‹ Les quatre époques (volume 2)Chapitre 2 sur 4 · II · texte numérisé non relu

II

pas dans Tarèue ou à Tamphilhéâtre que je

cherche mes amants.

— Je le sais, je le sais, répliqua Fortunata i tu les cherches dans des rangs plus nohles, et ce ne sont plus seulement des amants que tu leur demandes , mais encore des maris. Un dieu sans doute t'avait avertie de la mort de Silanus, et t'ayait annoncé ton veuvage, lorsque tu exigeais de Bibulus ma répudiation et son nom, pour.prix d'un amour que tantd'autres ont obtenu à meilleur marché.

— Dit-elle vrai ! s'écria Fauslus que cette nouvelle désespérait peut-être plus que tous les dangers auxquels il était exposé.

Silia était dans une de ces positions où le malheur prête quelque chose d'auguste à l'aveu sincère de ses fautes.

— Elledit vrai, Faustus; oui, j'aurais accepté le nom de Bibulus et son alliance; mais tu n'oublieras pas que tu m'avais refusée.

— Oui, en vérité, dit Fortunata, toi ou lui, il lui fallait quelqu'un.

— Tu as raison , Fortunata , Fauslus pauvre,s'il l'avait voulu, et à qui je me suis offerte;

ou Bibulus riche, et qui me le demandait à genoux, et à qui je n'avais encore rien promis. Puis elle ajouta :

— Faustus, quand nous nous sommes séparés, je t'ai demandé un service j maintenant, je pujs te dire en quoi il consiste.

Elle s'approcha de Faustus, et reprit à voix basse :

— Si, en me perdant, tu peux te sauver, sauve-toi j mais apprends une chose : les jeunes gens à qui tu as donné l'hospitalité sont mes enfants j cette vierge qui est sans doute dans ta maison est ma fille; je te la confie : elle est belle, Faustus , belle comme je Tétais à l'âge où j'aurais été digue de toi. Reporte sur la tille l'amour que tu as eu pour la mère. Sauve-la de Néron; moi je sais comment on échappe à l'ignominie de ses ordres; et il fut un temps où les vertueux exemples de mon époux n'étaient pas perdus pour moi.

A peine avait-elle prononcé ces paroles que Fortunata ordonna que Silia fût emmenée, et bientôt après Faustus et Vindex furent enfermés dans une prison séparée.

Pendant que toutes ces choses se passaient dans le palais du duumvir , tandis que ceux qui s'y trouvaient arrêtés se croyaient perdus, un jeune homme tentait leur salut : c'était Cnéius. NousTavons laissé au moment où, introduit dans le palais de Bibulus, il s*y était caché et avait disparu à tous les regards.

Ce n'était pas assurément la prévoyance de ce qui allait arriver qui Tavait porté à cette démarche. Probablement un sentiment de co-

1ère , facile à comprendre après le traitement honteux qui lui avait été infligé, l'avait engagé à se cacher; et peut- être le lendemain Bibulus , trouvé poignardé dans son lit . eût montré à quel moyen de vengeance les citoyens étaient réduits depuis qu'ils n'étaientplus protégés par les lois.

Mais Cnéius, profitant du trouble de la maison, s' était retiré dans l'endroit le plus reculé du palais : c'est de là qu'à son grand étonnement, il avait vu s'ouvrir dans l'obscurité une porte secrète, et entrer uno femme qui conduisait un homme dans Tintérieur de la maison , avec une précaution qui sembla étrange à Cnéius.

— Est-ce ici la demeure de ta belle maîtresse ? avait dit cet homme.

— C'est ici avait répondu l'esclave , qui le guidait; mais fais silence, quoique nous soyons dans une partie inhabitée du palais. Observe bien le secret chemin que je vais te faire prendre , car c'est par ici qu'il faudra s'en retourner, lorsque tu auras été le plus heureux des hommes.

Cnéius, à ces paroles, résolut de profiter pour lui-même de ra\'ertissemeïit donné au gladiateur, et il suivit les pas de celui-ci tandis que Psyché le précédait. Peut-être eûton entendu le bruit que faisait Cnéius si Ascljte avait tenu compte des paroles de l'esclave; mais il lui avait répondu aussitôt :

— Ne peux-tu me dire maintenant quelle est celle qui doit me rendre le plus heureux des hommes ?

— Il est inutile que tu le saches aujourd'hui, que tu le saches mêmedemain, ni jamais; je suppose que tu dois être assez accoutumé à des aventures pareilles, pour qu'il soit inutile de t' avertir que si plus tard tu rencontrais ma maîtresse dans une riche litière, tu ne dois pas la reconnaître, et que si tu te laisses aller à admirer sa beauté ce ne sera que comme un homme qui la voit pour la première fois.

— C'est que lorsque je suis arrivé dans cette ville, répondit Asclyte, on m'a beaucoup parlé de la beauté de plusieurs femmes, et entre autres de celle d'une certaine Silia qui ne se refuse aucun plaisir.

Cnéius tressaillit à ces paroles, et sa mai u chercha involontairement son poignard j mais il se contint, et écouta malgré lui la conversation du gladiateur et de l'esclave.

— Et pourquoi, lui dit Psyché, préféreraistu les faveurs de Silia à celles d'un'e autre ?

— Parce que, dit-on, le duumvir en est fort amoureux, et que ma vanité serait llattée d'être le rival d'un homme si puissant.

Psyché laissa échapper un rire léger et répondit gaîment :

— Attends, Asclyte, c'est un bonheur qui peut-être t'arrivera plus tôt que tu ne penses.

Asclyte ne comprit point la réponse de Psyché dans le sens que celle-ci voulait lui donner, et reprit avec vivacité :

— Serait-il vrai ! serais-je cbez Silia? Psyché trouva singulier de le laisser dans

son erreur , et répliqua :

— Je ne puis rien te dire, si ce n'est que les dieux ont accompli les voeux que tu as formés.

En ce moment, ils arrivèrent à la porte se-

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crête de la chambre de Fortuuata, et Asclyte y fut introduit.

La jeunesse de Cnéius avait été révoltée de la dépravation qu'annonçaient dans la maîtresse les paroles de son esclave ; mais son indignation avait cédé à sa douleur en entendant ravaler sa mère au niveau de cette femme. Sans doute elle était innocente de l'infamie dont il était témoin; mais il voyait bien qu'on l'en croyait capable , et cette opinion lui paraissait aussi déshonorante que le crime lui-même.

Ce fut ce sentiment qui le fit demeurer à la place où il se trouvait, et l'oreille attachée à la porte par laquelle Psyché et Asclyte étaient entrés; au milieu de son attente, une horrible pensée vint frapper le cœur de Cnéius: bien qu'il fût dans le palais du duumvir il savait que Silia s'y trouvait. Cnéius n'était pas si ignorant de la corruption des moeurs, qu'il ne connut les complaisances des femmes les unes pour les autres, et il frémissait de l'idée que sa mère allait entrer peut-être dans la chambre de Fortunala.

Tout ce que cette crainte avait d'horrible oppressa tellement le cœur de Cnéius, qu'il était sur lejx)intde succomber, lorsqu'il enlendit apporter dans la chambre les apprêts d'un souper. Il entendit également Psyché qui recommandait à A sel j te d'y faire honneur jusqu'au moment où sa maîtresse pourrait décemment s'échapper de Ja table où elle était retenue par la présence de nombreux convives.

Au milieu du tumulte de ses pensées , Cnéius éprouvait encore une plus cruelle incertitude. Piien ne pouvait l'assurer, en elFet, que ce fut sa mère qui allait arriver ou une autre ; il ne pouvait voir dans l'intérieur de la chambre et ne connaissait ni la voix de Fortunata, ni celle de Silia.

Tantôt les paroles de Psyché s'expliquaient pour lui dans un sens , tantôt dans un autre ; enfin son anxiété cessa lorsque Fortunala entra dans son appartement. Celle-ci, avertie par Psyché de la méprise d'Ascly te, avait calculé qu'elle servait à la fois à compromettre une rivale et à assurer sa propre sécurité.

