‹ Les quatre époques (volume 2)Chapitre 3 sur 4 · II- i · texte numérisé non relu

II- i

— Un enfant contre Tempire entier , Çhrysis ; il succombera, s'il n'a déjà péri.

Et toutes deux, accablées de leur malheur, restèrent muettes en face l'une de l'autre, la tête baissée , méditant sans doute la même pensée , celle de mourir. Chacune plus forte dans cette résolution par la présence de l'autre; chacune trouvant du courage, la mère dans l'exemple qu'elle devait à sa fille, la fille dans la réparation qu'offrirait sa mort aux yeux de sa mère.

Cependant toutes les émotions de cette journée n'étaient point terminées, et Silia ainsi que sa fille devaient en subir de plus douloureuses peut-être que celles qu'elles avaient éprouvées. La plus terrible des douleurs ne vient pas toujours en effet des malheurs au milieu desquels les affections restent pures et honorables. Mourir ensemble, frappées par un désastre plus fort que la volonté , était affreux sans doute ; et si Cnéius se fût trouvé entre sa mère et sa sœur, le voir mourir avec elles fût devenu un désespoir de plus pour ces deux femmes; mais ce désespoir n'eût pas été

si pénible que de croire à l'abaudou et à la lâcheté de Faustus , et cette dernière souffrance ae fut point épargnée à Silia.

Comme nous l'avons dit , Cnéius était ressorti du palais du duumvir, accompagné d'un licteur, d'un décurion et de quelques soldats. Son espérance était, pour le moment, de surprendre chez eux les infâmes qui avaient ou-^ tragé sa sœur. Il comptait de leur part sur une résistance quelconque et se promettait d'en tirer parti pour les frapper impitoyablement. Certes , ce n'était pas là tout ce qu'il

eût voulu tenter. Son premier but était le salut de sa mère et de sa soeur; mais dans l'impossibilité où il était de les sauver , il cherchait au moins la vengeance comme une misérable compensation à son malheur. Cette vengeance sembla lui échapper encore. Arrivé chez chacun des coupables , il trouva qu'ils n avaient point reparu dans leur maison ; et enfin lorsqu'il pénétra chez Métellus , celui-ci venait d'en partir avec les amis auxquels il avait voulu donner asile.

Cnéius ne fut pas longtemps à découvrir le lieu de leur retraite. Ils s étaient audacieusement retirés dans le camp de la dixième légion. Assurément si Faustuseût été libre, ilsn'eussent pas osé aller se livrer ainsi à la merci de soldats qu'il aurait commandés. Mais l'un des convives de cet infâme festin, Publius Sextus, dont nous avons parlé , ayant appris du décurion l'accusation qui pesait sur Faustus, crut pouvoir promettre à ses complices la protection des soldats.

Lorsque Cnéius apprit que les coupables s'étaient réfugiés dans le camp, il voulut les

y poursuivre sur-le-champ, elle licteur qui raccompagnait lui jura qu'il saurait faire exécuter l'ordre des map;istrats, fût-ce au milieu d'une armée. Mais le décurion haussa les épaules à cette bravade.

— Ils te chasseront du camp . toi et ce jeune homme, leur dit- il, avec les verges de tes faisceaux. Il faut une autorité plus grande que la tienne pour les faire obéir, si toutefois ils y consentent.

Cnéius frappé de cette assertion répondit :

— Eh bien ! je saurai leur imposer cette autorité.

Et sur-le-champ il se fit reconduire au palais duduumvir. -.:.i

Lorsqu'il y arriva, l'entretien de Bibulus ei de Fortunata durait encore; on peut juger par les dernières paroles qu'ils se disaient , quels avaient été les aveux qu'ils avaient osé se faire

— Ainsi , disait Fortunata , tu m'abandonneras Silia.

— N'oublie pas que Néron l'attend.

— Oh! ne crains rien, je ne torturerai queson coeur, et je suis sûre que dans ce moment il

souffre uu supplice que tu ne peux imaginer.

— Je deviue combien il doit être cruel, à la joie que tu en éprouyes; mais que peux-tu faire de plus que de lui avoir mis sous les yeux sa fille dans le triste état où elle était.

— Si tu comprends ce que Silia doit souffrir par l'infamie dont sa fille est innocente, ne vois-tu pas ce qu'elle a encore à supporter par l'infamie dont son fils est coupable. Oublies-tu qu il a soif de livrer sa mère et sa sœur à Néron?

— Et tu Ty aideras?

— Oui, sans doute, car pour moi ce sont des ennemies que ces deux femmes \ mais pour Cnéius qui les livre , Tune est sa mère, et l'autre sa sœur. ^

— Tu es déjà pressée de leur apporter la nouvelle de cette lâcbeté.

— J'y vais , dit Fortunata.

En ce moment arriva un soldat que le décurion avait expédié eu avant pour ap prendre au duumvir ce qui s'était passé, et lui donner ainsi le temps de réflécbirsur le parti qu'il devait prendre, avant l'arrivée de Cnéius.

Fortunata saisit cette circonstance aux cheveux, et dit à son mari : il faut écouter Cnéius, et il faut que sa mère et sa sœur puissent attester à îNéron que nous n'avons rien fait que d après la demande de ce noble jeune homme.

Aussitôt elle ordonna qu'on amenât Silia et Chrysis, et qu'on introduisit Cnéius dès qu'il serait de retour au palais.

Le dessein de Cnéius, comme celui de tout homme décidé à tenter la fortune jusqu'au bout, s était modifié selon la nouvelle circonstance qu'il avait rencontrée . Mais au lieu de diminuer dans le résultat qu^il espérait en obtenir, il embrassait maintenant, non-seulement la vengeance de sa sceur. mais encore son salut et celui de sa mère.

Il était donc résolu à continuer le rôle infâme qu il avait commencé, et ce fut dans cette intention qu il arriva devant Bibulus. La présence de sa mère et de sa sœur le ifrappèrent d'un coup de foudre ; Cnéius sentit son courage défaillir , et s'il lui avait fallu le premier dire la raison pour laquelle il venait réclamer Tautorité duduumvir, il n est pas dou-

teux qu'il n'en eût pas eu la force; mais une autre lui ayant jeté cette infamie sur la tête, il retrouva le courage de la supporter. Fortunata, égarée par sa haine pourSllia, et croyant à la résolution sincère du jeune homme, expliqua le trouble de Cnéius par la honte qu'il avait d'exposer ses projets devant sa mère et sa sœur , et elle se chargea de le faire pour lui.

— Eh bien ! dit-elle à Cnéius, as-tu trouvé les infâmes débauchés, qui, selon tes paroles, ont osé porter une main sacrilège sur la vierge destinée au divin César? Pourras-tu les punir, ainsi que tu l'as dit, d'avoir attenté aux plaisirs réservés à Néron; et te vengeras-tu de ce qu'ils ont renversé à sa première pierre, la fortune que tu comptais élever sur les faveurs dont ta mère et la soeur vont bientôt jouir à Rome?

Silia demeura stupéfaite à ces paroles , tant étaitodieuxlesentiment qu'elles luirévélaient. Chrysis ne comprit point ce qu'elles voulaient dire: elle connaissait si bien Cnéius que le discours de Fortunata vint à son oreille comme un bruit mêlé de mots infâmes , mais qui ne

pouvaient se rapporter à rien de possible; elle ne comprit pas davantage la pâleur et l'anxiété de sa mère, lorsque celui-ci s'écria :

— Dois-je croire ce que je viens d'entendre Cnéius ? Cette femme ne se joue-t-elle pas de mon désespoir? Est-il vrai que tu aies pensé...

Cnéius avait eu le temps de reprendre sa résolution. Quelque effroyable que fût la voie dans laquelle il était engagé, elle était encore la seule qui lui fût ouverte et il y persévéra, malgré tout ce qu'il allait causer de douleur à ceux qu'il voulait sauver.

— Oui, Silia, dit-il, je veux avoir vengeance de ceux qui ont outragé la vierge destinée à Néron. Néron est le représentant des dieux sur la terre : maudits soient ceux qui ne courbent pas un front docile devant ses volontés; périsse par son ordre, celui qui ne prêtera pas tout son pouvoir à leur accomplissement ! maintenant voici pourquoi je suis revenu ici. Les coupables se sont enfuis dans le camp de la dixième légion. L'autorité d'un licteur eût été insuffisante pour arracber ces misérables du milieu dessoldats; mais la tienne, Bibulus ,

obtiendra l'obéissance qui nous eût été refusée, et je viens te demander de m'accompagner dans le camp.

Le duumvir fronça le sourcil à cette étrange demande ; mais Fortunata s'empressa de s'écrier :

— Ce jeune homme a raison , il faut le suivre et l'aider à venger l'insulte faite à César; car c'est César dont il prend la cause en ce moment, ce n'est point sa sœur dont il s'occupe: toute autre, insultée comme elle, trouverait en lui la même chaleur.

Cnéius devina l'intention de Fortunata et necraignitpas de pousser plus loin qu'elle son horrible supposition, pour assurer son succès :

— Tu te trompes, Fortunata, lui dit-il, si César eût choisi , pour ses plaisirs , toute autre femme que Chrysis et Silia, je n'eusse peut-être pas défendu avec tant de chaleur le choix qu'il avait fait. Mais quand un bonheur si grand échoit à une famille, malheur à celui qui ne poursuit pas les infâmes qui le lui ont peut-être fait perdre!

Si les paroles de Cnéius n'avaient -prouvé

qu'il exprimait des pensées nettement raisonnées, Silia eût douté de la raison de son fils. L'indignation qui la tenait muette éclata enfin, et, levant les mains sur la tête de Cnéius, elle s'écria !

— Misérable ! tu as volé le nom que tu portes, tu ne peux pas être le fils de Silanus, tu ne peux pas être mon fils î

— Cnéius ! Cnéius î s'écria sa soeur, déments tes paroles , la douleur t'a rendu insensé.

Cnéius se détourna sans répondre.

— Tu te caches ! reprit Silia, mais il n'y a pas d'obscurité si profonde que l'éclat d'une telle infamie ne la perce bientôt. Fortunata elle-même s'en étonne dans sa haine, et j'ose jurer que Néron en frémira dans ses orgies. Mais ne comptes pas que tes exécrables projets te réussissent; la mort me délivrera de l'infamie à laquelle tu me réserves , et du désespoir d'avoir enfanté un monstre tel que toi !

— Fortunata î s'écria Cnéius , avec une force qui prenait son origine dans l'horrible effort qu'il faisait sur lui-même , Fortunata ,

je te rends responsable de la vie de ces deux femmes; et si, par ta négligence, il leur arrive le moindre mal , tu en répondras à Néron. Et maintenant, Bibulus , es-tu prêt à me suivre ?

— Va , va , répliqua Fortunata , ta mère et ta sœur vivront, je te le jure ; tu leur prépares un trop bel avenir pour que je veuille le leur laisser perdre .

A peine ces paroles furent-elles prononcées, que Cnéius, suivi de Bibulus, sortit de la salle; et que Silia et Chrysis , à qui on enleva, en les encbaînant, la possibilité d'attenter à leurs jours, furent transportées dans leur prison.

