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CHAPITRE PREMIER

Esprit de cet écrit et de ceux du temps.

Il y a deux manières d'écrire : ou pour faire seulement un livre, ou pour instruire une affaire. Comme on voit , il y a fort loin de l'un à l'autre. Le premier peut flatter l'esprit -, au second seul il appartient d'être utile.

Aux temps des grandes agitations politiques , tels que ceux dans lesquels nous vivons, un écrivain pénétré comme il doit l'être de la gravité des circonstances, et qui sait en reconnaître à l'avance les conséquences, ne balancera pas sur le double but que son travail peut avoir. Le citoyen imposera facilement silence à l'auteur , et celui-ci ne croira pas perdre beaucoup en sacrifiant les jouissances de l'esprit au sentiment qui avertit tout homme de bien que dans le dan-

ger commun ce n'est pas assez d'offrir d'agréables délassemens, mais qu'il est une dette d'un ordre supérieur envers la société - dette que l'on n'acquitte que par des travaux solides, quelque pénibles d'ailleurs qu'ils puissent être. C'est à ce dernier titre que je suis entré, et que je parais souvent dans la carrière : le service public qui seul m'y a appelé, seul aussi m'y retient. Qu'on dise ce que sans lui j'aurais à y faire? Deux choses sont horriblement embrouillées dans notre temps : les affaires et l'histoire. Les premières se font sans principes, la seconde s'écrit sans vérité. Les affaires publiques se font trop souvent en vue d'intérêts privés et sur une bien courte échelle en politique ; l'histoire s'écrit en vue de parti et d'appréciations égoïstes ; elle tourne sans cesse* si l'on peut parler ainsi, dans le même cercle -, cercle étroit et chargé de couleurs ternes ou mensongères j également dépourvue qu'elle se trouve d'antécédens et de filiation, de caractère et de clarté. De là tant d'embarras en affaires et tant de romans en histoire.

Le craquement continuel de la maison où l'on nous a logés, nous avertit que nous dormons sous un toit qui porte à faux sur des fondemens désavoués par l'architecture véritable. Les brouillards qui couvrent l'horizon de notre propre histoire , les contradictions qui régnent sou*

ce ciel nébuleux, les démentis que l'on s'adresse de toutes parts , et qu'à leur tour les faits donnent à tant d'hommes pressés de nous informer de ce qu'ils ne savaient pas, nous avertissent aussi de l'absence des notions véritables sur ce qui s'est passé parmi nous , et que pour l'apprendre, la première condition est de rejeter loin presque tout ce qui a été écrit. A la veille du combat, il faut souvent détruire les gros bagages-, au moment de s'instruire , il faut sacrifier bien des livres. Je ne crains pas de le dire, notre histoire comme notre ordre politique est à refaire. J'en suis fâché pour les faiseurs ; mais leur ouvrage ne vaut pas mieux que cela. Comme nous en avons payé la façon , nous avons dû le sentir, et nous pouvons le dire.

J'écris donc en vue de deux grands intérêts : i°. les affaires de mon temps-, 2°. l'histoire de mon temps. Ce temps, ainsi que ceux qui le suivent, auront à supporter le poids de tout ce qui se fait, à débrouiller les erreurs de tout ce qui se publie. Grands motifs pour travailler, autant qu'il est en soi , à ce que l'on fasse et que l'on dise le moins mal possible. Notre temps occupera une grande place dans l'histoire ; bien plus, l'histoire du nouveau monde qui s'élève sur la scène datera de lui... Chacun est bien aise de voir clair dans sa généalogie. Ceux qui nous

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suivront ne seront pas fâchés de savoir d'où ils viennent, et de connaître comment ils ont été mis ]à...Ecrivonsdoncdemanièreàle leur apprendre : je l'ai déjà demandé bien des fois. Que chacun de ceux qui ont été à portée de voir, d'entendre et de connaître , dise ce qu'il a vu , ce qu'il a entendu , ce qu'il a connu ; mais qu'il ne dise que cela, et de la collection de ces dépositions testimoniales , sortira ce que l'on est convenu d'appeler l'histoire, c'est-à-dire un récit qui commande la confiance par la vérité des faits; qui nourrit l'esprit par la substance des réflexions qui l'accompagnent \ qui montre la physionomie véritable des acteurs par la ressemblance de leur portrait avec leurs traits naturels-, qui indique à la fois leur situation, leurs projets, leurs actions , le principe de leur élévation et la cause de leur chute , l'état et la tendance de leur temps , et qui, de la réunion de toutes cçs parties , forme un ensemble harmonique dont chaque membre sert d'appui et comme de démonstration à l'autre, et fait d'un tout régulier une pièce de conviction aux yeux de la raison. Ce merveilleux travail sur les choses de notre temps n'existe point parmi nous. Je n'y aperçois encore que le jbûcher où ce phénix est attendu pour faire renaître la vérité des cendres que fournira l'incendie bien mérité de presque