F.n conséquence , dès les premières paroles

qu'elle prononça en réponse aux fastueux compliments du gladiateur, elle laissa deviner qu'elle était étrangère dans la maison, et qu'elle devait à Tamitié de la maîtresse de la maison le bonheur de voir le bel Asclyte.

— Par quel secret t'a- 1- on fait pénétrer jusqu'ici, dit-elle, loin des regards de tous? Oh ! que je voudrais avoir une maison semblable, et combien alors les véritables plaisirs de l'amour me seraient plus faciles !

Cnéius resta anéanti de ces paroles, de la réponse qui leur fut faite et du silence qui la suivit. Un moment, égaré par sa colère, il voulut briser cette porte pour punir cette effroyable débauche ; mais il recula à Fidée de surprendre sa mère dans les bras d'un gladiateur. D'amers sanglots qu'il étouffa dans sa poitrine, et qui peut-être n'eussent plus été entendus par ceux qui les faisaient naître, le suffoquèrent ; son cœur se serra , et enfin, la honte, le désespoir s'emparant de lui, il tomba presque évanoui sur le seuil de cette porte, oubliant sa propre injure pour penser à son dés-

honneui' , et il demeura là anéanti, n'ayant

plus la force d'entendre ni celle de fuir.

Il ne put juger combien de temps il fut dans cet état j mais lorsqu il reprit ses sens, il entendit les mêmes voix qui s'entretenaient près de lui , mais elles avaient changé d'expression. Ascly te parlait haut, malgré les avertissements delà femme qui était près de lui. Ses mots, entrecoupés et à peine achevés, laissaient voir suffisamment qu'il s'était laissé gagner par 1 ivresse.

— Oui , disait-il , belle Silia , je te débarrasserai, cette nuit, de ton insupportable duumvir ; tu le hais , dis-tu , c'est une raison de plus pour que je le tue.

La voix qui répondait à ces paroles était tremblante d'une émotion bien différente de celle qui l'avait précédée ; on comprenait que celle qui interrogeait attachait le plus grand prix aux révélations du gladiateur, et Cnéius lui-même ayant entendu parler de la mort du duumvir prêta une oreille attentive ; il apprit donc, en même temps que Fortunata, que les gladiateurs devaient envahir le palais, tuer

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le duiimvir et les magistrats qui s'y trouvaient, et prociamer la révolte. Il s'étonnait de cette confidence arrachée à l'ivresse, et que les caresses de Fortunata allaient peut-être rendre complète , lorsqu'il entendit entrer rapidement l'esclave qui venait avertir Fortunata de l'arrivée de son époux. Bien qu'aucun nom n'eût été prononcé , cette annonce suffit pour apprendre àCnéius que ce n'était point sa mère qui était avec le gladiateur. Silia n'avait plus de mari à redouter , et Cnéius, voulant punir celle qui avait osé prendre le nom de sa mère pour le déshonorer, tint la porte fermée d'une main vigoureuse, tandis qu'Asclyte cherchait vainement à l'ouvrir.

Cnéius persuadé que, dans le désordre qui allait régner dans le palais , la place qu'il occupait était encore la plus sûre , y demeura pour connaître le résultat de cette scène étrange.

C'est ainsi qu'il apprit la tournure que l'audace de Fortunata sut donner à son entrevue avec Asclyte; il entendit de même l'arrivée de Vindex et les ordres dont il était porteur ,

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Tarrestation de Silia, puis enfin celle de Faustus , d'Asclyte et de Vindex. Il demeura près de la porte jusqu'au moment où ils furent seuls, espérant leur donner le salut par cette issue? mais au moment où il allait ouvrir cette porte, il entendit des pas dans le couloir secret qui y conduisait, et jugea que Fortunata, sinon Bibulus, venait garder cette issue, comme les autres. La fuite était donc impossible de ce côté , et il ne voulut pas se laisser surprendre à la place qu'il occupait; il marcha légèrement vers ceux qui approchaient, et, profitant de l'obscurité , il se coucha par terre , le long du mur, et laissa passer Fortunata elle-même et les esclaves qu'elle conduisait ; il n'attendit pas son retour, et, se relevant dès qu'ils furent éloignés, il reprit le chemin par lequel était venu Asclyte, et sortit aussitôt du palais de Bibulus.

Dès qu'il fut libre, il se mit à calculer par quels moyens il pourrait prévenir les malheurs, dont lui, sa famille, et ceux qu'il devait considérer comme ses amis étaient menacés. D'abord, il songea à s'adresser aux gla-

diateurs , mais il réfléchit que ces hommes, qui ne le connaissaieut pas, refuseraient prohablement de le suivre, et que, lorsqu'ils y consentiraient, un tel secours, suffisant pour y réussir par une surprise, serait inutile maintenant que le duumvir était averti , et avait sans doute fait veiller à la garde de son palais.

Dans cette circonstance, il ne restait d'autre ressource à Cnéius que de s'adresser aux soldats de Faustus, et de les appeler à la délivrance de leur tribun . Mais quel pouvoir aurait-il, lui jeune homme inconnu, sur vine légion accoutumée à l'obéissance et qui , comme tant d'autres , avait souvent vu changer le chef qui la commandait sans témoigner de regrets.

Faustus avait sans doute dans la ville des amis qui eussent tenté de le délivrer, mais qui étaient-ils , et où les rencontrer? C'est en faisant ces réflexions qu'il marchait rapidement vers la demeure de Faustus, pour y rejoindre Chrysis et demander conseil au chef des esclaves du tribun, ou à tout autre qui voudrait tenter avec lui le salut des prisonniers.

Mais lin malheur plus cruel que ceux qu'il avait à déplorer l'attendait dans la demeure de Faustus.

A peine arrivé , il demanda sa sœur , et il apprit avec surprise qu'elle n'était plus chez Faustus. Le chef des esclaves lui raconta qu'une heure environ après son départ , Eumolpe était revenu et avait emm.ené l"a jeune fille. Cnéius demanda où il l'avait conduite , et l'esclave ne put lui répondre autre chose , sinon qu'il avait entendu le poète dire à Chrysis :

— Hâtez-vous , votre mère vous attend.

Que Silia eût rencontré Eumolpe , et qu'apprenant de lui que ses enfants étaient à Nîmes et chez Faustus, elle eût voulu les voir, ce n était pas une chose impossible ; mais Cnéius venait de quitter la maison de Bibulus, où Silia avait paru apprendre , seulement alors , la mort de son époux et la fuite de ses enfants. Une nouvelle angoisse entra au cœur de Cnéius, et il ne s'expliqua ce nouvel incident que comme un nouveau malheur.

Epouvanté de ce que pouvait être devenue

sa sœur dans les mains d'un homme comme EumoJpe , il se contenta de dire à Tesclave qu'il avait interrogé que son maître venait d'être arrêté par ordre du duumvir, qu'il était retenu dans son palais , et se trouvait en danger de iiiort. Vainement l'esclave voulut le faire expliquer plus clairement ; Cnéius s'échappa malgré ses cris , et courut vers la maison de sa mère pour voir si sa sœur y était véritablement.

Mais la nuit était obscure, et si Cnéius avait retrouvé aisément le chemin du palais du duumvir à la maison de Faustus, parce qu'il avait déjà été directement de cette maison au palais , il n'en fut pas de même quand il lui fallut retrouver la demeure'de Silia.

Il-courut d'abord comme un insensé, à travers les rues désertes, cherchant partout cette porte maternelle qui lui avait été refusée et qu'il ne reconnaissait pas. Enfin, accablé de fatigue, il tomba sur une pierre et tâcha de se remettre pour rassembler ses idées et prendre une résolution.

