CHAPITRE XXXIII
Examen de la conduite du pape et de Napoléon.
Je sens que clans une pareille matière beaucoup d'hommes, et surtout parmi les ecclésiastiques, sont encore plus portés à rechercher la pensée personnelle de l'auteur, que le fond même des faits. Il faut avoir du temps de reste pour faire de pareilles demandes; au contraire, il faudrait être persuadé que le public n'en a point à donner à ces petites choses. J osé croire que La manière dont jusqu'ici j'ai présenté ce débat, ne prèle à aucun soupçon de partialité. Que l'on voye es positions. Napoléon est bien loin : le pape est à Rome : je n'attends pas plus de l'un que je ne crains de l'autre. Reste donc mon devoir d'historien, et mon indépendance personnelle pour le remplir, attribut précieux, indispensable dans quiconque parle ou agit pour le public.
Toute contestation avec le pape est embarrassante, eu raison de son double caractère ; t. 11 24
le mélange du spirituel avec le temporel arrive là tout de suite : le mot de religion est aussitôt prononcé , les expressions de paternité se mêlent au débat , il n'y a point comme dans les contestations purement politiques un personnage simple, homogène , et de même nature que la partie adverse. Les augustes fonctions du pape, sa faiblesse même commandent des ménagemens et des égards qui ne sont pas également requis envers des adversaires plus robustes et moins sacrés. Là il n'y a d'atteint que les intéressés ; au contraire , les querelles avec les papes remuent toute la famille catholique, et la font intervenir par un sentiment qui ne peut appartenir de même aux contestations entre des princes qui ne présentent pas le même caractère. Les contestations avec les papes sont donc très embarrassantes par leur nature , et sont destinées à le devenir davantage par les progrès de la civilisation; Piome qui en a tant de frayeur, comme tout le monde aura sa part de ses bienfaits.
De tout temps, la guerre en Italie et surtout au royaume de Naples a compromis les papes et Rome. Voyez l'histoire depuis lin-
ra ion de Naples par Charles Ce princt et ses successeurs Louis XII, François Ier. Henri II, avec leurs guerres d Italie se sont trouvés sans cesse vis à-vis des Jules II, des Alexandre VI, des Léon X et autres. Ces princes n'ont pas mieux traité les papes que ne l'a fait Napoléon, et s'ils ne les ont pas mis en prison, c'est qu'ils ne leur sont pas tombés sous la main. Quand ils se trouvèrent sous celle de Charles-Quint, qu'arriva-t-il ?
La position de Rome au centre de l'Italie supérieure, la séparant de l'Italie inférieure, compromet les papes dès que Naples fait partie de la guerre, comme il arrivait lorsque les monarques d'Espagne ou d'Allemagne occupaient ce trône, lorque les rois de Naples ont pris parti pour ou contre la France. Dans la guerre d'Espagne, l'empereur Joseph Ir r. voulant enlever le royaume de Naples au roi d'Espagne Philippe V, traita le pape avec beaucoup de hauteur. Le nom de Joseph dans les empereurs d'Allemagne ne porte pas bonheur aux papes. Louis XIV, dans l'affaire de la garde corse et dans celle des franchises, eu usa avec immod eration envers le pape, saisit Avignon; son aml.asi-adur M« de Lavrrdin
Lrava le pape et les censures de l'église avec un éclat que les mœurs modernes ne comporteraient point
Dans l'affaire de Parme en 1768 (1), le pape Clément XIII eut à subir des procédés qui durent lui paraître bien amers, de la part des gouvernemens de Venise, de Portugal, d'Espagne et de France. Xouis XV fit saisir Avignon : le réquisitoire que publia alors M. de Castilion, avocat-général du parlement d'Aix, ne le cède en virulence à rien de ce qu'a
(1) Clément XIII en 1768 déclara, un beau jour, que le duché de Parme lui appartenait , cassa les édits du Prince , déclara les ducs usurpateurs des droits de l'Eglise, et excommunia le duc régnant; on sent le bruit que dut faire cette entreprise, et pour ainsi dire ce réveil des prétentions Romaines.
