SECONDE LETTRE DU MÊME
Aï MÊME.
Rome, i5 mars l8i5.
Monseigneur,
Vous savez à présent, à Paris , la fuite de Buonaparte; et nous apprenons qu'il était en Provence, à Digne, le 4 de ce mois.
Cette fuite nous a fait connaître encore plus les hommes avec qui nous vivons. D'abord, nous avons vu qu'il y a beaucoup de jacobins i Rome , qui se réjouissaient de cette fuite, et faisaient courir les bruits les plus absurdes ; ensuite les Anglais en paraissant nous plaindre ironiquement, mais ensuite en exaltant les moyens de Buonaparte, le grand nombre des mécontens en France, enfin , ils le regardaient déjà comme maître de la France;
d'autres disaient : Pourquoi n'avoir pas eu toujours quelque vaisseau en observation? Et quand on leur répondait : Mais vous en aviez , vou! autres, vous aviez même un commissaire dans l'île ! Mais, vous disaient-iis , nous n'étions point chargés de l'arrêter. Et pourquoi y étiez- Vous donc ? dis-je avec vivacité au fils du fameux lord Norlh , qui passe pour avoir btaucoup d'esprit. Je conçois que, si vous aviez vu Buomparte seul de sa personne se promener sur mer , vous airiez pu l'ignorer ; mais , quand vous voyez une flottille de sept bâtimens avec quinze cents hommes armés, e de la cavalerie, le premier devoir des bâtimens qui U rencontraient , c'est de l'interroger : Qui êtes-vous? oiiallez-vous? Dite*, monsieur, que vous êtes coupable ; heureusement , le temps de la philanthropie de vos sowerains alliés est passé , cest à nous à en faire justice: avouez , monsieur, que vous êtes jaloux de voir la prospérité de la France renaître. U ne répondit pas un rrot; et je changeai de discours.
D'un autre côté, la cour de Rome voyait déjà le gouvernement changé en France, Euonaparte, dans ses proclamations , appelle encore a la liberté les peuples ; sa mère , encore à Porto - Fernjo avec madame Bertrand, a dit à des Anglais qui sont illés la voir , que son fils ne combattrait plus pour conquérir ; et , s'adressanl aux Anglais, elle leur a dit : et il offrira une paix honorable à l'Angleterre. Ces Anglais soit détestables 5 presque tous ceux qui sont venus en Italie Dnt été voir Buonaparte dans l'île d'Elbe , et même ils y yont, quand il n'y est plus.
visiter la mère. Ici , on laisse entrer quarante-six caisses que la mère a envoyées, sans les visiter.
Le cardinal Fesch a dit avant-hier , chez la marquise Massimo , sœur de la duchesse d'Fsdignac, que Buonaparle avait déjà une armée de cinquante mille hommes; que Masséna était pour lui , et que trente départemens avaient envoyé des députations à l'île d'Elbe, pour l'inviter à venir en France, et était tout radieux. Dans toutes les occasions , cet homme se montre contre les Lourbons ; il est indigne d'être archevêque de Lyon , et je crois bien que votre excellence trouvera un moyen de l'éconduire. C'est un ennemi du roi ; il faut entendre ses domestiques. Il refusa en janvier, à l'ambassadeur, de venir à la messe qui se dit à Saint-Jean-dc-Latran , le jour de Sainte- Lucie , en mémoire de Henri iv. Quoique l'ambassadeur l'ait trop bien traité , qu'il l'ait invité à dîner deux fois , à peine a-t-il rendu la visite une fois. Quant à moi, je ne lui ai jamais fait visite , et même, chez l'ambassadeur, je l'ai ignoré.
Lucien qui, jusqu'à ce moment, avait paru indifférent pour son frère, prend fait et cause pour lui. Avanthier, chez la princesse de Galles , qui arrivait de Naples , il a tenu les propos les plus indécens ; il a donné l'itinéraire de Buonaparte ; que , le 6 , il serait à Grenoble ; le 8, à Lyon , et le 1 5 , à Paris ; et qu'il doit avoir en ce moment quatre-vingt mille hommes.