Ce moment de repos lui fil voir combien iJ 11. t3

avait manqué de réflexion. Nul doute que s'il avait demandé un guide à l'esclave de Faustus, celui-ci ne lui en eût servi, ou ne lui en eût donné un. Il semblait donc encore plus prudent de retourner chez Faustus ; mais , après le nombre de rues que Cnéius venait de parcourir , retourner chez Faustus lui était devenu aussi difficile que retrouver la maison de Silia. Le désespoir faillit reprendre Cnéius, mais il entassez d'empire sur lui-même pour ne pas s'y abandonner , et pour se demander encore ce qu'il avait à faire. S'il eût rencontré quelqu'un, il se fiît informé de la demeure de Silia, mais à cette heure il ne passait personne dans la ruej s'il eût trouvé une maison ouverte , il y eût pris les renseignements dont il aurait eu besoin , mais toutes étaient silencieuses. Cependant, pressé de cette pensée, il reprit lentement sa marche , écoutant à chaque porte s'il n'entendrait pas un bruit intérieur qui pourrait lui permettre de heurter et de demander ce qu'il voulait savoir. Déjà il avait parcouru une assez longue partie de ia rue où il se trouvait, quand les cris d'une joie

lointaine vinrent frapper son oreille. Cnëius courut vers ce but qui tantôt grandissait avec violence , et tantôt se perdait dans une sourde rumeur. Enfin , il arriva devant la porte de la maison où il avait cru entendre des cris se mêler à de joyeux éclats de rire , mais un silence profond paraissait s'y être introduit à son approche , et il n'entendit rien que les pas sourds de quelques personnes qui semblaient aller et venir avec mystère. C'en était assez pour que Cnéius se décidât à frapper.

Au bruit qu'il fit, tout autre bruit cessa dans la maison. Cnéius frappa encore et crut entendre des voix qui se concertaient tout bas. Enfin quelqu'un s'étant approché de la porte, demanda qui heurtait ainsi. La voix qui fit cette question était connue à Cnéius. Il n'eut pas longtemps à chercher, car une autre voix partie de Tatrium dit aussitôt :

— Eumolpe , n'ouvrez pas , quoi qu'on puisse répondre.

— Eumolpe! s'écria Cnéius à ce nom, Eumolpe, infâme ravisseur, ouvre, ouvre sur-lechamp ; qu'as-tu fait de ma sœur? misérable!

Et Cnëius , sans attendre de réponse , se mit à frapper la porte avec une rage inutile.

Mais personne ne répondit, et Cnéius s'épuisa vainement en cris et en imprécations. Il avait ramassé une pierre et il en battait la porte avec fureur. Ces coups redoublés eurent bientôt éveillé le voisinage; des portes et des fenêtres s'ouvrirent; des hommes et des femmes tenant pour la plupart des lampes à la main s y montrèrent, et Cnéius était prêt à leur demander aide et secours , quand un homme , qui était sorti de chez lui avec un gros bâton , s'écria :

— N'est-ce pas assez que cette Pannychis , cette infâme courtisane nous empêche de dormir par le bruit de ses orgies , faut-il encore que quelque amant refusé trouble notre repos , en venant frapper à la porte comme un furieux ; aidez -moi , citoyens, et tâchons de dégoûter les autres , par l'exemple que nous allons faire de celui-ci.

L'homme qui avait ainsi parlé allait mettre sa menace à exécution lorsque Cnéius s'élança

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vers lui avec une force et une violence qui épouvantèrent cet homme.

— Qu'as-tu dit? s'écria le jeune Romain, qu'as-tu dit? Cette demeure est celle d'une cour tisane,, celle d'une courtisane?

Et, sans attendre de réponse, il saisit le bâton dont cet homme était armé et se précipita sur la porte. Il la frappait avec rage en s'écriant.

— -Chr^sis, ma soeur , ma soeur , ma sœur I Ces exclamations répétées avertirent les citoyens éveillés par le bruit de la cause de la fureur de ce jeune homme.

— C'est sa soeur qu'il vient chercher, disait l'un. — Une fille perdue sans doute, qui se sera échappée de la maison paternelle , ajoutait une marchande de toile de la Gaule , fort laide et à qui personne n avait demandé de cesser d'être vertueuse. — Ou peut-être est ce une vierge pure que les infâmes libertins qui fréquentent la maison de Panuychis y auront attirée.

Cnéius n'entendait aucun de ces propos, il continuait à frapper la porte avec une rage croissante, et, après avoir brisé son bâton, il

frappait, de ses mains désarmées. Cependant un grand nombre de curieux étaient attroupés autour de la maison ; la plupart, touchés par les cris de ce jeune homme , se préparaient à lui prêter main-forte, pour l'aider à entrer dans la maisqn. Quelques-uns avaient été chercher un lourd madrier, et déjà Ton commençait à s'en servir en proférant les plus terribles menaces contre Pannychis et tous ceux qui étaient enfermés dans sa maison , lorsque la foule s'ouvrit à la voix impérieuse d'un nouveau venu, qui s'informa de ce qui se passait. C'était un décurion de la garde du duumvir suivi de quelques soldats. Un des citoyens présents lui expliqua qu'il s'agissait d'un jeune homme qui redemandait sa soeur qui se trouvait dans la maison de la courtisane Pannychis , et il demanda au décurion d'interposer son autorité pour faire ouvrir cette poi'te.

— Je n'ai pas ce droit, répondit le décurion, mais voici un licteur à qui le duumvir a délégué le pouvoir de se faire ouvrir diverses maisons de la ville ; demandez-lui assistance.

— Qui que tu sois, s'écria Cnéius, au nom de

la justice et de rhumanité, je J;'iinplore : fais ouvrir cette porte : rends-moi ma soeur qu'un infâme m'a enlevée.

— Je n'ai pas de temps à perdre, répondit le licteur, pour quelque misérable fille qvii sera venue ici volontairement.

— Licteur ! s'écria Cnéius , emporté par son désespoir, celle qu'ils ontenlevée n'est pas une fille misérable ; c'est une noble patricienne , c'est lafillede SilanusdeRome, la fille deSilia.

— La fille de Silia? répondit le licteur en arrêtant les soldats qui étaientpréts à s'éloigner, la fille de Silia ? si tu dis vrai, tu m'as épargné la moitié de mon chemin, car j'allais pour l'arrêter chez sa mère ainsi que son frère Cnéius, et si je t'ai bien compris , tu es ce Cnéius que je cherche. Soldats, emparez-vous de lui, et qu'on brise cette porte si elle n'est ouverte à l'instant.

Cnéius fut immédiatement saisi, et le licteur ayant demandé, au nom de César , l'entrée de la maison, la porte fut ouverte aussitôt. Cnéius voulut y suivre le licteur ; mai& celui-ci le fit retenir par ses soldats, et y pénétra seul. Le

temps qu'il y demeura parut cruellement long au malheureux Cnéius; cependant ii s'attendait à tout moment à voir sortirsa soeur, etcetespoir lui donnait quelque résignation au milieu des angoisses de toutes sortes qu il éprouvait. Il la vit sortir en effet, mais non point comme il l'avait espéré ou comme il l'avait redouté , non point la lière pudeur de finnocence sur le front , ou le désespoir de l'infamie dans la démarche, mais le visage couvert de la pâleur de la mort ; étendue sur une civière portée par deux soldats , immobile et les yeux fermés.

— .Elle est morte! sécria Cnéius, en se précipitant vers la litière • morte î

— Elle est évanouie , répondit le licteur.

— Où l 'emportez-vous ainsi?

— Chez le duumvir où tu vas nous suivre.

— Citoyens , s'écria Cnéius , cette vierge est destinée aux orgies de l'infâme Néron : la livrerez-vous ainsi ? Au nom de la sainte pudeur , au nom de vos filles et de vos soeurs , prêtezmoi secours pour la défendre!

Il parlait encore, et déjà chacun s'éloignait. Le nom qu'il avait prononcé n avait excité

qu'une profonde terreur parmi la foule. Cuéius la vit s'éloigner rapidement , chacun évitant d'être reconnu. Il frémit de cette lâcheté, et eût encore la douleur d'entendre une voix qui dit ironiquement à côté de lui:

— Si l'on vient chercher des vierges pour Néron chez la courtisane Pannychis , nous choisirons nos vestales dans le temple de la bonne déesse.

On entraîna doncCnéius qui jetait de temps en temps un regard désolé sur sa soeur et qui ne cherchait plus à la sauver, la croyant déjà perdue. Cependant à mesure qu'ils approchaient du palais du duumvir , le besoin de son salut et celui de sa vengeance le reprenaient àlafois, et tout jeuneet inexpérimenté qu'était Cnéius , vieilli soudainement par Finfortune, ou exaspéré par sa position il concutun projet, qu'il n'osa peut-être mettre à exécution que parce qu'il n'eut pas le temps de le méditer et d'en calculer pour ainsi dire l'impossibilité.

