PREMIÈRE LETTRE
A M. le cardinal Caprara, Archevêque de Milan
Monsieur le cardinal,
J'ai reçu ici le 19 du courant, votre lettre datée du 20 juillet, par laquelle, comme Archevêque de Milan , vous me dites que S. M. l'empereur des Français désire que j'accorde l'institution canonique aux évêques désignés pour remplir les sièges vacans dans ses Etats. Vous ajoutez que S. M. consent à ce que, dans mes bulles, je ne fasse aucune mention de sa nomination, pourvu que, de ma part, je supprime la clause proprio motu, ou toute autre équivalente.
Pour peu , M. le cardinal que vous réfléchissiez sur cette proposition, il est impossible que vous ne voyiez pas que je ne puis y acquiescer sans reconnaître le droit de nomination de l'empereur, et la faculté de l'exercer. Vous dites que mes bulles seront accordces, non à lui, mais à l'instance du conseil «t du Ministre des cultes ; d'abord la chancellerie apostolique n'admet pas de telles instances de la part des laïques : et puis, ce conseil, ce mi-
nistre, ne sont-ils pas l'empereur lui-même, sont-ila autre chose que les organes de ses ordres et les insrrumens de ses volontés? Or, après tant d'innovations funestes à la religion, que l'empereur s'est permises, et contre lesquelles j'ai si souvent et si inutilement réclamé ; après ces vexations exercées contre tant d'ecclésiastiques de mes Etats; après la déportation de tant d évêques et de la majeure partie des cardinaux; après l'emprisonnement du cardinal Pacca à Fenestrelles ; après l'usurpation du patrimoine de St.-Pierre; après mètre vu moi-même assailli à main arnaée dans mon palais, traîné de ville en ville sous une garde si étroite, que les évêques de plusieurs lieux qu'on m'a fait traverser, n'avaient pas la liberté de m'approcher et ne pouvaient pas me dire un seul mot sans témoin; après tous ces attentats sacrilèges et une infinité d'autres qu'il serait trop long de rapporter , que les conciles généraux et les constitutions apostoliques ont frappé d'anatlième, qu'ai-je fait! qu'obéir à ces conciles et à ces constitutions, ainsi que l'exige mon devoir. Comment donc aujourd'hui pourrais-je reconnaître dans l'auteur de toutes ces violences le droit en question, et consentir à ce qu'il l'exercàt ? le ponrrais-je sans me rendre coupable de prévarication, sans me contredire moi-même, et sans donner avec scandale aux fidèles, lieu de croire, qu abattu par les maux que j'ai soufferts, et par la crainte de plus
grpiuls encore, je suis assez lâche pour trahir ma Cûnseienée et pour approuver ce qu'elle me force de proscrire? Pesez ces raisons, M. le cardinal, non à la balance de la sagesse humaine, mais au poids du sanctuaire, et vous en sentirez la force.
Dieu sait cependant, au milieu de ces cruelles agitations, combien vivement je désirerais pourvoir aux sièges vacans de cette église de France que j'ai toujours chérie de prédilection ! avec quelle ardeur j'adopt6rais un expédient qui me permettrait de remplir mon ministère sans blesser mes devoirs! Mais comment, seul et fans secours, puis-je prendre un parti dans une affaire de cette importance? On m'a enlevé tous mes conseillers, on les a éloignés de moi ; on m'a mis dans l'impuissance de communiquer librement avec aucun d'eux; il ne me reste personne, qui dans une discussion si épineuse puisse m'aider de ses lumières ; on ne m'a pas même laissé la ressource d'un secrétaire. Mais si l'empereur a un véritable attachement pour l'Eglise catholique , qu'il commence par se réconcilier avec son chef,* qu'il abroge ses funestes innovations religieuses contre lesquelles je n'ai cessé de réclamer ; qu'il me rende ma liberté, mon siège, mes officiers; qu'il restitue les propriétés qui formaient, non mon patrimoine, mais celui de St.-Pierre; qu'il replace sur la chaire de St.-Pierre son chef suprême , dont elle est veuve depuis sa captivité; qu'il ramène auprès de moi
quarante cardinaux que ses ordres en ont arrachés; qu'il rappelle à leurs diocèses tous les évêques exilés, et sur-le-champ l'harmonie sera rétablie. Au milieu de toutes mes tribulations, je ne cesse d'adresser mes plus ferventes prières au Dieu qui tient tons les cœurs en sa main , et de l'invoquer pour 1 auteur de ces maux ; je croirai* mes prières pleinement exaucées s il plaidait aii Tout-Puissant de lui inspirer de plus salutaires conseils : mais si par un secret jugement de Dieu , il en arrive autrement, en déplorant tous ces malheurs, on ne pourra du moins me les imputer : je ne négligerai rien de ce qui sera en mon pouvoir pour les éviter et j'y apporterai toute l'attention et tous le> ménagemens possibles. Quant à ce qu'on affecte de répandre , que je compromets les choses spirituelle* pour des intérêts purement temporels , c'est une calomnie qu'il vous est aisé de confondre, M. le cardinal, qui jour par jour avez su tout ce qui s'est passé ; vous savez très-bien que quand il ne serait question que de l'usurpation du patrimoine de St. -Pierre , je ne pourrais en abandonner la défense sans manquera un devoir essentiel, et me rendre parjure.