En 1707 le pape avait fait une déclaration de supériorité sur ce territoire , pour l'opposer aux effets du traité conclu entre le Duc et Joseph Il avait lancé l'excommunication ; l'empereur le maltraita vivement , et , dans une réponse publique , déclara au pape que les excommunications injustes ne sont à craindre que pour ceux qui les prononcent.
On peut appliquer à la cour de Rome ce que Voltaire a dit de l'Autriche : qu'elle n'abandonnt jamais entièrement ce quelle a possédé une fois.
dit Napoléon sur la même cour. On disait dans le temps que c'était l'ouvrage de l'abbé Maury, et qu'il n'avait été si savant en J790 pour défendre le pape, que par ce qu'il avait appris en 1770 pour l'attaquer.
Il s'était établi par l'usage, de la part de quelques puissances, une espèce d'arbitraire et d'empire sur les États d'Italie. L'amiral Mathews, dans la guerre de r 744? força leroide JNaples à se détacher de la France et de l'Espagne, en lui montrant la flotte anglaise prête à bombarder sa capitale. Ce prince devenu roi d'Espagne, sous le nom de Charles III, en avait conservé un profond ressentiment contre les anglais qu'il détestait.
En 1793 , les ministres anglais à Florence et à Gênes déclarèrent qu'ils ne souffriraient point de neutralité avec la France; le mauvais arrangement des souverainetés de l'Italie est à la fois dans ce pays l'écueil de la politique et de la morale.
Dans toute contestation, il est à propos d'entendre les deux parties. En exposant les faits qui sont le sujet des chapitres précédens, je n'ai eu , pour me guider , que les récits de Home. Elle a dit ce qu'elle a jugé à propos, et
n'a sûrement pas manqué de parlera son avantage, comme cela se pratique partout. Il serait également nécessaire d'avoir sous les yeux les allégations de Napoléon , car enfin, en toute cause chacun a les siennes, et prétend avoir raison; autrement il n'y aurait pas de querelles. Loin d'ici, loin encore une fois, cette manière de juger d'après laquelle tout est admirable d'un côté, et tout est abominable de l'autre. Voyons ce que chacun a fait.
Le pape et sa cour étaient sortis de France fort mal satisfaits. Napoléon était maître de l'Italie supérieure. La guerre d'Austerlitzavait eu lieu. Naples s'en était mêlée pour son malheur. Un roi français en occupait le trône. Rome se trouvait entourée par la nouvelle puissance française, bien plu s formidable que l'ancienne. Les Anglais, les Russes, les Autrichiens chassés de Naples, de Gênes, de toute l'Italie, s'étaient réfugiés à Rome. Ils étaient là pour y attacher le fil des intrigues qui remuaient l'Italie contre Napoléon : qui connaît l'Italie et les Italiens, ne le révoquera pas en doute. Il est vrai qu'en cela ils faisaient leur métier, mais Napoléon, en les y allant chercher, faisait aussi le sien. Toute atlaquc donne droit
à une défense équivalente, el si les ennemis de Napoléon avaient droit de choisir Rome pour leur quartier-général, comment trouver mauvais qu'il fut les en chasser. Il faut laissera ce qu'on appelle les béats, à penser que Rome était entièrementexempte et incapablede cette connivence avec les ennemis de Napoléon. Effectivement on n'a jamais trouvé Rome dans aucune ligue, ni dans aucune intrigue. On s'y est toujours tenu seulement au spirituel et à la théologie. Parlons du monde réel et laissons le monde idéal. La guerre ayant lieu h la fois dans la haute Italie, et à Naples, une escadre russe étant maîtresse d'Ancone et de l'Adriatique, les Anglais appuyant le roi retiré en Sicile, et voltigeant sur les cotes de l'Italie, des troupes françaises durent être stationnées sur le littoral de l'Adriatique, formé par les Etats du pape, pour empêcher qu'un débarquement ne vint interposer des ennemis entre les armées de Milan et celles de Naples. Cet état dura deux ans; de la fin de i8o5 au 28 janvier 1808, époquedela marche de la première colonne des troupes françaises sur Home.
