II
Ainsi Laërte, déjà tout tremblant de ce qui venait de se passer, avait été grandement surpris de ne point entendre invoquer son nom par le peuple , comme Cilo le lui avait promis : il resta stupéfait lorsque, au milieu du temple où il était demeuré avec quelques prêtres , il vit s'avancer les licteurs qui l'arrêtèrent au nom des magistrats de la ville.
Celte surprise redoubla encore , lorsqu'on lui eut dit de quoi il était accusé , et qu'on lui montra le délateur, qui déclara se porter délateur en fnveur de Saturnin. L'épaisse intelligence du grand- prêtre demeura confondue, et il se perdit à cbercher les fils de cette trame dont il était enveloppé.
Jusqu'à la fin de ce jour, cette ville, emprisonnée en elle-même, eut cet aspect morne qui est le partage du coupable après son crime. Ce fut partout une longue attente sans mouvement; on ne remarqua point que personne , enfermé dans sa maison, reprit ses travaux. Persécuteurs et victimes ne s'entretinrent que du sort de Saturnin. La douleur des disciples s'augmentait de l'incertitude qu'ils éprou-
vaient relativement au corps de Tapôtre. Le regret des meurtriers s'augmentait de l'inutilité de leur meurtre , qui commençait à leur être démontrée.
On n'entendait guère dans les rues que le passage rapide de quelques cavaliers qui les traversaient en portant des ordres. Ce bruit, si isolé, si léger qu'il fût, jetait l'épouvante dans les maisons, chacun ignorant si ce n'était pas lui-même qu'on venait arrêter. La terreur fut si grande, que la nuit arriva sans que les fidèles pensassent à se rassembler.
Lorsqu'ils étaient dans l'église , fortifiés par la présence les uns des autres, ils auraient tous bravé la mort. Dans ce jour de sainte cérémonie, tant qu'ils étaient restés pour ainsi dire en présence de ce Dieu avec lequel ils allaient communier , le sentiment exalté du devoir religieux les avait élevés au-dessus des vaines craintes de la terre , et ce courage avait duré tant que le péril était resté le même et dans les mêmes conditions.
Une fois que chacun se trouva renfermé
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dans sa maison , ce sentiment commun , qui avait fait dominer le chrétien sur l'homme , s'affaiblit peu à peu. Dans la rue et en présence des persécuteurs les forts avaient soutenu les faibles; dans l'enceinte du foyer et loin de tous les regards , ce furent les faibles ([ui firent plier les forts ; et si une image nous est permise, ce ne fut pas en leur imposant leur volonté, comme celui qui courbe une tête sous son pied , ce fut en s attachant à leur cou et à leurs mains , et en les priant à genoux. Ce furent les filles éplorées , les femmes et les petits enfants, qu'il fallait abandonner pour aller accomplir un nouveau devoir. Ailleurs le désespoir d'un père et d'une mère arrêtèrent les jeunes gens; partout il se trouva des sentiments de famille qui se firent écouter : et cependant il restait à tous ces malheureux un remords cruel dans le coeur. Après que leur saint évêque était mort pour eux , aucun n'osait aller s'occuper de ce qu'était devenu son cadavre ; cbacun espérait , sans oser se le dire , que de plus dévoués rempliraient le devoir de tous, et demeurait inactif dans cette espérance.
wri LES CHRÉTIENS.
Qu'était cependant devenu le corps de Saturnin? Il gisait à la place où le taureau l'avait laissé. ]Ni amis ni ennemis n'avaient osé le relever. Le magistrat qui aurait dû prendre ce soin ne l'avait pas voulu. Pvelever ce cadavre, pour le faire inhumer honorablement, était une démonstration de blâme contre le peuple, et d'estime pour les chrétiens, que ce magistrat n'eût pas osé tenter. Mais il n'eût pas osé davantage faire enlever ce cadavre pour le traîner aux Gémonies; car c'était s'associer au crime du peuple , contre l'homme dont la vertu inspirait le respect à ceux qui n'y puisaient pas leur foi.
L'édile , en passant près de ce corps avec les licteurs qui l'accompagnaient, détourna la tête et pressa le pas. Il espéra que les chrétiens s'empareraient de ces mortelles dépouilles, qui devaient leur être devenues sacrées, s épargna ainsi l'injure qu'il n'osait faire aux restes sangl.ints du martyr, et abandonna ù d'autres le danger de lui donner une honovable sépulture.