A votre lettre en était jointe une de M. le cardinal Maury, et on m'en a remis en même temps une troisième de M. I evèque de Cazal , tous trois pour le même objet. Accusez-en , je vous en prie , la réception à ces messieurs, et communiquez leur cette
réponse; je me réserve d'écrire plus amplement à M. le cardinal Maury , dès que j'en aurai le loisir; en attendant assurez-les de mes sentimens et recevez ma bénédiction paternelle et apostolique.
Savone le 26 août 1 809.
Pie xiiipape.
Au vent table frère le cardinal Jean Maurjr , évêque de Montejiascotie et de Corneto, à Paris.
Vénérable frlke , salct et bénédiction* apostolique ,
Il y a cinq jours que nous avon> reçu la lettre par laquelle vous nous apprenez votre nomination à l'archevêché de Paris, et votre installation dans le gouvernement de ce diocèse. Cette nouvelle a mis le comble à nos autres achetions, et nous pénètre d'un sentiment de douleur que nous avons peine à contenir, et quil est impossible de vous exprimer. Vous étiez parfaitement instruit de notre lettre au cardinal Caprara, pour lors archevêque de Milan , dans laquelle; nous avons exposé les motifs puissants qui nous faisaient un devoir, dans l'état présent des choses , de refuser l'institution canonique aux évèques nommés par l'Empereur : vous n'ignoriez pas que non seulement les circonstances sont les mêmes, mais qu'elfes sont devenues et deviennent de jour en jour plus alarmantes par le souverain mépris qu'on affecte pour l'autorité de l'Eglise; puisqu'en Italie on a porté I audace et 11 témérité jusqu'à détruire généralement toutes les communautés religieuses de l'un et de l'autre sexe, supprimer des paroisses , des évêchés , les réunir t
les amalgamer, leur donner de nouvelles démarcations, sans en excepter les sièges suburbicaires ; et tout cela s'est fait en vertu de la seule autorité impériale et civile; car nous ne parions pas de ce qu'a éprouvé le clergé de l'église Romaine, la mère et la maîtresse des autres églises, ni de tant d'autres attentats. Vous n'ignoriez pas, avons-nous dit, et vous connaissiez dans le plus grand détail, tous ces événemens: et d'après cela nous n'aurions jamais cru que vous eussiez pu recevoir de l'Empereur la nomination dont nous avons parlé , et que votre joie en nous l'annonçant fût telle que si c'était pour vous la chose la plus agréable et la plus conforme à vos vœux.
Est-ce donc ainsi qu'après avoir si courageusement et si éloquemment plaidé la cause de l'église catholique dans les temps les plus orageux de la révolution Française, vous abandonnez cette même église, aujourd'hui que vous êtes comblé de ses dignités et de ses bienfaits, et lié étroitement à elle par la religion du serment? vous ne rougissez pas de prendre parti contre nous dans un procès que nous ne soutenons que pour défendre la dignité de l'église ? Est-ce ainsi que vous faites assez peu de cas de notre autorité pour oser , en quelque sorte, par cet acte public, prononcer sentence contre nous à qui vous deviez obéissance et fidélité ? Mais ce qui nous afflige encore davantage , c'est devoir qu'après avoir
mendié près d'un chapitre l'administra tion d'un archevêché, vous vous soyez de votre propre autorité, et sans nous consulter, chargé du gouvernement d'une autre église ; bien loin d'imiter le bel exemple du cardinal Joseph Fesch, archevêque de Lyon , lequel ayant été nommé avant vous au même archevêché de Paris, a cru si sagement devoir absolument s'interdire toute administration spirituelle de cette église, malgré l'invitation du chapitre.
