‹ Les quatre dictionnaires françaisChapitre 2 sur 9 · GENEVE · texte numérisé non relu

GENEVE

LIBRAIRIE H. KUNDIG

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Kxiraiî du Builetin de l'histittit genevois, tome XXXVI

La rédaction d'un dictionnaire est une œuvre de longue haleine. L'Académie française a mis soixante ans à préparer la première édition du sien. Les frères Grimm ont publié en i854 le premier volume de leur dictionnaire allemand, auquel une association de philologues a travaillé après leur mort, t4 qui n'est point encore terminé. M. Littré a mis trente ans à élaborer et publier son dictionnaire. MM. Hatzfeld, Darmesteter et Thomas ont eu besoin pour le leur du même espact^ "de temps.

Aussi, quand une œuvre de ce genre, originale et consciencieuse, réussit à voir le jour à travers mille difficultés, et arrive à conquérir une juste autorité, elle est assurée d'un long avenir. La place qu'elle a prise ne peut pas de longtemps lui être ôtée.

A l'heure qu'il esl, la France possède quatre dictionnaire>, qui effacent tous les autres et se complètent mutuellement; ils ont chacun leur prix et leur utilité, et la réunion en est indispensable à qui veut être en mesure de répondre à tou-

tes les questions dont la solution doit se trouver dans un dictionnaire français.

Je ne saurais dire si le dictionnaire de TAcadémie est très utile à ceux qui vivent à Paris; mais en province et à Tétranger, il rend des services essentiels à ceux qui veulent écrire purement. A Genève, par exemple, notre parler a un cachet local; le style courant de nos journaux et de nos livres n'est pas irréprochable; dans nos doutes, nous voulons avoir recours à une autorité indiscutée : à cet égard, le dictionnaire de l'Académie est tout indiqué; et si nous hésitons sur une alliance de mots, aucun autre n'éclaire aussi bien ceux qui le consultent.

Le dictionnaire de Littré a obtenu heureusement tout le succès auquel il avait droit. Les dictionnaires qui s'étaient succédé depuis la dernière édition (1771 : huit volumes in-folio) du dictionnaire de Trévoux : Gattel (1797), Boiste (1800), Laveaux (1820), Bescherelle (1843-46), Poitevin (1854-60) ont été éclipsés par Littré. Ils sont mis de côté, définitivement; et ceux qui sont aujourd'hui restés en possession de leurs œuvres vieillies, ont tous appris que le dictionnaire qu'ils ont en mains n'est pas le meilleur de ceux qu'on possède.

Le vaste plan qui avait été conçu par M. Littré, et qui a été si magistralement exécuté, avec une solidité, avec un soin qu'on apprécie toujours davantage à mesure que lés années s'écoulent pendant lesquelles on est appelé si souvent à feuilleter ces volumes si remplis; l'ampleur de chaque article; le caractère judicieux dont toute l'œuvre est empreinte : ce sont des qualités de premier ordre qui ont assuré à ce dictionnaire une place éminenle.

Cependant il n'était pas achevé encore, que déjà les côtés^ faibles en avaient été reconnus; et deux hommes de talent

s'étaient mis à Tœuvre pour composer un dictionnaire qui fût, sur quelques points essentiels, supérieur à celui de Littré.

M. Hatzfeld et ses collaborateurs: M. Arsène Darmesteter et M. Antoine Thomas, ont pensé qu'ils réussiraient— et ils ont réussi en effet — à rédiger de meilleures définitions des mots, à en mieux classer les sens divers, et à en donner des étymologies plus précises et plus assurées; ils se sont attachés aussi à déterminer pour chaque mot le plus ancien exemple qu'on en puisse trouver.

Les premières livraisons de leur ouvrage ont été publiées dans l'été de 1890, et l'été de 1900 a vu paraître les dernières. Ce dictionnaire est maintenant tout entier soumis au jugement du public, qui ne saurait manquer de lui être favorable.

Enfin un quatrième dictionnaire, le Dictionnaire de Tan- <îienne langue française et.de tous ses dialectes, du 9' au 15' siècle, a été mis au jour par M. Godefroy. Les lettres A sZ ont paru de 1881 à 1895, et occupent sept volumes et demi, in-4". La fin du huitième volume, et deux autres dont le dernier vient de paraître, contiennent un complément du corps de l'ouvrage : en tout, huit mille pages environ. Ce vaste travail est presque exclusivement un recueil d'exemples, d'une richesse incomparable.

Voilà les quatre dictionnaires français qui existent aujourd'hui; je parlerai successivement de chacun d'eux; et je donnerai ensuite, classées par ordre alphabétique, quelques centaines de remarques sur des mots qu'on trouve, ou qu'on devrait trouver, dans l'un ou l'autre de ces quatre recueils.

Dès que TAcadémie française se fut consliluée, à sa seconde séance, le 20 mars 1634, sur la question qui fut proposée de sa fonction, dit Pellisson dans son Histoire de V Académie^ M. Chapelain représenta qu'à son avis, elle devait être de travailler à la pureté de la langue : que pour cet effet, il fallait premièrement en régler les termes et les phrases par un ample dictionnaire, et une grammaire fort exacte. Cet avis, qui tombait dans le sentiment de tous les autres académiciens, fut généralement suivi. Mais d'autres idées vinrent à la traverse; les difficultés qu'on rencontra, entraînèrent de longs retards, en sorte qu'on n'entreprit réellement le travail que cinq ans plus tard, après qu'on eut témoigné au cardinal de Richelieu, que l'unique moyen de venir bientôt à bout du dictionnaire, était d'en donner la charge principale à M. de Vaugelas(^), et de lui faire rétablir pour cet effet par le Roi une pension de deux mille livres, dont il n'était plus payé. Ainsi fut fait; et Vaugelas alla remercier le cardinal, qui « le voyant entrer dans sa chambre, dit

{}) Dans la biographie de Vaugelas, il y a des chapitres qui n'ont pas encore été écrits. Je n'en veux pour preuve que ces mots que Balzac lui adresse : « Je ne pense pas vous avoir rendu auprès des dames de si mauvais offices... Au contraire, si mon témoignage est suivi de leur créance, il n'y en aura point à l'avenir qui ne vous regarde comme sa dernière félicité, et qui ne vende toutes ses perles pour acheter une de vos nuits » {Lettre du 9 octobre i62Ô). Ces paroles ne seraient qu'une impertinence (qui ne s'accorderait pas du tout avec le caractère de Balzac) si Vaugelas, qui avait déjà quarante ans, à la date de cette lettre, n'avait pas été en son beau temps, sous le règne d'Henri IV et sous la régence de Marie de Médicis, un jeune seigneur aimable, brillant et recherché.

Le portrait de Vaugelas est au musée de Chambéry ; il porte cui^ rasse, et a une figure de gentilhomme.

Pellisson, s'avança avec cette majesté douce et riante qui l'accompagnait presque toujours, et s'adressant à lui: Hé bien, monsieur, lui dit-il, vous ii'oublieres pas du moins dans le dictionnaire le mot de Pension : sur quoi M. de Yaugelas, lui faisant une révérence fort profonde, répondit : Non, monseigneur; et encore moins celui de Beconnaissance ».

La lettre A, commencée le 7 février 1639, fut achevée le 17 octobre : à ce compte, il n'eût fallu que dix à douze ans pour arriver à Z. Mais après la mort du cardinal de Richelieu, l'Académie se relâcha beaucoup de l'ardeur qu'elle avait eue d'abord; puis vinrent les troubles de la Fronde. Dans une épître adressée à Balzac, Boisrobert lui disait :

Depuis six ans, dessus l'F on travaille,

Et le Destin m'aurait fort obligé

S'il m'avait dit : Tu vivras jusqu'au G.

Et Balzac lui-même un peu plus lard, le 25 avril 1652, écrivait à Conrart : « Je suis tout étourdi de la corvée que je viens de faire; sans cela, je vous demanderais bien des choses que j'ai grande envie de savoir; je vous prierais de m'apprendre ce qu'on fait dans l'Académie, où l'on en est du dictionnaire? » ~ Nous n'avons pas la réponse de Conrart, mais nous savons par Pellisson (|u'à cette date, l'Académie était arrivée à la lettre I.

Après une quarantaine d'années, elle arriva enfin au bout de l'alphabet. On reconnut alors que l'ouvrage était inégal et mal digéré, et qu'il fallait entreprendre une revision générale : celle-ci dura près de vingt ans. L'Académie, dans la préface du dictionnaire qui parut en 1694, pour excuser sa lenteur, cita l'anecdote suivante :

M. Colbert, qui était de TAcadémie, y vint sans qu'on Ty attendît, pour être témoin de la manière dont on travaillait. On revoyait le mot d'ami. On demanda si le mot d'ami supposait

une amitié réciproque, c'est-à-dire si un homme pourrait être appelé Tami d'un autre qui n'aurait pas les mêmes sentiments pour lui(*). Cette question occupa TAcadémie assez longtemps. Il fallut que chacun dît son avis ; et enfin la définition de ce mot fut arrêtée : Celui, celle qui a de Taffection pour quelque personne, et se porte à lui rendre toutes sortes de bons offices. Il se dit principalement quand Vamitié est réciproque.

On y ajouta les épithètes qui se joignent naturellement à ce mot, et ensuite on examina les phrases et les proverbes où il s'emploie.

M. Colbert dit en se levant que TAcadémie ne l'avait pu faire plus promptement; et son témoignage doit être d'autant plus considéré, qu'on sait que jamais homme n'a été plus laborieux, ni plus diligent.

Cependant de si longs retards ne pouvaient avoir lieu sans mécontenter le public. Le besoin d'un dictionnaire français se faisait sentir de plus en plus. On savait que l'Académie de la Crusca n'avait mis que 21 ans pour venir à bout d'une lâche toute semblable, et l'on s'impatientait de voir l'Académie s'éterniser dans cet interminable travail de revision qui semblait ne pouvoir jamais aboutir. S'il faut reconnaître que le mérite et la durée de l'ouvrage qu'elle tenait ainsi sur le chantier, ont bjen répondu à la longue attente qui en a précédé la publication, on devine que l'idée devait venir à plus d'un écrivain, de satisfaire les vœux du public en composant une œuvre indépendante, qui devancerait facilement celle que l'Académie fit attendre à la France pendant soixante ans.

{}) « On peut aimer sans être airaé, et lors il y a de l'amour, mais non pas de l'amitié : d'autant que l'amitié est un amour mutuel, et s'il n'est pas mutuel, ce n'est pas amitié. »

S. François de Sales. Introduction à la vie dévote^ 111, 17.

« L'attachement peut se passer de retour, jamais l'amitié... Tout homme qui n'est pas l'ami de son ami est très sûrement un fourbe : car ce n'est qu'en rendant, ou feignant de rendre l'amitié, qu'on peut l'obtenir. » J.-J. Rousseau. Emile^ livre 111, note.

