Les domaines que le Saint Père possédait
€l qui ne sont pas aliénés, seront exempts de toute espèce d'impôts ; ils seront administrés par ses agens ou chargés d'affaires. Ceux qui seraient aliénés seront remplacés jusqu'à la concurrence de deux millions de francs de revenu.
4. Dans les six mois qui suivront la notification d'usage de la nomination par l'empereur aux archevêchés et évêchés de l'empire et du royaume d'Italie , le pape donnera l'institution canonique , conformément aux concordats, et en vertu du présent induit, l'information préalable sera faite par le métropolitain, lies six mois expirés, sans que le pape ait accordé l'institution, le métropolitain^, et à son défaut, ou s'il s'agit du métropolitain , l'évêque le plus ancien de la province procédera à l'institution de l'évêque nommé ; de manière qu'un siège ne soit jamais vacant plus d'une année.
5. Le pape nommera , soit en France , soit dans le royaume d'Italie , à des évêchés qui seront ultérieurement désignés de concert.
6. Les six évêchés suburbicaires seront rétablis ; ils seront à la nomination du pape. Les biens actuellement existans seront restitués , et il sera pris des mesures pour les biens ven-
dus. A la mort des évêques d'Anagni et de Rie h, leurs diocèses seront réunis auxdits six évêchés, conformément au concert qui aura lieu entre S. M. et le Saint Père.
7. A l'égard des évêques des Etats romains , absens de leurs diocèses par les circonstances , le Saint Père pourra exercer en leur faveur son droit de donner des évêchés in partibiis. Il leur sera fait une pension égale au revenu dont ils jouissaient, et ils pourront être replacés aux sièges vacans , soit de l'empire , soit du royaume d'Italie. .
8. Sa Majesté et Sa Sainteté se concerteront en temps opportun sur la réduction à faire , s'il y a lieu , aux évêchés de la Toscane et du pays de Gênes , ainsi que pour les évêchés à établir en Hollande et dans les départemens anséatiques.
9. La propagande, la péniteneerie, les archives , seront établies dans le lieu du séjour du Saint Père.
10. Sa Majesté rend ses bounes grâces aux cardinaux , évêques , prêtres , laïcs qui ont encouru sa disgrâce par suite des événemens actuels.
11. Le Saint Père se porte aux dispositions ci-dessus par considération de l'état actuel de
l'Eglise, et dans la conliauce que lui a inspirée Sa Majesté, qu'elle accordera sa puissante protection aux besoins si nombreux qu'a la religion dans le temps où nous vivons. »
Dès que la négociation promit une heureuse fin, la cour de Napoléon fut mandée à Fontainebleau , et le concordat signé avec la plus grande solennité. Napoléon et le pape sembrassèrent avec les apparences de la plus parfaite cordialité.
C'est avec le plus grand regret que j'ai rencontré dans l'écrit de M. le vicomte de Châtcaubriant , intitulé De Buonapai te et des Bourbons , l'assertion suivante : Celui qui à Fontainebleau osa frapper de sa propre main le souverain pontife , et tramer par ses cheveux blancs le père de V Eglise. Où la haine va-t-elle puiser ses armes ? Comment la calomnie peutelle trouver place dans des matières aussi graves! L!u auteur qui a dù une partie de ses succès à des fictions pleines d'intérêt, de nouveauté , de richesse , et parfois de terreur, n'a pas dù sentir le besoin de celle de la diffamation. Avec quelque vivacité que pussent, surtout alors , se faire sentir les torts de Napoléon,
n'était-ce pas assez de ce qui existait , sans y ajouter ceux que crée l'aveugle esprit de parti? Un auteur est condamné à la justice par sa propre célébrité, parce que les coups acquièrent de la force par la qualité de la main qui les lance. L'auteur du Génie du Christianisme a sûrement une trop haute idée de ses devoirs, pour ne pas reconnaître la vérité , dès qu'elle se sera montrée à lui. Jamais rien de pareil n'exista à Fontainebleau. D'autres lieux avaient assez vu de choses dignes d'éternels regrets. Les Français n'ont point à rougir d'un acte aussi odieux, injustement reproché à celui qui leur commandait alors. La vérité est, qu'après une discussion animée (et toute discussion comporte de la vivacité des deux parts), les formes les plus augustes et les plus amicales furent observées des deux cotés (i). Mais pendant que
(1) Voulant donner une preuve de notre satisfaction aux cardinaux Doria et Buffb , aux archevêques d'Edesse et de Tours, aux évêques de Nantes , de Trêves et d'Évreux , qui ont assisté aux conférences du concordat de Fontainebleau , et à la signature dudit concordat , qui a eu lieu hier, le cardinal Doria ayant rempli les fonctions de grand maître des cérémonies , et présenté le concordat à notre signature et à celle du pape :
Ton se complaisait à répandre les bruits les plus faux, les plus calomnieux, on omettait de rapporter des faits essentiels, et dont la connaissance expliquera ce qui se passa ensuite. Napoléon était enchanté de l'accomplissement du concordat. Au moment même de la signature, il donna ordre au ministre des cultes de dépê-
Les cardinaux Doria et Buflb recevront l'aigle d'or de la légion d'honneur.
Les évêques de Nantes , de Trêves et d'Evreux , sont nommés officiers de la légion d'honneur.
L'archevêque d'Edesse est nommé chevalier de la couronne de fer.
Sont nommes membres du sénat conservateur, le cardinal Bayanc , prélat distingué par ses vertus religieuses, l'étendue de ses lumières et les services qu'il a rendus à la patrie ; il a travaillé au concordat de Fontainebleau , qui complète les libertés de nos églises ; œuvre commencée par saint Louis, continuée par Louis XIV, et achevée par nous ;
Le baron Bourlier , évêque d'Ëvreux, le doyen de nos évêques, l'un des docteurs les plus distingués de la Sorbonne de Paris ; société qui rendit de si importans services à l'Etat, en démêlant, au milieu des ténèbres des siècles, les vrais principes de notre religion d'avec les prétentions subversives de l'indépendance des couronnes.
