CHAPITRE III
Correspondance du Clergé avec Rome , en 1819.
L'envoi d'un négociateur à Rome avait frappé l'attention du clergé de France , et le mouvement d'une curiosité inquiète de sa part était bien naturel. Il s'agissait de son état-, celui-ci avait paru fixé par le concordat de 1817. Son exécution était suspendue -, une négociation survenait, le clergé ne se voyait pas plus consulté qu'informé -, 011 aurait peur à moins. Celle-ci avait gagné le clergé , et lui dicta la lettre placée sous le n° i des pièces justificatives. Celte lettre motiva la réponse du Pape qui se trouve sous le n° 2 des mêmes pièces, et la réponse des évêques au Saint- Père, placée sous le n° 3. Ces trois pièces forment la correspondance qui a eu lieu entre le Pape et le clergé, à l'occasion de la négociation dirigée par M. le comte Portalis.
Cette correspondance présente plusieurs rapports qui méritent d'être examinés.
i°. La joie et les espérances que le concordat de 1817 avait fait concevoir au clergé.
2a. L'aveu que la négociation n'avait pour objet que de pourvoir aux sièges vacans parmi ceux reconnus par la loi de 1801.
3°. Des plaintes sur le mystère fait au clergé de l'existence et de l'objet de la négociation.
4°. Le tableau de l'église de France.
5°. L'abandon entier fait par le clergé au Pape de sa direction propre.
6°. La forme de cette lettre.
Le premier de ces articles est pour moi un vrai sujet de deuil, comme d'un profond étonnement pour mon esprit , car il ne peut s'élever au point de reconnaître un clergé à sa place , lorsque celui-ci la choisit en dehors de la nation, lorsqu'il sent, lorsqu'il voit autrement qu'elle ; alors loin d'être avec la nation , il est en opposition avec elle. Car dès qu'il y a différence entre elle et lui , par là même il y a opposition. Un clergé séparé d'opinion et d'affection avec la nation dont la direction lui incombe, avec la nation à laquelle il incombe aussi de pourvoir à ses besoins, me paraît être dans une position contradictoire au principe de son institution, à l'efficacité de son action , et la plus critique pour son ministère et pour lui-même. Lorsque pour agir sur les hommes, on n'a pas d'autres moyens que la persuasion, comme on ne peut pas persuader sans être entendu, il faut veiller avec at-
tcntion sur le moyen de s'entendre, et pour cela commencer par parler la même langue que ceux que Ton prétend diriger. iSans cet accord indispensable dans le langage, toute influence est impossible. Or, dans cette circonstance, la joie alléguée par le clergé formait un contraste bien frappant avec les sentimens que la nation manifestait ; car il s'en fallait de beaucoup qu'elle ressentît cette satisfaction qui est en possession de produire l'allégresse, et ce qui se manifestait parmi elle, ne pouvait laisser de doutes sur ses dispositions. Le ministère ne s'y méprit pas, et la connaissance de l'état réel des choses le porta à renouer avec Rome une négociation destinée à corriger le sujet de cette joie prétendue. Lorsqu'il se porta à cette détermination, le ministère ne cédait pas à une fantaisie , mais il sentait dans l'opinion un fonds résistant contre lequel il désespérait de prévaloir. C'est ce que le clergé lui-même reconnaît, lorsqu'il dit qu'on lui a allégué l'existence d'obstacles insurmontables. Où se trouvaient ces obstacles? Etait-ce dans l'argent ? IN on , car il était trouvé depuis la loi de 1816 qui attribue au clergé une dotation en forets d'un produit ce 45 000, 000 fr. Où donc était la difficulté? Dans l'opinion formellement prononcée contre le concordat ; elle était là et nulle part ailleurs. Lorsque le Gouvernement se reu-
contre vis-à-vis de cette opinion, son art est d'apprécier au juste son intensité , et lorsque celle-ci est trop compacte , d'éviter à tout prix de se commettre avec elle , car alors il a devant lui un écueil certain. Ceux qui , comme le clergé l'a montré dans cette circonstance, ne trouvent pas leur compte dans le respect forcé qu'inspirent de pareils obstacles, mais qui n'ont pas personnellementla charge de les vaincre, comme ils sont en sûreté, peuvent aussi se récrier tout à leur aise. Mais ceux qui ont à supporter le poids de ces mêmes obstacles, sont bien obligés de procéder autrement. C'est ce qu'ont fait les ministres. Ils ont vu une nation entière dans l'éréthisme de la haine contre le concordat. Aucun espoir de le faire adopter ne brillait aux yeux d'hommes éclairés sur les dispositions véritables de îa nation. Dans cet état, et laissant à l'écart les illusions dont le clergé se berçait , le ministère dut régler sa marche sur ce qu'il voyait exister dans la nation qu'il était chargé de diriger. Tout le reste ne pouvait que l'égarer. Le clergé dit qu'il n'aperçoit pas d'obstacles vraiment insurmontables-, à la bonne heure, mais le ministre les voyait, et devait les éviter; aussi n'est-il pas trop affligeant de voir le clergé se méprendre au point déparier de la joie universelle produite en France par le concordat de 1817, tandis que
c'étaient les sentimens les plus directement contraires qui éclataient partout !
