‹ Les quatre époques (volume 3)Chapitre 15 sur 15 · LU INTRODUCTION · texte numérisé non relu

LU INTRODUCTION

Toulouse ne fut pas sans quelques lueurs de gloire et de justice. Le perpétuel contact des Provençaux avec la Grèce et les peuples d'Orient, avec lesquels ils entretenaient un commerce actif; un vieux reste de civilisation romaine plus fortement enracinée chez elle que partout ailleurs, donnèrent encore longtemps a la Provence un aspect national et lui gardèrent une existence presque régulière.

Cependant le clergé, que la noblesse commençait à dépouiller après avoir pris au peuple tout ce q^u elle pouvait lui prendre? chercha et trouva un moyen de se débarrasser de ces terribles déprédations; le clergé prêcha les croisades, et le tombeau du Christ fut offert a leiithousiasme guerrier des seigneurs

mTRODUCTION. ixiii

comme la conquête du pardon céleste pour tous leurs crimes. Dire que l'esprit religieux du siècle ne fut pas un des moteurs de ces immenses émigrations, ce serait vouloir méconnaître l'état des idées a cette époque; mais ne pas constater que la plupart des croisés ne furent poussés que par l'espoir du pillage, d autres par ce besoin de gloire qui était devenu la seule vertu de la noblesse, ce serait ne pas tenir compte des faits et des témoignages de l'histoire.

Toulouse, quoiqu'elle ne fût que la capitale d'un comté, tint rang de royaume dans ces premières croisades ; et Raymond, le noble vieillard du Tasse , ei fut le chef, sinon le plus élevé du moins le plus puissant.

Liv INTRODUCTION.

La Provence ne cessa, durant de longues années, de fournir des subsides et des soldats à ces entreprises lointaines, que lorsqu'elle fut à son tour forcée de se défendre contre un danger pareil à celui qu'elle avait été porter aux Musulmans.

L'hérésie des Vaudois? qui n'était qu'un ressouvenir modifié de celle des Ariens fit de rapides progrès dans la Provence; etRome, attachant sa cause à celle du Ciel demanda vengeance pour lui et pour elle. Malheureusement pour la Provence Rome rencontra pour servir ses projets trois hommes dont l'un eut tout le fanatisme d'une foi aveugle, l'autre toute la perfidie de la politique romaine , et le de: nier tous les désirs dune ambition effrénée.

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Ces trois hommes fuirent saint Dominique, Arnault et Simon de Montfort,

tous trois doués des qualités nécessaires au succès de ces passions; Dominique, prêcheur bouillant et religieux austère; Arnault, froid persécuteur, impitoyable politique; Simon, infatigable guerrier, et hypocrite serviteur de Rome

Malheureusement encore pour la Provence, elle se trouva entre les mains de Raymond VI, dit le Vieux, nouveau Prusias de la nouvelle Rome; elle n'eut, d'autres alliés que Pierre d'Aragon, ce François I'' du treizième siècle, et la trahison lui fit perdre son jeune et terrible héros, son bel Achille, son invincible vicomte de Beziers.

Alors les poètes, qui commençaient

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notre belle langue provençale, n eurent plus de chansons la science médicale qui datait dëja à Montpellier, se cacha n'ayant plus rien à faire là où la mort était le seul remède des malheurs de la vie; alors, les monuments furent démolis. Alors régnèrent en Provence ces nouveaux venus, que les Provençaux appelaient encore les barbares de France ; alors s'en alla devant eux ce reste de civilisation demeuré sous notre beau ciel; les écoles se fermèrent, les villes disparurent par populations entières, et le massacre ne cessa guère que lorsqu'il ne resta plus un arbre pour faire un gibet et un homme pour l'y pendre.

Cependant Rome , après avoir livré la Provence à la dévastation, après avoir consiruit des monastères avec les ruines

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des châteaux, voyant que les vainqueurs lui étaient encore moins fidèles que les vaincus, devinant que Simon serait un plus terrible adversaire que n'avait été Raymond-le- Vieux suscita un enfant contre ce conquérant redoutable.

Rome était habile ou heureuse dans ses choix, et il se trouva que cet enfant eut à seize ans toute l'activité et toute la pru dence d un guerrier déterminé. Raymond VII dit le Jeune , reconquit son comté de Toulouse ; mais il ne retrouva ni ses seigneurs provençaux aussi épris des belles-lettres, des arts, du luxe et des occupations de l'esprit qu'ils l'étaient de la guerre et de la gloire ; il ne retrouva ni ses écoles, ni ses hôpitaux, ni ses poètes. Les Français avaient pris racine dans leur conquête et avaient dévoré la substance du sol.

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Plus tard le Languedoc fut re'uni a la couronne parle droit, mais non par le fait. Les guerres des Armagnacs et des comtes de Foix la déchirèrent sans qu'elle s'inquie'tât du pouvoir souverain qui cherchait h s'entremettre dans les querelles. Réduit enfin en province, le Languedoc eut son parlement sans appel, qui ne ressortait point de celui de Paris, il eut ses états? qui étaient souverains chez eux. Dans toutes ses transformations il garda ses libertés plus qu'aucune autre de nos provinces.

Comme comté, son vasselage à la couronne fut presque toujours une rivalité; comme province, son obéissance fut perpétuellement une lutte. Cette rivalité et cette lutte fournissent des noms illustres dans les armes et dans la magistratui'e, des fails héroïques et curieux,

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des caractères sublimes et originaux, des pompes magnifiques et des coutumes bizarres.

L étude semble être une plante si indigène dans ce sol bien aimé, qu'elle trouva à peine un jour où elle pût germer sans être écrasée sous le pas des soldats, qu'elle refleurit aussitôt ; Toulouse? la Rome de la Garonne, Toulouse, la capitale de trois royaumes, la cité des grands comtes, Toulouse ceignit une nouvelle couronne» et devint Toulouse la savante.

Mais cette ardeur d'idées, cet esprit d'indépendance qui l'avait déjà livrée à la conquête et à la dévastation de la féodalité,la soumirent plus tard à la rigueur de la royauté, armée pour la religion.

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La doctrine de Calvin devint pour le Languedoc une seconde cause de guerre civile, plus cruelle, plus opiniâtre que dans aucun autre pays; les fureurs de la ligne y furent portées aux derniers excès, et enfin la lutte de la féodalité avec la royauté s'y acheva sur l'échafaud du dernier Montmorency, dressé par 1 implacable Richelieu , ce Robespierre au profit du trône.

A cette époque disparut presque complètement la nationalité de la province, mais non son histoire particulière, mais non son caractère éternel de poésie et d indépendance, mais non cette incessante production d'hommes supérieurs.

Si nous avons été inhabiles à dire à

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quels titres le Languedoc est devenu pour nous un pays de prédilections historiques, que nos lecteurs nous le pardonnent et que notre pays nous le pardonne aussi. Quand nous écrivions ce résumé si incomplet et si peu animé, des faits célèbres et des noms illustres se dressaient devant nous a chaque ligne et semblaient nous presser de les mettre tout de suite en ordre et en scène. C'était une sorte d'armée de combattants qui criaient à notre oreille: Nous voilà, nous voilà !

A vous tous , mes héros et mes compatriotes, à vous toutes, mes belles villes si braves et si héroïques, à toi surtout ma cité de naissance , Foix l'imprenable et la forte, j aurais voulu tout de suite donner votre rang etréci-

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ter votre histoire ; mais c'est une longue tâche, un travail où j irai avec amour, dans lequel je persévérerai avec affection, mais ortFon ne peut marcher qu'a pas comptés.

Attendez donc, et soyez-moi en aide.

Ce que j'ai essayé de démontrer l'at-il été clairement dans ces pages ? Je l'ignore. Ceux qui m'ont lu sont-ils convaincus que le roman historique n'est pas l'œuvre littéraire la plus misérable de toutes. Je le voudrais. Ce que j'ose entreprendre ne troublera-t-il pas la joie de quelque écrivain qui, tout en exploitant en style de géographie poétique les souvenirs de sa province , se réjouit pour elle de ce qu'elle n'a pas trouvé de AValter Scott bâtard qui l'ait

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salie de ses romans. Je le saurai plus tard; dans tous les cas je pourrai dire ceci L

Si le livre prouve ce que l'introduction n'a pas montré, on me pardonnera l'introduction, fût-elle détestable.