Nous désirons que le clergé de notre empire voie dans ces choix un témoignage de la satisfaction que nous avons de sa fidélité, de ses lumières et de son attachement à notre personne.
cher vers les cardinaux, pour leur notifier leur liberté, et la faculté de revenir auprès du pape. Il lui renouvela cet ordre dans le cours de la soirée ; n^ais comme la nuit porte conseil, le lendemain matin il interrogea ce ministre sur l'exécution cle l'ordre , et , sur sa réponse affirmative , il lui dit : nous nous sommes trop pressés ; vous verrez que tout manquera par là. Le jour même , un ministre fut envoyé au pape , pour lui annoncer qu'une somme de trois cent mille francs venait d'être mise à sa disposition. Il la refusa. Cela parut de mauvais augure. Cependant les cardinaux et d'autres prélats arrivaient. Les bulles pour les évêques nommés , ayant été demandées, furent refusées. Dès lors l'horoscope tiré par Napoléon sur ce qui allait arriver fut réalisé. Ce fut pour répondre à ce refus persé* vérant, qui annulait le concordat, que, le 25 mars, Napoléon fîtledécretsuivant(i).Cedécret
(i) Le concordat signé à Fontainebleau , qui règle les affaires de l'Eglise , et qui a été publié comme loi de l'Etat le i3 février 181 3, est obligatoire pour nos archevêques, rvêques et chapitres , qui seront tenus de s'y conformer. Aussitôt que nous aurons nommé à un évêché vacant , et que nous l'aurons fait connaître au Saint Père dans les foiv mes voulues par le concordat , notre ministre des cultes
était le complément du système que Napoléon s'était formé depuis long-temps , d'opposer les gens d'église aux gens de loi.
Il est assez difficile d'assigner d'une manièro positive les motifs véritables du changement de la conduite du pape dans cette occasion. En pareil cas, il y a des motifs apparens et des motifs secrets qui sont les plus réels et qu'il faut
enverra une expédition de la nomination au métropolitain, et , s'il est question d'un métropolitain , au plus ancien évèque de la province ecclésiastique ; la personne que nous aurons nommée se pourvoira par-devant le métropolitain , lequel fera les enquêtes voulues , et en adressera le résultat au Saint Père. Si la personne nommée était dans le cas do quelque exclusion ecclésiastique , le métropolitain nous le ferait connaître sur-le-champ ; et, dans le cas oii aucun motif d'exclusion ecclésiastique n'existerait , si l'institution n'a pas été donnée par le pape, dans les six mois de la notification de notre nomination , aux termes de l'art. 4 du concordat , le métropolitain , assisté des évêques de la province ecclésiastique , sera tenu de donner ladite institution.
Nos cours connaîtront de toutes les affaires connues sous le nom d'appds comme d'abus , ainsi que de toutes celles qui résulteraient de la non-exécution des lois du concordai.
Notre grand juge présentera un projet de loi pour être discuté en notre conseil, qui déterminera la procédure et les peines applicables dans ces matières.
savoir bien distinguer entre eux. On n'a jamais vu manquer de prétextes , lorsqu'on a voulu revenir sur des engagemens inconsidérés ou qui ouvrent la porte à de vifs regrets. Le motif public avoué fut que Napoléon s'était engagé, non point par une stipulation formelle, mais par une convention amiable, à ne pas donner de publicité légale au concordat, auparavant que les arrangeai eus qui en découlaient n'eussent été pris d'un accord commun. Napoléon attachait un grand prix à ce concordat; il croyait, après le grand revers de Russie, avoir besoin de montrer un succès: son but était complètement rempli, carie pape allait habiter Avignon , et c'en était fait de Rome qu'il avait cessé de revendiquer. Dans son impatience habituelle , -Napoléon publia le concordat. Pendant ce temps, les cardinaux arrivèrent et la rupture eut lieu. Sûrement cette publication était un motif trop léger, surtout dans l'absence d'une stipulation formelle, pour avoir motivé seule le refus d'exécution d'un acte signé avec éclat, destiné à effacer le souvenir des maux qui avaient été faits depuis tant d'années. Il faut donc remonter plus haut, et, en se souvenant que, de nouveau, on avait
affaire au sacré collège, aigri parle malheur, mieux informé de la situation politique que ne l'était le pape, on verra que c'est à la politique qu'il faut demander la cause de cette rupture : avec elle, tout s'explique; sans elle, tout est inexplicable.
Ce concordat perdait la cour de Rome ; la transmigration d'Avignon , si odieuse à Rome, recommençait ; les informations par les ordinaires à l'égard des évêques nommés étaient reconnues, les métropolitains établis comme les suppléans du pape en cas de non-institution sans motifs canoniques : jamais Rome n'avait tant perdu à la fois. Il est donc très-probable que des hommes politiques qui , pendant leur séjour dans différentes parties de la France, avaient plus vécu avec les ennemis de Napoléon qu'avec ses amis; qui avaient reçu d'eux toutes les impressions défavorables à cette époque sur la position de Napoléon ; calculant toutes les chances de la fortune, conseillèrent au pape, qui était moins bien informé qu'eux, de chercher un prétexte , et de se remettre , pour une décision finale , à leur auxiliaire éprouvé, le temps. C'est la campagne de Russie , avec les apparences qu elle offrit alors, qui a rompu
( la )
le concordat de Fontainebleau. Tel est V esprit d'une cour qui, sentant qu'on ne peut plus se passer d'elle , emprunte à tous les hommes et à tous les événemens la force qui lui manque en propre.
Je passe à faire au concordat de Fontainebleau l'application des principes auxquels les concordats antérieurs ont été soumis. Ces principes sont que les concordats doivent être nécessaires , religieux, nationaux, justes envers l'Église et les titulaires; qu'ils doivent maintenir l'égalité entre le prince et le pape, et que l'Eglise ne doit pas être exclue de leur confection. Or , toutes ces conditions se trouvaient éminemment réunies dans le concordat de Fontainebleau.
Il faut distinguer dans cet acte, la partie qui concerne l'Eglise de France, et celle qui détermine la nouvelle existence des papes. La première doit seule nous occuper ici. La seconde est un acte politique d'un ordre supérieur , qui ne nous regarde pas.
Ce concordat était nécessaire , car depuis six ans tout était troublé dans Tordre religieux ; le pouvoir civil et le pouvoir religieux étaient comme deux armées en présence, oc~
tr.pées à épier et à contrarier leurs domarches, et toujours prêtes à s'élancer l'une sur 1 autre. L'Église générale n'avait plus son chef, les Eglises particulières manquaient des leurs ; l'anxiété et l'incertitude étaient dans tous les esprits, rieu n'était plus pressant que démettre un terme a tant de maux.
Le tond du concordat de Fontainebleau est Tordre établi pour que l'institution ne puisse manquer, et ne dépende que de la capacité des sujets promus à l'épiscopat. Parce concordat, la vacance indéterminée des sièges devenait impossible ; six mois étaient donnés au prince pour nommer , six mois au pape pour instituer : L'égalité entre eux était maintenue. Le supplément aux refus arbitraires des bulles était établi : les églises avaient toujours leurs chefs, et les nommés leurs offices. Ainsi tout était prévu , et il était pourvu à tout par des moyens puisés dans la nature même des choses. Ce concordat n'était que la rédaction du décret du concile de 1811 : par conséquent il représentait le consentement de l'Église qu'il devait régir, attribut qui n'a été accordé à aucun autre concordat.
Jamais acte ne fut ni plus religieux ni mieux
calcule. Il servait de correctif au concordat de i5i 6 et de 1801 : il devrait servir de modèle à tous les autres. Si tous les coucordats avaient été faits dans le même esprit, de grands maux auraient été prévenus.
