Les quatre époques
Parmi les flots d'une foule immense qui se pressait dans les rues de Nîmes, marchaient avec peine deux jeunes gens auxquels personne ne faisait attention quoique tous deux méritassent d'être remarqués dans cette cité de débauche et de luxe. L'un était un jeune homme grand , aux cheveux noirs , au teint brun , à Toeil fier et ardent; l'autre une helle vierge au visage délicat, à la chevelure noire comme son
frère; car ces deuxjeunesgeus étaient frère et sœur. Leur beauté était merveilleuse, et sans doute elle eût été hautement admirée, si à cette heure, on était à la première heure du jour, il se fût trouvé dans la rue une autre classe de personnes que celles qui l'encombraient. Ceux qui se hâtaient ainsi de toutes parts étalent des gens du peuple qui cependant n'allaient point à leur travail, car aucun ne portait avec lui ses instruments de labeur. Les seuls qu'on rencontrât avec les signes de leur métier et qui avaient un air affairé et important étaient les coiffeurs tenant à la main leurs réchauds et leurs fers à friser. Ceux-là, courant d'une maison à l'autre, allaient en sens divers; le reste de la population marchait dans une même direction et semblait se rendre vers un point de réunion générale.
Il était facile de deviner que les jeunes gens dont nous avons parlé étaient étrangers; ils avançaient timidement dans la foule, interrogeant tous les monumen(s de 1 œil comme pour reconnaître un endroit qa on leur avait indiqué et qu'ils ne découvraient point.
D'abord ils avaient essayé de s'adresser aux passants; les uns ne leur avaient pas répondu et les autres Tavaient fait avec une telle brutalité que plusieurs fois Cnéius avait été sur le point de répliquer avec le geste à ceux qu'il avait interrogés. Mais le regard alarmé de Cbrysis sa sœur l'avait arrêté chaque fois.
Ils arrivèrent ainsi jusqu'au forum , où ils remarquèrent un rassemblement formé sous le portique. Au milieu de ce rassemblement un homme déclamait avec une violence qui quelquefois excitait les murmures de la foule et le plus souvent ses éclats de rire. C'était un poète que des écoliers sortant de la leçon d'un rhéteur avaient trouvé endormi. Ils l'avaient éveillé et l'avaient excité à déclamer des vers. Mais celui-ci s'était mis au contraire à déclamer d'abord contre les écoliers, puis contre leur maître, puis contre le siècle. Il en était là quand Cnéius et Chrysis se joignirent à la foule à laquelle il parlait à peu près en ces termes :
— Oui , disait-il , tous les arts sont perdus dans notre siècle , bien mal nommé le siècle de
fer , mais qui est assurément le vrai siècle d'or. Chez nos ancêtres, qui n'avaient d'autres passions que la vertu, tous les arts fleurissaient ensemble. Démocrite . passa sa vie à extraire le suc des plantes , pour surprendre les secrets de la nature; Eudoxe vieillit sur la cime d'un rocher d'où il étudiait le marche des astres. Chrysippe pour exciter sa pensée à l'invention prit trois fois de l'ellébore. Lysippe mourut de chagrin de l'imperfection d'un seul trait dans une dé ses statues. Miron, qui , pour ainsi dire , enfermait dans Tairain l'âme et la vie des animaux , n'a pas trouvé un héritier qui osât se charger de sa succession. Que sont devenues la philosophie, l'astronomie et la dialectique? Quel homme va encore dans le temple pour demander aux dieux la sagesse et laprudence? on n'y va même plus pour leur demander la santé; les uns vont leur demander la découverte d'un trésor caché, les autres leur font un voeu si en rentrant ils trouvent mort celui dont ils doivent hériter, fiit-il leur père. Et comme c'est de l'or qu'on demande, c'est avec de l'or qu'on implore. Le secours de Ju-
piter est à vendre , et dans la dernière disette le sénat lui a promis mille talents d'argent s'il la faisait cesser. 11 eût mieux valu sans doute employer les talents à acheter des blés ; mais les prêtres avaient besoin de cet or pour renouveler leurs robes et leurs couronnes dorées. Que vous demandent vos magistrats et vos juges? del'or. Sans doute ce n'est plus aujourd'hui le temps de Titius où les sevirs venaient s'asseoir à leur tribunal ivres du vin qu'ils avaient reçu de leurs clients, gorgés du gibier offert par les plaideurs; abrutis à ce point que Graïus Lena avait fait percer sa chaise et placer un vase dessous ; non, ce n'est plus par le vin et. les provisions qu'on corrompt les juges, c'est par l'or; vos juges sont maigres et jaunes; ilsne vivent que de pois chiches et de vache morte (i) et ils joignent l'avarice à la cupidité. Voilà ce que vous êtes, citoyens; applaudissez-vous.
Le peuple avait ri volontiers de toutes les attaques du poëte , parce qu'elles ne s'adres-
(J) AJorle f|(ii na pas ét(' lu<-i^
s LES ROMAINS,
saient qu aux prêtres et aux magistrats ; et il l'excitait à continuer, lorsque le rhéteur Flavius, qui était sorti de son école et qui s'était mêlé à la foule , s'écria impétueusement:
— Qui es-tu , misérable, pour oser attaquer ainsi tout ce qu'il y a d'honorable dans cette illustre cité ; ce que tu es je vais te le dire » tu es un Grec. Ce que c'est qu'un Grec , je vais te le dire encore. C'est un homme , et il vient tous les ans des troupeaux de ces hommes , c'est un homme venu de Sicyone, oud'Andros, de Samos ou de Tralles, d'Amydon ou d'Aballandes ; personne ne le sait : il arrive à la ville et va se placer aux abords du Capitole ou à la porte Italique. Il adresse un salut humble et rampant à tous ceux qui passent et qu'il sait avoir des richesses, car le Grec s'est informé d'abord de ceux qui sont riches , puis de ceux qui son t crédules , puis de ceux qui sont débauchés, enfin, de ceux qui sont généreux; quand il a vainement essayé de vivre aux dépens des vices, il se rabat sur la vertu. Malheur cependant si celui à qui le Grec a parlé l'a écouté , deux fois malheur s'il lui a
répondu; trois fois malheur s'il Ta questionné. Le Grec lui est devenu nécessaire. Un Grec est un homme qui est plusieurs hommes , qui est tous les hommes. Un Grec est grammairien , rhéteur, géomètre, peintre, baigneur, augure, danseur de corde, médecin et magicien; que n est pas un. Grec affamé ? Il est même poëte, vous le voyez! Censeur des absents, il est le flatteur de ceux qui l'écoutent; son intrépidité en ce genre dépasse toutes les bornes j pour lui un malade efflanqué est un hercule ; le maître qui chante comme un coq est Amphion; si vous l'introduisez dans votre maison et que votre aïeule ait un testament à faire , il lui dira qu'elle est la jeune Hebé ; si elle est triste , il pleurera , si elle sourit il éclatera de rire ; si elle a froid en été , il mettra six tuniques ; si elle a chaud en hiver , il suera sur un lit de neige. Tout ce que peut faire un Grec est incroyable , et pourtant en voici un qui n'a pu se faire la barbe ni les ongles; peuple, crache sur ce fumier.
Le rhéteur aurait exécuté la menace , si à l'instant même Eumolpe le poëte n'avait fait
un mouvement violent; mais Eumolpe n'évita Toutrage du rhéteur sur son visage que parce qu'il en avait reçu un autre plus bas et du côté opposé. Le signal donné, les coups tombèrent comme la grêle sur le malheureux poète. 11 s'échappa cependant grâce au bruit d'une trompette qui , du haut du palais , lit entendre des sons éclatants. C'était un des hérauts de la ville chargé d'annoncer l'heure du jour. A peine les écoliers eurent-ils entendu'ce signal qu'ils s'écrièrent tous :
Au cirque, au cirque, nous n'aurons plus de place.
En un instant le forum fut libre, et il n'y demeura que le poète , qui avait enveloppé sa tête du pan de son manteau. Chrysis et Cnéius, cachés à l'écart , le regardaient avec pitié et allaient s'approcher de lui , lorsque Eumolpe qui se croyait seul, se releva, se rajusta avfec une parfaite sécurité, secoua la poussière de sa robe et reprit son air important et assuré. Cnéius était devenu pensif en entendant les discours du poète et du rhéteur; car le poète avait raison contre le rhéteur et le rhéteur
contre le poète j la ville était ce qu'avait dit le premier, le premier était ce qu'avait dit le second.
Cependant Enmolpe aperçut les deux jeunes étrangers et les régarda en silence. Quoiqu'ils ne portassent pas extérieurement les signes de l'opulence, leurs traits et leur maintien avaient un air de dignité qui disait assez qu'ils étaient d'une naissance et d'une éducation au-dessus du vulgaire. L'imagination active du Grec bâtit à l'instant une histoire sur ces deux jeunes gens. C'étaient le frère et la sœur, leur ressemblance le prouvait : ils avaient perdu leurs parents , on le voyait à la couleur blancbe de leur pallium , et ils venaient chercher à Nîmes quelque riche parent qui les recueillît et les adoptât.
Eumolpe , aussi persuadé de la fable qu'il venait de rêver dans son imagination que s'il enavait tenuen ses mains des preuves assurées, s'avança vers les deux jeunes gens et leur dit d'un ton qu'il crut capable de leur imposer :
— Etrangers, que venez-vous faire dans cette ville? Ne savez -vous pas qu'il n'est permis de
Ihabiter qu'autant qu'on a prouvé à l'édile
qu'on possède des moyens d'existence?
— Aussi, répondit Cnéïus, prouverai -je à Tédile et à tous que j'existe, et, par conséquent , que j'ai les moyens d'exister.
Le ton dont Cnéïus avait fait la réponse était ■ peu engageant ; mais le Grec revint à la charge et reprit :
— Sans doute, vous êtes trop beaux l'un et l'autre pour ne pas trouver à Nîmes des moyens d'existence plus que vous n'en voudrez j mais ta toilette est trop négligée , jeune homme, et celle de ta soeur trop sévère, si c'est de votre beauté que vous attendez votre forlune. Ton pallium retombe sans grâce ; ta ceinture est trop serrée , et la tunique de ta sœur est attachée trop près du cou et descend trop sur ses pieds.
L'indignation fit rougir Cnéïus et la pudeur Chrysis.
— Laisse-nous , s'écria le jeune homme ; laisse-nous, vil histrion, ou je forcerai ta langue au silence en te Tarrachanl de mes mains.
Cnéïus fit un ifiouvement pour s'éloignermais le Grec l'arrêta et lui dit :
— Tu es bien élevé, jeune homme, et tu dois avoir fait de bonnes études ; tu sais donc , car je suis sûr que tu as appris la rhétorique , qu'une supposition fâcheuse est permise dans la discussion pour arracher un aveu honorable à son adversaire. Ton indignation m'a dit que tu étais un jeune homme courageux et de bonnes moeurs, et j'en suis ravi ; car elles deviennent si rares qu'on se sent le cœur réjoui quand on les rencontre, surtout sous des traits si charmants.
L'instinct pudique de la jeune fille se révolta autant de la louange que de la supposition ; mais la vanité de Cnéïus en fut flattée, et il répondit- au poëte :
— Eh bien, puisque tu as découvert ce que tu voulais savoir, informe-moi d'une chose que je cherche vainement depuis ce matin. Dis-moi la demeure de Silia.
A ce nom de Silia, le Grec parut réfléchir. En effet, il cherchait dans les informations cju'il avait prises la veille si le nom de Silia s'y
trouvait. Entin, il le renconlra dans sa mémoire , comme un avocat qui découvre le nom d'un de ses clients sur l'enveloppe des papiers qui concernent sa cause ; et de même qu'avec le nom Tavocat retrouve tous les reùseignements de sa cause enfermés sous l'enveloppe, le poète retrouva à côté du nom de Silia tout ce qui lui .en avait été raconté.
— - Silia, s'écria-t-il, non -seulement je puis te conduire à sa maison , mais je puis t'iutroduire auprès d'elle. Silia est une noble dame romaine exilée à Nîmes par ordre de l'empereur Néron , qui ne put triompher de sa beauté , non à cause de la résistance qu'elle fit , mais à cause de l'étrange faiblesse qui s'empara de lui à l'aspect de tant de charmes.
Cnéius et Chrysis détournèrent la tête avec confusion, et quelques larmes arrivèren6v.à leurs yeux. Eumolpe continua :
— Silia , c'est.la femme du sénateur Cnéius Silanus, le plus bravesoldat de l'empire et son plus grand orateur, deux fois consul, l'honneur de Rome et l'espérance du peuple.
Aux premières paroles d'Euniolpe, le jeune
homme et la jeune fille l'avaient regardé avec une certaine joie orgueilleuse ; mais la tristesse les reprit à la dernière partie de sa phrase , et Cnéius répondit avec une douleur imprudente :
— Hélas ! il n'est plus l'espérance du peuple ni celle de ses enfants; il nous a tous laissés orphelins.
A cette parole, Eumolpe fit un geste d'étonnement très-prononcé ; il devina qu'il avait devant lui les enfants de Cnéïus; mais ceux-ci , qui avaient détourné la tête pour essuj er leurs larmes , ne virent ni la surprise ni la joie d'Eumolpe, et ne pensèrent pas avoir trahi le secret de ce qu'ils étaient, quand ils Tentendirent continuer d'un air tout-à-fait indifférent.
^■9— C'est un grand malheur pour la patrie quelamortdeSilanus; mais tout le monde n'en jugera peut-être pas ainsi , et sa veuve sera peut-être la première à se réjouir de la liberté qu'elle attend depuis si long- temps.
— Tais-toi, s'écria Cnéïus, et conduis-nous en silence.
m LES ROMAINS.
Le Grec n'apprit point ce qu'il voulait savoir; car il ignorait si les eufauts de Silanus étaient ceux de son épouse Silia ou ceux d'une première femme ; il remit à s'en assurer au moment où il verrait Silia. Après un silence assez long, pendant lequel le Grec et les deux jeunes gens marchaient vers une rue toute bordée de demeures magnifiques , Eumolpe reprit :
— La justice qui s'est enfuie de la leiTC estelle de même exilée du ciel , ou bien les dieux veulent-ils abandonner à ce point le peuple romain, qu ils lui enlèvent ses plus nobles citoyens par la mort, lorsqu'ils sont à peine dans la maturité de l'âge et encore dans toute leur force?
Cnéïus , à ce nouvel éloge de son père , ne put encore retenir sa langue, et répondit :
— Ce ne sont pas les dieux qui ont disposé des jours de Silius, c'est lui-même. Il s'est tué pour échapper à l'ignominie des combats du cirque. Dernièrement au spectacle, il eut l'imprudence de raconter devant Néron qu'un jour, s'étant écarté du camp, dans une de ses
campagnes d'Afrique , il avait été surpris par J'approche d'un lion , et que, seul et armé seulement desonglaive, il avait combattule lion et l'avait tué. Néron fut sisurpris de celte action, qu'il voulut que Silius en justifiât la vérité, et il lui ordonna de descendre sur-le-cliampdans l'arène pour y combattre un lion. Silanus fit demander son épée; et, pendant qu'il semblait en examiner la pointe , il se l'enfonça dans la gorge, et mourut ainsi devant le peuple et sous les yeux de l'empereur. Celui-ci fut si irrité qu'il fit jeter son corps aux Gémonies , confisqua ses biens et proscrivit ses enfants.
— Sans doute il ne les connaissait pas? dit le poète en examinant la beauté des deux jeunes gens.
— Non, reprit naïvement Cnéius, car ils vivaient hors de Rome, dans une ferme de leur père, à Tabri des colères et des désirs de Néron.
— Les dieux en soient loués pour eux ; et maintenant arrêtons - nous , car nous voici devant la demeure de Silia; et, comme vous m'intéressez , je vais tâcher de vous introduire
chez elle. Attendez-moi un moment sur le seuil; car, si vous vous présentiez ainsi, vous seriez repoussés par les esclaves.
Cnéius voulut suivre Eumolpe dans la maison; mais Chry sis retint son frèreen lui disant:
— Rappelle-toi que notre père nous a dit souvent que si nous devions un jour demander asile à notre mère , nous eussions à nous présenter chez elle comme des inconnus, et de ne révéler qu'à elle-même notre arrivée.
Cnéius approuva du geste ce que sa sœur venait de dire, et suivit de l'œil Eumolpe, qui était en discussion avec le gardien de la porte.
Celui-ci, à Taspect misérable du poète, le repoussait avec colère et le menaçait de la dent du chien de garde , qui existait réellement , quoique son image fut peinte comme d'habitude sur la muraille du couloir qui servait d'entrée. Mais l'impertinence du portier n'était pas de force à se mesurer avec celle du poète ; et celui-ci lui répliqua avec tant de hauteur :
— Esclave, va dire à Silia qu'Eumolpe le
LES ROMAINS. tu
poète lui apporte des nouvelles de Rome et de Silauus ,
Que le portier crut devoir obéir à un homme qui venait de Rome et qui apportait des nouvelles du mari de sa maîtresse.
Il lui permit donc de passer, et chargea un autre esclave qui se tenait dans Tatrium de faire avertir Silia de l'arrivée de cet étranger.
Nous allons laisser un moment Cnéius et Chrjsis assis sur un banc de pierre devant la porte de leur mère. Nous quitterons aussi Eumolpe se promenant gravement dans Tatrium, tout en rajustant les plis de sa robe et en essayant de leur donner de la grâce à défaut de richesse et même de propreté , et nous allons pénétrer avec Fesclave dans Tintérieur de la maison de Silia.
Quoique Silia demeurât seule, elle avait conservé l'habitude des femmes qui habitaient avec leur mari; et, jusqu'à Theure où elle descendait dans le tablinium ou salon de réception, elle se tenait dans le gynécée, qui occupait r étage supérieur de la maison.
Ce jour là Silia s'était éveillée avec le soleil,
mais seule dans sa chambre, la tête appuyée sur sa maiu et encore couchée sur son lit, elle paraissait réfléchir profondément. Ses réflexions étaient interrompues de temps en temps par un geste ou plutôt par tui mouvement uniforme. Elle cherchait de la main, sur son lit, un miroir d'acier poli qui s'y trouvait, l'approchait de son visage et s'y examinait avec soin; elle écartait ses lèvres du bout de son doigt pour voir ses dents jusqu'à leur racine; elle touchait de même ses joues et semblait interroger leur fermeté; elle approchait et éloignait alternativement son miroir, et lui présentait alternativement toutes les parties de son corps ; car la petite dimension de l'acier poli ne lui permetlait pas de s'admirer tout entière, comme pourrait faire une de nos modernes coquettes. Enfin, elle painit contente de son exaraien ; et , résumant en un mot sa satisfaction et ses projets , elle se leva en disant :
— Je veux être encore plus belle.
Dès qu'elle fut debout, elle frappa dans ses mains, et une jeune esclave, qui attendait le signal, entra dans la chambre de sa maîtresse :
c'est à peine si celle-ci daigua lui parler. Un geste lui demanda si le bain était prêt. L'esclave lui répondit qu'il attendait depuis longtemps. Le palais de Silia était une de ces magnifiques habitations qui renfermaient, nonseulement tous les objets de première nécessité, mais encore tous ceux qui n'étaient que le partage du luxe le plus opulent. Déjà , depuis longtemps , il n'y avait que le menu peuple qui fréquentât les bains publics , dont le prix était si minime , que les plus pauvres y Irouvaientplace. Presque toutes les maisons avaient leurs salles de bains particulières; mais ce n'était que dans les plus riches qu'on trouvait réunis à la fois les étuves, les bains tièdes et les bains froids. Le palais de Silia les possédait, et elle en faisait un usage journalier. D'abord elle entra dans la salle des étuves; et, voulant encore exciter la transpiration, que la vapeur ne rendait pas assez abondante , elle prit de chaque main une espèce de massue et l'agita en faisant tourner ses bras comme les ailes d'un moulin à vent. Quand cet exercice vioienl eut fait ruisseler la sueur de ses membres
de jeunes esclaves séclièrent le corps de leur maîtresse au moyen de racloirs d'ivoire , d'argent ou d'écaillé , tandis que d'autres pétrissaient avec leurs pouces la peau des jointures, afin de les rendre plus souples. Après ces premiers soins on transporta Silia , presque anéantie de faxigue , dans tin bain d'eau tiède , où elle ne resta que le temps nécessaire pour s'accoutumer à une température moins élevée; et, sortant elle-même de son bain, elle alla se jeter, tout aussitôt dans un vaste bassin de marbre plein d'une eau fraicbe et parfumée, d'où elle sortit, et dans lequel elle se replongea plusieurs fois pour accroître l'effet de l'immersion.
Enfin , elle quitta le bain , et entra dans sa cbambre , où elle faisait sa toilette , la peau fraîche , tendue , souple comme celle d'une jeune fille de seize ans. •
Ses jeunes esclaves, en la voyant entrer ainsi toute nue, se récrièrent sur sa beauté et lui firent mille compliments. Dapliné, celle qui tenait le manteau de laine dont Silia devait s'envelopper pendant. que 1 on allait s occuper
de la toilette de sa tête , le tint suspendu un moment sur les épaules de sa maîtresse , et s'écria :
— Hâtez-Tous d'admirer la déesse ; Je vais la faire disparaître.
Silia sourit à la flatterie de Daphne , et s'enveloppa dans le vaste pallium et s assit devant sa toilette , qui supportait un grand miroir d'argent, dont un esclave était chargé d'entretenir le poli en le frottant tous les jours avec son pouce. Les soins de la coiffure commencèrent d'abord. Non-seulement il y avait dans la chambre les esclaves qui s'occupaient spécialement de ce soin, mais encore celles qui devaient seulement donner leur avis ou faire des observations sur u.n détail négligé. Le choix de la coiffure ne fut pas long. Silia , au dire de tout-Nîmes, était belle comme Minerve j belle, rien de plus, disait-on; et, comme Minerve, elle se coiffa d'un casque , non point d'un casque d'acier ou d'or, mais d'un casque élevé avec ses cheveux ; non point surmonté d'un hibou, mais de fleurs artificielles faites par une esclave égyptienne que Silia avait payée
d'un prix énorme pour l'enlever à Fortunata,
la femme du duumvir Bibulus.