Tout ceï etpacc de temps s'était passé dan^
un état ie guerre diplomatique, c'est à-dire tang< notes , prélude certain d'une guerre plû£ sérieuse.
I parïi de ilome était pris, celui si cher à C lents, d attendre le redressement du mal del'excès des maux: système éclairé, humain, au fond duquel se trouvait l'apologie de Robespierre, et qui faisait de ce monstre le médecin désiré. Loin de craindre un éclat, on le provoquait.
De son côté , Napoléon était convaincu de l'inimitié de la cour de Rome. En pareil cas, il ne se pressait point: sûr de sa force , il laissait faire son ennemi et grossir le catalogue des reproches. Pendant ce temps, il faisait son thème à loisir , il observait les fautes et les mettait à profit; subtil et sophiste, il argumentait tout aussi bien que ses ennemis, et quand la mesure lui paraissait comblée , il éclatait , en joignant à l'emploi de la force le reproche de s'être refusé à la raison. Il n'a jamais procédé autrement ; et si la cour de Rome eût été plus avisée ou plus sincère, elle aurait vu, dès l'ouverture des débats, que telle en serait inévitablement la fin, et ne s'y serait point exposée, Napoléon avait la conviction que la
Cour de Rome, trop faible pour agir ouvertement contre lui, l'attaquait sourdement. Il a eu la démonstration qu'une multitude d'ecclésiastiques et d'autres personnes soit-disant pieuses , travaillaient contre lui , qu'elles étaient les agens et les correspondais de Rome; des milliers de lettres interceptées par tous les moyensqui mettent les secrets du publie dans les mains desGouvernemens , ne lui ont pas permis le plus léger doute à cet égard: la pertinacité de Rome augmentait avec les embarras de Napoléon , elle se combinait avec la guerre de l'Epagne et celle de l'Autriche en 1809. Ce fut après la bataille d'Esling, époque à laquelle on crut un moment voir la fortune de Napoléon chanceler, que le pape plaça son excommunication. Ce rapprochement blessa infiniment Napoléon, et il faut reconnaître qu'il était fait pour cela. A eette époque, l'opposition de quelques parties du clergé et des dévots, monta Le pape établissait le régime (les vicaires apostoliques. Il se formait un ministère clandestin en opposition avec le concordat de i8or, comme avec les lois de l'État; le cardinal di Pietro était le centre de toute cette distribution de
bulles, brefs et autres pièces de Rome L'excommunication avait pour but évident de détacher le clergé et les peuples sur lesquels, d'après 1rs observations faites en voyageant en France, on croyait pouvoir compter. Elle avait obtenu son effet dans la Belgique : car je puis attester que les prières pro imperatore tarirent à cette époque dans le pays, et qu'elles ne recommencèrent à couler que lorsque le triomphe de Napoléon eut été constaté par la paix de Vienne; tant qu'on vit les Anglais devant Anvers , les chants avaient cessé; quand ils eurent le dos tourné, ils reprirent : tant il est vrai que toute cette opposition religieuse était calculée sur les positions politiques ! tant il est encore vrai que ceux qui accusaient Napoléon de ne faire de la religion qu'un instrument de politique, n'en faisaient pas eux-mêmes un autre usage! Triste destinée de celle-ci qui , depuis dix siècles, n'a vu que des hommes appeler sans cesse ce qu'il y a de plus sacré à l'aide de leurs passions; suite affreuse et inévitable du mélange impur et corrupteur du spirituel ave le temporel , mélange d'après lequel des hommes chassés d'un poste temporel, vont se réfugier
dans un poste religieux, mon trant ainsi un double visage et parlant un double langage. Un pareil ordre n'est bon qu'à bannir toute sincérité du cœur de l'homme. Ne renferme-t-il pas déjà assez de causes propres à le dégrader ?
Madame de Staél a dit avec un sens admirable, on accuse amèrement les fiançais d'être irréligieux ; mais Vune des principales causes de ce funeste résultat, c'est que les différens partis* depuis vingt-cinq ans, ont toujours voulu diriger la religion vers un bât politique, et rien ne dispose moins à la piété que cl employer la religion pour un autre objet qu elle-même. Plus ses sentimens sont beaux par leur nature , plus ils inspirent de répugnance quand T ambition et V hypocrisie s'en emparent. Dans ce cas, qui est celui que nous examinons , ceux qui échappent à l'hypocrisie vont s'abimer dans l'incrédulité , beau résultat de toute cette conduite.
