CHAPITRE XXXVI
Affaire des Cardinaux.
La querelle de Napoléon avec le pape amena des sévices de plusieurs espèces sur les membres de la congrégation la plus auguste de l'univers, le sacré collège.
i °. Les cardinaux sujets des royaumes d'Italie et de" Naples reçurent l'ordre de rentrer dans leur patrie, et de prêter serment de fidélité aux gouvernemens de ces pays.
i°. Sur leur refus, ils furent contraints de quitter Rome.
3°. Ils furent appelés en France.
4°, Quatorze dentreux furent exilés et relégués clans diverses villes de France , dépouillés des marques de leur dignité et privés de leurs biens, quant à la jouissance. Il faut distinguer ces divers degrés de sévices; ils donnent lieu à des questions entièrement différentes.
Quant aux traitemens personnels, aux procédés dont les cardinaux ont été l'objet, il ne peut y avoir deux manières de les considérer.
Tout se réunit pour faire regretter que des personnages éminens , consacrés pour ainsi, dire par le respect de l'Europe, aient pu se trouver sujets à des traitemens. dont leur dignité, 1 âge et la vertu du plus grand nombre auraient dû les préserver à jamais. Quelqu'eût été l'aveuglement, l'entêtement, et même la mauvaise volonté de plusieurs, cependant ils n'étaient point déchus par là du haut rang qu'ils occupaient; ils -n'étaient pas criminels, ni jugés j ils pouvaient voir autrement que Napoléon , et même voir mal , ce qui n'est défendu par aucune loi; ils défendaient d'autres intérêts que les siens, ainsi ils ne pouvaient être responsables que de leurs actes privés et personnels, et sûrement ceux-là ne prêtaient à aucun reproche. Au milieu de leurs fautes comme hommes publics , ils ne restaient pas moins des objets de vénération en raison de leur rang dans l'église et dans le monde , comme de leurs vertus personnelles.
La question est donc de savoir: i°. si le pape, comme il n'a cessé de le faire, avait raison de se plaindre de l'éloignement des cardinaux, et de le représenter comme la vip* latiou d'un droit reconnu par toute l'Europe.
2°. Si Napoléon avait droit d'exiger que îe quart du sacré collège fût composé de sujets Français.
3°. Si les cardinaux ont pu refuser d'assister au mariage religieux de Napoléon, ce qui alluma sa colère contr'eux.
Les privilèges et l'état du sacré collège ont suivi les dégrés de l'élévation de la cour de Rome, comme il était indispensable que cela fût. Au temps de la grande puissance de Rome, un cardinal marchait presqu'à l'égal des rois, et au-dessus des princes d'un rang inférieur (i). Avec la diminution du pouvoir deRome,le cardinalat baissa , mais cependant en restant toujours très-considéré et et trèsconsidérable. Il était loin le temps auquel un roi tel que Henri IV prenait la peine d'aller à cheval jusqu'à Chartres pour voir l'entrée du cardinal de Medicis, Légat à latere, qui lui apportait uni* absolution moins flatteuse pour son amour propre que favorable à raffermissement de son trône; aujourd'hui on ne recourrait pas à cet appui ponr régner,
( i ) Voyez le récit do l'entrevue de Léon X et do François > tom. 3.
les temps sont changés. Jadis on faisait des entrées publiques aux cardinaux dans les villes qu'ils traversaient, comme cela se pratiquait pour les souverains. On a vu des cardinaux avoir recherché cette dignité pendant leur ministère pour se ménager un abri contre la défaveur de leurs maîtres. Les cardinaux de la Valette, de Retz, de Bouillon, dans leurs démêlés avec leurs souverains , s'étaient appuyés de la cour de Rome. Le cardinal Albéroni avait fait de même; l'on a été jasqu'à dire que le cardinal Dubois avait désiré le chapeau, au cas prévu et prochain de la fin de la régence. Dans la trop fameuse affaire du collier, le pape trouva très-mauvais que Mr. le cardinal de Rohan eut consenti à reconnaître la jurisdiction du parlement de Paris; il le menaça de lui ôter la pourpre, (i) Louis XVI dans
(i) Extrait des Mémoires de M. Cabbé Georgel.