Pendant qu'on s'occupait de sa coiffure, on remit à Silia plusieurs lettres. Elle lut la première avec curiosité et inquiétude ; puis , quand elle parut rassurée sur le contenu de la lettre, elle prit un style, écrivit quelques mots sur des tablettes, et chargea une de ses esclaves, la plus jolie, et, disait-on, la moins sage, d'aller la remettre à ce même Bibulus. Silia rejeta ensuite plusieurs lettres dès qu'elle en eut reconnu l'écriture , et , enfin , en prit une dernière, qu'elle ne lut qu'après 1 avoir long - temps examinée : comme si cette lettre devait renfermer une fâcheuse nouvelle, Silia sembla faire effort pour se décider à l'ouvrir; mais, dès qu'elle y eut jeté les yeux, elle ne la quitta plus et l'acheva d'un trait; puis elle la recommença et la relut tout entière sans s'arrêter: la seconde fois , la lecture fut plus lente; Silia parut se complaire à tous les mots , et souvent le mouvement de ses lèvres semblait dire qu'elle eût voulu répondre par un baiser aux phrases qui la
charmaient. Sa coiffure était terminée depuis longtemps quelle lisait encore. Lorsqu'elle eut achevé , elle demeura long- temps muette et pensive ; et , ne s'occupant point des regards de ses esclaves qui suivaient curieusement sa distraction : elle prit ensuite des tablettes et commença à écrire j mais ses yeux s'étant arrêtés sur la première lettre , à laquelle elle avait répondu , Silia effaça le peu de mots qu'elle avait tracés et rejeta les tablettes avec humeur. Elle semblait ensemble désirer et craindre de répondre. Alors elle regarda autour d'elle , comme pour chercher un moyen de sortir de son embarras : elle vit des fleurs que de jeunes canéphores venaient d'apporter dans des corbeilles ; elle en choisit quelquesunes et les arrangea dans sa main. Mais, soit que Silia ne pût trouver celles qui convenaient à la pensée qu'elle voulaitexprimer, soit qu'elle n'osât la confier à un langage trop facile à deviner, elle rejeta les fleurs comme elle avait rejeté les tablettes, et retomba dans son embarras . Elle en était là lorsque deux esclaves, jeunes gens à peine sortis de Fcnfance, apportèrent
une table de citronnier d'Afrique. Ce bois, qui nous est demeuré inconnu , était alors estimé plus précieux que l'or. En voyant la table et les fruits dont elle était chargée, Silia sourit. Toute son inquiétude cessa et elle s'approcha de la table avec empressement. Ce ne pouvait être le plaisir qu'elle comptait éprouver en faisant son repas , car elle y toucha à peine.
D'abord elle lit claquer ses doigts, et vuie vieille femme , qui s'était toujours tenue dans un coin de la chambre , s'approcha à cet ordre. Silia lui fit un signe , et la vieille s'assit en face de la belle coquette. Celle-ci entama du bout des dents quelques fruits , et les jeta à la vieille, qui les dévora avec avidité. Silia semblait s'amuser à ce jeu, et , à chaque fruit, elle disait à la vieille :
— Pour toi... pour toi... pour toi...
Enfin , Silia prit une pomme , la mordit légèrement et la jeta de même à Enothée sans lui rien dire ; et celle-ci , au lieu de manger cette pomme comme les autres , la cacha dans un pli de sa robe. Silia vit qu'elle avait été comprise, et continua le jeu quelques instants;
elle se leva bientôt , et Enothée lui dit tout bas :
— Je vais porter ton message à Faustus.
.Cette pomme mordue était en effet le plus doux aveu d'amour qu'une dame romaine pût donner à son amant , d'autant plus doux que , n'ajant , ni comme une lettre ni comme un bouquet, un sens arrêté et précis, il disait tout ce que l'imagination ou les désirs d'un amant voulaient y trouver. Il n'était ni trop froid ni trop emporté ; il ne montrait ni audace ni embarras; c'était le mot : j'accepte votre amour avec l'émotion , le sourire , l'abandon, le trouble qu'il plaisait à l'amant de supposer. C'est pourquoi le plus doux aveu d'une femme c'est son silence , et , avant son silence, sa fuite; et, avant sa fuite, une fleur qu'elle vous jette; et, si nous étions Romains, je ne saurais rien de si charmant que cet envoi d'un fruit mordu par la dent qui brille sous la lèvre qu'on aime, et qui a baisé ce fruit.
Quand Silia eut ainsi répondu aux lettres qu'elle avait reçues , on continua sa toilette. Elle avait dit le malin, en se levant, qu'elle voulait être plus belle encore , plus belle
qu'elle-même sans doute. Elle avait donc fait ])iéparer tout ce qui peut aider une femme à donner de l'éclat à ses attraits.
Ce moment de la toilette faillit devenir très-orageux. Il s agissait de décider quelle composition on emploierait pour adoucir la peau, blanchir celle des mains et donner un léger incarnat à celle des joues. Parmi les esclaves, les unes proposaient le seigle bouilli pétri avec de l'huile : il fallait laisser sécher cette pâte sur la peau ; puis on la faisait disparaître en la lavant avee du lait. D'autres indiquaient la mie de pain trempée dans du lait d anesse : celte composition faisait eniler le visageetefFaçaitainsi les rides quis'y formaient. Elle fut rejetée comme indigne de Silia et propre tout au plus aux matrones galantes qui avaient dépassé quarante ans. De plus habiles proposaient, pour blanchir les mains, la terre de Scio ou de Samos , ou bien encore celle de Sélinuse dissoute dans l'eau, et qui laissait sur les mains une sorte de poussière blanche ot impalpable et qui pénétrait jusque dans les pores. En même temps, Tune vantait le
fard extrait de la racine du rizion, et qui donne le teint brillant de la jeunesse ; d'autres préféraient le purpurissimum ou écume de pourpre préparée avec du vinaigre, qui ne s'effaçait point lorsqu'on s'essuyait le visage.
Silia écoutait toutes ces savantes dissertations , tandis qu'elle mâchait des pastilles de myrte , qui donnent à l'haleine une douce suavité ', puis , lorsque la discussion commença à s'animer, elle choisit de toutes les compositions connues la seule qu'on ne lui eût pas proposée. Elle ordonna qu'on pilât des têtes de pavots dans de l'eau pure avec un grain d'encens. Elle se lava les mains avec cette simple préparation et les essuya aux cheveux d'une esclave, qui lui présenta sa tête potirce seul service. Elle se servit aussi de cette eau pour son visage; et, après s'être longtemps regardée , elle rejeta tous les fards qui lui furent présentés; seulement, elle peignit légèrement ses sourcils et fit répandre sur ses cheveux une poudre brune mêlée de parcelles d'or , qui , s'attachant çà et là dans les cheveux, scintillaient légèrement.
Déjà Silia avait chaussé à ses pieds le soulier sycionien, renommé par son élégance. Comme le soulier des matrones romaines, il ne couvrait pas tout le pied et ne cachait pas la naissance de la jambe j comme le callga des soldats , adopté par les courtisanes , il ne laissait pas le pied entièrement nu : le sycionien tenait un juste milieu entre les deux chaussures , et les bandelettes rouges qui rattachaient à la jambe faisaient ressortir la blancheur du pied. Elle passa ensuite sa première tunique , celle qui, légère comme nn/uent tissu (i), enveloppait la femme d'une ombre blanche ; elle était sans manches et montait à peine jusqu'au sein. Puis elle en passa une seconde teinte de pourpre, non moins légère, étroite comme la première , sans manches de même etde même très-échancrée et très-courte. Enfin, elle en revêtit une troisième d'un tissu toujours aussi léger , mais d'une ampleur extraordinaire. C'était à arranger les plis de cette tunique sous la ceinture qui entourait la taille
(1) Expression de Patronne.
que consistait le grand art des esclaves qui habillaient les femmes. Cette tunique flottante devait couvrir le sein et le laisser voir : elle devait tomber assez bas pour être décente, et cependant permettre au pied de se montrer; elle devait traîner par derrière avec grâce et étaler la large broderie d'or dont elle était bordée. Elle avait des manches ouvertes qui se rattachaient le long du bras avec des agrafes d'or et des pierreries; mais au lieu d'être placée également sur les deux épaules, cette tunique était très-relevée du côté gauche et descendait ainsi sur le bras droit, dont elle laissait voir la naissance jusqu'à l'aisselle. Plusieurs fois Silia saisit le bord de sa tunique et le releva avec sa main gauche, de façon que la jambe demeurait ainsi à découvert. C'est ainsi que marchaient d'ordinaire les femmes qui , sans s'exposer à un reproche d'indécence , n'affectaient pas cependant une grande rigidité . Silia se regardait ainsi et finit par dire à Daphné, qui, parmi toutes ses esclaves, semblait être celle qu'elle préférait :
— Est-il vrai que la courtisane Pannychis
:v2 LES ROMAINS,
a adopté T usage des tuniques de Lacédémone, ouvertes sur le coté jusqu'à la hanche et retenues seulement à la hauteur du genou par une agrafe?
— Oui, répondit Daphné, et c'est non-seulement pour la tunique de dessus qu'elle a adopté cette mode, mais encore pour la seconde tunique , de façon qu'on voit aisément combien elle est belle.
—r- C'est une race de harpies que ces femmes, dit Silia avec humeur ; elles flétrissent tout ce qu'elles touchent. Cette mode s'est à peine montrée qu'elles l'ont prise avec avidité, et qu'une honnête femme ne peut plus sortir ainsi vêtue. Elles seules bientôt auront le droit d'être belles, et il était digne d'un débauché comme Néron de rapporter le décret de Tibère qui leur ordonnait de porter des tuniques fermées. On est venu à ce point qu'elles ont gardé la toge après l'avoir déshonorée, et que, s il ne fallait une permission spéciale de l'empereur à chaque femme pour porter le laticlave , il faudrait nous enfermer dans un sac pour ne pas leur ressembler.
Silia avait à peine achevé ces paroles qu'elle passa dans une autre chambre , où Fattendaient les diamants , les colliiers , les bracelets , les boucles d'oreilles, qui devaient compléter sa parure. Alors elle demanda si personne n'était venu. On lui nomma plusieurs patriciens qui attendaient l'heure de la saluer , et elle allait donner l'ordre de les introduire quand l'esclave de l'atrium lui dit , en répétant la phrase du poëte :
— Eumolpe le poète vient te parler , il apporte des nouvelles de Rome et de Silanus.
Cette annonce ne pouvait pas arriver dans un plus mauvais instant. La journée de Silia était prise , et c'était une journée importante. On devait inaugurer le cirque de Nimes , et elle voulait y paraître la plus belle. Balançant entre les désirs du vieux duumvir Bibulus et Télégant amour de Faustus , le tribun de la dixième légion , Silia avait promis un rendezvous à Bibulus et fait un aveu à Faustus. Il s'agissait pour elle d'être heureuse ou d'être riche ; deux positions entre lesquelles la femme la plus vertueuse hésite quelquefois. Au
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milieu de ce conllit d intérêt, Siiia avait choisi ce jour à prendre une décision. EJle voulait aller au cirque triompher par son élégance et sa beauté, se faire proclamer par l'admiration publique la plus parfaite et la plus gracieuse , et ensuite attendie ce que la passion de ses deux amants ainsi excitée lui offrirait en échange de son amour.
Si l'on disait qu il n'y avait qu'un misérable calcul dans le coeur de Silvia , nous repousserions cette calomnie avec indignation ; l'aveu qu'elle avait envoyé à Faustus prouvait qu'elle avait un secret désir d'être honnêtement amoureuse , autant qu'une femme qui a un mari peut l'être (juand elle prend un amant. Car elle savait juste tout ce qu'elle pouvait attendre de Faiistus ; de famour çt de l'adoration ; et puis encore de l'adoration et de l'amour : c'était tout. Donc puisqu'elle n'était pas décidée à se vendre au vieux et infirme Bibulus , puisqu'elle mettait l'amour de Faustus en balance des trésors du duumvir , elle avait autre chose dans le coeur que du calcul.
L annonce tju'oii lui fil de l'arrivée d'un
LES ROMAir^S. nô
étranger, car elle ne connaissait pas Eumolp(; , lui apportant des nouvelles de Rome et de son mari, la je.ta dan^ un grand embarras. Ce qu'elle allait apprendre pouvait la détourner de ce qu'elle avait résolu de faire , et dans ce mojnent elle eut préféré que ce message lui fut venu plus tard , dut-il être un obstacle à ce qu'elle aurait décidé , plutôt que de se voir rejetée dans les incertitudes d'où elle voulait sortir à tout prix. Cependant il n'y avait pas mojen de renvoyer le poëte, et elle ordonna qu'on l'^intrgduisît après s'être fait excuser près (le ses amis de ne pas les recevoir.
Souvent Silia avait laissé parler à sa toilette des cboses îes^^lus intimes devant ses esclaves , sans s'occuper de ce qu'ils pouvaient entendre ; mais cette fois , par une précaution qu'nn secret pressentiment lui inspira , elle les lit éloigner; et reçut Eumolpe seule et l'alarmedans le coeur.
Le poëte se présenta avec la basse importance d'un homme accoutumé à la flatterie et qui cependant se croit un moment nécessaire. Il salua avec humilité, et se releva ûèrc-
meut eu enllaut les joues et en clignaut les yeux. Silia se conuaissail trop en hommes pour ne pas deviner quel était celui-ci, et son aspect joint à sa qualité de poète, dont il s'était vanté et que tout autre que lui eût cachée comme une maladie fâcheuse , .donna à Silia la mesure du ton avec lequel elle devait lui parler.
— Est-il vrai , lui dit-elle sèchement , que mon époux l'ait donné un message pour moi ?
— Ton époux ne m'a point remis de message, et cependant j'ai à t'apprendre quelque chose de nouveau.
— Ah! je comprends, dit Silia ensedétournant, tu Tauras rencontré à Rome , tu auras . obtenu un entre lien de lui à force de sollicitations, et tu viens t'en faire un titre à Nîmes pour me demander des secours. Je connais cet art de s'introduire dans les maisons , et je n'en suis pas la dupe.
Eumolpe , très-assuré que les nouvelles qu'il apportait le feraient écouter lorsqu'il les dirait, répondit d'abord par un sourire dédaigneax, puis ajouta :
LES ROMALNS. 37
— Silia, c'est trop tôt refuser ce aue je ne le demande pas. Prends donc garde que bientôt je ne refuse ce que tu voudras m'offrir.
Silia savait trop bien par quels détours ces parasites cherchaient à arriver à leurs fins pour se laisser prendre à l'assurance de celuici ; mais elle sentait en elle un secret avertissement que cet homme lui apportait une nouvelle importante; elle s'écria donc avec impatience :
— Parle donc! qu'as- tu à me dire?
— Silia, répliqua Eumolpe, qui voulait tâter le terrain et savoir de la dame romaine ce qu'il n'avait pu apprendre des deux jeunes étrangers, Silia, c'est une grande joie pour une mère de revoir ses enfants , n'est-ce pas?
— Ses enfants ! s'écria Silia d'un air qui convainquit Eumolpe qu'elle avait des enfants. Ses enfants! dis-tu? Seraient- ce les miens? Silanus me les envoie-t-il pour les soustraire aux fureurs de Néron , comme il a été forcé de m'exiJer pour m'arracher à son amour insensé?
Eumolpe sourit à. cette explication de l.a-
venture de Silia avec Néron : celle-ci commença à s'alarmer plus vivement.
— En{in,s'écria-t-elie impétueusement, qu'y a-t-il? quel malheur m'est-il arrivé? ou bien que dois-je redouter?
— C'est peut-être un malheur , peut-être un bonheur : cela dépend de toi.
Silia se sentait dans les mains de cet homme; et, s'imposant plus de calme, elle lui 'dit :
— Quand il vous plaira de parler je vous écouterai.-
— Eh bien! dit Eumolpe ; Silanus ne m'a point envoyé parce que Silanus estmort.
— Mort! répliqua Silia en pâlissant. Nulle femme quelle qu'elle soit n'apprend
impunément la mort de son mari , même quand elle a souvent rêvé en secret qu'il lui est un obstacle dont elle voudrait bien être affranchie.
Silia tomba assise sur un lit do repos l'oei! lixé devant elle, et, toute préoccupée qu'elle fîtait de ses projets , frappée soudainement de cette grande nouvelle , 11 y eut dans s(m esprit un moment de h oiihle donl elle se ternit bien-
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lot. La mort deson mari ne put dominer entièrement la préoccupation que lui inspiraient ses desseins, et sa pensée chercha seulement à les modifier en raison de ces événements.
— Mort! répéta-t-elle, et comment?
Elimolpe lui répéta ce qu'il avait appiis de
Cnéius et Silia lui dit après ce récit.
— Et je reconnais bien là la noble vertu de Silanus; oui, c'était un digne citoyen, il a préfévé a mort à l'infamie.
Et pendant un assez long-temps elle fit l'ér loge de son époux qu'elle entremêlait de larmes et de sanglots, car cela ne nuit jamais de pleurer honorablement le mari perdu dont on souhaitait la mort de son vivant.
On s'étonnera sans doute que cette mère n'ait pas prononcé le nom de ses enfants ; mais il faut considérer que la nouvelle de la mort de son époux était si inopinée qu'elle avait seule occupé sa pensée. Enfin elle dit à Eumolpe.
— Mais n avez-vous rien appris de mes enfants ?
— Ils sont ICI.
— Ici ?
— A votre porte.
— Grand Dieu î et elle se leva pour courir au devant d'eux. Mais une singulière réflexion la retint.
- — Pourquoi, dit-elle àEumolpe, ne se sontils pas présentés eux-mêmes?
Cette fois Eumolpe dit la vérité tout naïvement, se trouvant déjà assez avant dans les secrets de Silia pour ne pas vouloir lui faire un mensonge trop facile à découvrir. Silia devint très-sérieuse durant ce récit que le poète eut le talent d'allonger autant que pourrait le faire le plus habile de nos prosateurs. Pendant que Silia écoutait , on voyait qu'elle roulait dans sa tête un projet nouveau. Depuis longtemps Eumolpe avait fini son récit, quoiqu'il parlât encore. Tout ce que Silia voulait apprendre elle le savait; mais elle laissait parler le poète pour pouvoir s'écouter elle-même sans distraction. Elle était bien plus seule en présence de son bavardage qu'en face de son silence, durant lequel il eut pu l'observer. Lorsqu'elle eut suffisamment médité le parti
LES ROiMAINS. 41
qu'elle voulait prendre, elle dit à EumoJpe :
— Ainsi donc yous êtes le seul à Nimes qui sachiez tout ce que vous venez de médire?
— Seul.
— Vous savez seul que lïies enfants sont ici ? — Je le sais seul , et ils ignorent même que
je les connaisse pour tels,
— C'est à merveille , reprit Silia avec satisfaction ; car cette circonstance venait en aide à ses projets. Eli bien, il faut que vous ne m'ayez pas vue ; il faut qu'aujourd'hui je paraisse ignorer les nouvelles que vous venez de m'apporter : ce sera un effort bien cruel j mais je dois me T imposer. Vous sortirez de ce cabinet en disant que j'en suis partie pour un sujet quelconque au moment où vous y entriez , que vous êtes fatigué d'attendre et que je ne reparais pas. Vous retournerez vers Cnéius etChrysis. Sont-ils beaux? Chrysis estelle belle ?
— Elle est votre fille.
— Hélas, oui! dit Silia en soupirant. N'importe. Vous leur direz que vous n'avez pu arriver jusqu'à moi , et que je vous ai fait dire
que demain je vous recevrais à pareille heure.
— Mais vos enfants insisteront.
— A quoi donc pouvez^vous servir; si vous ne savez pas les égarer un jour entier dans cette ville? dit Silia avec hunjeur. Comprenezmoi ; demain je serai veuve , demain je leur ouvrirai mes bras ; aujourd'hui je ne puis ; je perdrais le fruit de mes plus chers projets.
Cette manière de renvoyer tous ses sentiments au lendemain n'est pas. si extraordinaire qu'elle peut le paraître d'abord. Nous sommes bien convaincus de la vérité, de cette anecdote qui nous représente un, homme profondément endormi , qu'on éveille en sursaut en lui annonçant la mort de son père, et qui, accablé du sommeil qui le tenait , se rendort en disant : —Ah, mon Dieu! comme je seraiaf- (ligé demain! et qui véritablement fut trèsaffligé à son réveil .^ L'effet de cet anéantissement physique nous semble pouvoir être remplacé par une grande volonté et par une puissante occupation. Qu'on nous accorde cela, et nous dirons ([u'il ne peut y avoir de plus grande occupation pour une femme (pie celle
LES ROMALNS. 43
(le choisir entre son cœur et son intérêt. Et si l'on réfléchit que, devenue libre, Silia avait une toute autre conduite à tenir; qu'elle pouvait en tirer un parti à la fois plus avantageux et plus honorable , on comprend qu'elle voulut se donner le temps de réfléchir sur la manière dont elle porterait son veuvage. Du reste, ce qui va suivre montrera, mieux que nous ne pourrions le fair-e par des raisonnenlentrs , combien ce qu'elle fît était convenable pour elle.
Silia expliqua de nouveau à Eumolpe ce qu'ellevoulaitdelui, et appuyases ordres d'une bourse que le Grec reçut avec reconnaissance, mais qu'il considéra commft bien peu de chose en comparaison de ce qu il comptait tirer de son introduction dans la maison de Silia , des services qu'il allait lui rendre et de l'empire qu'il saurait prendre sur la femme qui s'était si étourdiment fiée à lui qu'elle ne coiinaissîiit pas.
— Vous ne verrez point Silia aujourd'hui , dit Eumolpe à Cnéius et à Clirysis en les abordant. Nul n'a pu pénétrer jusqu'à elle, et vous avez dû voir que les plus nobles patriciens ont été renvoyés sans avoir pu la saluer. Moimême je l'ai longtemps attendue , et enfin elle m'a fait prier de repasser demain , à pareille heure, avec les étrangers que je devais lui présenter.
(fi LES ROMAllXS.
— Eh bieii4 ditCnéius, je vais entrer moimême dans cette maison.
— Ne faites pas cela , dit EumoJpe , vous ne connaissez pas SiJia ; qui que vous soyez , ellene vous recevra point, et si, par la violenfie, vous parveniez jusqu'à elle, vous lui causeriez une vi.vedouleur. Cestaujourd'hui leseptième jour de la lune de mai , et Silia a été menacée par un devin d'être trahie par ceux qui se présenteraient dans sa maison pour la première fois durant ce jour fatal..
— Eh quoi ! ditChrysis, nous ne la verrons donc pas encore aujourd hui.
— Si vous tenez fort à la voir, reprit Eumolpe, suivez-moi au cirque où sans doute elle occupera une place distinguée.
— Au cirque, dit Gnéius, dans un jour si triste pour nous , nous n'irons pas.