Cette princesse de Galles est comme une folle ; elle repart aujourd'hui sans avoir vu Rome, et va s'embarquer à Àncùne. Hier et avant -hier, elle a eu constam-
ment à sa droite et à sa gauche le cardinal Fesch et Lucien toute la soirée , et n'a vu que les Anglais et quelques ministres étrangers ; aucun Français n'y a été. Au reste, le pape s'est raccommodé avec Murât; c'est-àdire , qu'il a plié et fait un pas en arrière. Il y a un mois qu'il avait fait fermer la poste de INaples, et même avait fait enlever les lettres de force , pour les faire porter à la poste papale. Dès lors , toute communication fut interrompue ; mais nous avons vu avant-hier, avec étonnement, rouvrir cette poste de Naples. Votre excellence voit qu'il n'y a que la France qui n'obtient rien. C'est que nous ne parlons pas ici avec la fermeté et la dignité qu'il convient à une grande puissance.
Lucien Buonaparte,le cardinal Fesch, Louis et madame Létitia , voilà les protecteurs zélés de cet Isoard , que' cette cour poltro?inexoudr ait conserver pour auditeur de rote de la France , qui est en correspondance suivie avec eux , qu'ils sollicitent d'arriver à Rome. Son valet de chambre , qui l'attend , le dit à tout le monde. Les envoyés plénipotentiaires d'Autriche , d'Espagne , obtiennent tout ce qu'ils demandent , parce qu'ils ont toujours la menace en bouche.
Qui a fait plier le pape avec Murât ? C'est qu'il a ordonné à son consul de demander ses passe-ports , et qu'il a dit, dans une lettre qu'il a écrite au pape , qu'il demandait passage pour quelques troupes , qu'on a refusé pourtant, en indiquant une autre route.
Il ne serait pas hors de propos que Sa Majesté fut instruite de tput cela.
Cette lettre aurait dû vous arriver, monseigneur, plutôt ; mais , à la légation , on n'a pas eu la bonté de me faire avertir que M. Beaufremont passait et demeurait huit heures à Rome j car il a dîné chez l'ambassadeur, où je n'étais pas.
Mille tendres respects à votre excellence
l'ÉvLQUE d'OuTHOSIA.
P. S. Le pape n'a pas répondu à la lettre des évéques , remise à Consalvi, parce que vous l'aviez signée comrid titulaires de vos sièges : du reste, on l'a trouvée trèsbien.
D'après cette circonstance, il paraît démontré que M. Je cardinal de Périgord, se disant archevêque d'un siège inconnu à l'Eglise et à l'Etat, était chargé de la direction de toute cette négociation. *Ce prélat partageait l'opinion qui excluait le concordat de 1 80 1 , il ne reconnaissait d'Eglise que celle du roi de France ; le concordat de 1S01 devait être tenu pour non-avenu , pour non-existant , et l'ancienne Eglise seule reconnue. Une fois ce principe admis, les changemens partiels et locaux auraient été faits au nom du roi : voilà le système qui résulte évidemment de ce document. C'était le plan de M. l'cvèque d'Orthosia; mais ce n'était point celui du pape, pas plus que celui de M. le cardinal Consalvi. Il parait même qu'il y avait
partage d'opinions dans l'ambassade française. Le pape venait de recréer l'évêché de Baie ,proprio motu. Cet acte arbitraire avait soulevé la Suisse , Rome en était aux regrets , et M. d Orthosia nous apprend qu'elle aurait voulu l'anéantir. Ce faux pas, avec celui du rétablissement des Jésuites, était l'œuvre du parti qui, à l'époque du retour à Rome , s'imaginait qu'il n'y avait qu'à procéder , comme leurs confrères de France entendaient le faire de leur côté : et le succès eût été le même des deux parts ; car, tandis que les uns amenaient le 20 mars ., les autres étaient au moment de faire perdre l'Italie à l'Autriche ; tant en tout pays ces maladroits portent malheur. Pendant la négociation , M. le cardinal Consalvi était occupé au congrès de Vienne : il paraît qu'il désirait gagner du temps , pour avoir celui d'arriver et d'empêcher , par sa présence , de nouvelles chutes. L'Autriche, fortement intéressée au maintien de la paix en Italie, a raffermi le crédit de M. le cardinal Consalvi sur les affaires de Rome, où ce sage ministre est occupé à contenir les ultra, comme le ministère français l est à Paris.