C'est avec douleur que l'on contemple le triste* tableau de ce qui se fit alors, les écarts réciproques de tout ce qu'il y avait de plus vénérable sur la terre, comme ceux du maître du plus puissant empire qui existât en Europe. L'un use de toute sa force , l'autre de tons les
petits moyens qu'implore la foiblesse. A travers quelques propositions raisonnables, Napoléon en fait d'insensées. On répond aux unes comme à des choses illicites j aux autres comme à des choses réelles , tandis que la mobilité de ces propositions, et la rapidité avec laquelle elles se succédaient, devaient suffire pour bien faire connaître leur nature véritable. Napoléon consent à ce que son nom ne soit plus mentionné dans les bulles ; le pape s'y refuse en apportant des distinctions subtiles sur l'identité du conseil d'Etat et des ministres avec Napoléon luimême, comme s'il s'agissait d'une influence personnelle de ces individus sur la nomination des évêques, et non pas seulement d'un expédient adopté pour éviter de prononcer le nom de Napoléon qui était devenu la pierre d achoppement. Devait-on voir autre chose qu'un moyen d'arriver à donner des bulles, d'en faciliter la concession au pape, et de mettre un terme aux maux de l'église ? H est évident que c'était un parti pris de ne point traiter. Qui ne gémirait en voyant le pape s'abaisser à répondre à Rome, au discours que le ministre de l'intérieur avait jugé à-pro-
pos de prononcera Paris, à défendre d'aller dîner chez Je général Miollis, d'assister à un baptême, de célébrer le carnaval et de donner des cocardes! Quelle était la tendance de ces appels continuels aux ministres étrangers à Home, à tous les catholiques? Que signifiait le billet écrit par le pape même , au ministre d'Espagne, pour l'inviter à revenir être témoin de tout ce qui allait se passer? Que signifiait le langage du bref monitorial par lequel le pape dit à Napoléon qu'il est un fils consacre et assermenté pour* soutenir les droits des églises? Où prétendait -on arriver avec ces réclamations journalières sur les actes privatifs de chacune des autorités françaises? Comment le pape n'avait-il point calculé les suites du rappel de son légat à Paris, et de la demande de ses passeports? Quelle est,entre les puissances, la signification habituelle de ces demandes? Comment Rome, qui était la plus faible, s'exposait-elle aux interprétations qu'il plairait au plus fort d'y donner, et comment, dans ce cas, lui démontrer que la conclusion était erronée? A quoi servait d'invoquer sans cesse l'esprit de lumières, de parler de sa mansuétude , du bien de la religion, de
se dire uniquement occupé d'elle, lorsque tous les actes officiels ne parlent que de la cocarde , des trois légations, de l'invasion de Rome, des promesses faites pour le voyage en France? La bulle d excommunication ne porte pas autre chose. Il n'y a rien de positif, encore moins de prouvé, sur ce que l'on appelle attentats contre l'Eglise : il n'est question que des articles organ iques qui, depuis long-temps étaient réformés en ce qu'ils avaient de vicieux, qui n'importaient en rien à Napoléon, comme je l'ai déjà démontré , qu'il ne défendait pas, qui, depuis six ou huit ans, n'empêchait point de donner des bulles , et qui étaient plus que compensés par tout ce que Napoléon avait fait pour le culte, au-delà de ce à quoi il était tenu par le concordat. Il faut être jute ; de son coté, il était dépassé de beaucoup : le pape avait établi une forte opposition sur l'éloignement des cardinaux. Est-ce donc une chose décidée et reconnue par les souverains, que la pourpre romaine ait la faculté de détacher un homme de sa patrie , pour le donner entièrement à Rome? Dans cette circonstance, les cardinaux avaient un devoir à remplir à l'égard des souverains