— Aussi, ditEumolpe, n'est-ce pas un plaisir que je vous offre : c'est moins un spectacle qu'une cérémonie publique que vous allez voir ; et ce sera être agréable aux dieux que d'y assister. D'ailleurs . que deviendrez-vous tout le jour dans cette ville, vous ne trouve-
rez pas la moiudre place dans les hôtelleries ; car elles sont toutes pleines; et moi-même je ne puis vous offrir d'asile dans ma demeure ; je n'ai point le temps de vous y conduire ', il faut que j'aille prendre ma place au cirque ppur assister aux jeux et pour pouvoir les célébrer dans des vers que je compte envoyer au duumvir Bibulus ; c'est une nouv-elle couronne que je neveux point négliger.
Comme les deux jeunes gens semblaient hésiter , il passa à côté d'eux un cortège de jeunes Romains à cheval, qui se rendaient vers le cirque. L'un d'eux s'arrêta un moment et fit signe à un esclave qui le suivait d'entrer dans la maison de Silia. Celui-ci, qui portait une immense corbeille couverte d'un voile, entra et ressortit bientôt.
— C est encore un visiteur refusé, dit Eumolpe; allons, enfants,. suivez-moi.
Le cavalier s'éloignait lorsque ses regards, qu'il avait tenus constamment fixés sur la maison, rencontrèrent ceui des deux jeunes gens, qui tous deux l'admiraient, tant il avait (le grâce et de fierté. Cnéius disait : Voilà un
homme dont il me semble que 'l'amitié doit être forte et les qualités honorables ; Chrysis pensait : Voici un visage qui ne convient qu'à un coeur noble et sincère.
Quelque effet qu'eût produit sur Cnéius et sur Chrysis TaspectdeFaustus; car cet homnje était Faustus qui, selon les préceptes d'Ovide , avaitdépouillé le marche et les jardins de leurs plus beaux fruits et de leurs plus belles fleurs, et qui les envoyait à Silia comme les produits de sa maison des champs ; la surprise de Faustus enapercevant les deux étrangers dépassa de beaucoup l'admiration de ceux-ci.
— Que faites vousà cette porte, jeunesgens, et désirez- vous entrer chez Silia?
— Nous attendons le moment d'aller au cirque, dit vivement Eumolpe.
— Eh quoi ! reprit Faustus , qui semblait ne parler que pour examiner Chrysis avec plus d'attention; n'avez-vous pas des places réservées pour ce noble jeune homme et cette vierge si belle ; al lez- vous être forcé de vous mêler à la populace sur les degrés les plus élevés du cirque; suivez-moi, l'édile Martius est de mes
amis , je lui demanderai pour vous une place convenable à côté des sièges des nobles patriciens et des gradins des chevaliers.
— Je te remercie sincèrement pour moi et pour ma soeur, dit Cnéius; je suis ravi de ta politesse, non pour ce qu'elle m'offre, mais parce que c'est toi qui me Toff'res. Ton visage m'a plu dès l'abord, et c'est un augure favorable pour moi d.'avoir deviné si juste que tu étais un homme bienveillant et hospitalier.
Faustus descendit de son cheval, et, Tayaut remis à l'esclave qui le suivait, il marcha près des deux jeunes gens qu'il examinait toujours avec une grande attention.
— Tu ne m'eusses pas dit que cette jeune fille était ta sœur , que la ressemblance de votre visage me l'eût suffisamment appris; mais il existe en outre entre vous et une dame de cette ville une ressemblance si frap])ante que je ne puis me l'expliquer que par une supposition qui est impossible.
Cnéius et sa speur se regardèrent avec embarras, et Eumolpe, qui voulait prévenir une reconnaissance, s'écria :
ôo LES ROMAINS.
— Pourquoi , seigneur, nous fais-tu passer flans cette rue? elle est tellement remplie de gens pressés et d'hommes qui ont déjà sacrifié àBacchus avant 1 heure que nous ne pourrions faire un pas sans être heurtés.
Faustus, à cette observation d'Eumolpe, fit un signe à l'esclave qui le .suivait et qui les précéda aussitôt, en écartant la foule avec un cep de vigne dont il frappait ceux qui ne se rangeaient pas assez vite.
Cnéius parut tout surpris de cette liberté que prenait Faustus, et lui dit :
— Comment oses-tu faire frapper ainsi le peuple, et comment, lorsqu'à Rome il s'écarte avec tant de peine devant les faisceaux consulaires, se range-t-il si vite ici sous le bâton d'un esclave?
Comme Faustus ne répondit à cette question que par une autre question , nous répondrons pour lui.
Il y avait bien dans les colonies romaines un peuple comme à Rome , et dans quelquesunes, comme dans celles de Narbonne et de Toulouse, ce peuple était quelque chose. Mais
à Nîmes, dans cette ville courtisane toute peuplée d'affranchis , d'histrions , de repris de justice, de l'écume de tous les fripons de ritalie et de la Gaule, ce peuple n'était qu'un vil troupeau que les puissants menaient avec le fouet et les spectacles. Aussi les jours où il brisait les liens de son obéissance , d'autant plus cruel qu'il avait été plus rampant , il se portait à des férocités qu'on ne retrouvait point ailleurs. Les siècles n'ont pas effacé ce caractère signalé par l'antiquité, et Nîmes est encore ce qu'elle était autrefois.
Cependant Faustus s'était empressé de dire à Cnéius :
— Vous venez donc de Rome, toi et ta soeur?
Cnéius, qui ne voulait pas être connu, et que l'observation de Faustus sur sa ressemblance avec une dame de la ville avait alarmé, répliqua assez maladroitement, qu'il ne connaissait point Rome et qu'il venait de Marseille, pour que Faustus devinât que Cnéius ne disait pas la vérité, et qu'il désirait la cacher. Une autre question de Chrysis confirma Faustus dans les soupçons qu'il avait. La jeune fille lui dit :
De la place où tu nous mettras, verronsnous Silia?
— Sans doute , vous ne serez séparés d'elle que par un des escaliers qui conduisent aux gradins.
— Dis- moi à quoi nous pourrons la reconnaître, ajouta la jeune fille.
— Probablement , dit Faustus , je serai assis auprès d'elle ou derrière elle ; tu pourras la reconnaître aussi à son incomparable beauté; jusqu'à présent incomparable, veux-je dire; mais que la tienne égale assurément.
— Oh ! je sais bien que je ne suis pas aussi belle qu'elle ; mon père me l'a dit souvent.
— Ton père connaît donc Silia?
— Seigneur, dit vivement Cnéius, nous ne t'avons pas fait de questions, bien que nous ayons accepté tes services ; et , cependant , celui qui reçoit doit être plus susceptible que celui qui donne; car le bienfait n'est jamais reproché à celui qui l'offre , et il peut rétre à celui qui l'accepte. Cesse donc tes questions , ou bien permets-nous de te quitter et de cher-
eher un hôte moins serviable peut-être, mais aussi moins curieux.
— Tu as raison, répliqua Faustus; et, si vous n'avez pas d'asile dans cette ville , présentez-vous ce soir à la maison de Faustus et demandez-y Thospitalité.
— Je l'accepte pour moi et mes pupilles , dit vivement Eumolpe, qui avait eu de bonnes raisons pour ne pas vouloir offrir asile aux deux jeunes Romains. Chrysis rougit et Cnéius ne répondit point.
En ce moment ils arrivaient aux approches du cirque. Elles étaient encombrées de marchandes de gâteaux faits de farine et de miel ; de conducteurs de mulets portant de chaque côté de vastes paniers en paille remplis d'oranges et de citrons. On y vendait aussi des rafraîchissements de toute espèce, excepté du vin, qui avait été interdit par ordre de l'édile.
Celui-ci était assis sur une espèce de tribunal placé en face de l'une des portes et recevait les réclamations qui lui étaient faites sur la distribution des places. Faustus lui adressa de loin quelques paroles. Martius ne prit pas
le temps de les écouter ; mais il se pencha vers un de ses officiers , placé derrière lui, et lui dit : — Allez , faites ce que Faustus demande. Cet officier accompagna Faustus et le fit entrer, ainsi que ceux qu'il accompagnait , par une porte réservée. Il les conduisit à une partie de Tampliitliéâtre qui tenait le milieu entre les places réservées aux magistrats, aux patriciens et aux chevaliers, et celles qui étaient occupées par la populace
En ce temps-là, l'entrée d'une personne d'un rang élevé dans un spectacle quelconque était toujours le signal d'un grand mouvement. Souvent la curiosité se contentait de regarder le nouveau venu ; quelquefois il était accueilli par des huées , presque jamais par des applaudissements. Auguste, le plus flatté des empereurs romains par ce que la république avait légué de citoyens honorables à l'empire, parut rarement en public sans y être accueilli par des quolibets et souvent par des injures. L'habitude qu'il avait de lire des papiers d'aflfaires durant les jeux du cirque déplaisait souverainement au peuple; et Tibère, malgré
ia haine qu'il inspirait, fut mieux reçu que lui , parce qu'il portait une attention soutenue au spectacle. On lui savait gré de se plaire aux choses qui amusaient la populace , tant sont futiles quelquefois les moyens par lesquels on se fait un appui de la multivude !
L'entrée de Faustus attira tous les regards et fut signalée par des applaudissements, qui redoublèrent lorsqu'on aperçut la jeune fille à laquelle il faisait prendre place. La beauté était alors un titre plus noble qu'aujourd'hui. Lliommage public qu'on lui rendait ne la faisait rougir que de pudeur et de modestie. De nos jours, une femme qu'on applaudirait au spectacle parce qu'elle est belle , pourrait en être flattée intérieurement, mais elle croirait convenable de traiter d'impertinents les applaudisseurs.
Chrysis s'assit entre son frère et Eumoipe , et Faustus les quitta.
Celui-ci , en sortant , laissa percer un mouvement de dépit. Il eût voulu que Silia eût été témoin de l'accueil qu'il venait de recvoir; il
comptait n'arriver qu'après elle; mais, sachant qu'il avait produit ce que nous appellerions aujourd'hui son effet, il se décida à aller prendre sur-le-champ la place qu'il devait occuper. Cependant l'entrée de Faustus avec une personne aussi belle que Chrysis était devenue Toccasion d'une foule d'entretiens, particulièrement dans les deerés inférieurs où se tenaient un grand. nombre de jeunes gens parlant haut, gesticulant, et cherchant, par tous les moyens, à attirer l'attention. Tous étaient velus de la robe prétexte , qui montrait que c'étaient des patriciens. Quelques-uns portaient la trabée, qui annonçait qu'ils avaient occupé quelque charge publique.
— Je ne sais, disait l'un, où Faustus découvre toutes les femmes avec lesquelles on le rencontre- mais il connaît toujours les plus belles, avant que personne sache qui elles sont , et soit même informé de leur nom.
— Il n'a pas besoin de les chercher, répontlil nu autre ; elles courent suffisamment après hii ])Oui' (ju il les rencontre aisément.
— Ce que tu dis là, réj^liqua un troisième
LES ROMALNS. 57
est bon pour Fortunala, la femme de Tédile, que celui-ci a fait passer, grâce à un faux serment, pour une femmede noble naissance, bien qu'elle soit la fille du boulanger cbez qui j acbetais des pains de seigle à Marseille , quand j'allais à l'école du fameux rbéteur Statius Ursulus (i) ; c'est bon aussi pour Silia, dont la fierté couvre mal la passion , et qui rougit, malgré ses trente ans, toutes les fois que Faustus vient s'asseoir près d'elle : elle est folle du tribun.
— Elle l'aime comme tous ceux qu'elle a aimés; elle s'en sert, répliqua le premier. Faustus est en ce moment l'aiguillon qu'elle lance au flanc de ce gros boeuf de Bibulus , voilà tout : mais tu avais raison quand tu disais que c'est bon pour de pareilles femmes de courir après Faustus ; la vierge avec laquelle il est entré n'en est point encore là.. . Regarde, je t'en prie, de quel œil la considère la courtisane Pannichys , qui est dans la seconde loge après elle. Déjà les soins de Faustus pour
(<) On ne sait de ce rlictcur que son nom et ia (jioirc avec taquelic il professa.
j»8 LES ROMAINS.
Silvia rayaient rendue furieuse; l'aspect de
cette jeune fille va lui donner des convulsions.
— Es-tu sûr qu'elle aime encore Faustus ?
— Je puis te le certifier. INous avons passé l'avant-dernière nuit chez elle , dans une débauche divine, et, bien qu'elle n'ait refusé rien à aucun des quatre convives qui étaient au souper , nous n'avons pu parvenir à la consoler. Elle se prêtait à tous nos caprices, mais elle ne les partageait pas.
— '- Par Bacchus, c'est une singulière femme et d'une rare complaisance ! s écria l'un des auditeurs.
— Sa complaisance serait bien restreinte pour toi , répliqua celui qui avait parlé; car je doute que ta bourse pût payer la plus légère de ses faveurs. Sais-tu que cette nuit nous a coûté mille sesterces ?
— Voilà de l'argent bien employé pour acheter un corps de marbre. A la bonne heure lorsque Pannichys se donnait pour se donner, c'était une joyeuse beauté alors; je l'ai vue ivre trois jours durant , sans prendre
un moment de repos, aller de la table au bain et du bain dans nos bras.
Celle qui était l'objet de ces propos regardait, en effet, Chrysis avec une attention insolente, et se pencbait souvent à l'oreille d'un homme également méprisable par l'audace qu'il avait de se placer près d'une courtisane , et par le soin impudent de sa toilette ; il était crêpé et poudré , ses mains étaient chargées d'anneaux , qu'il j^rtait à chaque phalange; son visage et ses sourcils étaient peints.
— Gnaton, lui disait Pannichys , tu sauras quelle est cette jeune fille et le jeune homme qui raccompagne?
— Mais comment veux- tu que je l'apprenne ?
— Ne remarques-tu pas qu'ils sont accompagnés par Eumolpe le poète; As-tu oublié Eumolpe qui, à Crotone, se faisait passer pour un Libyen dont le vaisseau. avait péri par le naufrage, et qui, parlant sans cesse des champs immenses qu'il possédait , de ses nombreux esclaves, et des trésors que renfermaient ses
m LES ROMAINS,
greniers eL ses coffres, sut, durant près d'un an , vivre dans l'abondance et le luxe , grâce aux dons que chacun s'empressait de lui faire, dans l'espoir d'être placé dans le testament d'un si riche propriétaire ?
— En effet, c'est Eumolpe, dit Gnaton; je découvrirai sa demeure, et, degré ou de force, je le ferai parler. Je ne l'eusse pas reconnu à ses traits, que je l'aurais deviné à son maintien et à la' mantère emphatique dont il parle et force l'attention de tous ses voisins.
En effet la loge ou partie réservée par l'édile pour les riches plébéiens , était déjà remplie, et Eumolpe s'était fait le centre d'un groupe qui écoutait, avec une bonne foi quia toujours appartenu à la médiocre fortune , les récits qu'Eumolpe lui faisait. Il avait d'abord commencé par critiquer le cirque, qui lui paraissait tout au plus convenable pour une petite ville comme Nimes ; puis il avait vanté les merveilles dont il avait été témoin. Ce qui avait surtout excité l'admiration de tous, c'était la description des théâtres mobiles élevés à Rome par le consul Marcus Publius; ils consistaient
LES ROMAINS. Gl
en deux demi-circonférences chargées de gradins où se plaçait le peuple, chacune regardant un théâtre particulier, de façon que les spectateurs de Tun tournaient le dos aux spectateurs de l'autre. Ces demi-circonférences étaient éloignées l'une de l'autre de toute la longueur de leur diamètre , de manière que lorsque le spectacle était achevé sur chaque théâtre, ces deux hémicycles, chargés de spectateurs, tournaieni, sur le pivot immense qui les soutenait , et, se faisant face l'un à l'autre, se joignaient alors ensemble, et formaient un cirque où Ton célébrait de nouveaux jeux, auxquels les spectateurs assistaient sans avoir été obligés de se déranger.
En citant cette merveilleuse construction, Eumolpe ne mentait point , car elle avait existé et avait servi; seulement il en exagérait les dimensions au-delà du possible , et se vantait d'avoir vu ce dont il avait seulement entendu parler. Du reste, il avait des contes prêts sur tous les sujets dont on venait à parler, et quelqu'un ayant dit qu'on verrait le combat de plusieurs ours contre un lion , il
(i-J LES ROMAINS,
raconta Thistoire d'un particulier de Salles, qui , ayant voulu donner vm combat d'ours contre des hommes, avait acheté à la ville les criminels condamnés à mort pour en faire des combattants. Mais, quelques jours avant le spectacle, tous les ours avaientpéri. Des voleurs, informés de cet accident, se procurèrent la peau de deux de ces animaux , y enfermèrent deux de leurs camarades , et allèrent les vendre à Démopharès, avec une recommandation expresse de les enfermer seuls dans la même cage. La nuit venue , les deux ours scièrent les barreaux de leur cage , poignardèrent les gardes de la ménagerie, puis le portier de la maison , et y introduisirent leurs camarades 5 qui la pillèrent et s'emparèrent, grâce à ce stratagème , des immenses trésors qui s'y trouvaient renfermés.
Une fois sur l'article des voleurs , Eumolpê ne tarit point en histoires terribles ou plaisantes , et une de celles qui intéressa le plus vivement l'auditoire fut celle d'un nommé Timoléon, qui, ayant introduit son bras par un trou qu'il avait fait à la porte d'un vieil
avare, se sentit tout d'un coup clouer Ja main dans l'intérieur de la maison. Enchaîné ainsi à sa place , il allait être arrêté, grâce aux cris que poussait l'avare pour appeler ses voisins, lorsqu'il ordonna à ses compagnons de lui couper le bras à coups d'épées et s'enfuit avec eux, laissant ce témoignage sanglant de sa tentative coupable et de son noble courage (i).
Cependant le cirque était rempli, et le peuple commençait à témoigner son im]îatience par des cris tumultueux. Alors arrivèrent les magistrats , qui prirent les places qui leur étaient réservées, en face de la porte qui menait dans la ménagerie où étaient renfermés les animaux qui devaient combattre. Cette ménagerie consistait eu une longue voûte où
(^) Si nous avons rapporté quelques-uns de ces réciis, c'est pour montrer combien il y a de similitude entre les anecdotes qui amusaient l'antiquité et celles qui nous amusent encore. L'Owr* et le Pacha est né d'un conte antique , et il n'est pas une ville de France qui n'ait l'histoire de son voleur qui s'est coupé le* bras pour échapper à l'infamie. Nous voudrions que cette note servît en même temps de commentaire aux détails de cette représentation , où l'on verra se reproduire, sinon les mêmes jeux , mais pour ainsi dire les habitudes les plus usuelles de notre vie actuelle.
04 lp:s romains.
aboutissaient les portes de chaque cellule. C'est dans cette voûte qu'on lâcliaijt d'abord les animaux ; puis , quand ils s'étaient dégourdis et animés dans cet espace plus vaste déjà que leur cage, on leur ouvrait la porte de l'arène. Malgré les moyens que prenaient les entrepreneurs pour exciter ces animaux, il arrivait presque toujours qu'au moment où ils entraient dans le cirque ils paraissaient épouvantés. L'éclat de la lumière qui les éblouissait et la multitude de regards qui les suivaient les frappaient d étonuement : ce n'était que lorsque les cris ou les blessures qu'ils avaient reçues les animaient, qu'ils combattaient avec courage.
Mais ne devançons pas les faits de notre récit. Les magistrats s'étant placés, comme nous l'avons dit, en face de la porte de la ménagerie, et près de la colonne autour de laquelle devaient tourner trois fois les chars qui voulaient disputer le prix de la course. On vit arriver successivement les femmes les plus notables de la ville. La plupart furent saluées par des murmures flatteurs. Silia fut la seule
LES BOMAINS. 65
qui reçut des applaudissements ; elle gagna sa place , où raccompagnèrent de nombreuses mains qui se présentaient de toutes parts pour lui servir d'appui, et enfin elle alla se placer au-dessous de Faustus, tandis qu'un de ses voisins tenait son parasol élevé au-dessus de sa tête et qu'un autre glissait un coussin sous ses pieds. Faustus, non moins attentif, rangeait les plis de son pallium; mais, moins hardi que ses jeunes rivaux, parce qu'il était plus amoureux, il laissait passer le torrent de flatteries dont elle était Tobjet sans oser y mêler une parole. Ce trouble est gaucherie dans l'amant qu'on n'aime pas ; il est un hommage inappréciable de la ])art de celui qu'on aime , surtout quand celui-là est renommé par son courage , l'élégance de sa parole et l'à-propos de son esprit. Mais Silia paraissait ne pas s apercevoir de la présence de Faustus ; elle confiait à celui-ci son éventail de plumes , à celui-là sa boîte de pastilles rafraîchissantes, Faustus semblait n'avoir rien, mais il avait la pensée : car tandis que la foule des adulateurs, attentive à
tout ce qu'elle imaginait être une préférence, II. 5
ne regardait que les mains , les yeux et le beau visage de SiJia, celle-ci, légèrement penchée en arrière, avait pressé de ses blanclies épaules les genoux de Faustus et lui avait confirmé silencieusement son aveu du matin : aussi Faustus semblait- il ne prendre aucun souci des attentions dont Silia était l'objet. Il n'en était pas de même du duumvir Bibulus qui venait d'arriver, et qui , placé avec sa femme, ses enfants et quelques favoris dans une loge couverte de tapis et garantie du soleil par un rideau de soie, regardait ce triomphe d'un air d'humeur, se démenant, faisant des signes, et poussant l'emportement de sa sotte jalousie jusqu'à dire à sa femme :
— Vois ce niais de Faustus : il aime Silia, et permet qu'on Tadore ainsi devant lui sans rien dire.
— Et tu ne le permettrais pas sans doute si tu étais à sa place ? dit Fortunata d'un ton aigre.
Le duumvir regarda sa femme d'un air de colère , et répondit :
— Fortunata, jenete demande pas où tu vas le matin quand tu dis aller aux bains publics,
quoique ceux de mon palais soient plus riches et plus décents ; je ne me suis pas informé du nom de celle qui occupait le lit de ton amie intime Marcia, la mère du débauché Métellus, que tu étais allée voir sous prétexte qu'elle était fort malade, et que j'ai rencontrée pendant ce temps revenant de sa maison de campagne : n'ouvre donc pas les yeux sur mes actions plus que jene fais sur les tiennes, et ne commençons pas une querelle qui pourrait être interminable si je voulais exposer tous mes griefs, et que je terminerai bientôt , si tu en ajoutes encore à ceux que je sais.