Dans ces entrefaites , le pape instruit par le roi de la captivité du cardinal , des motifs qui avaient nécessité ce coup d'autorité , et du parti qu'il avait pris d'en référer au parlement, en marqua en termes très-énergiques son mécontentement. Il reprochait au cardinal d'avoir compromis la dignité et les droits du sacré collège, d'avoir a\iii la pourpre romaine en recourant à un tribunal sécu-
un moment cT humeur produit par ces conflits de jurisdiction , déclara un instant qu'il n'y aurait plus de. cardinaux en France. D'autres
lier, plutôt que de s'en être rapporté à la clémence du roi, comme ce monarque le lui avait offert avec bonté. Le souverain pontife ajoutr.it qu'une pareille atteinte donnée aux augustes prérogatives du cardinalat, pourrait bien le mettre dans la nécessité de lui en ôter la décoration. Cette menace répandit la consternation dans la maison de Hohan : si elle avait son effet, c'était une dégradation qui devenait une tache pour un nom depuis si longtemps révéré dans le sacré collège; c'était un préjugé fâcheux pour l'issue d'un procès qui allait décider de l'honneur, de la fortune et peut-être de la vie du cardinal. Ce prince en fut profondément peiné, sans marquer néanmoins le moindre regret sur le parti qu'il avait pris. Dans la balance de sa vie, le chapeau de cardinal ne pouvait entrer en compensation avec son honneur entaché ; la clémence du Iloi le laissait pour le reste de ses jours sous le glaive à deux tranchant de l'opinion publique : vivre ainsi c'était demeurer dans l'abjection , tandis qu'il y avait du courage d'affronter tous les périls d'une procédure criminelle, pour percer le nuage trop épais qui dérobait son innocence aux yeux de l'Europe étonnée et attentive.
M. le cardinal ne manquait pas de raisons puissantes pour justifier sa conduite I Rome. L'attribution donnée au parlement pour le jugement du procès n'était pas de son fait; les lettres patentes qui commettaient ce tribunal pour connaître de la plainte rendue au nom du roi, étaient l'ouvrage du monarque. S. M. aurait pu, lors de l'aller-
réflexions changèrent sa résolution , et M. cî<* Montmorency, évéque de Metz, fut promu à cette dignité. Les cardinaux jouissaient en France du rang des princes étrangers : ils étaient reçus une première fois en cette qualité par une espèce d'entrée publique dans le lieu même de la résidence du roi. Ils faisaient les premiers une visite aux princes du
native proposée, indiquer un tribunal ou une commission ecclésiastique, et le cardinal lui aurait donnée la préférence; mais pouvait-il, par respect même pour la pourpre romaine, hésiter entre la clémence qui laisse toujours après elle la présomption du crime, ou le seul tribunal offert à son choix, devant lequel il espérait faire triompher sa cause et venger l'éminente dignité dont il était revêtu, de l'opprobre qu'on voulait faire retomber sur elle. Forcé de céder à l'autorité souveraine qui le traduisait au parlement, il avait judiciairement réclamé les privilèges du sacré collège ; il fit des protestations conservatrices de ses droits comme évêque , comme cardinal et comme prince souverain en Empire. On crut que, sur ce simple exposé, le pape ne passerait pas outre, ou qu'il ferait des instances auprès du Roi pour donner au prince Louis des juges ecclésiastiques , afin de mettre à couvert les prérogatives du cardinalat. Il fut d'abord question de m'envoyer à Piome pour y plaider cette cause et prévenir les insinuations qui pourraient y pénétrer ,
( fcè )
sang, qui la leur rendaient aussitôt. Une très grande fortune avec une immense considération était l'apanage de cette dignité; en France un cardinal était un homme à part. Le nombre des cardinaux Français était fixé à six.