En outre, le principe que suivait TAcadémie dans le choix des mots qui devaient figurer au dictionnaire : s'en tenir à la langue élégante, à la langue du beau monde et des lettrés, écarter les termes spéciaux; ce principe paraissait à quelques-uns trop étroit. L'Académie était donc à la fois bien lente et bien rigoureuse.

Un homme se trouva qui sentit vivement ces deux défauts de l'œuvre des Quarante, et qui se crut en mesure de faire à lui seul plus vite et mieux qu'eux tous. L'abbé Furetièro était membre de l'Académie : il avait écrit le Roman bourgeois, qu'on a réimprimé cinq fois dans ces derniers temps. La composition du dictionnaire, à laquelle il prit une part active pendant plus de vingt ans, l'intéressait vivement; mais il avait à ce sujet des vues personnelles qu'il s'efforçait en vain de faire partager à ses confrères. Il eût voulu que le dictionnaire de l'Académie fût un inventaire complet de tous les mots de la langue, où les termes des métiers, des arts, des sciences, seraient entrés en masse et sans distinction.

Le plan de l'Académie était tout autre : elle voulait s'en tenir à la langue des gens du monde. Son parti était pris; ses membres étaient d'accord. Furetière, qui avait eu quelque temps un appui dans le secrétaire-perpétuel, Mézeray, quand celui-ci fut mort, se trouva isolé dans les discussions; il se plaint de l'âcreté et de l'incivilité qu'il y rencontrait.

Il conçut le projet d'entreprendre lui-même le travail que l'Académie ne voulait pas faire, et de composer un Dictionnaire universel, comprenant généralement tous les mots français, tant vieux que modernes, et les termes de toutes les sciences M des arts: c'est l'abrégé du titre qu'il donna à son ouvrage.

Un seul homme, qui consacre tout son temps à son entreprise, arrive au terme de son travail plus vite qu'une Compagnie qui se réunit chaque semaine pendant deux ou trois

après-midis. Le moment vint où Furelière élait en mesure de livrer son œuvre à Timpression. Mais il se heurtait là contre une grave difficulté : TAcadémie avait obtenu du roi un privilège exclusif, daté de Fontainebleau, 28 juin 1674.

Le feu Roi de glorieuse mémoire, notre Seigneur et père, disait Louis XIV dans cet acte, ayant établi dans notre bonne ville de Paris une compagnie de gens doctes, et recommandables par la connaissance des belles lettres, sous le titre de l'Académie française, pour avoir soin de polir et de perfectionner la langue française, ils auraient résolu, avant toutes autres choses» de s'appliquer à la composition d'un Dictionnaire français qui, par son abondance et le choix exact des mots et des façons de parler les plus élégantes, fixerait le bon usage de la langue, en s* opposant à la licence des nouveautés, et à la rudesse de V antiquité...

Mais, comme l'impression de ce dictionnaire sera de très grands frais, voulant traiter favorablement la dite Académie, nous faisons défense à tous les imprimeurs-libraires, dans tous les lieux de notre obéissance, d'imprimer ci-après aucun dictionnaire nouveau de la langue française, soit sous le titre de dictionnaire, soit sous un autre titre, avant la publication de celui de l'Académie française, ni pendant l'étendue de vingt ans [après] .

Ce privilège élait rédigé en lermes si nets que l'abbé Furetière ne pouvait pas faire imprimer en France son dictionnaire. Il se crut assez malin pour tourner l'obstacle : il n'aboutit qu'à se placer dans une situation fausse, dont les conséquences remplirent de trouble et de chagrin les dernières années de sa vie.

Ses premières démarches furent habiles. Pour obtenir l'autorisation d'imprimer, il avait è faire à l'un de ses confrères, censeur royal, Charpentier. S'il lui avait envoyé son manuscrit, le censeur, en l'examinant à loisir, aurait bientôt vu qu'il s'agissait d'un de ces dictionnaires que le privilège

accordé à l'Académie interdisait de publier. Furetière Iiir représenta qu'il avait composé un vocabulaire des termes spéciaux des sciences et des arts; que c'était un prodigieux travail, que son manuscrit remplissait de grands coffres qui demanderaient trois crocheteurs pour être transportés. « Venez dîner chez moi, lui dit- il; vous verrez mon ouvrage^ vous pourrez le feuilleter à votre aise, reconnaître qu'il na s'agit que d'un vocabulaire des arts et des sciences. » Le jour fui pris; Furetière avait invité en tiers un homme de lettres de ses amis. On fît bonne chère, ce fut un excellent repas: c'était le jeu de Furetière de régaler et dégriser son censeur; il n'y épargna rien. Une fois Charpentier suffisamment lesté, Furetière lui montra sept ou huit caisses pleines de papiers : « Tenez, monsieur, lui dit-il, voilà de quoi il s'agiti Je suis effrayé moi-même quand je songe que j'ai fait cet ouvrage en six ans! Voyez, prenez où il vous plaira, je ne cherche pas à vous surprendre. »

Furetière avait eu soin de bien choisir, et de placer à portée de la main les cahiers ou les feuilles volantes qu'il voulait faire passer sous les yeux du censeur. Il se doutait bien — c'est Charpentier lui-même (^) qui le raconte — que son convive, retenu par la pohtesse, n'irait pas fouiller au fond, et renverser ce qui semblait arrangé avec un ordre très exact. Charpentier prend bonnement les premières feuilles qui lui tombent sous la main, et qui contiennent des termes d'anatomie et de chirurgie; il n'y trouve rien à redire, il les remet à leur place. Il prend un autre cahier : ce sont des termes tirés des ordonnances sur les eaux et forêts ; il les parcourt, il les approuve; Furetière sourit; le tiers

(*) Recueil desfactums d'Antoine Furetière publié par Asselineau, Paris, 1859, Tome II. Dialogue de M. D[espréaux] et de M. L. M. {oiv ne sait qui ces initiales désignent)^ page 231.

applaudit; Texamen s'arréle. On apporte du café, el Ton se remel dans les contes plaisants et les propos agréables. Le moment de s'en aller arrive, et Charpentier signe le certificat que Furelière attendait de lui.

Notre abbé crut avoir causé gagnée; il entre en pourparlers avec nn libraire. Mais le libraire de l'Académie eut vent de ce qui se préparait : la prochaine mise en vente d'un dictionnaire qui ferait concurrence à celui qu'il devait éditer lui-même. Il porte ses plaintes à l'Académie. Furetière n'y était pas aimé; ses ennemis propagent les soupçons; on se demande si Charpentier s'est rendu un compte exact de l'ouvrage qui lui avait passé sous les yeux; on complote une nouvelle expertise; on la fait décider dans une séance de l'Académie, où l'esprit de corps ligue tous les membres contre le faux frère. Un examen attentif, opéré cette fois par des experts à jeun, établit que le dictionnaire de Furetière n'est pas simplement un vocabulaire des termes spéciaux des sciences et des arts; il fera concurrence au dictionnaire de l'Académie, ce qui est interdit par le privilège qu'elle a obtenu. Elle s'adresse au Chancelier de France, qui révoque l'autorisation d'imprimer qu'il avait donnée à Furetière.

L'Académie n'en demeure pas là : elle chasse de son sein le pauvre abbé (:22 janvier I680).

Dans cette extrémité, celui-ci en appelle au public; il écrit une série de spirituels pamphlets, où il prend l'Académie à partie, et dévoile ses petites misères. Souvenirs et indiscrétions. Les contemporains purent trouver à redire à ce procédé; madame de Sévigné, entre autres, en parle avec indignation. Mais la postérité qui prend son bien où elle le trouve, profile avec plaisir de cette occasion de surprendre le petit ménage et le tous-les-jours de l'Académie. On en pourra juger par la lecture de quelques morceaux.

M. Patru, qui tétait une des lumières de l'Académie, s'en bannit volontairement longtemps avant sa mort, parce qu'il fut scandalisé de la longueur énorme du temps qu'on fut à disputer si la lettre A devait être qualifiée simplement voyelle, ou si c'était un substantif masculin. Cette question dura cinq semaines ; les bureaux furent partagés et départagés plusieurs fois.

H y a quelque temps qu'il s'agissait de définir l'Océan; on proposa de dire que c'est la grande mer qui entoure toute la terre. L'abbé Tallemant s'y opposa, et dit qu'au contraire c'est la terre qui environne la mer. On lui répliqua qu'il fallait dire pareillement que ce n'était pas les fossés qui entouraient la ville» mais que c'était la ville qui entourait les fossés. Il persista en son opinion, disant qu'il n'y avait point de mer qui n'eût son rivage, et cette contestation ne finit point qu'il n'en eût coûté quarante francs au Roi. (U Académie avait en effet des jetons de présence ; une somme de 40 francs était allouée pour chaque séance.)

Le sieur Quinault, faw^re académicien) quand il veut parler des cataractes du Nil, et qu'il soutient que ce sont ses embouchures, comme il l'a imprimé dans son opéra d'Isis, se fait une aflfaire avec l'abbé Tallemant qui soutient que ce nom de cataractes appartient aux sources de ce fleuve ; et ils disputent longtemps.

L'Académie un jour était en peine de définir le mot de mût. Le sieur Doujat, doyen de la Compagnie, se leva en pieds, et sortit de la chaise directoriale, en disant qu'il allait être bientôt au fait: car il avait vu, en passant par le cloître Saint-Germain, entre les estampes étalées d'un imager, celle d'un navire qui avait au bas l'explication de toutes ses parties. 11 dit qu'il Tallait acheter pour en tirer la définition de mât. De fait, il partait pour faire cette belle emplette, quand M. Racine le retint par sa robe de Doyen des Professeurs, et l'empêcha d'aller chercher ce ridicule éclaircissement. Il fallut se contenter de feuilleter Nicot, Monet et Calepin, (c'est-à-dire les dictionnaires qui étaient sur la table) pour y trouver cette difficile définition.

Benserade soutint opiniâtrement, pendant toute une aprèsdîner, que le mot de fin de non-recevoir n'avait point de singu-

lier, parce que son procureur lui avait dit qu'il avait perdu un procès par dea fins de non recevoir; ne prenant pas garde que son procès ne valait rien de tous les côtés, et qu'il y avait contre lui plusieurs fins de non-recevoir.

Chacun pointillé sur chaque article, et le juge bon ou mauvais, selon sa connaissance ou son caprice ; très souvent on le réforme au pis, ou on ne fait que changer peu de chose dans l'expression. Mais cela se fait avec tant de bruit et de confusion que les plus sages se taisent, et que Tavis des plus violents l'emporte. Celui qui crie le plus haut, c'est celui qui a raison ; chacun fait une longue harangue sur la* moindre bagatelle. Le second répète comme un écho tout ce que le premier a dit, et le plus souvent ils parlent trois ou quatre ensemble. Quand un bureau est composé de cinq ou six personnes, il y en a un qui lit, un qui opine, deux qui causent, un qui dort, et. un qui s'amuse à lire quelque dictionnaire qui est sur la table. Quand la parole vient au second, il faut lui relire l'article, à cause de sa distraction dans la première lecture. Voilà le moyen d'avan- <îer l'ouvrage. 11 ne se passe point deux lignes qu'on ne fasse'de longues digressions, que chacun ne débite un conte plaisant, ou quelque nouvelle, qu'on ne parle des affaires d'Etat et de réformer le gouvernement.