Fortunata ne répondit pas , et se contenta de détourner la tête et de saluer quelques personnes qui cherchaient ses regards ; car , malgré les mésintelligences qui existaient entre elle et son époux , on savait qu'elle avait un grand crédit sur lui par Tordre qu'elle mettait dans son immense fortune, et qui la rendai t le meilleur intendant que Bibulus put jamais avoir.
Bientôt cependant entrèrent les prêtres des divers temples élevés à Nîmes, et. après eux
tous , les vestales, qui avaient la place d'hon--* neur. Les portes du cirque s'ouvrirent aussitôt, et on promena autour de l'enceinte les images des dieux portées sur les épaules des prêtres. Comme les hommes , elles étaient accueillies selon les sentiments divers des spectateurs. Quand la statue de Vénus passa devant la partie de l'amphithéâtre où étaient les femmes renommées par leur beauté , toute la brillante jeunesse se leva en applaudissant à la déesse. Les uns lui jetèrent des fleurs , d'autres des anneaux , des bijoux de prix. De 1 endroit où était Silia ce fut une pluie de présents , car c'est ainsi que les jeunes gens témoignaient qu'ils se disaient amoureux. Faustus seul n'applaudit point, ne jeta rien. Silia s'en aperçut et lui dit :
— Pourquoi ne jettes- tu rien à la déesse?
— Parce que, répondit Faustus, il n'y a plus de Vénus au ciel , et je garde mes voeux pour celle qui est sur la terre.
Silia remercia Faustus par un sourire , cl lui montra du doigt une «hiormc couronne qui avait été lancée par Pannichys. Le peuple
se mit à siffler avec de grands cris , et la statue de Diane, la chaste déesse, ayant paru, lepeuple l'applaudit avec frénésie, non point parce qu'il était plus fidèle aux préceptes de la déesse, mais par opposition aux applaudissements que les jeunes patriciens avaient donnés à Vénus.
De même que de l'endroit où était Silia beaucoup d'hommages étaient tombés aux pieds de Vénus, de même de la place où se tenait Chrysis des rubans de laine, des voiles, furent jetés à la chaste Diane.
. — Ah ! s'écria le voisin de Silia, voyez, Faustus, votre belle protégée a jeté l'un des rubans de ses cheveux à la triple déesse : c'est d'un fâcheux augure.
— Quelle est donc cette jeune fille? dit Silia vivement émue.
— Une vierge , dit Faustus , que j'ai rencontrée à votre porte avec son frère, en compagnie d'un certain poète Eumolpe.
— Silia pâlit et dit d'une- voix émue :
— Et les connaissez-vous?
— Non , dit Faustus, mais j'ai été si frappé de l'étrange ressemblance qui existe entre vont.
et ces deux jeunes gens, que cela m'a intéressé en leur faveur. Le frère a l'air d'un noble jeune homme, et la soeur d'une vierge pure. Je n'ai pas voulu que ceux à qui le hasard avait donné quelque chose de vos traits fussent mêlés à la vile populace , et je les ai fait convenablement placer.
Silia était visiblement agitée : on eût dit que sa main eût voulu presser celle de Faustus ; ses yeux baissés semblaient vouloir cacher une larme, et elle répondit à Faustus, d'une voix où tremblait l'émotion maternelle :
— Je vous rends grâce pour ces jeunes gens.
Celui qui avait espéré faire tort à Faustus dans Tesprit de celle qu'il aimait en le dénonçant ainsi comme occupé d'une autre femme, fut surpris de l'agitation de Silia, et ajouta :
— Faustus a raison , jamais ressemblance ne fut plus extraordinaire. Vous jîouvez en juger vous-même, car cette jeune fille regarde attentivement de ce côté.
— C'est inutile , répondit vivement la belle patricienne en se détournant.
Faustus avait remarqué le trouble de Silia ,
et , ne voulant pas le laisser deviner aux autres , il s'écria vivement :
— Ah! voici Bibulus qui lève le coin de sa robe : les jeux vont commencer. •
En effet, les chars attelés entrèrent bientôt dans la lice.
Les grandes factions des bleus et des verts , des jaunes et des roses , qui à Rome divisaient les amateurs, et qui à Constantinople faillirent ruiner l'empire par les tumultes qu'ils excitèrent, avaient aussi dans les provinces leurs partisans. Mais à Nîmes comme à Rome c'étaient les verts et les bleus qui s'étaient partagé la faveur publique , et lorsque les chars firent le tour de l'arène, ils furent applaudis, selon la couleur qu'ils portaient, par chacune des factions. La plupart, en passant devant la loge de Silia, s'arrêtèrent, car ils appartenaient presque tous aux jeunes patriciens qui entouraient la noble Romaine , et ceux-ci, sous prétexte de donner quelques conseils à leurs cochers, avaient soin de faire admirer les richesses de leur char et de leurs chevaux. Quelques-uns même, affectant un mécontentement qu'ils
avaient préparé, sautèrent du haut de leur place dans le cirque , et prirent les rênes des mains des cochers, qu'ils feignirent de renvoyer avec colère. Puis, s'adressant à Silia, tout en faisant piaffer leurs chevaux , ils lui criaient :
— Fais des vœux pour moi, et je suis sur de la victoire.
— Vous savez que je suis de la faction bleue, disait Silia , et je parie une coupe d'airain de Corinthe pour celui qui conduit ces chevaux brancs qui viennent, sûrement, d'Espagne.
— Je parie contre lui, ditFaustus. Puis élevant la voix, il cria au cocher :
— Milon, tu seras vainqueur, j'ai parié contre toi.
— Est-ce votre char? dit Silia.
— Oui , répondit Faustus , et je parie contre votre coupe une baignoire de marbre blanc.
— Et vous désirez perdre ?
— C'est que j y gagnerai de te faire un présent que tu n'eusses pas accepté sans cela, Silia.
— Eli ! mais , je n'aurai donc rien à te donjier? répliqua la belle Romaine.
-— Oh! si tes lèvres ont louché la c(nipequc
tu as engagée, mon char sera vainqueur, dussé-je aller moi-même conduire mes chevaux , et me faire montrer au doigt , comme ces jeunes étourdis.
— Eh bien , dit Silia , envoie-moi ta baignoire , je t'enverrai ma coupe, et nous aurons gagné tous deux : voilà ce que je veux faire de notice pari. Maintenant, qu'il en arrive ce qui plaira aux dieux.
Cependant d'autres paris s'engagèrent. Les plus inexpérimentés, qui jugeaient de la force des chevaux par l'éclat des harnais, parièrent pour les chars les plus richement équipés j les vrais connaisseurs parièrent pour le char de Faustus, et Silia elle-même y engagea des sommes assez fortes.
Les courses des chars commencèrent. Le nombre de ceux qui devaient concourir, et qui s'élevait à seize, fut divisé en quatre courses de quatre chars, dans lesquels il y en avait un de chaque couleur.
Dans les trois premières épreuves les verts remportèrent la palme ; dans la dernière , le char de Faustus fui vain(|ucur, cl resta seul
chargé, dans la course définitive, de l'honneur des bleus. Non-seulement il avait à lutter contre des chevaux d'une vigueur éprouvée, mais encore sa tâche était d'autant plus difficile que les autres avaient eu le temps de prendre des forces et de se reposer. La manière dont s'enga-> geaient les paris vaut la peine d'être rapportée. On pariait d'abord pour la couleur, et si à la dernière épreuve chaque couleur avait eu un avantage égal, on pouvait défaire son pari. Ainsi dans cette circonstance s'il fût resté deux bleus et deux verts , Silia aurait pu rompre ses gageures ; mais du moment qu il n y avait qu'un bleu, il fallait qu'elle suivit la chance jusqu'au bout, ou qu'elle abandonnât la moitié de ce qu'elle avait parié. Malgré le calme dont elle se vantait, Faustus devina, aux questions qu'elle lui faisait tout bas sur Tadresse de son cocher , sur la qualité de ses chevaux, qu'elle était fort inquiète.
— Silia , lui dit le tribun , n'as-tu pas de foi en ma fortune ?
— J'en aurais bien plus en toi-même, répondit Silia.
— Veux- tu donc que je descende dans le cirque? répliqua Faustus.
— De plus nobles que toi y sont descendus, reprit Siiia.
— Et de moins nobles aussi ont préféré mourir que d'y descendre , dit amèrement Faustus.
Cette réponse était justifiée par beaucoup d'exemples de la mort préférée à l'infamie de se mêler aux jeux du cirque. Silanus n'était pas le seul qui eût eu le courage de son honneur; mais Silia, ne pensant qu'à son époux , devint confuse , rougit et baissa humblement les yeux. Faustus crut que ses paroles ne l'avaient blessée que par leur fierté , et il reprit plus humblem^ent :
— Cependant , il y a un moyen de rendre honorable aux yeux de tous la honte de leur servir d'amusement : c'est de tenter la victoire, non pour la chance d'un gain sordide , mais pour plaire à une femme qui demande cette preuve d'amour. Ordonne-moi de conduire mes chevaux , et je les conduirai.
Silia, poussée par la crainte de perdre lor
qu'elle avait engagé par vanité dans cette lutte , poussée aussi par ce puissant sentiment de tyrannie amoureuse des femmes, qui se plaît à demander quelquefois aux lâches des actes de courage, aux forts des actes de faiblesse, et aux nobles coeurs de basses complaisances , répondit à Faustus qu elle désirait qu'il conduisit ses chevaux j et, pour que personne ne doutât que cette complaisance était pour elle, elle donna à Faustus un large pan du pallium qui couvrait ses épaules, et qu'elle déchira malgré sa richesse; et lui, s'étant dépouillé du sien , et ce lambeau à la main , sauta dans le cirque et courut à son char.
Le peuple aimait Faustus, et il applaudit avec fureur a ce qu il avait sifllé dans les autres jeunes patriciens. Leduumvir, qui avait vu 1 action de Silia, en pâlit de rage, etexcila les rivaux de Faustus par d'amères plaisante ries. En etl'et, c'él-aient les chars conduits par les jeunes patriciens qui étaient restés vainqueurs , et la course décisive eut lieu ainsi entre des hommes égaux par la naissam^e, sinon par le rang.
Faustus portait dans tout ce qu'il faisait une assurance et une liberté qui lui donnaient toujours Tair du maître de sa fortune. Ainsi , quand il monta sur son char et qu'il saisit les rênes , il sembla qu il emportait la victoire avec lui ; les chevaux mêmes semblèrent le reconnaître sans qu'il les excitât : ils se relevèrent avec orgueil et devinrent impatients.
Bien tôt le signal fut donné, et tous les chars s'élancèrent avec une rapidité si égale, qu'on eût cru les quatre chars liés ensemble; mais les connaisseurs voyaient que deux des cochers poussaient leurs chevaux, et que deux autres les maintenaient pour conserver cette égalité , les plus forts voulant mettre d'abord les plus faibles hors de combat. Le premier tour s'acheva ainsi ; au second , le seul adversaire digne de Faustus se détacha en avant et les dépassa tous.
Les verts applaudirent, les bleus furent alarmés. Ceux-ci disaient cependant : Il a forcé trop vite les chevaux. Les autres répondaient : 11 s'est assuré le moyen de couper toujours la carrière à Faustus.
En effet, celui-ci avait suivi l'exemple de son rival et le serrait de près; mais son adversaire, attentif à chacun de ses mouvements, le croisait sans cesse avec une adresse qui désespérait les parieurs de Faustus. Ce manège dura jusqu'à la fin du second tour; mais il avait grandement fatigué les chevaux du premier char, forcés à tout moment de changer de direction. Faustus l'avait prévu : dédaignant donc de retenir ses chevaux au moment où son adversaire semblait ne pas lui laisser de place entre son char et le mur du cirque , il les poussa si vivement, qu'ils devançaient déjà la roue de son adversaire, quand celui-ci, s'en apercevant , jeta vivement son char de ce côté, espérant heurter les chevaux de Faustus à l'épaule et les blesser , mais le tribun avait prévu ce mouvement, et, s'arrétant aussitôt, il précipita ensuite son char de l'autre côté avec une si habile rapidité , que son adversaire était loia derrière lui avant qu'il eût pu essayer à reprendre son avantage.
Longtemps Taltention de Silia avait été suspendue à cette course comme par une chaîne.
Mais quand elle vit Faustus sûr de la victoire, elle se hasarda à regarder dans une loge où elle entendait une voix haletante murmurer à chaque tour :
Courage ! courage !
Etellereconnutque c'était une jeune vierge, emportée par Tintérét de la course , qui prononçait ces mots : elle était assise près d'Eumolpe, le cou tendu, les yeux fixes, et Silia reconnut sa fille à la rareheautéquila distinguai-t.
En toute autre occasion Silia eût été fière de cette heauté ; mais Taccent de cette voix, si ardente pour le succès de Faustus, lui jeta dans le coeur les premiers germes d'un soupçon qui se développa si rapidement, que lorsque Faustus vint se remettre à son côté, au lieu de Taccueillir avec les doux transports que méritait sa victoire, elle lui dit :
— Tu me demandes si je suis contente; ce n'est pas moi qui suis la plus contente du cirque.
Ainsi sont faites les femmes : elles accusent en raison d'un soupçon presque autant qu'en raison d'un crime; et en ce cas, elles sont d'autant plus cruelles que, n'ayant pas de rai-
son à donner de leur humeur, elles s'indignent qu'on leur en demande compte , et veulent qu'on la supporte sans explication.
Si les jalouses savaient que c'est pour avoir tro]) souvent soupçonné à tort qu'elles finissent par soupçonner avec raison , et qu'on suggère ridée des trahisons dont on accuse sans cesse, elles seraient plus raisonnables ou plus adroites. Mais en quel temps et en quel lieu la passion a-t-elle jamais été sage?
Silia fil donc un mauvais accueil à Faustus après ce qu'il venait d'oser pour lui plaire, et elle lui tourna le dos d une manière si manifeste que le duumvir lui-même s'en aperçut et trouva une occasion de se réjouir de la même chose qui Tavait d'aboi^d si fort alarmé.
— Elle a abaissé l'orgueil de Faustus, disaitil : ce vaniteux tribun est descendu dans le cirque , et il n'aura que la honte de s'être donné en spectacle : c'est justice .
Cependant les jeux continuaient , et après les courses de char vinrent les combats des bêles féroces entre elles; ]Hns, après le <"ombat
des animaux , ceux des criminels contre ces animaux, et enfin ceux des gladiateurs.
Nous ne ferions pas la description de ces spectacles tant de fois racontés, sans un incident qui se rattache plus particulièrement à notre récit.
Parmi les gladiateurs on en avait remarqué un nommé Asclyte : il était d'une taille élevée et d'une beauté non moins remarquable que sa force ; il avait plutôt Tair d'un noble guerrier que d'un vil gladiateur. Dans les combats divers qu'il avait eu à soutenir, il avait si facilement remporté l'avantage sur tous ses rivaux qu aucun de ceux qu'il avait blessés n'avait été condamné à mourir, tant il semblait injuste de faire périr des hommes qu'aucun courage ne pouvait sauver d'une si grande supériorité d'adresse et de force. Ce triomphe perpétuel avait même fini par irriter le peuple contre lui, et ses cris demandaient toujours de nouveaux adversaires contre Asclyte.
Enfin il s'en présenta un dont la stature et
l'air féroce étonnèrent le gladiateur, tout brave
qu'il était. C'était un Breton dans la force de II. 6
Tâge, horrible à voir à cause de sa barbe iuculte et de ses cheveux teints en rouge. Ses bras et ses jambes étaient couverts de peintures ineffaçables faites à la pointe du glaive , et c'est de cette coutume que leur était venu le nom de Pietés que leur avaient donné les Romains .
Le nouveau venu promena sur l'assemblée un regard féroce et hébété, et le reporta sur son ennemi avec la même farouche avidité qu'on avait pu remarquer dans l'oeil sanglant d'un tigre, qui, dans le combat précédent, n'avait pas déchiré moins de trois hommes.
Asclyte avait demandé une nouvelle épée et un nouveau bouclier plus légers que ceux dont il s'était servi jusque-là. Chacun s'en étonnait, estimant que les armes les plus fortes ne l'étaient pas trop pour résister à la vigueur des coups de ce nouvel Antée. Mais le but d' Asclyte était de fatiguer son robuste mais lourd adversaire par la rapidité de ses attaques et de ses retraites, et il avait besoin pour cela de ne pas être lui-même accablé par le poids de ses armes.
Ce manège lui.réussit long-lemps, et le peuple , qui l'entendait rire toutes les fois que le Breton, se croyant près de l'atteindre, frappait quelque coup terrible qui faisait siffler Tair, trouva la présomption d'Asclyte si insolente qu'il fit manifestement des voeux pour le Breton. Il sembla que la fortune les entendit, car au moment où pour la vingtième fois Asclyte venait de tromper la fureur de son ennemi, après l'avoir légèrement blessé, il glissa dans le sang dont son épée avait déjà inondé larène, et sentit sur sa poitrine le genou de son ennemi avant qu'il pût se relever.
Mille cris demandaient sa mort, et le Breton consultait de l'oeil les mains levées autour de lui, pour savoir s'il devait frapper, lorsqu'un liomme, d'un aspect sérieux et honorable , placé derrière Chrysis, s'écria :
— Wy a-t-il pas une honnête femme qui veuille intercéder pom\ce brave soldat?
Chrysis se retourna à ces paroles , et l'étranger lui dit avec un ton de commande^ ment :
— Fille de Silanus , sauve la vie à cet homme !
Clirysis, poussée par une sorte de crainte religieuse en entendant le nom de son père , se leva toute droite , et, portant son pouce en l'air, marqua ainsi qu'elle ne voulait point la mort de cet homme. Beaucoup de femmes de celles qui Tentouraient imitèrent son exemple; il gagna de proche en proche, et Asclyte fut sauvé. On remarqua quen se relevant il porta ses regards du côté où s'était fait entendre la voix de l'étranger, et qu'il y eut un regard d'intelligence échangé entre eux.
Cet incident fut l'occasion de nouvelles plaisanteries adressées à Faustus, et Métellus , celui qui Tavait d'abord malignement félicité devant Silia sur la belle étrangère qu'il avait protégée , s'empressa de lui dire :
— Tu es malheureux dans tes rivalités , Faustus ; on dit que cet Asclyte t'a précédé dans le cœur de Pannychis, quand elle habitait Crotone , et maintenant tu dois craindre qu'il ne te succède dans le coeur de ta nouvelle conquête, car c'est elle qui a demandé sa vie.
LES ROMAINS. s:^
L'indignation de Silia la fit pâlir, et, quoique durant la conversation qu'elle avait eue avec Faustus, elle lui eût laissé voir que c'était l'intérêt que lui avait montré cette jeune fille qui lui avait déplu, elle s'écria cependant avec colère :
— Comment un homme de coeur peut-il tenir de tels propos contre un enfant pur comme le jour? et comment celui qui prétend l'avoir protégée peut-il les entendre de sang-froid? . L'amante et la mère luttaient ainsi dans le coeur de Silia; Tamante redoutant et détestant la beauté de la jeune fille ; la mère défendant son honneur avec noblesse.
Faustus était assez amoureux pour avoir décidé en lui-même de ne pas tenir l'hospitalité qu'il avait offerte aux deux étrangers pour ne pas alarmer davantage les soupçons de Silia; mais cette mauvaise action lui coûtait : il fut donc heureux d'avoir à en faire une bonne selon les désirs de Silia , et il imposa silence au mauvais plaisant avec une telle autorité et des reprochessi sanglants sur ses mauvaises mœurs ({ui lui faisaient calomnier celles des autres ,
que le jeune patricien baissa les yeux devant le regard irrité de Faustus, mais en se promettant de se venger de cette leçon , qui , au dire de chacun, n'était pas la première qu'il recevait du tribun.
Cependant les jeux de ce jour étaient terminés , ou plutôt le dernier plaisir réservé au peuple allait commencer. On avait nettoyé l'arène , enlevé les débris des armes , effacé sous un sable jaune et brillant le sang dont elle était tachée , et on avait ouvert les portes à la multitude, qui s'y était précipitée de toutes parts. Quand le cirque fut à peu près rempli de ce qu'il y avait de plus vile populace , le duumvir fit lancer dans l'arène et de diverses parties de Tamphithéâtre de petits carrés de bois en forme de dé , que chacun s'empressait de saisir: il en résultait un tumulte, des luttes, des combats qui cependant n'avaient rien de dangereux, car il était défendu de se servir d'autre effort que de celui de l'épaule pour écarter les concurrents, et celui qui eût été aperçu portant les mains sur un citoyen pour l'arrêter ou le repousser, eût été immédiate-
ment chassé de l'arène par les licteurs. Les esclaves chargés de ces distrihulions avaient, deux corbeilles différentes , l'une pleine de ces petits carrés de hois , l'autre chargée de légères feuilles d'ivoire qu'il distribuait dans les loges des patriciens et des riches plébéiens, afin que chacun eût part aux chances du hasard.
Bientôt tous les dés de bois et toutes les tablettes d'ivoire furent épuisés. On annonça que les lots allaient être distribués. Un crieur public , à qui sa voix puissante avait fait donner le nom de Stentor , rendu fameux par Homère, monta à une place élevée et demanda quel était celui à qui était tombé tel numéro. On n'appelait ainsi que ceux auxquels un prix quelconque était attaché. Ce fut pour les uns un objet de félicitation , pour beaucoup d'avitres un objet de raillerie. C'était tantôt une mesure de blé, un attelage de bœufs, une acre de terre ; tantôt une paire de vessies, un chien mort , un grain de sable : cela produisait tour à tour de grands applaudissements et de grands éclats de rire. Il se trouva que la ta-
blette donnée à Silia porlait une table d'airain de Corinthe^ Tout le inonde se récria sur le bonheur qui la suivait partout, et quelqu'un, assis près d'Eumolpe , ayant dit que le bonbeur ne lui paraissait pas si grand , le
poète s'empressa deTapostroplier, en lui disant :
— Ignorant , ne sais-tu pas que Tairain de (^orintbe est le plus précieux des métaux, car il les renferme tous et réunit en lui toutes leurs qualités : solide comme Tacier , lié comme l'or, sonore comme l'argent, souple comme le cuivre, il accepte toutes les formes et les conserve durant des siècles dans leur pureté; et cependant c'est au basard qu'on doit une si utile et si ricbe découverte.