afin de calmer l'âme de Pie VI , et d'éclairer sa religion surprise. Je devais y arriver muni d'un mémoire rédigé avec force par nos plus célèbres canonistes, appuyé du suffrage de la Sorbonne , et où le parti pris par le cardinal était représenté comme une démarche forcée , nécessaire, commandée par les règles de la prudence et de l'honneur : les conseils et les païens du cardinal pensèrent que ma présence pouvait être plus utile à Paris. Une conférence particulière que j'eus sur cet objet important avec le comte de Vergennes, tranquillisa la maison de Rohan et le cardinal : ce ministre s'offrit d'envoyer lui-même le mémoire à Rome , et de l'appuyer de ses bons offices ; cette voie parut préférable. On suppliait à tout événement le pape de vouloir bien suspendre son jugement jusqu'à ce qu'on pût faire parvenir à sa sainteté une apologie satisfaisante ; qu'il était de sa justice et de sa bienfaisante sollicitude de ne rien préjuger dans une affaire aussi délicate, sans que sa religion eût été parfaitement éclairée sur le pour et le contre. Le pape ne répondit pas à la lettre touchante que lui écrivit le cardinal en lui envoyant son mémoire; mais sa Sainteté le dédommagea de ce silence en donnant un sursis au rapport qui devait être fait de celte affaire au sacré collège.
On regrettera toujours pour le sacré collège que les noms de Bossu et et de Fénélon n'y soient pas inscrits : ils en valaient bien d'autres qui s'y trouvent. De pareils hommes font plus d'honneur aux dignités qu'ils n'en reçoivent d'elles, et le pape en leur conférant le chapeau aurait reçu de l'opinion publique une couronne; il eût même été bon de se mettre en fonds d'honneur pour avoir de quoi payer pour les chapeaux des Dubois, des Tencin. Le cardinal de Bernis est le dernier cardinal français qui ait eu un grand éclat; à la différence du cardinal Maury qui avait bien commencé et qui a mal fini , le cardinal de Bernis avait mal commencé, et a noblement fini: le chapeau fut la conquête du premier > la considération publique fut celle du second.
Napoléon maître de l'Italie exigea que les cardinaux de ce pays et de INaples se rendissent dans leurs diocèses respectifs. En cela il se proposait, i° d'éloigner du pape des hommes sur lesquels il comptait fort peu; i° de les forcer à reconnaître les souverains de ces pays. Le cas était tout neuf. Dans létat ordinaire de l'Europe, où la succession au trône
n'est point un objet de eon testa tion , la reeonnaissance du souverain par les cardinaux n'est pas plus requise que par tout autre ordre de citoyens. Mais ici il en était autrement; les cardinaux qui occupaient des sièges dans les royaumes d'Italie et de Naples, dans les trois légations, se trouvaient vis-à-vis de souverainetés nouvelles, litigieuses, reconnues par les uns, contestées par les autres. Leur séjour obligé à Rome était fort commode pour les dispenser de se prononcer entre les contendans. Mais plus cela faisait leur compte, moins Napoléon y trouvait le sien. Il y a eu erreur dans la manière dont on a évalué sa conduite. Ce n'était pas leur séjour à Rome, mais sa reconnaissance propre qu'il demandait aux cardinaux; il attaquait par leurs devoirs de sujets comme natifs et évêques de son territoire, des hommes qui se défendaient par leurs devoirs de cardinaux. Comme on voit , le débat provenait de cette éternelle confusion de deux hommes dans un seul, un ëvëque dépendant et un cardinal indépen- * dant. Comment le même homme peut-il être à la fois sujet et non sujet? Voilà ce que Napoléon ne pouvait concevoir, et ce que le
pape entendait maintenir. Il argumentait de la seule qualité de cardinal, et laissait à l'écart celle de sujet au double titre de la naissance «t de l'épiscopat. Dans tout le cours de cette contestation, on retrouve le même imbroglio , deux hommes et deux fonctions incompatibles : aussi y a-t-il eu deux langages qui ne se sont jamais confondus dans une acception commune.