éiablis par Napoléon , et leur séjour à Rome renfermait un refus de reconnaissance dont les conséqnenees se faisaient ressentir à ces princes. L'archevêque de Naples, le cardinal J. Ruffo, n'avait jamais pu être amené à reconnaître le roi Joseph. 11 avait résisté au pape lui-même qui le lui ordonnait : il se tenait à Rome. Comment un archevêque peutil , parce qu'il est cardinal, se croire exempt de tout devoir à L'égard du souverain des lieux où son siège est situé? Tout cela est înintelligible. C'est vouloir avoir les bénéfices de la société sans les charges. Ce point de vue échappe continuellement à ces hommes; ils se font des principes commodes pour eux, offensifs pour les autres; et ils s'imaginent que les autres s'en accommoderont et s'y tiendront. En pareil cas, donner sa démission et rester à Rome, est la seule chose à faire : mais rester à Rome comme cardinal, et refuser la reconnaissance du prince, comme évêque dans ses États, on ne voit aucun moyen de concilier tout cela. Le pape déclare que lui et le sacré collège seraient coupables de parjure et se couvriraient d'opprobre, s'ils acceptaient à Rome, ce qu'ils ont
accepté en totalité à Fontainebleau. Le devoir est-il donc différent à Rome et en France? Quant à tout ce qu'il dit contre la philosophie et la liberté des cultes, ces argumens-là ont dix siècles de date. Enfin, il est évident , par le contexte de toutes ses publications, qu'il était tout-à-fait tombé dans le système des personnes qui avaient pris leur parti de regarder tout ce qui venait de Napoléon comme mensonges, déceptions', souillures. Alors il faut commencer par le dire, et puis se taire; car parler, ne rémédie plus à rien. De son côté, Napoléon manque à la loyauté en faisant occuper Rome par des troupes qu'il dit ne devoir y être qu'en passage : il manque aux devoirs, à l'égard des souverains , par ses violences personnelles contre le pape, par celles qu'il tolère de la part de ses agens, par l'impunité d'un acte aussi inexcusable que l'est l'enlèvement du pape, car il ne l'a pas ordonné. Il manque à la raison en demandant l'abolition du célibat ecclésiastique, qui ne le concernait pas , en exigeant du pape de lui prêter serment, de faire avec lui une ligue offensive et défensive , en faisant remonter ses droits à Charlemagne, de l'empire
d'occident; c'était bien décela dont il s'agissait: que faisait là Charlemague? belle manière, en vérité, de renouer le fil de la propriété, que de la rattacher à des droits frappés d'une prescription de mille ans ! Il faut le reconnaître, ce drame déplorable a été, de part et d'autre, un combat de fautes; de part et d'autre on avait loute une autre marche à tenir. Napoléon ne devait jamais se permettre d'attaquer le pape : il devait penser que la seule disproportion des forces renfermait sa condamnation : que surtout après l'affaire de Bayonne, qui venait de lui valoir la guerre de Wagram, quelque chose qu'il se permît, il aurait tort dans l'opinion. Que les reproches de perfidie, d'ingratitude, de contradiction, avec ce qu'il faisait d'un autre côté , éclateraient de toute part, et qu'il se précipitait dans le besoin d'une persécution : que ses allégations earlovingiennes et ses prétentions philosophiques contre le célibatecclésiastique, paraîtraient un galimathias astucieux , propre à la fois à faire rire l'Europe et à l'indigner : que dans cette position, une seule chose lui convenait; contenir Rome, et ne pas abaisser sa force jusqu'à la faiblesse de celle-ci.