Nous ne nous attacherons point à peindre le désespoir de cette mère qui, après avoir retrouvé sa fille déshonorée, ne revoyait son fils que pour reconnaître en lui le plus méprisable des esclaves de la tyrannie de Néron. On citait beaucoup d'exemples d'une bassesse inouïe, et l'histoire du sénateur qui s'endormait sur son lit pendant que Néron s'emparait de sa femme , dans la salle même du festin , était connue de tout le monde. Mais jamais

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servilité plus infâme ne s'était montrée avec tant d'impudeur et dans un âge si jeune.

Silia ne trouvait point de paroles assez puissantes pour ses malédictions, et Chrysis ne savait que répondre par ce mot qu'elle répétait sans cesse :

— C'est impossible, c'est impossible!

Cependant Bibulus avait pris les buit licteurs qui le précédaient d'ordinaire dans les circonstances solennelles , et il s'était directement rendu au camp de la dixième légion , accompagné de Cnéius.

Déjà le bruit de Tarrestation de Faustus s'était répandu dans le camp et y avait semé un mécontentement que les coupables avaient essayé de tourner à leur profit; les portes avaient été fermées, mais lorsqu'on vit le duumvir s'avancer seul avec quelques licteurs , elles lui furent ouvertes; les soldats étant assurés de prévenir l'arrestation de Pidilius Sextus, si le duumvir voulait la tenter malgré leur résistance. La discipline était déjà perduedans l'armée, etsoitqu'ilsdussent livrer ou sauver un de leurs officiers , les soldats

étaient contents de pouvoir lui faire sentir

que sa destinée dépendait de leur seule

volonté.

Lorsque le duumvir eut pénétré dans le camp , il se rendit au tribunal qui était élevé à une des extrémités, et les soldats accoururent de tous côtés pour entendre ce qui allait leur être dit. Cependant Bibulus avait ordonné qu'on fermât les portes du camp , pour que personne ne pût sortir. Les soldats avaient permis que cet ordre fut exécuté voulant ainsi se rendre maîtres et de ceux qui devaient être arrêtés et du duumvir lui-même.

Quand celui-ci fut arrivé à l'endroit d'où il voulait haranguer les troupes , il monta sur le tribunal, et Cnéius se plaça à côté de lui.

La moralité de toute multitude interpellée au grand jour n'est jamais douteuse. Aussi le duumvir fut-il écouté avec faveur lorsqu'il s'exprima ainsi :

— Si j'étais venu dans ce camp avec les ordres de César à la main , je ne vous aurais point dit ce que j'y venais faire; votre devoir et le mien sont une obéissance absolue aux

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volontés de rempereur, et si elles avaient ordonné l'arrestation de Publius Sextus, de Metellus et des autres à qui vous avez donné asile, il eût suffi de vous les dire pour qu'elles eussentétéentendues. Maisc'estsur la plainte d'un simple citoyen que je dois m'emparer des coupables, et je n'oserais le faire si le crime qu'ils ont commis n'était à la fois le plus lâche et le plus épouvantabl e , Ce jeune homme que vous voyez à côté de moi est le fils de Silanus. 11 est arrivé hier à Nîmes avec sa soeur, et a reçu l'hospitalité chez Faustus; mais tandis que celui-ci était dans mon palais, et que ce jeune homme était absent, uti infâme émissaire s'est introduit dans la maison de Faustus, a emmené la jeune fille, sous prétexte de la conduire chez sa mère; et, grâce à cette ruse odieuse, il s'est fait suivre par la malheureuse vierge chez une courtisane, et il a livré l'innocence aux entreprises criminelles delà débauche.

Un murmure d'étonnemeut courut parmi les soldats , et quelques voix commencèrent à accuser hautement les jeunes patriciens.

Publius Sextus qui sentit que son action, II. i"

moulrëe sous son véritable point de vue , Je compromettait gravement, monta sur le tribunal pour parler à son tour.

— Soldats, s ëcria-t-il , on vous trompe; il ne s'agit pas de venger une vierge de nos insultes, il s'agit d'arrêter les meilleurs citoyens comme Test déjà Faustus notre tribun ; pourquoi Faustus est-il prisonnier, est-ce pour avoir voulu violer une jeune tille? non certes: que le duumvir vous le dise , et vous saurez pourquoi il en veut à ma liberté et à celle de mes compagnons.

— Rendez-nous Faustus, crièrent les soldats ; Faustus ! pourquoi Faustus est-il arrêté ?

— Faustus s'est révolté contre l'autorité de César , répliqua le duumvir.

— Et voici pourquoi il s'est révolté contre l'autorité de César, s'écria Cnéius en dominant le tumulte causé par la réponse du duumvir. Oui , citoyens , je suis le lils de Silanus, et Silanus s'est tué pour échapper aux ordi'cs de Néron, qui l'avait condamné à combattre dans le cirque. Moi et ma sœur, ses enfants, nous

LES ROMÂT>S. 25U

avons fui de Rome ; mais les ordres du lyraii nous ont poursuivis jusqu'à Nîmes. Ces ordres portaient que l'épouse de Silanus, sa fille et son fils seraient livrés à Néron , et c'est pour ne pas avoir voulu souscrire à ces exécrables volontés , que Faustus est arrêté.

Les soldats murmurèrent en se regardant entre eux, et en approuvant la conduite de Faustus.

— Maintenant, continua Cnéius, ce que le duumvir vous a dit est vrai ; oui , des infâmes ont outragé ma soeur, la fille du plus vertueux citoyen de l'empire. J'ai été demander leur punition au duumvir; mais ce que vous ne savez pas, c'est dans quel esprit celte punition m'a été accordée : ce n'est pas pour venger l'innocence outragée. Non, soldats! de si faibles intérêts n'occupent point les dignes magistrats de l'empire ; c'est parce que les imprudents avaient porté une main sacrilège sur les plaisirs de Néron , en désbonorant avant lui la fille du sénateur Silanus.

— Mais c'est ainsi que tu m'as demandé justice ! s'écria le duumvir.

— Oui, c'est ainsi que je t'ai demaudé justice, reprit Cuéius ; parce que je n'aurais pas pu l'obtenir autrement. — Oui, soldats, reprit-il en s'adressant aux troupes qui récoutaient dans un étonnement silencieux , il m'a fallu employer cet abominable prétexte pour obtenir vengeance des misérables qui se sont réfugiés parmi vous. Eh bien! je vous demande justice d'eux , je vous demande justice du duumvir lui-même; le duumvir, si vous le laissez faire , va livrer ma mère et ma soeur pour un nouveau déshonneur , il va livrer Faustus , dont l'exemple vous montre ce qu'un noble citoyen pense des ordres de Néron; il va livrer le vertueux Yindex qui venait pour essayer d'affranchir la Gaule de Todieuse tyrannie de ce monstre, et qui avait pensé qu'il suffisait d'un tel ordre pour exciter votre révolte. Vaillants soldais, laîsserez-vous accomplir ce crime? laisserez- vous périr votre tribun? laisserez- vous mener au supplice l'illustre Vindex? laisserez-vous traîner au lit infâme de l'infâme Néron la pudeur outragée de la fille de Silaiius?

LES ROMAINS. 2oi

JNon ! Non ! Non ! s'écrièrent les soldats.

— Ecoutez-moi ! s'écria le diiumvir. César vous ordonne...

— Le César que va élire cette légion, s'écria Cnéius, m'ordonne de te tuer.

En parlant ainsi , il frappa le diiumvir d'un coup de poignard, et les soldats, que les derniers mots de Cnéius avaient enlevés , et que l'idée d'élire un nouveau César séduisit soudainement, applaudirent au coup frappé par Cnéius. ;>

— A Nîmes maintenant, à Nîmes! s'écria-t-il, et que les richesses des favoris de Néron deviennent le partage de ceux qui vont renverser son exécrable pouvoir.

Nous n'essaierons pas de peindre le tumulte qu'excitèrent ce meurtre et ces paroles ; Cnéius n'eut pas besoin de désigner les autres victimes à la rage des soldats ; et Publius Sextus, Mélellus et leurs complices, atteints au moment où ils cherchaient à s'échapper , périrent frappés par ceux mêmes qui , un instant auparavant, avaient juré de les défendre.

Toute la légion sortit du camp en désordic,

et Cnéiiis prenant avec lui quelques soldais , les entraîna sur ses pas vers le palais du duumvlr. Malgré les remparts ([ui la défendaient , la ville, surprise ainsi àTimproviste, fut bientôlau pouvoir des soldats, et le palais du duumvir fut de même envahi.

Cependant la nouvelle d'un désastre , toujours plus prompte que ceux qui croient l'apporter les premiers, était arrivée à Fortunata dans son palais. Avant que les soldats y eussent pénétré , elle savait la mort de Bibulus , la révolte de la légion et la destruction qui menaçait sa demeure. L'idée de fuir lui vint d abord ; mais avant qu elle eût pu rassembler (juelques bijoux, le palais avait été investi et les portes en retentissaient sous les coups des soldats.

Assurée de sa perte , Fortunata voulut alors y entraîner son ennemie. D'après la reconunandation de Cnéius , elle avait fait enchaîner Silia et sa lllle dans une même prison ; elle [)rit un poignard et courut dans celte prison.

D('jà depuis un moment Silia et (îhrysis.

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étonnées du murmure lointain qui venait jusqu'à elles , écoutaient attentivement sans deviner la cause de ce tumulte. Lorsque les coups redoublés des soldats eurent fait crouler les portes du palais, elles commencèrent à retrouver quelque espoir. Evidemment le palais était attaqué: et lorsqu'elles entendirent le tumulte des esclaves qui Fuyaient , les vociférations des soldats qui les poursuivaient, elles ne doutèrent plus de leur salut. Ce fut à ce moment que Fortunata entra dans la prison ; son air hagard, ses cheveux en désordre, ses yeux sanglants, la manière dont elle referma la porte après elle, tout cet aspect du crime qui vient s'assouvir, dirent à Silia pourquoi Fortunata entrait dans la prison, et, par un mouvement instinctif la mérese jeta devant sa fille. Ces deux femmes, Silia et Fortunata, se comprirent également; car Fortunata répondit à ce mouvement en disant à Silia :

— Soit, toi la première, la tille ensuite. Silia avança résolument sous le coup et reçut le poignard dans la poitrine ; mais l'amour maternel avait exaspéré Silia aussi loin que

la haine avait emporté Fortunata, et avant que celle-ci eût retiré le poignard, SiliaTavait saisie au poignetavec sesdentset la tenait enchaînée. La lutte n'eut pas été longue, car Fortunata, malgré l'affreuse douleur de cette morsure , cherchait de l'autre main le poignard dans le scinde Silia, lorsque la porte se brisa, et Cnéius, suivi de Faustus , se précipita dans la chambre. Fortunata, qui venait de se dégager de la dent de Silia , tourna son poignard contre elle-même et tomba à côté de sa rivale. Cnéius et Faustus relevèrent la belle Silia dégouttante de sang, et la placèrent sur le lit où sa fille avait été déposée ; Silia rouvrit les yeux et reconnut Faustus et Cnéius. Elle appuya doucement sa main sur la tête de son fils qui s'était agenouillé près d'elle, et retrouva, pour dire adieu à Faustus, un de ces doux sourires autrefois si charmants et qui fut presque divin sur sa figure mourante. Elle essaya de parler , et ne put murmurer que ces deux noms :

— Faustus. . . Chrysis. . .