Cbacun ayant pressé le poète de dire ce qui avait amené ce basard , voici ce qu'il raconta :
Après le sac deSagonte, Annibal , aussi fripon qu'un valet de comédie , ordonna qu'on jetât dans un fourneau toutes les statues et tous les vases d'or, d'argent et d'airain qui avaient été enlevés de cette malbeureuse ville, ("'est de cette fusion qu'est sorti ce métal
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inestimable qui vaut mieux que le plus riche des trois.
Pendant qu'Eumolpe faisait ce récit , que , selon son habitude , il entremêlait de réllexions qu'il appelait philosophiques, le tirage deslotscontinuait.lNousnelesnombreronspas; mais, s'il y en avait de ridicules, il s'en trouvait de magnifiques, et parmi ceux-ci on admira une maison de campagne meublée, un vaisseau propre à naviguer sur le Rhône , et une statue de marbre de Paros, estimée la plus belle de la collection de Bibulus. D'auUes se firent remarquer par leur singularité : on eut dit véritablement que le hasard était le dieu de cette journée ; car le héraut ayant demandé qui avait le numéro mille vingt, Cnéius se leva, et il se trouva que c'était une invitation à souper lesoir chez Bibulus , qui devait réunir dans un grand festin les principaux delà ville, et par conséquent mettre le jeune Romain en présence de sa mère sans que celle-ci s'en doutât; car depuis longtemps elle avait quitté le cirque, et Faustus n'avait pas lardé à la suivre. Le crieur ayant encore demandé qui
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était le porteur du numéro mille cent un , Eumolpe se leva fièrement en souriant, et en disant qu'il était sûr que le hasard l'avait favorisé.
— Eh bien ! lui dit le crieur, en suspendant malignement ses paroles, présente-toi ce soir au palais de Bibulus, et tu recevras vingt coups de fouet sur les épaules.
Puis il ajouta au milieu des rires universels :
— N'oublie pas de venir, ou le duumvir t'en enverra cinquante par les mains du bourreau.
La colère d'Eumolpe ne fit qu'exciter de nouveaux rires contre lui , et la distribution continua avec des chances diverses.
L'heure était déjà avancée et chacun regagnait sa maison. C'était le moment où les courtisanes de bas étage , répandues autour du cirque, appelaient les passants par des regards provoquants ou par des paroles prononcées à voix basse; les unes vantaient la splendeur de leur demeure , les autres avaient un feslin tout prêt à être servi et qui ne pouvait pas al-
tendre ; de vieilles femmes promettaient des vierges à peine sorties de l'enfance , et les débauchés faisaient leur marché au milieu de la foule , en feignant de prononcer en l'air des paroles destinées à l'oreille de ces femmes; puis ils gagnaient par des rues détournées la demeure qui leur avait été enseignée.
Cependant Cnéius entraînait rapidement sa soeur loin de ce hideux spectacle. Résolu à profiter de Thospitalité que lui avait offerte Faustus^ il s'informa de la rue où sa maison était située , et accompagné d'Eumolpe il l'eut bientôt découverte. Faustus n'y était point; mais il avait reparu pour ordonner qu'on accueillît avec distinction les hôtes qui se présenteraient. Le bain était préparé pour eux , et la nourrice de Faustus avait été chargée de prévenir tous les désirs de Chrysis.
Quand Cnéius sortit de la salle où il avait rafi-aîchi son corps et Tavaitnettoyé de la poussière dont il était couvert, des habits plus riches que les siens lui furent présentés , et lui donnèrent une nouvelle grâce , sinon plus de l)cauté.
Cependant ni Eumolpe plongé dans la tristesse à cause du lof qui Tattendait à la porte du duumvir, ni Cnéius et Chrysis, tous deux absorbés par de nouvelles réflexions , ne s'aperçurent qu'ils étaient suivis par Gnaton , qui accomplissait ainsi les ordres de Pannychis, et par le vieillard qui avait poussé Chrysis à demander la vie d'Asclyte, et qui semblait très-envieux de connaître la demeure de ces deux jeunes gens; mais ni l'un ni Fautre de ces curieux n'en put apprendre plus qu'il n'en avait vu; car Gnaton ayant voulu interroger le portier de la maison de Faustus , celui-ci le repoussa avec mépris et refusa , en le menaçant du fouet , les [»ièces d'or que le misérable voulait lui faire accepter. Le vieillard, qui avait été témoin du débat, ne tenta pas de corrompre cet honnête esclave et se contenta de dire :
— L'honneur des maîtres fait la vertu des serviteurs ; ce que tu viens de répondre , esclave , me montre que Faustus mérite tout le bien qu'on dit de lui.
Et sur ces paroles il s éloigna en prenant la
route de l'auberge où était logé l'eutrepreneur des jeux , celui qui avait fourni les bétes féroces et les gladiateurs.
Silia était rentrée dans sa maison bien assurée que Fauslus Vy suivrait bientôt. Le rendez-vous qu'elle avait donné au duumvir ne pouvait avoir lieu qu'après que les jeux seraient entièrement terminés , et il restait plus de temps qu'il n'en fallait à Silia pour recevoir Faustuset apprendre ce qu'elle pouvait attendre de son amour. Aussi dès qu'elle fut rentrée elle se hâta de se renfermer dans la pièce la plus reculée de son gynécée; le demijour tant recommandé aux belles par Ovide
oc LES ROMAINS,
fut adroitement ménagé. Elle dépouilla le costume somptueux qu'elle avait revêtu le matin pour se couvrir d'une légère tunique , et , demeurée seule avec son esclave Daphné , elle lui donna ses ordres secrets.
— Tu resteras, lui dit-elle, dans l'atrium à jour avec quelque esclave, et lorsque Faustus se présentera tu sembleras ne pas 1 apercevoir. Le portier refusera de le laisser entrer • Faustus insistera sans doute; alors avance-toi, et feins de prendre sur toi d'introduire Faustus au risque de me désobéir. On sait assez que je te pardonne tout ce que tu fais pour qu'on te laisse faire.
— J'obéirai , répondit Daphné malicieusement, et je vous amènerai Faustus sans vous prévenir ,• car vous venez de prendre un costume dans lequel il faut qu'on soit surprise. Ce n'est pas un costume d'attente.
Silia prit un air sévère', et Daphné ajouta avec prière :
— Aimez-le véritablement , celui-là : il le mérite; il est jeune, il est beau, il est noble, et il vous aime.
LES ROMAINS. y:
— Et que t'a-t-il donné pour que tu plaides si bien sa cause ?
— Il m'a donné , à moi qui le sers , bien moins qu'à vous dont il est l'esclave; un regard bienveillant et une parole flatteuse.
— Et quelques oboles d'or?
— Bon pour le duuravir, reprit Dapliné en riant, celui-là ne ménage point les présents il est si riche.
— Et tu le sers fidèlement , ce me semble , reprit Silia, d'un air railleur.
— -Certes, répondit l'esclave, je vous vante son mérite quand j'en trouve l'occasion; ne viens-je pas de vous dire qu'il était riche.
Silia renvoya son esclave favorite et demeura seule dans son boudoir. Elle s'étendit sur un lit qui en occupait l'alcôve et se prit à réfléchir. Voici quelles furent ces réflexions:
Ce n'est plus, se dit-elle, le choix d'un amant qui ïne reste à faire , c'est le choix d'un mari , car je suis libre et maîtresse de moi maintenant , et mon amour ou mes faveurs ont d'autant plus de prix que ce n'est plus dans un marché clandestin où une intrigue cachée que «i 1
je Jes donnerai. Sans doute Bibulusest marié, mais la répudiation de sa femme ne lui coûterait probablement pas un grand effort. Faustus est libre et sera à moi quand je le voudrai; mais Faustus ne possède que des biens trèsmédiocres et qui lui permettent à peine de soutenir le rang qu'il occupe. Ma fortune est grevée d'emprunts et celle de mon époux est perdue pour moi comme pour mes enfants. Il serait donc déraisonnable d'accueillir les voeux de Faustus du moins comme mari.
Faut-il le dire à la honte de Silia, peut-être à la honte des femmes , elle préférait l'opulence et ses plaisirs vaniteux , nous ne dirons pas au bonheur, ce serait peu, mais à son amour; car elle aimait Faustus. Il est vrai qu'elle retournait et recommençait sans cesse le même raisonnement, pour voir s'il y avait de bonnes i aisons pour choisir Faustus ] mais l'ambition concluait toujours logiquement en faveur du duumvir. Lui seul pourrait adopter convenablement Cnéius et Chrysis , et obtenir pour l'un une charge considérable et donner une dot à l'autre. Faustus n'avait jamais été
si loin du succès à ce que pensait Silia ; Bibulus, amant ridicule était devenu Un excellent mari. Se donner à Bibulus pour son or c'était infâme ; l'épouser pour la même raison n'avait rien que d'honorable et de prévoyant pour une mère de famille. Bibulus triomphait, et cependant elle attendait Faustus , et , comme Faustus n'arrivait pas assez vite elle commençait à s'alarmer.
C'est un dédale si inextricable que le cœur d'une femme qu'elle-même ne saisirai tj)as souvent le fil qui doit l'y conduire , et qu'elle se laisse aller au hasard pour sortir de ses perplexités. Tout ce que Silia avait de raisonnement ambitieux et passionné, nous ne disons pas de raison, lui conseillait d'épouser Bibulus; tout ce qu'elle avait de cœur et de souvenir des principes de morale lui recommandait d'épouser Faustus : c'étaient deux passions et deux logiques en présence.
A l'âge où l'on commence la vie du cœur, on ne balance pas longtemps; à 1 âge où elle est finie, on ne balance pas davantage : maisquand on est encore assez jeune pour aimer beau-
coup et élie aimée de même, et qu'on est assez déjà âgée pour prévoir que le moment va arriver où les vanités de la fortune seront les seules raisonnables, on hésite: et Silia hésitait.
A vrai dire , elle avait remis sa décision à prendre à ceux qui Tattendaient d'elle. Chacun sans s'en douter allait décider de son sort. Jl fallait beaucoup d'amour à Faustus pour lutter avec les trésors de Bibulusj beaucoup de trésors à Bibulus, pour lutter contre Tamour de Faustus.
Enfin celui-ci parut, Daphné le fit entrer tout d'un coup, sans prévenir, sans frapper, sans gratter j car on grattait à la porte des dames romaines comme à celle des reines d'Espagne, et l'on conseillait aux amants d'y user plutôt leurs ongles que de se retirer.
Silia qui s'était préparée à être surprise le fut réellement, la préoccupation l'avait gagnée plus qu'elle ne pensait. Aussi ce fut avec un naturel parfait qu'elle rougit jusqu'au blanc des yeux et qu'elle se couvrit mal d'un pallium jeté près d elle, et qui devait la cacher et
LES ROMAINS. loi
la découvrir assez pour qu'elle parût pudique et restât provoquante.
Daphné s'excusa en s'enfuyant , et Silia demeura avec Faustus, qui s'approcha avec la plus douce espérance.
Les grands Romains de Corneille et les plaisanteries de Boileau contre les Brutus galants et les Gâtons damerets nous ont un peu habitués à nous imaginer les hommes de celte nation et de cette époque comme de sévères esprits sans cesse occupés de graves intérêts ou de sérieuses discussions. A supposer que ce caractère fût vrai pour la Rome républicaine, il ne l'était pas pour la Rome impériale. Les occupations de Famour étaient une affaire aussiimportante à la cour du froid Auguste qu'à celle de notre libertin Louis XV. L'antiquité nous a laissé des codes amoureux qui eussent fait encore la leçon à nos petits maîtres de ruelle. Faustus n'était pas de ceux-là ; mais Faustus aimait et savait ce que c'est qu'aimer . Il s'approcha donc de Silia et lui dit doucement:
— Pourquoi cette frayenr à mon aspect, Silia?
— Je n'ai aucune fi^ayeur, Faustus , mais je ne t'attendais pas. . je me croyais seule. . j'étais fatiguée, je reposais.
— Pourquoi , dit Faustus en retenant la main qui étendait le pallium, pourquoi me dérober ces charmes que j'adore et qui me semblent préférables à ceux de Vénus , la déesse de la beauté?
Cette flatterie n'écarta point la tristesse du front de Silia , et elle répondit :
— Oui, Faustus, tu m'aimes, et je t'aime m^is, nous sommes tous deux des insensés.
— Tu m'aimes ! Silia, s'écria Faustus ravi.
— Pourquoi te le cacher et qu'importe que je te le dise; à moins que ce ne soit pour te donner un regret comme à moi?
— Que veux-tu dire ?
■ — Que je ne veux pas avoir seule le désespoir de t'avoir aimé et de n'avoir pu être à toi, et que je veux que tu te dises aussi : Elle m'aimait et elle m'a refusé !
— Silia, tu me tiens d'étranges discours; Silia, je t'aime, et si j'espère; je ne te l'aipasdil.
Silia sourit et répondit doucement:
— Faustiis , tu as trente ans , et moi aussi; nous ne sommes plus des enfants qui marchons en aveugles dans notre amour jusqu'au moment où une occasion Ouvre la porte au déshonneur. Tu sais ce que lu veux de moi, et je ne prétends pas que tes désirs me soient une injure et me fassent horreur.
— Eh bien, Siliaî reprit Faustus ens'approchant d'elle.
— Eh bien , dit Silia, nous serions deux insensés si nous écoutions cette passion .
— Insensés d'être heureux!
— Insensés de perdre, toi ton avenir et moi la considération qui m'est nécessaire. Tu n'es pas riche, Faustus ; mais tu es un de ces hommes dont les talents valent la plus riche dot. Je suis moins opulente que tu ne le crois, j'ai une fille à qui je ne peux donner que sa bonne renommée , et la réputation d'une fille dépend plus qu'on ne pense de celle d'une mère.
Faustus se tutassezembarrassé delà justesse de ce raisonnement. Les femmes qui se défendent en parlant de leur verlu, ne persuadent pas. Celles qui nous opposentunintérèt raison-
nable et honorable nous arrêtent bien autrement.
— Tu le vois, continua Silia, je ne fais avec toi ni vaine pudeur ni protestations fausses; je te dis ce qui est vrai et ce qui est juste. Et c'est parce que je savais que la justice et la vérité ont un grand pouvoir sur ton coeur que je t'ai reçu ici, où je suis presque à ta discrétion.
Et disant ces paroles, Silia s'était pour ainsi dire laissée voir dans toute sa beauté et dans toute sa faiblesse ; elle avait jeté sur elle-même unregardqui semblait dire : Yoiscomme je suis belle , vois comme nous sommes seuls ! Faustus ne comprit pas le sens des paroles de Silia , mais sa vue lui révéla tout ce qu'elle voulait, et il s'approcha d'elle avec ardeur en lui disant.
— O Silia! pourquoi penser à l'avenir, à demain, quand le bonheur est si près de nous .\, Silia, Silia...
Elle le repoussa avec faiblesse.
— Faustus, lui dit-elle, vous êtes sans générosité.
— Oh! pardonne, si tu m'aimes.
— C'est parce que je t'aime que je ne te pardonne pas ; c'est parce que je me suis fiée à toi comme à un ami que je ne puis te pardonner... Tu ne m'as pas comprise, Faustus; tu crois que je joue ici la pudeur alarmée et qui se débat : oh non. Je t'aime, Fauslus, et t'appartenir serait mon bonheur , un bonheur que j'avoue; mais, Faustus, si je me donnais à toi, ce serait ma yie que je te donnerais, et la tienne que je te demanderais en échange ; ce serait plus que ton nom et ta main si j'étais libre; ce serait ta considération, tes espérances, tes projets, ton avenir, perdus peut-être, parce que tu serais à moi; ce serait de braver les lois et les mœurs, ce serait de traiter comme ton épouse, celle qui ne le serait pas ; d'obtenir pour elle un respect qu'elle ne mériterait plus, ce serait l'impossible.
— Silia , s'écria Faustus , c'est un mot que je ne connais pas; tout ce que tu demandes tu l'obtiendras, tout ce que tu crains je le repousserai .
— L'oserais-tu? di tSilia véritablement émue.
— Par les dieux ! je te le jure. . .
— Tu m'aimerais donc assez si j étais li-
bre pour me 'donner ton nom et ta main ?
Faustus, tout emporté qu'il était, parla passion , se tut un moment et reprit presque aussitôt:
— A quoi bon parler de ce qui ne peut être?
Cette fois Silia , pâle et tremblante , le repoussa violemment et demeura comme anéantie. Elle venait d'apprendre une cbosequ'elle ne savait pas, si habile qu'elle pût être. C'est qu'il était une chose que Faustus ne lui eût pas sacrifiée, c'était son nom. Et ceci est vrai : il y a des hommes, et les exemples ne manquent pas, qui entraînés dans un amour déraisonnable, sacrifient à une femme leur considération et la considération de leur nom , leur fortune, l'amitié des plus dévoués, l'estime des plus honnêtes, la protection des plus puissants; qui acceptent pour elle Fexil du monde, ses calomnies et plus encore ses risées, et qui ne donneraient pas leur nom à cette femme. C'est qu'alors plus qu'aujourd'hui, dans ce temps où la société était basée sur la famille, le nom était un patrimoine dont on était bien plus responsable que de son
propre honneur. César le débauclié répudiant sa femmeen disant que T épouse de César ne devait pas même être soupçonnée , nous montre ce qu'était chez les Romains cette religion du nom. Celui qu'on avait appelé le mari de toutes les femmes et la femme de tous les maris portait sans embarras cette mauvaise réputation , et ne voulait pas cependant que sa femme pût être accusée.
Silia avait vu tout cela dans la physionomie deFaustus et dans sa réponse évasive, car Faustus étaittrop amoureux pour lui dire la vérité, et trop honnête homme pour la tromper. Ce fut donc à la fois un désespoir et une humiliation. Le choix de Silia venait de se faire : elle sera Fépouse du duumvir, si pourtant le duumvir le veut , car T échec que venait d'éprouver Silia devant Faustus lui faisait douter de sa victoire sur Bibulus.
Tout ce que nous venons de dire avait été l'affaire d'un moment; mais la position avait été changée comme par un coup de foudre. Silia, suffoquée par ses larmes, cacha sa tête dans les coussins de son lit et se laissa voir
pleurer, car elle était encore plus désespérée qu'humiliée. Elle aimait sibien Faustus qu'elle ne lui avait pas encore préféré sa vanité; mais enfin ce sentiment, qui était désormais sa dernière défense, finit par triompher.
Faustus cependant ne comprenait pas cette douleur. Il croyait qu'on n'avait pas compris son refus parce qu'il ne l'avait pas nettement exprimé ; il pensait n'avoir rien dit parce qu'il n'avait pas parlé ; il implorait donc une parole de Silia pour avoir l'explication de ses larmes. Enfin elle parvint à les dominer et dit à Faustus avec une franchise qui le rendit confus :
— Si tu m'avais assez aimée pour me dire: tu seras mon épouse, j'aurais peut-être consenti à n'être que ta maîtresse ; car je t'aime assez pour te préférer à moi ; mais j'eusse voulu que tu me laissasses Thonneurde cette générosité.Tu m'as ravi la seule chose que j'eusse à te sacrifier : ta prudence m'a prévenue. Je t'en félicite, et te souhaite tout lebonheur possible.
— Silia, tu oublies que je le voudrais ; que c'est impossible.
— Tu m'as dit ne pas connaître ce mol.
LES ROMAIiNS. 109
— Silia, sois assurée que pour ton amour... — Oh ! assez, n'en parlons plus. Je ne te liais pas pour ce que tu viens de fairej et je ne te mésestime pas. Je te demanderai demain un grand service, Faustusj un immense service, honorable pour tous deux.
— Oh! je te jure, Silia...
— Je n'ai pas besoin de serments, c'est une bonne action : tu la feras. Adieu.
Elle lui montra la porte du doigt et il sortit accablé, s'expliquant mal la secrète pensée de Silia et se demandant s'il n existait pas une raison cachée qui avait dicté sa conduite.
Nous ne le suivrons pas dans la longue excui'sion qu'il fit hors la ville, et durant laquelle il se dirigea un moment vers le camp occupé par sa légion , cherchant dans ses devoirs une distraction à ses chagrins. Il évita même de rentrer chez lui , ne se sentant pas le courage d'offrir à ses hôtes les soins empressés qu'on doit à des étrangers. Nous resterons au- })rès de Silia, qui, dès quelle fut seule, se leva avec colère et, a^ant appelé ses femmes, se fit vêtir d'une nouvelle tunique, la plus épaisse
110 LES«OMAINS.
et Ja plus longue de sa garde-robe , et qui quitta Tappartement supérieur pour se rendre dans le tablinum; car l'heure s'approchait où le duuravir Bibulus allait venir.
Silia s'était montrée à Faustus et livrée pour ainsi dire à lui ; mais autant elle eût voulu lui appartenir, quoiqu'elle fût sûre de l'arrêter, parce qu'il l'aimait; autant elle sentait d'éloignement pour le duumvir, et craignait de s'exposer aune lutte brutale qu'il eût tentée s'il en eût trouvé l'occasion. Elle s'était défendue de l'amour de Faustus tout en excitant cet amour même; et elle se protégeait matériellement contre les désirs moins ardents, maisplus effrontés de Bibulus.
Celui-ci arriva enfin; il n'eut pas besoin d'esclave adroitement placée à la porte pour l'introduire, il entra tout droit en jetant son nom au portier comme un laissez-passer qui ne devait pas trouver d'obstacle, et qui n'en trouva pas en eifet. Lorsqu'il entra dans le tablinum, Silia, qui était assise, se leva et l'accueillit comme on devait recevoir le duuravir, c'est-à-dire le premier magistrat de la colonie .
LES ROMAINS. lU
— Ce n'est pas leduumvir qui entre, belle entre les belles , s'écria-t-il , c'est ton esclave.
— Tu m'as demandé un rendez-vous, Bibulus, je te l'ai accordé; que me veux-tu !
— Hé ! reprit celui-ci , ce que j'ai toujours voulu, ton amour.
— Et, quand je te le donnerais, où cela te mènerait-il? dit Silia d'un air hautain.
— Mais où mène l'amour d'une femme, dit Bibulus, en se donnant un air léger que l'ampleur de son ventre rendait grotesque.
— - D'ordinaire il mène à l'épouser quand elle est libre.
— Mais tu ne l'es pas.
— Alors tu vois que cela ne te mènera à. rien.
— Allons, noble Silia, reprit Bibulus, ne joue pas avec moi les sentiments exagérés ; qu'estce que le nom d'un homme? c'est la moindre chose.
— Sans doute, quand cet homme n'est rien; mais quand il est le premier de la ville, et peut-être du monde, on y tient.
— 11 est vrai que le nom du duumvir Bi-
tl2 LES ROMAINS.
bulus est quelque chose, reprit celui-ci d'un
air satisfait ; mais il est donné.