tout ce qui a été écrit sur cette époque. Mais enfin le jour de la vérité arrivera- les passions fuieront; les yeux s'éclaireront ; les possesseurs des matériaux véritables de cette histoire ouvriront ce trésor caché-, celte espèce de richesse finit toujours par appartenir au public , et Ta\arice dans ce genre heureusement est beaucoup plus rare que clans beaucoup d'autres. Je voudrais pouvoir ajouter à ce réservoir que chaque jour grossira. J'y ai porté mon tribut par le récit deè évènemens de la Pologne, de Rayonne , du 3i mars 181 }, et par l'exposition des affaires ecclésiastiques qui ont rempli l'espace de temps compris depuis 1801 jusqu'à 1818. Le lecteur peut se fier à ces récits : ils contiennent la vérité. Te continue aujourd'hui en retraçant ce qui s'est passé depuis 1818, en fixant le siaiuquo religieux de la France et de l'Europe à l'égard de la cour de Rome-, état d'autant plus important à bien déterminer, que provisoire de nom, il paraît par la nature des choses devoir être définitif au moins pour un long temps. Car de part et d'autre on so tient en observation -, on a l'air de se craindre mutuellement-, on n'ose attaquer la question véritable , source do tous les embarras -, on sait bien qu'ils vieunent d'elle, mais c'est par là même qu'on le sait, que l'on garde cette réserve pour se soustraire aux suites de l'éclair-

cïssement qui amènerait une solution définitive; C'est une position toute nouvelle et fort importante à observer, que personne n'a encore traite'e, et qu'il ne faut pas laisser passer sans réflexions. Je dirai quelle est cette question.

J'ai eu le bonheur de recouvrer une pièce fort importante : la lettre du Pape à Napoléon , pour lui annoncer son intention de ne pas exécuter le concordat de Fontainebleau du 25 janvier i8i3. Les principes que cette lettre professe sont dignes d'attention. Elle me manquait pendant la composition desquatres concordats : dès qu'elle est recouvrée , je la devais au public.

Les propositions que les princes protestans de l'Allemagne ont fait porter à Rome , sont à peu près inconnues de tout le monde. Il m'a paru bon de donm r de la publicité à cet acte , pour fixer les idées sur la nature et 1 état de cette affaire. On a vu des envoyés s'acheminer vers Rome de toutes les parties de l'Allemagne ; pendant longtemps on a lu : Les négociations des princes protestans avec Rome avancent ou reculent. On a vu ces envoyés rentrer dans leurs foyers ; aucune action n'a suivi leur retour, chose rare après une ambassade solennelle. C'est encore tout ce qui était venu à la connaissance du public. Il était bien naturel de demander le pourquoi de tout cela. J'ai cherché à satisfaire k cette curiosité :

clic est légitime. La France a aussi députe' vers Rome : un concordat avait eu lieu en 1817 ; mais un soulèvement moral avait aussi eu lieu contre» lui ; il fallait pre'venir le soulèvement législatif qui attendait son apparition ; la position était singulière et riche en difficultés. Le ministère d'alors n'avait pas fait ce concordat j mais il avait à en soutenir le fardeau, et , *de plus , à sauver l'honneur des auteurs de cette œuvre. Il se trouvait donc chargé de la réhabilitation de cet acte, qui semblable à un orphelin , fruit méconnu passes parens , ne trouvait personne qui voulût l'avouer. J'ai du dire la nature et l'esprit de l'acte qui lui a été comme substitué. Celui-ci , à son tour, a donné lieu à plusieurs actes , soit à Rome , soit k Paris : j'ai dû les représenter. Leur connaissance était indispensable pour l'intelligence des faits et pour leur entière explanation. Par là , l'affaire sera complètement instruite.