ï)ans un pareil ordre de choses , il est inévitable que les querelles ne deviennent éternelles, parce qu'à la fois tout le monde a tort et raison, en faisant son choix dans la question , en s'appuya nt sur une partie vraie, à laquelle l'adversaire en oppose une autre qui a aussi son côté de vérité. Or, tel a été l'état de la question entre le pape et Napoléon , relativement aux cardinaux. Ils traitaient deux questions différentes. L'un demandait ses sujets et ses évêques; l'autre, ses cardinaux et ses conseils : comment se seraiton entendu, en ne convenant pas des mêmes principes ? Je voudrais savoir s'il existe en Europe un souverain qui tolérât que les évêques de ses Etats fussent s'établir à Rome, en leur qualité de cardinal, pour de -là lui re*
fuser le premier devoir du sujet, qui est la reconnaissance du souverain, surtout lorsque ce refus de reconnaissance peut, en raison de l'exemple, avoir pour lui les plus graves conséquences. Or, voilà où Napoléon se trouvait à l'égard des cardinaux ; il se souciait fort peu qu'ils fussent loin ou près ; il les aurait laissés à Rome pendant cent ans , si leur séjour dans ce lieu n'avait pas eu pour lui le double inconvénient d'agir sur l'esprit du pape et sur celui des sujets qu'il supposait fort attentifs , et avec raison , à l'exemple de ces cardinaux. Leur éloignement pouvait être considéré comme une protestation, et le souverain a bien le droit de prévenir les protestations contre ses droits. Le prince ne peut laisser aucun doute planer sur son droit au gouvernement qu'il exerce; cela attaque directement la tranquillité des États, chose plus précieuse encore que les prérogatives des cardinaux. Napoléon se bornait à dire aux cardinaux : Éloignez-vous de mon ennemi , et reconnaissez-moi. Cela n'était pas être trop exigeant. Un cardinal qui ne voulait pas se soumettre à ce devoir , pour mettre de l'accord dans sa conduite, aurait dû commencer t. ii. 28
par remettre son siège : alors il était libre de ne plus considérer que son titre de cardinal. Mais tant qu'il occupait ce siège, il semble qu'il ne pouvait refuser les devoirs de l'évéque et du sujet. Il ne faut pas vouloir réunir des choses incompatibles : rien ne fausse plus l'esprit , n'altère davantage la droiture , sans laquelle il n'y a jamais de paix à attendre dans le monde.
Le point de droit en faveur des prétentions de Rome n'est fixé par aucune loi, et la raison est évidemment contr'elles. On n'aperçoit pas aussi clairement en vertu de quel titre Napoléon exigeait que le tiers des cardinaux fût composé de sujets français. Il excipait du calcul de la population catholique de son empire , qui correspondait au tiers de celle de la catholicité même. Mais la base de cette demande était fausse : la composition du sacré collège n'est point calculée sur la population de la catholicité ; on n'y compte point par tètes de catholiques, mais on a voulu que chaque puissance catholique y comptât quelques membres , pour y avoir toujours présent un défenseur de ses intérêts , une espèce de représentant. 11 ne suit pas de-là
que le partage du sacré collège, conseil naturel du pape , doive être réglé sur les degrés respectifs de la force des puissances : lorsqu'elles y comptent des cardinaux de leur choix ou de leur domination , elles y sont suffisament représentées ; leurs droits sont i emplis ; elles ont tout ce qu elles peuvent être fondées à demander, comme tout ce dont elles ont besoin. De son coté, le pape a le droit d'avoir un conseil , de le choisir- il ne peut se passer de son secours dans une administration aussi vaste et aussi variée que Test celle de toute la catholicité dans laquelle on compte par centaines de millions d ames. Le sacré collège, pour fournir à cette immense gestion, est partagé en congrégations qui répondent aux divers ministères des autres pays. Tout est fait , ou censé fait en conseil : il n'y a point de conseil-, là où il n'y a pas liberté de choisir les conseillers; la réclamation du pape était donc également fondée en droit et en raison, et la prétention de Napoléon ne portait sur aucun principe soutenable.