• Quand on veut faire une définition, on consulte tous les dictionnaires qui sont sur le bureau; on prend celle qui paraît la meilleure, on la copie mot à mot dans le cahier, et alors elle est sacrée, et personne n'y oserait plus toucher.

La première demi-heure se passe à faire le procès à l'horloge : car il n'y a de participants aux jetons que ceux qui sont arrivés ^uand l'heure sonne, ce qu'on observe avec une précision géométrique. On voit alors une grande joie sur le visage des diligents, et une grande consternation sur celui des paresseux ; ceux-ci accusent les autres d'avoir avancé l'aiguille, comme il est arrivé souvent : on confère les montres, on cite les c?.drans qu'on a vus en chemin, les brailleurs tâchent à se faire rétablir et y réussissent quelquefois ; et quand on vient à opiner làdessus, cela s'étend jusqu'à la fin de la vacation. J'ai marqué ^ntre autres que cela est arrivé le 6 novembre 1684.

La question des participants aux jetons étant terminée, on

tire le cahier auquel on doit travailler de dessous la clé; le secrétaire en lit un article, et si par malheur on relit le dernier qui a été fait à la séance précédente, pour en avoir la suite, ceux dont Tavis n'a pas été suivi reprennent courage, et le font examiner tout de nouveau par ceux qui n'y ont point assisté. Il arrive très souvent qu'on le refait et qu'on le réforme tout au contraire du premier arrêté. De là vient que cet ouvrage est une vraie toile de Pénélope, dont on défait en un jour ce qu'on a fait en un autre, ce qui est cause qu'on ne doit pas s'étonner des cinquante ans employés à n'en faire que la moindre partie. Je me souviens entre autres que cela est arrivé depuis peu au mot à^oreille. Après avoir pendant trois vacations fait la définition du mot, on en employa deux autres à la corriger, et on trouva à la fin que l'oreille était Yorgane de Vouïe. Cette définition coûte deux cents francs au Roi. Richelet et Monet auparavant, en avaient donné une, à meilleur marché et en meilleurs *^ termes.

Si Ton s'en tenait aux dires de Furetière, on croirait que les séances de l'Académie étaient désagréables et ridicules. Mais ce n'était qu'un mécontent. Les académiciens étaient gens d'esprit; et La Fontaine, dans les dernières semaines de sa vie, écrivait à Aîaucroix : « Voilà deux mois que je ne sors plus, si ce n'est pour aller un peu à l'Académie, afin que cela m'amuse. »> De ces séances que Furetière a crayonnées en charge, on aura une plus juste idée en lisant les Remarques et décisions de V Académie française, recueillies par M. L. T. (M. l'abbé Tallemant), Paris, 1698; et le Journal de V Académie française (1696) par l'abbé de Choisy, publié dans les Opuscules sur la langue française, par divers académiciens, Paris, 1754. Ce sont deux morceaux qui mériteraient d'être réimprimés.

A écrire ses pamphlets. Furetière avait usé le reste de ses forces; il mourut trois ans après son exclusion de l'Académie, sans avoir pu faire imprimer son dictionnaire, qui fut

publié en Hollande, après sa mort, et qui eut bientôt plusieurs éditions. C'est dommage que le pauvre lexicographe n'ait pas pu jouir de ce succès mérité, dont témoigne une lettre de Racine à Boileau, écrite au moment où le dictionnaire de l'Académie venait enfin de paraître.

Fontainebleau, 28 septembre 1694.

M. de Tourreil est venu ici présenter le dictionnaire de rAcadémie au roi et à la reine d"'Angleterre, à Monseigneur et aux ministres. Il a partout accompagné son présent d'un compliment, et on m'a assuré qu'il avait très bien réussi partout.

Pendant qu'on présentait ainsi le dictionnaire de l'Académie, j'ai appris que Leers, libraire d'Amsterdam, avait aussi présenté au roi et aux ministres une nouvelle édition du dictionnaire de Furetière, qui a été très bien reçue. Cela a paru un assez bizarre contre-temps pour le dictionnaire de l'Académie, qui me paraît n'avoir pas tant de partisans que l'autre.

A vrai dire, s'il n'avait « pas tant de partisans », le dictionnaire de l'Académie avait plus d'avenir. A plus d'une reprise, sans doute, le dictionnaire de Furetière a été repris, revisé, développé H; et le dictionnaire dit de Trévoux — lui-même plus d'une fois réimprimé, en dernier lieu à Paris : 8 volumes in-folio, 1771 — n'en est, pour ainsi dire, qu'une édition très augmentée. Mais les remaniements successifs subis par cet ouvrage avaient abouti à en faire une compilation sans caractère, quoiqu'elle ne soit pas inutile à consulter (^).

(*) M. Stengel a publié (Oppeln, 1890) un catalogue des grammaires françaises, du xv* au xviii* siècle; il avait fait le dépouillement de 122 bibliothèques, et il est arrivé à énuuiérer 625 grammaires, et les éditions successives de chacune d'elles.

Il est regrettable qu'il n'ait pas dressé en même temps la liste des dictionnaires français; elle eût été aussi intéressante, et plus suggestive peut-être: car les dictionnaires sont, beaucoup plus que les grammaires, dépendants les uns des autres.

(*) Voyez plus loin, au mot Plongeon.

Je ne sais pas sij dans le dictionnaire de TAcadémie, tel qu'il parut en 1694, on saurait retrouver les traces du travail de Yaugelas, qui s'en était occupé au commencement; mais un autre grammairien, digne d'être son successeur, l'abbé Régnier Desmarais, avait pendant plus de vingt ans pris une part prépondérante à la rédaction de cet ouvrage, pour lequel il avait composé, dit d'Alembert, « un grand nombre d'articles importants et fondamentaux : articles qui contribuèrent beaucoup au succès de la première édition, et dont le mérite a été si bien reconnu, qu'on les a conservés presque sans changement dans les éditions suivantes. Car le public remarqua dans ce dictionnaire que les longs articles qui s'y trouvaient, et qui devaient avoir coûté le plus de travail; étaient faits avec plus de soin que les autres; c'est que la brièveté des articles peu étendus permettait qu'ils fussent l'ouvrage de la Compagnie entière; et qu'une Compagnie en corps, troublée dans ses décisions par vingt avis qui se croisent et se détruisent, doit parvenir difficilement à se satisfaire elle-même et ses lecteurs; au lieu que les grands articles, confiés presque indispensablement à un seul homme, qui pour l'ordinaire était l'abbé Régnier, acquéraient en passant par ses mains toute la perfection que pouvait y donner l'amour-propre du rédacteur, animé de plus par toute la ferveur académique ».

Dans cette première édition du dictionnaire, les mots étaient groupés par familles. On cherchait le mot complaisance: voyez plaire; le mot découper : voyez coup; le mot perclus : voyez clore {}), Il fallait alors feuilleter le livre une

(^) Le mot beaucoup est placé à la suite de beau\ et il reparaît à coup, avec des développements différents : pure inadvertance.

A choir sont rattachés chute:, rechute^ déchoir, échoir, échéance ; mais non pas chance, chanceux, déchet.

seconde fois, et souvent reposer l'un des deux volumes infolio, et prendre Taulre : c'était incommode; et dès la seconde édition (171S) on rangea tous les mots dans un ordre strictement alphabétique.

Les mots isolés sont très rares dans le vocabulaire de la langue courante, et il faut se donner quelque peine pour en ti'ouver. On peut citer certains noms de parenté : oncle, tante, gendre; beaucoup de noms d'animaux: alouette, chacal, homard, hyène, mouette ; et aussi des mots comme émoi, étui, qui avaient, en vieux français, des racines ou des dérivés que la langue a depuis longtemps abandonnés.

Le trésor de la langue est formé de familles de mots, et non pas de mots indépendants les uns des autres : c'est ce que faisait ressortir le groupement adopté dans la première édition du dictionnaire de l'Académie. Il a fallu y renoncer : je viens de dire pourquoi ; mais on peut regretter un mode de classement, qui mettait en pleine lumière un fait essentiel, et qui aidait à mieux comprendre le sens de beaucoup de mots.

Les revisions incessantes auxquelles le dictionnaire de l'Académie a été soumis depuis 1694, y ont effacé toute différence entre les premières lettres de l'alphabet et les dernières: tout a été égalisé; ce qui n'a pas eu lieu pour les dictionnaires de Littré et de Hatzfeld, qui n'ont eu encore, l'un et l'autre, qu'une seule édition. Ainsi les lettres A, B, C, occupent dans le dictionnaire de l'Académie 460 pages sur 1870; dans celui de Littré, 944 sur 4646; dans celui de Hatzfeld, 616 sur 2270: soit une fraction du total respectivement égale à 0,235 : Acad. ; — à 0,203 : Littré; — à 0,272 : Hatzfeld. C'est que Littré s'est espacé en avançant dans son travail, et a donné à ses articles une étendue, un développement qui allait en grandissant toujours; tandis que

Hatzfeld, lenu en bride (à ce qu'on dil) par son éditeur, s'est resserré en avançant (}). Ce sont deux écarts en sens inverse. Quand ces dictionnaires auront une seconde édition, les successeurs de Litlré et de Hatzfeld, en procédant à la revision dont ils seront chargés, sauront faire comme TAcademie, et mettre chaque partie de l'ouvrage en harmonie avec l'ensemble.

Pendant le 18" siècle, les éditions du dictionnaire de l'Académie se sont succédé à intervalles assez réguhers: 1718, 1740, 1762. Une nouvelle édition était prête au moment de la Révolution. La Convention, qui avait supprimé l'Académie, chargea des libraires, dans une de ses dernières

(}) Ainsi Hatzfeld donne, comme l'Académie, les mots aristotéliame et arist^otéllcien] et môme aristotélique^ que l'Académie ne donne pas; mais il ne donne pas comme elle calvinisme, calviniste^ cartésianisme, cartésien, kantisme, luthéranisme, kUhérien. Il donne pourtant darwinisme.

Luthérien a pour dérivé luthéranisme, et hégélien, hégélianisme. On dit voltairien et spinosiste. Puisque ces dérivés ne se forment pas uniformément, n'est-ce pas la tâche d'un . dictionnaire de renseigner, sur les mots de ce genre, les ignorants qui voudront le consulter ?

L'Académie donne augnstin, dominicain, franciscain, oratorien, Hatzfeld ne donne que les premiers de ces quatre mots; il emploie franciscain dans la définition de capucin, sans le donner à son rang alphabétique.

