturel sans lequel il n'y eut jamais de goût. Peut-être n'existe-t-il point dans notre langue un livre où ce vice soit plus sensible qu'il l'est dans le Génie du Christianisme, comme dans les autres ouvrages du même auteur. Tout y est calculé pour l'effet , comme dans les ouvrages mécaniques : on est assuré d'avance que tel mot en amènera un autre, que telle image sera placée en contraste avec telle autre; on voit venir Fauteur, et l'on sent le but auquel il tend. Cette méthode lui nuit plus qu'elle ne lui sert; car, à force de répéter le même effet, l'auteur en perd le bénéfice; l'habitude de l'artifice détruit l'illusion, et tient lieu d'avertissement; la fatigue suit de près le rappel des mêmes ruses; l'esprit ne veut pas se livrer à une surprise tou^

jours également prévue, et le plaisir s'enfuit par les efforts faits pour le renouveler.

Il est bien diilieile que la logique et la rhétorique s'accordent ensemble. L'art de déclamer n'est pas celui de raisonner. La raison ne s'allie pas plus facilement avec l'imagination , non comme faculîé de créer , comme g^'nie, mais comme abus de cette même faculté. La raison est le guide occupé à modérer les écarts de ce coursier fougueux , qui , dans sa course , ne connaît ni règle ni limite. Le premier devoir imposé par la raison , à tout écrivain , est de traiter son sujet d'après sa nature propre , de ue pas lui attribuer les propriétés d'un autre, d'y renfermer toutes celles qui conviennent à lui et à lui seul , en gardant le genre prochain , et observant la différence prochaine , comme dit l'école ; et en cela elle dit fort bien , car , hors de cette enceinte , il n'y a plus que du désordre. Le Génie du Christianisme a violé, dans tous ses points , ce principe élémentaire. La première partie, qui est la bas.e même de l'ouvrage, non-seulement n'est pas chrétienne , mais de plus elle n'appartient à aucun ordre connu d'idées religieuses... Ce que l'on peut faire de plus respec-

tueux pour l'auteur , est de s'abstenir de qualifier cette partie de son ouvrage , qu'il faut regarder comme une méprise , comme la suite de l'entraînement auquel peut se laisser aller, dans le début , un auteur qui n'est pas encore bien le maître de son sujet... Il est évident que l'auteur ne le connaissait pas. Les citations faites plus haut dispensent de revenir à de

nouvelles preuves de cette assertion" On

compte par centaines les pages qui se trouvent dans des voies aussi déréglées... Il ne faut donc point parler de la partie raisonnée , de la logique du Génie du Christianisme , pas plus que de celle des autres ouvrages du même auteur : c'est là sa partie faible ; toujours peintre , jamais logicien , la palette à la main , il s'avance dans l'arène ; les annonces les plus pompeuses s'accumulent , l'exécution commence , et lorsque vous attendez l'accomplissement , l'imagination déployant ses voiles , l'a déjà transporté dans d'autres régions...

La raison compte encore d'autres ennemis ; l'exagération , la contradiction , les fausses inductions , les comparaisons. L'exagération est la propension à outre-passer les limites naturelles des objets , et à leur assigner des pro-

portions qu'ils n'ont pas. L'esprit est le compas tait pour mesurer les proportions , et pour s'en assurer. Quand il ne le fait pas avec exactitude , c'est qu'il manque lui - même de justesse... Cette méthode conduit à se tenir eu garde même contre la vérité ; car l'esprit est averti de se défier comme on le fait contre qui a trompé. Ce défaut domine dans le Génie du Christianisme , et son auteur est tellement porté à s'y abandonner, qu'on pourrait dire qu'avec lui, l'exagération s'est faite homme. Des qu'un sujet est en faveur auprès de lui , l'engouement n'a plus de bornes, l'affection de l'auteur et les éloges n'ont plus d'arrêt ; pour donner, il prodigue; pour diminuer, il anéantit , il dépouille, il met à nu...

Veut-il parler des obligations que Ton a au christianisme, il dira qu'on lui doit tout, depuis l'agriculture jusqu'aux sciences abstraites... Il est évident que Fauteur a voulu marquer les travaux exécutés par des communautés religieuses qui ont défriché de grands espaces de terre , et qui , par leur séjour sur les lieux mêmes de la production de leurs revenus, y reversaient la plus grande partie de leurs rentes , et s'occupaient du soin de leurs

terres : c'est le bienfait ordinaire de la présence des grands propriétaires sur leurs biens... Mais, qu'est-ce que cela a de commun avec l'établissement , la création même de l'agriculture ? Comment un perfectionnement quelconque , dans une chose existante, peut-il être pris pour la création de la chose même ?...