Si au contraire le livre ne répond pas aux idées que j'ai mises en avant, l'introduction, fût-elle un chef-d'œuvre , lui sera tout à fait inutile.

Dans les deux cas il semblait meilleur de ne pas le faire.

Nous ne sommes pas de cet avis, et voici pourquoi.

Toute chose, toute œuvre a besoin d'être considérée dans le public sous le point de vue où l'auteur la considère

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lui-même. De deux hommes qui sont en face d'une tour, celui qui en est très-éloigné dit qu'elle est ronde, celui qui est au pied soutient qu'elle est carrée Celui qui est sur la montagne ne voit pas comme celui qui est dans la plaine ni comme celui qui est à micôte; ainsi le public qui est dans des idées élevées et soutenues de l'histoire, et celui qui n'aime que les fictions du roman, ne sont pas au point de vue de ce livre. Que les uns veuillent bien gravir un peu de mon chemin et les autres descendre beaucoup de leur haute sphère, et peut-être nous trouveronsnous dans un honnête médium où nous verrons à peu près les choses de la même manière.

Si je ne trouve pas cette complai-

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sance chez les uns et cette indulgence chez les autres, je n'en accuserai pas le roman historique; je n'en accuserai que mes romans historiques.

Et maintenant qu'ils se défendent eux-mêmes contre moi et contre tous.

Je n'ai point chargé mon livre d'un travail de notes, c'est peine perdue pour ceux qui savent; c'est ennui pour ceux qui ne savent pas.

Dira-t-on que les notes prêtent à un livre une autorité qui lui manque sans elles? Je répondrai qu'à cette condition aucun livre de ce genre ne serait possible, à moins de justifier chaque mot par dix lignes de citations. Le voyage d'Anacharsis en est chargé, et les sept 1. 5

Lxvx INTRODUCTION.

huitièmes de ce qu'il dit restent cependant sans pièces probantes. Faut-il douter pour cela de la science de Barthélemi ? assurément non : il faut s'y fier.

LES CÇLTES.

BÉBRIX.

C'était la saison où les feuilles jaunies et privées de sève tombent des arbres et les laissent nus comme des hommes dépouillés pour le sommeil ; car l'hiver c'est le sommeil de la nature, c'est Theure où tout dort en elle , les parfums et les frondaisons; c'est son temps de repos, c'est sa nuit où elle se recueille pour

prendre de nouvelles forces et se relever belle et parée, quand le printemps lui ramènera son matin.

Dans cette saison triste, c'était aussi l'heure la plus triste du jour. Le soleil s'était couché rouge et sanglant parmi la brume des marais, et la lune s'était levée rouge et sanglante à l'autre bout de l'horizon , parmi la brume d'autres marais. C'est que le pays dont nous parlons était alors une immense suite de forets, partagée çà et là par de grandes étendues de terrains. Quelques-uns étaient grossièrement cultivés à la houe ; la plus grande quantité recevant les eaux qui descendaient des hautes collines formaient ces immenses marais dont nous avons parlé. C'était la condition de cette nature inculte : en effet, les bois qui couronnaient les hauteurs de ces collines pompaient incessamment les eaux des épais nuages que leurs branches gigantesques arrêtaient dans leur course , et rendaient à la terre ces eaux que la terre renvoyait incessamment au ciel. On voyait donc le plus souvent, en ce climat, une vapeur qui enveloppait tous les objets

d'un voile humide , tandis que les habitants de ce paj^s sauvage marchaient à travers des boues éternelles. Leur soleil qui est pourtant le nôtre ne pouvait lutter contre ces amas de fange nourris par T écoulement continu des eaux des forets , et ce n'était qu'aux lieux où la culture avait exposé la terre aux rayons de ce soleil pâle, que se trouvaient quelques endroits exempts d'humidité. C'est là que s'élevaient les maisons qu'habitaient ces peuples. Ces maisons étaient de forme ronde avec plusieurs issues , dont les unes pour la défense , les autres pour la retraite, lorsque ces maisons devenaient un lieu de combat. Elles étaient bâties en bois ; les intervalles des poutres se trouvaient remplis par un mélange d'argile grossièrement pétrie avec des herbes sèches. Ces maisons étaient couvertes, quelques-unes de chaume, la plupart de jonc. Les issues en étaient fermées par des peaux de bétes fauves ; ces peaux ne servaient qu'à abriter du froid les habitants de ces demeures, car il n'était nul besoin de les garantir contre les voleurs. Les larcins étaient à peu près inconnus dans

ce pa^^s; et comme clans tous ceux où la loi publique est la seule i^artlienne des demeures, ils y étaient puni d'un châtiment terrible.

Au centre de chaque cité s élevait une maison plus vaste et plus soigneusement construite que les autres. Là, comme partout , la puissance se manifestait à l'oeil par la richesse et Té tendue de sa demeure. Ce fut d'une pareille maison que , le soir dont nous parlons, sortit un homme d'une haute stature. Il était vêtu d'une simple tunique ; mais bien qu'elle ne fût point peinte de diverses couleurs, quoique cet homme ne portât ni une ceinture ornée de plaques d'or, ni un riche collier, on voyait cependant que c'était un des principaux de la cité. En effet, il n'était point rasé comme l'étaient d'ordinaire les derniers de sa nation; il ne portait pas non plus toute sa barbe comme les guerriers de médiocre rang; il n'avait que la moustache, ce signe d'une grande autorité ou d un grand courage , et qui distinguait les nobles celtes d'entre leurs compatriotes.

Car celte terre marécageuse sous un ciel

gris était la Celtique; cette cité était la plus considérable de toute cette terre , et cet homme était le premier de la Celtique, c'était Ambigat, roi des Celtes.

Lorsqu'il eut dépassé les dernières maisons de la cité , il prit un chemin jeté sur la fange du terrain au moyen de troncs d'arbres juxtaposés , dont les intervalles étaient comblés de cailloux. Il s'avança rapidement sur ce chemin au milieu du silence de la nuit , et marcha vers une épaisse forêt qui enveloppait la ville à une assez grande distance.

Bientôt la lune fut assez élevée pour éclairer les pas de cet homme. Le silencede la nuit n'était troublé que par le gémissement du vent à travers les arbres et par le cri aigu de ([uelques castors qui se précipitaient dans l'eau au bruit des pas humains. Ce pays, que nous appelons aujourd'hui le Berry et qui à cette époque n'avait pas de nom qui nous soit parvenu, ce pays nourrissait alors des castors. Ce précieux animal que les envahissements de l'homme ont chassé de TEurope, et qu'on ne trouvera même bienlôt plus dans les forêts de

l'Amérique que l'homme envahit et civilise de jour en jour, ce précieux animal abondait alors dans les marais de notre Gaule.

En voyant quelles sont, dans les épaisses et froides solitudes du Canada , les conditions d'existence deces savants amphibies, il estfacile de juger quel devait être Tétat physique de la Gaule aune époque où ils y étaient nombreux. Cependant, Ambigat avait atteint le bord de la forêt vers laquelle il s'était dirigé. Il s'arrêta avant d'y pénétrer, moins pour se reposer que pour se recueillir. Ce n'était pas son corps, c'était son esprit qui avait besoin de prendre des forces , au moment où il allait entrer dans les sombres détours de ce bois.

Ambigat était pourtant un vieillard ; ses cheveux blancs et sa moustache blanche Tattestaienl, et ces signes, qui eussent pu faire craindre quelque faiblesse physique , semblaient annoncer que l'expérience avait élevé cet homme au-dessus des terreurs vulgaires de la nuit et de la solitude. Il n'en était pas ainsi. Le corps était resté alerte et vigoureux; mais la crainte superstitieuse qu'inspi-

rait à tout Celte Tapproche de la foret sacrée dominait rame d'Ambigat , avec autant de puissance qu'elle eût pu en avoir sur le cœur d'un enfant ou d'une femme.

Cette longue vie , en effet , n'avait servi à Ambigat qu'à le rendre plus longtemps le témoin des prodiges surnaturels qui s'accomplissaient dans cette forêt. Son titre de roi lui avait même fait sentir plus immédiatement le pouvoir des prêtres qui habitaient ces sombres retraites. Peut-être même ses doutes sur la réalité de ce pouvoir surnaturel contribuaientils à troubler Ambigat.