Je ne balance pas à le dire, ce concordat était un acte de lumière , favorable au monde entier , et qui , dans l'état de ce même monde, ne peut manquer, un peu plus tôt, un peu plus tard, de devenir sa règle. Fions-nous à la raison.
Le concordat n'était entaché d'aucun mélange de matière bénéfîciale avec les objets purement religieux.
L'acte qui rendait la paix à la France dans une partie aussi essentielle que l'est l'ordre religieux ne pouvait être qu'un acte éminemment national, parce que tout ce qui est vraiment religieux entre dans les intérêts les plus intimes d'une nation. Il n'y a que les choses nominalement religieuses qui sortent de ces mêmes intérêts. II est vrai qu'alors ces mêmes choses ne sont que des prétextes. Par le concordat, toute influence étrangère était interdite, et l'État mis h l'abri des conséquences des prétentions de Rome, qui l'ont tant troublé. A cet égard
rien n'entrait plus avant dans les intérêts de la nation.
Ainsi, par cet accord de toutes les conditions requises pour la bonne constitution d'un concordat, accord qui se trouvait pour la première fois depuis l'abolition de la pragmatique, les contestations qui avaient si long -temps et si péniblement agité l'Eglise et l'Etat avaient atteint un terme. Ces querelles avaient été pour les temps modernes, ce que furent celles des investitures pour les âges antérieurs.
On a un seul reproche à. faire à cet acte : son auteur et son temps. Mais que sont les noms et les temps , lorsqu'il s'agit de la vérité , également utile à la religion et à l'humanité? la vérité perd-elle de ses ineffables attributs , pour être proclamée dans un temps, ou par un homme? Pour prendre le chemin de l'Amérique, pour expliquer l'organisation de l'univers , a-t-on demandé quelles mains avaient soulevé les voiles qui dérobaient l'une et l'autre aux regards des mortels? Pour suivre les Espagnols vers les sources des richesses , a-t-on commencé par vérifier si leurs traces n'étaient pas teintes de sang ? Le monde
n'est pas un théâtre où la fin de chaque pièce fait demander le nom de l'auteur.
Mettons donc les noms à part ; ne voyons , dans te concordat de Fontainebleau , que ce qui s'y trouve, le plus haut degré d'utilité pour les sociétés religieuses et pour les sociétés humaines.
( '7 ) CHAPITRE XLt
Esprit du cierge à l'époque de la restauration.
Dans l'espace de treize ans, le clergé a éprouvé deux grandes joies : la résurrection de 1801 , et la restauration de 18 14. L'une semblait lui garantir l'accomplissement des promesses que l'autre lui avait faites. Soi tir des mains de Napoléon pour tomber dans celles du fils aîné de l'Église, passer d'un souverain militaire et philosophe au roi très-chrétien , certes , c'était revenir des rives de l'Euphrate sur les bords du Jourdain. La première éducation des prêtres est longue et fastidieuse ; si, comme tout le monde , ils ont de la peine à oublier , comme tout le monde aussi ils en ont à apprendre : sous Napoléon , il fallait sans cesse refaire son éducation , ou mettre en oubli la première ; continuer ce qu'ils avaient appris , dut leur paraître un sort plus doux. Napoléon avait fait tout ce qu'il avait pu pour dégoûter le clergé de lui ; emprisonner le pape , faire des conciles, les dissoudre, capturer ses membres, enfer-
mer tin bon nombre d'ecclésiastiques , et mille autres choses encore , il y en avait plus qu'il ne fallait pour faire rejeter , comme un fardeau insupportable, le Zorobabelde 1801. Le clergé ne lui tenait plus compte de rien. Il eût fait des miracles qu'on leur eût cherché querelle. Sûrement le concordat de Fontainebleau est l'acte le plus lumineux qui , depuis mille ans, eût été fait dans la catholicité, et qui devrait à jamais lui servir de règle ; eh bien ! le clergé n'y voyait que le pape à Avignon. Quand une fois les esprits en sont venus là, tout est perdu, il faut un changement. Il venait d'avoir lieu, la joie du clergé fut immodérée ; il voyait les cieux ouverts , il attendait la descente de la manne. Les gens qui connaissent le monde , sans se méfier de ces bontés du ciel , cherchaient par où elles allaient se manifester.
La satisfaction du clergé était dans la nature des choses. Il a toujours aimé la famille de saint Louis , toujours il a été aimé d'elle ,• le temps qui fortifie , comme il détruit , a resserré les liens qui les unissent ; le clergé se reconnaît à cette famille , comme elle se reconnaît avec lui. Napoléon était une nouvelle connaissance donnée par le malheur, acceptée par le besoin >
cultivée par la crainte ; de pareilles connaissances ne sont pas de nature à aller loin. En retrouvant la famille de Bourbon , le clergé semblait rentrer dans son domaine; il avait tra« versé celui de Napoléon comme une terre étrangère : avec la première , il sentait une garantie qu'il avait cherchée dans Napoléon , et que celui-ci avait semblé prendre soin de faire fuir devant lui. Il n'y a donc rien que de fort simple dans ce qui se passa alors. Comme fait l'humanité toute entière, le clergé, par un sentiment bien naturel , se porta du côté où il apercevait enfin de la sécurité. En pareil cas, l'esprit de corps est dans le cœur humain.
À cette époque quelques membres du clergé laissèrent échapper des paroles inconvenantes,; La joie a son ivresse , et il est sage de ne pas tenir compte de ce qu'elle inspire. Depuis , le langage a repris la mesure qui lui convient.
Mais en a-t-il été de même pour le reste de sa direction ? Ici , l'impérieuse vérité impose silence à mes affections personnelles, et me rappelle au tribunal de l'histoire.
Qu'est la religion? la chose éternelle en ellemême , et la chose universelle relativement aux sociétés qu'elle embrasse toutes.
Que sont les ministres de la religion par rapport aux sociétés ? les hommes de tous les temps, de toutes les parties , et de tous les intérêts de ces mêmes sociétés.