— On peut le reprendre , surtout quand il a été confié à une femme qui en est aussi embarrassée que des parures dont tu la charges. En vérité , tu ferais mieux de promener avec toi une idole chargée de joyaux et de la faire asseoir dans un festin à tes côtés; elle montrerait aussi bien que Fortunata combien tu es riche, et ne ferait pas rire à tes dépens.
— C'est très-bien , dit Bibulus, je puis la répudier, et il y a long -temps que je le médite. Fortunata ne m'est plus utile ; ma fortune est en ordre, et la sotte ne m'a été bonne qu'a cela, rien qu'à cela, je te le jure. Mais je le ferais, je la répudierais , que cela ne me servirait de rien.
— C'est ce que je pense aussi, dit Silia, et je ne t'en ai parlé que parce que je voudrais te voir enfin maître défaire ce qui te convient. Tu comprends qu'il est odieux de savoir qu'on ne peut recevoir la visite d'un ami sans qu'il y ait derrière ses pas une Mégère qui le fasse guetter et qui calomnie les entrevues les plus innocentes.
LES ROMAliSS. lis
— Oui , (lit Bibulus , Fortuuata est jalouse.
Silia le regarda d'uu air de pitié.
— Jalouse! dis-tu? de ta liberté, je le crois ; de ta personne ou de ton amour, cela me semble difficile après s'être si longtemps et si souvent consolée de ton abandon.
Bibulus se mordit les lèvr es et répliqua :
— Laissons là Fortunata et parlons de nous.
— Tu as raison; parle donc. Qu'as-tu à me dire?
— Mais... ce que je t'ai dit si souvent.
— Et j'ai toujours à te répondre la même chose.
— Silia, as-tu oublié que ce ne sont pas des vœux stériles que je t'offre.
— Tu veux m'acheter, Bibulus; je te remercie, je ne suis pas à vendre.
— Jamais tune m'as parlé avec cette humety;', Silia. Mes présents paraissaient te plaire.
— Et je les ai fait enfermer dans un coffre pour tç les rendre le jour où tu me les reprocherais.
Ah ! j enjur e tous les dieux , je ne le les
reproche pas : mais tu me hais donc bien ?
— Te haïr! Bibulus, dit Silia d'un air caressant; as-tu l'habitude d'être haï par les femmes? INon assurém^ent.
La vanité du duumvir s'éveilla.
Silia continua :
— Tu sais trop le contraire , et peut-être , est-ce ce qui m'épouvante. Si tu étais pauvre, qui sait? l'olFrede tes biens, si modiques qu'ils fussent , me toucherait peut-être parce que tu me sacrifierais quelque chose , ton aisance , ton bonheur. Mais tu m'offrirais dix talents d'argent, tu m'offrirais dix talents d'or, tu m'en donnerais cent , qu'est-ce que cela me prouverait? que tu es immensément riche. Celui qui donne au mendiant un coin de son manteau de pourpre brodé d'or , lui donne plus que celui qui lui jette son manteau de laine ; et pourtant , celui qui donne son manteau de laine a plus d'humanité dans le coeur , car il se dépouille tout à fait. Ainsi, je te l'ai dit, tes dons ne me prouvent qu'une chose, c'est que tu es riche .
— Et assez amoureux pour les éltiver à un
taux qui dépasserait peut-être tout ce que tu disais.
— Oh ! reprit Silia en riant, ce serait un terrible événement chez toi. Non, Bibulus, puisque tu me trouves belle , il faut que tu puisses m'admirer gratuitement, car je suis sûre que Fortunata t'arracherait les yeux si tu disposais d'un sesterce sans sa permission.
Silia disait la vérité, et Bibulus le reconnaissait intérieurement; mais sa vanité se refusait à Tavouer.
— Fortunata ne m'a pas empêché de donner les jeux qui ont eu lieu aujourd'hui .
— Elle t'en a si peu empêché qu'elle te l'a permis et qu'elle a payé la dépense elle-même.
— Qui t'a dit cela ? s'écria Bibulus avec colère.
— Mais... ceux à qui elle s'en est vantée. Gnaton , à qui l'entrepreneur des jeux remet en secret le dixième de ce que tu lui as payé.
— Gnaton, cet infâme... si j'en étais sûr... Il s'arrêta , puis il reprit :
— Mais pourquoi revenir sans cesse à Fortunata? Laissons -la en paix, elle ne s'occupe
point de ce que je fais... Sois franche, Silia...
m'aimes-tu et ne me préfères-tu pas cetinsoleut
Faustus?
— Faustus! s'écria vivement SiHa. Ah je te jure que ce n'est pas un rival à craindre. Sufiisant et si fier de sa beauté qu'il se croit maître d'une femme par cela seulement qu'il lui parle.
— Et pourtant il t'aime.
— - Je ne sais et m'en occupe fort peu , et j'ai eu tort.
— Pourquoi? le regrettes-tu?
— Qui pense à cela? Mais à présent que j'y pense, son amour est un amour véritable; oui, ce doit être une passion bien violente que celle qui l'a poussé à une action aussi coupable que celle qu'il a faite.
— Quelle action ?
— Il a fait solliciter Silanus de me répudier.
— Lui ! et dans^uel but ?
— 11 voulait, m'a-t-il dit, essayer de me toucher par l'offre de sa main , puisque son amour m'était indifférent.
— 11 voulait t'épouser?
— C'est un fou. Il a trop oublié que Téclat (le son nom n'égale pas celui de Silanus, et que^ malgré l'illustration de la famille desFaustus, elle n'est pas à comparer à celle de la famille Cornéjienne dont je suis.
Silia , seule à Nîmes ,. loin de son époux , menant line vie qtii , disait-on, n'était pas exempte de reproches, avait fait oublier son rang et la noblesse de sa race ; mais elle les rappela assez à propos à Bibulus pour qu'il crût à la proposition d'un homme aussi honorable que Faustus, et que par un retour secret il rougît de la naissance obscure et des manières de Forttinata.
— Et tu n'épouserais pas Faustus, si tu élais libre? dit-il.
— Je n'épouserais point un homme que je n'aime pas.
— Et si nous étions libres tous deux? ajouta Bibulus.
Silia devint sérieuse , et puis se mit à sourire.
— Nous ne le sommes ni 1 un ni l'antre ; à
quoi bon faire des rêVes qui troubleraient mon
repos plus que le lien ?
En parlant ainsi elle se leva.
— Silia, ditBibulus, dis-moi un mot et je te jure —
— Non, dit Silia ;, ne me parle pas ainsi; est-ce en un moment qu'on décide de sa destinée?
— C'est ainsi que j'ai toujours agi.
— Ob ! moi je suis plus prudente, et j'ai besoin de temps.
— Silia, lui dit Bibulus , tu assistes ce soir au festin que je donne à tous les nobles citoyens de Nîmes? Mets sur ta tête une coul'onne de bluets et je devinerai. . .
— Je n'irai pas cbez toi, Bibulus ; je bais trop Fortunata et j'aime trop... Je ne sais ce que je dis , d'ailleurs je connais ta splendeur : ce sera un encliantement que cette fête, et j'y souffrirais plus que je neveux, ou j'y succomberais trop aisément; je préfère n'y pas aller.
— yiens-y .
— Non, Bibulus, Sémélé fût brûlée pour avoir voulu voir Jupiter dans sa majesté, et il
LES ROMAINS. tl9
n'y a que Junon , son épouse , qui puisse Je regarder ainsi.
— Eh bien ! la place de Junon est à prendre dans mon olympe. Viendras- tu?...
— Si j'y entre jamais , je rt'en veux plus sortir.
— Eh bien ! viens reconnaître ton empire.
— Je le regretterais trop s'il me manquait.
— Je jure Jupiter que tu Tas conquis.
Viens.
— J'irai , mais pour ne pas me faire remarquer par mon absence et aussi pour humilier Faustus. Car, écoute, Bibulus, je te parle naïvement. Je sais bien que tout ce que nous venons de dire, sont des propos en l'air ; mais, je t'en prie , flatte-moi de ton amour. . . montre à ce Faustus que je suis aimée par quelqu'un qui lui est supérieur, par toutes les qualités qui distinguent un homme, la puissance, le courage et Tesprit. C'est une petite vengeance de femme ; mais, tu me comprends, toi qui les connais si bien.
Et, sans attendre sa réponse, elle le quitta en le flattant du regard et du sourire, et après
120 LES ROMAIIVS.
lui avoir abandonné sa main qu'il couvrit de baisers et qu'elle retira en laissant échapper un soupir , qui disait combien elle était émue.
Bibulus sortit ravi.
Certes , le ftianége de Silia eût été peu capable de faire prendre au duumvir une détermination aussi importante que celle de répudier Fortunata, si depuis longtemps elle ne Tavait accoutumé à cette idée ; et si d'un autre côté elle ne l'avait mise en avant dans un moment où Bibulus avait , pour ainsi dire , décidé d'en finir avec sa femme.
Qu'on nous permette de raconter ce qui l'y avait poussé.
On se rappelle cet Asclyte, gladiateur vaillant, qui avait dû sa vie à l'intercession de Gbrysis. Sa beauté avait flatté la vue et excité les désirs de beaucoup de nobles dames, et parmi celles-là , Fortunata avait été la plus ravie des charmes du gladiateur. Un message avait averti le vainqueur , et ce message lui avait été porté par T esclave confidente , qui était alors partie nécessaire du mobilier d'une dame x'oraaine. Mais alors , comme aujour-
LES ROMAINS. t2l
d'hui , la discrétion qui se vend n'a besoin que de trouver un marché plus avantageux pour devenir trahison ; et Psyché , l'esclave de Fortunata , ne portait jamais ses secrets messages qu après les avoir confiés au duumvir qui laissait faire volontiers, se souciant fort peu de la vertu de sa fenyne qui ne lui rapportait rien. Soit que celui que Fortunata envoyait à Asclyte lassât la patience du duumvir, soit que Psyché qui pensait profiter pour son compte de la répudiation de Fortunata , eût excité la colère de Bibulus assez adroitement |K)ur qu'il se décidât à punir; soit toute autre raison , le mari avait ordonné à Psyché de remettre le message, et avait juré par les serments les plus puissants qu'il tirerait vengeance de ce dernier affront.
Du reste , Psyché était sortie de la maison de Bibulus enveloppée d'u'n long voile, et avait gagné l'hôtellerie où Asclyte était logé avec son maître. Elle l'avait fait appeler et lui avait demandé s'il voulait consentir à accorder un moment d'entretien à une femme qui s'était éprise de ses charmes.
La manière dont ce message fut apporté et fut accueilli mérite qu'on la rapporte. Elle est une preuve que toute dissolution arrive aux mêmes résultats : et ce n'est pas sans quelque étonnement qu'on retrouve les moeurs de notre dix-huitième siècle, dans ces temps de débauche, et jusque dans leurs pli^s fines nuances.
— Quelle est cette femme, dit Asclyte , qui ne craint pas de faire de pareilles propositions à un gladiateur?
— C'est cette qualité , répondit Psyché , qui fait votre plusgrand charme. Il est des femmes d'un goût bizarre et pour qui l'amour n'a d* prix qu'autant qu'il s'offre à leurs yeux sous les traits d'un esclave , d'un gladiateur, d'un athlète, d'un mime, ou d'un muletier. Ma maîtresse est de ce nombre , les nobles rangs de l'orchestre n'attirent pas ses regards : c'est des extrémités -de l'amphithéâtre ou du fond du cirque que part le trait qui l'en- (lamme.
— C'est donc de la femme d'un artisan ou de toi-même que tu parles, répondit Asclyte.
— De moi, dit Psyché avec mépris; iule
trompes , il me faut de plus illustres amours , je ne veux pas d'un amant qui pourrait un jour porter sur la croix le souvenir de mes faveurs. Ce goût ne convient qu'aux nobles patriciennes. Sans doute il réveille le dégoût de leur amour usé; mais j'ignore quel bonheur elles trouvent à livrer leurs charmes au vil gladiateur dont les bras gardent encore le stigmate du fouet. Pour me plaire il faut porter au moins le noble anneau des chevaliers.
— Je le crois, dit Asclyte, car il est d'or.
— Ah! reprit Psyché, sans répondre à cette épigramme; j'avais oublié de te dire que voici une bourse qui accompagne mon message.
— A quelle heure dois-je partir, et où faut-il que j'aille?
— A la troisième heure de la nuit tu seras aux environs du temple de Diane ; j'y serai, et je te servirai de guide.
Il n'y avait qu'un moment que Psyché venait de quitter Asclyte, lorsqu'on vint avertir le gladiateur qu'un vieillard le demandait. Celui-ci, Tayant emmené dans Tendroit le plus secret de la maison, se découvrit la tète.
qu'il avait tenue couverte jusque-là d'un pan <le son pallium qui dérobait à tous les yeux les traits de son visage.
A Taspect de cet homme, Asclyte fut violemment troublé, et le vieillard lui dit :
— Ta pâleur me dit que tu me reconnais; mais elle me fait craindre que je ne retrouve plus Asclyte tel que je Tai quitté, indigné du métier infâme où l'a réduit son esclavage et prêt à tout entreprendre pour s'en affranchir.
Asclyle baissa la tête, et une vive rougeur succéda sur son visage à la pâleur qui s'y était d'abord répandue.
— Vindex, répondit-il , lorsque tu m'as rencontré à Toulouse aumoment où je venais d'ê- Ire fait captif dans les Pyrénées , j'étais encore plein du désir de cette liberté sauvage qui nousy accompagnait. L'idée d'obéir à un maître me révoltait paice que j'ignorais ce cjn était l'esclavage. Toi-même tu m'en as fait alors une peinture odieuse; et je t'ai promis tout ce que tu voulais, parce que je te croyais. Mais les malheurs dont tu me menaçais ne sont point venus. Mon maître me nourrit abondamment,
je suis logé dans les meilleures hôtelleries des villes où nous allons , quelquefois dans les pcilçiis des particuliers qui donnent des jeux ,au peuple. Je suis vêtu avec magnificence, des plaisirs de toutes sortes nous accompagnent; nous sommes l'objet du désir des plus nobles patriciennes, et c'est à nous qu'elles réservent leurs applaudissements le jour , et leur amour la ^uit. Pour tout cela je combats dans le cirque , moins souvent et avec moins de danger que je ne le faisais pour avoir dans mes montagnes un pain misérable et un asile dans quelque caverne humide.
Vindex regarda Ascly te avec tristesse , et reconnut que le jeune homme vaillant et fier, qu*il avait quitté à Toulouse, s'était laissé corrompre à son esclavage , comme une jeune fille , d'abord pudique, se laisser aller à la prostitution; car la prostitution donnait alors , comme aujourd'hui , ce que la vertu ne donne pas. Le vieillard comprit que ce n'était plus avec les sentiments généreux d'autrefois qu'il obtiendrait ce qu'il voulait de cet homme, mais, comme en il avait besoin, il se
conforma à ses nouveaux désirs, et lui répondit :
— Tu as raison, Asclyte; tous ces avantages sont dignes d'être considérés ; mais tu ne les possèdes que d'une manière bien précaire. Ils sont à la merci du poiice d'une femme , et si aujourd'hui même je n'en avais excité une à demander ta vie , tune te réjouirais pas à l'heure qu'il est du sort que tu as.
— Je le sais, dit Asclyte , et je t'ai reconnu quand tu as parlé. Bien que ta voix n'ait été entendue que de peu de personnes,' elle est venue jusqu'à moi au milieu du cirque., tant celui qui attend la mort sous le glaive saisit avec avidité le moindre murmure qui lui apporte une espérance. Enfin je suis encore prêt à t'obéir, si ce n'est avec la même foi, ce sera avec le même empressement.
Vindex ne crut pas devoir se fier à ce mouvement de générosité que la moindre circonstance pouvait arrêter, et il s'empressa de répondre :
— Je suis sûr de te retrouver digne de l'estime que j'avais conçue pour toi ; aussi ce n'est
pas pour te rendre à ta misère que je viens te demander de servir nos projets : c'est pour l'assurer dans la liberté ces biens, si doux qu'ils te font même chérir l'esclavage. Crois-tu, Asclyte, que ceux qui nous auront servi à renverser la tyrannie seront oubliés par nous : ce serait nous faire injure. Une riche part de la dépouille de Néron et de ses favoris sera leur récompense. N'es-tu pas jaloux de posséder les riches habits que tu portes , de commander dans la maison où tu entres la nuit furtivement et comme un voleur, et d'envoyei- d'amoureux messages à qui tu voudras au lieu d'en recevoir de tu ne sais qui ?
Asclyte sourit à ces paroles et répondit à voix basse :
— Et à quand l'exécution de tes projets?
— A cette nuit , à la sixième heure. Il y a une fête splendide dans le palais du duumv,ir ; tu t'y introduiras, accompagné de tous tes camarades. L'ivresse aura eu le temps de passer des maîtres aux esclaves; enchaînez ceux-ci et emparez-vous des autres. Une fois Bibu-
lus et Martius en votre pouvoir je me charge
du reste.
— Mais il y a une légion entière aux portes de Nimes ; et à peine puis- je répondre de deux cents hommes.
— Je saurai paralyser l'effort de cette légion.
— Faut-il donc égorger Faustus dans le festin ?
— Garde- toi bien de le toucher, s'il s'y trouvait, et laisse-le libre.
— Est- il doùc gagné à ta cause?
— Il sera gagné,, je te le jure, à l'heure convenue .
— En ce cas, rien ne peut trahir notre succès. ^
— Rien que ta négligence, Asclyte. Ne tarde pas surtout. Tu sais que c'est pour avoir dormi trop tard que les conjurés qui devaient surprendre Auguste au Capitole ne l'y trouvèrent plus.
— J'ai de quoi me tenir éveillé d'ici là, répondit Asclyle.
— Que veux- lu donc faire ?
— Peut-être choisir la maison dont je veux
devenir ]e maître.
Après ces paroles ils se séparèrent, et Vin-
dex reprit le chemin de l'hôtellerie où il était
descendu.
Cependant T heure du festin qui devait avoir lieu chez Bibulus était près d'arriver, Eumolpe priait Cnéius de partir , en lui ofifranl de raccompagner, et celui-ci s'étonnait de son empressement à aller recevoir les coups de bâton qu'il avait gagnés de la magnificence du duumvir. MaisEumolpe, dont la tristesse avait disparu comme par enchantement , répondait aux observations de Cnéius par les préceptes de la plus sévère philosophie et lui dls.'iit : que l'homme juste ne devait j)as se désoler des
malheurs qui lui aclvenaient , que les plus cruelles tribulations ne servaient qu'à montrer la grandeur de son âme , et que la douleur physique devait être considérée comme un bien petit mal, si mènie elle existait; car il est facile de prouver qu'elle n'existe pas, ajoutait Euraolpe d'un air dégagé. Cnéius, tout en marchant vers le palais du duumvir, admirait la résignation d'Eumolpe. Elle lui donnait même du poète une idée beaucoup plus favorable que celle qu'il en avait conçue depuis le peu de temps qu il le connaissait.
En approchant du palais de Bibulus , ils remarquèrent qu'il était précédé de grands espaces de terrain séparés par des barrières et dont le sol était uni et battu avec le plus grand soin; ces terrains étaient occupés par une grande quantité de joueurs qui prenaient ' Texercice de la paume. Dans ceci comme dans tout ce que faisait le duumvir le luxe était poussé à l'excès. Ainsi on voyait de toutes parts des esclaves ramasser les balles qui avaient touché la terre et qui , n'étant plus jugées dignes de servir aux joueurs , étaient
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inimédialement remplacées par de nouvelles que d'autres esclaves portaient dans des corbeilles.
Eumolpe appelait l'attention de Cnéius sur les joueurs et lui faisait remarquer leur adresse. Le poète s'extasiait à ce point sur ce jeu auquel il engageait vivement Cnéius à prendre part, que celui-ci remarqua l'excès ridicule de ses instances ; il pensa d'abord qu'Eumolpe voulait l'arrêter à cet endroit pour qu'il ne fût pas témoin de l'affront qui Tattenciait à la porte du palais. Dans cette supposition Cnéius voulut lui épargner cette honte, et regardant les joueurs, il fit semblant d'être captivé par la curiosité. A peine avait-il détourné la tête qu'Eumolpe s'éloigna , mais avec une telle rapidité que Cnéius ne put s'empêcher de le suivre du regard ; cet empressement même- lui devint suspect, et, par une pensée soudaine , Cnéius chercha sa tablette qu'il avait mise dans sa tunique, et qui portait une invitation à souper chez Bibulus, et reconnut qu'Eumolpe s'en était emparé^ et lui avait substitué la sienne. Aussitôt Cnéius s'é-
iU LES ROMAJNS.
Janca avec rapidité à la suite d'Eumolpe, et, l'atteignant au moment où il montrait son invitation au portier, il la lui arracha des mains. Eumolpe, voulut disputer; etCnéius lui ayant fait de vifs reproches de sa trahison, le poète prit tous les dieux à témoin que ce jeune homme était un imposteur, sans nom, sans famille , à qui il avait offert un asile , et qui l'en récompensait en voulant lui enlever fhonneur de souper avec le divin Bibulus. Cette discussion avait appelé une partie des joueurs et Ton riait des efforts de chacun des deux adversaires qui voulait garder pour lui le souper et laisser à l'autre les coups de bâton.
La vieillesse est une sainte chose , d'une autre part la jeunesse et la beauté sont un grand pouvoir. Mais la vieillesse ridiculement portée est trop facilement un objet de risée, et la jeunesse hautaine impose et intéresse à la fois.
Le choix de la foule était fait et chacun criait qu'il fallait bâtonner le poëte et laisser entrer le jeune homme, lorsque Bibulus, attiré par ce bruit, parut lui-même à la porte de son palais; il s informa de ce (jui s était passé el
LES ROMAINS. lââ
ordonna gravement aux deux prétendants de plaider leur cause ; il fit mettre un esclave à genoux, appuyé sur les mains , et, s'asseyant sur son dos, il se posa comme au tribunal pour écouter les orateurs. Ce singulier débat avait amassé un grande foule, et déjà les uns avaient pris parti pour Eumolpe et les autres pour Cnéius , lorsque Bibulus annonça qu'il allait prononcer la sentence.