Autre exemple :

Dans un autre écrit du même auteur , il est dit , en parlant de la maison royale de France : Nous devons tout à cette famille sacrée. Elle nous a faits tout ce que nous sommes. Elle existait > pour ainsi dire , avant nous : elle est presque plus française que la nation ?néme. La troisième racé a affranchi les serfs , institué la représentation nationale par les trois ordres , les parlemens ou cours de justice , composé le code de nos lois, établi nos armées régulières > fondé nos colonies , bâti nos forteresses , creusé nos canaux, agrandi et embelli nos cités , élevé nos monumens et créé jusqu'à la langue qu'ont parlé du Guesclin et Turenne , Vïlle-Hardouin et Bossuet , Alain, Chartier et Racine. Quelle manière de louer ! et que Boileau dirait : La vérité n'a point ce ton impétueux I La France s enorgueillit T et à juste titre, d'à*

voir pour rois les membres de la plus illustre famille souveraine qui existe en Europe; mais, parce que quelques-uns d'entre eux ont fait de grandes choses, avec lestalens et les richesses d'une nation spirituelle et industrieuse, est-on force à dire qu'ils ont tout fait et à eux seuls? N'est-ce pas anéanti, d'un seul coup ces légions d'hommes illustres en tout gétirè auxquels la France a donné le jour ? Quelle est donc cette flatterie qui , pour élever une famille, anéantit à ses pieds toute une nation, et qui , d'une grandeur partagée , fait une grandeur exclusive et incommunicable? Quelle leçon à donner à des rois? Quelle langue , que celle de du Guesclin ? Quel alliage bizare de noms! Allain Chartier et Racine. Comme on retrouve bien là la manie habituelle de l'auteur, de faire arriver de deux pôles opposés, les objets dont il veut faire servir la réunion pour étonner!

Une pareille méthode est propre à fausser le jugement; et, lorsqu'elle s'applique à des objets dans lesquels l'intérêt peut entrer, elle expose aux plus graves méprises, et à faire adopter ce que la prévention , la haine ou la calomnie peuvent présenter de plus funeste. t. m. tg

On en a vu l'exemple dans ce qui a ete rapporté plus haut.

L'auteur, entraîné par ce penchant, s'est rendu l'écho de la plus cruelle calomnie, en imprimant qu'à Fontainebleau , Napoléon avait frappé le pape , et l'avait traîné par ses cheveux blancs ; et le pape n'en a jamais eu un seul de cette teinte. Dans le même écrit, il a publié une tirade outrageante contre l'instruction publique alors existante (i). Voilà où conduit le penchant à forcer la couleur véritable, et à se livrer aux seules impulsions de l'imagination.

Rien n'est plus propre à affaiblir les droits d'un auteur à la confiance que la contradiction. La chose dont la raison s'accommode le moins, c'est la non-conformité avec soi-même. Quand on dit à la fois le pour et le contre, auquel des deux doit-on se tenir? On ne lit pas pour rester dans le doute , ni pour soi, ni pour l'opinion de l'auteur; au contraire, on cherche une solution , et toute lecture n'a pas d'autre but. L'auteur du Génie du Christianisme entre avec décision et vigueur dans une question :

(1) Voyez l'ouvrage de M. ïzarn , inspecteur de l'université , sur l'état de l'instruction publique , en France,

vous croyez arrivera un résultat déterminé: point du tout; une assertion contraire vient détruire tout ce qui a été établi, elle est soutenue avec la même force, le même accent de conviction , et le même talent. Vous restez entre deux opinions, comme entre deux balances égales, sans savoir celle à laquelle l'auteur donne la préférence, et à qui vous pouvez vous-même la devoir. Telle est la marche habituelle de l'auteur. Il est tel de ses ouvrages que I on pourrait partager en deux parties égales , contradictoires Tune à l'autre.