La France remplie de joie par ce concordat ! En vérité., ceux qui le disaient, y avaient-ils bien regardé , et que croire de leur manière d'apprécier les choses, en les voyant commettre de pareilles méprises! Le concordat de 1817 faisait la joie du clergé, parce qu'il était son ouvrage, et parce qu'il lui apportait des avantages; mais la France n'avait pas trempé dans cette œuvre-, la France n'avait rien a y gagner. Elle devait donc en juger tout autrement que le cierge, placé dans un autre point d'optique^ et ce qui faisait la joie de l'un , par là même devait faire la tristesse de l'autre. De plus, le clergé avait- il songé au jugement que le Pape aurait à porter de celte assertion. Car elle le plaçait entre le clergé qui disait que toute la Fiance était enchantée du concordat, et le ministère qui rassurait quelle était soulevée contre lui. Si le Saint-Père n'eût pas été pourvu de toutes les lumières propres à lui faire discerner la vérité entre deux allégations si exclusives l'une de l'autre, que fi\t-il arrivé? C'est qu'en attendant que l'on fût d'accord, il n'y aurait ru ni le concordat de 1817, ni l'accord de 1810. Voilà à quoi le clergé s'exposait avec ses assertions ; heureusement elles choquaient tellement l'évidence ,
que le Pape a passé outre, en se laissant diriger par ceux qui avaient la connaissance des faits réels. Lorsqu'en affaires on prend pour base des assertions qui n'ont de fondement que dans notre pensée ou dans nos intérêts propres, on s'expose à de graves erreurs ou à de rudes repoussemens. Le clergé a été en chercher un que rien ne lui conseillait de se procurer.
Il a été dit au chapitre deuxième de cet écrit , que la négociation avec Rome n'avait pour but que de pourvoir aux sièges vacans parmi ceux érigés par la loi de 1801. Cette assertion se trouve justifiée par la lettre des évêques, qui disent au Pape, et qui pouvait mieux le savoir que lui ., que pour le moment , il n'est plus question que di pourvoir aux cinquante sièges qui existaient avant le concordat de 1817. C'est donc à ce point unique que se bornait la négociation de 1819. Le clergé se plaint d'avoir été tenu à l'écart de tout ce qui a rapport à cette négociation. 11 allègue i° que le silence le plus absolu a été la seule réponse à ses supplications ; que les bulles d'institution données par le Pape, en vertu du concordat de 1817, n'ont pas été re-* mises aux titulaires. Le clergé apprend que l'année précédente on avait proposé une réduction des sièges épiscopaux, portés à 92 par le concordat de 1817 , et qu'alors on n'apercevait pas d'autre difficulté dans son exécution.
Je reprends ceci.