Elle devait être selon les passions d'un bomme comme Bibulus. Un misérable bouffon lui devait paraître préférable à un jeune et noble patricien. Bibulus espérait tirer plus d'amusement du poëte ridicule que du jeune homme sincère, et il déclara qu'il ne pouvait reconnaître d'autre légitime propriétaire de l'invitation que cel ui qui Tavait dans les mains, et que c'était à celui qui se présentait aveclinvitation qu'en appartenait le bénéfice. Eumolpe triompha , mais Cnéius ne se laissa point abattre par cette décision , et s'avançant. vers le portier il lui dit avec hauteur ;
— Esclave , tu as entendu la décision dp ton maître, c'est celui qui a dans les mains
son invitation qui en est le légitime propriétaire ; je viens de l'arracher par la force à cet homme qui me Tavait j^rise par la ruse, laissemoi donc passer.
La foule applaudit à ce trait de présence d'esprit : Bibulus en parut dépité, et s'écria sur-le-champ:
— Ma décision est juste et je la maintiens ; chaque lot promis sera payé à celui qui est le porteur du titre , et comme ce jeune homme tient à la fois l'invitation et la promesse des vingt coups de bâton , il profitera de toutes deux, les coups de bâton d'abord, et le souper après. Allons, dépêchez , car je vois mes convives qui approchent.
Aussitôt Bibulus s'éloigna sans vouloir entendre les réclamations de Cnéius.
Des esclaves s'emparèrent du jeune homme, et, comme il faisait une vive résistance , ils le terrassèrent et le lièrent par les mains à un des poteaux qui servaient de limite au jeu de paume, et, ayant dépouillé Cnéius jusqu'à la ceinture , ils commencèrent à le frapper.
Pendant ce temps-là, les convives de Bibulus
étaient arrivés et la plupart étaient passés sans qu'aucun d'eux s'informât du tumulte qui avait lieu en cet endroit.
On avait remarqué toutefois que Gnéius après avoir employé tout ce qu'il avait de forces et de cris pour échapper aux esclaves avait soudainement paru changer de résolution , et qu'il avait supporté la fin de son supplice avec une résignation remarquable. La fureur du jeune homme avait excité celle des esclaves, et son calme soudain ne la diminua pas. Ces misérables , accoutumés à de pareils traitements, s'imaginaient que Cnéius les recevait avec la même indifférence qu'eux. Mais quelques graves citoyens qui s'étaient trouvés mêlés à cette foule ne purent s'empêcher de tirer un fâcheux augure de ce sombre silence, et l'un d'eux s'écria :
— Je ne voudrais pas être l'hôte qui donnera à souper ce soir à ce jeune homme.
Comme le supplice de Cnéius était près de finir il se fit un grand mouvement dans la foule, et l'on se précipita vers le bord de la voie qui menait au palais.
— Quel luxe ! quel éclal ! quelle pompe ! s'écriait-on avec envie.
En effet c'était un cortège pompeux qui s avançait.
— Voyez ! disait-on de tous côlés, voyez ! cette litière magnifique, elle n'est point fermée de rideaux, mais elle a des portières d'une pierre si transparente qu'elles laissent passer la lumière; voilà jusqu'à huit esclaves qui la précèdent et un pareil nombre qui la suit; tous sont à cheval, et, quoique la nuit ne soit pas venue, ils portent des torches allumées, comme si le jour qui éclaire le peuple était indigne d'éclairer une patricienne , car cette litière et ces esclaves sont ceux de Silia.
— Silia! s'écria Cnéius d'une voix retentissante ; citoyens, écartez-vous, je vous prie, que je voie le cortège de Silia et sa magnificepce tandis qu'ellese rend à l'invitation deBibulus.
Ces paroles furent prononcées avec un lel accent de commandement, que chacun obéit sans réflexion, et qu au moment où Silia passa devant le ])oteau où son fils était attaché, personne ue se trouva entre elle et lui. En
même temps que la foule s'était écartée, un profond silence s'était fait autour de la litière et du poteau , chacun attendant que Cnéius jetât quelque amère parole à la noble dame. Mais personne ne comprit ce que le jeune ëtrangei' voulait dire lorsqu'il s'écria :
— Silia ! Silia ! pourquoi ta porte étaitelle fermée ce matin?
Silia, fort occupée à écouter les paroles d'un j(?une patricien qui marchait à coté de sa litière, leva à peine les yeux en entendant prononcer son nom, et passa sans demander t[uel était ce jeune homme ainsi ilagellé , et sans chercher à s'expliquer le sens des paroles qu'elle avait entendues.
Cependant on avait détaché Cnéius , et les esclaves qui lui avaient infligé son supplice le raillaient en lui témoignant leur respect, et (;u l'invitant à entrer dans la maison de leur maître.
— Ne craignez pas que j'y manque , répondit Cnéius; marchez devant moi, je vous suis.
Et tout aussitôt il entra dans le palais, sur la porte duquel était écrite cette inscription :
« Tout esclave qui sortira sans permission recevra cent coups de fouet. »
Un esclave habillé de vert et portant une ceinture écarlate était commis à la garde de cette porte , et épluchait des pois dans un bassin d'argent. Une pie, enfermée dans une cage dorée, était àcoté de lui, et saluait au nom de son maître tous ceux qui entraient. On remarqua que son éternel babil cessa au moment où Cnéius passa devant elle, et chacun se dit en se retirant :
— Assurément , il y aura un malheur ce soir dans la maison du duumvir.
JNous quitterons un moment Cnéius, qui entra rapidement jusqu'au fond du palais où il disparut à tous les regards, pour suivre les invités qui erraient dans les appartements en attendant l'apparition de Bibulus. Des esclaves les promenaient de toutes parts , et étaient chargés de leur faire remarquer la splendeur et le nombre des merveilles enfermées dans cette enceinte. Dans l'atrium c'étaient les murs couverts de peintures , qui presque toutes représentaienldes sujets tirés de la vie du maître
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de ]a maison : ici un combat où il s'était trouvé, plus loin, la première cause qu'il avait plaidée au forum; ailleurs, son élection à la magistrature ; de pompeuses inscriptions expliquaient ces peintures; on en voyait de plus magnifiques encore sous le portique et représentant la plupart des sujets tirés deYOc/jssée et de Y Iliade. D'autres offraient l'imafife de sacrifices et de jeux. Deux tableaux étaient placés à droite et à gaucbe de. la porte d'entrée du tryclinium , fun représentant le cours de lune et la marche des planètes, et l'autre tous les jours de Tannée distingués par des points blancs ou des points noirs, selon qu'ils étaient heureux ou malheureux. Le luxe de Bibulus resplendissait de toutes parts : aux murs des portiques étaient suspendus des faisceaux d'armes éclatantes, et dans un angle on voyait une vaste armoire d'ébène où étaient exposés les lares protecteurs de sa famille , en argent, une petite statue de verre , et un coffre incrusté de métaux précieux qui renfermait la première barbe du duumvir. Des lustres pendus à la voûte éclairaient le portique sous le-
quel tous les invités finirent par se réunir. Une robe de pourpre et deux deniers d'or furent offerts à chacun d'eux, et un esclave s'étant mis à la tète du groupe donna le signal de rentrée en criant :
— Du pied droit !
On entra ainsi dans la salle du festin , et le trycliniarche conduisit chacun des convives au lit qu il devait occuper. Dès que tous furent placés, des esclaves égyptiens s'approchèrent et versèrent de l'eau de neige sur les mains des invités , et furent ensuite remplacés par des pédicures qui lavèrent leurs pieds et en détachèrent les cors et les durillons d'une manière admirable.
Tout le monde était à table ; Bibuhis seul était absent ainsi que Fortunata et Silia. Quelqu'un se penchant alors à l'oreille de Faustus , lui dit :
— Bibulus usurpe le privilège des belles femmes, celui de se faire attendre.
— Mais il ne leur a pas encore pris celui de se faire désirer, répondit Faustus.
P)ibulus entra presque aussitôt, et s'excusa
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d'avoir manque à Ja politesse; il raouiila comment il avait été retenu par une partie d'échecs dans laquelle il avait été vaincu par Silia ; et, comme chez Bibulus l'ostentation de ce qu'il possédait et de ce qu'il faisait était le premier besoin, il fallut qu'il expliquât à l'assemblée le coup qui l'avait fait perdre ; on apporta le damier de bois de térébinthe, dont les cases étaient d'ivoire et de cristal, et dont les pièces, au lieu d être de bois comme d'ordinaire , étaient de l'argent et de Tor le plus pur magniKquemeut sculpté.
Bientôt cependant , sur un signe de Bibulus, on servit l'entrée qui parut splendide: au centre était un petit éléphant en bronze doré ; sur ses flancs étaient suspendus deux bassins, rempli d olives blanches, et l'un fautre d'olives noires; sur son dos était une tour à plusieurs étages , et à chaque étage un plat où étaient divers mets. Chaque plat portait, gravé sur le bord , son poids et le nom de Bibulus son propriétaire. Tout autour , des bassins, élevés sur des autels , sur des ponts , sur des pyramides , renfermaient des loirs nageant dans le
miel et dans le jus de pavots, et des prunes de Syrie avec des grains de grenade. On apporta ensuite un plat immense sur lequel était posée une poule qui semblait couver ses oeufs , et d'une imitation si parfaite qu'elle trompa les yeux mal exercés à ces surprises. Ce n'étaient point des oeufs de poule , mais des oeufs de paon qu'elle cachait sous ses ailes, et les esclaves les distribuèrent aux convives.
— Prenez garde, dit Bibulus, je ne vous réponds point de la qualité de ces oeufs. J'ai été forcé de vous servir ce que mon intendant a pu se procurer, et je crains que vous n'y trouviez quelque jeune paon près d'éclore.
Les oeufs furent brisés , et chacun d'eux contenait véritablement un becfigue enseveli dans des jaunes d'oeufs et des champignons.
Ce premier service avait été à peine posé sur la table, que Bibulus fit un signe, un orchestre invisible se fit entendre, et les esclaves enlevèrent les mets. Dans ce tumulte, Tun d'eux ayant laissé tomber un plat d'argent voulut le ramasser.
— Jetez cela aux ordures, dit Bibulus.
Et le plat fut balayé.
Bientôt des esclaves éthiopiens parurent, portant des outres semblables à celles avec lesquelles on arrose le bord des théâtres , et ils versèrent de nouveau l'eau qu'elles conte riaient sur les mains des convives , mais cette fois c'était une eau parfumée de roses et d'encens, et qui embauma Fair.
Après eux, les esclaves du cellier présentèrent du vin dans des bouteilles de verre bouchées avec soin , et portant au cou des petits écritaux avec cette inscription : Falerne du consulat d'Opimius.
Tandis qu'on le servait avec profusion, un esclave apporta un squelette d'argent qu'il posa sur la table, et qui, mu par des ressorts secrets, en fit le tour et excita Tadmiralion générale.
Cependant Faustus, placé à une des extrémités de la salle , cherchait les regards de Silia. que toutes les attentions de Bibulus ne pouvaient arracher à sa tristesse.
Bibulus voulant la distraire , demanda pourquoi il manquait un convive à la table, et raconta, le plus plaisamment qu'il put, l'aven-
ture (lu jeune homme qui avait reçu les coups de verges. Ce récit rappela à Silia les paroles qui lui avaient été dites : elle s'informa de Tâge du jeune homme, et surtout de la tournure de celui qui lui avait disputé la place, mais les riches habits qu'Eumolpe avait pris chez Faustus empêchèrent Silia de supposer que ce fût le misérable poète qui s'était présenté chez elle , mais Faustus le reconnut pour Thôte à qui il avait donné asile, et s'informa aussi de Cnéius : un esclave répondit qu'on l'avait vu entrer au palais, mais que sans doute il était ressorti , car on ne savait ce qu'il était devenu.
— Eh bien ! s écria Bibulus, qu'on le cherche dans la ville et qu'on nous l'amène 3 vous lui direz que Silia Ta demandé.
— Non , dit vivement celle-ci, c'est inutile ; j'en parlais par curiosité, voilà tout.
— Qu'on nous serve donc, reprit le duumvir ; nous attendons comme dans une hôtellerie gauloise.
Aussitôt , on vit paraître un nouveau service : si sa magnificence ne répondit pas à l'at-
tente générale, il n'en surprit pas moins par sa singularité : c'était un globe immense, entouré d'une espèce de tablette, sur laquelle étaient représentés les douze signes du zodiaque , chacun portant un plat de la saison qu'il marquait. On voyait des pois sur le bélier, un jarret de boeuf sur le taureau, des rognons sur les gémeaux, une couronne sur l'écrevisse, des figues d'.Afrique sur le lion, la fressure d'une génisse sur la "vierge , des gâteaux dans les plateaux de la balance , enfin , sur Je scorpion , sur le sagittaire , sur le verseau , sur les poissons , on avait placé un turbot,» un lièvre, une langouste , une oie et des surmulets ; au sommet était un gazon artificiel, sur lequel était posé un rayon de miel; pendant qu'on plaçait ce vaste édifice , un esclave distribuait le pain dans une corbeille d'argent. Chacun admirait la disposition des mets plutôt que leur qualité, et, Bibulus, s'en étant aperçu , dit à haute voix :
— Les mines d'or sont au centre de la lerre, et les bons mets doivent s'y trouver.
Aussitôt, on enleva la partie supérieure du
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globe, et Ton vit qu'il renfermait les ragoûts les plus exquis, le gibier et les poissons les plus délicats. Aux quatre coins, des satyres en or, portant des outres, versaient incessamment, à cbaque convive qui présentait son assiette, une sauce différente mais délicieuse.
On se remit à manger, et Bibulus reprit la parole.
— Assurément , la macbine que j 'ai fait exécuter, portait extérieurement des mets sans valeur, mais, elle en renfermait de précieux dans son sein. C'est une leçon que j'ai voulu donner à ceux qui jugent sur les dehors. Chacun y trouvera aussi , selon l'époque où il est«né , l'horoscope de son caractère ; car, vous le savez , chaque signe emporte avec lui des qualités différentes. Ainsi , celui qui est né sous le bélier a le caractère indomptable , le génie mordant et satirique, un goût déterminé pour les querelles de l'école et du barreau. Le taureau , au contraire , condamne ceux qui naissent sous son signe , aux rudes travaux de la campagne , et leur esprit est aussi épais que le fanon de cet animal. Les tendres gémeaux font
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les saintes amitiés et les amours éternels. Quant à récrevisse, qui est une constellation , elle règne également sur la terre et sur Tonde j C'est ainsi qu'elle m'a prédit ma puissance, et c'est pour cela que je l'ai coiffée d'une couronne . Les enfants du lion sont des mangeurs insatiables, ils ne respirent que les armes, et brûlent de la soif de commander. Sous la vierge , naissent les femmes prudes , les hommes timides , toujours prêts à fuir et à recevoir des fers. Sous la balance, les gens d'affaire et les usuriers. Sous le scorpion, les empoisonneurs et les assassins. Sous le sagittaire , les fripons qui vous dépouillent d'une main en vous saluant de l'autre . Sous lé capricorne , les porte-faix et tous ceux dont la peau s'endurcit aux pénibles labeurs. Sous le Verseau, les cabaretiers et les ivrognes. Enfin, sous les poissons, les cuisiniers et les rhéteurs. Que chacun de vous choisisse donc un rôle selon le signe où il est né , et qu'il parle dans ce sens. C'est un jeu fort agréable par le piquant des contrastes , et que j'ai vu pratiquer à la cour de ]Néron , où Sénèque fut obligé de s'enivrer, et où , Flavia la belle Ro-
maine , fut charmante en parlant le langage
des voleurs.
Quelque extraordinaire que fût cette proposition , on s'y prêta de bonne grâce , et chacun tint des discours analogues au caractère qu'il devait avoir.
Bientôt Bibulus se leva , et chacun l'ayant imité , les lits furent couverts en un instant de nouveaux tapis qui représentaient des sujets de chasse brodés en soie sur des fonds de laine. Chacun cherchait à deviner à quoi tendait ce nouvel appareil, quand tout à coup les portes s'ouvrent avec fracas au bruit du cor, et on apporte un énorme sanglier de La- Gonie, sur un vaste plateau de vermeil. La hure était coiffée d'un bonnet d'affranchi, et ses défenses portaient deux corbeilles tissues de branches de palmier remplies , Tune , de dattes de la Judée , l'autre , de dattes de la Thébaïde ; une quantité de marcassins en pâte cuite entouraient le monstrueux animal ; ils étaient en nombre égal à ceux des convives , et chacun en eut un pour sa part. Chacun renfermait un présent que l'élégance de Hibulus
avait approprié au caractère de celui à qui il était affecté ;. un seul restait, c'était celui qui était destiné au convive qui n'était pas venu.
— Ma foi , dit Bibulus , j'ai laissé à mon cuisinier le choix de ce présent , voyons s'il a été ingénieux.
Il brisa la pâte, et découvrit un poignard magnifique. Ce présage étonna quelques personnes, et fit pâlir Silia.
— Le présage est juste , s'écria Bibulus ; il y a beaucoup des gens qui voudraient ma mort, mais il n'y a personnepour prendre le jx>ignard.
Et il le jeta avec dédain loin de lui.
— Allons , allons! eria-t-il, en frappant ses mains Tune contre l'autre, du vin, et qu'on voie si cet animal a été cuit à point.
A ces mots , un esclave en costume de chasseur, frappa Tanimal et l'ouvrit dans toute sa longueur avec son large couteau , et il s'en échappa des grives vivantes qui furent saisies à l'instant par les esclaves et qui furent préparées et servies en moins d'une minute. Cependant au milieu de la gaîté qu'excitaient à chaque instant ces surprises , quelqu'un demanda ce
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(jue sii^nifiaitce bonnet d'affranchi posé sur la.
hure du sanglier.
— Hier , dit Bibulus , j'ai fait servir ce sanglier, personne n'y a touché. Je l'ai renvoyé : c'était lui rendre sa liberté, et je l'ai coiffé de ce bonnet.
— Mais aujourd'hui? s'écria-t-on.
— Vous avez raison , s'écria-t-il , il ne lui convient plus , à qui le donnerai-je ?
Et, se retournant, il vit un jeune esclave qui faisait le tour de la table avec des raisins. Bibulus Tarréta, et lui dit :
— Va, je t'affranchis.
L'esclave tomba à ses genoux.
— Quel est ton nom?
— Bacchus.
— Je suis plus puissant que je ne croyais , s'écria joyeusement Bibulus, je viens d'affranchir un dieu.
rS.On applaudit au bon mot; mais beaucoup pensèrent qu'il avait été préparé entre Tesclave et le maître.
Le bruit augmentait de moment en moment, et la gaité dominait les plus sévères. Silia,
maigre sa tristesse , se laissait gagner à cette nouvelle joie et écoutait en souriant les mille propos que lui disait Bibulus. Cependant Faustus les observait, et le duumvir, voulant détourner son attention sur des objets nouveaux, ordonna qu'on apportât un nouveau service. Ce repas devait être un enchaînement dç surprises.
A peine le maître a-t-il fait un signe , que Ton voit arriver trois cochons, blancs comme la neige, menés en laisse par des esclaves. Ces animaux portaient des sonnettes à leur cou et faisaient un bruit insupportable.
— Lequel vous semble le meilleur ? dit Bibulus, on va vousleservir à rinstant. Sile cuisinier de Martius fait cuire un faisan dans un quart d'heure , je veux que le mien «cuise un cochon en moins de temps. Qu'on fasse venir le cuisinier. aîÉ
Celui ci paraît, et son maître lui dit : ^'^'' '
— Quelle est ta décurie ? . ^-
— Je suis de la cinquantième.
— Es-tu né chez moi, ou t'a-t-on acheté ?
— INi Tun ni Tautre. Je fais partie du legs que vous a fait Pansa.
— Eh bien î je te donne un moment pour égorger et cuire cet animal; si tu tardes, tu recevras cent coups de fouet.
L'esclave s'enfuit aussi tôt en entraînant cette partie vivante du souper, et Bibulus, satisfaitde montrer, par la réponse du cuisinier, qu'il avait dans sa maison plus de six cents esclaves, se mit à proposer des vins de toutes sortes, ceuxci venant de Terracine , ceux-là de Tarente , d'autres de Grèce, quelques autres de Rivesaltes. Il essaya aussi d'exciter la conversation en attaquant chacun à son tour.
— Allons , Publius , tu as l'air de mourir de froid comme à l'ordinaire ; bois, le vin est la meilleure fourrure. Est-ce la mort de ta femme qui te trouble encore : pauvre mari qui pleures sur sa tombe, tandis qu'elle aurait donné rendez-vous à un amant sur la tienne! ne connais-tu pas riiistoire de la matronne d'Ephese.
Et toi, Martius, qu'as-tu donc? est-ce que tu t'aperçois que la famine soit à nos portes? Ce souci qui ne te tourmente guère dans les fonctions de ta charge , te poursuit-il parmi nous, ou bien es-tu jaloux de la gloire de Safiniusl
Ah! c'était un édile celui-là! Les campagnes, il est vrai ^ mouraient de faim ; mais les greniers de la ville étaient toujours pleins. Deux hommes n'auraient pas mangé le pain qu'on avait alors pour un sou, et aujourd'hui il en coûterait le double pour le déjeuner d'un enfant. Que t'importe que le peuple meure de faim, quand nous sommes dans l'abondance. Ma salive dût-elle fertiliser les champs , je ne prendrais pas la peine d'y cracher.
— Cela m'occupe peu, dit Martius, mais je regrette le temps ou j'étais magistrat à Marseille : c'était un autre luxe et une meilleure vie que celle de Nîmes. Tu nous donnes des combats de gladiateurs, mais j'ai donné , moi , des combats d'affranchis.
— Oui, je sais, répliqua Bibulus, que tu as fait cette folie. Je sais que t'on épouse a paru dans la carrière , vêtue comme Pallas , et menant un char de bataille attelé de chevaux numides; et je sais que pour te payer de les complaisances, tu l'as surprise dans les bras de ton trésorier.
— 'Et j'ai é^or^jé l'esclave ! s'écria iVlartius.
— Bien , reprit Bibulus en riant , tu as tué Tesclave et tu as eu peur de toucher à ton épouse : c'est qu'elle est une femme terrible et qui t'aurait fait payer cher la moindre injure. L'esclave n'avait fait qu'obéir et il a été puni; mais qui n'ose battre l'âne frappe sur le panier.
On rit de la figure de Martius , qui ne sut répliquer ; niais Silia ne laissa point échapper l'occasion et reprit :
■ — C'est l'histoire de l'âne en effet;, mais l'histoire de l'âne qui reproche au mulet ses longues oreilles.
Tous les yeux se portèrent vers la place qu'occupait Fortunata , mais elle avait disparu ; l'heure de son rendez-vous avec Asclyte était venue. Bibulus l'avait remarqué , mais il n'en avait rien dit , ayant sans doute de bonnes raisons pour cela.