Un jugement exquis et des sentimens vraiment pieux l'inspirèrent dans les considérations qu'il exposa sur un acte à jamais déplorable , et sur les motifs de réduire le nombre des coupables à ce qu'il fut réellement. Eh bien ! l'auteur part de cette donnée , qui est très-juste, et de la fixation d'un très-petit nombre de personnes vraiment coupables, pour dire que cet attentat est le véritable crime de la révolution. Or cette révolution , amenée par la force des choses depuis trois cents ans, ouvrage du gouvernement de Louis XV, et même de Louis XVI, est l'œuvre universelle de la France , de manière à ce qu'elle doive aussi

être comprise dans le nombre des coupables , que cependant on dit être très-petit. De même, en nous vantant sans cesse la beauté des anciens jours, sans dire de quelle époque, ce qui fait que plus ils sont anciens plus ils doivent avoir été beaux , quatre lignes plus bas , on a changé d'avis , parce que l'on a autre chose à prouver , et l'on nous dit qu'il y a douze cents ans , nous étions comme les Hottentots.

Mais où se décèle le plus l'éloignement de cet auteur pour le joug de la raison , c'est dans les fausses inductions qu'il tire d'un sujet à un autre , et dans la transposition des qualités de l'un à l'autre. Rien n'est plus habituel chez lui* Souvent il gourmande ses adversaires supposés ou véritables \ il leur commande par l'autorité de l'exemple d'autrui, sans s'inquiéter s'il est applicable ou non. Pascal, Bossuet, Newton, Leibnitz ont fait, ont dit ; pourquoi ne feriezvous, ne diriez- vous pas? Rien n'est pîus fautif. Socrate et Platon , Athènes et Rome ont cru pendant mille ans à ce qui nous parait riridicule ou odieux. Newton , Leibnhz ne croyaient pas les mêmes choses sur tous les points qui étaient l'objet de l'adoration de

Pascal et de Bossuet : cette manière est donc entièrement fausse.

L'auteur fuit les définitions , ce moyen assuré de terminer les disputes. Il a senti que devant elles croulaient tous les échafaudages dressés par l'imagination , et qu'avec elles il en était d'un livre comme de ces pièces qui ne se soutiendraient pas au théâtre , si l'explication d'une méprise ou d'un déguisement venait à être donnée. En replaçant les choses dans leur état naturel , il faudrait dire adieu aux grandes phrases, aux mouvemens pathétiques, à toute la partie sensitive de l'ouvrage, et le Deus ex machina n'aurait plus rien à faire.

J'en cite des exemples.

La foi du chrétien est la soumission à la révélation faite par Dieu , confirmée par l'enseignement de l'Eglise. Dès que Dieu a parlé, et que l'Eglise a reconnu sa parole, le chrétien n'a plus qu'à se soumettre. L'origine, et h s motifs de la foi chrétienne sont donc bien clairement déterminés. Que fait le Génie du Christianisme ? Pour lui la foi est la force de la conviction, cette faculté qui est applicable à l'erreur comme à la vérité ; tandis que la foi chrétienne est l'attachement à une vérité posi-

tive et démontrée. Tous les hommes ont foi à leur religion , on ne peut point en concevoir sans elle ; mais ils ne l'ont point par les motifs qui fondent celle des chrétiens. Chez eux , la foi a bien produit , par la force de leur conviction , les mêmes effets que la foi véritable fait naître chez les chrétiens; mais il ne s'ensuit pas que Ton puisse parler de l'une comme de l'autre. Les Indiens se soumettent à des souffrances devant lesquelles nos plus grandes austérités sont des jeux, leur foi pousse leurs femmes sur les bûchers; les mahométans sont, en corps de nation , des croyans bien robustes ; la force de leur persuasion les a portés à détruire le christianisme dans l'Asie , dans l'Afrique , et dans une partie de l'Europe : la force de la persuasion n'est donc pas applicable comme attribut à la foi chrétienne, elle en est un effet et la compagne , mais non pas le principe. Ces notions sont trop simples pour avoir échappé à un esprit aussi éclairé que celui dont j'examine les ouvrages ; mais cette simplicité même l'a détourné de s'y tenir. Il aurait fallu renoncer à toute la partie théâtrale, à laquelle un dogme chrétien se prête fort peu ; au lieu qu'en se jetant dans la partie imaginaire et

étrangère au sujet, on a la liberté de parcourir Rome, la Grèce, d'évoquer les ombres, d'invoquer les déserts, et l'on finit le voyage à Roncevaux , entre Charlemagne et ses preux. Il est question de la foi, vertu théologale, et l'on parle de bailler sa foi, avec tous les prodiges attachés à cette belle cérémonie.