Les plaintes exprimées par le cierge sont fondées-, c'est avec raison qu'il trouve mauvais que lesafiaires del'Eglise soient conduites sans la participation de 1 Eglise, et qu'elle ait à recevoir son étal au lieu de le faire elle-même ; c'est avec une égale raison qu'il s'élève contre la retenue des bulles accordées pour les évêques nommés : en cela le clergé est conduit par ce que j'appellerai l'instinct de sa nature , qui lui fait sentir qu'il est contre nature que le prince temporel puisse retenir le titre et la preuve testimoniale d'un pouvoir spirituel; mais il fallait remonter plus haut, et commencer par se demander pourquoi le spirituel et le temporel étaient toujours mêlés ensemble. Si le clergé n'avait pas de siècle en siècle contracté l'habitude de faire dépendre son état de l'action du pouvoir temporel ; si, par la plus déplorable confusion, il n'avait pas cessé de porter ce pouvoir à s'immiscer dans la décision de ses affaires, d'invoquer son bras contre ses adversaires, de briguer son appui, de recevoir ses faveurs , il ne se trouverait pas dans l'assujétisscment où il est plongé, et dont il se plaint. Mais , c'est de lui - même dont il a à *e plaindre-, c'est son aveuglement, sa liaison intéressée avec le temporel qu'il doit accuser. Quoi ! il sera sans cesse occupé d'invoquer le pou-
Voir temporel , attentif à profiler de la protection qu'il en aura obtenue; et lorsque celui-ci croira avoir des motifs pour agir sur lui sans lui , alors il se récriera , il exprimera des regrets! Le clergé doit savoir que l'on n'aliène pas impunément son indépendance , que l'on ne renonce pas à ses attributs élémentaires sans dommage. Le clergé appartient tout entier au spirituel -, lorsqu'il se lie avec le temporel, il sort de sa nature propre, il perd sa force qui., sans bornes dans Tordre spirituel, se trouve sans nerfs lorsqu'elle est transportée dans l'ordre temporel. Il commande dans celui-ci, il ne peut que servir dans celui là. Alors les princes traitent sans lui, lui apportent des traités tout faits, au bas desquels on n'aperçoit pas un seul nom ecclésiastique-, alors le prince temporel garde dans ses archives les pouvoirs spirituels donnés par le chef du culte catholique. Celui - ci voit un évèque et un évêché, là où le prince refuse de les voir-, tout tombe dans le désordre, parce que tout est hors de la nature. Des hommes que l'on a appelés philosophes ont aperçu ce désordre ; ils l'ont indiqué. Un cri d'indignation s'est élevé contre eux -, on les a dénoncés comme ennemis de la religion, parce qu'ils voyaient ce qui la détruit, et qu'ils en demandaient le redressement Napoléon avait fait un concordat : Napoléon a , pendant six ans , retenu les bulles
données par le Pape... Le Roi a fait aussi un concordat -, il a aussi retenu les bulles données en i8i~. Les hommes, les intentions , les procèdes , sont dilîérens aux deux e'poques, et cependant le même résultai se représente toujours, parce que le principe reste le même.... Le spirituel et le temporel étant aussi mêlés et brouillés sous Louis XVIII qu'ils Tétaient sous Napoléon, il est naturel que ce mélange produise dans un temps ce qu'il a produit dans l'autre , d'après la règle de nature, qui veut que les mêmes causes produisent les mêmes effets. On ne conçoit pas les uns sans l'autre, pas plus que l'une sans les autres ; et ce qu'il y a de plus déplorable, c'est quele clergé en soit encore à ne pas se douter du principe du mal, et continue d'attacher son salut à la protection du temporel : en quoi il se conduit dans l'ordre religieux comme il le fait dans Tordre politique, où il s'est lié à titre de protection au système qui est le plus propre à le détruire. Le clergé allègue de plus que la réduction des diocèses au nombre des départemens, est insuffisante pour le service religieux. Il paraît que c'est à ce dernier nombre que le Gouvernement et le Pape étaient convenus de s'arrêter. Leur résolution aurait trouvé de l'appui dans l'opinion publique, qui, très juste dans ce