Nous ne rappelions pas qu'il est inoui dans les annales ecclésiastiques qu'un prêtre nommé à un évêchc quelconque, ait été engagé par les vœux du chapitre à prendre le gouvernement du diocèse avant (l avoir reçu l'institution canonique : nous n'examinons pas ( et personne ne sait mieux que vous ce qu'il en est ) si le vicaire capitulaire élu avant vous, a donné librement et de plein gré la démission de ses fonctions, et s'il n'a pas cédé aux menaces, à la crainte ou aux promesses, et par conséquent si votre élection a été libre, unanime et régulière; nous ne voulons pas non plus nous informer s'il y avait clans le sein du chapitre quelqu'un en état de remplir des fonctions aussi importantes; car enfin, où veut-on en venir? on veut introduire dans l'église un usage aussi nouveau que dangereux, au moyen duquel la puissance civile puisse insensiblement parvenir à n'établir pour l'administration des sièges vacans , que des personnes qui lui seront entièrement ven-
dues : et qui ne voit évidemment que c'est nonseulement nuire à la liberté de l'Eglise, mais encore ouvrir la porte au schisme et aux élections invalides? Mais d'ailleurs qui vous a dégagé de ce lien spirituel qui vous unit à l'église de Montefiascone ? ou qui estce qui vous a donné des dispenses pour être élu par un chapitre, et vous charger de l'administration d un autre diocèse ? Quittez donc sur le champ cette administration, non seulement nous vous l'ordonnons, mais nous vous en prions, nous vous en conjurons , pressés par la charité paternelle que nous avons pour vous; afin que nous ne soyons pas forcés de procéder malgré nous et avec le plus grand regret, conformément aux statuts des SS. Canons: et personne n'ignore les peines qu'ils prononcent contre ceux qui préposés à une église, prennent en main le gouvernement d'une autre église r avant d'être dégagés des premiers liens. Nous espérons que vous vous rendrez volontiers à nos vœux, si vous faites bien attention au tort qu'un tel exemple de votre part ferait à l'église et à la dignité dont vous êtes revêtu : nous vous écrivons avec toute la liberté qu'exige notre ministère ; et si vous recevez notre lettre avec les mêmes sentimens qui l'ont dictée, vous verrez qu'elle est un témoignage éclatant de notre tendresse pour vous.
En attendant, nous ne cesserons d'adresser au Dieu bon, au Dieu tout-puissant, de ferventes
prières pour qu'il daigne appaiser par une seule pales vents et les tempêtes déchaînés avec tant de fureur contre la barque de Pierre; et qu'il nous conduise enfin à ce rivage si désiré où nous pourrons librement exercer les fonctions de notre ministère» Nous vous donnons de tout notre cœur notre bénédiction apostolique.
Donné à Savone , le 5 novembre 1810, la onzième année de notre pontificat.
Pie vu , pape.
J notre fils chéri, Evrard Corboli , drchidiacre de V église métropolitaine de Florence , et vicaire capitulaire pendant la vacance du siège archiépiscopal , à Florence.
Notre cher fils, salut et rénédiction apostolique.
Il nous est très facile de répondre aux questions qui nous ont été faites tant en votre nom qu'en celui du chapitre métropolitain de votre ville. Toutes ces questions se réduisent à celles ci: i° le vénérable frère évêque de Nancy, nommé depuis peu à l'archevêché de Florence, en vertu de quelle autorité l'a t-il pu être légitimement? car c'est un privilège dont ne jouissaient pas même les grands ducs de Toscane , auxquels nos prédécesseurs, en reconnaissance des services signalés qu'ils avaient rendus à l'Eglise, avaient seulement accordé la faveur de proposer pour chaque église" vacante, trois sujets parmi lesquels le souverain pontife en choisissait un à son gré; ( faveur que nous n'avons pas hésité d'accorder aussi nous mêmes au dernier Roi d'Etrurie et à la Reine régente, à cause de leur tendre piété. )
2°. Le susdit évêque peut-il être, par le chapitre métropolitain de Florence , délégué, et élu comme vicaire capitulaire ou administrateur de cette église, après votre démission? peut-il, en vertu de cette
délégation ou élection , être revêtu validement de quelque faculté, pouvoir, ou juridiction ?