Pour celui dont râm.e est pleine d'une foi sincère aux mystères d'une religion si terrible qu'elle soit , les terreurs de cette religion diminuent ; car sa foi est son premier bouclier contre elles. On ne craint pas le courroux des dieux qu'on évite d'irriter. Ambigat, au contraire, avait perdu sa foi et gardé ses terreurs. Dans le long exercice de sa royauté il avait trop souvent appris que l'intérêt humain et personnel était le seul qui dictât la conduite des druides , pour croire à leur mission di-

8 LES CICLTKS.

vine ; mais du n autre côté, il n'avait jamais su expliquer assez complètement les prodiges qu'ils opéraient , pour ne pas être persuadé que ces prêtres étaient doués d'une puissance surnaturelle. Il allait donc vers ces hommes avec le désir de les tromper et la crainte qu'ils ne lussent ce désir en son cœur.

Outre ce sentiment, il éprouva une terreur plus naturelle à Taspect des lieux qu'il devait traverser. Des arbres séculaires mais alors dépouillés de leurs feuilles y répandaient une obscurité lugubre. A travers cette obscurité la lune glissait ses rayons qui semblaient peupler la foret de blancs fantômes, les uns couchés sur la terre, ceux-ci debout le long du tronc des arbres, assis sur leurs branches noires. Des bruits plaintifs et sinistres résonnaient sans cesse de tous côtés; tantôt ils provenaient de boucliers et d épées attachés aux branches delà forêt et que le veut heurtait les uns contre les autres ; d autres fois c'étaient les cordes d une harpe qui hémissaient ainsi ; d'autres fois encore c'étaient des squelettes desséchés, pendus à de longues et llexibles

courroies el dontlesos s'eiitre-ciioquaieutavec un bruit sec et court. Cet aspect , qui arrivait si effrayant à 1 imagination par les sens, lui arrivait plus effrayant encore par le souvenir. Car ces boucliers, ces armes, ces épées , ces squelettes qui emplissaient lair d'étranges bruits, étaient ceux de coupables qui avaient péri sur l'autel du dieu sanglant qu'on adorait dans cette forêt.

Ambigat le savait; il savait aussi que de tous les crimes celui qui était le plus implacablement puni par les prêtres, celui qui avait fourni la plupart des horribles trophées qui Tentouraient, était la résistance aux ordres des druides, le doute élevé sur la légitimité de leur puissance.

Ambi<^at avait souvent lutté contre cette autorité; il portait en lui un doute coupable qui pouvait ne pas échapper au sens divinatoire que ces prêtres semblaient posséder ; le sentiment de terreur qui l'occupait sans le dominer était donc concevable, même lorsqu on savait qu Ambigat était le guerrier le plus redoutable de sa natifui.

Cependant un intérêt si puissant le guidait qu'il continua rapidement sa marche à travers la foret. Arrivé à une certaine profondeur dans ces bois , il s'arrêta encore , car il allait pénétrer seul dans une enceinte encore plus redoutable. Le vieillard porta autour de lui des regards soucieux , sa physionomie avait l'expression d'une résolution arrêtée, mais vers laquelle on marche avec effroi. Après quelques instants d'arrêt, il reprit sa marche et entra dans une vaste clairière où s'élevaient de gigantesques monuments. Ils ne consistaient qu'en quelques pierres dont deux étaient verticalement posées sur la terre, soutenant une troisième pierre qui les couronnait horizontalement. Chacun de ces monuments rappelait un souvenir fatal; c était l'un des autels où avaient été sacrifiées les victimes dont les dépouilles pendaient aux branches des arbres. Le sang qui les couvrait était la seule loi d'égalité qui fût écrite chez ce peuple; le plus noble et le plus abject y étaient confondus , et le dernier versé qui reluisait encore aux parois de la plus

LES CELTES. Il

vaste pierre avait été fourni par la famille d'Ambigat. Ce sang était celui d'un de ses neveux ; et bien que dans nos moeurs ce degré de parenté soit loin de faire supposer dans un homme une tendresse égale à celle qu'il peut avoir pour ses propres enfants, il n'en était pas de même à cette époque où les fils d'une sœur étaient plus cliers à un oncle que ses propres fi]s(i). Le roi détourna les yeux eu passant, mais sans s'arrêter , sa as que rien témoignât qu ileùt éprouvé la moindre émotion. Savait-il en effet si un signe de regret manifesté dans ces lieux redoutables ne serait pas immédiatement révélé aux maîtres souverains de ces sanglantes demeures, et si on ne lui en ferait point un crime ? Que de choses il avait crues ignorées et que la science des druides lui avait répétées comme s'ils eussent écouté dans sa conscience ! Ambigat continua donc rapidement sa route ; bientôt il fut obligé de faire un grand détour pour éviter un bourbier fangeux, sur lequel il ne jeta qu'un regard indifférent.

(1) Soroi'um filiis idem apud avunculum qui apud palrcni honor. Quidam saiirdorcm arrtiorpmquo hunr ncxum sanf;uinis arbitrantur-

12 LKS CKLÏES.

Ce bourbier était pourtant un lieu et uii instrument de suppbce ; c'est là que les traîtres et les adultères expiraient dans d'borribles tourments, tandis que les autres coupables étaient sacrifiés par le fer, usage pieux qui distinguait le crime de l'infamie; et qui laissant le châtiment de lun exposé aux yeux de tous, cherchait à enfouir l'autre et à en faire disparaître la trace.

Lorsque Ambigat eut dépassé ces deux terribles endroits, la foret se resserra de nouveau et devint plus dense. Le roi hésita quelques instants avant de s'engager dansées nouveaux sentiers. Enfin il se décida à donner le signal qui devait avertir les habitants de ces retraites qu'un profane désirait y pénétrer ; un son lent et prolongé tiré d'une espèce de trompe en fer très-mince retentit dans la forêt , et presque aussitôt une voix lui dit :

— Roi Ambigat, que veux-tu?

— M'entretenir avec Atax, le chef redouté des druides.

— Suis-moi, répondit la voix.

Va à riiisliint une ilamme légère parui de-

vaut le roi; il marcha vers elle et elle marcha devant lui , sans qu'il pût distinguer d'oii elle venait ni qui la faisait ainsi s'éloigner. Pendant ce temps un bruit formidable se faisait entendre. C'était comme le retentissement de lourds marteaux sur d'énormes enclumes , puis des mugissements sombres et des cris aigus j de tous côtés aussi se montraient des lueurs verdâtres, et des yeux sans tête semblaient suivre la marche du roi, du sommet des arbres et du fond des buissons. Enfin Ambigat, après de longs détours, arriva à une enceinte oii les arbres avaient été abattus circulairement; toutefois , ceux qui bordaient cette enceinte suffisaient à la couvrir de leurs bras gigantesques. Les branches noires des chênes formaient la voûte de ce temple sauvage , au milieu duquel s'élevait l'image grossière du dieu sanglant des Celtes ou Gaulois.

Là, comme partout, l'homme avait à sou insu représenté le symbole de ses idées morales. Là l'image était barbare , non parce que l'art manquait, mais parce que la moralité était absente.

Il existe une grande erreur parmi nos artistes ; c'est de penser que le savoir manuel entre pour beaucoup dans l'art ; ils se trompent ; le premier élément de l'art , c'est la foi.

Les siècles marqués par un grand développement de Tart, ne sont pas ceux où les instruments d'exécution matérielle ont été le plus perfectionnés, ce sont ceux qui ont été emportés par une foi puissante. De là les types de beauté si différents donnés aux dieux de la Grèce et au Dieu de la chrétienté, types qui fussent restés les mêmes si l'art moderne n'eût été qu'une étude de l'art antique , et s'ils n'eussent été les représentants de deux pensées dissemblables.

Oui, Tart est malgré Tbomme Texpression de la pensée qui tient son époque ; et de même que de nos jours il ne produit que des oeuvres de métier plus ou moins habiles parce que le métier est la grande pensée de notre siècle, de même, dans ces époques incultes de guerres et de luttes farouches, l'art avait fait de la statue de Theutalès un monstre colossal et informe , plutôt parce qu'il répondait ainsi

aux idées de ce pays sur la divinité, que parce qu'on n'y connaissait pas le travail du bois et de la pierre.