point, indiquait cette fixation comme con* forme au bon ordre administratif qui faisait trouver aux habi tans d'un département, dans son chef-lieu , les moyens de pourvoir à leurs besoins de toute espèce. Par cet établissement, un département est un petit état complètement organisé. Lorsque le concordat parut, on s'attendait à y trouver cette disposition ; et son introduction, dans cet acte, lui aurait épargné de fortes contradictions.... Mais lorsqu'on vit les faveurs distribuées inégalement, des départemens surchargés de sièges épiscopaux , tandis que d'autres * en étaient déshérités, deux archevêchés et un évêché dans un même département, alors on se demanda pourquoi des charges communes n'étaientpas compensées par des avantages communs-, pourquoi des départemens qui n'avaient pas d'évêchés, payeraient pour ceux qui en comptaient trois Le clergé avait pu ressentir vivement, ainsi qu'il le dit, l'avantage ou le désir de rappeler le souvenir des églises qui avaient jeté un grand éclat sur les fastes de la religion, mais cette considération, à peu près nulle pour la presque totalité des administrés , ne compensait pas la violation de la justice à l'égard de ceux qui, n'ayant pas d'évêchés, avaient à supporter le poids de ces glorieuses résurrections. 1 ly vait dans l'intention de ce rappel un oubli
de l'état nouveau des choses Lorsque lès
sièges épiscopaux subsistaient des fonds ecclésiastiques et sans charges directes sur les peuples, l'Eglise pouvait disposer de sa propriété dans l'ordre qu'elle jugeait le plus convenable à ses intérêts personnels. Mais depuis qu'elle vit de tributs, c'est tout autre chose. Elle doit consulter avant tout les convenances de ceux qui ont à fournir ces tributs alimentaires. Or, c'est ce qui arriva en France à l'époque du concordat. On n'avait pas tenu compte du changement survenu dans la manière de pourvoir aux besoins du culte-, et lorsque les auteurs du concordat n'eurent songé qu'aux souvenirs des grandes églises, ils se trouvèrent vis-à-vis de ceux qui avaient à les payer : ce qui établissait une grande différence entre eux, et qui fît que les uns trouvèrent très mauvais ce qui avait paru tout simple aux autres. De plus, il est vrai de dire que la fixation du nombre des évêchés, réglé sur celui des départeraens, rappelait l'ouvrage de l'Assemblée constituante , dont le clergé n'a guères à cœurde recommander le souvenir.
Le clergé rappelle deux fois les articles organiques ajoutés au concordat de 1801. Il a été démontré, dans les quatre Concordats, que ces articles avaient été abrogés par une administration contraire, à défaut de loi d'abrogation po-
sidve, de manière à ce que dans la pratique le Gouvernement ne les ait jamais fait observer, mais qu'au contraire il les ait toujours, parle fait, considères comme non existans. La bonne foi exige de le reconnaître; elle faisait une loi au clergé de ne pas exciper d'une chose constatée comme non avenue par une pratique constante... Ces articles tant reprochés portaient sur quelques points au maintien desquels le Gouvernement n'avait aucun intérêt, et qu'il a abandonnés «ans la moindre résistance à la première observation qui lui fut adressée. ...Les quatre Goncordats ont dit quels étaient ces articles , il n'est pas nécessaire de les rappeler ici. Quand on veut voir les choses sans prévention, tout s'éclaircit sans peine.
C'est avec aussi peu de fondement que le clergé représente l'omission du mot religion, dans la loi relative aux abus de la presse , comme un acte hostile contre la religion catholique. Cette loi devait lui paraître à l'abri de ce reproche, après les explications données par les ministres du Roi sur les motifs qui les engageaient à ne pas accorder une place à ce mot dans l'article de loi qu'ils proposaient. Leur intention, loin d'être contraire à la religion, y était entièrement favorable-, mais ils ne voulaient pas introduire un moyen de conflit entre les cultes auxquels la
charte accorde une égale tolérance. Le motif était si clair par lui-même, si formellement avoué par les auteurs de la loi , qu'on ne conçoit pas comment on a pu tirer de là un moyen d'agression ou de plainte-, il faudrait bien s'entendre soimême. Propose-t-on quelque chose contre le sens du Gouvernement? on crie au révolutionnaire , l'ordre social est bouleversé. Est-ce le Gouvernement qui propose ce qui n'est pas dans les idées du clergé? Alors, cest la religion qui est outragée , menacée. En vérité, on est bien embarrassé au milieu d'hommes dont l'esprit chagrin n'est jamais satisfait, et qui, quelque chose que l'on fasse , trouvent toujours quelque raison de se plaindre. Mais, ce qui est bien plus grave, c'est le tableau que le clergé présente au Pape de l'état de l'Eglise de France, et des dispositions du peuple français à l'égard de la religion. Cet article renferme une dénonciaM^i véritable appuyée sur des faits absolument défigurés, et qui par là même méritent la plus sérieuse discussion.
