CHAPITRE XLIL
Négociation avec Rome. — Mi l'évêijue cl'Orthosia.
En 1814 , peu de jours après la restauration f on entendait déjà dire que le concordat de 1801 allait être aboli ; que le roi de France ne pouvait reconnaître l'Eglise de Buonaparte 9 qu'il fallait rendre à l'Eglise gallicane toute sa splendeur > et mille choses semblables» Le clergé contraire au concordat de 1801 reparaissait ; les évêques restés dans l'étranger étaient revenus, le concordat était l'objet de leur courroux , ils ne rêvaient et ne voyaient dans ce qui venait de se passer , que la contrerévolution de Coblentz, chose à laquelle l'Europe, dans ses combats, n'avait pas pensé. Il était clair que si ces rentrés restaient les niai* très, le concordat de 1801 allait être offert en holocauste et immolé. Mais, en comptant le pape et le gouvernement représentatif j on se trouvait être trois, ce qui dérangeait beaucoup de calculs. Ce malheureux gouvernement représentatif est toujours là pour déranger les plus beaux projets !
Il parait incontestable que le premier plan , l'idée mère, était d'abolir le concordat de 1801, de regarder comme non avenu tout ce qui avait été fait dans l'ordre religieux , et de remonter d'emblée au concordat de i5i6. M. le cardinal Consalvi me l'a dit assez clairement à Paris , pendant le séjour qu'il y fit en 18 14. Ce. prélat ne pouvait pas concevoir comment le pape aurait pu regarder comme non existante l'Eglise créée par lui-même, et reconnue depuis quatorze ans par toute la chrétienté, moins quelques évêques français réclamant pour leur propre compte , et pour celui du parti politique qu'ils suivaient. Ce cardinal , comme tout homme judicieux ne peut manquer de le faire, sentait qu'une pareille prétention, renfermant la demande delà reconnaissance formelle d'une erreur du genre le plus grave, n'était pas moins funeste à l'autorité de l'Eglise même qu'à celle du pape. Car si le pape avait pu créer une Église fausse, si la catholicité avait pu la reconnaître pendant quatorze ans , qui pouvait garantir que le pape ne créât , et que la catholicité ne reconnût une Église fausse pendant mille ans? En pareil cas, entre un seul jour et mille ans, il n'y a pas de difFét. m. 4
renée. Or , dans la supposition de cette faus^ seté d'Eglise créée par le chef de l'Église , et reconnue par l'Eglise universelle, que devenait le principe de l'autorité de l'Eglise ? C'était le saper par le pied. Que devenait de plus cet autre principe, si cher à Rome, celui de l'infaillibilité du pape , ce principe qui est dans ce pays ce qu'une certaine légitimité est ailleurs ?
Une proposition de cette nature ne pouvait être accueillie. Ici je dois faire quelques observations pour être bien entendu. Depuis cinq ans on voit négocier. On a vu changer les négociateurs, on a vu un seul résultat, le concordat de 1817. Aucun document n'a été communiqué au public, on n'a vu que des résultats sans antécéclens , et des effets sans leurs causes. Je conçois très-bien cette manière de procéder dans les gouvernemens absolus : mais, dans le gouvernement représentatif, qui est celui de la publicité comme de la régularité, c'est autre chose. J'ai peur qu'il n'y ait ici quelque mélange du vieux avec le neuf, et que ce dernier ne s'en trouve pas mieux. Il ne s'agit pas de négocier sur la place publique, comme des esprits mal faits ne vont pas manquer de m'accu-
sér de le demander, comme s'il ne pouvait pas y avoir un juste milieu entre l'indiscrétion et la nuit continue. En Angleterre, le ministre ne décachette pas les dépèches dans le parc de Saint -James ; mais il laisse percer sur la marche des négociations, ce qui peut en être connu sans en compromettre le fond ; mais il fait et laisse dire jusqu'au point où l'opinion est essayée ou tournée vers un objet,- il tend à la fois à diminuer les résistances et à s'épargner à lui-même des fautes et des embarras. Les gouverne mens absolus sont flattés de ce silence comme sentiment soit de force, soit de science exclusive; mais ils s'exposent à payer cher cette jouissance par les contrariétés que l'opinion non préparée, et par là même plus facile à égarer, est toujours prête à leur faire éprouver , ainsi qu'il est arrivé pour le concordat de 1817. Je ne sais ce que l'on a pu trouver de doux au secret qui a couvert son avènement à la lumière, mais je sais bien ce que l'explosion produite par son apparition a pu renfermer d'amertume.
Il existe dans toutes les constitutions connues une lacune sur cet important article de la diplomatie exclusive dans les mains des gou-
vernemens. Comme elle finit par décider du sort des peuples, il serait à propos de rechercher, et cette étude mérite bien d'occuper les publicistes , comment on peut concilier les besoins du secret diplomatique avec le besoin que les peuples ont aussi de n être pas soumis , sans aucune connaissance de leur part, à des engagemens d'où leur sort peut dépendre.
Quoi qu'il en soit du principe géuéral, dans le cas actuel, toute espèce de document manquait sur la poursuite de celte affaire. Mais le ciel , qui permet que tout se découvre , a daigné faire qu'il échappât à cette proscription générale des lumières un document bien important, et tout-à-fait capable de suppléer à ce qui manque d'ailleurs. C'est la lettre ci-jointe. Elle fut publiée le 5 avril 181 5. Elle a pour auteur M, l'abbé Salomon , ancien magistrat au parlement de Paris , attaché à l'ambassade de Rome , auprès de laquelle il avait été nommé auditeur de rote. Quelques services personnels rendus à Pie VI, et des correspondances avec ce pape avaient valu à cet abbé un titre d'évêque in partibus. Rome n'est point avare de ces titres. Une de ses propres lettres ci-jointe apprend que M. l'abbé Salomon s'é-
tait beaucoup occupé de biographie ecclésiastique qu'il adressait au pape Pie VI. Elle était très - impartiale , c'est lui qui le dit ; il portait l'obligeance au point d'offrir les mêmes services à M. le cardinal de Périgord. Ceux qui se plaignent de la disette du the'àtre, pourront trouver un excellent canevas pour une pièce d'un genre nouveau, datis l'une de ces lettres.
Je n'ai vu M. l'abbé Salomon qu'une seule fois, étant venu me chercher à Paris, soit pour faire ma biographie, soit pour m'implorer, comme beaucoup d'autres faisaient, lorsqu'on croyait que j'étais bon à quelque chose. La connaissance fut trop courte pour m 'avoir laissé la moindre affection pour ou contre ce négociateur , et pour en parler autrement que d'après lui-même.
Voici donc cette correspondance, qui peut donner une idée très- juste de ce qui se passait alors , et des agens que l'on employait,