‹ Les quatre concordats (volume 2)Chapitre 42 sur 43 · DECLARATION · texte numérisé non relu

DECLARATION

L'admission de Tordre des jésuites dans le canton de Fribourg, décrétée le i5 septembre courant , est un événement d'une nature si extraordinaire-, il est tellement fait pour exciter Tétonnemcnt de l'étranger et pour causer de l'inquiétude dans Tintérieur de la Confédération

suisse, que les soussignés ont jugé convenable à leur position et à leur honneur de déclarer publiquement et hautement, que non-seulement ils n'ont eu aucune part à cette détermination, mais que, de concert avec la minorité du grand conseil, ils ont déployé une constance imperturbable et toute la force du raisonnement (tout en usant de la plus grande modération envers ceux qui pensaient autrement) pour écarter une résolution aussi irréfléchie. On joint à cette déclaration une notice succincte et fidèle de la marche de cette affaire importante , et des principes qui ont dirigé la minorité dans son opposition.

Déjà , vers la fin de juin , un membre du grand conseil avait, pendant la session périodique d'été, fait la motion d'appeler les jésuites, et cette motion avait été renvoyée à être examinée et mûrie par le conseil d'état, autorité composée de l'avoyer en charge et de douze conseillers, à qui appartient le droit d'initiative dans toute affaire d'administration. Le conseil d'état présenta, dans un rapport détaillé, des réflexions sages, qui démontraient jusqu'à l'évidence combien un tel projet était hors de saison, et combien il blessait toutes les règles de la prudence. Sur ce rapport le grand conseil, après une discussion de plus de six heures, rejeta, d'après les

formes constitutionnelles, la motion qui avait été faite , et l'on dut envisager cette question comme terminée et écartée , au moins pour longtemps.

Mais à peine huit semaines s'étaient écoulées depuis que l'objet avait été écarté d'une manière constitutionnelle dans une session périodique, que déjà le 17 août, dans une séance de férié du conseil d état , et en l'absence légitime de deux de ses membres, un projet de décret, conçu en dix articles , ayant pour but de rappeler les jésuites et de leur abandonner tous les biens du collège de Fribourg, fut présenté inopinément à l'assemblée. La lecture et son adoption furent terminées en moins de vingt minutes, sans égard pour le vœu qu'exprima la minorité, d'abord pour un examen plus réfléchi de cette proposition nouvelle et inattendue , ensuite pour qu'elle fut au moins discutée par articles.

Une séance extraordinaire du grand-conseil (ce qui, d'après la constitution, ne doit avoir lieu que dans les cas urgens) fut convoquée pour le 1 5 de septembre.

Dès-lors tout fut en mouvement pour monter les esprits et pour se faire des adliérens. Aucun moyen ne fut oublié-, la calomnie sur-tout se montra active , et produisit son effet. Des hommes d'état respectables, qui, dans les séances préce-

dentés, s'étaient prononce's contre l'admission des jésuites, furent diffamés comme des ennemis de la religion, et on leur prêta le projet de vouloir détruire la foi de nos pères. Le langage de la sagesse ne fut dès -lors plus écouté ; son impression était détruite d'avance par les insinuations de la cabale.

La minorité voyait, avec une profonde douleur, la réussite prochaine d'un projet dont les suites funestes pour le bien-être du canton, et peut-être de la patrie suisse , se montraient à ses yeux dans toute léur étendue.

Elle ne négligea rien pour dissiper le nuage dont une influence secrète du dehors et des vues masquées au dedans s'étaient enveloppées, et ses représentations portaient principalement sur les intérêts les plus cliers et les plus essentiels de la famille fribourgeoise.

Il est de la plus haute importance pour l'Etat, disait cette minorité , il est dans les premiers devoirs d'un Gouvernement, qu'il dirige immédiatement lui-même l'instruction publique. Ce devoir, une loi positive de l'Etat l'impose particulièrement au Gouvernement de Fribourg -, son accomplissement ne saurait se concilier avec l'idée de remettre l'enseignement des sciences supérieures à une corporation religieuse quelconque, bien moins encore à une corporation dont la tendance

constante vers l'indépendance, et l'influence dangereuse pour la religion et le repos des états , sont attestées par l'histoire.

Que , si même l'on voulait couvrir du voile de la charité la doctrine dangereuse des anciens jésuites , et ne se rappeler cjue des services rendus par eux sous le rapport de l'éducation, il était difficile de ne pas voir, dans l'état actuel des choses, une impossibilité manifeste que cet ordre puisse renaître avec son ancien éclat , pour être rendu à la vaste destination de faire l'éducation du monde catholique.

Que , lors même qu'il pût exister quelques doutes sur cette vérité, la prudence commanderait tout au moins d'attendre que , dans la voisine Germanie, l'on ait vu s'élever, avec l'espoir assuré du succès, quelque commencement notable de ces grands etexcellens établisseraens qui, sous les anciens jésuites, furent des pépinières d'habiles instituteurs.