A ce moment , on apporta le fameux animal qui était vivant un instant auparavant, et il se trouva délicieux . Comme le précédent, il était farci des viandes les plus délicates; bientôt après entrèrent les homéristes, qui s'étant rangées autour de la taille , chantèrent allernati-
LES ROMAINS. isr
vement les vers de l'Iliade en frappant leursboucliers et leurs lances en mesure.
C'est à peine si on les écoutait, car les discours des convives, se croisant d'un bout à l'autre de la table , dominaient les voix des chanteurs. L'un racontait les soins qu'il donnait à sa ferme et ses méthodes nouvelles d'engrais; un autre louait le prodigieux esprit de son fils, qui n'avait pas encore huit ans.
— II est charmant, disait-il, il sait déjà quatre oraisons, et les déclame à ravir. Vous le verrez, il vous aimera de tout son coeur. Il se livre à tout ce qu'il entreprend avec une ardeur qui me fait craindre. pour ses jours; quand il étudie on ne peut l'arracher à ses livres. Il avait trois chardonnerets qui faisaient ses délices , mais je les ai fait tuer ; il se dessé chait la poitrine à leur apprendre à siffler. D'autres fois il est un d'une espièglerie indomptable, il chasse les papillons toute la journée...
A celui qui s'extasiait sur son fils, unau^re succédait racontant l'histoire de son cheval ; un autre parlait ensuite de ses voyages, un mari des tourments qu'il avait essuyés; ua
orateur du dernier procès qu'il avait plaidé : celui-ci était le plus redoutable bavard de l'assemblée ; aussi dès que Bibulus Tentendit commencer son récit, il lui coupa la parole.
— Un pauvre, disait l'avocat, avait pour ennemi un homme puissamment riche.
— Qu'est-ce que c'est qu'un pauvre? s'écria Bibulus.
L'orateur lui répondit brutalement :
— Un pauvre est un homme qui ne possède rien.
— Alors il n'y a pas eu de procès. S'il n'a rien, il n'a pu plaider pour rien. Tu es ivre , et tu nous contes des folies.
A peine Bibulus avait il prononcé ce mot sans appel , que le plancher supérieur vient à craquer avec effort. Chacun recule épouvanté mais Bibulus calme la frayeur générale ; le plancher s'entr 'ouvre et laisse voir un cercle immense qui se détache du faîte, s'abaisse insensiblement et s'arrête au-dessus de la table. On admire les couronnes qui le chargent, et des esclaves les posent sur la tête des convives. Des vases pleins de parfums placés sur ce
cercle embaument Tappartement, et des corbeilles remplies de pâtisseries délicieuses en occupent le centre.
Ce dernier service paraît si surprenant que les applaudissements éclatent de tous côtés, et cbacun félicite Bibulus sur son bon goût et sa magnificence. Silia elle-même ne pouvait résister à l'enthousiasme général , elle dit à Bibulus les mots les plus ilatteurs; la gaîté et le délire sont à leur comble, lorsque tout à coup Bibulus, reprenait la parole, s'écrie :
— Tout à l'heure, Martius , je te reprochais d'avoir puni l'esclave que ta femme avait séduit et de n'avoir pas osé sévir contre celle-ci. En même temps on m- a reproché ce que je te reprochais, et Silia aurait raison si je tardais plus long- temps à faire ce qui est mon devoir. Mais je ne veux point agir comme toi, Martius, qui as été obligé de corrompre les juges de ton trésorier , faute de preuves ; s'il me prend envie d'accuser Fortunata, ce sera lorsque je n'aurai rien à craindre de ses dénégations et que je pourrai la faire condamner en invoqua^t le témoignage de citoyens libres et non
pas celui d'esclaves achètes. Suivez-moi donc, et apprétez-vous à rendre témoignage en justice de tout ce que vous allez voir.
Ce discours prononcé d'une voix sombre, au milieu de la joie des festins, surprit tous les convives, et Bibulus s' étant armé d'un flambeau marcha en avant.
Ce meuvement ne fut pas si rapide qu'un esclave placé derrière Bibulus n'eût le temps de s'écbapper et de gagner Tappartement de Fortunata. L'avertissement»qu'elle reçut la foudroya, et Asclyte en apprenant le nom de la femme avec laquelle il se trouvait parut frappé non-seulement d'une profonde terreur, mais d'un violent désespoir. Cependant on entendait déjà les pas de Bibulus et des convives qui approchaient. Asclyte veut s'élancer hors de l'appartement en prenant le chemin qui l'y avait conduit j mais dans son trouble il ne peut ouvrir l'issue secrète par où il avait passé , et après avoir fait de vains efforts il s'élance vers une porte apparente et qui conduisait dansTintérieurdu palais; deux esclaves placés à cette issue par ordre de Bibu-
lus l'arrêtent. Fortuiiata, frappée d'une soudaine inspiration, leur crie avec fermeté :
— Saisissez le coupable et ramenez-le devant moi. Avant qu'ils ne reparaissent , ditelle ensuite à l'esclave qui était venue l'avertir, fuis, et laisse-moi seule.
Elle demeure en effet dans sa chambre, assise fièrement sur un siège, tandis que d'une part Asclyte est ramené par ceux qui Tout arrêté, et que de l'autre Bibulus et ses convives approchent de la chambre.
— Enchaînez cet homme sur le lit, s'écrie Forlunata aux esclaves qui tiennent Asclyte ; il y va de votre vie s'il s'échappe.
A peine cet ordre est- il exécuté que Bibulus entre et les convives après lui.
- — Voyez , s'écrie le duumvir, nous sommes arrivés à temps , grâce à mes précautions , voici les coupables . C'est sans doute une chose cruelle pour moi que d'être forcé de vous donner ainsi ma honte en spectacle , mais la rigueur des lois m'y a forcé , et je vous appelle tous en t<^moignage de ce qne vous venez de
voir.
Fortiinata avait écouté ces paroles d'un air de surprise, et presque aussitôt une profonde indignation parut sur son visage; elle se leva et répondit avec une dignité et une assurance qui étonnèrent tout le monde :
— Tu as raison, Bibulus , c'est une cruelle chose pour un homme de donner ainsi sa honte en spectacle ; et je n'en éprouve pas moins que toi puisque la honte d'un mari retombe toujours sur son épouse. Tu as adjuré le témoignage de tous ceux qui sont ici ; je le réclame à mon tour. Vous avez tous vu aujourd'hui le duumvir Bibulus présider aux jeux du cirque, et vous avez pu juger avec quelle pompe il sait ordonner un festin. Rendez-lui grâce pour ces talents; mais si vous croyez devoir le féliciter de la tranquillité avec laquelle vous jouissez de ces plaisirs, si chacun de vous a l'espérance, grâce aux soins qu'il donne à son gouvernement, de rentrer bientôt paisiblement dans sa demeure, sans rencontrer la révolte nocturne dans la nuit et le pillage dans sa maison ; je réclame pour moi rhonneur de ces éloges.
LES ROMAINS. l(i;5
— Que veux-tu dire? répliqua Bibulus que l'assurance de Fortunata avait confondu.
— Je veux dire , répliqua celle-ci , en affectant un air de mépris , que tandis que tu pas-
'< sais tes heures dans l'ivresse et près de la femme à qui tu as sans doute promis le titre que tu veux honteusement m'arracher, moi je veillais à ton salut et au sien peut être. Cet homme que tu as fait surprendre ici comme mon amant y est venu en effet par mon ordre et pour un rend'ez-vous amoureux- mais ce prétexte n'a été qu'un piège pour obtenir de lui un aveu nécessaii*e , un aveu pour lequel je lui ai promis la vie s'il consent à le compléter devant vous , car votre arrivée m'a interrompue dans l'interrogatoire que je lui faisais subir. Apprends donc que cette nuit même et au milieu de l'ivresse de ce festin d'où mon absence vous semblait si coupable , ce palais devait être assailli, le duumvir égorgé, les principaux de la cité avec lui, et que la révolte devait s'emparer de la ville.
Chacun recula épouvanté , tant cette nouvelle était extraordinaire.
— Est-il vrai! s'écria Bibulus.
— Il est vrai, répondit Ascljte , averti par un regard de Fortunata.
— Qu'on soumette cet homme à la torture pour lui faire dire le nom de ses complices.
— Ce sera donc toujours la même ineptie dans ton esprit, Bibulus, s'écria Fortunata , avec emportement. Pourquoi demander à la torture ce que cet homme ne refuse pas de dri'e de bonne volonté. Je lui ai promis la vie pour ce qu'il m'a dit ; je fais plus, je lui promets la liberté pour ce qu'il peut me dire encore. Citoyens magistrats ici présents, venez à mon aide pour empêcher Bibulus de nous perdre par sa rigueur, après nous avoir mis en danger par sa négligence.
— Fortunata a raison, dit Faustus,' dans un danger aussi imminent , les moyens les plus prompts sont les plus sûrs. Je m'engage à rendre la liberté à cet homme s'il nous nomme ses complices, et s'il nous dit quelles sont les ressources et les espérances des conjurés.
LES fiOMALNS. 165
On approuva les paroles deFaustus^ etForlunata , s'écartaut dit au tribun :
-^S'il eu est ainsi, interrogez-le vous-même . Faiistus s'approcha d'Ascljte et lui dit:
— Quels sont tes complices ?
— Je nen ai qu'un.
— Son nom?
— Vindex.
— Vindex , le lieutenant de César dans les Gaules ?
— Lui-même.
— Vindex^ ce vénérable vieillard si renommé par ses vertus ?
— Lui-même.
— C'est impossible : où Tas-lu connu ?
— A Toulouse, où il m'a déjà fait promettre de lui prêter Tappui des deux cen ts gladiateurs <}ue je commande.
— Qui devait pénétrer dans ce palais et y égorger le duumvir et nous tous?
— Moi et les miens.
— A quelle heure ?
— A la ciaquième heure de lu nuit.
— Où sont tes camarades ?
ir.fi LES ROMAINS.
— Us m'atteudent.
— Pourquoi donc es-tu venu ici ?
— Parce que, comme te l'a dit Forlunata ,
j'ai cru aller à un rendez-vous amoureux et que je comptais être de retour près des miens à l'heure convenue.
— Comment Fortunata a-t-elle appris votre complot?
— Je l'ignore. Mais dès que j'ai paru elle m'en a parlé.
— Où est le messager qui t'a transmis Tordre que tu devais exécuter.
— J'ai reçu cet ordre de Vindex lui-même.
— Il est donc dans cette ville ?
— Il y est.
— Je le savais, dit Fortunata.
Chacun se regarda avec surprise ; mais toutefois Faustus ne semblait pas persuadé, et, après un moment de réflexion, il ajouta:
— Tout cela est impossible. A supposer que Vindex eût un semblable projet , il n'eût pas pensé à l'exécuter avec de si misérables moyens; il n'eût pas oublié que j'étais avec ma légion
LES ROMAINS. ir.7
aux portes de Nîmes. Cet homme nous trompe donc. Ou bien il a d'autres complices, ou bien tout ce que nous venons d'entendre est un mensonge.
— C'estjuste ! s'écria Bibulus. Voyons, misérable, qu'as-tu à répondre ?
Ascly te semblai t for t embarrassé : ilcommencait à se troubler, il balbutiait et jurait tous les dieux qu'il avait dit la vérité , lorsqu'un nouveaubruit se fit entendre dans l'escalier etune rapide épouvante s'empara de tous ceux qui étaient présents. On crut un moment que c'étaient les gladiateurs qui envahissaient la maison.Chacun tira son épée et s'apprêta à se défendre. Mais, au lieu des esclaves révoltés qu'on s'attendait à voir paraître, ce furent des licteurs qui entrèrentdans la chambre, précédant un veillard vétu de la robe consulaire et portant dans ses mains un rouleau de parchemin . Ce vieillard était Vindex , celui qui avait sauvé Asclyte dans le cirque, et qui véritablement lui avait donné l'ordre d'assaillir la maison du duumvir, ainsi que nous l'avons raconté. S'il parut surpris du spectacle qui s'oftrit
à lui, et de voir Asclyte dans les mains des esclaves, on ne saurait dire qu'il en fut troublé. 11 jeta un regard sévère sur tout le monde, et, s'adressant à Bîbulus, qui le considérait avec effroi et qui tenait à la main son épée nue, il lui dit:
— Pourquoi ces armes? est-ce ainsi que lu reçois celui qui t'apporte les ordres de l'empereur? Lorsque je venais chercher l'obéissance, ai-je trouvé la révolte, répondez ?
Cette apparition inattendue frappa tous les esprits et confondit toutes les intelligences. Ce gladiateur , qu'on croyait être un amant et qui se trouve Tagent d'une conspiration ; ce Vindex dénoncé comme le chef de cette conspiration contre l'empereur , et qui arrive au nom de l'empereur. Fallait-il Tai^rèter, fallait-il lui obéir ? voilà ce que se demandait Bibulus, et son regard incertain interrogeait tous ceux quifentouraient, pour leur demander un conseil. Faustus seul conserva cette présence d'esprit si facile aux cœurs droits , celle de dire hautement la vérité.
— Je vais l'expliquer, Vindex, pourquoi
nous sommes dans cette attitude et pourquoi tu nous trouves ainsi tous rassemblés.
Mais au moment où il allait continuer et commencer le récit de tout ce qui s'était passé, Vindex l'interrompit:
— L'ordre que je tiens ici, dit-il , porte qu'avant d'entendre aucunecommunication, avant de recevoir aucune plainte , je fasse d'aborJ exécuter les volontés de l'empereur; et cela sera d'au tant plus facile que la personne quel les intéressent le plus est présente à cette assemblée. Je veux parler de toi, Siiia.
Vindex, en mettant le nom de cette femme en avant, était sûr de détourner aisément l'attention du duumvir et celle de Faustus.
— Eh bien, lui répondit celui-ci, nous sommes prêts à r entendre.
Vindex ouvrit donc le parchemin qu'il portait dans les mains , et qui était revêtu du sceau et de la signature de Néron.
L'ordre. que contenait ce parchemin était bien digne de celui qui l'avait dicté. La mort de Silanus, Tépoux de Silia, y était annoncée, ainsi que la consfiscation de tous ses biens et #
de ceux de son épouse. ïly était ditencoreque les enfants de Silanus, ayant quitté Rome sans la permission expresse de l'empei^eur, s'étaient rendus coupables du crime de lèse-majesté : en conséquence ordre était donné de les arrêter à Nîmes où ils devaient être arrivés , et de les reconduire à Rome pour y être soumis au jugement de l'empereur ; quant à Silia leur mère , qui sans doute les avait reçus et leur avait donné asile, elle était ainsi devenue leur complice et partagerait leur captivité et le châtiment qu'il plairait à César de leur infliger.
Quand un pareil ordre était signé par Néron, on savait d'avance ce qu'il voulait dire. C'était pour le fils, la mort; pour la mère et la fille, l'infamie la plus abjecte au milieu des orgies impériales- Silia demeura muette d'épouvante ; le duumvir courba la tête; Faustus lui seul osa élever la voix :
— Et c'est toi, Vindex, s'écria-t-il ; loi, un soldat, qui avais jusqu'à présent fait respecter ta vertu au milieu de l'épouvantable tyrannie qui nous gouverne, qui t'es chargé de l'exécution d'un pareil ordre !
Vindex ne se troubla point, et répondit froidement :
— Je ne me suis chargé que de le transmet- Ire aux magistrats de cette yille : c'est à eux qu'il appartient de le faire exécuter.
— Et il le fera ! s'écria Fortunata avec joie ! les ordres de l'empereur sont sacrés. Qu'on arrête cette femme !
— Faustus ! s'écria Silia en se précipitant vers lui, le souffriras-tu?
Quelque exécrable que fût Tordre de Néron et quoiqu'il ne concernât qu'une femme et deux enfants, la désobéissance était une révolte complète. Le tribun incertain se détourna et rencontra le regard d'AscIyte, qui le suivait avec anxiété et qui au milieu du tumulte de cette scène , lui dit rapidement :
— Je puis te dire maintenant le nom du complice que nous attendions , ce complice devait s'appeler Faustus.
Celui-ci, à cette subite révélation , jeta un regard sur Vindex , qui devina à la fois la confidence du gladiateur et l'interrogation du
tribun. Un signe lui fit comprendre la vérité,
et Faustus s'écria :
— Non , Silia , je ne te livrerai pas à cet homme. Je te protégerai , je te le jure !
Cependant Bibulus, revenu de sa surprise, s'était placé à la porte de la chambre, et, poussé par Forlunata , il répliqua que personne ne sortirait, ni Silia, ni Faustus, ni Asclyte , ni Vindex lui-même. Il fit retentir la maison de ses cris, et appela ses esclaves beaucoup plus nombreux qu'il ne fallait pour contenir le petit nombre de ceux qui auraient voulu résister .Vindex eut beau en appeler à sa qualité de légat de Fempereur, Bibulus n'en tint compte et lui répéta les révélations d'Ascl} te. Il n'écouta pas davantage les menaces de Faustus. Presque aussitôt il se retira pour tenir conseil avec les autres magistrats de la ville dont quelques-uns avaient assisté au souper. Asclyte, Vindex, Faustns et Silia, demeurèrent donc enfermés dans la chambre de Fortuuata. Dès qu'ils furenlseulsVindexs'adressantà Asclyte, lui dit avec colère :
— C'est toi, misérable, dont la trahison nous a perdus.
— Ou plutôt c'est ton imprudence, Vindex, reprit Faustus, ton imprudence qui t'a fait confier le succès d'une entreprise en faveur de la liberté à la discrétion et au courage d un esclave.
— Pourquoi ces vaines récriminations? dit Silia , songez plutôt au moyen de nous sauver ou plutôt de vous sauver. Livrez-moi à Bibulus, et obtenez aiusi de sortir de cette maison. Faustus se rendra dans son camp et ses soldats le protégeront contre le duumvir.
— Il est vrai, répondit Faustus, que si je pouvais parler à mes soldats , je répondrais de leur zèle.
— Ehbien ! dit Asclyte , s'il en est aiusi nous sommes tous sauvés. Nul doute que toutes les issues apparentes de celte chambre ne soient gardées; mais celle par laquelle j'ai été introduit, et qui sert aux amants de Fortunata , ne doit pas être connue du duumvir et il n'aura pu y mettre des gardes.
A rinstant même il souleva une tapisserie, et montra à ses compagnons une porte cachée
avec soiu dans l'alcôve. Pour y arriver il fallait passer à travers le lit de Fortunata, et Asclyte l'ayant ouverte allait y passer le premier, lorsqu'il se sentit frappé dans la poitrine d'un coup violent. La porte fut repoussée sur lui avec force , et le gladiateur retomba sur le lit en poussant un profond gémissement.
Le poignard qui l'avait frappé était resté dans sa poitrine. Asclyte sedébattitun moment comme s il avait voulu prononcer quelques paroles; mais il ne put y parvenir , et expira tandis que les spectateurs de ce terrible événement se regardaient avec effroi. Ils n'osaient même se confier leurs pensées, reconnaissant qu ils étaient entourés de si près que la moindre de leurs paroles arriverait aux oreilles de quelqu'un.
Cependant Vindex murmura à voix basse : — C'est un coup parti de la main de Fortunata; elle seule connaissait cette issue, elle seule y veillait sans doute; elle s'assure ainsi le silence de cet bomme sur la véritable cause desavenue en ces lieux, et elle se donne l'occasion de nous accuser de Tavoir assassiné ,
pour qu'il ne nous compromît point par ses aveux; tout nous accable.
Cependant celte maison si tumultueuse , un instant avant, était plongée dans un profond silence. Silia assise dans un coin laissait éclater sa douleur par des sanglots. Non-seulement elle se désespérait sur son sort, mais elle se rappela it encore ses enfants qu'elle n'avait pas voulu recevoir et qu'elle supposait être chez Faustus. Au milieu de ces pensées cruelles qui la déchiraient , elle n osait cependant interroger le tribun , et celui-ci , plus occupé des moyens de la sauver que de toute autre chose, ne songeait point à lui donner de consolation. A une autre époque et sous un autre règne que celui de Néron , le témoignage d'un esclave n'eût certes pas suffi à faire condamner des hommes comme Faustus et comme Yindex; mais ils savaient trop tous deux que la plus légère apparence était une certitude pour le tyran, et que le soupçon qu'on lui inspirait était un crime dont on était bientôt puni. Il n'y avait donc de salut pour eux que dans la révolte armée et triomphante.
Mais les heures se passaient, et sans doute (les précautions avaient été prises pour contenir la légion de Faustus; les gladiateurs devaient être arrêtés et désarmés, et nul moyen* probable de se sauver ne paraissait rester aux prisonniers.
Ils étaient plongés tous dans une muetle stupeur, lorsque la porte s'ouvrit et Fortunafa se présenta accompagnée de quelques hommes armés.
Sa pâleur et le tremblement convulsif qui 1 agitait eussent été d'irrécusables témoins du crime qu'elle venait de commettre, si la promptitude avec laquelle elle découvrit le cadavre d'Asclyte , la surprise mal jouée qu'elle montra et Taccusation qu'elle porta contre Faustus et Yindex , n'eussent appris à celui-ci qu'il avait justement deviné le parti qu'elle comptait tirer de ce meurtre.
Mais quoique cette précaution fût véritablement entrée dans les calculs de Fortunata , elle avait une autre vengeance à exercer, une vengeance plus précieuse pour le cœur d'une femme , car c'était la perte et riiumiliation
d'une rivale. Ainsi, après avoir attesté le témoignage de ceux qui l'accompagnaient, sur le nouveau crime qu'ils venaient de découvrir . elle adressa la parole à Silia.
— Tu es venue , lui dit-elle , visiter cette maison pour y commander en maîtresse , mais je veux t'en faire connaître une partie que Bibulus a négligé de te montrer : c'est celle où on enferme les esclaves rétifs , c'est celle où on leur inflige le châtiment du fouet quand ils l'ont mérité.
Cette menace fit pâlir Silia, et Faustus ne put s'empêcher de témoigner son indignation.
— Oh ! ne crains rien pour elle, ajouta Fortunata , cette femme appartient à Néron , et je ne veux pas ajouter aux rides naissantes de cette beauté destinée au maître du monde, les * traces du fouet et leurs sanglantes cicatrices.
Silia rougit de honte et d'indignation, et répondit :
- Quelque faibles que soient mes charmes , Fortunata, je n'ai pas encore été forcée de les livrer aux baisers d'un gladiateur, et ce n'est