De son côté , le pape, après avoir rempli le devoir que lui imposait son titre de dépositaire des droits de l'église, aurait paru bien plus grand, s'il se fut borné à une protestation générale et solemnelle contre tout ce qui blessait les intérêts dont il se regardait comme le gardien, se renfermant, pour tout le reste, dans sa dignité et dans sa vertu. Par-là, des souffrances lui auraient été épargnées, et l'on aurait eu un mauvais exemple de moins. Surtout il était indispensable d'éviter le scandale d'une bulle d'excommunication, pour s'épargner de voir
Ces foudres impuissans se perdre dans les airs. Le pape n'avait pas osé y nommer Napoléon: celui-ci ne faisait qu'en rire ; tousles cardinaux n'en venaient pas moins tous les dimanches à sa chapelle; il n'en a plus été question ni à Savone, ni à Fontainebleau, tant cette pièce était morte en naissant. Elle n'avait de vie que dans la partie basse du clergé et de la gent dévote. Il est bien à regretter que le pape ait aggravé sa position comme à plaisir. Il était à Savone depuis à-peu-près un an, lorsqu'en 1810 , il écrivit les brefs sur les vicaires capitulaires , brefs qu'il fit porter sur des as-
sortions insoutenables. Depuis son amvée dans cette ville, aucun débat c'avait eu lieu entre Napoléon et lui , pas plus qu'entre les diverses parties du clergé; cetteéruption inattendue alluma le courroux de Napoléon. Il se voyait à la veille d'avoir un fils; il vit dans ces actes l'intention de perpétuer les troubles, il jura d'y mettre ordre à jamais , et resserra les liens du pape. Assurément cela était bien triste : mais aussi pourquoi des provocations avec un homme aussi irritable, comme avec aussi peu d'espoir de réussir ? C'était une grande imprudence. Les hommes passionnés appellent cela du caractère : oui, parce qu'ils n'ont pas à en ressentir les conséquences.
Rien de tout cela n'aurait eu lieu , si comme on l'a déjà dit, le pape avait eu auprès de lui des hommes tels que les cardinaux Consalvi et Caprara , comme si de son coté, Napoléon avait été guidé par la commission ecclésiastique. Elle fut appelée trop tard : le mal était consommé. La prison du pape date du 6 juin 1809, et la commission désignée en décembre de cette année, n'entra en fonctions qu'en janvier 1810.
Napoléon livré à l'intempérance de ses
idées, à l'effervescence de ses passions irritées par la cour de Rome, ne prenant conseil que de lui-même, n'attachant pas auxaffairesecclésiastiques plus d'importance que nelefont d'ordinaire la jeunesse et les gens de guerre , avançait vis-à-vis d'un ennemi méthodique et savant des assertions que celui-ci n'avait pas de peine à détruire, car il faut reconnaître que la discussion de Rome était plus forte que celle de Paris. Repoussé d'un côté, Napoléon était porté naturellement à se rejeter vers celui où il sentait sa supériorité , la force : là son triomphe était toujours sûr.
Les conseils du pape, s'ils eussent été éclairés de lumières véritables, comme animés d'un sincère esprit de conciliation, auraient dû se régler sur le caractère de Napoléon , et ne pas faire attention à ce qui provenait de la fougue de son caractère, de son ignorance et de ses fantaisies du moment. Les cardinaux Consalvi et Caprara ne s'y seraient point mépris. Tout devait être rapporté au bien solide et durable qui résultait du maintien de la bonne intelligence entre ces deux grandes autorités. Mais c'est-là ce que ne voulait point le parti dominant alors; un arrange-
ment amiable l'aurait tout à fait désapointé. Lue rupture ouverte , irréparable était le fond de sa pensée , comme on l'avait vu à Coblentz, comme on le voit encore en quelques parties de la France.
Un caractère tel que celui du pape , auprès duquel la vertu est toujours au service du devoir, devient un instrument terrible dans la main de pareils séducteurs. Il ne s'agit plus que de montrer le devoir; la vertu le fait embrasser, soit réalité, soit fantôme; le courage fait endurer ce qu'il a de pénible, la conscience soutient, riionoeur stimule, et beaucoup de mal se trouve fait par la plus belle vertu , placée dans une fausse direction. Ainsi un art pernicieux peut composer des sucs mortels avec les substances les plus suaves. Exemple à jamais mémorable des suites funestes que peut avoir une fausse direction ; car enfin, quel qu'ait été le résultat définitif, il n'est pas la suite de cette direction, il n'appartient pas à ces conseillers quoique peut être ils en soient aussi fiers que s'il leur avait coûté beaucoup de sueurs; mais il est dû en totalité à des causes étrangères ; car le pape avait fini par renoncer à toutes ses
oppositions: il avait cédé sur l'institution ca~ nonique, il avait accepté Avignon, le malheureux prince avait ses souffrances de plu& et son troue de moins. Le triomphe de Napoléon était complet, il tenait Rome, le pape avait accepté ie remplacement par le concordat de Fontainebleau. Dès !$fï, à Savone il se bornait à demander de lui épargner le désagrément d'apposer son nom à la cession de Home. Finalement les conseillers du pape après avoir abymé leur trop confiant souverain, se trouvaient n'avoir travaillé que pour Napoléon. Il a fallu Moscow et les champs de Leipsick pour réparer leurs lautes, et relever le trône renversé par leurs passions et par leur impéritie.