Vers la fin de 1810, après que le pape eut, rouvert, pour ainsi dire, la contestation qui paraissait assoupie depuis son séjour îi $a-
vone , par ses brefs au cardinal Maury et au chapitre de Florence, Napoléon ordonna aux cardinaux de se rendre à Paris. Ils s'y trouvèrent réunis au nombre de vingt -huit. Là se compléta l'œuvre de déconsidération commencée à l'époque du voyage du pape. Dans tout ce période de temps, un clergé étranger ne pouvait manquer de paraître étrange au milieu d'une ville telle qu'était alors Paris : cette ville avait à moitié l'air d'une ville de guerre , conquise et gardée par des militaires; il y avait quelque chose des camps à la cour, dans la tenue générale, et jusque dans les costumes : au milieu de cet appareil, un sacré collège avait nécessairement un air un peu emprunté. Il est des situations embarrassantes dont un grand usage du monde peut seul tirer; et ce tact ne pouvait être l'apanage de ces cardinaux, qui, pauvres pour la plupart, peu versés dans la connaissance de la langue, perdus, pour ainsi dire, dans le tourbillon de Paris , errans comme des ombres, délaissés comme des rois détrônés, étaient réduits à vivre entre eux , au milieu d'étiquettes qui surpassent les besoins de l'urbanité, ou qui fatiguent la légèreté française. Leur présence
rappelait involontairement à la mémoire le fameux majoré loiiginquo reverentia: l'ennui de Paris et le regret de Rome se faisaient lire sur leurs visages. Ils paraissaient quelquefois aux Thuileries : les dimanches et fêtes , ils assistaient régulièrement à la messe du château. On rencontrait quelques-uns d'eux dans les grandes réunions qui avaient lieu dans ce temps: du reste, isolés du monde, ils se voyaient et se concertaient ensemble Ils n'étaient pas plus d'accord qu'on ne l'était partout ailleurs. Les uns tenaient pour la modération j et les autres pour le rigorisme le plus strict. Cette division d'opinion éclata à l'occasion du mariage de Napoléon. Les cardinaux de l étroite observance , les yeux fixés sur les archives de la chancellerie romaine, prétendaient qu'il appartenait au pape seul de prononcer sur la dissolution du mariage de» souverains. Les modérés, au contraire, considérant les princes comme les autres fidèles, soutenaient qu'il en était du mariage comme des autres sacremens, le baptême, la confirmation , la pénitence , pour la participation desquels les princes n'ont pas besoin de recourir à Rome. Ils alléguaient qu'il n'y a point de
prince in dwims ; que l'on est diocésain et paroissien quoique l'on soit prince , et qu'il ne peut pas y avoir pour les princes des règles religieuses privatives , différentes de celles qui régissent les autres fidèles; que dans le cas contraire , ce ne serait plus la religion qui réglerait les princes , mais au contraire les princes qui régleraient la religion, puisqu'il en faudrait une tout exprès pour eux. Cette opinion parait sage, et s'entend .mieux que relie qui lui est opposée. La commission ecclésiastique avait émis la même opinion. Elle fut suivie , et la séparation poursuivie pardevant l'officialité de Paris..
La différence d'opinion qui régnait entre les cardinaux avait amené des conférences entr'eux chez M. le cardinal Fesch. On put croire un instant qu'ils marchaient d'accord, lorsqu'à Saint-Cloud on les vit tous paraître ensemble à la cérémonie du mariage civil. M. le cardinal Caprara, retenu par une grave incommodité , était seul absent. Le surlendemain quatorze cardinaux crurent devoir s'absenter de la cérémonie religieuse.
Ici je demande à faire connaître ce que j'ai vti et entendu : peut-être qu'après l'avoir lu,
le lecteur ne me saura pas mauvais gré de lui avoir exposé ce qui va suivre.