L'auteur tire le même parti de l'amphibologie que présente le mot croire , d'où dérive également la croyance et la crédulité ; et de là mille louanges au bon temps dans lequel on croyait, mille injures à celui dans lequel on veut absolument que Ton ne croie plus. Une équivoque soutenue à dessein suffit pour nourrir de longues et fréquentes déclamations : définissez, le fantôme s'évanouit ; maison dirait que la raison , avec ses préceptes, est une prison dans laquelle l'auteur se sent serré de trop près , et dont il cherche bientôt à franchir les barrières importunes.

Que de choses à dire sur cette équivoque ! \ eut-on la croyance ou la crédulité ? Ce que l'on croit après examen, est-il moins solidement cru, que ce qui l'est sur parole? Est-ce l'empire de la crédulité que l'on regrette ? Les hommes crédules ne sont-ils pas les plus dan-

gereux des hommes , pour eux-mêmes et pour les autres ? Les peuples qui s'intitulent si fièrement les vrais croyans, les vieux chrétiens , ne sont-ils point les plus stupides et les plus féroces des humains ? Les premiers n'ont-ils pas, au nom de la vraie croyance , détruit la croyance véritable ? et , d'ailleurs, que fait à la religion comme à la société , la croyance sans les œuvres? C'est donc désoeuvrés qu'il faut parler, et non point seulement de la croyance que chacun interprète suivant sa position , croyance qui, hors la foi chrétienne, n'a ni limites ni juges.

Le Génie du Christianisme fut un ouvrage d'opposition : la couleur générale d'un ouvrage décide de son ton , comme elle fait quelquefois de la destinée même de l'auteur. Une fois placé sur une ligne , on ne peut s'en écarter avec convenance. Dans son système d'opposition le Génie du Christianisme a dû déprécier les choses du temps , rehausser celles d'autrefois : le vieillard n'est pas plus admirateur du passé et détracteur du présent. La raison comporte- t-elle cette généralité de malédictions ou de bénédictions données à la totalité d'un temps, d'une société d'hommes,

d'un ordre de choses? tout dans l'humanité ne se compose-t-il point d'un mélange à peu près égal de bien et de mal ? et n'est-ce pas la raison même qui s'est exprimée par la bouche du poète qui a dit: Optimus illc quiminimis urgetur?

Il s'est formé parmi nous une espèce de secte de déshonneur pour la France, dont le bonheur paraît être d'avilir la patrie , et de la représenter comme la terre natale ou adoptive du crime. Il ne faut pas lui disputer cette satisfaction. Le Génie du Christianisme use jusqu'à 1 infini du rappel de l'action et du nom de la Providence, en cela conforme à quelques écrivains de la même école, qui, amans du vague, toujours en dehors du monde positif, esprits nébuleux,

Dont les sombres pensées Sont d'un nuage épais toujours embarrassées;

ne peuvant rien définir , rien prescrire , se perdent dans la recherche d'origines 9U5si inutiles qu'impossibles à connaître , croient dominer l'humanité du haut d'un nom qu'on ne doit pas employer en vain , et qui viennent ajoutera nos connaissances l'importante révélation que Dieu a été le maitrc

( agS )

de langue, et peut-être le maître d'écriture des hommes (i). Le style est l'homme tout entier, a dit Buffon ; et il a raison. Le Génie du Christianisme s'est chargé, pour sa part, d'en fournir la preuve , car il a tous les défauts et toutes les qualités de l'ouvrage lui-môme. La clarté esta côté du néologisme, Bossuet auprès d'Ossian , les traits les plus brillans auprès des locutions les plus communes.

L'auteur a pris le sublime continu pour diapazon. Mais cela est-il possible , entre-t-il dans nos mœurs?Deux hommes, une société qui adopteraient ce langage, seraient-ils entendus du reste des hommes? Est-ce un genre vrai, naturel, que celui qui prête au travestissement suivant que l'on veut prendre au sérieux ce que dit l'auteur.... On l'a tenté, et avec un succès facile , à l'égard des ouvrages de l'auteur du Génie du Christianisme. On sent , en effet , combien la parodie s'attacherait aisément à des locutions, telles que Dieu, le grand célibataire des siècles ; la foule, vaste désert d'hommes ; le sauvage sans religion , l'incrédule des bois, le sophiste de la hutte. Je demande que

(0 M. dc'Bonald.

l'on fasse attention au style des deux morceaux qui suivent : il y en a mille semblables.