Partons de ces principes. Les sociétés changent de face ; ainsi le veut l'ordre du monde : au physique comme au moral, au moral comme au physique, tout change. Mais la religion ne change pas dans son application aux sociétés, quelques formes qu'elles prennent ; comme elle , puisqu'il est son ministre , le prêtre ne doit pas se ressentir davantage des changemens qui se passent dans les sociétés au milieu desquelles il est placé ; il doit être immuable comme celle au nom de laquelle il agit. Destiné à pourvoir aux besoins de tous , à agir sur tous , il ne doit voir que la masse , ne s'occuper que de la généralité des intérêts; il doit se tenir à l'écart de tout ce qui l'en sépare ; ou se scinde ; car alors , contre la nature de ses fonctions et de son caractère , il se condamnerait à n'être plus que le ministre du petit nombre ; et, placé en dehors de la généralité , il finirait par rester au dehors du sujet sur lequel il doit agir. Ce n'est pas un petit troupeau dans la masse du troupeau qu'il doit régir , c'est le troupeau tout
entier qu'il lui faut , pour qu'il soit tout-a-fait pasteur. Le ministère étant tout de paix el de conciliation , le ministre ne doit habiter aucun camp en particulier , dans la crainte que les autres ne le croient dans un camp ennemi. Le ministère étant celui de la parole, il faut qu'elle soit bien comprise et entendue par tous ceux qui ont le désir et le droit de l'écouter ; il faut qu'elle soit intelligible pour être retenue. De plus , il faut qu'elle soit douce , parce qu'elle vient de la charité , et qu'elle doit y retourner. Il faut encore qu'elle ne porte l'empreinte d'aucun intérêt humain; car dès que celui-ci se montre , on perd le ciel de vue pour n'apercevoir que la terre, et là l'homme se trouve de niveau avec le prêtre : alors celui-ci a perdu son terrain. Quand la parole religieuse vient d'en haut , elle a une force immense ; lorsqu'elle part d'en bas , elle a la faiblesse du lieu de sa naissance , elle est énervée , elle est nulle , elle n'est plus.
Ici je m'arrête ; on peut établir des règles pour sa propre famille , mais on laisse à d'autres le soin d'en faire l'application. Mais ce qui interdit les jugemens, n'interdit pas également les regrets et les vœux. Ah î qu'il eût été con-
solant et beau de voir tous les membres de l'Église de France , se félicitant d'un rapprochement inespéré , faire de cette époque celle d'une réunion fraternelle! Un orage avait dispersé la famille , un autre orage l'avait réunie ; les malheureux s'embrassent sur le rivage qui lus recueille après la tempête. L'Évangile ne met point de différence entre le serviteur de la dixième heure , et celui de la première. Passions humaines, pourquoi démentez - vous ces préceptes , ces exemples , et ces sentimens?
Aucun corps ne peut se passer de direction.
Aucun corps ne peut être dirigé sûrement que par ceux qui connaissent les propriétés et la destination de ce corps, ainsi que la nature du sujet sur lequel il s'agit de travailler.
Aucun moment n'est à la fois plus important et plus difficile dans la direction d'un corps que celui d'un changement et d'un triomphe.
Pour bien connaître la valeur de la direction imprimée au clergé depuis 1814 > il faut tenir compte de toutes ces données. Une direction se compose de deuxchoses : i°.des actes généraux, et de l'esprit général du temps ; 20. de l'esprit particulier des directeurs.
Si celui-ci se met à la suite du premier, il agira avec une force fort grande.
Si, au contraire, il se met en opposition avec cet esprit gênerai , qui n'est que l'esprit du sujet sur lequel il doit agir, il ne le fera qu'avec une grande diminution de sa force propre, et soulèvera des contradictions.
Faisons l'application de ces principes à la direction du clergé depuis 1814, et commençons par déclarer qu'elle a été fausse de tout point , et qu'elle a présenté un contre-sens perpétuel avec ce qu'elle devait être.
Sans doute cette assertion est tranchante, je le sens; c'est à l'application des principes à décider si elle l'est trop. Je sens encore que je touche à des intérêts bien vivans et bien irritables ; mais je sens aussi que j'y touche d'une main sûre de son impartialité et de son désintéressement, d'une main qui n'est guidée que par l'amour de la vérité et de la patrie. De grands maux ont eu lieu par suite de cette fausse direction; de grands maux peuvent se reproduire parla persévérance dans les mêmes voies , car un dénié et une direction du clergé sont des choses permanentes; il faut donc placer un signal sur l'écucil : et comme! jamais
s?gnal n'a présenté rien d'offensif, de même ici il n'y a place que pour ce qui peut éclairer ou préserver, et rien pour ce qui pourrait offenser.
Le 5i mars , plus de quarante mille prêtres remplissaient en France tous les degrés du sanctuaire et toutes les branches de son service» Sans eux on n'eût pas retrouvé les pierres de ce même sanctuaire.
Le 5 1 mars , la nation entière ne s'était pas encore aperçue qu'il manquât rien à son culte ; elle ne se plaignait en rien de son clergé, et surtout elle n'en demandait pas un autre ; et voilà qu'au bout de quelques jours , une génération sacerdotale, tout-à-lait inconnue de cette nation , apparaît au milieu d'elle , avec l'aveu formel d'aspirer à la gouverner (i). Voilà
(1) Le 3i mars fit éclater un singulier contre- sens. Une foule d'hommes s'imaginèrent que tout était vacant en France , et que tout leur appartenait ; que parce que la France et l'Europe plaçaient une garantie de paix et de stabilité dans le retour de la famille royale, ce retour serait incomplet sans eux ; que parce que cette famille était indispensable d'après les circonstances, ils Tétaient aussi; que parce qu'elle reprenait une place qu'aucune autre nepouvait remplir comme elle , lis reprenaient toutes celles
; (25) donc la petite Eglise qui va gouverner la gramîe;
l'inconnu qui se substitue au connu , et l'oisiveté persévérante au travail continu. Tout est dans Tordre ? comme on voit. Mais d'où vient
qu'ils avaient occupées au temps passé, et que mille autres avaient remplies aussi bien qu'eux. D'une chose française et européenne, ils firent une chose personnelle; et, en disant me voilà , ils crurent que la France oublierait tous ses maux comme ils oubliaient eux-mêmes les siens. Je suis convaincu que ce qui a le plus frappé une partie de ces revenans, c'est le peu d'effet que produisait leur apparition. Ils se croyaient et fort regrettés et fort importans ; chaque pas leur fournissait la preuve du désintéressement eomplct de la France â leur égard. Ces hommes n'ont vu que la contre-révolution de Coblentz et eux , là où il n'y avait eu qu'çffort et calcul de 1 Europe pour sa propre stabilité; l'émigration s'est mise à la place de la France et de l'Europe , et l'on a vu comment toutes les deux s'en sont trouvées. L'émigration a beaucoup crié contre le 20 mars : c'étaient des cris de maîtres d'armes, une véritable feinte ; c'est qu'elle ne pouvait se dissimuler que ce jour fatal ne fût la suite des jours pendant lesquels elle avait dominé. Elle n'a pas cessé de représenter le 20 mars comme fait contre le roi et sa famille. Eh ! sans elle, le roi et sa famille n'auraient pas vu s'arrêter un instant le concert des bénédictions au milieu desquelles ils étaient rentres ; ee concert, qui durera tant que l'émigration vivra sous la loi préservatrice du 3 septembre , et n'en rompra pas les salutaires barrières. Mais si son influence venait jamais à reprendre , à défaut de 20 mars , elle saurait faire encore le 20 de quelque autre mois. Dans le fait, les
cette petite Église ? du dehors, ou de retraites inconnues. Mais cette petite Eglise conrwaîtelle la grande ? connaît-elle la nation sur laquelle elle se propose d'opérer? comme on
hommes qui se disent les royalistes par excellence, et même par exclusion , qui ne parlent que de légitimité , ne veulent que des rois électifs, c'est-à-dire, de leur choix, car ils s'en séparent dès que ceux-ci se soustraient à leur direction. Voyez comme le clergé et l'émigration sont royalistes depuis le 5 septembre! comme une partie du clergé était catholique depuis le concordat de 1801 ! On voulait alors apprendre au pape comment il faut être catholique ; on veut aujourd'hui apprendre au roi comment il faut être royaliste. On voulait remettre le pnpc dans la bonne voie ; on n'aurait pas moins de charité pour la royauté.