Mais ce courage, sur lequel l'édile avait compté, eût laissé ce corps exposé aux outrages de ses meurtriers , s il n'avait dû se rencontrer que parmi ceux chez qui on devait d'abord le supposer. Le courage avait déserté toutes les maisons où demeuraient des hommes forts et de nombreuses familles , il s'était réfugié sous l'humble toit de deux enfants presque abandonnés, sans parents, sans amis, sans affection : car ce n'est pas une affection que cet intérêt publicqui s'attache à la vertu. Sans doute hors de la maison il fait bon vivre dans un air de considération qui élève lame et la réconforte; mais passé le seuil , à l'heure où les douleurs et les joies parlent dans le coeur, il est triste et affreux de n'avoir à pleurer ni à sourire avec personne.
Croira-t-on que parce que Sidonie et Valérie étaient deux soeurs , chacune représentait pour l'autre cette affection nécessaire à la vie? Il n'en était pas ainsi ; et c'est une contradiction étrange du cœur humain , qu'une union trop entière de deux vies, qu'une conformité
complète de désirs, d'espérances, d'opinions , finit par produire une unité d'existence qui fait risolement à deux, et a besoin d'un appui comme si elle était seule.
Voilà comme étaient Sidonie et Valérie, un même malheur, une même vertu, une même résignation , une même espérance, n'en avaient fait qu'une ame en deux corps. Aussi lorsqu'elles résolurent ensemble d'aller visiter les lieux OLi Saturnin avait subi son martyre , aucune ne s'arma du danger de l'autre pour essayer de l'arrêter ; et comme Véronique était allée se reposer, rien ne les avertit qu'elles faisaient devant les hommes un grand acte de courage. Isolées en présence de Dieu, n'ayant que sa voix pour conseil , tout leur semblait facile , et elles sortirent de leurs maisons tristes, et plutôt calmes que fortes.
Après ce jour funeste la nuit était venue calme et belle; elle brillait de toute la lumière qui peut descendre du ciel à l'heure de minuit. La lune était au plus haut de sa marche, et rien n'agitait l'air qui semblait se reposer du
tumulte du jour, rien ne troublait le silence qui avait succédé aux vociférations barbares du matin.
D'abord les deux jeunes filles marchèrent silencieusement à côlé Tune de l'autre, et se dirigèrent vers la place du Capitole. Par une confiance dans les autres, égale à celle qu'elles avaient en elles mêmes, elles s'attendaient à trouver beaucoup de leurs frères sur le chemin. Elles marchèrent ainsi longtemps, et, ne découvrant personne, elles commencèrent à s'alarmer; cène fut pas contre les disciples absents : ce fut contre leur propre lenteur.
— Nous sommes arrivées trop tard , dit Valérie , et nous ne verrons pas les restes du saint martyre qui s'est accompli aujourd'hui.
— Tu as raison , répondit Sidonie , hâtonsnous.
Ellespressèrentle pas en examinant si ellesne verraient pas sortir quelqu'un des maisons silencieuses devant lesquelles elles passaient, écoutant si elles n'entendraient point un pas
furtif se pressant sur leurs pas , ou le devançant. Rien ne vint frapper leurs regards, rien n'arriva à leurs oreilles, et elles s'entre-regardèrent avec honte.
Ces deux seuls jeunes courages, qui osaient remplir la mission de tous, croyaient faire si peu de chose qu'ils n'osaient que s'accuser d'avoir manqué à ce saint rendez-vous.
Elles arrivèrent, sous cette impression de désespoir, jusque sur la place du Capi tôle. Les temples des divinités païennes la bordaient de tous côtés, et leurs blanches colonnades se dessinaient comme des rangées de fantômes aux regards des jeunes filles. Du reste la place était déserte comme les rues, silencieuse comme elles.
Le coeur de Sidonie et de Valérie s'ouvrit un moment à la crainte. La solitude éclairée de la nuit est effrayante pour les plus fermes coeurs et pour les plus indilTérents , devait-elle rester sans pouvoir sur des jeunes filles qui venaient pour ainsi dire continuer une lutte avec les esprits infernaux qui habitaient ces temples et qui étaient demeurés vainqueurs
siuon de la foi , du moins de la vie de leur plus terrible antagouiste.
Ce qui soutint peut-être leur courage fut la faute dont elles s'étaient accusées. Dans l'opinion ou elles étaient qu'elles avaient attendu trop tard pour participer aux honneurs funèbres que les cbrétiens voulaient rendre à Saturnin, elles sentirent le besoin de racheter ce péché en s'unissant, autant que possible, au dévouement qui les avait précédées. Elles tentèrent donc de rejoindre leurs frères.