O gens dignes de tous maux.!
Le pape est fondé à dire de ses conseillers ce que dans son testament Louis XVI dit de ceux qui par un zèle mal entendu lui ont fait beaucoup de mal.
On entend toujours parler de ce zèle, et trop souvent il n'y a qu'à s'en défendre.
Ce qui vient d'être dit est propre à produire un double effet sur les esprits raisonnables.
l° de la douleur pour le passé ; i* des vœux pour que des limites sagement mais fermement tracées entre les trônes et les autels garantissent les yeux des générations à venir du spectacle qui a affligé les nôtres.
Avant de finir cet article, je ne dois pas oublier de faire remarquer que la fâcheuse direction que Napoléon suivit dans cette affaire provint en grande partie du singulier système qu'il avait embrassé, celui d'envelopper du plus profond secret tout ce qui tenait aux affaires de l'église. Jamais il ne fut possible d'obtenir de lui quelque publication à cet égard; je les regardaiscomme indispensables, je les lui ai demandées cent fois; jamais il ne voulut consentir à ce que rien transpirât. On encouragea des écrits plus chauds que forts, leur défaut de mesure choqua. L'écueil était là, toujours on allait s'y briser. Je n'ai pu pénétrer le motif de ces réticences, elles me paraissaient entièrement contraires à ses intérêts. Les publications du pape étant les seules connues, pouvaient seules exercer une action sur l'opinion. Par là Napoléon cédait à son adversaire un avantage qu'il aurait partagé avec lui ; car enfm il avait
Lien aussi quelque chose à dire, et il savait parier.
Napoléon eut tout lieu, lors du concile, de reconnaître l'étendue de sa faute : car il se trouva en présence de préjugés formés parle silence, et d'hommes préoccupés, qui ne connaissant toute cette querelle que par les pièces de Rome, redoutaient des pièges partout, et craignaient d'en trouver dans la simplicité même des propositions qui leur furent soumises, ne pouvant se figurer que ce fût pour cela seul qu'on les eût rassemblés. Cette concentration des plans et des affaires dans une seule tête est le résultat nécessaire du gouvernement absolu et caché. Un seul sait tout: les autres ignorent. Cette partie de l'exercice exclusif du pouvoir est peut-être une de celles qui en fait le plus sentir les charmes, et qui flatte le plus l'amour propre ; mais si elle flatte, elle met aussi la flatterie à un bien haut prix, celui de l'erreur que ne peut manquer de favoriser une longue interception des lumières. Pendant que Ton se complaît dans la jouissance puérile de savoir tout seul ce que les autres ignorent, la triste vérité vient vous assaillir, et presque toujours c'est au fond
d'un abyme qu'elle vous trouve. Là ou a tout le temps de se repentir de n'avoir admis que ses clartés tardives. Les princes absolus, en possession d'effrayer tout le monde ressemblent tous plus ou moins à ce sultan auquel les médecins n'osèrent parler de sa maladie , effrayés qu'ils étaient par la peine capitale prononcée par lui contre quiconque annoncerait la mort du souverain : un quart d'heure avant son trépas, ils l'assuraient officiellement qu'il se portait à merveille. Au moral comme au physique , un roi absolu jouit toujours de la meilleure santé. . . . dans sa salle des gardes.
wx vwvw wvw\ vwvw vv\ wv w\ w\ \w www vw vvtvw uvwvmvwwwwwv» W\ y.*