Hatzfeld donne Algol et Antarès, étoiles; il ne donne pas Sirius. Il donne Adonis, il ne donne pas Vénus.

Il donne, à la lettre a, des expressions vieilles comme acravanter, aniécer; des mots comme antipathe qu'un seul auteur a employés; des néologismes comme acquisivité, autonomiste. Si tous ces mots avaient eu l'initiale o, on ne les verrait pas dans son dictionnaire.

D est vrai qu'on y trouve ganelonnerie : c'est un article qui serait mieux placé, s'il était en note dans une édition des Lettres de madame de Sévigné. M. Thomas avait une remarque ingénieuse à présenter, et il l'a coUoquée où il a pu.

séances (17 septembre 1795) du soin de publier cette cinquième édition du dictionnaire; elle ne parut cependant qu'en 1798. Au 19* siècle, on n'a eu que les éditions de 1835 et de 1877.

Dans l'édition de 1718, l'Académie n'avait touché que très légèrement à l'ancienne orthographe : les mots esploré,. noircisseure, syrop, par exemple, avaient été simplifiés, et amenés à la forme que nous leur connaissons aujourd'hui.

Ce fut tout autre chose en 1740. M. Didot Q) a compté que sur près de 5,000 mots (le quart environ du vocabulaire) l'orthographe se trouva simplifiée; et il cite à ce propos une lettre de l'abbé d'Olivet au président Bouhier, du 1*' janvier 1736, qui explique cet heureux résultat.

A propos de TAcadémie, il y a six mois que Ton délibère sur Torthographe ; car la volonté de la Compagnie est de renoncer, dans la nouvelle édition de son dictionnaire, à l'orthographe suivie dans les éditions précédentes ; mais le moyen de parvenir à quelque espèce d'uniformité ? Nos délibérations, depuis six mois, n'ont servi qu'à faire voir qu'il était impossible que rien de systématique partit d'une conipagnie.

Enfin, comme il est temps de se mettre à imprimer, l'Académie se détermina hier à me nommer seul plénipotentiaire à cet égard.

Il faut observer à ce propos qu'en matière d'orthographe, les réformes ne se font que dictatorialement. Depuis près de quatre siècles, les novateurs n'ont eu que deux fois de grands succès : dans cette troisième édition du dictionnaire de l'Académie, à cause de l'autorité que l'abbé d'Olivet avait su acquérir auprès de ses confrères ; — en ce qui concerne l'a des imparfaits, grâce à Voltaire, qui se piqua d'introduire cette petite réforme, qu'il réussit à implanter dans l'usage, quoiqu'elle ne soit devenue définitive que longtemps après lui.

(*) Observations sur V orthographe française, Paris, 1868, page 12.

Dans ces deux occasions, un seul homme a mené Tallaque contre la routine, et l'unité de direction a assuré le succès. Au contraire, au i6' et au 19' siècle, les novateurs nombreux qui se sont mis en avant, et qui avaient chacun leur système, n'ont pas réussi à s'entendre, à se présenter ^u public avec des idées simples et arrêtées. En face d'eux, les partisans du système établi ont eu le dessus, parce qu'ils avaient l'union qui fait la force, étant d'accord à dire : Pas de changement dans l'orthographe !

On s'étonne que ce soit Tabbé d'Olivet qui ait donné de si forts coups de balai, ou de serpe, dans la vieille orthographe: il l'avait quasiment défendue dans son Histoire de rAca4émie, qui parut en 1729. En rendant compte de la publication de la première édition du dictionnaire, celle de 1694, il disait en etfet :

A IVgard de Torthographe, comme en tout ce qui concerne la langue, TAcadémie ne prétendit rien innover, rien affecter. Sa loi, dès son établissement, fut de s*en tenir à l'orthographe reçue; il fut résolu qu'on travaillerait pourtant à ôter toutes les superfluités qui pourraient être retranchées sans conséquence. Et c'est aussi ce qu'elle a voulu faire insensiblement; mais le Public est allé plus vite et plus loin qu'elle. Peut-être «st-il allé trop loin et trop vite.

M. Didot s'est trompé (^) en appliquant à la troisième édition du dictionnaire, celle de 1740, ces paroles: le Public est allé plus vite et plus loin qu'elle. Elles se rapportent seulement à ce qui s'était passé entre 1694 et 1729. Et quant à l'accueil qui a été fait aux réformes introduites en 1740, écoulons d'Alembert, qui écrivait (^) trente ou quarante ans après :

(^) Op. cit., page 13.

(^) Dans une note de V Eloge du président Cousin.

Dans Tëdition du dictionnaire de rAcade'mie, donnée en 1740, on a supprimé quelques lettres doubles, très inutiles en eflfet dans certains mots, comme appelles , jetter^ etc., qu'on a écrit appeler f jeter : cette orthographe est très raisonnable, la réforme est très légère. Cependant, il n^y a jusqu'à présent quun très petit nombre d'écrivains qui aient adopté cette réforme.

Dans la correspondance de Voltaire, une lettre adressée à Duclos, secrétaire perpétuel de l'Académie, se rapporte à l'édition de 1762 :

1 1 août 1760.

Je suis entièrement à vos ordres pour le dictionnaire de l'Académie ; je vous remercie de Thonneur que vous voulez bien me faire : j'en serai peut-être bien indigne^ car je suis un pauvre grammairien, mais je ferai de mon mieux pour mettre quelques pierres à l'édifice. Votre plan me paraît aussi bon que je trouve l'ancien plan, sur lequel on a travaillé, mauvais. On réduisait le dictionnaire aux termes de la conversation, et la plupart des arts étaient négligés. Il me semble aussi qu'en s'était fait une loi de ne point citer ;. mais un dictionnaire sans citations est un squelette.

Nous ne savons pas ce que Duclos avait pu écrire à Voltaire ; à lire celui-ci, on dirait que sa collaboration lui eût été demandée pour la nouvelle édition. Mais on sait que le premier exemplaire du dictionnaire fut présenté au Roi le 10 janvier 1762, en sorte que ce serait plutôt parce que l'impression allait commencer, que Duclos écrivit à Voltaire, dans l'été de 1760, une lettre de compliment : il n'y a fait sans doute que l'informer du plan que l'Académie avait adopté, et des changements qu'elle voulait introduire : séparer Vi et le i. Vu et le e;; ce qui portait de 23 à 25 le nombre des lettres de l'alphabet.

Voltaire observe que la plupart des arts étaient négligés. L'Académie était d'accord avec lui. « L'édition que nous

donnons aujourd'hui, dit-elle dans sa préface, est augmentée d'un très grand nombre de mots qui appartiennent aux arts et aux sciences ».

Voltaire continue : un dictionnaire sans citations est un squelette. Ici, l'Académie se sépare de lui; et elle semble lui répondre, en disant dans sa préface r « Des phrases composées exprès pour rendre sensible toute la force d'un mol, et pour marquer de quelle manière il doit être employé, donnent une idée plus nette et plus précise de la juste étendue de sa signification, que des phrases tirées de nos bons auteurs, qui n'ont pas eu ordinairement une pareille vue en écrivant ».

Aussi Voltaire, quand il eut en mains la quatrième édition du dictionnaire, ne cacha pas son mécontentement :

On n'est pas content de notre dictionnaire; on le trouve sec, décharné, incomplet, en comparaison de ceux de Madrid et de Florence.

Lettre au cardinal de Bernis, 26 mai 1762.

Je voudrais savoir comment réussit la nouvelle édition du dictionnaire de notre Académie. Les étrangers se plaignent qu'il est sec et décharné, et qu'aucun des doutes qui embarrassent tous ceux qui veulent écrire n y est éclairci. Il est triste que nous ne puissions parvenir à donner un dictionnaire tel que ceux de la Crusca (^) et de Madrid.,

Lettre à Damilamlley 28 mai 1762.

(^) Dans un de ses écrits sur la langue italienne {appendice alla Relazione intorno alV uniià délia lingua e ai mezzi di diffonderla, 1869) Manzoni compare le plan suivi par l'Académie française et par TAcadémie délia Crusca dans l'élaboration de leurs dictionnaires ; il donne délibérément la préférence au premier.

Ailleurs, dans sa Lettera intorno al vocabolario, adressée à M. Bonghi (Sulla lingua ilaliana, 1868) il cite la rédaction des articles du dictionnaire de l'Académie française comme un exemple à suivre dans un dictionnaire italien.

J'avais bien prévu, quand jo vis le dictionnaire de TAcadémie, que le libraire ferait banqueroute. La veuve Brunet a très bien justifié ma prédiction.

Lettre à Dœmilamlle, 15 septembre 1763.

Les idées de Voltaire à ce sujet étaient ancrées dans son esprit. A la fin de ses jours, quand il revint à Paris en 1778, accueilli en triomphe à TAcadémie française, qui le nomma directeur par acclamation, il voulut faire exécuter le plan qu'il avait en vue. On lit dans le registre de l'Académie :

7 mai. Il a été résolu, sur la proposition de M. de Voltaire, qu'on travaillerait sans délai à un nouveau dictionnaire qui contiendra :

L'otymologie de chaque mot ;

La conjugaison des verbes irréguliers ;

Les diverses acceptions de chaque terme, a'oec les exemples tirés des auteurs les plus approuvés ;

Toutes les expressions pittoresques et énergiques de Montaigne, Amyot, Charron, etc. qu'il est à souhaiter qu'on fasse revivre.

En ne s'appesantissant pas sur aucun de ces objets, mais en les traitant tous, on peut faire un ouvrage aussi agréable que nécessaire : ce serait à la fois une grammaire, une rhétorique, une poétique (^), sans l'ambition d*y prétendre. Chaque académicien peut se charger d'une lettre de l'alphabet.

18 mai. M. le secrétaire a dressé, sous les yeux et d'après l'avis unanime de la Compagnie, le projet des additions à faire au dictionnaire de l'Académie pour l'améliorer.

i}) Le projet de Voltaire se réfère ici aux idées de Chapelain sur la fonction de l'Académie, qui devait être « de travailler à la pureté de la langue ; que pour cet effet, il fallait premièrement en régler }es ternies et les phrases par un ample dictionnaire et une grammaire fort exacte, qui lui donnerait une partie des ornements qui lui manquaient ; et qu'ensuite, elle pourrait acquérir le reste par une rhétorique et une poétique que l'on composerait, pour servir de règle à ceux qui voudraient écrire en vers et en prose ». Pellisson. Histoire de r Académie française^ 1.