Le clergé dit : Non-seulement nous n'avons point senti alléger le poids de nos douleurs 7 mais ils' est encore appesanti sur nous , et le temps n'est peut-être pas éloigné où il sera comme impossible de relever nos ruines. La discipline ecclésiastique se relâche, un grand nombre de diocèses ne sont pas suj/is animent gouvernés; les fidèles errent
tomme des troupeaux sans pasteurs. Les établissemens ecclésiastiques languissent ; le sacerdoce s'affaiblit par des pertes que ne répare point un petit nombre d'élèves du sanctuaire souvent contrariés dans leur vocation , inquiétés dans leur instruction, ou découragés par V aspect de la misère et des dégoûts qui les attendent dans f exercice du saint ministère* La religion est attaquée de toutes parts; ses ennemis semblent réunir leurs forces contre elle, et ne se proposent rien moins que de l'anéantir. Dans ce royaume autrefois si chrétien et si fidèle, les livres impies vont et se répandent , les doctrines pernicieuses gagnent commue la gangrène. Les dérisions , les satires, les calomnies sont prodiguées à l'envi aux hommes apostoliques , aux missionnaires pleins de zèle qui se consument avec un succès si marqué pour prêcher le retour à la foi et par suite à la paix et a^fbonlieur. Les évéqttes qui gouvernent les diocèses et ceux qui sont destinés aux sièges actuellement vacans , ne peuvent agir dê concert, asservis, opprimée sovs les mêmes règïvmetis qu'avait imposés une domination étrangère t "?f que, réduits à combattre à part, ils succomhero,.: infailliblement; et dans un temps plus court peut-être que celui qu'avait marqué l'usurpation, l'Eglise de France tombera pour ns plus se relever.
Tel est le tahlcau que le clergé présente au Pape de l'état de la France religieuse, matériel et personnel. S il était trace par la vente, il faudrait s'affliger beaucoup, car la religion, et avec elle l'Etat lui-même , courrait de grands risques ; mais grâces au ciel, il y a beaucoup de motifs pour se rassurer j et, à une autorite ebagrinc, exagérante, on peut opposer une autorité calma, procédant avec des preuves certaines, s'appuvant sur des faits et des calculs, et qui , forte de tous les moyens de confiance et de persuasion, peut
seule fixer l'état véritable des eboscs Cette
autorité rassurante, c'est le Ministre de 1 intérieur, qui, dans son rapport au Roi, trace f le tableau de l état ancien et nouveau de l'Eglise de France, avec celui des améliorations déjà effectuées et de celles que 1 on se propose encore. Dans cet exposé tout est officiel, tout est bois de contradiction. Cet acte important se trouve sous le n° 4 tics pièces-, c'est la statistique réelle de l'Eglise de France. Eli bien ! il suit de ce tableau que les plaintes du clergé n'ont aucun fondement. Je vais les examiner, employant tour à tour l'autorité de la raison et celle de cet acte. Je ferai précéder cet examen par une réflexion . c'est que déjà le ministre s'est trouvé en opposition avec le clergé dans la manière d'apprécier
les dispositions de la France à l'égard du con-
( Bo )
cordât de 1817..'.. On verra qu'il ne s'entend pas mieux avec lui sur l'état réel de la religion en France. Cette double contradiction ne forme pas un préjugé favorable pour le clergé, car on ne peut se dissimuler deux choses : i° que le ministère ne soit très bien placé pour connaître l'état réel; 20 qu'il ne soit très favorable à la cause de la religion : il y aurait la plus extrême injustice à lui contester un seul de ces points.
Les sujets de plainte allégués par le clergé, se réduisent aux suivans : i° accroissement de ses douleurs ; 20 relâchement de la discipline; 3° affaiblissement du sacerdoce ; 4° attaques contre la religion. Tel est le résultat de son long exposé. L'accroissement des douleurs n'est pas une cause : c'est un effet. Il faut donc rechercher la première. Si elle est fondée , le second l'est aussi ; si elle ne l'est pas , le second ne durera pas. Qr, voilà ce qu'il y a à examiner. Ce que le clergé déplore, c'est le relâchement de la discipline , les pertes croissantes du sacerdoce, et les outrages faits à la religion. Ce sont sûrement des motifs bien légitimes de douleurs, et dont le sentiment est dans les devoirs du clergé ; mais il s'agit de savoir d'où proviennent ces maux, et quelle enest l'intensité. Or, sous ce double rapport, il y a à la fois méprise et exagération dans les plaintes du clergé : on
pourrait même aller jusqu'à dire qu'alors il y a faute de sa part. Ainsi il faudrait dire en quelle somme et pourquoi il y a relâchement de la discipline ecclésiastique. Celle-ci n'est entravée ni combattue d'aucune manière. L'Eglise se dirige en France comme dans le reste de l Europe , d'après ses règles propres et d'après la direction de ses chefs. Quel est l'article de la discipline ecclésiastique qui soit entravé , combattu ou envahi par l'autorité civile? S'il y a du relâchement, il ne peut donc provenir que du clergé lui-même : c'est à lui à veiller, à employer ses moyens propres pour prévenir ou réparer ce relâchement. Mais de qui alors a-t-il à se plaindre, et pourquoi dire de la France ce qui ne peut être dit que de lui même ? Le clergé veut-il désigner un relâchement parmi les fidèles? alors c'est à lui à user des moyens qui lui appartiennent pour ramener son troupeau à l'observance régulière des préceptes légaux. On ne lui en conteste aucun , il n'y a donc lieu à aucune plainte fondée.