Le récit qui va suivre dira ce que devinrent

les divers personnages de cette histoire; maisce qu'il faut toutefois apprendre au lecteur, c'est que cet événement fut le signal de la révolte générale des Gaules contre Néron, révolte qui eut pour chef ce Vindex , dont le succès tint à l'audace et à la présence d'esprit d'un enfant.

LES CHUETIENS.

LES SAINTES PUELLES.

La nuit était profonde et calme , tout dormait dans cette partie de la ville de Toulouse qui avoisine la Garonne et qui maintenant est si populeuse. Aucun bruit ne se faisait entendre dans les misérables cabanes de chaume qui occupaient alors Jes abords de la rivière. Ce silence, quandon le rencontre dans la demeure

270 LES CHRÉTIKNS.

du peuple , atteste que, pour quelques heures (le moins , il a trouvé l'oubli de ses misères. La veille n'est joyeuse que dans la maison des heureux ; sous le toit du pauvre elle est un signe assuré de deuil et de détresse. C'est prèsquetoujourslamaladie,ouuntravailextraordinaire qui fait briller une lumière tardive à la fenêtre d'une chaumière.

On aurait donc pu penser qu'à l'époque dont nous parlons , les pêcheurs et les bateliers qui habitaient cette espèce de faubourg , avaient obtenu de leurs magistrats la meilleure part de bonheur à laquelle puisse atteindre rhomme sans fortune ; du travail pour le jour et du repos pour la nuit. Cependant il n'en était pas ainsi : jamais la colonie de Toulouse n'avait été si affligée. Un homme venait d'y passer, et le souffle de cet homme, comme celui d'un vent pestilentiel, avait répandu la mort et l'épouvante dans les plus riches familles et dans les plus pauvres. Il avait fallu à C3t homme la tcte des plus nobles et le dernier écu du plus grand nombre ; le nom de cet homme était Caracalln , cl ce nom

emporte avec lui une telle idée de despotisme sauvage et de cruauté insensée, qu'il est inutile de raconter tout ce qu'il avait pu faire de mal partout où il avait paru.

Ce n'était donc pas ce calme repos de riiomme laborieux après le travail qui donnait à ces amas de cabanes dont nous avons parlé le silence et l'obscurité qu'on y remarquait. Un ordre des magistrats leur tenait lieu de sommeil; une espèce de couvre- feu avait été ordonné depuis quelque temps dans la ville de Toulouse.

En effet on parlait d'assemblées nocturnes, de réunions cacbées qui se tenaient çàet là, et, dans l'impossibilité où on se trouvait de les surveiller ou de les surprendre , tant elles étaient adroites à se séparer ou à se réunir , on avait fait un crime d'avoir de la lumière cbez soi au milieu de la nuit.

Cependant un espion crut remarquer, en parcourant cette partie de la cité , qu'une lueur se glissait à travers les ais mal joints d'une poi'te.

Cette porte était celle d'une maisonnette bâtie unpeu à l'écartdes autres et plus propre que la plupart d'entre elles. Un petit jardin, protégé par une haie, Tenlourait , et il semblait que la population elle-même prit un soin particulier de cette maison. Jamais aucune immondice n'était déposée aux entours de cette blanche demeure; on eut dit qu'elle enfermait quelque chose de si pur que ce fût un temple dont on n'approchait qu'avec respect.

Cependant Cilo, c'était le nom de l'espion dont le métier était bien connu et qui en outre y joignait, selon l'occasion, celui de délateur; cet espion ouvrit la barrière de bois qui fermait la porte du jardin, s'approcha lentement de la porte de la maison et s'assura non- seulement que la maison était éclairée, mais qu'on y veillait. Il prit de nouvelles précautions pour éviter d'être aperçu, dans le cas où quelqu'un entrerait ou sortirait, car il n'ignorait pas que si la loi encourageait la délation en la payant à prix d'or , c'était à la condition pour le délateur de ne se point laisser surprendre.

LES CHRÉTIENS. i>;3

Bien souvent les juges, après avoir condamné un homme sur la dénonciation d'un de ces infâmes, fermaient les yeux sur la vengeance que le condamné tirait du misérable , souvent par des moyens plus coupables que le prétendu crime qu'ils avaient puni.

Cilo tourna donc autour de la demeure qu'il venait de surprendre en contravention , et gagna une fenêtre basse et mal jointe par laquelle il pouvait voir ce qui se passait dans rintérieur.

Quelques mots échangés l'avaient bien averti que plusieurs personnes se trouvaient dans cette maison, mais ils ne lui avaient dit ni leur nombre ni leur sexe.

Cilo eût craint de se rencontreravec Thomme le plus faible, tant il était faible et lâche.

Petit, maigre , bossu , traînant ses membres exténués par la débauche , portant sur son pâle visage l'expression de sa basse férocité, le regard louche, le front chauve et déprimé; Cilo était un de ces êtres dont la forme dit l'âme. Son aspect était si repoussant , que II 18

ceux qui le rencontraient s'en détournaient avec dégoût, etqueceux qu'il abordait se reculaient avec effroi. 11 ne pardonnait pas plus ce sentiment de répulsion physique qu'il faisait naître en ceux qui ne'le connaissaient pas, qu'il ne pardonnait leur mépris et leur haine à ceux qui le connaissaient.

La joie de Cilo fut donc grande , lorsqu'il reconnut que cette modeste habitation n'était occupée que par trois femmes. Deux d'une beauté remarquable et fort jeunes , la troisième d'un âge plus avancé , mais d'une figure qui n'était pas encore flétrie ; les deux premières pâles et chétives , la troisième d'une forte et riche constitution ; les deux jeunes filles au maintien modeste et à la voix timide, la troisième à Toeil hardi et à la voix assurée .

Attaché comme un tigre aux barreaux de sa cage, lorsqu'il suit de son oeil sanglant le curieux qu'il voudrait dévorer , Cilo pendu à Télroite ouverture de la fenêtre, cherchait à distinguer quelles étaient ces femmes, et ce

LES CHRÉTIENS. ÎS75

qu'elles faisaient à la terne lueur de la lampe qui les éclairait. Il vit d'abord, qu'elles s'occupaient d'un travail de couture; le mouvement de leurs bras qui faisaient aller et venir Taiguille avec activité , la blancheur de la toile qui était posée sur leurs genoux le lui eurent bientôt appris, bien qu'elles tournassent le dos à la fenêtre.

Cilo reconnut qu'il avait fait une mauvaise découverte; assurément ces femmes étaient en contravention, mais des femmes s'occupant la nuit d'un travail d'aiguille nécessaire sans doute au soutien de leur existence , trouveraient facilement grâce devant le magistrat.

Cependant telle était l'envie de Cilo de profiter de sa rencontre , ou plutôt tel était l'instinct de béte féroce de cet homme , qu'il resta suspendu à la fenêtre sentant, pour ainsi dire , qu'il y avait un crime à exploiter entre ces trois innocentes créatures. Toutefois le tem:ps se passait et n'amenait rien de nouveau ; le travail continuait avec assiduité , quelques miOts s'échangeaient par intervalle,

ti7ii LES CHRÉTIENS.

et, quoique Cilo pût les entendre, ils ne

lui apprenaient rien de nouveau : c'était une

question sur l'heure qu'il pouvait être, qui

amenait une remarque sur la nécessité de se

hâter.

Cilo commençait à désespérer de rien tirer de sa découverte , lorsqu'il entendit les pas d'un homme qui approchait de la maison.

S'il entre se dit Cilo, mon temps ne sera pas perdu ; un homme qui se rend la nuit dans une maison habitée par une femme âgée et deux jeunes filles, cela ressemble, à s'y méprendre, à ce qui se passe dans certaines maisons qui sont innocentes , parce que l'édile les connaît, mais que la loi punit sévèrement quand elles ne se sont pas soumises à son autorisation. Si j'ai le bonheur que celui qui arrive soit quelque jeune patricien à peiue revêtu de la robe prétexte , cette maison et ce jardin seront à moi dans huit jours, car je saurai bien prouver qu'il y a corruption de l'innocence de ce jeune homme , de la part de ces trois femmes.

Une moitié du vœu de Cilo s'accomplit ; les pas qu'il avait entendus se dirigèrent en effet vers le maison, au liane de laquelle il s'était attaché , mais lorsque celui qu'il attendait avec tant d impatience se présenta dans la chaumière , Cilo reconnut avec regret que c'était un vieillard dont Taspect ne lui permit pas même de chercher à arranger, selon cette circonstance , le projet d'accusation qu'il avait préparé un instan t auparavant . Ce vieillard portait en lui une si sainte dignité, la sérénité de ses traits attestait un si profond repos de sa conscience, que Cilo comprit, malgré tout ce qu'il savait imaginer de détestable, qu'il était difficile de reprocher quelque chose de coupable à cet homme. Mais Cilo ne désespéra pas cependant j il savait que dans les sociétés corrompues il y a deux sortes de crimes : ceux que la morale condamne éternellement , et ceux que les lois inventent pour avoir occasion de lespunir. Les premiers n'étaient pas etfacés de la loi , mais les seconds les y dépassaient de beaucoup, surtout sous un règne comme celui de Caracalla.

La veille de ces trois femmes était déjà un délit , la présence de cet homme chez elles devait nécessairement l'aggraver. Cilo attendit donc.

L'œil ouvert sur ces quatre personnages , il éprouvait ce pressentiment d'unebonne proie comme le chien dont la narine s'épanouit à Todeur du gibier que son œil ne voit pas encore.

Quand le vieillard entra , les trois femmes se levèrent avec respect et le saluèrent, en l'appelant dunom de Saturnin. Celui-ci étendit les mains en les bénissant, et les deux jeunes filles s'agenouillèrent devant lui. L'autre femme resta debout , quoique son attitude montrât presque autant de respect que celle de ses deux jeunes compagnes.

Le vieillard, après avoir prononcé quelques paroles à voix basse , se tourna vers la femme qui n'avait pas plié le genoux, et lui dit :

— Ainsi donc , Véronique , vous avez aidé vos deux jeunes maîtresses dans leur œuvre

pieuse, quoique vous condamniez les sentiments qui les ont poussées à l'entreprendre.

— Je ne condamne les sentiments de personne , répondit Véronique j je garde les miens qui sont ceux de mes pères , comme mes deux jeunes maîtresses conservent précieusement les croyances qui leur ont été transmises.

— Tu dis vrai , Véronique , la noble famille des Faustus est l'une des premières qui se soit rattachée à la foi que le Seigneur m'a donné mission de propager sur cette terre de désolation : ce fut au temps de Néron qu'elle embrassa la divine religion du Christ , et depuis deux cents ans ses descendants lui sont demeurés fidèles.

— Etils sont prêts à mourir pour elle, reprit l'une des deux jeunes filles d'une voix si douce et si timide, que ce mot mourir, dans cette bouche pure et ce corps frêle , sembla presque un acte de saint courage, tant il devait y avoir loin de cette jeunesse et de cette beauté à l'idée de la mort.