Est-ce donc la civilisation qui manque aux Chinois? Est-ce la perfection de la mécanique ou des instruments, leloisiroula considération accordée à la science ? N'ont-ils pas toutes les ressources matérielles pour créer un art dont l'expression ne soit pas burlesque? Ce qui leur manque, c'est la pensée fondamentale et simple d'une religion élevée. L'histoire grotesque de leurs dieux , le subtilisme de leur morale religieuse a enfanté leurs immenses magots. D'un autre côté , nous demanderons à quelle civilisation on peut attribuer l'art gothique ; on ne dira pas sans doute que ce furent les arts que les barbares avaient apportés des forets de la Pannonie et des bords du Danube qui ont créé cette magnifique expression de la pensée chrétienne ; on ne dira pas non plus que les monuments romains que ces barbares rencontrèrent et brisèrent dans les contrées conquises leur servirent de modèles ; personne n'oserait avancer que Notre-Dame

H! LKS CELTES,

est une élude du Panthéon, ou Saint-Sernin de Toulouse une imitation du Temple de Diane. Mais l'art qui s'éteignait à Rome avec l'antique foi au milieu de la civilisation la plus avancée , se créait en France et en Germanie avec une toi nouvelle et parmi les luttes de la barbarie. Disons-le donc encore , la statue de Theutatès telle que les anciens l'ont décrite, était plutôt la représentation de la pensée humaine et morale de cette époque, qu'une absence de savoir mécanique.

En eliet, les Gaulois mieux que les Romains même savaient, à cette époque, soumettre le fer aux plus ductiles caprices de leur imagination; ils travaillaient le bois et le pliaient à des représentations pleines de grâce des petits objets de la nature; mais cette science, ils ne remployaient pas à élever la statue de leur dieu , parce que leur dieu était un dieu de sang , de meurtre, de batailles, à qui il fallait des victimes humaines , dieu qui dévorait les cités et les forêts par rincendic, les guerriers par Tépée, les femmes et les enfants par son souffle pestilentiel.

Ambigat s'arrêta en présence de cette colossale statue de son dieu , et vit bientôt s'avancer vers lui un grand corps blanc, qui semblait ^ tantôtdisparaitre et tantôt surgir dans Tombre, selon que les rayons de la lune , glissant entre les arbres ou interceptés par eux, l'éclairaient ou le laissaient dans l'obscurité. Bientôt cette espèce d'apparition se dessina plus nettement aux regards du roi, et Ambigat reconnut Atax Je clief des druides qui s'approcba de lui et qui lui parla en ces termes :

— Quel mallieur ou quelle grande nouvelle t'amène ici? ce n'est pas la saison où les sacrifices et les fêtes du grand Tbeutatès s'accomplissent; ce n'est pas l'beure où les bommes qui ont la conscience tranquille quittent leur couche pour errer dans la nuit.

— Ce n'est précisément ni un malheur ni ure nouvelle qui m'amènent répondit Ambigat. Cependant des choses étranges se passent dans la nation , et tu as pu les observer comme moi : et quoiqu'ils ne soient pas accomplis , il y a cependant de grands malheurs sur nos tètes

— Dis-moi quels sont ces malheurs , et je

consulterai le vol des oiseaux et les entrailles, des victimes pour savoir quel parti nous devons prendre pour les prévenir.

— Atax, répliqua le roi, le vol des oiseaux est une sagesse infaillible, et la voix de Dieu parle dans les tressaillements de la chair des victimes. Je les consulterai avec toi quand je t'aurai dit ce que je redoute et que tu auras reconnu que ce ne sont pas des craintes vaines.

— Parle donc, je t'écoute.

— Ici? dit Ambigat, je ne le puis.

— As-tu donc à me révéler des secrets que le divin Tbeutatès ne puisse entendre?

— Ce n'est pas lui dont je veux fuir la présence , répliqua Ambigat,i il sait les craintes que j'ai dans le coeur mieux que si elles avaient passé par mes lèvres , mais il ne faut pas que d'autres oreilles humaines que les tiennes entendent ce que j'ai à te conBer.

— ISul n'écoute ici, répondit Atax, quand j'ordonne aux hommes d'être sourds comme les pierres ; et tout entend dans cette enceinte quand j'ordonne aux arbres d'être attentifs

comme des hommes. Cependant si l'aspect de ces lieux t'inspire une crainte qui arrête tes paroles , viens dans ma demeure, nous y serons seuls.

Le grand druide marcha devant Ambigat , dont la propension à douter cherchait une explication aux paroles d'Atax.

Oui , se disait-il , si j en crois ses paroles tout est sourd quand il le veut , et pourtant il cherche un lieu fermé pour m'enteudre , il cède à la même crainte que moi , mais ill'attribue à moi seul ; Atax est toujours le même , et si je ne lui persuade pas qu'en cette circonstance son intérêt est lié au mien , je ne réussirai pas dans l'exécution du projet que je médite.

Ils arrivèrent bientôt dans la demeure d'Atax , elle était creusée au flanc d'une petite colline dans les blocs d'une pierre tendre et poreuse ; une mèche de chanvre enduite de graisse (i) brûlait et fumait dans un coin de cette demeure toute tapissée de peaux de

(4) CV'st l'origine de notre cliandelle. Les Laiins prirtni le nom ce\liqiie crt«<o/ ponr en faire caiicffln ; et nous en avons refait cJiandclIr.

castors et de renards. Le roi et le druide s'assirent l'un en face de l'autre sur de grossiers billots de bois également revêtus de fourrures. Cette demeure et celle d'Ambigat étaient les seules qui possédassent un pareil meuble; tant de luxe n'était permis qu'aux deux plus puissants de la nation des Celtes. Alors eut lieu l'entretien suivant qu'Ambigat entama de cette manière :

— Atax, tu sais par quels soins et par quels combats j'ai réuni sous mon commandement toutes les nations qui composent notre nation ; tu sais comment j'ai iait succéder l'union à la haine, et comment j'ai amené la paix par la guerre.

— Je le sais , dit Atax, car j'ai vu les autels souvent réjouis du sang des prisonniers de guerre, et je les vois depuis bien des saisons réduits au sacrifice de quelque coupable obscur ou de quelque étranger que le hasard égare dans nos forêts.

— Puisque cela est ainsi , c'est que san* doute Theutatès la voulu ainsi , répondit Ambig^at d'un ton humble et composé ; mais

ce qu'il ne veut pas assurément, c'est que les populations nombreuses que cette paix a laissé multiplier etcroître, tournent, contre lui, leurs paroles inconsidérées et s'excitent à Tirreligion par l'oisiveté, et contre moi les armes que ce long repos leur a permis de fabriquer sans leur donner occasion d'en faire usage. Tu le sais comme moi, quand nos guerriers ont donné une heure ou deux de la journée à la chasse , ils rentrent dans leur demeure, et là, couchés sur la terre, ils passent le reste du jour à ne rien faire et à se plaindre de ne rien faire. Tel est leur caractère; ils vivent dans la paresse et détestent le repos.

Le druide écouta cette réponse d'Ambigat en observant attentivement sa physionomie. Les paroles du roi lui signalaient en effet un danger que lui-même avait remarqué , mais il ne convenait ni à son orgueil ni à sa prudence de paraître Tavouer tout d'abord.

— Les paroles inconsidérées de quelques hommes sont aussi impuissantes contre Theutalès que l'effort des vents contre les monts éternels qu'il habite.

Ambigat sourit et répliqua doucement :

— Je n'en doute pas, mais si les vents n'ëbranlent pas la montagne que le dieu habite ils enlèvent quelquefois l^s maisons que les hommes bâtissent à son abri.

Le prêtre garda un moment le silence , puis passant, par une rapide ellipse de pensée par-dessus son propre danger pour n'avoir ni à l'avouer ni à le discuter, il reprit presque aussitôt :

— Mais toi, Ambigat, as-tu découvert quelque machination contre ton pouvoir?

— Il n'y a pas de machination tramée dans le mystère répliqua Ambigat j mais il y a un mécontentement qui murmure de toutes parts. Ce n'est pas l'épée d'un ennemi caché qui rend notre route dangei^euse , c'est un orage qui se forme autour de nous et qui menace de nous envelopper.

