CHAPITRE VIL
État religieux provisoire.
D'après l'allocution du Pape, la note officielle du négociateur français remise à Rome, et i'accep'aîion du clergé résultante des pièces relatées ci-dessus, il suit que l'état de l'Eglise de France est purement provisoire. Ce provisoire est spécifié en termes formels dans l'allocution du Pape , et l'engagement contracté par la France porte qu'il sera de la plus courte durée.
La Suisse jouit d'un reste d'épiscopat, borné à l'occupation du siège de Fribourg. Depuis six ans cette contrée est en proie à de vives contestations sur l'emplacement des sièges épiscopaux, chaque canton les tire à lui ; le Pape a débuté, en i8i47 Par rccrecr 1 évéclié de Bàle par sa propre et unique autorité. Il a fait à ce siège l'application d une pratique fort chère à Rome, parce qu'elle est infiniment favorable à sa puissance, le proprio motu, ce développement de la suprématie du pouvoir qu'elle s'arrogea longtemps. La Suisse toute entière ressentit ce coup
d'autorité et s'en indigna. Mais tel est l'effet de toutes les contestations avec Rome, que le meilleur droit n'est pas un moyen assuré d'arriver à une solution ou prompte ou certaine. Flattant ici , intimidant là, promettant partout, les agens de Rome mettent tous leurs soins à user le temps, à fatiguer leurs parties, à s'associer au bénéfice toujours attendu des circonstances -, toute corrélation d'affaire avec Rome est un filet qui toujours s'alonge ou se resserre, sans jamais rompre ni céder, et malheur à qui s'y trouve enveloppé. C'est ce qui est arrivé à la Suisse ; voilà six ans qu'elle aspire à fixer, dans son sein, le moyen de pourvoir aux besoins spirituels d'une partie de sa population; et ces peuples malheureux , bien catholiques , bien disposés à tout faire pour assurer convenablement l'établissement que leur croyance rend indispensable pour eux, ont vu les envoyés de Rome se succéder chez eux, les leur se succéder à Rome , sans pouvoir parvenir à la jouissance de l'objet de leurs vœux, des évêques. Cette Rome., qui ne recule pas, n'a pas encore lâché pied dans l'affaire de l'évêché de Bâie ; rien n'avance : un jour c'est à Lucerne que doit être fixé le siège épiscopal, un autre jour ce sera dans les petits cantons, un troisième à Soleure -, on essaiera partout avant de finir nulle part. Si la mort frap-
paît M. l'évêque de Fribourg, une très vaste contrée se trouverait sans aucun moyen d'entretenir son sacerdoce et pour peu que cela dure , il n'en aura guère moins coûté à la Suisse pour se faire assigner un emplacement de siège épiscopal qui ne coûte rien à ceux qui l'accordent, qui'l ne lui en coûta pour conquérir sa liberté.
En vérité , on ne sait quelle sorte de réflexions vient assiéger l'esprit, lorsqu'on songe à tout ce qu'il faut faire pour avoir un évêque-, et ce qui étonnera encore plus, c'est que Rome attende, dans un quiétisme impassible, l'effet de ces réflexions, et qu'elle ne eberebe pas à les empécber de naître , pour n'avoir pas à en souffrir les conséquences. Nous avons vu que les parties catboliques des états protestans n'en sont pas même au provisoire ; que pour elles il n'y a pas eu moyen de rien régler. Rome les abandonne à leur sort, et cette partie de sa famille pourra subir celui que le ciel lui réserve -, Rome le laissera faire. Les esprits audacieux s'élèvent jusqu'à la supposition qu'un provisoire pourra aussi être établi pour ces contrées , et que Rome accordera temporairement des évêques pour les églises que
les princes protestans lui désigneront Il y
aura encore là du vicariat apostolique , car Rome ne demande pas mieux que d'en mettre partout.
La Bavière a fait un concordat qui lui a donné des évèques, mais qui a laisse' plusieurs objets en contestation. Il y a donc encore là un demiprovisoire.
Le Hanovre n'a encore rien conclu , la Prusse de même; depuis plusieurs années ces états ont à Rome des agens accrédités, qui ne sont pas gênés par la rapidité des affaires, dans le développement du goût qui peut les porter vers l'étude et l'admiration des monumens de cette capitale des arts Ils n'ont pas besoin de se
presser, la cour de Rome leur donnera du temps.
Le roi des Pays-Bas , dont les états sont peuplés aux deux tiers de catholiques très zélés, a rempli, à leur égard, tous les devoirs de leur position réciproque. Peu de temps après son avènement au trône, il dépêcha à Rome M. Reynolds. Celui-ci y est encore. Le seul résultat apparent de sa mission a été jusqu'ici de pourvoir au siège de Malines ; les sièges établis en 1801 , ceux qui avaient été désignés pour Groningue, Amsterdam, Bois-le -Duc, sont ou à remplir ou bien à ériger, de manière à ce que le résultat du changement survenu dans ce pays, quant à la religion, ait été de le dégarnir complètement d'évèques. La Prusse n'a pas obtenu un seul évèque dans le grand duché du Rhin, ni dans ses acquisitions sur la droite de ce fleuve.