Est-ce donc que Y aristocratie a jamais été royaliste? elle n'a jamais été et ne sera jamais que personnelle, attachée au trône comme son moyen de commandement exclusif, s'en séparant dès qu'il admet le partage du pouvoir avec d'autres. Ce n'est pas la faute des aristocrates s'ils sont ainsi , mais celle de l'aristocratie dont l'exclusion d'autrui est le principe.
Il ne faut pas se le dissimuler ; il y a guerre civile en Europe entre la féodalité et la sociabilité. La féodalité, à l'agonie, combat pour retenir un empire que lui ravissent les principes de l'ordre social , qui tendent à s'établir. Le combat est entre le contrat social et l'ordre social établi en Europe depuis mille ans. Il y a mille rois détrônés ou qui craignent de l'être , et qui usent de tous leurs moyens d'iniluence pour retenir ou reprendre leur empire. Ils dominent
connaît un sujet dont on s'est éloigné pendant vingt-cinq ans. Mais qu'a fait cette petite église pour le service de la religion et pour celui de la France ? elle a mis à la disposition de toutes
dans les cabinets , dans les cercles , dans les années, dans toutes les parties de l'administration ; ils Se servent des moyens de pouvoir dont ils disposent, par les places qu'ils occupent partout , pour arrêter le mouvement social qui se manifeste aussi partout. Ce sont eux qui , dans quelques pays , font , tantôt sous un prétexte , tantôt sous un autre , ajourner les constitutions annoncées , promises , désirées ; qui, dans d'autres, en font donner de faussées dans leurs principes : on sent là des concessions arrachées par la force des choses , et non point des niveaux pris sur le droit et sur le temps. Les aristocrates de tous les pays sont représentés par les médiatisés d'Allemagne , qui font les embarras de cette contrée , qui ont fait manquer la constitution du Wurtemberg , qui ont fait fausser celle de la Bavière, et qui réclameront tant qu'ils ne resteront pas les maîtres. Ce sont les aristocrates de France , réclamant contre la loi des élections et celle du recrutement , non comme questions françaises et nationales , mais comme questions d'ordre social , de contrat social. Voilà ce qu'il faut bien entendre pour se faire une idée juste de ce qui se passe en Europe. Elle est divisée , comme le fut Rome , en patriciens et en plébéiens : la différence entre elles est qu'à Rome on se combattait au nom d'intérôts personnels , et en Europe au nom d'ordre social. La civilisation et les gouvernemens représentatifs préviendront le retour des Marins et des Sylln Le remède est là.
les deux ses anathèmes, et les loisirs de sa longue oisiveté. Mais peut-être a-t-elle soutenu plus de combats que les autres ; peut-être reparaît-elle en France comme les athlètes de Nicée revenaient du fond des déserts peuplés par eux? sans doute elle le croit; mais, en y regardant de près, on n'aperçoit que les cicatrices communes à tous; on trouve que pendant que la grande Eglise portait le poids de la chaleur et du jour, relevait les temples, rassemblait des générations de lévites , combattait Napoléon, subissait ses prisons, ses exils, enfin employait ses efforts à rallumer le flambeau de David prêt à s'éteindre, que, de son coté, cette petite Eglise bornait ses travaux au dehors , à subir les rigueurs des pensions de l'Angleterre , au dedans , à supporter celles des budjets de Napoléon ; car, jusqu'au 5i mars, c'est tout ce que l'on a connu d'elle. Vient-elle rappeler parmi nous l'éminence des dons qui éclataient dans Fénélon et dans Bossuet ? peut-être est-il meilleur pour elle de regarder du coté des titres qui peuvent lui valoir des respects. Joignez à cela les ravages du temps , la différence qu'une longue séparation a du mettre entre les idées et le langage d'hommes vi vans dans d'au-
très climats et sous d'autres cieux , et vous serez à portée d'apprécier ce qui , dans les uns , se trouvait propre à gouverner les autres. A celte époque , l'opinion de cette Eglise, semblable à celle du parti qui lui correspondait, était de considérer la France comme un pays également odieux au ciel et à la terre, hors de la loi de Dieu et des hommes , qui avait besoin d'être purifié et soumis à des quarantaines religieuses aussi strictes que les quarantaines civiles que d'autres hommes lui réservaient ; car telles étaient les couleurs sous lesquelles on se complaisait à peindre la France. Il s'était formé parmi un trop grand nombre d'hommes une singulière opinion : c'est que la France devait être régénérée par le clergé ; que pour cela il fallait le multiplier beaucoup , lui remettre la jeunesse , et lui attribuer la grande part dans l'influence politique. D'un coté , on appelait les jésuites , comme de l'autre on invoquait les Cosaques et les Suisses. On versait sur la France des légions de missionnaires , hommes vénérables par leurs vertus ecclésiastiques , mais qui , dans leur pieux égarement, s'en vont semant la division partout, changeant les temples en arènes pour des par-
tis > et laissant après eux le long mal des discordes civiles en compensation du bien passager du renouvellement de quelques pratiques religieuses ; depuis lors , on a vu ces hommes parcourir la France comme ils feraient les rivages inconnus de l'Afrique ou de l'Amérique qui n'ont pas encore été honorés du signe sacré du christianisme , et planter la croix comme une chose nouvelle dans un pays où elle brille à tous les yeux , depuis le sommet des édifices qui couronnent nos cités, jusqu'aux retraites les plus obscures des plus obscurs hameaux. Au moment de la restauration , le régime convenable à la France , suivant tout ce parti , était celui desmissions du Paraguay. Les Français devaient être conduits comme des Guaranys.
Alors éclata un empressement bien intempestif pour le retour de certaines pratiques écartées depuis long-temps des yeux ; alors encore parurent des règlemens conçus dans le même esprit, mais dans une opposition directe à celui qui prévalait dans le public.
Avec une direction aussi prononcée , il était bien difficile que le clergé échappât à une fausse marche. Il n'y eut plus moyen d'en douter avec (*e qui suivit.