25 mai. On a délibéré sur la manière de procéder au travail nécessaire pour les additions proposées; et les avis s'étant trouvés partagés, on a arrêté qu'on remettrait le partage du travail, au temps où M. leDirecteur pourrait venir à l'Académie, et qu'on le prierait alors de se charger de quelque article du nouveau dictionnaire, pour juger d'après cet article, et après l'avoir examiné, quelle serait la meilleure forme à donner à ce nouveau dictionnaire. ,

Le 30 mai. Voltaire était mort. A un moment où il n'avait pas un mois à vivre, il avait entrepris une œuvre qui eût demandé de longues années de travail pour être menée à bien : c'avait été de la part du vieillard, si l'on ose le dire, un trait d'étourderie sénile.

Sauf cette alerte, qui ne dura que quelques jours, le principe posé par l'Académie en 1638 : « qu'on ne marquerait point les autorités dans le dictionnaire », est toujours demeuré stable; et c'est à lui que la France doit une œuvre d'un caractère original, qui n'a sa pareille nulle part ailleurs.

Çà et là néanmoins, on peut reconnaître dans le dictionnaire de l'Académie quelques réminiscences, qui sont presque des citations. Au mot gent, « la gent qui porte le turban » est un vers de Malherbe {Ode à la Beine^ sur sa bienvenue en France,)

Dans la dernière édition du dictionnaire, au mot laquais, l'Académie a ajouté deux lignes : « On dit, dans un sens analogue, avoir rame d'un laquais, avoir l'âme basse ». C'est une réminiscence d'un vers de Ruy Blas :

J'ai l'habit d'un laquais, et vous en avez Fâme !

Au mot quelque, « quelque soixante ans » rappelle une réponse de la comtesse de Pimbesche à Chicaneau, dans les Plaideurs.

Pour le dire en passant, il y a eu un moment où quelque, employé dans le sens de environ, a cessé d'être en usage. Dans ses Vrais principes de la langue française (*), à la fin du VII* Discours, Tabbé Girard cite l'exemple allégué par Vaugelas : ils étaient quelque cinq cents hommes. « Cette façon de parler, dit Tabbé Girard, était sans doute en usage du temps de cet illustre auteur. Mais je remarque que quelque est aujourd'hui adverbe dans un autre sens; on ne s'en sert plus, ce me semble, pour environ, et l'exemple cité ne serait pas du bon usage».

Si l'Académie nous atteste aujourd'hui, contrairement à ce que disait l'abbé Girard, que quelque peut toujours être employé dans le sens de environ, c'est sans doute parce que Racine s'en est servi dans le passage cité. C'est ainsi que jouvenceau serait sorti de l'usage, si La Fontaine n'avait pas écrit la fable du Vieillard et des trois Jeunes hommes.

Les éditions du dictionnaire, postérieures à celle de 1762 (1798, 1835, 1877) n'y ont pas apporté de grands changements. Malgré quelques retouches orthographiques, quelques mots nouveaux qui ont été ajoutés, quelques mots vieillis qu'on a enlevés, l'ensemble a gardé le même aspect.

Mais un grand progrès s'est accompli pendant la première moitié du 19' siècle: l'autorité du dictionnaire de l'Académie s'est établie silencieusement et universellement. Sans

(*) Voltaire a parlé de cette Grammaire de l'abbé Girard avec une injuste sévérité. Il écrivait à d'Argentai, le 14 février 1748 : « Je serai charmé de me trouver confrère de l'auteur du Méchant. Il ne nous donnera point de Grammaire ridicule, comme l'abbé Girard son devancier; mais il fera de très jolis vers, ce qui vaut bien mieux ».

L'abbé Girard est surtout connu par son livre sur les synonymes ; mais les Vrais principes de la langue française sont un ouvrage remarquable, qui contient beaucoup d'idées originales.

qu'il y ait eu ni effort d'un côté, ni résistance de l'autre^ sans qu'il y ait eu nulle part ou concert ou débat, une déférence instinctive est venue aboutir à une entière soumission; si bien qu'en matière d'orthographe, par un consentement spontané et unanime, l'Académie s'est trouvée investie d'une autorité absolue à laquelle elle ne prétendait pas.

On était loin de là au 18' siècle, nous l'avons vu : en 1729^ l'abbé d'Olivet constatait que le public avait devancé l'Académie; et sous le règne de Louis XVI, d'Alembert avouait que le public ne l'avait pas suivie.

A quel moment s'est-on ainsi tacitement accordé à suivre l'orthographe de l'Académie? De longues et minutieuses recherches seraient nécessaires, et se feront sans doute un jour, pour fixer les étapes successives de cette marche vers l'uniformité. Mais il est clair qu'elle s'accordait avec Tesprit des temps révolutionnaires et napoléoniens, et qu'ensuite, elle fut pour ainsi dire réclamée par la diffusion de l'enseignement populaire et de la presse périodique. Une orthographe arbitraire et flottante, telle qu'on l'avait eue jusqu'alors, créait de l'incertitude, et n'était qu'une source d'embarras Q); tout se trouvait simplifié, au contraire, dès qu'on voulait bien se rallier à l'orthographe de l'Académie. Une pente naturelle amenait ce mouvement: l'Académie y assistait, tranquille et satisfaite, ou plutôt indifférente ; elle n'en prit pas occasion pour s'attacher, dans le choix de ses membres, à appeler à elle les hommes les plus versés dans l'étude de la langue.

On peut remarquer en effet que sous l'ancien régime, l'Académie a été plus favorable aux grammairiens que dans les temps nouveaux. Je ne sache pas qu'on ait jusqu'ici

(^) Déjà au XVI* siècle, Olivetaa avait fait à ce sujet de judicieuses remarques. Elles ont été citées par Jes éditeurs des Opéra Calvini (tome Ilf, préface, page xxiv).

remarqué celte différence; mais les listes qu'on va voir pour ces deux périodes (*), en sont assurément la preuve.

Avant sa suppression en 1793, TAcadémie, sur 277 membres, en a compté 17 qui se sont occupés de grammaire. Je donne pour chacun d'eux la date de sa nomination et le titre de ses ouvrages.

1634. Yau(îelas. Bemarques sur la langue française^ 1647.

— Nouvelles remarques sur la langue française, 1690.

1639. La Mot HE le Vayer. Lettres touchant les nouvelles Bemarques sur la langue française, 1647.

1640. Patru. Observations sur les Bemarques de Yaugelas, Elles n'ont paru qu'en 1714, dans la troisième édition des œuvres de Patru.

1650. Charpentier. De V excellence de la langue française,

1650. DouJAT. Dictionnaire de la langue toulousaine, 1638,

— Grammaire espagiiole, 1644.

1662. L'abbé Furetière. Dictionnaire universel, 1690.

1666. L'abbé Tallemant. Bemarques et décisions de V Académie française, recueillies par M. L. T,, 1698.

1670. L'abbé Regmer Desmarais. Traité de la grammaire française, 1706.

1682. L'abbé de Dangeau. Essais de grammaire, pages 5 à 242 des Opuscules sur la laiigue française, par divers académiciens, publiés en 1754 par l'abbé d'OliveL « On s'est souvent adressé à moi, dit V Avertissement, pour avoir ce que

(^) Notons aussi qu'au temps de Louis XY, quand les grammairiens avaient fait un chef-d'œuvre, les plus beaux yeux y jetaient un regard. L'abbé Girard a dédié son livre sur les Synonymes (1718) à la duchesse de Berry, fille du Régent. Après la mort de Dumarsais, l'éditeur de son Traité des Tropes l'a dédié (1757) à madame de Pompadour.

M. l'abbé de Dangeau a écrit sur notre langue; c'est-à-dire sept ou huit petites brochures, publiées au commencement de ce siècle, chacune séparément. Je suis parvenu à les rassembler, et je me flatte que les curieux me sauront gré de leur en offrir un recueil ».

1685. Thomas Corneille. Biciionnaire des arts et des sciences^ 1694. Th. Corneille a annoté les Eemarqiies de Yaugelas, dans l'édition qu'il en a donnée en 1687. — . D'après Niceron, (XXIII, 14'i-) les Observations de r Académie française sur les Remarques de Yaugelas « ont été recueilUes « par Thomas Corneille, qui a pris soin de les donner au « public », en 1704.

1687. L'abbé de Choisy. Journal de VAcadé7nie française^ pages 243 à 340 des Opuscules de la langue française, cités plus haut.

1723. L'abbé d'Olivet. Essais de grammaire. 1732. — Traité de la prosodie française, 1736. — Remarques de grammaire sur Racine, 1738. Ces trois ouvrages, retravaillés par l'auteur, ont été réunis dans ses Remarques sicr la langue française, 1767, dont la préface donne des renseignements qu'on ne trouve pas ailleurs, sur une dernière tentative que l'Académie avait faite (après avoir pubUé en 1740 la troisième édition de son dictionnaire) pour venir à bout de la seconde partie de sa tâche, la publication d'une grammaire française.

1744. L'abbé Girard. L'orthographe française sans équivoque et dans ses principes naturels, 1716. — La justesse de la langue française, ou les différentes signiflcatio7is des mots qui passent pour synonymes, 1718. — Les vrais principes de la langue française, 1747.

1747. DucLOS. Mémoire sur V origine et les révolutions des langues celtique et française, 17i3. — Essai de grammaire française, ou Dissertation sur les prétérits composés, 1754. —

Remarques sur la Grammaire générale de Pori-Boi/al, 1754.

1754. D'Alembert. Synonymes, La plupart ont été publiés dans V Encyclopédie-, ils n'ont été réunis que dans ses Œuvres posthumes^ en 1799.

1758. Sainte-Palaye. Eemarques sur la langue française des xii^ et xiii^ siècles, comparée avec les langues provençale^ italienne et espagnole, dans les mêmes siècles, 1756. (Mémoires de l'Académie des inscriptions, tome XXIY.)

1772. Beauzée. Grammaire générale Q), ou Exposition raisonnée des éléments nécessaires du langage, pour servir de foyidement à V étude de toides les langues, 1767. — Beauzée a donné en 1769 une édition des Synonymes de l'abbé Girard, « considérablement augmentée, mise dans un meilleur ordre, ^t enrichie de notes ».

Ajoutons que si quelques noms de grammairiens distingués manquent à cette liste, nous connaissons pour chacun d'eux les raisons qui les ont tenus éloignés de l'Académie :

Ménage. « La Beqiiêie des Dictionnaires, du savant Ménage, pièce satirique contre l'Académie, lui en ferma pour jamais

{}) Voltaire écrivait à Beauzée, qui lui avait envoyé ce livre : « Je vois avec beaucoup de plaisir, les vues philosophiques qui régnent dans votre Grammaire. Il est certain qu'il y a, dans toutes les langues du monde, une logique secrète qui conduit les idées des hommes sans qu'ils s'en aperçoivent, comme il y a une géométrie cachée dans tous les arts de la main, sans que le plus grand nombre des artistes s'en doute. Un instinct heureux fait apercevoir aux femmes d'esprit si on parle bien ou mal : c'est aux philosophes à développer cet instinct. Il me paraît que vous y réussissez mieux que personne.