— Dieu éprouve quelquefois ses enfants, dit

Saturnin • mais il les secourt dans rafïliction- L'histoire de votre famille en est la meilleure preuve; je n'ai point à vous l'enseigner. Mais vous n'avez pas oublié que cette noble Chrysis dont vous descendez ne trouva que dans les enseignements de notre religion la force de supporter Fignominie d'un crime dont elle était cependant innocente; vous n'avez pas oublié non plus, que son éj)oux votre aïeul, Faustus, ne parvint à mépriser les clameurs des méchants , qui riaient de ce qu'il avait épousé une femme déshonorée par des infâmes, que lorsque les saintes leçons de nos apôtres lui eurent appris que la vertu est d'autant plus grande devant Dieu qu'elle est plus méconnue parmi les hommes.

— Oui, mon père, dirent ensemble les deux jeunes filles.

Puis celle qui paraissait la plus jeune ajouta :

— Voyez le fruit de notre veille ; la blanche robe de lin, que vous devez revêtir demain pour la sainte cérémonie de la Pâque, est près-

que achevée. Encore quelques moments de travail, et vous auriez pu l'emporter avec vous.

— Continuez donc, mes filles, dit Saturnin, car j'ai achevé mes visites et je sens le besoin de me reposer un instant.

Véronique présenta un escabeau à Saturnin, et les trois femmes reprirent aussitôt leur travail.

Ce peu de paroles avait suffi à Cilo pour lui ôter toute espérance. Il avait reconnu dans Saturnin l'humble évéque du petit nombre de chrétiens qui osaient professer publiquement une religiouqui avait secrètement gagné la plupart des habitants des Gaules. Les persécutions n'avaient pas manqué aux chrétiens. Cependant ce n'était presque jamais que du sommet de l'empire qu'elles partaient. Lorsqu'un empereur ordonnait l'emprisonnement, l'exil ou le massacre des infortunés, les magistrats obéissaient ; mais ceux-ci prévenaient rarement les ordres de Tempereur. En ce moment surtout Caracalla , plongé dans les rêves

de guerre qu'il voulait promener en Germanie j s'occupait fort peu du gouvernement religieux de la Gaule , et celui qui en était le propréteur était loin de montrer aucune inimitié aux chrétiens. Il avait même poussé l'indulgence envers eux jusqu'à permettre à Saturnin de bâtir , non loin du fameux Capitole de Toulouse, une église étroite et pauvre où il prêchait sa foi à Tabri des insultes du peuple et de l'opposition des prêtres.

Cependant cette indulgence ne venait pas de ce que le propréteur pratiquât secrètement la religion du Christ : elle naissait de ce sentiment de respect que tout homme de bien a pour la vertu, quel que soit le soit le dieu qui r inspire. ^

Sous ce rapport les premiers chrétiens méritèrent longtemps l'hommage de leurs ennemis les plus acharnés , et les persécutions qu'on leur fit souffrir vinrent plutôt de la haine qu'inspiraient leurs vertus à toute cette société corrompue , que de la crainte qu'on avait de leurs opinions et de la nouvelle religion qu'ils élevaient.

Parmi tous ces chrétiens , leur chef et leur précepteur Saturnin se faisait distinguer, autant par la supériorité de son esprit que par la pureté de sa vie.

Cilo les avait, et il savait aussi qu'une accusation portée contre lui devant les magistrats y serait d'autant plus mal accueillie qu'on permettait à Saturnin de faire au grand jour ce qu'il faisait en ce moment dans Fombre de la nuit. D'un autre côté , la famille des Faustus avait joui toujours dans la province d'une grande considération ; et les exactions de Caracalla, qui avaient réduit à la misère les dernières descendantes de cette noble maison, n avaient pu altérer la vénération que leur jeunesse et leur résignation avaient inspirée. Le délateur en était donc à se demander s'il déviait se retirer ou demeurer encore. L'instinct du mal le fit rester , et il écouta avec attention Fentretien qui continua entre Saturnin et les deux jeunes filles.

La plus âgée , qui se nommait Sidonie , s'adressant à Févéque lui dit sans quitter des yeux l'ouvrage qu'elle tenait dans ses mains :

28 t LES CHRETIENS.

— Serait-ce une curiosité déplacée, mon père, que de vous demander si quelque événement extraordinaire vous a fait quitter votre demeure durant la nuit pour visiter vos frères et leur porter votre parole?

— Ce n'est pas un événement extraordinaire qui m'a fait lever, de la terre où j'étais agenouillé, pour aller parmi mes frères. C'est une voix secrète qui m'a averti et qui m'a poussé , une voix qui m'a dit que l'instant d'une séparation que j'espérais être encore très-éloignée s'approche et arrivera bientôt ; et comme je crois que l'heure est venue où un autre que moi sera désigné par le Très-Haut , pour guider mes disciples dans la voie céleste qu'ils suivent avec moi, j ai voulu les voir pour leur donner u.n dernier encouragement et pour leur dire peut-être un dernier adieu.

— Quel affreux malheur nous apprenezvous! reprit Valérie, la plus jeune des deux soeurs. Vous voulez nous quitter; la voix du Très-Haut vous a-t-elle doue appelé à visiter d'autres contrées et à aller féconder dans

d'autres climats les germes de la foi , qu'il y a déposés de toute éternité? Cette voix céleste vous a-t-elle annonaé le but où doivent tendre vos pas ?

— Si j'en crois la sainte vision qui est descendue sur moi durant ma prière; je n'aurai point de voyage à entreprendre, et c'est en ces lieux que j'accomplirai le dernier acte par lequel un homme puisse témoigner de sa foi.

— Que voulez- vous dire? reprirent les deux soeurs avec un étonne ment douloureux; prévoyez vous quelque malheur?

— Le malheur n'est que pour les criminels , mes filles.

— Il est aussi pour les abandonnés , mon père ; et que deviendrons-nous s'il faut que nous perdions vos saints enseignements et votre noble exemple.

— Mes enseignements ont-ils si peu fructifié en vous qu'ils ne soient à l'abri d'un jour d'abandon où vous manquera la main du jardinier? Quant à l'exemple que vous recevez de moi, mes filles, peut-être le Ciel

m'a-t-il réservé la faveur d'en donner un plus grave que tous ceux que vous avez reçus jusqu'à ce jour. La couronna du martyre est sûrement trop brillante pour un front si humble que le mien ; mais j'espère que Dieu Ty placera pour que ses rayons illuminent la foi douteuse des uns et mette dans tout son jour la foi assurée des autres.

— Avez-vous donc quelque raison de craindre , dit Véronique , que le peuple ou les magistrats vous accusent et vous frappent? en avez-vous reçu avis de la part de quelque ami secret , ou s'est-on déjà porté contre vous à quelque acte de violence?

— Femme , répondit Saturnin , Tliomme ne peut savoir ce qui est dans la volonté de Dieu, à moins que Dieu ne la lui manifeste.

— Je sais, je sais, reprit Véronique avec la rudesse qui accompagnait toutes ses paroles , un songe est quelquefois un bon avis, et il y a tels augures qui sont infaillibles ; mais cependant il ne faut pas accorder plus de créance à toutes ces choses qu'elles n'en méritent,

et bien souvent j ai rêvé que la maison brûlait, ce qui est un signe de richesse ; bien souvent des rats ont grignoté le bout de mes souliers, ce qui est un signe de mort, et je n'en suis pas plus riche et moins bien portante pour cela.

— Silence , dit Saturnin : comment pouvezvous comparer les puérils mensonges de vos faux dieux aux saintes et augustes vérités que Dieu lui-même a annoncées à la terre ?

— Eh ! mon père , reprit Véronique , mes dieux y sont venus tout aussi bien que le vôtre , mais il y a plus longtemps seulement , et c'est pour cela peut-être qu'on commence à les oublier.

— Qu'ils viennent, ces démons (i)! s'écria Saturnin, en se levant avec un enthousiasme qui annonçait l'exaltation de son esprit , et je les réduirai au silence et je les enchaînerai à mes pieds.

(1) Les dieux du paganisme furent considères par les premiers clirëtiens, non point comme n'existant pas. mais comme des démons révoltés.

— Je le crois, je le crois, reprit Timperturbable Véronique , car ou dit que lorsque vous passez sur la place du Capitole pour vous rendre à Téglise , les dieux du temple tremblent sur leur autel et que les oracles restent suspendus jusqu'à ce que vous soyez assez éloigné pour qu'ils n'entendent plus les mots magiques que vous prononcez.

— Si Dieu a accordé cette puissance à mes prières, reprit Saturnin, comment n'éclairet-elle pas l'aveuglement de ceux qui persévèrent dans Terreur et le crime?

— C'est bon , c'est bon , répliqua Véronique ; mais nous avons des magiciens qu'on a crucifiés bien avant votre Dieu, et qui ont un pouvoir bien plus grand. Il y en a un qui demeure à un mille d'ici , qui fait pâlir la lune à sa volonté et qui à changé la vieille femme du questeur en cigogne ; si bien que tous les ans elle revient le jour de sa mort se percher sur le faîte de la maison de son mari, en poussant des cris lamentables.

— Ce n'est pas la première fois, reprit Sa-

tumin, que j'entends comparer les œuvres de l'esprit des ténèbres à celles de l'esprit de lumière.

— Mais qui m'assure, ajouta Yéronique, que c'est vous qui êtes la lumière et que ce soit...

— Silence, Véronique, dit Valérie, qui remarqua rindignatlon de Saturnin , ne discutez pas des choses que vous ne comprenez pas. Écoutez comme nous en silence la parole du vénérable Saturnin; et souhaitez qu'elle puisse vous éclairer enfin comme nous.

Véronique hocha la tête, mais elle se tut sans rien répliquer. Sidonie ajouta alors :

— Dites-nous, mon père, où vous avez entendu cette voix céleste qui vous a donné cet ' avertissement que je n'ose appeler fatal puisqu'il vient du ciel , mais qui , s'il se réalise , n'en sera pas moins une affliction pour vos enfants.

— Je vous Tai dit, mes filles; j'étais à genoux sur la terre de ma pauvre maison, et je priais le Très-Haut de m'inspirer, pour le saint

jour de demain , des paroles persuasives et qui parlassent dignement de sa gloire. Mon esprit, tendu vers le Très-Haut, me paraissait déjà comme séparé de mon corps; il me semblait être en présence de la majesté divine, invisible mais présente, que mon œil ne pouvait apercevoir à aucun endroit déterminé, mais qui m'inondait à la fois de toutes parts ; une harmonie qui n'avait pas de voix distincte, mais qui résonnait dans tout l'océan de lumière qui m'enveloppait , me pénétra lentement, et avec une puissance qui fit frémir toute mon âme comme si elle eût été exposée à nu à ce contact divin ; puis , au milieu de cette harmonie, s'éleva un sens, car je ne puis appeler ni une voix, ni une parole, ce qui me manifesta la volonté divine en ce moment, je comprenais ce qui n'était pas dit, j'entendais ce qui n'était pas accentué, ou plutôt je participais à la vérité éternelle comme la goutte d'eau se méleà TOcéan; et de cette immense et infinie sensation il résultait en moi une certitude que je vous traduis en langage terrestre, pour que vous puissiez

la comprendre . — Gloire à toi, me disait cette conscience de ma mission , tu témoigneras par la sang ce que tu as témoigné par la parole. Tu élèveras ta tête parmi les saints, après avoir brisé tes pieds dans les rudes sentiers de l'apostolat ; tu rentreras dans le foyer de la gloire de Dieu, après avoir été un de ses rayons lancés sur la terre pour l'éclairer ! — Oui , mes filles, j'ai senti cette sublime extase. Elle est un avertissement sacré, je n'en doute pas, et elle m'a inspiré une telle confiance que je croirais avoir démérité de la faveur du Très- Haut s'il me retirait les douleurs et les mortifications par lesquelles je dois arriver à cette gloire éternelle.