Depuis 1801 , le clergé n'avait eu a traiter qu'avec le ministre des cultes. Matériel et personnel , tout ressortait de lui.
Ici il y eut division. Le matériel fut attribué aune direction particulière. Le personnel, et c'était là l'important , fut remis à M. le cardinal de Périgord. Aussitôt vint se grouper autour de lui tout ce qui arrivait du dehors , avec ce qui sortait des retraites de l'intérieur , ou bien qui aspirait à diriger. Dès lors on vit clairement ce qui arriva depuis.
En se rappelant que la France est soumise pour son bonheur au gouvernement représentatif, on se demandait comment une administration quelconque, afférente aux intérêts publics, rétribuée de quelque partie des deniers publics, pouvait être remise à des agens non-responsables; cela reportait à la feuille des bénéfices qui n'a pas son analogue dans le gouvernement représentatif. Il serait à propos de s'entendre et se tenir de tous points au gouvernement dans lequel on vit.
Si la noblesse de la conduite et des manières correspondante à celle du nom, suffisait pour rendre un homme propre aux affaires, elles viendraient se placer comme d'elles-mêmes dans les
mains de M. le cardinal de Périgord, modèle véritable des nobles et paisibles vertus qui caractérisaient les chefs que les parties les plus épurées de la société fournissaient à l'ancien clergé , et que la faux du temps semble avoir respecté pour lui en laisser ce dernier exemple. Mais c'est tout autre chose , lorsqu'il s'agit de la direction d'un grand corps dans des circonstances toutes nouvelles, très-difliciles , qui. exigent dans les directeurs une extrême sagacité , une connaissance approfondie des hommes et des choses, une abondance de force suffisante pour maîtriser à la fois ses affections personnelles et les flots de celles des autres , avec la longueur des vues qui fait discerner le bien du moment à'avec le bien durable et permanent ; il faut de plus la solidité du caractère qui , au milieu des contradictions les plus imposantes , fait adhérer à ce bien après l'avoir connu .
Or, comment se flatter de rencontrer ces rares qualités de l'homme d'Etat chez l'homme accablé par lage et les infirmités, qui n'a plus à mettre au service de la patrie que les débris d'une existence usée par les douleurs de l'exil et les longues inquiétudes de l'avenir? Com-
ment avoir appris dans les terres étrangères ce qui convient à la France, etmême ce qu'elle est? 11 est une époque de la vie qui, sans rien faire perdre des hommages légitimement acquis , fait à un homme la loi d'un repos qui devient l'époque de la moisson des fruits d'honneur qu'il a semés pendant sa carrière. Lorsqu'on est réduit à s'occuper beaucoup du soin de soimême, il est rare qu'on ait du loisir pour s'occuper des autres, ou qu'on ne leur serve pas d'instrument.
Jamais la direction du clergé n'avait exigé plus de discernement. Ce n'est pas dans le moment de la disgrâce que leshommessont le plus difficiles à conduire : le malheur est père de la docilité-, c'est au temps du triomphe : alors il faut parer à tout ce qu'il renferme de séducteur et de décevant. Souvent le triomphe enivre davantage , à mesure que Ton y a mis moins du sien, et qu'il a moins coûté. A l'époque de la restauration , un cri de miracle se fit entendre: c'est toujours un cri de victoire pour les prêtres; ils écoutent toujours si quelque voix ne parle pas d'en haut. Le parti abattu jusque-là vint, en se relevant, tendre une maiu empressée au clergé. Mille bouches le convièrent à t. m. 5
purifier l'air que l'on respirait en France , a consolider le trône qui se relevait au milieu d'elle. Au fort de ces prestiges, il fallait une prodigieuse sagacité, une inflexible fermeté pour tracer au clergé la ligne qu'il devait suivre et l'y maintenir , pour lui faire bien distinguer entre ce qui appartenait au moment et ce qui revenait à l'éternité , entre les empressemens de l'intérêt personnel et ceux de l'intérêt véritable, entre la partie de la nation qui s'agitait alors et la masse qui, semblable au rocher, ne peut s'ébranier que pour tout entraîner. Surtout il ne fallait pas se lasser de dire au clergé qu'il eût à se tenir éloigné de toute participation avec la politique, et à se renfermer dans les temples. Après s'être plaint pendant tant d'années d'être l'instrument de la politique d'un autre, comment pouvait-il convenablement se prêter pour en servir de nouveau à d'autres ? Il fallait avoir la force de lutter contre le clergé, plutôt que de conniver à des penchansqui, sous des apparences respectables, cachaient les résultats les plus funestes. Ce sont ces apparences qui faisaient le danger principal; et, malheureusement, elles sont de nature ace que l'on ne soit pas en garde contre elles. On a
conçu un grànd et légitime éloignement contre des désordres, une sainte horreur contre une grande licence. On s'est imbu d'une idée qu'on croit propre à les réprimer : elle a une apparence de vérité en même temps que d'honneur. Malheureusement on a été éloigné pendant long-temps; aussi lorsqu'on veut venir àl'application, on trouve que tout est changé, et que ce que I on a conçu au loin , au près ne peut trouver place. Un autre malheur est celui de penser que les autres sont affectés comme nous le sommes, et au même degré que nous. Un autre malheur encore est de ne pas calculer que ce qui nous paraît fort simple , peut ne pas le paraître autant aux autres, et surtout à tout un peuple; et cependant c'est sur ce peuple qu'il faut agir. Si ce qu'on lui propose, fut- il le plus beau du monde, n'est point agréé par lui 7 alors à quoi auront servi toutes les importations étrangères ? Ces réflexions ont été mises à l'écart dans la direction du clergé; il s'est trouvé livré à des hommes qui n'avaient que leurs idées d'outre mer, qui caressaient les chimères qu'ils s'étaient créées loin du théâtre sur lequel l'orage les avait reportés , et qui sont venus montrer à la France des acteurs qui n'entendaient
pas plus sa langue qu'elle ne parlait la leur. Le théâtre et le parterre se sont trouvés être de deux nations et user de deux idiomes difïérens. Dans ce cas, il y a nécessairement erreur d'un côté, et défaut de confiance de l'autre.
Règle générale : ne faites rien rajeunir , pas même l'Eglise, par des vieillards ; ne faites point gouverner un pays par des étrangers et par des inconnus. Les peuples aiment les réputations toutes faites, et ne se plaisent pas du tout à servir d'expériences (1).
C'est par suite de cette absence de direction véritable, comme par la présence de la petite Eglise au milieu de la grande Eglise, qu'à l'é-
(i) Eût-on jamais osé, en Angleterre , confier la pluralité' des places et des services publics à des hommes qui n'auraient pas mis le pied dans ce pays depuis vingt ans , qui n'y seraient connus d'aucune manière ? Le gouvernement représentatif , qui est celui de l'opinion , exclut qui n'a pas d'opinion pour soi. On se demande toujours pourquoi on fait en France ce que l'on ne ferait pas en Angleterre , et si les sept lieues qui les séparent, en mettent mille de distance entre le gouvernement représentatif de l'une et le gouvernement représentatif de l'autre. La géométrie serait-elle, par hasard , au-delà du pas de Calais , différente de ce qu'elle est en France, et les triangles n'y ont-ils pas trois côtés comme partout ?
poque de la restauration l'Église de France se trouva double.