Mais avant d'aller plus loin il est nécessaire de raconter comment Chrysis avait été conduite chez la courtisane.

Au sortir du cirque , G naton , comme nous rivons dit, avait suivi les pas d'Ëumolpe, de Cnéius et de Chry sis; mais il n'avait pas osé aborder le poëtedans la rue et il n'avait pu apporter à Pannychis d'autre avis, si ce n'était que la jeune fille, dont la beauté avait réveillé sa jalousie, demeurait chez Faustus. Cette nouvellenefit qu'irriter la colère de Pannychis, et elle ordonnaàGnaton de retourner chez Faustus, de demander Eumolpe, et d'obtenir de lui,

par la force et la menace , les renseignements qu'elle voulait avoir. Gnaton obéit, et rencontra Eumolpe comme il s'éloignait du palais du duumvir. Il est inutile de dire par quelles menaces Gnaton obtint du poète ia révélation du secret de Cnéius et Clirysis. Un homme, quel qu'il soit, est toujours à la merci des antécédents de sa vie , et Gnaton connaissait trop bienceux du poète pour oepaslefaireobéir.Au moment où Gnaton revint près de Pannychis avec le nom de Chrysis et de Cnéius, il se passait chez elle une de ces scènes communes à toutes les époques de corruption, et qui pourraient ressembler à de l'actualité déguisée sous des noms romains, s'il n'était pas plus assuré que les vices sont un héritage que les siècles reçoivent des siècles, héritage qui s'exploite toujours à peu près de la même manière.

— Je te dis , Pannychis, que, ce soir, tu nous donneras à souper à moi et à quatre, de mes amis. •■ -**"<'<'

C'était un jeune homme qui n'avait été revêtu de la robe prétexte que depuis deux ans qui pariait ainsi.

— Je ne puis pas, répondait la courtisane, je suis malade et fatiguée.

— Tu mens , par tous les dieux ! tu es bien portante, et je ne te permettrai de parler de fatigue que demain matin.; mais sans doute (fuelqu'un m'a précédé. ComJaien t'a-t-il promis ? je te promets plus que lui .

Je sais que tu es généreux en- promesses, Métellus; mais mou trésor est tellement plein de toutes celles que tu m'as faites, que je n'ai plus de place pour tant de richesses.

— C'est-à-dire que tu me refuses crédit , la belle lionne: eh bien ! tu seras pajée, toi et le

festin, ce jour même, et, si tu l'exiges, par avance.

— C'est d'une si grande rareté que je n'y croirai que quand je l'aurai vu.

— Et bien ! regarde.

Métellus tira une bourse de sonseinetlajela sur la table. Pannychis la pesa de l'oeil, etsa cupidité domina un moment dans son regard la tristesse qui s'y montrait ; mais ce dernier sentiment était sans doute bien puissant chez elle car elle détourna aussitôt la vue et répondit:

— Noiï.jel'ai dit que c'était impossible. Je ne te recevrai pas.

— C'est qu'alors la place est prise ! s'écria Métellus en reprenant la bourse, et je veux savoir par qui. Je veux connaître devant qui je dois, me retirer, ou je te fais serment que si tune me le dis pas, je reviens ce soir avec mes amis, et que nous chasserons à coup de verges les insolents qui oseront jouir du bonheur que j'ai désiré.

— Je crains peu tes menaces , Métellus , quoique je sache que tu es assez audacieux pour essayer de les exécuter; mais si les complaisances de ta mère pour la femme du duumvir, dont elle protège les rendez-vous amoureux , t'ont mis à Tabri de la poursuite des magistrats , tu n'ignores pas que je saurai bien me défendre moi-même, et qu'il t'en a coûté déjà cher pour avoir voulu troubler l'honnête repos de cette maison.

— Oui , je le sais, et je ne l'ai pas oublié. C'était au temps de ta passion pour Faustus. Ce fut lui que je rencontrai ici: non, je n'ai pas oublié qu'il a poussé l'impudence jusqu'à

me faire fouetter , en disant que c'était ainsi qu'il fallait corriger les écoliers qui faisaient du bruit. Non! je ne l'ai pas oubliée cette injure, et je m'en vengerai.

— Toi! reprit Pannychis avec mépris.

— Oui, moi, et l'outrage que je lui rendrai sera plus cruel que celui que j'ai reçu. Par Jupiter ! je voudrais que ce fût lui qui vînt ce soir, et nous verrions cette fois qui de lui ou de moi céderait la place.

— Mais il ne viendra pas , et tu en parles à ton aise. Que ne le chasses-tu de chez Silia?

— Ah! reprit soudainement Métellus, en haussant les épaules , voilà l'obstacle à notre rendez -vous; tu es amoureuse et tu es tristfe* et tu fuis les amants; et, fille de la volupté" n'es-tu. pas honteuse? Ou est sûr quand on vient chez toi qu'au troisième mot tu parleras de Faustus, et au quatrième de Silia. Cette femme est bien véritablement ta plus cruelle ennemie , car elle te rend laide à force de te faire pleurer.

— - Mais je compte bien la voir pleurer à son tour. * As-tu remarqué celte belle jeune

fille avec laquelle Faustus est entré au cirque.

— Oui , vraiment.

Eh bien ! c'est sans doute quelque nouvelle maîtresse , pour laquelle il quittera Silia comme il m'a quittée pour elle.

— Par le ciel! voilà ma vengeance toute trouvée; il faut que je lui enlève cette jeune fille.

— Et comment y réussiras- tu, enfant, tu ne la connais pas, et si je sais juger des pensées d'une jeune fille par ses regards, je suis sûr qu'elle aime Faustus ; elle n'a pas quitté des yeux la place où l'infidèle était assis.

— Peut-être la passion n'est que dans ses regards , et quand elle ne le verra plus elle ne Taimera plus.

— Que veux-tu dire? oserais-tu tenter un enlèvement de vive force ?

-i- De vive force ou par ruse, selon Toccasion ou la nécessité.

La conversation en était là lorsque Gnaton vint ponr redire à Pannychis ce qu'il avait appris d'Ëumolpe. Dès que la courtisane sut le retour de Gnaton , elle sortit de la chambre où

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était Métellus , et se retira , avec le complice de sa débauche, dans une salle réculée. Elle apprit alors que Chrysis était la fille de Silia , que sa mère feignait d ignorer qu'elle fût à ]Nîmes, et que Faustus ne connaissait point les hôtes qu'il avait reçus.

L'entretien que Pannychis venait d'avoir avec Métellus, et la nouvelle qu'elle apprenait lui inspirèrent aussitôt un projet auquel la réflexion manqua peut-être pour en montrer les suites à la courtisane, suites devant lesquelles elle eut peut-être reculé si elle les eût prévues.

— Gnaton , dit-elle aussitôt , il faut qu'Eumolpe m'amène la fille de Silia; je veux la connaître.

— Tu es folle, Pannychis.

— Je ne suis point folle, et je veux voir Chrysis.

— C'est impossible ; quel prétexte donnerai-je à Eumolpe, et dans quel intérêt braverait-il la colère de Silia , en cherchant à déshonorer sa fille ?

— Déshonorer sa fille ! et que verra-t-elle

ici qu'elle ne puisse voir chez sa mère? Elle n'y trouvera plus Faustus , sans doute, puisque Silia me l'a pris; mais elle y rencontrei'a des patriciens qui le valent bien.

— Je t'ai dit qu'Eumolpe ne consentirait pas; d'ailleurs il m'a confié qu'il comptait quitter , ce soir même, la ville de Nimes; il paraît qu'il a attiré sur Cnéius une disgrâce que ce jeune homme ne lui pardonnera pas , et il veut fuir sa colère.

— Que lui importe alors de la mériter pour la soeur comme pour le frère ?

— Je pense que cela lui importe peu en effet, et c'est pour cela qu'il ne fera rien contre cette jeune fille ; il n'y a pas ici vingt coups de bâton à éviter.