Le monde et la France sont remplis de peintures plus ou moinslugubrcsdel'Eglise de France. J'ai pensé qu'on ne pouvait pas y mieux répondre que par le rapport que son excellence le Ministre de l'intérieur a soumis au Roi à la date du 24 août 1819. Ce rapport présente l'exposé de l'état de cette Eglise à trois différentes époques, depuis 1811 jusqu'à 1819.... C'est le tableau complet de ce qui a été fait dans cet espace de temps

pour améliorer son sort. Le rapprochement des époques, le détail des améliorations et l'ensemble fies travaux exécutés en faveur de cette Eglise , fourniront la meilleure réponse à tout ce que, par des motifs et par des voies différentes, l'ignorance et la mauvaise foi acceptent ou bien accréditent sur l'état de la religion en France. Ce tableau suffirait seul pour leur fermer la bouche, si la mauvaise foi et l'ignorance pouvaient connaître la conviction ou consentir à se taire ; puisse cet exposé, en devenant plus connu , nous débarrasser du déluge de déclamations et disculpations dont on nous inonde. Les unes sont fort ennuyeuses et les autres fort injustes, grands motifs pour désirer la fin de toutes les deux. L'évocation des jésuites de leur tombe, la diffusion des missionnaires sur la surface de la France, les excursions dans la politique qu'un trop grand nombre de ministres du culte se permet de mêler à des fonctions séparées des choses du monde, sont devenues des sujets communs de plaintes comme d'irritation contre le clergé. Il a paru bon de faire connaître quelques pièces relatives à ces mobiles de perturbations.

Ces pratiques sont une contradiction manifeste avec l'esprit et la destination des ministres religieux-, elles ne peuvent manquer de devenir funestes au culte et à ses ministres. J'ai regard»

comme un devoir de renouveler les avis que, dans les quatre concordats, j'avais adressés au clergé sur les dangers de la direction à laquelle il se livrait, dangers qui se sont trop réalisés.

Depuis quelque temps on écrit d'une étrange manière sur la religion et sur la cour de Rome.

Rapporter le caractère que doivent avoir les écrits qui les concernent-, assigner les droits, les bornes, les écueils-, fixer ce qui est licite et décent, en indiquant ce qui blesse et nuit tout à la fois, m'a paru bon, nécessaire, et ne pas excéder la juridiction de l'écrivain qui, s'occupant de ces questions, peut se rencontrer dans la même arène avec des combattans inconsidérés.

C'est encore un piquant sujet d'observation, que l'attitude de Rome au milieu du monde nouveau qui l'entoure. Le chef du pouvoir religieux n'apparaît pas seul dans le tableau ; je dirai même que, considéré seulement comme source ou pricipal dispensateur des pouvoirs ecclésiastiques, il n'en forme que la plus petite partie. 11 est des rapports plus étendus dans la question, qu'il faut savoir saisir. J'écris pour tout le monde; les lecteurs ne sont pas seulement les gens d'église ;

il faut de la nourriture pour tous les goûts

Outre ceux qui dans Rome ne voient que le Pape, il est encore des hommes qui cherchent la marche de la politique par laquelle Rome

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propage son empire à travers les siècles, par l'appui des institutions qu'elle a formées et qu'elle maintient au nom de la religion. C'est celte tactique si uniforme , si constante, que j'ai dû indiquer, et j'entends déjà toute la partie indé-

pendante des lecteurs répondre à ma pensée

Une question politique se présente toujours à moi comme une affaire qui a un commencement, des sens divers et un dénoûment ; quand donc j'en écris, c'est avec la suite qu'exigent les affaires : ainsi ai-je fait dans toutes les questions que j'ai traitées, du congrès de Rastadt au second de Vienne s des colonies en général jusqu'à leur affranchissement à peu près consommé , du ber-

ceau de l'Eglise jusqu'au concordat de 1817

Ces trois questions m'appartiennent en quelque sorte, elles ont été rendues comme populaires > je ne les abandonnerai pas-, la nature de ce travail a forcé à de fréquens rappels des quatre concordais . Sans doute il est fâcheux d'avoir à revenir à des choses déjà dites, et presque ridicule de se citer soi-même ; mais ces rappels se sont trouvés commandés par la liaison des idées et par l'identité des questions. Il ne s'agit pas ici d'un programme d'académie , mais de la solution d'une question qui ne peut résulter que d'une exposition de faits certains et des conséquences rigoureuses de ces mêmes faits».. Il faut pro-

céder à la manière des logiciens et non pas a celle des rhéteurs.

Des hommes en dehors ou bien au-dessus de l'influence du clergé , en tiennent peu de compte dans nos affaires. C'est une courte vue... D'autres

veulent s'en servir comme d'un levier C'est

une grande aberration politique et religieuse

Le piètre qui est tout dans son temple n'est plus rien hors du temple -, révéré au dedans, assailli au dehors , il n'a pas à balancer sur le choix de sa position. Je l'ai déjà indiqué-, le mal fait depuis lors, m'engage à y revenir, et je le fais avec d'autant plus de zèle, que tout me prouve que si le clergé français a de bons ennemis, eu revanche il a de bien mauvais amis.

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