— Tu as raison , roi, dit le druide, les ofh'andes sont moins nombreuses.

— Que veux- tu f[u*on offre à un dieu inutile? reprit Ambigat en baissant la voix : et puisque riieulalès ne mène plus les guerriers

à la victoire ; les guerriers n'ont plus besoin d'acheter sa protection.

— La négligence est grande en effet, ajouta le druide ; mais s'il faut en accuser quelqu'un c'est le roi qui a fait un peuple de laboureurs d'hommes destinés à porter l'épée et à lancer la framée ; d'un autre côté aussi les crimes augmentent j le larcin devient plus fréquent,

— Et c'est peut-être la faute des druides qui , au lieu de le punir, ne sauraient jamais découvrir le coupable , quand le coupable attache leurs regards à quelque beau taureau ou à quelque cavale féconde qui s'égare dans la forêt sacrée.

— Roi, oses-tu prononcer une pareille accusation contre moi !

— Contre toi, dit Am.bigat, non assurément, mais devant toi., pour que tu surveilles ceux qui sont dans ta dépendance et qui trompent quelquefois ta vigilance, si active qu'elle soit.

Le druide ne fut pas dupe de cette explication j mais à lui, comme à beaucoup d'autres hommes, ilsuQlsait qu'on eût l'air de ne point

vouloir l'accuser, pour paraître de son côté

accepter Texcuse qu'on lui offrait.

— J'y veillerai, répondit-il, mais sais-tu si de pareilles accusations ont été faites parmi les guerriers.

— On n'a point parlé : mais l'abandon des sacrifices est le plus sûr avertissement. Quant à ce qui me concerne, les langues sont moins discrètes, et les paroles n'ont point besoin d'intermédiaire pour m'arriver. Mes deux neveux Sigovèse et Bellovèse s'indignent tout haut devant moi du repos où je laisse leur jeunesse. Ils ont pour amis et pour clients les plus puissants et les plus braves de la nation : ils les excitent non- seulement par leurs discours, mais aussi par les chants de leurs bardes , qui répètent sans cesse à leurs oreilles les exploits de leurs ancêtres.

— C'est un orage qu'il faut laisser gronder.

— Non, Atax , c'est un torrent qu'il faut jeler hors de nos contrées. Ecoule ; vers le levant et vers le midi de ce pays sont do vastes contrées, qui sont séparées de nous par de hautes montagnes fju on nomme les Alpes,

— D'où sais-tu cela? dit Atax sévèrement , pourquoi jettes-tu les regards hors de la terre qui t'a été donnée en partage?

Ambigat haussa les épaules , et reprit avec impatience :

— Ne Tas- tu pas entendu raconter à tes druides, venus du pied de ces montagnes il y a deux ans , et qui Tout appris de ces étrangers qui sont venus fonder une ville sur les bords de la mer Bebricienne ?

— Après? dit Atax.

— Eh bien ! ne trouves-tu pas étrange que ces hommes au teint basané , au corps fidèle et sans vigueur , qui parlent une langue molle et faible comme leurs membres, osent asseoir leurs demeures sur la terre puissante des Celtes, habitée par des homm.es qui les dépassent de la tète , et que nous n'allions pas dans le pay-s de ces hommes, nous qui sommes plus forts , plus vaillants et plus nombreux , planter nos cités et prendre leur terre ?

Atax demeura pensif et dit à Ambigat :

— Et tu veux conduire nos guerriers à cette ponquéte , toi?

2fi LES CELTES.

- — ]Non , dit Ambigat; l'âge a glacé mon corps et dévoré ma vigueur. Le temps n'est plus où je franchissais sur un pied le double de l'espace que peut franchir un cerf, et où je retombais ferme et droit au milieu d'épées nues dont la poignée était plantée en terre ; le temps n'est plus où les deux plus forts guerriers ne pouvaient passer dans un sentier, quand j'y avais posé mon bras comme une barrière , quelques efforts qu'ils fissent pour l'ébranler : c'étaient les jeux de ma jeunesse , tu t'en souviens. Mais les deux fils de ma soeur, Sigovèse, si riche en chariots (i), et Bellovèse, qui a inventé le thyrse, ce bouclier qui sert à la fois de défense au guerrier et qui l'aide h traverser les ûeuves; ces deux jeunes gens commanderont cette expédition.

— Et ils emmèneront avec eux cette population turbulente qui te menace , n'est-ce pas ? dit Atax.

— Oui , dit Ambigat , ils purgeront le pays

(1) Ici encore l'élynioloyic rriiioiilc au celte, le char ne viciil de cwnv/i que paicequc riirriis vient du celle cairi. César dans ses Commentaires (lit carrtis.

de ces esprits inquiets qui cherchent la raison de toute chose, et qui demandent quelquefois pourquoi le labeur est pour ceux-ci , et la récompense pour ceux-là.

— Et qu'as-tu résolu?

— Je n'ai rien résolu sans te consulter; mais je crois quil serait prudent d'envoyer des hommes choisis pour prévenir tous les guerriers des contrées les plus lointaines qu'au retour du printemps, et dans l'assemblée de la nation , une guerre immense sera décidée , et que ceux qui veulent y prendre part n'ont qu'à se préparer.

— Et sur quoi fonderas-tu la nécessité de cette guerre , Ambigat ?

— C'est pour te demander si elle sera agréable à Theutatès , que je suis venu te voir , Atax.

— La guerre est toujours agréable au dieu des guerriers.

— Theutatès l'approuve donc ?

— Je te dirai cela dans deux jours.

— Dans deux jours je te reverrai.

— C'est inutile, on peut remarquer ton ab

sence; car si quelqu'un avaitàt'entretenir, tu sais que de nuit comme de jour tu dois être prêt à répondre à ceux qui se présentent à ta porte : c'est assez d'une fois, d'avoir secrètement quitté ta demeure : si Theutatès trouve la guerre juste et si tes projets lui sont agréables, il aura parlé dans deux jours.

Après ces paroles , le roi et le druide se séparèrent, et Ambigat regagna sa demeure royale.

Plus (le trois mois après cet entretien, un concours extraordinaire de voyageurs se pressait sur les routes tortueuses qui gravissaient les collines et serpentaient à travers les forets et les marais dd Ja Celtique.

Dans la contrée des ïectosages, vers l'endroit où est située aujourd'hui la ville de Carcassonne, un nombreux convoi s'avançait dans la plaine. En télé marchait, sur un char traîné

par deux chevaux, un beau jeune homme qui, le dos tourné vers les lieux où ses chevaux le conduisaient, jetait un long regard sur la foule qui marchait après lui et semblait envoyer un dernier adieu à la terre qu'il quittait.

Celte foule, qu'il contemplait ainsi de temps en temps , présentait un spectacle misérable : elle se composait d'hommes mal vêtus : leurs braies étaient déchirées , leurs tuniques de laine grossière étaient de couleur sombre , et la ceinture où pendait leur épée n'avait aucun ornement. La misère qui se montrait sur les vêtements paraissait encore plus cruelle dans les hommes ; presque tous avaient le teint hâve; leurs membres étaient grêles et mal nourris. Les femmes, haletantes, défaites el le front ruisselant de sueur , portaient leurs enfants sur leurs épaules. De temps en temps elles s'attachaient des mains au bout des chariots où leurs époux étaient 4;ristement couchés, et cherchaient une aide que ne leur donnaient qu'à grand' peine les chevaux sans vigueur qui traînaient ces chars.

La longue lile gravissait une colHne , et le

soleil (le mai ajoutait le poids de ses rayons à la fatigue de la marche et à la raideur de la m.ontée.

Près du chariot qui était en tête, un homme à cheveux hlancs et à harhe blanche, allait, mionté sur un âne qui , avec son maître , semblait le mieux nourri de toute cette bande d'hommes et d'animaux. Arrivé à une certaine hauteur, le jeune homme put voir* que la file de chariots qui lesuivaitse disjoignait àcertains endroits. Chacun ne touchait plus celui qui le précédait : il se faisait de longs intervalles : c'était comme un immense serpent dont les tronçons séparés cherchent à se rejoindre. Le jeune homme après avoir considéré un moment ce spectacle , se pencha vers le vieillard, et d'une voix dont la sonorité avait un éclat qu'il tempéra jusqu'à la prière en lui parlant :

— Astrucion, lui dit-il, retourne-toi, et vois nos guerriers et leurs femmes ', a peine peuvent-ils suivre mou char, bien que je modère l'ardeur de mes chevaux. Prends ta harpe et commence quelque chant qui ranime leur courage et leur rende le chemin moins fatigant.