— Ets'ily avaitcinq cents sesterces à gagner?

— Ce serait différent, mais comme , grâce à ta folle passion , nous sommes dans la misère ; comme l'argent que tu as reçu hier il a fallu le donner aux fournisseurs sous peine d'être chassés de cette maison, je ne sais trop comment tu veux intéresser Eumolpe à tes projets.

— N'est-ce que cela? dit Pannychis, avec

un sourire mi-parti de mépris pour Gnatou et de vanité pour elle-même ; tu vas avoir de l'argent.

Elle rentra dans la chambre qu'elle venait de quitter, et dit aussitôt à Métellus :

— Je te donnerai à souper ce soir, ainsi qu'à tes amis.

— C'est bien, voici ma bourse; mais sois joyeuse, Pannychis, et invite quelque belle tille qui partage notre ivresse.

— Par Vénus, reprit Pannychis, je veux t'en montrer une qui mériterait les hommages de Paris lui-même.

— Est-ce quelque Hélène dont je (connaisse le Ménélas?

— Non, c'est, à une lettre près , une Chrysis, que tu peux enlever à son Achille , si tu oses faire l'Agamemnon.

— Je ne refuse pas la place du roi des rois. A ce soir donc, nous jouerons l'Iliade; nous serons ici dans deux heures.

Si nous avons bien fait comprendre ce qu'était alors cette race abjecte de Grecs, qui allaient de ville en ville exploitant la débauche, l'es-

1>I2 LES ROMÂIINS.

pionnage, la délation, iallatterie et la calomnie; on ne s'étonnera pas de voir Eumolpe céder aux sollicitalions et à l'argent de- Pannychis , pour lui livrer la fille de Silia.

Le calcul dupoëte était facile à comprendre; grâce à la substitution qu'il avait faite de son billet contre celui de Cnéius , il n'avait à attendre de Silia qu'un juste châtiment de son audace; il fallait donc fuir. La bourse qu'il avait reçue de Silia était suffisante pour permettre au poète de quitter Nimes et de gagner une autre ville; mais il devenait plus riche qu il ne l'avait été depuis longtemps en gagnant l'argent " de Pannychis, et il n'hésita pas un moment à le gagner.

Ce fut donc avec le nom de sa mère qu'il fit sortir Chrysis de la maison de Faustus et qu'il l'emmena dans le lieu de débauche, où son frère Cnéius la découvrit par hasard.

Cnéius ignorait cependant ce qui s'était passé dans cette maison; il ne savait jusqu'où avaient pu aller les outrages que sa sœur y avait soufferts; mais dans le moment où il espérait encore que l'évanouissement de Chrysis l'avait

LES ROMAli\S. 21-,

sauvée des dernières brutalités, il se sentait un plus vif besoin de la venger ; et son doute n'était pas un aiguillon mois acéré que ne Teût été une certitude complète.

Ainsi, dès qu'il fut entré dans le palais du duumvir, il demanda avec hauteur à être conduit devant lui , attendu qu'il avait une plainte à porter. Le dccurion haussa les épaules , et répondit qu'il mènerait Cnéius devant le duumvir , parce que celui-ci lui avait donné Tordre de faire paraître Cnéius en sa présence ; mais que le temps était passé où un citoyen se croyait assez assuré de la force de ses droits et de la justice d'un magistrat pour en appeler au juge lui-même du jugement qu'il avait rendu.

Cnéius et Chrysis toujours évanouie, toujours immobile et froide sur le lit où les soldais l'avaient placée, furent admis dans la salle où se tenait le duumvir. Marlius, l'édile, était à côté de lui, le quesleur était présent, et Jes tribuns s'y trouvaient de même; Forlunata , retirée dans un coin , surveillait les actions de son époux. Elle ressemblait au poète qui, de

la coulisse, suit les mouvementsdes acteurs qui, jouent les rôles de sa comédie; prêt à les avertir, ou à les exciter selon qu'ils exécutent bien ou mal ce qu'il leur a prescrit,

— Yoici, dit le décurion, les deux personnes que tu m'as chargé d'arrêter; Chrysis que nous avons découverte dans un lieu où les vierges ne vont pas d'ordinaire, et Cnéius qui, je crois, désire protester contre Tordre de son arrestation.

— Tu mens ! s'écria Cnéius avec une indignation qui surprit les magistrats; je connais les ordres de Néron, et c'est avec bonheur que je m'y soumettrai ; mais cet homme qui vient de parler, ce décurion, a manqué à son devoir.

— Je jure, dit le décurion

— Tais-toi, reprit avec hauteur Cnéius, soldat infidèle, tais- toi et garde tes paroles pour prier et implorer la clémence des magistrats et la mienne.

Chacun se regarda avec étonnement à ce singulier discours , et Cnéius continua :

— Ce décurion vient de vous dire, sans s'en apercevoir, en quoi il était coupable; il vous

a appris que Chrysis, ma sœur, avait été arrêtée en un lieu peu convenable. Elle a été arrêtée en effet chez la courtisane Pannychis. L'^tonnement redoubla parmi les magistrats.

— Mais ce qu'il ne vous a pas dit, c'est que ma.sœur y avait été entraînée par une ruse abominable, et y avait trouvé d'infâmes libertins qui l'avaient réduite à l'état où vous la voyez.

— Et c'est contre eux que tu portes plainte, dit le duumvir d'un ton dédaigneux; c'est bien, c'est bien , on s'en occupera plus tard.

— Cestcontreeuxquejeporte plainte devant vous ; et ce sera devant César que je porterai plainte contre vous-même, si vous ne faites droit à ma demande. Oubliez-vous que cette jeune fille était destinée au divin Néron , et ne frémissez-vous pas à Tidée de la lui envoyer ainsi outragée. Celle qui devait être pour notre famille le principe de la puissance et de la fortune ne nous m.éritera ma intenant que la colère et le§ mépris de César. Détournons donc cette colère , en prévenant, autant que nous le pouvons encore, les désirs de notie maître; ac-

2 (fi LES ROMAINS,

complissons par avance la vengeance, qu'if demandera, des imprudents qui ont osé souiller ses plaisirs. C'est votre devoir, magistrats, c'est le premier de tous; les plaisirs de César. sont sacrés, et malheur à Tinsensé qui ose y mettre obstacle; il mérite la mort!

Les magistrats n'avaient pas pensé à cette manière d'envisager la question, et ils pâlirent en entendant la réclamation de Cnéius. 11 faut dire ici à quel point la servilité était poussée, pour qu'on ne s'étonne pas de la bassesse de ces hommes, qui crurent à la bonne foi de Cnéius. Ce qui nous parait le comble de la lâcheté , était à cette époque bien loin des lâchetés habituelles des plus nobles citoyens. L'histoire en cite beaucoup , qui , condamnés à mort par Néron et arrivés à l'heure suprême, où il semble que devait commencer leur affranchissement, dictaient du fond du bain où on leur avait ouvert les veines, le testament qui léguait tous leurs biens à César et qui le remerciait de sa clémence.

Ainsi donc , rencontrer un jeune homme qui acceptât avec joie les ordres de Néron ,

quand ces ordresne demandaient que la proslitution de sa mère et de sa sœur, était une chose plus qu'ordinaire : c'était même une chose raisonnable quand on réfléchissait que le caprice de Néron pouvait faire une faveur de cette prostitution ; et Cnéius avait laissé percer assez adroitement ces basses espérances , pour que les magistrats ne doutassent point de sa sincérité et fussent épouvantés de ce qui était arrivé.

— Il a raison , dit Bibulus , il faut qu'ils soient arrêtés sur l'heure j il faut qu'on prenne le plus grand soin de cette jeune fille. A qui devons-nous la confier pour la ranimer et la rappeler à la vie ?

— A qui peut -on mieux la confier qu'à sa mère? ditFortunata, qui, au milieu de l'étonnement général, ne perdait pas de vue le mal qu'elle pourrait faire à Silia, et qui savourait d'avance la douleur de cette mère, en recevant sa fille dans cet état.