Une seule trace pouvait les guider dans la découverte qu'elles voulaient faire , c'était la trace du sang de la victime; elles savaient qu'elle était sortie, pour son triomphe, du temple de Jupiter, et montèrent intrépidement sur les marches de ce temple.
Sans doute leurs pieds tremblaient lorsqu'elles les posèrent sur la pierre détestée de ce temple sacrilège; mais lorsqu'à la clarté de la lune elles aperçurent les premières gouttes de ce sang précieux sur le marbre , une sainte inspiration les saisit, et il leur sembla ((ue
Dieu ne les abandonnait pas. Leur premier soin fui d'essuyer, avec les blanches toiles de lin dont elles s'étaient munies , ce sang qui ne devait pas ctre mêlé à la poussière et à la boue qui salirait bientôt ces degrés j et elles continuèrent, s'étonnant qu'on leur eût laissé tant à glaner dans un champ où elles croyaient que les moissonneurs avaient passé.
Elles allèrent ainsi lavant chaque place , et recueillant de distance en distance des lambeaux de vêtements, des débris sanglants, d'affreux témoignages du supplice qu'elles n'avaient pas vu, mais qu'elles devinaient avec horreur.
Ce fut par cette trace où elles s'arrêtèrent souvent pour prier, et qu'elles parcoururent courbées et le plus souvent se traînant à genoux , qu'elles arrivèrent à l'angle de la rue où était le cadavre de Saturnin. Et alors , le trouvant seul et abandonné , elles regardèrent avec stupéfaction autour d'elles , et puis se regardèrent avec confusion j mais la confusion n'était plus pour elles. La confusion qu'elles éprouvèrent était pour les disciples de l'apôtre.
— Ainsi nul (le nos frères n'est venu, dit Sidonie.
— Mon Dieu , prenez -les en commisération, dit Valérie en levant les mains au ciel.
— Dieu les jugera dans le ciel , répondit sa soeur, et peut-être sa miséricorde trouverat-elle qu'ils ne sont pas si coupables que nous le pensons.
— Mais les hommes les jugeront sur la terre, et le mépris de leurs ennemis les frappera j l'indignation de nos frères des autres contrées les rejettera comme indignes.
— Il n'en sera pas ainsi, ma soeur, dit Valérie, si Dieu nous donne la force d'enlever d'ici ce cadavre.
— Tu as raison, et c'est à nous de racheter le péché de nos frères. Notre dernier entretien avec ce saint ne semble- t-il pas nous avoir donné cette mission.
— Ne prononce pas des paroles d'orgueil en ce fatal moment. Si c'est à nous que Dieu a réservé (le remplir ce devoir sacré, c'est sans
-.lùO LES CHRÉTIENS,
doute pour montrer quelle force il donne aux faibles, et combien ils deviennent puissants sous sa main.
Dans cette religieuse intention , ces deux jeunes filles essayèrent de soulever ce cadavre et de l'emporter ; ijiais la force leur manqua . Elles eussent pu peut-être, en s'atlachant à la corde qui liait les pieds de Saturnin , le traîner derrière elles j mais il leur eut semblé , malgré l'intention qu'elles avaient de le soustraire aux insullesde ses ennemis, que c'eut été continuer le sacrilège qui l'avait amené là.
Dans les coeurs où la foi domine, tout s'explique facilement en faveur de ce qui arrive. L'obstacle ne devient pas une impossibilité, mais un avertissement. Ainsi ces deux jeunes filles ne se désespérèrent pas de ne pouvoir enlever ce cadavre; mais, avec la foi puissante qu'elles avaient de pouvoir tout ce que Dieu eût voulu , elles pensèrent qu'il ne voulait pas ce qu'elles ne pouvaient pas.
— Ma soeur , dit Valérie , ces restes sacrés doivent demeurer ici; ils y seront un témoi-
gnage plus auguste du saint martyre que Saturnin y souffrit.
— Oui . sans doute , reprit Sidonie ; mais doit-il y rester exposé aux vents, à la pluie , à l'insulte des passants, à la dent des chiens affamés?
— Ne pouvons-nous lui creuser sa fosse à cet endroit?
— Ne pouvons-nous lui élever son tombeau? doit-il rester cacher sous la terre ?
— C'est Dieu qui t'inspire , je l'espère du moins ? Oh ! prions-le cette fois de nous éclairer et de nous prêter la force pour nous montrer qu'il agrée notre entreprise.