Le vieillard regarda le jeune homme d'un air railleur et lui répondit :

— Bebrix , où est ma part du butin pour que je chante?

— Ta part du butin, barde? repartit Bebrix, mais si j'ai besoin de tes chants pour animer mes guerriers à le conquérir , comment y pourrai-je arriver si tu me les refuses ?

— Maudit soit le jour où je me suis attaché à la fortune d'un chef aussi pauvre que tu l'es !

— Et maudit soit le jour, répliqua Bebrix , où je t'ai choisi pour barde , lorsque tu fus chassé de la foret sacrée pour t'étre enivré durant les cérémonies, et avoir dérobé un agneau à une veuve qui l'ofifrait en sacrifice pour les jours de son fils !

— Le crime n'a pas été prouvé , Bebrix , et si depuis ce temps j'ai vécu dans la proscription des hommes de ma science , c'est parce que la destinée de la vertu sur cette terre est de souffrir.

Bebrix jeta un regard de colère sur le barde misérable, et, s'appuyant le dos sur le devant de son char, il croisa ses bras et rentra dans son

silence. Mais Astrucion continuait à lui parler en suivant le char, et lui disait :

— Tu me regardes avec mépris , Bébrix , parce que je suis pauvre et que j'ai été repoussé par les miens; tu fais plus, tu ris quand je te parle de la persécution qui frappe la vertu; et pourtant , mon histoire est la tienne , Bébrix. T^ famille est de race au.tique , tu es jeune , tu es beau , tu es brave entre les braves, mais tu es pauvre, et quand tu as demandé à Valla son amour et sa couche elle a ri de toi , et son père le vieux Ruscin a ordonné qu'on te chassât de sa demeure. H y a quelques jours encore , quand tu t'es présenté pour conduire nos populations près du roi Ambigat , elles t'ont préféré Sar.on, que tu as vaincu tant de fois dans nos jeux, que tu as laissé si souvent derrière toi. dans nos guerres contre les Ibères. C'est que Saron a l'or qu il récolte dans les eaux du fleuve ( i ) qui coule dans ses états , c^est qu'il possède de nombreux troupeaux qui suivent son armée , et qui assurent à chacun un bon repas après un long

(<) Arrièp;r-.

jour de marche. Pourquoi as-tu à subir à la fois les dédains d'une jeune fille et ceux d'un peuple? parce que tu es pauvre. Pourquoi donc alors me reproches -tu ma pauvreté?

— Ce n'est pas ta pauvreté, c est ta mauvaise vie que je t'ai reprochée, Astrucion.

— C'est possible , dit Astrucion , mais qui t'a dit que la pauvreté n'ait pas été la mère de ma mauvaise vie ? Tu es jeune , Bébrix , et tu n'as encore lutté que contre la misère seule j mais voici que tu entres dans la vie et tu y rencontreras, outre la pauvreté, de cruelles passions qui lui viendront en aide. Ces passions, tu les portes en toi, Bébrix; je t'ai remarqué quand Saron a paru devant le peuple avec ses chaînes et ses bracelets d'or, tes regards s'y attachaient si brûlants qu'il semblait qu'ils dussent fondre le métal autour des poignets et sur la poitrine de ton rival. Lorsque le roi Ruscin t'a fait chasser de sa demeure , tu n'as point montré d'humilité , tu n'as point montré d'orgueil, tu as gardé le silence; tu n'as pas baissé les yeux vers la terre comme un homme abattu , tu ne les as pas élevés vers le ciel pour

l'adjurer, tu les a dirigés sur la poitrine du roi, à l'endroit du coeur , là où la blessure que tu veux lui rendre sera mortelle. Bébrix , tu aimes l'or et la vengeance; ces deux passions, qui sont des vices dans laricbesse, enfantent d'ordinaire des crimes dans la pauvreté. Prends-y garde,

— Barde, répondit Bébrix sans s'émouvoir^ tu viens de remplir un des devoirs de ton état, car tu as fait entendre de sages avis à mon oreille; mais ce n'est pas cela que je t'avais demandé , ce n'est pas ce que je te demande encore. Le désordre gagne notre'marche ; la fatigue est prête à vaincre les plus robustes : ranime-les par tes accords.

— Comment veux-tu que je donne aux autres le courage qui commence à me manquer? Si du moins j avais pour le soutenir une mesure d'iiydromel, ou quelque pièce d'argent.

Le visage de Bébrix se contracta légèrement, puis il se penclia vers le fond de son chariot , et d'un sac de peau placé sous ses pieds, il tira une pièce mince et large qu'il montra à Astrucion.

— Voici, lui dit-il, la récompense que lu exiges sans l'avoir gagnée. Ce trésor que j'emporte m.e coûte assez cher , tu le sais , pour que je le ménage , n'en abuse donc pas.

— Oui vraiment, dit Astrucion, tu as emprunté cet argent et tu t'es engagé à le rendre dans ce monde ou dans l'autre. La mort ne te libérera pas si ta vie n'a pu te libérer. C'est là une affaire de jeune homme, Bébrix, et l'on n'est pas plus imprudent ( i).

— Chante , répondit Bébrix , emmène mes compagnons jusqu'au but du voyage : puis, que la guerre éclate, et je n'aurai pas fait une mauvaise affaire; car, je te le jure, je saurai conquérir une part de butin qui me fera libre envers le passé et riche pour tout mon avenir.

— Je suis prêt, répondit le barde, et le vieillard secoua sa tête blanche et leva les yeux vers le ciel; l'expression vulgaiie de ses traits s'effaça dans l'inspiration qui s'empara de lui ou

(1) Les Gaulois prêtaient de Targent à la conditionquMI leur serait rendu dans Taiitrc monde. Avec leur croyannc que les habitudes de la vio continuaient après la mort, c'était un placement de prévoyance, une manière de caisse d'épargne. Diodorc de Sicile rapporte ces singuliers contrats.

qu'il affecta avec habileté ; car à cette époque où la poésie était une ressource, la poésie était un métier. Cependant Astrucion commença le bardit suivan t :

— « En avant !

)) La foret sacrée où est la statue deTheutatès a gémi ; des hurlements étranges sont sortis de ses entrailles , des serpents monstrueux s y sont montrés, et des llammes sanglantes ont couronné ses plus hautes branches.

)) En ^vant !

» C'est quelque guerre terrible qui nous est annoncée. Le roi Ambigat nous y convie de tous côtés; arriverons-nous les derniers au festin? Entrerons-nous quand nos frères seront déjà rassasiés de sang et de butin

)) En avant !

)) Celui quin'arriverapas est plus méprisable que celui qui fuit. Celui qui a fui a cru en sa force; celui qui n'arrive pas était sûr de sa lâcheté.

)) En avant !

)) Si vous ne voulez pas être maudits et raillés durant votre vie , si vous ne voulez pas que

vos fils se lèvent devant vous sans votre per

mission.

)) En avant !

» Si vouscraignezd'étrechassésdessacrifices, et d'errer dans les forêts comme une bête fauve ; enfin si vous ne voulez pas que chacun puisse passer en sifflant sur votre tombe.

» En avant ! »

Ce chant, dit d'une voix retentissante, sembla parcourir tout le flanc de la montagne , et comme une étincelle électrique ranima le courage défaillant des guerriers de Bébrix, Ils achevèrent de franchir la colline qui les avait si cruellement lassés et descendirent bientôt dans une plaine considérable où déjà étaient posés plusieurs camps. Chacun d'eux, entouré des chariots de ses guerriers , formait une vaste circonférence au centre de laquelle étaient enfermés tous ceux de la nation qui suivaient le même chef. Bébrix eut bientôt reconnu le camp de Ruscin et celui de Saron. Ils étaient d'une vaste étendue; des chariots peints de diverses couleurs les entouraient de toutes parts , des chevaux super-

bes et bien nourris étaient attachés près de ces chariots, et de nombreux foyers allumés d'un bout à Tautre de Tenceinte annonçaient qu'on y faisait bonne chère et que les provisions y étaient abondantes.