L'Église et l'État reconnaissaient tels sièges et tels évêques; l'Etat ne reconnaissait et ne payait qu'eux. D'autres arrivent et s'intitulent les évèques de ces mêmes lieux (i) ; le directeur reconnu du clergé est du nombre. Il est entouré de ces propriétaires de sièges fictifs, et attachés à leurs seules personnes , qui , hors de l'Eglise et de l'Etat, n'ont de bercail queux-mêmes, sont à la fois les pasteurs et les brebis, et ne sont suivis que de leur ombre. Jamais on ne vit un pareil désordre. Si la force publique n'eût veillé, on aurait vu ces sièges imaginaires revendiqués par des hommes venus de l'étranger sur le sol français
(1) On lira dans la lettre de M. l'évêque d'Orthosia, insérée dans le chapitre suivant , que le pape refusa de recevoir la lettre que le cardinal Consalvi lui présenta au nom de ces évêques , parce qu'ils continuaient de prendre les titres des évêcliés supprimés ou conférés à d'autres en vertu du concordat de 1801. Ces évêques avaient leurs lois et leur Eglise, à part des lois et de l'Église reconnues en France. Spectacle unique au monde , et bien peu attendu de la part d'un clergé , celui de venir dans un pays , non pas pour sly conformer aux lois , mais pour y porter les siennes propres, et les faire subira ce pays. On ne vit jamais rien de pareil,
pour donner un démenti aux lois civiles et religieuses qui le régissaient. On se demande toujours comment des hommes croient pouvoir s'en tenir aux principes qu'ils se sont faits pour euxmêmes , sans égard pour l'ordre au milieu duquel ils vivent , et qui n'est pas fait pour leur céder. Peut-être ces tentatives prenaient-elles leur fondement dans ce qui se passa à l'époque de la publication de la Charte, pendant laquelle on entendit appeler aux plus hautes fonctions de l j^tat, l'archevêque duc de Reims, l'évêque duc de Langres, l'évêque comte de Chalons , quoique l'Eglise ni l'Etat ne connussent aucun de ces sièges ni de ces titulaires ; et il ne peut y avoir de titulaires sans sièges. A la même époque, le livre destiné à faire connaître à la France et à l'Europe la composition de tout ce qui forme les pouvoirs publics, ouvrage qui porte un caractère officiel, l'Almanach Royal, n'a pas cessé de dire M. de la Fare , évêque de Kanci ; et l'Eglise, ni l'Etat, ni Nanci , ne le reconnaissent pour l'évêque de ce lieu. On y a lu long-temps, M. l'archevêque duc de Reims, M. l'évêque de Saint-Malo, ambassadeur à Rome ; et Rome ni la France ne reconnaissaient levcque de Saint-Malo. Par une es»
pèce de compensation , tandis que l'on faisait mémoire de ceux qui n'étaient pas évèques eu France , on laissait en blanc ceux qui l'étaient. Par là , le clergé de France avait l'air de n'être qu'un clergé défait, un clergé provisoire, un clergé toléré en attendant une refonte, dont le retard, pendant un long cours d'années, n'a pas dû faciliter l'administration , plus que le fait ordinairement tout ce qui n'est considéré que comme provisoire.
Le clergé de France a été nourri dans les idées de la domination du culte catholique ; il y rapporte tout ; il y remontera tant qu'il pourra ; il tolère la tolérance, mais elle n'est ni dans son goût ni dans ses principes. II est fortifié dans cette tendance, par Rome qui depuis dix ans ne cesse de s'élever contre la tolérance, qu'elle affecte de confondre avec l'indifférence des religions. Cette doctrine a ses échos en France , qui deviendrait le siège de l'intolérance s'ils étaient écoutés.
La Charte, article 5, dit : Chacun professe sa religion avec une égale liberté , et obtient pour son culte la même protection. Article 6 , elle ajoute : La religion catholique, apostolique et
romaine est la religion de l'Etat (i). Lapparente contradiction qui règne entre ces deux articles était très-propre à égarer le clergé sur cette importante question de la tolérance. D'après ses habitudes et ses idées , il est inévitable qu'il ne se soit arrêté au second article , et qu'il ne l'ait regardé comme le correctif du premier, placé là par des raisons politiques , tandis que le second est celui qui renferme le sens véritable de la chose. Pour ma part, j'avoue que je
(1) La religion de l'État est celle qui fait que l'on n'est pas de l'État sans être de cette religion.... Tel citait l'État légal des protestans.... La religion de l'État est celle qui fait que l'on n'a droit aux emplois et aux récompenses, de l'État que par la profession de cette religion.... Tel est l'état des £airs catholiques d'Angleterre , des catholiques anglais , irlandais , qui ne peuvent être juges , membres de la chambre des communes , commandans supérieurs de terre et de mer.
Là , la conséquence est conforme au principe Mais
une religion d'État qui n'ordonne , ne défend , n'interdit rien , qui laisse ceux qui ne la professent pas sur le pied de ceux qui la professent, tout cela paraît neuf..... Comme tout ce qui est de l'État a un caractère légal , c'est-à-dire de commandement ou de prohibition , de peine ou de récompense , une religion d'État doit réserver des faveurs pour ses membres , et des exclusions pour les réfractaires , ou bien elle est dite religion de l'État sans avoir aucun caractère des religions de cette nature.
n'ai jamais pu concilier ensemble ces deux articles, ni parvenir à concevoir une religion de l'Etat à cote' de la tolérance de toutes les religions.
Cette partie de la Charte n'était bonne qu'à embrouiller les idées du clergé sur cet article. Il ne faut présenter aux hommes rien de louche, surtout lorsque cette obscurité favorise leurs intérêts ; car on peut être sûr qu'ils l'interpréteront tout de suite en leur faveur. Des vœux pieux pour le rétablissement de l'Eglise de France dans toute sa splendeur enflèrent aussi les espérances du clergé. Hélas ! comment les accomplir ces vœux , lorsque Charlemagne manquait de tous moyens pour réparer les spoliations de Charles-Martel ?