Qu'on ne saurait envisager comme telles les maisons de la nouvelle société érigées dans quelques lieux de l'Espagne et de l'Italie, et tout aussi peu cette association d'étrangers de toutes les contrées de l'univers, qui s'est formée en Valais, et dont l'esprit, les mœurs et les principes ne sauraient convenir à notre nation suisse.

Qu'au reste ç était déceler une légèreté frap-

panteet inexplicable, que de n'avoir pas mémê pris le moindre renseignement officiel et certain sur ces hommes établis dans le Valais, que Von se proposait d'appeler pour former la base de la nouvelle maison des jésuites à Fribourg.

Vouloir maintenant abandonner sans réserve à de tels inconnus l'enseignement supérieur des sciences , le soin de former les jeunes élèves de l'Etat et de l'autel , la tâclie la plus importante pour la société -, leur remettre une fortune publique d'environ un million, destinée exclusivement à l'instruction publique , sans avoir la moindre garantie que le but sera rempli ; détruire ce qui existe et ce qui , dans la main d'un gouvernement sage et éclairé, pourrait être perfectionné d'une manière également avantageuse pour la ville et le reste du canton , et s'élever même à un établissement d'un ordre supérieur ; s'ôter jusqu'à la possibilité d'aspirer à ces avantages , ce serait vraiment s'écarter de toutes les règles de la prudence, et se rendre coupable de l'oubli de ses devoirs.

Des réflexions d'une nature aussi grave, développées sous leurs divers rapports, et présentées avec ménagement, ne furent point accueillies. Les moyens principaux qu'on leur opposa , furent des louanges exagérées des ci -devant jésuites ; des déclamations violentes et dégénérant en In-»

ductions personnelles contre les philosophes qui soi-disant ont renversé, avec cet ordre, le principal appui du trône et de l'autel, et qui aujourd'hui s'opposent à son rétablissement , et puis l'assertion- démentie par l'Histoire , que , sans ce rétablissement, il n'est pas d'existence durable pour la religion et l'Etat -, enfin l'éloge d'une méthode d'enseignement uniforme, et le blâme amer du mode de donner les chaires au concours.

Dans la délibération décisive du i5 septembre, la minorité du grand conseil, au nombre de 18 , proposa le renvoi de cette affaire à un examen plus réfléchi. Cette demande, qu'autorisait déjà la seule considération de l'importance de l'objet , se trouvait encore justifiée d'une manière particulière par la lecture d'une dépèche arrivée dans la matinée, de la part du canton directorial de Berne, qui, sans vouloir s'attribuer une influence d'office, mais exprimant seulement dans le langage de l'amitié confiante , et avec une noble délicatesse, ses craintes au sujet de la résolution qui allait être prise, cherchait à fi ver l'attention du Gouvernement sur les suites incalculables qu'elle pouvait avoir sous les rapports des intérêts majeurs de la commune patrie, et finit par prier instamment l'état deFribourg de ne pas précipiter une détermination qui sûrement ferait naître de l'étonnement au-

près de nos voisins , ainsi qu'un sentiment douloureux et de vives inquiétudes parmi le grand nombre des états de la Confédération.

Mais ce fut en vain que la voix de la raison retentit encore d'une part aussi respectable. On ne l'écouta point, et le vœu modeste d'une minorité marquante, pour un examen ultérieur,, fut écarté. On osa plus encore, la démarche obligeante et pleine de bienveillance de l'autorité fédérale, l'expression de Pintérêt fraternel de la part d'un bon et fidèle allié , furent présentées sous des couleurs fausses et odieuses. On poussa au dernier point l'oubli des convenances, et on ne garda pas même l'apparence de la modération. On rendit de suite le fatal décret qui remplit de douleur le cœur du père de famille soucieux et de l'ami sincère de sa patrie , qui blesse une disposition essentielle de la législation de l'Etat, et qui influera d'une manière destructive sur les espérances du présent et de l'avenir. Ce fut sous le manteau de la religion , dont on a déjà si souvent abusé, que le grand œuvre fut consommé. Tout homme clairvoyant ne restera pas incertain sur les vues qui ont dirigé les auteurs de cette entreprise , et un avenir très prochain les dévoilera au plus borné.

Déjà entre les nombreux et inévitables résultats de cet événement, nous ressentons le plus

immédiat qui certes n'est pas le moins déplorable : l'union , celle première base de toute prospérité publique , est détruite à jamais.

Donné à Fribourg, le 26 septembre 1818.

Signé, C. J. Werro, ancien envoyé-, J. de Montenacli , conseiller d'état; Phis. Remy , conseiller d'état ; Joseph Fésely conseiller d'état -, Jean Meder, conseiller d'état ; Ch. Schal- 1er , conseiller d'état.

( Gazette de Lauzanne, )

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