« L'usage, malheureusement, l'emporte toujours sur la raison. €'est ce malheureux usage qui a un peu appauvri la langue française, et qui lui a donné plus de clarté que d'énergie et d'abondance: c'est une indigente orgueilleuse qui craint qu'on ne lui fasse l'aumône. Vous êtes parfaitement instruit de sa marche, et vous sentez qu'elle manque quelquefois d'habits. »

les portes.... L'Académie sembla pourtant, à la fin, oublier son ressentiment, et parut vouloir adopter, sur la fin de ses jours, l'auteur de la Bequête qui l'avait tant blessée. Mais contre son attente. Ménage qui, vingt ans plus tôt, eût été touché de cette faveur, se montra pour lors très peu emprci^sé de l'obtenir. Ce ne serait plus, disait-il, qti'un mariage in extremis qtii ne ferait honneur m à Pun, ni à Vautre. » D'Alembert. Elocfe de Charpentier, note (a),

BouHOURS. Il était jésuite : or « l'usage de la Compagnie, lequel a toujours eu force de loi et tenu lieu d'un statut, est de ne point recevoir aucun régulier f ^), ni aucune personne de communauté ». Begistres de V Académie française, 25 avril

DuMARSAis. « L'Académie aurait bien désiré que le public pût voir ces deux hommes (l'abbé Girard f^) et Dumarsais) assis l'un auprès de l'autre dans nos assemblées. Mais feu M. Dumarsais, sans être aussi modeste que M. l'abbé Girard, ignorait encore plus que lui les moyens de se procurer les honneurs littéraires ; non seulement il était sans intrigue,

(}) La nomination du père Lacordaire (2 février 1860) a montré que l'Académie, de nos jours, ne se considère plus comme liée par cet ancien usage.

{*) Quelques pages auparavant, d'Alembert avait expliqué le relard de l'entrée de l'abbé Girard à l'Académie : « Quelques académiciens, presque uniquement occupés de l'étude de la langue, et par là très utiles à notre travail, craignaient de voir ce mérite- s'évanouir aux yeux de leurs confrères, s'il était partage par quelques fâcheux nouveaux venus. Ils regardaient la Grammaire comme leur domaine, qui, déjà petit et peu brillant par lui-même, ne leur paraissait plus rien, s'il cessait de leur appartenir en propre.

« Ils employèrent donc — ce qu'il faut peut-être pardonner à la faiblesse humaine — tous les petits moyens dont ils purent s'aviser pour éloigner l'adjoint ou le rival qu'ils redoutaient; mais le cri public l'emporta enfin sur leurs menées sourdes et ténébreuses. »

sans manège, sans art pour se faire des prôneurs et des amis ; mais il avait eu le malheur ou la maladresse de se faire des ennemis dans une Société alors très puissante, en voulant défendre, contre les attaques ridicules du jésuite Baltus, l'ouvrage de M. de Fontenelle sur les Oracles. Les mêmes ennemis accusaient M. Dumarsais d'avoir, ^ur des matières encore plus délicates, des opinions libres; fls avaient, par ces imputations, très mal disposé en sa faveur les suprêmes arbitres des grâces, dont l'aveu était alors indispensable pour obtenir même le fauteuil académique. Il se vit donc, au grand regret de celte Compagnie et du public, exclu par cette cabale, et un peu par son imprudence, d'une place à laquelle son mérite lui donnait des droits incontestables. » D'Alembert. Eloge de Dumarsais,

Depuis la restauration de l'Académie en 1803 (*), on ne compte que huit membres sur 235, qui aient publié des ouvrages de grammaire ou de philologie :

(^) Dans rorganisation primitive de l'Institut (1795) une Section de grammaire faisait partie de la Classe de littérature et beauxarts. C'est à elle qu'il eût appartenu de remplacer l'Académie pour le dictionnaire ; mais elle s'en désintéressa, et laissa des libraires publier la troisième édition (1798) sans y prendre part.

Le 5 floréal, an IX (25 avril 1801) Andrieux lut à l'Institut le rapport d'une commission, où il avait pour collègues Naigeon, Domergue, Dacier, le mathématicien Bossut et le naturaliste Lacépède ; et fit adopter un projet d'après lequel chacune des trois Classes de l'Institut choisirait dans son sein quatre membres : les douze élus devant former une commission chargée de continuer le travail du dictionnaire de la langue française.

L'arrêté consulaire du 23 janvier 1803 remit les choses sur l'ancien pied, en enlevant au corps entier de l'Institut le soin de s'occuper du dictionnaire, et en le réservant à la Classe de langue et de littérature française : c'est le nom que cet arrêté donnait à l'Académie.

1803. DoMERGUE. Grammaire française simplifiée, 1778. — Décisions révisées du Journal de la langue française, depuis le T* septembre 1784, époque de son établissement, . jusqiCau i" octobre 1791. — Mémorial du jeune orthographiste, 1790. — La prononciation française, 1797. — Grammaire générale analytique, 1799. — Manuel des étrangers amateurs de la langue française, 1805. — Solutions grammaticales, recueil qui contient les décisions du Conseil grammatical, 1808. — Exercices orthograpluques, 1810.

1807. Raynouard. Choix de poésies originales des troubadours, 1816 à 1821 ('). Le premier volume contient une grammaire de la langue des troubadours; et le sixième, une grammaire comparée des langues de l'Europe latine, dans leurs rapports avec la langue des troubadours. -- Observations philologiques et grammaticales sur,,., quelques règles de la langue des trouvères, au 12* siècle, 1829. — Influence de la langue romane rustique sur les langues de V Europe latine, 1835, — Lexique roman, ou dictionnaire de la langue des troubadours, 1838 à 1844.

1833. Nodier. Dictionnaire raisonné des onomatopées françaises, 1808. - Examen critique des dictionnaires de la langue française, 1828. — Notions élémentaires de linguistique^

1833. — GuizoT. Dictionnaire des synonymes de la langue française, contenant les synonymes de Girard, Beauzée, Boubaud, d*Alembert, etc. : généralement tout V ancien dictionnaire,

{}) Il n'est pas sans intérêt de rappeler en quels termes Stendhal a parlé de cet ouvrage, dans une lettre datée de Paris, 1" janvier 1828 :

« M. Raynouard est de Marseille : il a fait cinq volumes ennuyeux sur les troubadours qui, vers l'an 1300, créèrent une littérature si originale, dans les environs deCarcassonne. M. Raynouard a remis un peu à la mode, en Provence, les poésies en langue du pays. »

(Stendhal, Correspondance inédite. Paris, 18SS. I, 220.)

- 3îi —

mis en meilleur ordre ^ corrigé, augmenté d'un graiid nombre de nouveaux synonymes, et précédé d*une Introduction, 1809.

1847. Ampère. Histoire de la formation de la langue française, 1841.

1871. LiTTRÉ. Dictionnaire de la langue française, 1863 à 1877. — Histoire de la langue française, 1862. — Etudes et gUmures, pour faire suite à Y Histoire de la langue française,

1878. Renan. Histoire générale et système comparé des langues sémitiques, 1853. — De l'origine du langage, 1858.

181)6. Paris. Ses li'avaux de philologie romane sont en trop grand nombre, et trop dispersés, pour que j'entreprenne d'en dresser la liste.

Il y a bien à dire sur quelques-uns de ces académiciens. Domergue, grammairien très sec, avait moins de portée et d'esprit qu'aucun de ses prédécesseurs des 17' et 18* siècles. M. Guizot, à un moment de sa Carrière où il travaillait pour les libraires, n'a fait que rééditer une compilation qu'il n'a pas beaucoup enrichie; et lui-même, certainement, ne plaçait pas cette publication parmi celles dont il était fier. Et dans le dernier tiers du 19' siècle, au moment où tout un groupe de philologues éminents, animés par le désir patriotique de ne pas laisser la science allemande se placer à la tête de la philologie romane, approfondissaient et renouvelaient l'étude de la langue française, l'Académie sans doute a choisi, parmi ces hommes de talent, ceux qui étaient les premiers par le mérite, M. Littré et M. Gaston Paris; mais M. Littré a été nommé à 70 ans, M. Paris à 56 ans ; ils n'ont pu collaborer au dictionnaire que pendant un temps trop court

L'ancienne Académie avait été plus accueillante pour leurs prédécesseurs. Vaugelas y entra au moment où elle se fondait. L'abbé Régnier Desmarais y a été reçu à 37 ans; dans

:Son Traité de la grammaire française^ il dit avoir employé i cet ouvrage « tout ce que j'ai pu acquérir de lumières par cinquante ans de réflexions sur notre langue, par quelque connaissance des langues voisines, et par trente-quatre ans d'assiduité dans les assemblées de l'Académie, où j'ai presque toujours tenu la plume ». L'abbé d'Olivet y entra à 4i ans, et dans la préface de ses Bemarques sur la langue française, écrite au 85" anniversaire de sa naissance, il pouvait dire à ses confrères : « Vous me voyez depuis plus de quarante ans, la même assiduité, la même ardeur à partager vos travaux ».

Quand le dictionnaire de Johnson parut en 1755, les Anglais opposèrent avec complaisance cette œuvre magistrale d'un seul individu {}) au dictionnaire que l'Académie française avait eu tant de peine à mener à terme. Notre brave Johnson, disait un de ces insulaires dans une épigramme qu'Andrieux a traduite,

De quarante Français est demeuré vainqueur, Et quarante de plus ne lui feraient pas peur !

Mais les siècles s'écoulent, les meilleurs dictionnaires demandent à être remis à jour, et l'Académie a ici un avantage inappréciable : elle se perpétue, elle est fidèle à ses traditions. Dix générations se sont succédé depuis le temps de Louis XIII, et toujours elle a continué, dans le même esprit l'élaboration de son dictionnaire. Rédigé avec la collaboration et sous le contrôle des meilleurs écrivains de chaque époque, il possède une autorité incomparable.

(*) Combien de fois n'a-t-on pas répété ce que Diderot disait à l'impératrice Catherine :

t L'Académie française n'a fait qu'un mauvais dictionnaire... Si le -dictionnaire de notre langue se fait bien, ce sera par un seul homme ». Tourneux. Diderot et Catherine II, pages 443 et 446.

Cette autorité n*est pas restrictive; il faut se garder de vouloir écarter toute manière de parler qui ne peut pas s'appuyer sur le dictionnaire de l'Académie (*), mais on doit reconnaître que toute manière de parler est irréprochable, qui peut se réclamer de lui. Il sauvegarde ainsi des expressions familières (^), des tournures d'aspect irrégulier, auxquelles des puristes pourraient chercher chicane. Du reste, il y a beaucoup de locutions et de manières de s'exprimer qu'on n'y trouve point, et qui n'en sont pas moins bonnes pour cela. Le dictionnaire de l'Académie n'épuise pas la langue ; mais il met à l'abri de toute objection ce qu'il en a recueilli. On y rencontre notamment une foule de proverbes, qui tous en conséquence seront considérés comme étant de bon usage ; mais à l'homme le plus soigneux de son style, il ne sera pas défendu d'en citer d'autres.