Des journaux passionnés , des prédications hors du cercle religieux , des excitations de toute espèce , animèrent encore le clergé ; on n'entendit plus parler que de ses misères et de son importance. Dans le temps de la philosophie , les curés de campagne étaient devenus les objets de toutes les affections des philosophes; on les aimait de toute la haine que l'on ramassait sur la tète du haut clergé : dans cette dernière époque , on aima le clergé de
toute la haine que l'on portait à la philosophie et à la révolution ; et , comme elles lavaient détruit , on voulut s'en servir pour les détruire à son tour par lui. On voulut faire du clergé la base de tout , le placer comme les Indiens font leur monde, et régenter la France avec sa main. Pendant deux sessions consécutives , on n'en* tendit parler que du clergé ; des propositions exorbitantes furent faites, et de grands combats eurent lieu pour lui attribuer une ombre de propriété qui , d'ailleurs remplie d'inconvéniens, coûte chaque année à l'état sept à huit millions, sans aucun (i) profit réel pour le clergé.
(1) On a cède au cierge une masse de forêts
d'un revenu annuel de 4,ooo.ooo f.
en remplacement d'une somme égale sur le tre'sor.
Cette masse de forêts, abandonnée è la caisse d'amortissement , aurait une valeur vénale de 1 5o,ooo,ooo f. qui , appliquée au rachat des rentes , à . . . 68
éteindrait 1 1 ,000,000 f.
de rentes de la* dette publique.
L'État a donc perdu sept millions de rentes par cet abandon des bois , et beaucoup plus, si la valeur vénale de ces bois s'élève , comme tout porte à le croire , à la valeur de 200 millions de fr. Il fut un temps oii la France cessa d'être appréciée pour elle-même, mais scnkincnt comme une terre d' indemnité pour qui de droit.
Comme on voit, beaucoup de causes ont contribué à fausser la direction du clergé ; Napoléon l'avait violenté , on l'a laissé s'égarer dans1 le vague. La restauration de 1 814 exigeait encore plus d'art que la résurrection de 1801. C'ctait le moment de faire sentir au clergé l'iftiportance de se tenir en garde contre les amitiés intéressées qui tendraient à l'attirer à elles pour en faire leur appui; il fallait le prémunir contre tout ce qui pourrait le séparer du gros de la nation , lui inspirer la modération , l'abnégation d une amélioration qui ne serait point partagée par un peuple abîmé de mille fléaux ; surtout étouffer dans sa bouche les reproches et les déclamations contre les institutions et les établissemens que la France a adoptés, et dont elle a fait les objets de son attachement et les garans de sa sécurité.
Je laisse à d'autres à décider si c'est la route que l'on a suivie ; ne pouvant parler que de ce qui parait au-dehors , je crois pouvoir dire qu'une observation attentive découvrira que depuis 1814 le clergé a perdu, et que, soit par lui-même , soit par ses malencontreuxamis , il lui a été fait plus de mal que par Napoléon
même : celui-ci avait créé de l'intérêt en sa faveur , d'autres l'ont aminci.
La justice m'a dicté ce qui va suivre.
Sous Napoléon , plusieurs évêchés sont devenus vacans par la mort , ou par la démission des titulaires. Des ecclésiastiques fort recommandâmes avaient été promus à ces sièges. J'ose certifier que c'était sans leur participation directe : ils ont obéi en acceptant , et à cette époque on ne refusait pas. Il faut laisser dire les faux braves en ce genre , comme en beaucoup d'autres. Ces nommés n'avaient aucun rapport avec les titulaires démis , pas plus qu'avec les morts. Ils n'étaient pas juges des contestations entre le prince et les démis : le fait matériel de la démission civile était seul de leur compétence. Ils étaient aux mêmes droits civils que tous les évêques de France. Parmi eux plusieurs avaient été institués à Savone ; il ne leur manquait que le titre de leur mission , car leur mission même était incontestable ; mais ce titre , par le mélange du spirituel avec le temporel , n'était pas dans les mains de ceux auxquels il était destiné , mais dans les cartons du ministère. Ils étaient donc
i vèques aussi légitimes que le pape lui-même est évêque de Rome.
Que l'on assigue , si l'on peut , la différence. Ces ecclésiastiques avaient reçu les pouvoirs des chapitres , offerts avec beaucoup de signes de déférence , tant que dura Napoléon : des qu'il disparut , les pouvoirs furent retirés, quelquefois avec outrage ; le titre de la mission fut retenu; et les malheureux , bien innoceus de tout ce qui s'était passé , bien exemplaires dans leur conduite , souvent les protecteurs des individus , et parfois de la contrée même , se sont vus voués au dépouillement de leur poste nouveau , à la perte de leur ancien poste, à beaucoup d'insultes , et à des chagrins de toute la vie. On cherche leurs crimes ; de quel droit le gouvernement retenait-il les titres de leur mission purement spirituelle ? De quel droit , lorsque les militaires , les juges . gardaient leurs places, les évêques perdaient-ils la leur? De quel droit des évêques qui avaient donné leur démission civile, et accepté , pour leur utilité , d'autres postes supérieurs aux premiers , d'après la même autorité civile qui avait accepté l«ur démission, venaient-ilsde leur autorité privée se remettre en possession d'un poste civil sur lequel
leur droit était consommé . parce que leur droit spirituel subsistait contre leur intention ? car ils s'étaient démis entre les mains du pape , et si ce droit spirituel subsistait encore , ce n'était point par leur fait , mais par celui des circonstances , qui avaient empêché leur intention prononcée de quitter le poste , d'être effectuée. Qu'a de commun un droit spirituel avec un droit temporel ? Quel droit celui-ci peut-il conférer sur celui-là ? Qu'aurait eu à répondre l'évêque revenant civilement en vertu d'un titre spirituel , au prince qui , pour modérer son ardeur de reinstallation , lui aurait fait*observer que son droit civil était consommé par sa démission , et qu'étant , lui prince, au droit de l'autorité qu'il remplaçait , il entendait maintenir ce qui avait été fait légalement avant lui ? Dans ceci il faut admirer deux choses : i°. La mansuétude avec laquelle les évêques nommés se sont soumis aux influences du temps. Il ne tenait qu'à eux d'embarrasser beaucoup , et de disputer le terrain avec avantage. Qu'aurait -on fait contre ceux qui réunissaient les bulles du pape à la nomination de Napoléon? aucun é vêque n'en a davantage en France, ni dans aucun pays.
s\ La dureté qui porte à tenir si peu compte du mal que Ton fait a ses semblables, des chagrins qu'où leur cause, et de la légèreté avec laquelle on dispose du sort des hommes, dès que l'on a intérêt ou pouvoir de le faire.
Sunt lacrymœ rerum et mentent mortalia tangunt.
A l'époque dont je parle , un parti semblait vouloir qu'une nomination de Napoléon lût une tache et marquât un homme au front. Alors je ne sais plus comment on aurait fait en France et en Europe pour se regarder. Car je crois me rappeler qu'il ne manquait pas de gens sur le front desquels des signes de cette nature se faisaient lire en caractères très-distincts; et même que, pendant long -temps, en dehors comme en dedans delà France, le bonheur était compté par la profondeur de l'empreinte.