Pendant que Saturnin disait ces paroles , les deux jeunes soeurs l'écoutaient, immobiles et le regard fixé sur son regard qui retournait pas le souvenir au ciel où il avait été admis un moment , et qui emportait sur ses ailes de feu l'âme exaltée de ces deux belles vierges. Véronique elle-même, inbabile à comprendre le sens de ces paroles mystiques , s'était laissé dominer par l'expression du visage de Saturnin.

11 y avait dans cet homme une si noble foi , une si sincère participation à la divinité ; tout sou être respirait tellement le Dieu intelligent et excellent qui Tanimait^ que l'incrédule et la païenne elle-même se sentit prise dans ce rayonnement de la foi , et laissa marcher ses idées dans Torbite de cette puissance religieuse , comme un astre qui obéit et tourne autour de l'astre supérieur qui le domine.

Mais tout ce pouvoir allait expirer coraime une vague inutile contre la froide et stupide m^échanceté de Cilo; il ricana en lui-même de l'enthousiasmede cet apôtre, de la foi des jeunes filles etde Tétonnement de l'esclave païenne. La première réflexion qui vint à Tesprit de cet homme fut un blasphème et une moquerie.

— J'ai bien eirvie de te montrer , se dit-il, que je fais mieux que prêcher les vérités de ta religion j car il me prend envie d'en donner des preuves sanglantes et irrécusables à ceux que tu appelles tes frères.

Mais les moyens d'exécution manquaient à Ja pensée de Cilo; il en rtvenoit toujours à

l'obligation de dénoncer comme suspectes des paroles que Saturnin aurait dites publiquement. Un mot qu'il saisit dans la suite de cet entrelien lui montra la route par ou il devait arriver.

En effet , après cette sainte inspiration de l'évêque, le silence avait repris dans la cabane j cbacun, occupé de la baule et triste pensée de Saturnin, était resté abimé dans ses réflexions. Le vieillard semblait encore en présence delà divinité à laquelle il avait étéinitié, et les deux jeunes filles paraissaien t respecter sa présence , sans avoir le courage de lever les yeux, lorsque Véronique reprit d'une voix qui attestait combien Texaltation de Tapôtre avait agi sur elle.

— Me permettez- vous, mon père, dit-elle (c'est la première fois qu'elle l'appelait ainsi), me permettez-vous de mêler un conseil inspiré par la prudence bumaine à ces révélations sacrées par lesquelles votre Dieu se manifeste à vous?

— Parlez, ma fille, dit Saturnin pour qui le changement de langage de Véronique était

2;n les CHRÉTlEiNS,

moins im triomphe qu'il pouvait s'attribuer , qu'une preuve que le Seigneur le soutenait dans la rude tâche qu il avait entreprise.

— Eh bien! mon père, répliqua Véronique, n'y a-t-il pas un moyen innocent , à tous les yeux sans doute , de prévenir le malheur dont vous êtes menacé? Il est bien simple, et tel que je puis le concevoir, mais j'ose assurer qu'il suffirait pour votre salut.

— Voyons, dit Saturnin en souriant.

— Eh bien! mon père , prenez un détour , changez de chemin.

— Que voulez- vous dire, s'écria vivement Saturnin en interrompant Véronique, que j'abandonne la voie qui mène au ciel?

— Ce n'est pas cela, répliqua Véronique que l'impatience de son caractère reprit à ce moment 5 je ne parle pas de la voie du ciel, mais de celle qui mène à votre temple. Pour y arriver, vous passez tous les jours sur la place du Capitole , devant le temple de Jupiter et de Diane, et tous les jours votre passage est

-"ÂÊh

LES CHRETIENS. 2!)ô

marqué par quelque événement quiiirite au plus haut degré la colère des prêtres de nos divinités. Evitez de braver ainsi publiquement leur autorité. Le mécontentement qu'ils cherchent à semer contre vous parmi le. peuple s'apaisera , et le malheur que vous semblez redouter ne vous atteindra point.

— Le seul malheur que je puisse redouter , répondit Saturnin, c'est de ne pas être jugé digne, par le Seigneur, du saint martyre qui m'est promis, et j'encourrais cette disgrâce, si je suivais les coupables conseils que tu me fais entendre, mais que je te pardonne; car tu ne comprends pas ce qu'ils ont d'oiFensant. **

— Cependant, mon père, se hasarda à dire timidement Valérie, cette précaution serait si peu de chose...

— Peu de chose ! reprit Saturnin avec sévérité, peu de chose! je ferais reculer le Seigneur en ma personne devant ces idoles, qui sont la proie des démons! Fort de la parole de Dieu et de son appui, je n'oserais braver ses ennemis en face ! mais c'est un courage que le

2i)G LES CHRÉTIENS,

soin de sa dignité impose aux plus vulgaires des hommes, et j'en manquerais lorsqu'il s'agit de la majesté divine et du triomplie de sa cause î Non , mes filles, non. Ce jour-ci, comme les autres, je passerai sur la place du Capitole, et si c'est à cette place que Dieu a marqué le terme de mes travaux, je serai fidèle à son appel, et il me trouvera prêt. N'oubliez pas non plus que je vous attends à l'église, et que c'est le saint jour où les chrétiens d,oivent se réunir à Dieu par la sainte cérémonie de la communion, et resserrer ainsi le lien sacré qui les attache les uns aux autres.

Saturnin se leva après avoir pronancé ces paroles. Il reçut des mains des jeunes filles la blanche robe de lin qu'il devait revêtir, et il sortit de la chaumière au moment où le jour allait poindre.

Aux premières lueurs blanchâtres qu'il répand sur la terre, Saturnin put remarquer un homme qui se glissait avec précaution le long de la haie qui bordait le jardin qu'il venait de traverser. vSaturnin s'en étonna, mais il ne chercha point à savoir quel était cet

homme, et celui-ci disparut bientôt à travers les maisons répandues sans ordre sur la rive du fleuve.

Cet homme qui s'échappait ainsi dans l'ombre, était Cilo, à qui les dernières paroles de Saturnin avaient inspiré un projet qu'il brûlait de mettre immédiatement à exécution. Pour arriver à son but il quitta cette espèce de faubourg qui n'était habité que par des bateliers et des pêcheurs , et se rendit dans une autre partie de la ville qui n'était guère occupée que par des tisserands.

11 existe, entre les hommes qui vivent du travail de leurs mains , une différence qui s'est fait tellement remarquer à toutes les époques, qu'elle doit tenir à l'action constante des travaux auxquels ils se livrent. Ainsi il est remarquable combien tous ceux dont le métier a besoin d un emploi violent des forces physiques, sont presque toujours d'un caractère plus fort, mais à la fois plus modéré que ceux qui ne doivent leur vie qu'à un travail sédentaire.

En même temps que les premiers épuisent pour ainsi dire dans cette fatigue corporelle la plupart des principes des mauvaises passions, les autres voient se développer dans le repos de leurs corps les désirs ardents et effrénés. Si quelquefois la brutalité devient le partage des premiers, les mœurs les plus dissolues s'emparent toujours des autres.

La science morale a voulu expliquer ce phénomène par risoleraeut où se trouve le plussouvent le laboureur ou le batelier durant ses travaux, isolementqui amène presque toujours

une méditation qui porte aux saines pensées ; tandis que les ouvriers, enfermés dans un atelier, voient se détruire en eux, par I4 discussion perpétuelle que leur réunion fait naître, les principes qui devraient les diriger.

L'art médical nous semble avoir mieux expliqué ce résultat par le fait du développement des forces musculaires chez les uns , qui finissent par absorber la partie sensible de rbomme attaché à de rudes fatigues , et par l'excitation du système nerveux produite par l'état sédentaire chez les autres. Les forces, loin de s'accroître par le travail, diminuent sensiblement dans les ateliers , et finissent par produire ces populations étiolées, hâves, débiles, mais chez lesquelles les passions de toute sorte s'enflamment avec une rapidité effrayante.

Quelle que soit la véritable raison de ce fait, il a été constaté dans presque tous les siècles ; et si Pausanias désignait le quartier des tisserands à Athènes comme celui où les mauvaises moeurs étaient arrivées à des excès que nous n'oserions raconter, Cilo savait aussi

qu'il trouverait les mérties dispositions parmi

les marnes hommes.

En même temps il faut ajouter à cette observation que les idées religieuses ont bien plus de prise sur les bommes dont la vie dépend d'un orage ou d'un beau jour , que cbez ceux qui en peuvent froidement calculer les probabilités à la mesure de leur travail. Le batelier , le pécheur , le laboureur, dont la richesse ou ]a pauvreté descend pour ainsi dire du ciel avec le vent, la pluie et les rayons du soleil, sont naturellement portés à tourner leurs regards vers ce grand inconnu qui habite cette haute sphère. Le tisserand ou le fileur, qui apprécient ce que chaque minute leur rapportera nécessairement, selon qu'ils voudront l'employer, semblent pouvoir se passer du secours d'en haut, et c'est presque toujours en eux-mêmes qu'ils mettent leur foi.

Dans ces dispositions communes à tous les siècles et à tous les hommes , on doit comprendre que la religion nouvelle eût fait plus de progrès parmi cette classe du peuple forte

et laborieuse , et pour ainsi dire toujours en contact avec le Ciel, que parmi ceux qui n'attendaient rien de lui pas même la chaleur qui était contraire à leurs travaux , car les tisserands travaillaient dans des espèces de caves.

Cilo ne se donnait pas sans doute toutes ces raisons pour se rendre au quartier des tisserands; mais il savait que c'était là qu'étaient les hommes turbulents , querelleurs , pour qui le désordre était un appât invincible ; il gagna donc une autre partie de la ville de Toulouse et se rendit dans une auberge , ce que nous nommons un cabaret, où déjà se trouvaient réunis la plupart des hommes dont il croyait avoir besoin.

Au moyende quelque argent qu'il dépensa, Cilo eut bientôt lié connaissance avec eux. D'ailleurs, cet être difforme et débile, qui eut été ailleurs un objet de mépris et de dégoût , se trouva en compagnie d'hommes débiles et disgraciés comme lui, et à qui la haine de toute existence forte et vivace devait être naturelle. Ils s'entendirent donc bientôt, et chacun

se plaignant de ]a misère du temps , plainte

éternelle, éternellement vraie, Cilo assigna à

cette misère des causes qui furent approuvées

avec joie ; car elles emportaient avec elles des

motifs nouveaux de haine et des besoins de

vengeance.