Dans le dictionnaire de l'Académie, ce sont les définitions qui prêtent le plus à la critique: il fourmille de cercles vicieux. Hatzfeld, dans son dictionnaire, a pris à lâche de les éviter. A chaque pas, le lecteur, en comparant ces deux ouvrages, se rend compte de la supériorité que le second possède sur ce point. On en jugera par quelques exemples.

DicUonndire de V Académie.

ATenir. Le temps futur. — Futur. Qui est à venir. Clarté. Lumière. — liUmière.' Ce qui éclaire. — Gelairer. Répandre de la clarté.

(*) Littré dit que « certaines personnes se font un scrupule d'employer un terme qui n'ait pas la consécration de ce corps littéraire ».

(*) Celle-ci, par exemple, que l'Académie pourrait supprimer, à vrai dire : « Figurèment et populairement, c'est Jocrisse qui mène les poules pisser^ se dit d'un homme qui se mêle des moindres détails du ménage. »

Economie. Epargne dans la dépense. — Epargne. Economie dans la dépense.

EConner. Surprendre par quelque chose d'inspiré, d'extraordinaire. — Surprendre. Se dit dans le sens d'étonner.

Rencontrer. Trouver une personne, une chose, soit qu'on la cherche, soit qu'on ne la cherche pas. — Trouver. Rencontrer quelqu'un ou quelque chose, soit qu'on le cherche, soit qu'on ne le cherche pas..

Dictionnaire Ilatsfeld.

Avenir. Le temps futur. -— Futur. Qui sera.

Clarté. Effet de la lumière, qui rend visibles les objets. — liumière. Rayonnement de certains corps, qui rend les objets visibles.

Economie. Gestion où l'on évite toute dépense inutile. Epargne. Action d'épargner. — Epargner. Ménager (qq. ch.) pour mettre en réserve.

Etonner. Frapper l'esprit par quelque chose d'extraordinaire. — Surprendre. Frapper l'esprit par quelque chose d'inattendu.

Rencontrer- Trouver sur son chemin. 1. Par hasard. i. En allant au-devant. — TrouTcr. 1. Voir se présenter 6nfin (ce qu'on cherche). 2. Voir se présenter par hasard (ce qu'on ne cherchait pas).

M. Villemain, dans la préface du dictionnaire de l'Académie, (édition de 1835), reconnaît galamment ce défaut; il l'excuse en disant que la tâche est impossible : ce qui n'est pas toujours vrai, comme on vient de le voir. C'est l'affaire du lexicographe, de réduire au minimum le nombre des mots qui ne peuvent être définis qu'en se résignant à un

cercle vicieux. M. Halzfeld, dans une lellre qu'il m'a fait l'honneur de m'écrire, décrivait le procédé qu'il a employé^ en termes plus précis encore que ceux qu'on trouve dans son Introduction, page xv : « Pour éviter les cercles vicieux, me disait-il, il suffit d'observer les règles de la définition : c'est-à-dire définir par le genre et la différence, et comme dit l'Ecole, par le genre prochain et la différence spécifique. »

C'est bien, pourvu qu'on ne soit pas en présence d'une idée sut genem : auquel cas, on ne saurait éviter le cercle vicieux ; en voici un exemple chez Halzfeld :

Droii;. Qui va d'un point à un autre, sans déviation. DéYiatlon. Action de dévier. — Dévier. S'écarter de la droite voie, du chemin droit.

M. Halzfeld se fût tiré d'affaire, il me semble, en citant ce qu'a très bien dit M. Cournot : « L'idée de la ligne droite est une idée indéfinissable, sut generis, que nous acquérons par l'intuition immédiate, et pour laquelle rien ne peut suppléer à l'intuition immédiate ». Traité de l'enchaînement des idées fondamentales dans les sciences et dans riiistoire, I, 43.

Nous ne reprocherons donc point au dictionnaire Hatzfeld d'avoir défini espace par étendue, et étendue par espace ; distance par intervalle, et intervalle par distance ; aversion par répulsion, et répulsion par aversion. Nous le louerons même d'avoir évité des naïvetés choquantes, comme ces définitions du dictionnaire de l'Académie : « Chaleur. Qualité de ce qui est chaud. — Chand. Qui a de la chaleur »; quoiqu'on définitive, il soit aussi tombé dans un cercle vicieux : « Chand. Qui a une température élevée. Tenipératnre. Degré de chaleur d'un corps. — Cha» lenr. Température élevée d'un corps ».

Mais une lecture atlenlive du dictionnaire Hatzfeld permet d'y découvrir des cercles vicieux qu'il eût été facile d'éviter. Je n'en citerai qu'un exemple : Cbiffoaner. Froisser comme un chiffon. — Froisser. Friper brusquement. — Friper. Défraîchir en chiffonnant.

La difficulté eût été levée par une définition comme celleci : Cliiffonuer. Manier sans soin quelque chose de flexible, de manière à lui faire prendre des plis irréguliers.

On dira qu'il est malaisé, dans une première édition, d'éviter quelques inadvertances; assurément, puisque l'Académie en a laissé, môme dans sa septième édition; par exemple : « Double. Qui vaut une fois autant. — Quiniaple. Qui vaut cinq fois autant ». Ces deux définitions ne s'accordent pas entre elles.

En suivant la série : Sextuple. Qui vaut six fois autant. Septuple. Qui vaut sept fois autant. — Décuple. Qui vaut dix fois autant. — Centuple. Qui vaut cent fois autant, on voit (|ue l'Académie, dans toute cette suite, se sert du mode de définition qu'elle a adopté au mot quintuple. Elle s'est donc trompée au mot double. Et pour le dire en passant, la définition de Littré ne vaut pas mieux : Double. Formé de deux choses semblables. — Deux. Nombre double de l'Unité.

On pourrait multiplier ces remarques. C'est ce qu'avait fait, il y a une cinquantaine d'années, un grammairien genevois, homme de mérite, quoiqu'il appartînt à la vieille école, M. Benjamin Pautex : son travail {}) a été utilisé pour l'édition du dictionnaire que l'Académie a publié en 1870.

(*) Remarques sur le Dictionnaire de V Académie française, Paris, 1856. — La seconde édition de cet ouvrage a paru sous Je titre A' Errata du Dictionnaire de V Académie française^ xxxii et 352 pages, 8', Paris 1862.

Aujourd'hui, le dictionnaire Hatzfeld s'élant appliqué à donner de meilleures définitions de chaque mot du vocabulaire français, et y ayant généralement réussi, c'est là qu'il faut chercher ce qui demande encore quelque rectification.

On connaît le joh morceau: Comment f ai fait mon dictionnaire^ causerie, que M. Littré a pubhé dans ses Etudes et glamires. L'illustre lexicographe y a raconté, avec une très aimable sincérité, la genèse et la marche de son œuvre.

La critique parait facile en face d'un ouvrage qui, touchant à tout, ne saurait manquer d'être faible sur une foule de points: un seul homme ne peut pas se mettre en mesure de rendre compte de tout, avec une compétence partout parfaite. Il semble que chaque savante son tour, et même chaque lecteur, en suivant pas à pas M. Littré dans son dictionnaire, puisse remarquer çà et là quelque faute ou quelque omission. Cependant cette facilité n'a tenté presque personne; on ne trouve guère à citer qu'un article de M. Paul Meyer dans la Eevue critique du 13 juillet 1867, et quelques notes étymologiques de M. Gaston Paris dans les Mémoires de la Société de Linguistique (I, 283).

Le dictionnaire de Littré est, d'un bout à l'autre, une œuvre originale: mérite essentiel, qui le place bien au-dessus de ses prédécesseurs. En particulier, le dépouillement des auteurs des trois derniers siècles a été fait sous sa direction, et les citations sont presque toujours de première main. Mais à la table de ces auteurs, on remarquera l'absence de quelques ouvrages qui ont eu le plus grand succès, et que tout le monde a lus en leur temps: YAbtrée, les romans de mademoiselle de Scudéry, et dans un autre genre, le Uvro d'Antoine Arnauld sur la Fréquente Commu7iion. C'est là

qu'on eùl pu recueillir beaucoup de ces citations capitales qui sont comme l'acte de naissance d'un mot, ou son acte de naturalisation.

Il y a cependant un certain nombre de citations que Littré donne comme tirées de Pougens, ou du dictionnaire de Dochez.

Celui qui préparera la seconde édition du dictionnaire de Littré devra tout vérifier sur les originaux, et supprimer ces indications de seconde main: ce qui facilitera le travail de ceux qui aiment à vérifier les citations. Au mot papillonage^ par exemple, Littré cite Desmahis, Poésies, page 25, dans Pougens; et Hatzfeld copie cette indication, en supprimant la mention de Pougens. Mais j'ouvre mon édition de Desmahis: le passage cité n'est pas à la page 2o; je le trouve à la page 17, dans VEpitre à Madame de Marville,

Quelquefois même, un renvoi à Pougens entraîne l'omission du nom de l'auteur, si Pougens ne Ta pas donné. Au mot fastidieux, une citation est donnée avec cette indication: « Opuscîdes sur la langue française, page 253, dans Pougens ». On ne sait pas, avec tout cela, quel est l'auteur cité. Ouvrez les Opuscules en question, à la page indiquée: vous verrez que c'est l'abbé de Choisy, dans son Journal de V Académie française.

Il semble aussi que Littré ne cite que d'après Pougens les Remarques de Yaugelas sur la langue française (voir par exemple aux mots féliciter, on, tempe, u7i).L2i Grammaire de Port'Boyal n'est citée que d'après Duclos. Au mot raisonner un passage qu'on retrouvera dans cette grammaire, au chapitre I de la seconde partie, est indiqué comme tiré des (Euvres de Duclos.

Ce sont là des peccadilles. En somme, si Littré a laissé beaucoup à faire, à celui qui élaborera la seconde édition de

son dictionnaire, pour le dépouillement des anciens auteurs, jusqu'à d'Urfé inclusivement, il a fait presque tout ce qu'il y avait à faire pour le dépouillement des grands siècles de notre littérature, de Corneille k Victor flugo. Quelques auteurs secondaires fourniraient néanmoins un certain nombre d'exemples à glaner. En cherchant bien, on en trouverait même chez Voltaire. Ainsi Littré ne donne point d'exemple pour la première signification du mot académmm : philosophe de la secte de l'Académie. Il eût pu citer ce passage de Voltaire, dans les notes du Poème sur le désastre de Lisbonne: « Bayle est comme Gicéron, qui souvent, dans ses ouvrages philosophiques, soutient son caractère d'Académicien indécis. »

Aux mots civisme^ classement^ dépopulariser, pessimiste, versatilité, Littré remarque qu'ils ne figurent pas dans les éditions du dictionnaire de l'Académie, antérieures à l'édition de 1835. Aux mots bienfaisance, condisciple, disgracieux, strict, Littré remarque qu'ils ne sont dans le dictionnaire de l'Académie qu'à partir de l'édition de 1762. Au mot éblouir, Littré remarque qu'il a été omis dans la première édition du dictionnaire de l'Académie. Littré eût bien fait, ce semble, de ne pas se borner à des remarques isolées comme celles-là. Pour chaque mot qui figure — ou qui a figuré — dans le dictionnaire de l'Académie, il eût été utile de noter celle des sept éditions de ce dictionnaire où ce mot se rencontre pour la première fois ; et aussi, le cas échéant, celle où il a été supprimé.