Quoique cet aspect de prospérité dût mieux faire sentir sa misère à Bébrix , cependant il poussa un cri de joie en apercevant les deux camps .

— Amis, s'écria-t il, en s'adressant aux siens dès qu'il eut aperçu les deux enceintes , amis, uousles avons atteints. Ils sont partis deux jours avant nous, fiers de leurs richesses et dédaigneux de notre misère. Vous les voyez ces guerriers qui m'ont refusé pour chef et ces chefs qui vous ont refusés comme guerriers, ils traînent leur lourde opulence sur les routes, tandis que notre pauvreté court sur des jambes agiles et arrive la première. Qu'ils rient aujourd'hui de notre petit nombre et du modeste éclat de nos parures , notre jour viendra de les railler lorsqu'ils nous trouveront les premiers dans le camp ennemi , gorgés d'or et de butin, comme

ils le sont en ce moment de viandes et de

boissons.

Une longue acclamation répondit à Bébrix, et ses guerriers ayant descendu la colline sur sa trace, il alla asseoir son camp entre les deux camps de Ruscin et de Saron et à une égale distance de l'un et de l'autre.

Pendant qu'il faisait former l'enceinte de chariots, les guerriers qui avaient suivi Ruscin et Saron étaient accourus sur la limite de leurs camps. Ils accueillirent les nouveaux venus par de longs éclats de rire ; et toutes les fois qu'un chariot délabré ou un cheval fatigué éprouvaient quelque embarras à prendre leur place , ils ne tarissaient pas en moqueries insultantes contre Bébrix et ses guerriers.

D'alDord celui-ci les supporta avec calme et maintint les mouvements de ses soldats. Mais les insultes devenaient d'autant plus hardies qu'on ne leur répondait pas , et bientôt ce ne fut plus de leur pauvreté qu'on railla les clients de Bébrix , mais de la patience avec laquelle ils supportaient i'outragc.

LES CELTES. ^l

L'un des fâcheux rieurs n'eut pas plus tôt prononcé ces imprudentes paroles , que Bébrix s'élança vers le camp de Saron, oùles sifflets les plus aigus et les cris les plus violents se faisaient entendre, et s'approcliant d'un char sur lequel était monté un soldat de taille colossale, il s'adressa à lui et lui cria :

— Tu me reproches ma patience, Naumès, eh bien, moi je veux exercer la tienne; mais ce n'est point avec la langue que je frappe; c'est l'arme des lâches : ce n'est pas non plus avec l'épée que je frappe ceux qui frappent avec la langue, je ne salis point mon glaive d'un sang si vil ; voici comment je les punis :

Tout aussitôt Bébrix tira de sa saye un long fouet fait d un manche de houx flexible , auquel était attachée une longue lanière de cuir, et il en frappa le guerrier formidable qui était sur son chariot. Celui-ci , à cet outrage public, saisit sa framée (i) ^^^ ^^ lance avec fureur contre Bébrix ; mais le jeune guerrier,

(1 ) C'<5tait un javelot à tctc de fer avec lequel ils frappaient , ou qu'il* lançaient contre leurs ennemis, selon l'occasion. J-^tl coininus \'cl eminus piigneni

attentif et léger comme un chevreuil , bondit au moment où l'arme s'échappe de la main de son ennemi , et le javelot va s'enfoncer dans la terre, où il s'enfouit presque tout entier. Bébrix Ten arrache , et le jetant d'une main vigoureuse dans son propre camp, il s'écrie :

— Voici tine broche que nous prêtent nos amis du camp de Saron pour faire cuire nos quartiers de bœuf.

Cependant le guerrier , indigné de l'afifront qu'il a reçu, prend son cpée et son bouclier et s'élance de son char pour se précipiter sur Bébrix; mais avant qu'il ait touché la terre un nouveau coup de fouet lui frappe les reins , et Bébrix lui dit d'une voix railleuse:

— Ce n'est pas bien sauté , et si mes lévriers ne franchissaient pas mieux un si petit obstacle, je leur donnerais dix coups de fouet au lieu d'un. Naumès pousse un cri de rage et ne répond point. Armé de sa longue épée et de son vaste bouclier, il court sur Bébrix. Celui-ci , dont les pieds sont plus rapides que ceux du rapide élan , l'évite facilement et fuit en riant devant lui. Naumès le poursuit avec

acharnement ; alors Bébrix , feignant de se laisser atteindre, Londit de côté, tandis que le soldat lancé dans sa course dépasse F endroit où s'est arrêté son ennemi, et reçoit de celui-ci un nouveau coup de fouet qui lui déchire les épaules. Naumès se retourne furieux , le fouet revient et le frappe au visage , d'où le sang coule. Aussitôt un hurlement de rage et de douleur sort de la poitrine du soldat, et la course recommence plus rapide.

Pendant ce temps, les guerriers des trois camps, les femmes, les enfants étaient accourus sur les limites de l'enceinte et considéraient avec anxiété cette lutte étrange. Saron était parmi les siens , où on le reconnaissait à Téclat de ses vêtements, et Ruscin, qu'avait accompagné sa fille Valla, s'était de son côté mêlé aux curieux. Depuis quelques moments la lutte de Bébrix et du géant INaumès ressemblait à celle d'un lièvre poursuivi par un lévrier de haute taille; les ruses de Bébrix , pour éviter l'ennemi qui le poursuivait avec acharnement, semblaient s'épuiser. Vainement il avait plusieurs fois changé de direction , le

soldat en avait changé aussi rapidement que lui. Les cris des soldats de Ruscin et de Saron excitaient leur guerrier contre Bébrix , tandis que les soldats de celui-ci demeuraient immobiles et tremblants de l'issue probable du combat.

En effet, Bébrix avait déjà parcouru deux fois la distance qui séparait les camps les uns des autres ; et si le soldat n'avait pas gagné de terrain sur lui , il n'en avait pas perdu non plus; il semblait donc que ce ne fùtplusqu'une lutte de vigueur, etnulne doutaitque le jeune chef ne tombât de lassitude avant le robuste soldat qui le poursuivait ; déjà même et à plusieurs reprises Bébrix n'avait paru lui échapper que par un effort désespéré.

Maisau moment où Valla se montre àcôtéde son père, sur Tun des chariots qui bordaient son camp , Bébrix poussa un long cri ; cl tournant plusieurs fois sur lui-même tout en fuyant, il lança à son ennemi de rapides coups de fouet, en lui criant d'une voix railleuse :

— Allons, allons, INaumès , plus vite, voilà une belle lille qui te regarde.

On comprit alors que Bébrix n'avait prolongé sa course si longtemps que pour laisser le tempsd arriver 5 aux spectateurs qu'il voulait avoir.

Aussitôt, il s'élança rapidement vers Valla , de manière à, laisser Naumès bien loin derrière lui et se donner le temps d'adresser quelques paroles à la jeune fille : elle était debout sur un chariot et près d'une femme voilée, dont la haute taille égalait presque celle des plus grands guerriers. Bébrix n'y prit point garde, et s'adressant à la fille de Ruscin :

— Valla , lui dit-il, j'exerce les guerriers de ton amant à la course , pour leur apprendre a fuir quand ils seront en face des ennemis .

— C'est à les poursuivre que tu les exerces , répondit Valla ; mais tu ne leur enseignes pas à les voir en face , car tu tournes toujours le dos.

— Tu as donc soif du sang de cet homme , que tu veuilles qu'il me voie en face, dit le jeune guerrier.

— Le sang ne coule que par l'épée, Bébrix,

répondit Valla, en montrant d'un air de dérision le fouet dont Bébrix était armé.

— Il coule aussi par le fouet, répliqua Bébrix , et plus d'une femme adultère a arrosé du sien le sentier qui mène au bourbier qui doit enfouir sa honte et son cadavre.

Yalla pâlit, car sa mère était morte de ce supplice. Piuscin tremblant de colère cria au soldat qui accourait :

— Guerrier, je te donnerai autant d'onces d'firgent que ce misérable a de gouttes de sang dans les veines ; frappe-le , ta récompense est prête.