— Il n'est pas étonnant, disait-il, que les étoffes précieuses ne se vendent plus et que le commerce qui vous fait vivre soit si près de sa ruine. Voyez, tous nos magistrats réduisent leur dépense ; chacun semble être satisfait d'un vêtement de bure ou de drap ; la pourpre et la soie ne se voient presque plus que dans les cérémonies publiques : et pourquoi cela ? parce qu'il plaît à quelques misérables qu'où appelle chrétiens d'exalter la pauvreté comme une vertu, et rabstineiice de toutes choses comme le premier mérite d'un homme.

Les ouvriers qui écoutaient cela , les coudes appuyés sur la table où Cilo leur avait fait servir du vin , approuvèrent ce raisonnement, et le misérable continua.

— Ce qu'il y a de plus triste c'est que ce

LES CHRÉTIENS. 3 or,

mal qui menace de réduire à la misère la plus cruelle une grande partie du peuple, et assurément la meilleure, tous tous, mes amis j ce qu ily a de plus triste, dis-je , c'est que cet état de choses n'est dû. qu'à l'influence d'un seul homme dont il serait si facile d'ohtenir justice.

On regarda Cilo avec étonnement et on lui demanda le nom du magistrat qui était coupable.

— C'est m.oins que cela , dit Cilo . c'est un aventurier qui depuis sept ans s'est établi dans cette ville. J'en appelle à vous tous qui l'habitez depuis longues années; quel était le nombi^e des chrétiens à Toulouse à Fépoque où il y est arrivé ? Ce nombre se bornait à quelques misérables du port , ces bétes brûles , sans intelligence, qui ne savent que manier une rame ou soulever un fardeau. A cette époque ce qu'étaient les chrétiens devait vous importer peu ; mais aujourd hui , grâce à l'effronterie de ce Saturnin, les plus nobles familles et les plus riches écoutent ses préceptes et les mettent en pratique. Quelques-uns ne H. 20

craignent pas de le dire publiquement; le plus grand nombre n'ose encore professer toutbaut la fol nouvelle ; mais ceux qui ne s'en vantent pas dans leurs paroles le témoignent par leurs actions. Que sont devenues les splendides réunions , où cbacun luttait de luxe et d'élégance! Ab ! c'était alors le bon temps. Quelques beures par jour d'un travail facile vous assuraient un digne salaire; tandis que maintenant vous voilà levés avant le soleil pour mettre vos nlétiers en mouvement, pour fabriquer des marcbandises dont vous ne trouverez peut-être pas la vente.

C'est vrai, c'est vrai! dirent quelques voix ; si les ricbes se font cbrétiens que deviendrons-nous ?

— Ce que vous deviendrez , reprit Cilo , je l'ignore; mais je puis vous dire qu'une nouvelle misère vous menace et que la dernière ressource qui vous reste est près de vous écbapper.

— Parle , parle ! s écria-t-on de toutes parts.

— Ce (jue je vais vous dire, reprit Cilo,

est certain , et d'ailleurs vous pourrez en être témoins aujourd'hui même.

— Qu'est-ce donc , qu'est-ce donc ? s'écriat-on de tous côtés.

Cilo connaissait le pouvoir d'une attente adroitement aiguisée , mais à laquelle on ne donne pas cependant le temps de se fatiguer. Il se leva donc de son siège , et , s'a])puyant sur la table de manière à se placer presque au centre de ses auditeurs, il leur dit d'un ton animé et d'une voix qu'il rendit familière comme s'il parlait à des amis :

— Voyons , camarades ; qui est-ce qui vous achète encore vos précieuses étoffes , et quels sont les hommes qui les paient encore d'une manière convenable ? Ce sont les prêtres de nos dieux , à qui le luxe des cérémonies commande les vêtements les plus riches.

— C'est vrai... c'est vrai! répétèrent les tisserands.

— Quelques autres aussi éprouvent le besoin de vos travaux : ce sont les hommes qui , fidèles à nos dieux, les honorent en paraissant

ricliemeut ^ètus, aux sacrifices et aux cérémonies ; mais que deviendrez-YOUs si ces cérémonies disparaissent , ou si elles ne sont plus qu'un objet de risée et de mépris?

— C est impossible ! s'écria-t-on de tous côtés.

— Ah! vous croyez cela; mais ne savez-vous pas que, depuis quelque temps, les oracles se taisent, que c'est vainement que les prétresles consultent, et que les dieux restent muets?

— Oui , on a entendu parler de ça , et c'a été toujours le présage de quelque grande calamité.

— Youssavezaussiqu'aujourd'hui on préparc des sacrifices importants à Diane et à Jupiter , pour détourner leur colère. On espère que le sang répandu sur leurs autels les apaisera; il n'en sera rien, car on laisse vivre un homme qui s'est vanté de les faire taire.

— De faire taire les dieux ?

— Oui , et cet homme est Saturnin ; il a juré par les plus exécrables serments de passer aujourd'hui sur la place du Capitole et d'arrêter,

au moyen des charmes coupables qu'il possède, la voix de vos oracles.

On se regarda avec étonuement, el on allait s'informer de Cilo des moyens par lesquels il avait appris ce secret, lorsque, prévenant une question qui l'eut embarrassé, il ajouta avec rapidité :

— - Du reste je vous Tai dit, vous en serez témoins si vous le voulez; allez au temple et remarquez si, lorsque cet homme passera, il n'arrivei'a pas quelque chose d'extraordinaire.

— Et si ce maléfice arrive, est-ce que nos prêtres ne puniront pas cet homme?

— Et comment voulez-vous qu'ils le punissent, nVt-il pas su gagner la protection des magistrats? Sans doute, si les prêtres étaient assurés d'un appui tel que le vôtre , ils oseraient tenter de débarrasser la ville de ce misérable ; mais vous ne voudrez pas leur venir en aide.

— Toujours, toujours , s'écria-t-on ! nous serons sur la place du Capitole à l'heure dite,

•no LES CHRÉTIENS.

nous y serons nombreux , nous y serons tout

prêts.

Peu à peu les menaces contre Saturnin se mêlèrent à ces promesses , et l'excitation produite par le vin et les discours de Cilo alluma dans le coeur de ces hommes une colère qu'ils eurent bientôt répandue parmi Ions ceux du quartier.

Dès que Cilo les vit dans les dispositions qu'il croyait favorables à ses projets, il quitta le quartier des tisserands et se rendit dans la demeure du grand-prétre de Jupiter.

Celuiquioccupaitcette charge était unhomme qui avait rempli dans la colonie les fonctions de questeur et celles de sévir , grâce à la noblesse et au crédit de sa famille ; mais son incapacité Fen ayant fait reconnaître indigne, on l'avait décoré d'un titre religieux, afin de satisfaire sa vanité. Mais le grand-prétre, il se nommait Laërte, était mécontent de son partage; ses fonctions ne rapportaient, à vrai dire, aucune autorité réelle , et il était jaloux de celle qu'il voyait exercer, autour de lui, par |^es hommes

d'une moindre importance. Il avait essayé de s'attirer îes suffrages du peuple par la pompe des sacrifices qu'il offrait aux dieux , mais les temples n'en demeuraient pas moins déserts, et s'il avait fait taire les oracles divins, ce n'élait que pour faire comprendre que les dieux étaient irrités du peu de cas qu'on faisait d'un homme comme lui.

Lorsqu'on lui annonça la visitede Cilo, Laërte venait de régler les dernières dispositions des cérémonies qui devaient avoir lieu. Ce jour-là les dieux devaient se manifester; des augures favorables avaient annoncé depuis quelque temps qu'ils étaient sensibles aux offrande^ de leur grand-prétre , et Foracle devait parler de façon à faire entendre au peuple que Laërte étaitunhomme agréable au ciel , et que les affaires qui lui seraient confiées par le vote de ses concitoyens seraient protégées par les divinités.

11 fallut que Cilo changeât tous les plans formés par Laërte , mais Fesprit subtil et délié de cet homme appliqué à la lourde intelligence de Laërlc, (it sur lui l'clfet du levier attaché

au liane d'une pesante machine, il le fit tourner sans effort.

D'abord il lui persuada qu'il était l'amour du peuple , qui supportait avec impatience Tadministration d'hommes qui avaient usurpé la place que seul il était digne d'occuper.

Il lui dit ensuite pourquoi ces hommes, en protégeant les progrès de la foi nouvelle, étaient devenus abominables à leurs concitoyens. Il répéta à Laërte , sous toutes les formes possibles , que le peuple n'avait d'espérance qu'en lui et qu'il était prêt à lui en donner un puissant témoignage, si lui-même voulait le provoquer. 11 lui i^aconta ce qu'il avait déjà répandu, parmi les tisserands, des propos de Saturnin et de l'insolence avec laquelle il se vantait de faire taire les dieux.

A ces paroles Laërte sourit avec la suffisance qui ne manque jamais à la sottise, et lui répondit :

— Les dieux parleront quand je voudrai.

— Qui en doute? reprit Cilo. Mais si les dieux parlent , le peuple les croira apaisés ,

et il ne s'alarmera plus ni des actions de ce Saturnin , ni de celles des hommes qui le protègent; mais s'il était vrai, comme il Ta dit aujourd'hui, que les dieux gardassent le silence devant lui, alors le peuple ne douterait plus du pouvoir ennemi de cet homme ; il en serait bientôt puni, et, une fois la colère du peuple lancée contre Saturnin , il n'est pas douteux qu'il n'enveloppât dans sa vengeance les protecteurs avec le protégé.

Cette espérance parut sourire à Laèrte, et il fit appeler celui qui présidait à l'ordre des sacrifices, et lui donna de nouvelles instructions. Ce n'est pas que Laërte partageât les espérances que Cilo cherchait à lui inspirer; mais dans sa vanité, il était flatté d'être, à quelque titre que ce fut , le mobile d'une démonstration populaire; et , sans compter pour rien l'innocence de riiomme qu'il allait exposer à la fureur des misérables excités par Cilo; sans s'occuper des malheurs que pouvait entraîner un mouvement si nombreux et qu'il était incapable de modérer, il entra dans les vues du délateur.

Celui-ci airaaitle mal avec passion, et, entre une bonne action et une mauvaise, il eût toujours préféré la mauvaise ; mais cependant il ne voulait pas que sa méchanceté restât stérile et ne lui rapportât que là haine de ceux qu'il sacrifiait et le mépris de ceux qu'il croyait servir. Quand il vit Laërle engagé à faire réussir le plan qu'il avait formé contre Saturnin, il aborda la question de la récompense qu'il avait méritée. La réponse de Laërte fut. telle que Cilo l'avait prévu , mais non point telle qu'il lui convenait de Faccepter.

— Tu auras , lui dit le grand-prétre , les biens de celui que tu as dénoncé.

— D'aboi'd , répliqua Cilo , les biens que possède Saturnin se bornent à la miséiable maison qu'il habite et à la masure qu'il a décorée du nom de temple, et ce serait une récompense peu digne du service que je viens de te rendre ; mais tu oublies que cette récompense même me serait refusée. Ce n'est pas ici une accusation légalement portée devant les magistrats et de laquelle n;»it un jugement (|ui

LES CHRÉTIENS. Ziô

condamne le coupable à payer le prix de la délation ; c est une tout autre affaire. Le peuple peut mettre Saturnin en pièces et démolir sa maison et son église sans qu'il m'en revienne une obole et sans que je puisse rien demander. C'est donc de toi seul que je puis recevoir ce qui m'est dû.