Nous avons d'abord un célèbre canon du saint concile œcuménique II, de Lyon, lequel dans sa prévoyance , défend que celui qui a été choisi pour une église, puisse avant l'institution canonique, se charger de l'administration ou gouvernement de cette église, sous le nom d'économe ou procureur, ou sous toute dénomination en aucune manière, soit en tout soit en partie, du gouvernement tant spirituel que temporel; qu'il puisse enfin régir et se charger de cela ou par lui -même ou par tout autre. Ces paroles sont si générales et si claires, quelles excluent toute exception et toute interprétation. A l'appui de ce canon , nous citerons les décrétales de Boniface V1IT. ( injuncta, insérée dans les extravag. comm.) , et les constitutions des souverains pontifes Alexandre V , Jules II, Clément Vil, Jules III, lesquelles confirment et donnent une nouvelle force à ce canon ; lesquelles, enfin , ont été reçues par l'église universelle avec tant de respect, quelles sont devenues la sanction et la base de cette discipline salutaire, qui a été en vigueur jusqu'à présent dans toute 1 église.
Or le concile de Trente qui a déterminé et fixé les devoirs des chapitres cathédraux, lors de la vacance du siège, bien loin de déroger en rien au canon de Lyon et à tant de décrets des souverains pontifes, au contraire les suppose évidemment, quand il déclare
que les chapitres n'ont d'autre fonction , et par conséquent d'autre pouvoir que celui de choisir dans la huitaine, un ou plusieurs économes avec un officiai ou vicaire capitulaire. Il déclare ensuite que ces mêmes économes et officiaux ou vicaires , une fois élus, ne dépendent plus du chapitre, mais de l'évêque futur, à qui après sa promotion au gouvernement de l'église vacante, il est ordonné d'exiger d'eux le rendement de compte de leur conduite y jurisdiction , administration et fonction quelconque, et de les punir s'ils avaient commis quelques fautes; quand même ils auraient obtenu du chapitre l'absolution et l'entière décharge desdites fautes. D'où découlent deux conséquences évidentes : la première que les officiaux une fois établis, l'exercice du gouvernement ecclésiastique ne réside plus entre les mains du chapitre, mais entre celles des premiers: la seconde, que cet officiai capitulaire doit nécessairement être une personne distincte de l'évêque qui sera promu.
Ainsi donc, d'après les sanctions canoniques et pontificales, d'après la discipline qui est en vigueur dans l'église, et contre laquelle il ne peut exister aucune délégation légitime, le vénérable frère évêque de Nancy, dont il est question, est absolument inhabile aux fonctions de vicaire ou officiai capitulaire de l'église métropolitaine de Florence, par là même qu'il a été nommé archevêque de cette église.
Mais ce qui le rend surtout inhabile à cette élection, c'est qu'il a contracté avec une autre église, un mariage spirituel , qui ne peut être dissous que par une dispense expresse du siège apostolique, ce qui fait que l'évêque d'une église ne peut être transféré à une autre, sans une faveur spéciale du saint siège, faveur que l'on n'accorde jamais que pour des raisons graves et légitimes.
Puisqu'il en est ainsi, vous comprendrez sans doute que vous vous rendriez coupable de témérité et d'une très grande faute, si vous vous démettiez de vos fonctions, pour ouvrira un autre une entrée que 1 église lui a fermée; vous comprendrez que toute délégation de ce genre , faite par le chapitre , non seulement est blâmable, mais encore qu'elle serait nulle et invalide: comme aussi, pour plus grande précaution, autant que besoin soit, nous la déclarons aujourd'hui et pour lors nulle et invalide, en vertu de notre autorité; pareequen cela on attenterait aux plus saintes loix de l'église et à sa discipline ordinaire, et que ce serait tendre évidemment à obscurcir et détruire les principes de la mission légitime, à mépriser et anéantir l'autorité du siège apostolique.
Voila ce que nous avons cru devoir vous écrire en peu de mots, uniquement parceque vous nous avez demandé notre sentiment, et non point que nous soupçonnions que rien Je semblable put arriver,
soit de votre part, ou de celle du chapitre métropolitain de Florence, soit de la part de notre vénérable frère 1 evêque de Nancy. Nous avons de vous une si haute idée, que non seulement nous ne craignons pas que vous méprisiez les réglemens des SS. canons, mais au contraire nous sommes très-persuadés, que vous serez toujours prêts à les observer, à les faire connaître et à les défendre malgré les menaces et la flatterie.
C'est pourquoi , en notre nom et par notre ordre, vous ferez part de cette déclaration de nos sentimens à nos chers fils les dignitaires et les chanoines de l'église métropolitaine de Florence; et nous vous donnons à tous , du fond de notre cœur, notre bénédiction apostolique.
Donné à Savone , le 2 décembre 1810, la onzième année de notre pontificat.
Pie vu , .pape.
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