Le clergé n'est pas plus fondé de dire qu'il y a affaiblissement dans le sacerdoce : au contraire, il \a s'accroissant et s'affermissant. La négociation dont le clergé prenait ombrage, avait pour objec de*lui rendre ses premiers appuis , son principe vital, son moyen primitif de réparation, des
cvêques. Maintenant tous les sièges épiscopaus
sont occupes-, les séminaires sont remplis et nombreux ; trois mille succursales sont encore vacantes , il est vrai ; mais cette vacance était plus nombreuse il y a quelques années. Il n'y a donc pas aggravation du mal. De plus ce mai s'efface graduellement par les émissions successives des jeunes prêtres que les séminaires fournissent chaque année. Il n'y a pas de diocèse qui ne compte plusieurs ordinations dans le cours de l'année. Il faut du temps pour arriver à l'âge prescrit pour le sacerdoce. Les séminaires n'ont guère été rétablis généralement que vers l'année 1807. C'est à l'âge de douze k quinze ans que les jeunes gens se décident pour un état. 11 y aura donc à attendre encore pendant quelques années la jouissance des récokes dont les germes ont été semés seulement depuis deux lustres et demi. Il ne faut qu'accuser la lacune qui a eu lieu pendant les quinze années antérieures : il était impossible de la combler tout de suite ; ce succès ne peut appartenir qu'au temps. La France jouira même prochainement du fruit de ses sacrifices et des travaux de ses premiers pasteurs ; mais en atten^ dant cette époque, il y a de l'injustice à accuser la France d'un mal qu'il n'est au pouvoir d'aucun être d'empêcher.
Il faut bien distinguer les divers caractères des attaques qui peuvent avoir * lieu contre la
religion-, il faut aussi tenir compte de l'époque et du mode de ces attaques. Une atraque contre la religion est une chose grave, qui implique avec elle une attaque contre l'ordre social. Aussi ne peut-on assez blâmer tout ce qui porterait ce caractère hostile -, mais aussi auparavant de l'assigner et de le reprocher, est-il ne'cessaire de le bien reconnaître, comme de le rapporter à. ses véritables auteurs.
Je demanderai avant tout s'il existe en France une disposition vraiment anti-religieuse. J'ai la consolation d'entendre au-dedans de moi une voix qui me repond, non. Depuis long-temps, elle m'a toujours parlé de même. Je porte au contraire la conviction intime de la tendance générale de la France vers la religion-, j'en ai dit fort au long les motifs dans les quatre Concordats , au chapitre intitulé : De l'état réel de la religion en France , et tout ce que j'ai vu depuis, au lieu d'affaiblir ma croyance, n'a fait que la fortifier.