— Je comprends cela et je n'y avais point rédécbi , dit Laërte; mais alors je ne vois plus quel est mon intérêt à laisser éclater cet orage lorsque je puis le prévenir.

— Quel intérêt? reprit Ciio; mais si celui qui ta montré au peuple comme sa seule espérance retournait vers lui et disait: que c'est toi seul qui fais taire les dieux et que c'est pour ton ambition; s'il lui apprenait qu'au lieu de le servir, lorsqu'il veut te débarrasser d'un concurrent qui appelle à lui tous ceux qui brûlent de se dévouer à toi , tu faiblis et chercbes un prétexte pour abandonner sa cause et ia tienne; crois-tu que ce peuple volage ne se tournerait pas i^ientot vers ce Saturnin qui prèclie sans cosse que les bommes de rien sont

nitt LES CHRÉTIENS,

les seuls honorables? Ne vois -tu pas que ce peuple lui portera les hommages que tu ne veux pas acheter par le plus léger sacrifice? qu'incessamment ce Saturnin arrivera aux charges que tu mérites , et ajoutera à Thumiliation que tu éprouves de te voir préférer des hommes qui n'ont ni ta naissance , ni ta fortune, ni ton savoir, l'humiliation de voir arriver un misérable étranger qui se rira de toi lorsqu'il sera enfin sur le tribunal où tu de-

vais siéger?

— Mais qui peut dire cela au peuple? reprit Laërte tout stupéfait.

— Moi , répondit insolemment Ciloj moi, qu'il a chargé de venir vers toi et qui dois lui apporter la réponse. Penses-tu donc que j'aurais osé t'aborder si je n'avais été l'interprète de la population ?

Laërte ouvrit de grands yeux, étonné même au milieu de sa sottise , d'avoir été sans qu'il s'en mêlât Tobjct de Taltention du peuple. Cet étonnement passé, il prit un air d'importance ridicule et répondit à Cilo :

— Et peux-tu me nommer les honorables citoyens qui ont ainsi compté sur moi?

— Cela sera-t-il prudent , répondit Cilo , lorsque rien ne me témoigne encore que tu approuves leurs projets et que tu leur prêteras ton aide ?

— Et comment puis-je le leur apprendre?

— Ils croiront à la parole que je leur en

do

nnerai.

— Vraiment ! Eh bien, je t'autorise à leur dire ce que tu croiras convenable.

Laërte avait prononcé ces mots comme devant conclure son entretien avec Cilo. Mais celui-ci , au lieu de sortir comme Laërte s'y attendait, resta debout devant le grand-prétre qui lui demanda ce dont il avait encore besoin.

— J'ai encore besoin, répondit Cilo, de pouvoir dire à ceux qui m'envoient : Nonseulement Laërte approuve vos projets , mais encore il ne veut pas que le service que vous allez lui rendre reste sans récompense, et

voici ce qu'il m'a chargé de vous remettre. Si je pouvais parler ainsi et ouvrir une bourse comme celle que je vois sur cette table et la distribuer à mes auditeurs , ils ne douteraient j)lus de tes intentions , et tu serais non-seulement rbonnéte et le vertueux Laërte , tu serais le divin Laërte ; et qui sait jusqu'où pourrait te pousser la faveur populaire exaltée })ar ce léger sacrifice? Le divin Jules César, qui fut comme toi grand prêtre de Jupiter , n'obtint pas autrement le consulat qui lui fut tant de fois décerné , et s'il arriva à être dictateur, l'argent qu'il répandit fut son premier mérite.

La folie des espérances qu'on peut inspirer à un sot va toujours au-delà de ce que les hommes ordinaires peuvent imaginer. Il n'y a que l'astuce de ces misérables qui font commerce de flatterie qui sache qu'il n'en existe pas de si grossière qui ne soit douce à celui qui récoule. Ces mots de consul et de César étourdirent Laërte. Il regardait Cilo comme le seul homme qui lui eût rendu la justice

LES OHRÉTIEINS. 319

qui lui était due , et il s'écria dans un moment d'enthousiasme.

— Tu es riiomrae que je cherchais. C'est un dieu qui t'a fait lire dans ma pensée. Ces habitants de Toulouse sont de stupides animaux qui ne mesurent les hommes que sur les misérables actes dune magistrature rétrécie- Ils sont incapables de comprendre le génie d'un homme qui peut paraître inhabile à tenir le compte des dépenses d'une ville , mais qui saurait gouverner un empire.

— Et tu es l'homme que. je soupçonnais aussi, s'écria Cilo de son côté. Voilà longtemps que je t'observe; voilà longtemps que je te vois marcher dans tes projets de grandeur. Avec le misérable pouvoir qu'on t'a laissé dans les mains , tu es déjà parvenu à fixer tous les regards sur toi. Le silence des dieux, qui est ton ouvrage, a jeté l'épouvante dans Toulouse : juge, si tu avais un pouvoir plus direct, si tu disposais des légions ou des charges de la colonie, de ce que tu pourrais faire avec de tels moyens, lorsque tu ns (h'jà tant fait sans autre

ressource que ton géuie. O Laërle, ne laisse pas échapper la gloire qui t'attend : c'est aujourd'hui le jour, ou jamais, d'y arriver. Je t'en supplie au nom du peuple, montre-lui qu'il t'a justement apprécié.

— Va donc, dit Laërle en prenant la bourse sur la table où elle se trouvait et en la donnant à Ciloj ajoutes-y encore ces présents, reprit-il en choisissant quelques joyaux dans une riche cassette où était religieusement enfermée , selon la coutume, la première barbe de Laërte et ce qu'il possédait de plus précieux. Va, et compte qu'aux jours de ma fortune je n'oublierai pas celui qui le premier a reconnu l'injustice de mes concitoyens envers moi.

Cilo s'éloigna aussitôt, mais il ne retourna point parmi les tisserands ; il se retira dans la maison qu'il habitait et dans laquelle il enfouit l'or et les présents qu'il venait de recevoir, il riait encore de la sottise de Laërte, lorsque la cupidité lui lit venir la pensée qu'il n'avait pas tiré de cet homme tout ce qu'il pouvait en avoir. Cilo se répéta tellement que

Laërte devait lui rapporter plus qu'il n'en avait reçu, qu'il se mit en quête de nouveaux moyens de Je- mettre à contribution. Mais il n'en put découvrir aucun de pousser cet homme à de plus grands sacrifices que ceux qu'il avait déjà faits , et peu à peu il arriva à concevoir l'idée d'exploiter contre lui les projets qu'il lui avait lui-même suggérés. La chose était possible : il suffisait d'une dénonciation aux magistrats, et de leur prouver que Laërte fomentait la sédition parmi le peuple. Mais cette preuve, difficile à fournir si la dénonciation arrivait avant qu'il se passât rien d'extraordinaire , devenait inutile lorsque la révolte aurait eu lieu. Cilo ressortit donc de sa maison, en se réservant d'agir selon les circonstances , et de choisir l'instant favorable pour perdre Laërte , du moment qu'il se serait compromis.

Il existe des caractères qui ont besoin d'être expliqués. Celui de Cilo calculant froidement ce que pourrait lui rapporter la mort de Saturnin , et plus tard peut-être celle de Laërle ,

paraîtrait aussi invraisemblable qu'odieux , si II Qi

riiistoire ne nous en donnait des exemples. Sous le gouvernement des empereurs le peuple romain était arrivé à un si profond degré de démoralisation, que le métier de délateur était devenu un état qu'on professait ouvertement. Mais ce qui dépasse beaucoup toutes les idées qu'on peut se faire de cette époque, c'est que cet état continua même quand il ne rapporta plus rien.

Plus tard un édit , qui voulait extirper la délation , condamna à mort tout citoyen qui en dénoncerait un autre. Cela n'arrêta pas ce vice devenu une passion, un délire; et on vit des hommes qui consentirent à payer de Uur tête le mal qu'ils voulaient faire à leurs ennemis en les dénonçant. Cilo n'était peut-être pas de ces hommes; mais on peut juger de la facilité avec laquelle il pouvaitse décider à faire lemal, lorsqu'il y trouvait son profit, lorsqu'on pense que d'autres payèrent de leur vie ce bonheur de nuire.

Cependant le jour était venu; et tandis que d'un côté Tétroite enceinte de l'église chrétienne se remplissait des fidèles , qui venaient célébrer la sainte Pâque , une multitude considérable se pressait sur la place du Capitole, etauxporles du temple de Diane et de Jupiter. Mais l'aspect que présentaient ces deux réunions était bien différent. Dans la première c'était un recueillement solennel, un hum-

ble sileuce , des vêtements pauvres , mais proprement et décemment portés; dans la seconde, une turbulence excessive , des cris insultants , des haillons étalés avec ipipudence.

Déjà les chrétiens voyaient se passer l'heure où leur évéque eût dû être arrivé, et, loin de murmurer de ce retard , ils ne faisaient que s'en alarmer. Le peuple , amassé sur la place du Capitole, montrait moins de patience, et appelait à grands cris le moment de la cérémonie.

Enfin les portes du temple s'étant ouvertes, une partie de la foule s'y précipita , et une autre partie resta sous le péristyle , et se répandit aux environs de la place. On pouvait facilement prévoir que le sacrifice ne devait pas s'accomplir dans le temple. Bientôt, et lorsque les prêtres se furent rangés autour de l'autel , on vit entrer par une porte latérale les sacrificateurs conduisant deux taureaux à l'œil sanglant , et que'^les entraves dont on les avait chargés- contenaient à peine.

On adressa aux dieux les invocations ac-

coutiiiïK^es , et Laërte , ayant levé le long bâton d'ivoire qu'il tenait à la main , un sacrificateur frappa le premier taureau avec une lourde massue, et un second lui enfonça au côté gauche du cou un large coutelas d'airain: le sang qui coula de la blessure fut recueilli dans un vase sacré , et répandu sur Tautel des dieux.

A ce moment le temple gémit dans ses entrailles , les larges bouches d'airain que les prêtres savaient habilement ménager dans les piédestaux des statues rendirent un son formidable.

— Les dieux sont apaisés , et les oracles vont parler î s'écria Laërte.

Puis le bruit recommença avec plus de violence. Toutefois, loin de produire la sainte terreur qui suivait d'ordinaire ce présage de l'approche du dieu , il sembla exciter un vif désappointement parmi ce peuple. Le fracas continuait, et les murmures de la foule s'y mêlaient, lorsque tout à coup, et comme si un ])rodige s'était opéré, tout ce fracas cessa su-

:\-2(i LES CHRÉTIENS.

bitemeiit, et Ja consternation se peignît sur le

visage des prêtres.

— Il y a des sacrilèges dans ce temple ! s'écria Laërte.

— JNon pas dans ce temple, reprit dans la foule une voix que Laërte reconnut , mais près de ce temple.

En effet, Saturnin venait de paraître sur la place du Capitole , suivi de deux diacres. Il était revêtu, par-dessus sa robe brune, de la tunique blanche que Valérie et Sidonie lui avaient préparée, et tenait dans sa main le bâton recourbé qui montrait qu'il était pasteur d'un nombreux troupeau de fidèles.