Le pape avait nommé une commission de
trois membres pour les affaires de France : elle déplaisait fort à l'ambassade à cause de sa modération ; celle-ci réussit à obtenir du pape de traiter directement avec lui-même, ou bien avec le cardinal Pacca, dont l'exagération était suffisamment garantie par son opposition à Napoléon , et par la part qu'il avait eue à la bulle d'excommunication. On était occupé à réclamer l'effet de cette promesse, lorsque le 20 mars eut lieu. Telle est la filiation des événemens et des idées qui résulte de la correspondance de M. l'évêque d'Orthosia , laquelle, réunie avec ce que l'on a vu , avec ce que l'on a pu apprendre d'ailleurs, avec la connaissance de l'esprit régnant alors, forme un corps de système et de preuves où tout s'enchaîne et s'explique en s'enchaînant.
Une circonstance , particulière à M. l'évêque d'Orthosia, achève de confirmer la réalité de l'existence de ce système. Ce prélat fut envoyé à Rome avec l'ambassade, comme auditeur de rote ; mais depuis long-temps la place était occupée par le prélat Isoard. On n'en tint compte ; et dans la préoccupation que tout devait se diriger à Rome par les idées qui dominaient à Paris , on envoya un homme
prendre la place qui était remplie par un autre , au vu et au su du souverain de ce pays. Les puissances présentent leurs sujets pour ce tribunal : le pape les institue , et après cela ils sont inamovibles. Ces formalités avaient été remplies, le prélat Isoard était en possession depuis plusieurs années , le pape souverain de Rome le reconnaissait; et cependant on envoyait un autre occuper la place, comme si elle étai t vacante. N'est-ce pas la preuve que l'on regardait tout ce qui s'était fait comme nonavenu, et que l'on voulait faire à la rote l'application des principes qui dictaient la demande de l'abolition du concordat? On ne trouva pas le souverain de Rome plus disposé à souscrire à cette tentative sur un de ses tribunaux , qu'on ne trouvait le pape disposé à détruire et à répudier son ouvrage de 1801. M. levêque d'Orthosia est revenu de Rome , sans avoir pu être admis à ce poste si désiré d'auditeur de rote , et sans avoir reçu ce billet de chancellerie si précieux et si impatiemment attendu. Il est resté auditeur in partibus , comme il est évêque d'Orthosia. Le 20 mars suspendit la négociation : on avait bien autre chose à faire que des concordats. Elle reprit quelque temps après.
M. de Pressigny, ambassadeur à Fiome, rentra en France, et M. le comte de Blaccas se trouva chargé, au moins ostensiblement , de la conduite de cette affaire , lorsqu'il passa à l'ambassade de Rome , après la conclusion du mariage de S. A. R. madame la duchesse de Berri. Je dis ostensiblement, car le bruit public attribuait la direction véritable et réelle de toute cette affaire à M. le cardinal de Périgord , et à un comité réuni auprès de lui. Comme tout est caché, il peut se faire que le public ait été mal informé sur quelques points; mais alors, l'erreur provenant des ténèbres , c'est à ceux qui nous y laissent qu'il faut s'en prendre.
Ici, quil soit permis de faire quelques réflexions.