L'ordre fut donné de transporter immédiatement Chrysis dans la prison où était détenue

Silia , et Fortunata se chargea de le faire exécuter. ^

Pendant qu'on emmenait Clirjsis , le duumvir interrogeait le décuriOn sur les personnes qu'il avait trouvées chez la courtisane Pannychis. Métellus et deux autres jeunes gens des familles les plus riches de Nîmes avaient été reconnus , le quatrième était un certain Publius Sextus, centurion dans la légion de Faustus.Cnéius demanda leur arrestation immédiate.

— J'accompagnerai le licteur, dit-il, je veux savoir si les ordres de César seront fidèlement exécutés , et si les complaisances des magistrats pour leurs amis ne leur permettront pas la fuite.

L'audace avec laquelle Cnéius était passé du rôle d'accusé à celui d'accusateur , et de l'obéissance au commandement , dominait tous ces hommes, et on lui offrit avec empressement de se charger de poursuivre et d'atteindre les coupables.

Cependant Fortunata était déjà de retour avant que Cnéius fût reparti avec le décurion.

et elle entendit nommer Métellus parmi ceux qui devaient être arrêtés. Métellus demeurait à une extrémité de la ville , assez éloignée pour qu'un esclave y pût arriver avant Cnéius, qui serait forcé de s'arrêter dans la demeure des autres coupables. Fortunata envoya donc sur-le-champ un billet à Marcia , la mère de Métellus, pour l'avertir de faire cacher son fils. A peine cet esclave fut-il parti, pour essayer de sauver celui à qui Fortunata prenait un intérêt si vif, que Cnéius sortit du palais pour aller à la recherche de ceux qui avaient outragé sa soeur. La démarche de Fortunata ne venait point de son amitié pour Marcia; elle avait un autre m.otif en essayant de sauver Métellus. Fortunata s'assurait ainsi le silence de la mère de ce jeune homme sur les intrigues auxquelles celle-ci prêtait si complaisamment les mains; et en allant au devant de que cette femme pouvait lui demander, elle prévenait peut-être des exigences menaçantes. Lorsque toutes ces raiesures furent prises, les magistrats qui étaient demeurés chez Bibulus, ou qui y avaient été appelés , se retirèrent et

220 LES ROMALNS.

le duiiinvir et sa femme restèrent eufin'seuls , en présence l'un de l'autre; la conversation qu'ils eurent ensemble ne mérite pas d'être rapportée ; mais il nous faut dire ce qui arriva dans l'entrevue de Siliaetde sa fille.

Depuis le moment où elle avait été enfermée dans une chambre, qu'on semblait n'avoir consenti à éclairer par une lampe fumeuse que pour mieux en faire voir la misère , Silia n'avait pas changé de place. Assise sur le bord du misérable lit qui lui était destiné , Silia réfléchissait à tout ce qui lui était arrivé dans le courant de cette rapide journée. Elle mesurait la hauteur des espérances d'où elle était

tombéej et, plus malheureuse encore de ce qui la menaçait que de ce qui l'avait frappée , elle n'osait s'occuper de l'avenir qui lui était réservé .

Pour les âmes fortes , qu'elles soient engagées danslaroutedumal ou dans celle du bien, le malheur est presque toujours un éperon qui les pousse à persévérer dans la voie qu'elles ont choisie: les bons y trouvent un motif de devenir meilleurs , les méchants s'y excitent à être pires. Les cœurs faibles éprouvent un effet tout différent. L'homme vertueux, mais sans volonté , qui tombe dans un malheur immérité se laisse aller à douter de la vertu. Celui qui s'est abandonné au mal, plutôt qu'il ne s'y est porté de lui-même, regrette aisément sa conduite passée et s'accuse souvent au-delà des fautes qu'il a commises.

Il en était ainsi pour Silia.

Belle et charmante , autant qu'aucune femme puisse l'être, demeurée trop jeune pour son âge par l'indulgente adoration de tout ce qui l'entourait et qui se plaisait à lui obéir , si heureuse de son bonheur, quand elle en avait,

que tout le monde se sentait poussé à lui en donner , comme on aime à offrir un présent qui sera bien reçu ; élégante au moins dans la sale corruption qui se vautrait autour d'elle; assez pure de vues intéressées pour avoir préféré Faustus, s'il l'eût voulu, au puissant et riche Bibulus , Silia ne s'en accusait pas moins avec une rigueur impitoyable. Oubliant dans quel siècle elle vivait et comment on vit dans tous les siècles , ne se souvenant pas assez qu'en présence des principes d'une morale sévère les plus vertueux ne sont pas ceux qui la suivent rigoureusement, mais ceux qui s'en écartent le moins , Silia se trouva la plus criminelle des épouses et des mères. Ce saint devoir de la douleur, qu'elle avait si légèrement écarté le matin, lui paraît un crime insupportable ; le refus de voir ses enfants lui sembla un abandon infâme et dénaturé et ses projets vis-à-vis de Bibulus se présentèrent à elle comme les calculs de la plus indigne courtisane. C'est que dans ce moment elle ne raisonnait plus comme le matin; elle ne prenait plus pour terme de comparaison les actions

de ceux qui rentouraient, et vis-à-vis desquels elle était encore, nous ne dirons pas la plus vertueuse, mais enfin la moins coupable j elle se mesurait à la règle austère du devoir, et elle l'avait bien souvent franchie.

C'est en suivant cette marche qu'elle en était arrivée à regretter sa bonne renommée qu'elle avait -perdue, et non plus sa richesse qu'elle allait perdre; et elle ne considérait plus déjà de quelle position elle était tombée dans le malheur, mais à quels excès elle était descendue dans la fortune. Cependant la profondeur de sa chute était aussi flagrante aux regards qu'elle pouvait l'être à la réflexion. Le misérable en haillons qu'on rencontre dans une prison , défiguré par la famine , exténué par la douleur , a besoin d'un long récit , quand il n'a pas un grand nom , pour faire comprendre la diiïérence de ce qu'il a été avec ce qu'il est ; mais celui qui fût entré dans la prison de Silia eût jugé tout de su^te de rinfortune de fcette femme. Elle était encore vêtue de ses somptueux habits, la tète couronnée de fleurs , les bras chargés de bra-

LES ROMAINS. 22â

celets, et les mains d'anneaux précieux- les plis élégants de sa robe pendaient doucement autour d'elle, et, la laissaient voir belle comme elle Tétait; la fine coquetterie de sa parure, le soin délicat de tout son corps, brillaient encore en elle, et toute cette femme charmante, si soudainement enlevée aux joies du festin , aux triomphes de sa beauté, à l'élégante mollesse de sa vie , était dans une prison humide et obs'cure, assise sur un grabat , les pieds sur une pierre froide, le regard fixe et pour ainsi dire plongé dans sa vie passée , qu'elle interrogeait heure à heure. Ce fut dans cet état que Fortunata la trouva. Tout ce que Silia eût inspiré de pitié au plus indifférent devint de la joie dans le cœur de son ennemie. Fortunata elle - même n'eût pas si bien senti le malheur de Silia si elle l'avait trouvée misérablement vêtue dans ce lieu misérable. C'est la joie du sujet révolté qui soufflette son roi , la couronne sur la tête , et qui apprécieraitlmal sa victoire s'il rencontrait son souverain , errant et fugitif, dans quelque forêt cachée. Il sembla que Fortunata craignît de com- 11. 1$

promettre le plaisir qu'elle venait d'éprouver, car elle ordonna , d'un geste muet, de déposer Chrysis sur le lit d'où Silia s'était levée. Puis quand celle-ci, étonnée de ce qui se passait, demanda ce que c'était que cette femme immobile qu'on lui donnait pour compagne , Forlunata referma la porte, en lui répondant :

— Silia, c'est ta fille.