« Voyez le néophyte debout au milieu des ondes du Jourdain ; le solitaire du rocher verse l'eau lustrale sur sa tête; le fleuve des patriarches, les chameaux de ses rives , le temple de Jérusalem , les cèdres du Liban paraissent attentifs. »

« Dans nos campagnes , les fiançailles se montraient encore avec leurs grâces antiques. Par une belle matinée du mois d'août, un jeune paysan venait chercher sa prétendue à ia ferme de son futur beau-père. Deux mènestriers, rappelant nos anciens minstrels, ouvraient la pompe en jouant sur leur violon des romances du temps de la chevalerie, ou des cantiques de pèlerins. Les siècles, sortis de leurs tombeaux gothiques , semblaient accompagner cette jeunesse avec leurs vieilles mœurs et leurs vieux souvenirs. L'épousée recevait du curé la bénédiction des fiançailles, et déposait sur l'autel une quenouille entourée de rubaris. Ou retournait ensuite à la ferme; la dame et le seigneur du lieu , le curé et le juge du village s'asseyaient avec les futurs époux; le< laboureurs et les matrones, autour d'une

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table où étaient servis le verrat d'Eumée et le veau gras des patriarches. La fête se terminait par une ronde dans la grange voisine; la demoiselle du château dansait, au son de la musette, une ballade avec le fiancé, tandis que les spectateurs étaient assis sur la gerbe nouvelle, avec les souvenirs des filles de Jéthro , des moissonneurs de Booz, et des fiançailles de Jacob et de Rachel. »

Le style du Génie du Christianisme n'est pas un style naturel, mais un style factice adapté à un sujet , fait pour éblouir comme un feu d'artifice : l'auteur a adopté un genre à part, pour tenir l'attention et les passions toujours en action. Du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas, a dit un homme qui s'y connaissait : l'écueil est impossible à éviter avec la prétention au sublime continu ; bientôt arrive le burlesque monté sur ses hautes échasses, et la confirmation de ce qu'a dit Montesquieu , que le sublime oriental était le sûr moyen d'ennuyer son homme jusque dans les nues. Le Génie du Christianisme est une métaphore continuelle, une corbeille de fleurs, où le goût n'a pas toujours présidé à l'arrangement des ornemens , dont la prodigalité devient quelquefois

une source de desordre et de fatigue. L'apparition de ce genre nouveau alarma, comme celle d'un météore menaçant pour la république des lettres , et força à se revêtir de son armure, et à descendre dans l'arène un défenseur des saines doctrines littéraires , justement effrayé de cette invasion (i).

Si les intérêts de la vérité et du goût mont défendu de me livrer à l'engouement qui dicte presque tous les jugemens sur le Génie du Christianisme, le même sentiment de justice et d'impartialité me portera de même à rendre hommage aux beautés nombreuses et neuves dont brille cet ouvrage, ainsi qu'au mérite de Fauteur. Je dois acquitter la dette de la reconnaissance avec la même plénitude que celle de la justice.

L'érudition de l'auteur du Génie du Christianisme est immense , et d'autant plus honorable , que tant de richesse s'est trouvée amassée presqu'à l'entrée de sa vie, et au milieu de ses plus vives agitations. Elle forme un contraste glorieux avec la légèreté du lest avec lequel s'embarquent presque tous les écrivains modernes.

t'a) M l'abbé MoreUt

Lauteur excelle dans le genre descriptif, aussi y revient-il avec complaisance ?Son pinceau est une source inépuisable d'ornemens, il couvre de fleurs tout ce qu'il touche. Tour à tour Albane ou Rubens , les peintures les plus suaves, les draperies les plus riches se développent sous ses mains. Quelle énergie dans cette peinture du serpent, où, rival heureux de Milton , le prosateur français l'emporte sur le poète anglais ! Quel charme dans le tableau de ces animaux légers, dont il raconte avec tant de grâce l'imprudence et les infortunes ! Quelle pompe il étale dans la description des bords embaumés du Mississipi ! Quelle douceur dans les rêveries qu'inspire l'astre des nuits, soit lorsqu'il éclaire les forets de l'Amérique , soit lorsque l'argent de ses rayons va se perdre , et comme se fondre dans les abîmes de l'Océan ! Elles revivent ces ombres royales qu'il ramène dans leurs demeures profanées. On la voit, on recule à l'aspect de la plus imposante d'entre elles , lorsqu'elle se relève à la tête d'une arrière-garde de huit siècles de rois ; on frémit en voyant se recoucher sur leur lit de mort tous ces maîtres des hommes, après avoir refusé de reprendre leurs sceptres, a coté du laboureur