Je ne connais aucun des agens employés dans cette négociation; je suis d'avance pénétré de leur mérite, et prêt à reconnaître en eux toutes les vertus et tous les genres de talens; je n'ai rien à leur coutester personnellement : mais je demande, dans cette affaire d'Eglise, où est l'Eglise? Dans cette affaire qui tient une si grande place dans les intérêts de la France, pourquoi des inconnus à la France , pourquoi un laïc dans une affaire ecclésiasti-
que? Quelle garantie peut offrir, dans une cause ecclésiastique, la signature d'un laïc qui a pris ses degrés en théologie dans la profane Albion ? Comment M. de Pressigny, absent des affaires depuis vingt-cinq ans , et M. de Blaccas , affecté de bien d'autres absences politiques , pouvaient-ils se mesurer avec les politiques raffinés de Rome ? Pourquoi les inconvéniens vrais ou supposés de la présence d'un homme à Paris , en font-ils un régénérateur de l'Eglise gallicane à Rome ? Qu'attendre d'un négociateur tel que M. d'Orthosia? Quel succès se promettre auprès d'une cour, d'un homme qui en pense et qui en parle avec cette irrévérence ? Quel effet a dû produire à Rome , pour la cause même, la connaissance de sa lettre lorsqu'elle y aura été répandue ?
Les conséquences nécessaires d'une pareille direction ne pouvaient manquer d'avoir lieu : on les a toutes ressenties depuis cinq ans que l'on traite , et encore mieux au moment auquel a paru le concordat.
Ah ! que madame de Staèl avait raison , lorsqu'elle notait comme une des grandes fautes de 1814, la formation diplomatique qui eut lieu alors, cet appel général à titre de noblesse
ou de faveur particulière , cet éloignement général de tout ce qui remplissait le théâtre depuis vingt-cinq ans, ce remplacement général par des hommes étrangers aux affaires , inconnus de la France ! car enfin c'est en son nom et pour elle qu'ils avaient à paraître. Quel titre pour être ambassadeur, que d'avoir passé plusieurs années en prison à la suite de conspirations découvertes ! Quelle confiance inspireront à des républicains des hommes que signala leur exagération dans l'ordre monarchique? Avec quelle convenance un homme peut-il représenter la France , aux mêmes lieux où quelques mois auparavant il commandait en son nom ? Comment se présenter comme ambassadeur devant un souverain , dans le même salon où l'on recevait naguère comme préfet? Loin de moi l'idée de rien blâmer, de contrister personne : comme homme et comme Français, j'examine une question générale , sans application intentionnelle à aucun droit pas plus qu'à aucun personnage ; je m'occupe des affaires de mon pays, j'ai presque dit des miennes, qui se retrouveront suivant la qualité des mains qui les auront maniées. Il âgit de sertice public; et tout intéressé a ce
service a , dans le gouvernement représentatif, le droit d'y regarder. Jamais la diplomatie française n'eut besoin d'une protection plus spéciale du talent, parce que jamais la position de la France ne fut plus compliquée. Mélange de grandeur passée et d'abaissement présent, de souvenirs terribles et d'ombrages avenir, la puissance française est dans un vague qu'une habileté consommée peut seule dissiper : elle ne peut montrer les forces qu'elle a , elle ne pourrait en user ; elle ne peut ni se faire craindre, ni se laisser mépriser; elle ne peut à la fois ni renoncer à l'avenir, ni avoir l'air de s'en occuper; elle doit éviter de se faire interdire cet avenir , en réveillant le souvenir du passé. C'est au milieu de ces écueils que sa diplomatie doit manœuvrer, sans trop enfler ïa voile , ni laisser dormir la rame ; c'est dans ce laborieux emploi que se fait sentir la nécessité de ce coup d'œil , qui étend au loin ses aperçus clairs et pénétrans , cette finesse d'oreille qui saisit tous les sons, et qui les rapporte à leur signification véritable ; cette rectitude de jugement qui distingue le vrai du faux , le réel de l'apparent, et les appuis solides d'avec les appuis brillans mais fragiles. Tels
sont en tous les temps, mais plus encore dans celui-ci, les qualités requises dans ceux qui sont chargés de la délicate discussion des intérêts de leur patrie : c'est un ministère sacré, dont le devoir interdit de s'approcher au seul nom de la faveur ou de l'intérêt personnel. Que penserions-nous de celui qui viendrait se proposer pour administrer nos affaires propres sans réunir les connaissances qu'elles exigent? En vain comptera-t-on sur des secours, comme il est trop commun de le faire : la diplomatie n'est point un théâtre sur lequel deux acteurs se réunissent l'un pour faire les gestes , et l'autre pour proférer les paroles.