Le supplément du dictionnaire de Littré n'en est pas la meilleure partie. L'auteur avait vieilli, il était fatigué; il a trop facilement accueilli tous les mots nouveaux que le hasard lui offrait dans ses lectures; il les a fait entrer sans choix dans ce supplément, qu'on devra émonder quand l'œuvre entière sera reprise.

On ne sait quand les hoirs de M. Liltré el la librain> Hachette jugeront le moment venu de songer à préparer une nouvelle édition de son dictionnaire. Il y a quelques desiderata auxquels on saura sans doute avoir égard : revoir les étymologies: il est un certain nombre de problèmes pour lesquels on a trouvé d'heureuses solutions ; — compléter largement rhistorique de la plupart des mots, ce qui sera aisé : beaucoup de textes du moyen âge ayant été publiés depuis trente ou quarante ans, et la plupart d'entre eux étant accompagnés de lexiques; — enrichir sobrement la suite abondante des citations d'écrivains modernes que Littré avait réunies; — mettre enfin les mots qui commencent par les premières lettres de l'alphabet, sur le même pied que les autres: Littré, je l'ai dit, s'est espacé en avançant ; et il faudra, non pas restreindre les articles des derniers volumes, mais don-^ ner à ceux du premier volume le même développement qu'aux autres. Il n'y a rien là que de conforme aux vues et au plan de Littré; il ne semble pas qu'il y ait lieu d'aller plus loin, et de modifier ce plan. Ce qui est désirable, ce qui le deviendra chaque année davantage, c'est une édition revue et mise à jour, et non pas une œuvre nouvelle, difl*érente de celle que le public apprécie. si justement

A deux reprises, M. Gaston Paris a parlé du dictionnaire de MM. Hatzfeld, Darmesteter et Thomas. Au moment où la première livraison venait de paraître, il a publié dans le Journal des Savants (octobre et novembre 1890) une étude approfondie, où il discutait le plan de cet ouvrage. Quand if a eu été terminé, M. Paris en a donné un compte rendu dans deux articles de \sl Revue des detix inondes, des 15 septembre et 15 octobre 1901.

Je n'ai rien à ajouter (^) à l'appréciation d'un maître si regretté; en se taisant pour toujours, sa voix n'a pris que plus d'autorité.

On verra plus loin, sur une série de points, les observations que j'ai faites à propos d'un grand nombre d'articles. Ces critiques de détail ne sauraient offusquer le mérite de ce bel ouvrage. Le maniement journalier de ce dictionnaire m'a inspiré pour lui une estime solide et durable, je dirai même, de l'admiration : c'est un sentiment que j'ai eu l'honneur d'exprimer un jour à feu M. Hatzfeld,

« Je voudrais qu'on nous donnât l'explication de tous les vieux mots français, de tous ceux au moins que Ton trouve dans les auteurs du 16* siècle. J'en rencontre tous les jours que je n'entends pas, et qui ne sont ni dans Nicot, ni dans Monet. Par exemple, je ne trouve dans aucun dictionnaire le mot timbre, signifiant /«jawôe, ou le genou, on quelque partie voisine ; et cependant je l'ai lu, en ce sens-là , dans un ouvrage (^) imprimé l'an 1581.

« Fai/er la galati7ie d'une chose (^) est un proverbe que M. Camus, évêque de Belley, employa dans un livre de controverse. Le ministre qui lui répondit, avoua qu'il ignorait absolument cette phrase. Je ne l'ai trouvée dans aucun lexi- ^on français. Il serait donc nécessaire qu'il y eût des expli-

(^) En 1901, dans la Zeitschrift fur franzôsische Sprache und Litteratur, tome XXIII, pages 1 à 45, M. Behrens a signalé une source abondante de renseignements, qui a été négligée par les auteurs du dictionnaire Hatzfeld : ce sont les dictionnaires publiés en Allemagne aux 16% 17* et 18® siècles.

(2) Le Traité des danses, de Lambert Daneau. Le passage est donné par Godefroy, et prête à quelque discussion.

(^) Galaline n'est pas dans Godefroy.

cations de toutes sortes de mots dans cette espèce d'ouvrages; faute de quoi, il faut passer, en lisant, sur des mots sans les entendre. »

C'est à l'aube du 18"' siècle, dans une lettre à Mathieu Marais, datée du 14 mars 1701, que Bayle, ce grand précurseur de tant d'idées fécondes, indiquait ainsi un desideratum qui ne fut obtenu que deux cents ans plus tard : Tantœ moîis erat. . . /

M. de Montaiglon a esquissé en quelques pages trop courtes (^) le travail qui a été fait au 18"' siècle pour remettre au jour quelques-uns des chefs-d'œuvre de l'ancienne poésie française. Un des studieux amateurs qui y ont coopéré, l'éditeur de ISiDance aux aveugles , et autres poésies^ du 15"' siècle {^), une cinquantaine d'années après Bayle, répétait le même souhait; et parlant dans sa préface du petit vocabulaire qu'il avait mis à la fin de son volume pour faciliter l'intelligence du texte : « Ce vocabulaire, disait-il, peut aider aussi à déchiffrer les vieilles pancartes, que la connaissance de l'histoire ou des intérêts de famille rendent toujours recommandables.

« Quoique ma mémoire vienne de me rendre un assez bon^ office, j'ai été obligé, faute de secours, d'expliquer seulement par conjecture le peu de mots marqués d'une astérisque, et j'en ai laissé deux ou trois autres aux recherches et à la pénétration des lecteurs. C'est ici véritablement que j'ai senti la nécessité d'un dictionnaire gaulois, et quel service rendrait au public celui qui serait assez laborieux pour l'entreprendre. »

(*) Discours prononcé à rassemblée générale de la Société des anciens textes français, le 27 décembre 1880.

(*) Liège, 1748. Quérard et Brunet disent que Téditeur s'appelait Lambert Douxfils; on ne sait rien de lui.

Douxfils savait-il que déjà l'entreprise était formée? Un savant de Paris, La Curne de Sainte-Palaye, s'était attelé il cette laborieuse besogne': il a travaillé toute sa vie à réunir les matériaux d'un dictionnaire du vieux français. En 1756 — il approchait de la soixantaine — il fit paraître ie prospectus d'un Glossaire français, qui aurait été destiné Ji faciliter la lecture des anciens auteurs. L'affaire traina; et quand il mourut, vingt-cinq ans après, rien n'avait paru.

Une œuvre de ce genre est comme le bateau de Robinson: l'avoir fait, n'est que la moitié du travail : il faut ensuite le lancer à la mer.

C'est La Curne de Sainte-Palaye, dit-on, qui fit commencer l'impression de son dictionnaire; elle continua après lui, par les soins de Mouchet Q), On a conservé quelques exemplaires d'un premier volume inachevé, qui s'arrête à la page 735 ^t au mot asseureié. A ce compte, l'ouvrage eût été complet en quinze volumes.

Survint la Révolution française : au milieu de cette terrible ^t sanglante catastrophe, l'impression de ce diclionnaire de l'ancienne langue française fut arrêtée, c'est tout simple. Ce fut le cadet des soucis des contemporains, mais en réalité, une des graves mésaventures que la Révolution a entraînées ^n si grand nombre. La science française en a souffert pendant trois générations.

Quand un éditeur entreprenant a voulu enfin metlre sous presse l'œuvre du vieil éru dit, (^j le temps élait passé où elle pouvait être un facteur important dans l'étude de l'ancienne langue française, et de la littérature du moyen âge.

C) Georges- Jean Mouchet, 1737-1807, employé au Département <les manuscrits de Ja Bibliothèque.

(2) La Curne de Sainte-Palaye. Dictionnaire historiqve de l'ancien langage français, publié par L. Favre, avec le concours de L. Pajot;» J^iort et Paris, 1875-1882, 10 volumes in-4".

En 1870, en parlant des Glanures lexicologiques de M. Scheler, d'un travail où ce savant lexicographe avait recueilli des mots inexpliqués ou de sens encore douteux, M. Gaston Paris disait : « La publication de M. Scheler est une véritable humiliation pour la philologie française. On voit se produire en pubHc un fait qui est bien connu en particulier de tous ceux qui font de l'ancien français, à savoir qu'il n'y a pas un texte qui n'offre, même à ceux qui sont le plus familiers avec notre ancienne littérature, des u^ots inconnus, et souvent énigmaliques. Mais il faut dire que cette terra incoanita se restreindra singulièrement, le jour où un glossaire, je ne dis pas bon, mais passable, permettra à chacun de nous d'avoir une base pour ses constatations lexicographiques. » Q)

A cette époque, M. Godefroy en France, et M. Adolphe Tobler, en Allemagne, préparaient tous deux la publication d'un dictionnaire du vieux français. Seul, M. Godefroy a réussi à mettre au jour son œuvre, et M. Littré s'est félicité de ce que son compatriote avait « enlevé ainsi à l'érudition allemande, qui s'y préparait allègrement, l'honneur de nous donner, à nous Français, un glossaire de notre vieille langue. » O

L'adverbe allègrement n'était pas le mot propre. Les dictionnaires définissent allègre: dispos, agile; — prompt à faire; — qui a de l'entrain. Et voilà justement ce qui a manqué à M. Tobler. On peut croire que le glossaire de notre vieille langue eût été meilleur, s'il eût été rédigé par lui. Toujours est-il que l'ouvrage de M. Godefroy, malgré tous les défauts que M. Darmesteter a signalés (^) avec compé-

(*) Jahrbuch fur englische und romanische LUeraéur, IX, 147.

(*) Etudes et glanures, page 894.

^) Romania, juillet JSSf; tome X, pages 420 à 489.

lence, dès l'apparition des premiers fascicules, a comblé enfin une lacune séculaire.

Mais M. Godefroy ne nous a pas donné une œuvre définitive, comme les dictionnaires de TAcadémie, de Littré, de Hatzfeld, qui n'appellent que des revisions. C'est un ouvrage tout autre, conçu sur un plan meilleur, qu'on voudrait avoir. Souhaitons que M. Tobler trouve un jeune et distingué collaborateur, qui l'aide à tirer parti de tout son travail inédit, de ces pages où son vaste savoir et son esprit ingénieux ont dû accumuler des milliers de notes précieuses. Tanins labor non sit cassus !

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