L'avertissement céleste qu'il avait reçu , avait prêté à sa physionomie, d'ordinaire noble et modeste, une assurance triomphante qui se traduisit facilement aux yeux de la foule en arrogance insolente.

Il est facile d'expliquer, par des considérations morales , comment de bonne foi ces premiers apôtres de la religion croyaient sincère-

ment recevoir du ciel des avis qui ne leur venaient que de la terre. Dans les heures où, rendus à la vie commune, ils se trouvaient en contact avec leurs concitoyens, ils apprenaient les choses ordinaires qui se passaient autour d'eux ; des mots recueillis çà et là les avertissaient des fâcheuses dispositions du peu- ])]e à leur égard ; des conseils leur étaient donnés, d'éviter ou d'arrêter son mécontentement; on rappelait à leur souvenir l'exemple de chrétiens qui avaient péri pour avoir voulu le braver; puis quand ces hommes, l'esprit tout plein de ces avis , rentraient dans leur iiolitude et exaltaient leurs pensées par la contemplation , le souvenir de tout ce qu'ils avait entendu se mêlait à cet appel extatique fait à la divinité , et il se trouvait qu'ils prêtaient au Très-Haut une pensée qui avait pris l'acine en eux-mêmes.

Saturnin , lorsqu'il passa sur la place du Capitole, se croyait donc sûr de marcher à une grande épreuve, et le courage avec lequel il venait l'afironter témoignait assez de la foi

qu'il avait dans la religion qu'il professait.

A peine les premiers de la foule, qui étaient au pied des degrés qui précédaient le temple de Jupiter, eurent-ils aperçu Saturnin, qu'ils s'écrièrent d'une commune voix :

— Yoilà le sacrilège ! . . , c'est lui , c'est Saturnin, dont les maléfices excitent la colère des dieux .

L'évêque dédaigna ces premiers cris et continua son chemin , en entonnant à haute voix les prières que jusque-là il n'avait fait que murmurer.

Cette audace exaspéra le peuple qui, se précipitant vers lui, le sépara de ses deux diacres , qui s'enfuirent et l'abandonnèrent lâchement; on le traîna aussitôt, et quoiqu'il ne fît aucune résistance , vers le temple de Jupiter , et on le força à y pénétrer. Une fois qu'il fut en présence des prêtres, on le laissa libre , et le peuple se rangea autour d'eux, montrant ainsi qu'il comptait assister à une espèce de jugement.

La majesté sainte et puissante qui rayon-

liait sur le visage de Satui^nin imposa d'abord aux prêtres; mais le regard de mépris qu'il jeta sur eux et sur les dieux qu'ils venaient d'invoquer excita leur colère; et Laërte, s'adressant à Tapôtre , lui dit :

— C'est donc toi dont les sacrilèges excitent la colère des dieux et les rendent insensibles aux prières que nous leur adressons ?

— Eh bien! si tes dieux sont irrités, que ne me punissent-ils , et pourquoi la foudre de votre Jupiter ne m'a-t-elle pas déjà frappé? mais je les brave, et je défie leur puissance infernale.

— En disantces paroles Saturnin fit le signe de la croix, car il ne se croyait pas en présence d'idoles insensibles, comme nous pourrions le supposer; les statues de la théogonie olympienne étaient pour les premiers chrétiens les images des démons, qui voulaient combattre la religion du Seigneur. En présence des singulières divinités auxquelles la superstition antique avait sacrifié , une telle opinion n'avait rien d'extraordinaire, et les autels dressés à la

colère, à la peur, à la débauche, pouvaient

passer pour des hommages au démon du mal.

Laèrte en voyant ce signe de croix, devant lequel le temple était demeuré silencieux, après la manière dont Saturnin avait délié la colère de Jupiter, s'écria aussitôt.

— Yoilà par quels charmes les magiciens comme toi imposent silence aux dieux! mais ce triomphe ne sera pas long, et tu vas leur rendre hommage.

— Comment veux-tu que je rende hommage -^à des dieux que je fais taire : c'est plutôt à eux à s'humilier devant moi.

La réponse de Saturnin , son audace à part, était d'une trop évidente logique pour qu'elle n'embarrassât pas un homme plus habile que Laèrte : il ne répliqua donc rien à l'argument; mais saisissant sur Tautel le couteau ensanglanté, il le présenta àSaturnin, en lui disant :

— Immole ce taureau, sacrifie au dieux, ou redoute leur colère cl la notre.

— J'ai déjà bravé la colère de les dieux, et

LES CHRÉTIENS. .-JSf

je méprise la tienne , répondit Saturnin en repoussant le couteau.

— ■- Frappez le chrétien, et qu'il meure! s'écria-t-on de tous côtés.

* Laërte tenait le couteau 3 et excité par les cris de la foule il frémissait de la position oCi il s'était placé ; il n'eut pas osé tuer Saturnin; un pareil meurtre l'épouvantait; cependant les cris continuaient.

— Frappe... frappe!... criait-on... Ce sera un sang plus agréable à Jupiter que celui de mille taureaux.

Laërte incertain ne sut que recommencer ce qu'il avait déjà dit, et répéta à Caturnin, en lui présentant encore le couteau sacré :

— Sacrifie cette victime à Jupiter; il y va de ton salut.

Celte demande de Laërle était faite pour lui-même presque autant que pour Saturnin, et dans ce moment Tapôtre lui eût rendu un service signalé, en le débarrassant de la position où il se trouvait placé en face du peuple.

Mais Saturnin repoussa encore le couteau avec plus de mépris que la première fois, et en prononçant quelques paroles que les murmures du peuple ne permirent pas de distinguer.

Les cris de mort recommencèrent avec plus de force ; et déjà il s'y mêlait des menaces contre l'hésitation de Laërte , lorsqu'une voix glapissante, et qui sortit de derrière une colonne , donna un avis qui mit fin à toutes les irrésolutions :

— Changez les rôles, cria-t-elle : que le sacrificateur qui reflise devienne la victime , et la victime le sacrificateur; attachez Saturnin à la queue du taureau .

Ces paroles étaient à peine prononcées que Laërte, qu'elles tiraient d'embarras., s'écria :

— Les dieux ont dicté ce conseil : qu'il soit suivi !

Aussitôt la foule se précipita sur Saturnin et le renversa par terre; celui-ci ne fit aucune résistance, et se mit simplement à réciter t-out haut les saintes piières qu'il avait in-

terrompues. La foule, occupée à attacher Saturnin et à maintenir le taureau que ce tumulte et ces acclamations rendaient plus furieux , ne s'aperçut pas que celui qui avait donné le conseil, et qui n'était autre que Cilo, s'échappait du temple. Bien que les apprêts d'un pareil supplice dussent être bien courts, ils furent encore assez longs pour pouvoir faire fléchir un courage moins résolu que celui de Saturnin.

D'un autre côté , Laërte, épouvanté de cette exécution dont l'aspect le faisait frémir, maintenant qu'il l'avait sous les yeux , s'approcha encore une fois de Saturnin en l'exhortant à sacrifier à Jupiter.

— Non, non! s'écria- t-on de toutes parts.

— Arrêtez, reprit Laërte, il a consenti.

— Non , non ! répéta-t-on encore avec fureur.

— Arrêtez, arrêtez! reprit Laërte, tandis qu'un tisserand serrant le dernier nœud de la corde , s'écria :

— Place , gare le chrétien !

— Oui, place , dit Saturnin , c'est mou triomphe qui commence.

La foule s'ouvrit et le taureau bondissant s'élança du coté de la porte. La tète du malheureux Saturnin se fracassa , dès les premiers bonds, aux angles de pierre des degrés du temple , et son supplice fut moins long que la multitude ne l'avait espéré. Il n'eut rien d'intéressant pour elle , le taureau s'enfuit en entraînant ce cadavre immobile ; elle ne put se repaître , ni des cris de la victime , ni de ces convulsions , ni de cette atroce et furieuse agonie qu'elle avait espérée.

Toutefois suivit la foule pendant quelque temps, la course du taureau; mais le spectacle qu'elle s'était promis ne présentant rien d'attrayant à sa férocité , elle l'abandonna peu à peu. Enfin lorsqu'au détour d'une rue la corde à laquelle était attaché le cadavre, engagée dans un amas de pierres et de briques, se rompit tout à coup , il n'y eut plus personne ni pour relever le cadavre , ni pour rinsulter.

Le peuple était revenu presque tout entier sur la place du Capitole, et , mal satisfait de la vengeance qu'il s'était promise, il en cherchait une nouvelle.

La seule qui lui fut possible devait naturellement se présenter à cette multitude en délire.

Les cris de mort aux chrétiens circulèrent d'abord sourdement dans la foule , et bientôt éclatèrent avec violence j et déjà les plus cruels, ou plutôt les plus exaspérés, se dirigeaient vers la petite église où l'on s'avait rassemblés les disciples de Saturnin, lorsque la place fut soudainement envahie par une troupe nombreuse de soldats qui repoussèrent le peuple , en ordonnant à tous les habitants de rentrer dans leurs maisons , sous peine d'être arrêtés et punis comme rebelles.

La passion qui animait la populace n'était que le fait d'une exaltation passagère mise en mouvement; aussi s'arréta-t-elle devant le premier obstacle qu'elle rencontra, et presque

aussitôt ou la vit se disperser avec épouvante

de tous côtés.

On put remarquer une singulière chose dans cette circonstance.

Les chrétiens avertis par d'autres magistrats de ce qui venait de se passer, et invités à se retirer chez eux , témoignèrent leur douleur par une courte prière, que d'un mouvement unanime ils adressèrent au Ciel en tombant à genoux; puis, s'étant relevés, ils prirent silencieusement et à pas lents le chemin de leur demeure. Bien qu'ils pussent penser que les mêmes hommes qui venaient d'égorger Saturnin, se porteraient à des actes de violence s'ils les rencontraient ainsi dans les rues , aucun ne hâta le pas et ne sembla fuir sa destinée probable , ni les fils accompagnant leurs pères , ni les mères emportant leurs enfants, ni les jeunes gens conduisant leur soeur ou leur fiancée.

Il y avait , dans ces premiers élus de la religion du Christ , une puissance de foi qui ne les abandonna pas à ce terrible moment, et ce

fut un spectacle curieux que de voir , dans certaines rues , les meurtriers fuyant et se précipitant avec effroi dans leurs maisons; et leurs ennemis, marchant paisiblement et gravement au milieu d'eux , et laissant leur porte ouverte comme pour dire à la persécution d'entrer , et qu'ils étaient tout prêts à la recevoir.

On a sans doute compris d'où venait ce secours , arrivé trop tard pour Saturnin , mais assez tôt pour prévenir un massacre , que l'ivresse du meurtre, si facile à exalter, eût rendu épouvantable.

A peine Laërte avait-il ordonné qu'on mit à exécution le conseil homicide qui avait été donné dans le temple , par une voix inconnue , que Cilo s'était hâté de courir chez le sévir qui gouvernait la ville de Toulouse, et il lui dénonça Laërte , comme venant d'ordonner le meurtre d*un citoyen , sans que celui-ci eût été accusé ou convaincu d'un crime , sans miéme en appeler à la justice des véritables magistrats.

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