Le Hanovre n'est pas plus avance , et la Basse- Allemagne en est complètement dépourvue. Pour rendre ce statu quo plus sensible, je vais présenter l'e'tat de chaque pays.
La Suisse n'a plus qu'un évêque à Fribourg.
La Souabe ne compte qu'un évèque in pariibus, M. de Keller.
Le grand duché de Bade et le Palatinat du Rhin ne comptent pas d'évèques.
Mayence vaque, Trêves aussi-, Aix-la-Chapelle, Liège, Tournai, sont dans le même cas.... Gand a perdu son évèque, par suite d'un dilhrend avec Tordre civil.... Celui de Naraur ebt aux abois, en raison de sa vieillesse.
Munster, Paderborn , Hildesheim, sont vaccans; que reste-t-il pour les besoins de tant de millions de fidèles répandus sur un aussi faste territoire? qui entretient le sacerdoce? qui veille sur la conduite des ministres inférieurs? qui tempère l'esprit de prebby térauisme , qui ne peut manquer de s'insinuer et de se fortifier parmi tant d'hommes abandonnés à eux-mêmes, et dont un grand nombre peut fort bien craindre d'avoir à renoncer aux douceurs innées de l'indépendance? qui pourrait évaluer et nombrer la suite des maux attachés à cette disparition simultanée del'épiscopat?Et en élevant nos regards plus haut, si nous recherchons ce qui se passe en Irlande,
nous trouverons encore Fépiscopat suspendu dans cette contrée. ïci, il faut être juste, et, pour cela, reconnaître que le défaut ne provient point du côté de Rome , mais du clergé irlandais lui-même , qui a apporté une résistance bien funeste aux remontrances, aux excitations, aux avis paternels que lui a adressés la cour de Rome, pour l'engager à se prêter, avec une sage condescendance, aux désirs manifestés par le gouvernement anglais, pour éloigner de l'épiscopat tous les sujets d'ombrage qui pouvaient préjudicier a l'émancipation des catholiques qui forment la grande majorité de la population irlandaise. On a beaucoup dévié de la vérité dans l'évaluation des motifs qui ont dirigé les vues du gouvernement an» glais dans le plan qu'il avait formé à l'égard des catholiques : on a supposé qu'il vouloit attacher à leur émancipation des conditions qui le laissassent maître d'une influence directe sur le corps épiscopal. Loin de là , le ministère anglais voyait dans l'adoption des garanties demandées, i° un gage de sûreté auquel tout gouvernement a droit -, 2° un moyen de présenter avec faveur la cause des catholiques, lorsqu'il la montrerait dégagée de tout ce qui pouvait porter ombrage à une nation parmi laquelle une invocation, ou une allégation de papisme, peut soulever encore une opposition tumultuaire 5 et si , dépassant encore
ces contrées, on allait rechercher ce qui arrivera infailliblement après la séparation maintenant bien certaine de l'Amérique avec l'Espagne, on voit cette suspension de l'épiscopat s'étendre sur cet hémisphère , et ce nouveau monde catholique se flétrir et se dessécher à défaut de L'entretien régulier de son épiscopat. Avant que l'Espagne ait permis à Rome de s'occuper sans elle de l'Amérique, avant que celle-ci ait acquis dans son intérieur cette régularité a laquelle Rome reconnoîtla capacité de former des contrats, avant que les gouvernemens eux-mêmes aient arrêté et pu faire adopter un plan à Rome, que de temps ne s'écoulera-t-il pas! que de désastres ne seront pas semés dans cette catholicité séparée de Rome par de si vastes espaces et par l'Océan ! Plus de la moitié du monde catholique se trouve donc sous un provisoire continu, ou bien imminent, dont le résultat et les causes sont les mêmes partout, le mélange du spirituel avec le temporel , l'extinction de l'épiscopat et l'abandon des fidèles à eux-mêmes.
L'attitude de Rome immobile au milieu de tant de changemens, impassible au milieu de tant de désastres, combattant et triomphant sans d'autres armes que celles que lui prêtent l'irréflexion et la peur, faisant fléchir les rois , souffrir les peu- 2>les, pliant tout au joug de sa chancellerie, re-
cevant et laissant émousser sur une cuirasse antique tous les traits des modernes nouveautés, recréant une puissance d'opinion au milieu des ruines que l'opinion accumule partout , Rome, dans cet état de contradiction avec le monde moral et de soumission de la part de ce même monde devant un dominateur désarmé, présente un spectacle qui n'a pas encore frappé les yeux de l'univers, et qui ne saurait trop fixer son attention.