Depuis 1801 jusqu'en 18 17, aucun symptôme hostile contre la religion ne s'est manifesté nulle part. Si , depuis ce temps, beaucoup d'opposition manifestée par des expositions fâcheuses pour quelques parties du culte, se sont laissées apercevoir, il faut se demander si elles ont précédé ou suivi les agressions faites au nom et au
moyen de la religion-, si Ton a été contre elle sur la défensive ou sur l'offensive; si l'on a attaqué les dogmes et les rites de la religion, ou seulement quelques hommes qui en ont fait un usage, soit immodéré, soit inoportun. Ceci, comme Ion voit, offre des nuances fortement tranchées. En 1817, après quelques murmures précurseurs de l'éruption , le clergé parait à la tête de l'opposition contre la longue série des faits , des intérêts et des idées dont se compose la révolution, c'est-à-dire la nouvelle existence de la France, les jésuites, les ignorantius, les missionnaires se débordent sur la France-, le concordat apparaît i le passé est maudit , le présent doit servir à préparer le changement de l'avenir-, d'innombrables indiscrétions sont commises par des hommes pieux et fort respectables d'ailleurs; ils mêlent aux exercices religieux des pratiques qui ont cessé d'imprimer un respect général; là commence un ordre défensif qui se manifeste par des railleries, par des représentât ions affligeantes pour les hommes religieux, qui savent que la religion ne peut manquer de souffrir de ce qui diminue la considération de ses ministres. Mais aucune de ces attaques a-t-elle été dirigée contre la religion elle-même ? N'ont -elles pas toujours eu pour objet les hommes et non les choses. Ceux-ci de leur côté n ont-ils pas mis à
propager ces pratiques une persistance systéniatique , qu'ils décoraient du nom de persévérance, et dans laquelle on pouvait apercevoir autant de politique que de religion véritable. Le clergé a commis une méprise immense-, il .s'est trompé sur les hommes de son temps ; il n'a pas vu combien leurs intérêts les rendaient ombrageux, combien il y avait loin d'un petit troupeau à lu masse entière. Le clergé a trop facilement cru qu il agirait sur tous avec la même efficacité que sur cette classe d'hommes qui , en tous pays , se livre aveuglément aux ministres de sa religion. La résistance a commencé là; mais elle s'est bornée à repousser l'attaque par des moyens qui lui sont analogues, en laissant à l'écart le fond même des choses.
Dans un article à part, je traiterai des missionnaires qui ont fourni matière aux plaintes du clergé. Celui-ci, dans cette même lettre, laisse percer une opinion qui, de sa part, implique 1 idée d'une attribution exclusive au cube catholique. Ainsi il dit que la religion est le fondement de la morale et de l'ordre social. Rien n'est mieux; mais dans la bouche du clergé, la religion veut dire le culte catholique, ce qui prouve combien les ministres avaient raison de chercher à bannir le mot religion de la loi de la presse, puisqu'il ne pouvait manquer d'arriver,
que chacun ne l'interprétât de sou culte, et non pas seulement de la religion en général comme garantie de la morale. Ce résultat était inévitable on France, pays dans lequel quatorze cents ans de culte exclusif, d'intolérance et de persécution, ont porté dans tous les esprits l'habitude d'attacher, au seul culte dominant l'idée de religion , de manière à faire regarder comme irréligieux tout ce qui est hors de ce culte. La surprise de la presque totalité des Français est grande, lorsqu'on leur dit que les peuples du Nord sont plus religieux que ceux du Midi. Ceux-ci ont l'habitude de rapporter la religion au culte extérieur, et là oîi ils n'en aperçoivent pas, ils nr retrouvent plus de religion. Le sentiment religieux existe peu au Midi , et paraît être supplée parles pratiques, tandis qu'au contraire au Nord, c'est le sentiment religieux qui domine les pratiques et qui garantit l'ordre social mieux que celles-ci ne le font dans le Midi ; le clergé parle du concordat de 1817 , comme d'un moyen de rétablir la foi.... Elle n'est en aucuue manière l'objet du concordat 5 il n'a trait qu'à la discipline et nullement au dogme, qui est le seul objet de la foi. On ne saurait apporter trop de précision , lorsqu'il s'agit de la religion, lorsque l'on parle à la multitude, et que c'est à litre de chefs du çulte cjue l'on s'adresse k elle. La lettre des
évoques , adressée au Pape, était faite pour ôtre connue des peuples, et à ce titre, on devait éviter d'y employer des termes qui prêtassent à la moindre équivoque. Si le concordat pouvait influer sur la foi, c'était seulement d'une manière détournée, en fournissant des moyens plus certains ou plus abondans au ministère ecclésiastique, mais son action était bornée là, et l'on fera sans le concordat ce que le clergé attendait de lui seul.
Maintenant je reviens au rapport de son excellence le Ministre de l'intérieur. C'est la contrepartie du tableau présenté par la lettre des évêques.
Le ministre établit :
i°. Qu'avant 181 5 le budget du clergé actif ne s'élevait qu'à la somme de ii,!joo,ooo f.