Fortunata avait bien calculé toutes les angoisses qui devaient déchirer le coeur de cette pauvre femme ; aucune ne lui manqua en effet. D'abord elle crut sa tille morte, sa fille qu'elle avait abandonnée, et à qui cet abandon avait sans doute donné la mort; et ainsi mère dénaturée elle avait tué son enfant. Silia le crut : puis elle crut encore que Chrysis avait préféré le trépas à la honte qui lui était réservée, et cette supposition ne fut pas moins cruelle : c'était une leçon de vertu venue de celle qui devait en recevoir de sa mère. Tous ces mouvements déchirèrent cruellement cette âme , à la peau fine et délicate , bercée jusquelà dans ramf)ur des autres , dans leurs flatte-

ries, et dans Toubli d'elle-même. Enfin Silia reconnut que sa fille n'était point morte. Il restait entre elles bien des motifs, pour Silia, d'être triste et honteuse devant sa fille ; mais le sentiment maternel , cet amour de la femme pour le fruit de ses entrailles , domina toute cette tristesse, effaça toute cette honte , et Silia poussa un cri de joie devant la vie de sa fille, le même cri de joie que le jour où cette fille était née. Cette mère se retrouva tout entière ; elle se retrouva dans les soins par lesquels elle rappela cette vie incertaine, et qui ne laissait plus deviner si elle allait se rallumer ou s'éteindre; elle se retrouva dans l'anxiété avec laquelle elle suivait les battements de ce cœur , qu'une mère seule pouvait sentir vivant dans ses faibles pulsations.

La vie revint enfin, la vie assurée, avec la respiration profonde, la poitrine qui segonilait d'air, le visage qui se colorait, les membres qui cherchaient le mouvement ; il ne lui manquait plus que la parole et le regard ; le regard , ce sens double , qui sent et qui parle ; la parole, ce témoignage extrême que la vie

de Tâme est revenue avec celle <lu corp», ou

qu'elle en est séparée.

Silia, penchée sur le lit de sa fille , attendait qu'elle ouvrit les yeux et qu'elle parlât. Chrysis, après s'être longtemps agitée comme pour se tirer de son engourdissement se leva sur son séant et ouvrit les yeux.

— O ma mère ! murmura-t-elle tout bas , ma mère ! ma mère !

Ce mot si saint et si doux fut prononcé par Chrysis , sans qu'elle parût y attacher le moindre sens ou la plus légère espérance. On eût dit que c'était l'écho lointain et affaibli , d'un mot invoqué quelque temps auparavant , aura.ilieu d'un danger pressant , et qui résonnait encore dans l'air quand celle qui l'avait imploré avait péri dans le danger. En effet, Chrysis avait crié ce nom parmi les larmes et les sanglots j elle avait crié , ma mère ! ma mère ! avec désespoir , jusqu'à ce qu'une main impure se fût posée sur ses lèvres et eût repoussé tous ces cris au fond de son coeur; puis l'anéantissement de la douleur les y avait i'Cleuus, et, à présent que Chrysis revenait à

elle, ce cri lui revenait avec la voix, mais pas encore avec la raison. La jeune fille ne T avait pas perdue cependant , mais le souvenir lui manquait. A ce mol : ma mère! prononcé par Chrysis, Silia s'était écriée à son tour :

— Me voilà , Chrysis , me voilà !

Chrysis tourna son regard vers celle qui lui parlait ainsi, et ce regard, terne et inintelligent, qu'elle avait d'abord promené machinalement autour d'elle , s'illumina soudainement de toute son àme, de toute sa vie et de toute sa douleur.

Oh ! que ceux qui disent qu'il n'y a pas en nous un hôte divin , un esprit suprême et impalpable, mais peut-être visible , n'ont-ils été témoins de cette lumière soudaine qui éclaire le regard d'un être qui reprend sa raison. C'est le même oeil, la même forme ^ la même matière, la même vie; mais avec un feu intelligent qui n'y était pas : ce feu ne s'appelle-t-il point l'âme ?

Quand Chrysis eut regardé ainsi sa mère et l'eut reconnue , elle s'en recula avec épouvante et se cacha la tête dans les mains eu

pleurant beaucoup. Quelque puissante que soit la douleur d'une jeune fille , elle trouve des larmes. Ce n'est qu'aux cœurs dévorés par les passions qu'appartient cette douleur s'èche qui les brûle et les réduit en cendres.

Silia pleurait aussi parce qu'elle était faible, et faisait de vains efforts pour calmer la douleur de sa fille, se trompant sur le sentiment qui avait poussé Chrysis à se détourner de sa mère. Silia lui demandait pardon, lui disait de revenir à elle; Chrysis de son côté mêlait à ses sanglots des prières et des supplications; chacune implorait sa grâce de r autre.

La mère fut la première à s'étonner de ce désespoir de sa fille, et, ne sachant à quoi l'attribuer, elle dit à Chrysis :

— Pauvre enfant , tu connais donc les ordres de Néron ?

Et, cette question faite, il s'en présenta mille autres à la bouche de Silia. — Qu'est devenu ton frère? où as-tu été arrêtée? qui t'a apporté la fatale nouvelle ?

Mais Chrysis ne comprenait rien de tout ce

qu'on lui demandait, et Silia le vil à son ëtonnement. Mais alors Silia ne s'expliquait plus Tëtat dans lequel on lui avait apporté sa fille, et celle-ci ne s'expliquait pas les questions de sa mère. Cette confusion d'idées, entre deux femmes qui avaient tant à se dire , dura longtemps. C'était une suite de questions et de réponses qui ne s'adressaient pas et ne se répondaient pas les unes aux autres.

— Où le poète Eumolpe t'a-t-il conduite ? disait Silia.

— Oh ! ne me forcez pas à vous le dire , répondit Chrjsis.

— J'ai cru que le tribun Faustus vous avait donné asile. N'est-ce pas chez lui que tu as été arrêtée ?

— Je suis donc arrêtée ?

— Tu ne te rappelles pas que des soldats sont venus te chercher ?

— ]Non , c'est Eumolpe qui m'a dit que vous me demandiez , et c'est pour cela que je Tai suivi.

— Et où Tas-tu suivi ?

— Il m'a dit que c'était dans ta maison.

— Dans ma maison ?

— Ah I j'ai reconnu sur-le-champ que ce n'était pas la maison de ma mère. — Et les larmes revinrent dans les yeux de Chrysis. J'ai voulu m'échapper , mais on m'a retenue de force. — Et Chrysis se prit à sangloter.

— On m'a retenue malgré mes cris, et alors...

— Les larmes et les sanglots de Chrysis éclatèrent avec une nouvelle violence, et elle n'eut plus la force que de s'écrier :

— Oh , ma mère î ma mère ! en se voilant le visage de ses deux mains.

Silia comprit : mais elle repoussa aussitôt la supposition qui lui vint à T esprit. Imaginer un pareil malheur s'il n'était pas vrai était presqu'une profanation de la jeunesse de sa fille. Mais à Taspect de cette douleur persévérante, qui ne s'apaisait point et qui se cachait avec honte au regard d'une mère, il fallut bien que Silia cherchât à s'expliquer d'où naissait cette douleur.

Ce n'était pas , comme elle Tavait supposé d'abord, le désespoir d'un enfant en présence de la mère qui l'a repoussé, et qui était de-

venue pour celle-ci le plus cruel reproche qui pût lui être adressé -, ce n'était pas non plus l'effroi causé par une arrestation que Chrysis semblait ignorer et dont par conséquent elle ne pouvait connaître ni la cause ni les suites. Qu'était-ce donc ? A cette question que s'adressait Silia, sa pensée lui faisait toujours la même réponse.

Alors , immobile à son tour devant sa fille, elle la contempla longtemps tandis que celle-ci pleurait. Oh! quel regard que celui de Silia! Quelle horrible et muette interrogation ! Comme elle parcourut des pieds jusqu'au visage, lentement et pli à pli , ce vêtement de vierge si'blanc et si uni, maintenant toutfroissé et souillé ! Comme elle devina Thorreur de la lutte à ces cheveux en désordre! comme chaque trace de violence se montra aux yeux de la mère dans les meurtrissures des mains de la fille ! et enfin à quelle eff'royable certitude elle arriva lorsque , écartant soudainement les mains de Chrysis, pour interroger son visage qu'elle cachait, elle s'écria l'oeil en feu et le sein palpitant :

— C'est donc vrai !

— Oui, ma mère, répondit Chrysis désespérée.