Elles s'agenouillèrent donc toutes deux , et, après une prière fervente , elles se relevèrent en silence.
Aussitôt elles prirent de leurs blanches mains et roulèrent avec effort, tout le long de ce cadavre, les pierres les plus lourdes et les plus égales qu'elles purent trouver dans les matériaux , près desquels la corde du supplice s'é-
tait brisée. Elles bâtirent ainsi de chaque côté uneespèce de petit mur, qui s' éleva bientôt aussi haut que le corps qu'elles voulaient cacher. Puis elles posèrent en travers les dales légères qui devaient revêtir les murs de la maison à laquelle elles prenaient de quoi faire une tombe, et, à force de travail elles recouvrirent complètement le corps du martyr. Elles chargèrent de pierres mal jointes la voûte grossière qu'elles avaient formée , elles en fermèrent les extrémités, et ne sentirent la fatigue de ce terrible labeur que quand il fut achevé.
— Maintenant , dit Sidonie , il faut nous retirer.
— Oui , reprit Valérie ; mais Dieu nous permettra de prendre un moment de repos et de le remercier de l'aide qu'il nous a donné.
L'ardeur qu'elles avaient mise à leur travail les avait empêché de remarquer qu'un homme s'était glissé dans l'ombre , au coin opposé de la rue, et que là , caché parmi les pièces de bois qui étaient sur le sol, il les avait observées avec une persévérance égale à la leur.
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Peut-être, quand le travail fut achevé, elles auraient aperçu cet homme ; mais dès qu'elles se furent assises près du simple monument qu elles venaient d'élever, le sommeil les gagna, et toutes deux s'endormirent la tête appuyée sur la pierre qui protégeait le saint martyr.
L'homme qui avait observé les jeunes filles était Cilo; il avait calculé qu'il se trouverait des chrétiens qui voudraient s'emparer du cadavre de Saturnin , et il était venu , comme le chasseur qui a laissé une proie pour tenter la faim des bêtes fauves, voirs'il ne trouverait pas quelques victimes à prendre à cet appât. Il n'apeirçut queSidonie et Valérie : c'était bien peu , mais c'était encore l'occasion d une délation, et il y en avait de tous prix.
Dès que Tinfàme les vit endormies, ilcourui donc chez le préteur et lui annonça ce dont il venait d'être témoin.
Celui-ci reçut cette dénonciation avec dou leur, mais il n'osa la repousser : c'était une singulière servilité que celle des magistrats qui obéissaient aux misérables à qui il plai-
:î.->4 les chrétiens.
sait d'inventer un crime ou de le révéler. Le préteur appela donc ses licteurs et se dirigea vers Tendroit où était le corps de Saturnin.
Il n'y arriva pas le premier ; déjà beaucoup de peuple entourait cet endroit sacré , les uns chrétiens , les autres partisans des dieux de l'Olympe; tous cependant immobiles et silencieux autour de cette tombe sur laquelle* le sommeil de ces deux jeunes filles semblait veiller.
Le préleur, à ce spectacle , s'arrêta comme les autres; comme les autres il garda le silence , ne se sentant pas le courage de troublerce saint sommeil : c'était une attente pleine d'admiration qui occupait tous les coeurs.
Enfin les jeunes filles s'éveillèrent, et, s' étant levées, elles regardèrent tout le monde qui les regardait, et ne s'expliquantni cette présence, ni ce silence, elles se tendirent la main, et, ne s'occupant pas du sort qui leur était réservé, elles marchèrent le front haut et les yeux baissés et reprirent le chemin de leur maison. La foule s'ouvrit devant elles, les chrétiens
tombèrent à genoux , les païens découvrirent leur tête , le préteur les salua et les licteurs
pr
baissèrent leurs faisceaux.
Quelques jours après, une nouvelle voûte forte et cimentée recouvrait la voûte fragile élevée par la main des saintes Puelles (sauctse puellae), car elles étaient devenues saintes aux yeux de tous. Quelques siècles après, une magnifique église recouvrait encore ces deux voûtes et s'appelait l'église du Taureau, devenue aujourd'hui l'église de la Daurade : mais ni la voûte misérable ni la riche église ne gardèrent les restes de Saturnin ; ils furent transportés dans l'église qui porte son nom et qui n'a que la moitié des souvenirs de ce glorieux martyr. L'autre m.oitié a été longtemps reléguée dans une pauvre chapelle, et peut être ne reste-t-il plus à Toulouse aucune trace du culte que les fidèles avaient voué aux saintes Puelles.
FIN DU SKCOiND VOLUME.
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