Pendant toute la cérémonie de son mariage je me trouvai placé, par le devoir de ma charge, auprès de Napoléon , et je ne l'ai pas quitté un instant. Il s'était occupé de tous les détails des nrnenicns de la chapelle , qui d'abord l avait favorablement frappé, et qu'il finit par trouver dépourvue du caractère imposant qui convient aux lieux religieux. 11 venait de parcourir des yeux la foule dorée que l'élite de l'Europe , dans ses intérêts ou dans sa curiosité , avait fournie à la décoration des galeries qui remplissaient les contours du lieu où se célébrait cette cérémonie, lorsque tout-à-coup ses regards s'arrétant sur les banquettes destinées aux cardinaux : où sont les cardinaux , me dit-il? Les voilà , répondisse : ils étaient au nombre de treize. Eh! je n'en vois point; ils ne sont pas ici, continua-t-il. Un grand nombre s'y trouve, répliquai-je, le temps a été mauvais ce matin, il y a parmi eux des vieillards, et d'ailleurs l'entrée de la chapelle est difficile à trouver. Ah! les sots, dit-il, d'un ton irrité. Et le moment d'après, reportant ses regards vers le
même lieu : Mais non, dit-il, ils n'y sont point; ah! les sots, répéta-t-il d'une voix courroucée , en lançant de ce coté un regard foudroyant, accompagné d'un mouvement de tète où se peignait l'annonce de la vengeance. Je jugeai qu'il se formait un gros orage.
Au moment auquel Napoléon revenait de l'autel , après avoir donné l'anneau à sa nouvelle épouse , lorsqu'il fut remis dans son fauteuil, s'adressant à moi, il me dit: J'ai donné un anneau à ma femme , elle ne m'en a pas donné de son côté ; pourquoi cela ? Je lui donnai une explication. Il passa un instant dans cette espèce de rêverie qui lui était familière, lorsqu'il n'avait pas reçu satisfaction sur une question , et au bout d'une minute il me dit : J'ai donné un anneau à l'impératrice , parce que la femme est l'esclave de l'homme. Regardez chez les Romains, les esclaves portent tous un anneau.
Je crus, dans ce moment, que je venais d'entendre ce qui était sorti de sa bouche de plus propre à peindre son caractère. Je voudrais pouvoir transmettre au lecteur l'impression que me firent ces paroles ; je les lui rends telles qu'elles furent proférées. Pour bien juger
ce propos, il faut se remettre le lieu , l'acte, les spectateurs , et le manteau de cette femme esclave porté par cinq reines, arraclièe ellemême , la foudre à la main , au trône des Césars , servant à la fois, à V Autriche et à la France de gage mutuel de stabilité i Voilà les traits propres à donner la mesure véritable d'une tète que de pareilles circonstances ne détournaient point de la poursuite d'une idée dominante, ainsi que celle de la force avec laquelle cette même idée devait agir, pour que son action ne fut point amortie par un concours de laits aussi propres à l'absorber.
Le lendemain du mariage, les cardinaux se présentèrent aux Thuileries, pour prendre part à une cérémonie à laquelle toutes les personnes constituées en dignité ou dans les fonctions publiques avaient été invitées. Un moment avant son ouverture, Tordre fut intime aux cardinaux absens la veille , de se retirer, et dans le courant de la nuit suivante, ils furent arrêtés. Les marques de leur dignité leur furent interdites, et le séquestre apposé sur leurs biens. Le coup était rude, il faut le reconnaître. Napoléon attribuait sa nécessité à celle de la punition d'une démarche qu'il