Silia répondit aussi à cet aveu ; mais ce ne fut point par des paroles ; il s échappa du sein de la mère un cri sourd et profond, un rugissement de lionne, une promesse de vengeance. Ce n'était plus cette noble et douce Silia , femme facile au plaisir , amoureuse des élégants propos des jeunes patriciens , qui souriait aux regards qui la priaient et lui disaient qu'elle était belle : ce fut tout à coup une autre femme ; indignée, furieuse, implacable ; et son premier mot à sa fille, après sa terrible révélation, fut celui-ci.

— Ab ! tu vas me dire tout !

— Ma mère, ma mère ! Ah ! que puis-}e vous dire ?

— Tout , enfant , je veux tout savoir, tout î

— Je n'oserai jamais !

— Eh ! comment veux-tu que je te venge ? A cette parole la jeune fille se leva sur son

séant et contempla sa mère avec reconnaissance; son oeil, naguère mourant, s'était ou-

vert avec joie et semblait aspirer par le regard la sombre expression du visage de Silia.

— Je vais donc te dire tout.

Elle s'approcha de sa mère; puis, au moment de commencer, elle jeta un regard furtif autour d'elle et reprit tout bas :

— Nous sommes ici en sûreté , n'est-ce pas ? personne ne peut nous entendre ?

Silia sourit amèrement et fut sur le point de dire à Chrysis le nouveau malheur qu'elle ignorait ; mais ce sentiment ne fit que passer dans son âme comme un éclair, et elle répondit ?

— Parle, parle d'abord.

— Nous sommes arrivés à Nîmes ce matin.

— Je le sais.

— Nous avons demandé ta maison.

— Et ma maison ne s'est pas ouverte, et vous êtes allés au cirque, et vous êtes rentrés chez Faustus.

Après ?

— Après, mon frère ma quittée avec Eumolpe : Cnéius pour aller souper chez le duumvir , et Eumolpe. . . ! mais qu'importe?

— Attends! s'écria Silia. Eumolpe n'avait-il pas reçu du sort une tablette qui portait vingt coups de fouet?

^-11 est vrai !

— Silia se rappela le récit du duumvir, le convive absent, et la voix qui lui avait crié : — Silia, pourquoi ta porte est-elle restée fermée ce matin?

— C'était Cnéius! s'écria-t-elle.

— Cnéius.

— Cnéius qui a été frappé du fouet commie un esclave; Cnéius, mon fils Cnéius, Oh...!

Elle se redressa toute droite et appuya ses deux poings fermés sur son front !

Chrysis l'interrogea à son tour ?

— Que dis- tu, ma mère; mon frère fouetté! mon frère...

— Non , reprit Silia d'une voix sombre ; parle , parle : c'est toi qui dois tout me dire.

— Mais mon frère. . .

— Ton frère... je ne sais encore : mais toi, Chrysis , d'abord parle , parle !

La détermina'tion de Chrysis s'était presque épuisée à ce changement soudain d'anxiété

que chaque parole faisait aller d'un malheur à unautre;elle répondit donc d'un ton accablé:

— Eumolpe ! le misérable rentra dans le palais de Faustus. La nuit était fermée , et j'attendais le retour de Cnéius.

— Viens, me dit-il, j'ai rencontré ta mère , je lui ai appris ton arrivée et elle veut te voir et t'embrasser sur l'heure.

Te voir et t'embrasser! tu comprends, ma mère, je ne réfléchis à rien, je ne demandai point à Eumolpe pourquoi il n'était pas au festin du duumvir, si c'était là qu'il t'avaitrencontrée, si tu avais quitté le festin pour moi; je le suivis joyeuse, bien joyeuse, innocente, pure! Orna mère, si je t'avais rencontrée alors, ma mère ! Mon père était si fier de moi !

Chrysis se prit à pleurer , et Silia sentit des larmes venir à ses yeux , larmes de repentir, qu elle refoula pour ne pas se sentir faible , même contre sa conscience.

— Tu suivis Eumolpe ?

— Oui ; il me guida à travers les rues obscures; je connaissais à peine ta maison; mais s'il avait fait jour je l'aurais reconnue, j'aurais

bien vu que ce n'était pas ta maison où ils me

conduisaient.

— Je le crois... après!...

— Je marchais avec confiance; j'étais si heureuse ! je lui demandais si tu Tétais aussi.

— Après . . . après !

Chrjsis racontait ainsi tout ce qui avait précédé son malheur, et Silia voulait tout de suite le connaître. La fille, épouvantée de ce qu'elle allait dire, s'attachait par la parole aux derniers moments de son existence pure ; la mère, avide de vengeance , voulait entendre le récit du crime ; elle sentait qu'elle y puiserait une nouvelle colère.

— Achève, Chrysis , achève , nous sommes seules, et tu parles devant ta mère. Enfin dans quelle maison te conduisit Eumolpe?

— La femme à qui elle appartient s'appelle Pannychis.

— Pannychis !

— Oh ! j'en suis sûre, ce nom a retenti trop cruellement à mes oreilles; je Tai assez entendu prononcer au milieu de mes cris. Elle s'appelait Pannychis , un autre se nommait Curion ,

un autre Publius Sextus, et enfin le détestable débauché...

Chrysis s'arrêta.

— Celui-ci , comment se nommait-il?

— Métellus !

— Métellus?

— Tu le connais ?

— Je les connais tous !

Silia s'arrêta aussi , puis elle reprit :

— Mais quand tu es entrée, ils étaient donc déjà ivres, furieux?

— Ils étaient couchés autour de la table, et la femme qui était de ce festin s'écria dès qu'elle me vit entrer : Yoici, Métellus, la belle fille que tu prétends enlever à Faustus.

— A Faustus ? dit Silia.

— Oui , ma mère ! cette femme prétendit que j'étais la maitresse de Faustus ; elle dit que pour moi Faustus abandonnerait...

Chrysis s'arrêta encore, et la pudeur, qu'elle n'avait plus pour elle , vint rougir son visage pour sa mère.

— Elle a dit que pour toi Faustus abandonnerait Silia... Oh ! plut au Ciel qu'elle eût dit

vrai, tu étais digne de lui , toi, tu méritais ce noble époux... ^Mais les infâmes qui t'ont déshonorée... car tu ne m'as pas tout dit.

— Hé! que voulez-vous donc que je vous dise, ma mère! que je leur ai crié qui j'étais, et qu'ils ont ri de mes paroles ; que je les ai suppliés, et qu'ils ont ri de mes prières ; que j'ai pleuré à leurs pieds, et qu'ils ont ri de mes larmes j que j'ai voulu fuir, et qu'ils m'ont arrêtée; que j'ai voulu me tuer, et qu'ils m'ont arrachée le poignard que j'avais dans les mains ; que je me suis débattue et tordue dans les bras de Métellus, et que le ciel que j'invoquais n'est pas tombé sur sa tête ; que j'ai espérémourir quand la force m'a quittée, et que je ne suis pas morte et que vous retrouvez votre fille déshonorée et perdue... vous le voyez bien... Oma mère ! ma mère! quand me vengerez-vous?

Silia ne répondit pas ; la poitrine gonflée de larmes de rage et de pitié, elle se tut, et sa fille lui répéta :

— Ma mère! quand me vengerez-vous?

Et Silia, secouant la tête avec désespoir et

croisant les mains , lui répondit :

—Et si je ne peux pas te venger !

Son impuissance avait alors frappé Silia et

elle semblait en demander pardon à Chrysis.

— Vous , Silia , vous ma mère, vous la veuve de Silanus !

— Et la prisonnière de Bibulus comme toi , la victime promise à Néron comme toi.

— Ma mère ! ma mère! que dites-vous?

— Regarde où nous sommes.

Chrysis vit alors Fétroite et misérable chambre où elle était, et ce fut à son tour d'écouter le récit de sa mère , l'arrivée de Vindex , les ordres de Néron, l'arrestation de Faustus, celle de Vindex, leur propre arrestation et celle de Cnéius , sans doute.

— Cnéius, dit la jeune fille, est-illibre?

— Je ne sais.

— Ma mère, s'il est libre , Cnéius nous sauvera. Cnéius nous vengera! Si Cnéiusvit, nous pouvons espérer.

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