prêt à charger de nouveau son bras du poids de son hoyau. Trait admirable , et qui lui seul vaut tout un livre. La plus grande jouissance que l'on puisse offrir à l'esprit est la vérité présentée avec étendue, force et éclat; on la retrouve toute entière dans ce passage, et dans un grand nombre d'autres traits qui étincellent et frappent dans un ouvrage qui, malgré ses défauts, décèle un talent d'un ordre supérieur. Aussi le monde littéraire a-t-il assigné une place distinguée au nom de l'auteur du Génie du Christianisme parmi ceux qui ont honoré l'esprit humain. Il a ouvert une voie nouvelle; il est à désirer qu'il n'y soit pas suivi par la foule ; elle y trouverait des écueils que lui seul a pu éviter. Mais ainsi que dans l'art de la peinture, si la première place est assignée par le goût à la pureté du dessin de l'école romaine, de grands honneurs sont aussi attribués à l'école qui a brillé par l'éclat du coloris, et par la variété et la richesse des draperies comme par le fini du travail; les Rubcns, les Wandyck occuperont toujours des places distinguées dans les mêmes galeries où régnent les Raphaël et les JulesRomain. Il en serade même pour le Génie du Christianisme. Le fond de ses tableaux sera

diversement apprécié; mais les yeux s'arrêteront toujours avec complaisance sur les draperies brillantes et magnifiques dont il a su recouvrir les défauts de ses compositions. Si les muses peuvent refuser d'adopter la dixième sœur qu'il a tenté d'introduire dans leur docte famille , Apollon ne pourra avec justice lui refuser l'entrée de son temple, sur le seuil duquel il lui commandera le sacrifice de quelques pages de ses ouvrages, comme la muse de l'histoire introduit au temple de mémoire le héros de Rocroi , après avoir arraché du tableau de ses exploits les monumens d'une gloire moins légitime»

L'auteur du Génie du Christianisme compte beaucoup de volumes, et n'a qu'un livre. Il n'est pas susceptible d'en avoir deux, et il n'est pas donné à tout le monde d'en .avoir autant. On sent en le lisant qu'il n'est pas destiné à sortir de la première enceinte dans laquelle s'est exercé son génie. Du premier bond il a touché à ses limites naturelles. Dans ses autres écrits il a vécu d'emprunts faits sur lui-même ; en politique comme en littérature , tous sont des commentaires du Génie du Christianisme. L'auteur n'a qu'une corde a son arc ; mais cette corde est

forte, sonore et brillante, et ce n'est pas être dépourvu de richesse que de se suffire à soimême, et de pouvoir être prodigue sans épuiser sa fortune. Tel me parait être le Génie du Christianisme, cet ouvrage qui de tous les écrits qui ont paru depuis trente ans, est celui qui a le plus agité la renommée, et le plus remué l'opinion. Si les succès se comptaient par le bruit, aucun écrit n'en aurait obtenu de plus complet. Plein de beautés et de défauts mais encore plus de ceux-ci que de celles-là, n'établissant aucune doctrine, vide de preuves, pauvre de raison, chargé de couleur, espèce de plateau électrique fait pour procurer des émotions et raviver des facultés amorties , d'un style plus chaud de convoitise que d'un feu véritable, chef dune école réprouvée par le goût, cet ouvrage ne sera pas plus classique en religion qu'en littérature. Les âges suivans, étrangers aux circonstances qui font créé, et qui l'ont soutenu, lui demanderont compte des plaies qu'il a faites au bon goût littéraire et religieux. Texte à contestations , ce qui restera de lui ressemblera à ces hommes qui embarrassent le jugement de ta postérité par le mélange de leurs qualités et de leurs vices. t. m, 20

Pour jouir pleinement des fruits de cet arbre, il faudra qu'une main amie prenne soin d'élaguer les plantes parasytes qui surchargent ses rameaux. Alors, dans ce cadre resserré , il restera des tableaux que l'œil du connaisseur aimera toujours à rencontrer.

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