regardait comme la suite d'un plan dirigé dans l'intention de faire naître des doutes sur la validité de l'union qu'il venait de contracter; intention qui, dans une matière aussi grave, entraînait suivant lui les plus graves conséquences pour lui et pour l'État. Napoléon n'était pas homme à mettre en balance la légitimité de sa descendance avec celle des prétentions de la chancellerie romaine ; et , dansle fait, d'après la place qu'il occupait alorsy il faut convenir que l'une étaitplus importante que l'autre. Mais il paraît aussi qu'il s'était fait une trop haute idée de l'importance de la démarche des cardinaux ; que lui seul s'était aperçu de leur absence; et que dans l'état des choses de ce temps, avec la mince considération que le public leur accordait, tout ce qui venait de leur côté étant sans vertu, n'était bon qu'à être négligé. Tout le monde ne s'expliquait pas non plus comment les mêmes hommes qui n'avaient pas trouvé d'obstacles à leur présence daus la cérémonie du mariage civil, pouvaient en trouver à cette même présence dans la cérémonie religieuse, qui était la conséquence de l'autre ; comment on pouvait séparer deux actes aussi étroitement liés en-
semble, et qui dans le fait n'en font qu'un ; comment ils avaient pu prendre sur eux , en vertu d'on ne sait quelle subtilité scholastique, sujets et dignitaires dans les Etats de Napoléon, de déposer sur un acte aussi important, une tache de réprobation propre à produire, dans un temps ou dans l'autre, les conséquences les plus dangereuses, et le tout en vertu de prétentions qui n'ont d'existence légale que dans la chancellerie romaine, qu'aucun code de droit public ou privé , séculier ou ecclésiastique, n'a admis. C'était une grande entreprise et à-la-fois une insigne maladresse, que cette séparation tranchante d'une partie des cardinaux avec leurs confrères , dans une circonstance aussi grave. La séparation, en rendant leur droit problématique, mettait tout sur le compte de leur volonté ; car un droit certain aurait entraîné l'unanimité du collège sacré. On devait savoir à qui l'on avait à faire, et ne pas le blesser Là précisément où le coup devait se faire ressentir plus vivement. Lorsque l'imprudence eut amené la vengeance, et elle lut sévère, alors de crier au martyre , au persécuteur, à l'héroïsme, à l'atrocité, dans le temps qu'il
n'y avait pas plus d'héroïsme d'un coté que de persécution de l'autre ; qu'il ne se trouvait aucune étoffe de martyre , qui est la religion , mais seulement grande imprudence d une part, et violent ressentiment de l'autre, pour une injure faite dans une cause purement temporelle : car ce n'était pas le sacrement de mariage que Napoléon défendait , mais la tranquillité de sa descendance présumée. Il serait curieux de savoir ce qui se passerait dans un pays où des grands de l'État se conduiraient de manière à désapprouver publiquement les actes du prince, dans la circontance la plus solennelle, jusqu'au point de jetter des lueurs défavorables à la légitimité des droits de sa descendance au trône; et cela en vertu d'un code reconnu par eux seuls. Dans le cas actuel, le manquement était d a: tant plus grave aux yeux de Napoléon, qu'il s'agissait de l'établissement d'une nouvelle dynastie, ce qui comporte des précautions dont les anciennes peuvent se passer. Si les cardinaux ont eu des intentions contraires à l'établissement de celle-là, si l'épée de la coalition a justifié la prose qu'ils faisaient sans le savoir -, on peut les féliciter .des récompenses
que le temps actuel a dû leur procurer; mais du moins faudra-t-il convenir que ce n'était pas à Napoléon à les leur distribuer.
Cet événement, comme mille autres, est déjà loin de nous : il n'en reste qu'une seule chose, la preuve de la nécessité de connaître enfin les droits de la cour de Rome, et d'en convenir une fois pour toutes. Fut-il jamais chose plus singulière, qu'une puissance établie au milieu du Monde, sans droits reconnus et limités d'un accord commun, en possession de pouvoir tirer de ses arsenaux, au moment où l'on s'y attend le moins, quelque arme toute neuve à force de vétusté, et dont l'usage embarrassant pour tous entrave les uns, surpris de son apparition, et fait blesser les autres par les moyens que le ressentiment sait employer. La chancellerie romaine est un phénomène au milieu de l'Europe ; elle voudrait diriger le Monde avec ses rubriques, comme la vraie Rome le dirigea avec son épée. 11 y a pourtant quelque différence entre ces deux instrumens.
». ivvvvvvvWjvvvv^<v\yvvvvvvwvvvvvvvvvvvv\ vwwvwvwvvwwvwx vxwmuiwn*