Le soldat, excité par ces paroles, arriva à deux pas de Bébrix , et il levait déjà sa terrible épée sur son. ennemi, quand celui-ci , enveloppant rapidement les jambes du Celte de la longue lanière de son fouet , la retira violemment à lui et le fit tomber presqu'à ses pieds , le visage contre terre. Puis , avant que celui-ci eût le temps de se relever, Bébrix reprit sa course et le traîna avec une rapidité que ce fardeau ne semblait pas ralentir, taudis que le soldat s'attachait de ses mains et de ses

ongles aux aspérités du tevrain. Dans cet effort le fouet de Bébrix se brisa et l'épée du Celte échappa à sa main. Bébrix désarmé courut la ramasser pendant que le soldat se relevait et brandit un moment le terrible glaive au-dessus de la tête de son ennemi ; mais au moment où il semblait prêt à frapper le coup qui devait 6nir la lutte , il lança le fer vers son camp, en criant aux siens :

— Voici pour vous encore, amis. Et du seul manche de son fouet qu'il avait conservé, il renversa de nouveau Naumès, qui retomba comme un taureau sous le marteau du boucher. Bébrix s'éloigna une second(; fois. Le soldat, étourdi du coup qu'il avait reçu , se releva d'abord comme un homme ivre et en portant autour de lui des regards perdus. Il avait cet horrible aspect de la rage vaincue qui s'acharne à la lutte. Une écume sanglante sortait de ses lèvres et sa poitrine laissait échapper de sourdes imprécations. Enfin il aperçoit Bébrix arrêté devant le chariot sur lequel était Val la.

— Maintenant, disait-il à la jeune fille, je

te le jure, cet homme ne verra plus mes talons que lorsque je le foulerai vivant sous mes pieds

A peine avait-il prononcé ces mots qu'il aperçut le soldat qui accourait sur lui avec la rapidité d'un sanglier blessé qui se précipite en aveugle sur l'épieu qui doit l'achever. Naumès avait jeté son bouclier loin de lui, tant la rage l'exaspérait , oubliant que c'est la dernière honte d'un guerrier (i), et pensant que ce n'était pliis qu'une lutte corps à corps qu'il avait à soutenir contre son ennemi et que la victoire l'absoudrait. Mais il s'était ti-ompé, Bébrix avait ajttaché une nouvelle lanière au manche de son fouet j et quand le Celte accourut sur lui , n'ayant plus de défense contre les atteintes de son ennemi , celui-ci le frappa à la face. Le guerrier exaspéré avança sous le coup , Bébrix recula avec rapidité en le frappant de nouveau. Naumès, hurlant et écumant avança encore , et Bébrix le frappa encore sans pitié. Nauipès se précipita

{\) Srtitum rcliqnissr praîripimm flafjilinm.

en couvrant son visage Je ses mains, un coup de fouet vint déchirer ses mains sur son visage. Tant de douleur ne l'arrêtait pas ; mais frappé par une main infatigable , chaque pas lui arrachait un cri de douleur et de rage. Bientôt les vêtements volèrent en lambeaux et se baignèrent de sang ; bientôt, sur ce corps dépouillé , les larges sillons bleuâtres que le fouet y imprimait ruisselèrent sous de nouvelles atteintes. Enfin le guerrier, ne pouvant saisir cet ennemi qui le frappait sans cesse et qu'il ne voyait plus à travers le sang qui lui coulait dans les yeux, finit par s'arrêter; le désespoir le prit , le sentiment de son impuissance accabla la férocité de son courage , et déchiré de blessures douloureuses qui s'irritaient incessamment, il se retourna et se prit à fuir. A cet aspect les soldats de Bébrix poussèrent de longues acclamations, et les deux camps murmurèrent avec fureur, tandis que le jeune chef poursuivait impitoyablement le Celte, en le chassant devant lui comme une bête de somme.

— Va, lui cria-t-il , je suis patient comme

tu (lisais; fuis, fuis, je te poursuivrai toute la journée pour que tu saches combien je suis patient.

Le Celte , pris enfin de celte désespérance qui ne tente plus rien pour son salut, fuyait en effet sans chercher à gagner un asile, et Bébrix l'eût sans doute fait périr de Thorrible supplice qu'il lui infligeait, si quelques soldats du camp de Saron ne s étaient élancés à son secours. Bébrix s'arrêta ] de nouveaux guerriers sortirent du camp de Ruscin, un grand tumulte mêlé de cris s'éleva de tous côtés , et Bébrix vit les chars qui présentaient le flanc tourner lentement sur leurs essieux ; on y attelait les chevaux , on rattachait la bride de ceux qui devaient êti'e montés , chacun courait à ses armes , Tair retentissait d'imprécations OLi son nom était mêlé. Nul guerrier ne se présentait seul pour lutter contre Bébrix , mais tous se préparaient à un combat général pour le punir du châtiment outrageant qu'il avait infligé à l'un des soldats de Saron.

Averti par ce mouvement extraordinaire de

riraprudènce qu'il avait commise , Bébrix se retira dans son camp , décidé à le défendre , mais à peu près assuré qu'il ne pourrait résister à l'attaque de ses deux rivaux réunis et de leurs nombreux guerriers.

Ilditquelques paroles à Astrucion, qui sortit à l'instant du camp et se rendit d'abord à celui deRuscin, ensuite à celuideSaron. Cependant les chars étaient prêts et les trompettes de fer, au cri rauque et déchiré, retentissaient de toutes parts.

C'en était fait sans doute de Bébrix et de son camp, lorsqu'au moment où cette multitude furieuse allait Tassaillir , quelques hommes vêtus de blanches robes de lin s'avancèrent entre les armées. C'étaient les Bardes qui avaient suivi Saron et Ruscin , et qui avaient été témoins des injures adressées à Bébrix et de la vengeance qu'il en avait tirée. Ces hommes sacrés avaient deux saintes missions parmi les Celtes : celle de les exciter au combat contre les ennemis, et celle de calmer leur fureur, lorsqu'ils s'armaient les uns contre les autres. Ils avaient permis la lutte de Bébrix contre le

soldat, parce qu'ils l'avaient trouvée juste; mais il s'interposèrent entre les camps , parce qu'ils virent que la justice étant du côté de la cause la plus faible par le nombre , elle succomberait infailliblement.

Les guerriers les plus animés voulurent passer outre; mais les Bardes tous ensemble ayant entonné d'une voix forte un chant de malédiction contre ceux qui méconnaîtraient leurs ordres , une si profonde terreur s'empara de tous ces féroces guerriers qu'ils s'arrêtèrent soudain , reculèrent lentement et rentrèrent dans leur camp, comme si la voix de Theutatès lui-même leur eut parlé du haut des nuages.

Le soir du même jour, comme Bébrix était étendu par-terre enveloppé dans la peau d'un ours qu'il avait tué parmi les glaces des montagnes qui séparaient la Celtique de l'Ibérie , son nom doucement prononcé à son oreille , l'éveilla de la rêverie profonde où il était plongé.

Dans ce moment , en effet , il considérait ses guerriers qui dévoraient en silence quelques

maigres aliments, et qui avaient pour toute boisson l'eau de l'une de ces fontaines que l'hospitalité des Celtes marquait partout d'une énorme pierre pour la désigner aux voyageurs, et à laquelle on scellait une chaîne de fer qui retenait le vase nécessaire pour puiser cette eau. Bébrix considérait ce triste spectacle et entendait d'un autre côté les cris joyeux des guerriers de Saron et de Ruscin qui s'enivraient d'hydromel autour des foyers où fumaient des viandes saignantes. 11 méditait sur le parti qu'il lui fallait prendre, il se consultait pour savoir s'il devait continuer sa route en suivant la miarche de ses rivaux , ou s'il devait partir avant eux et les précéder au rendez-vous général. Ce projet avait été dabord le sien; mais depuis son combat avec Naumès, il craignait de paraître fuir Ruscin et Saron en les devançant; d'une autre part, il avait juré d'arriver avant eux au rendez-vous général, et il ne voulait pas sembler se traîner à leur suite comme pour ramasser les débris des festins qu'ils laissaient sur leur passage, il en était là de ses réflexions , quand cette douce

voix qui prononça . doucement son nom, vint

le faire tressaillir.

— Bébrix, lui dit-elle, penses-tu que les filles des Celtes soient toutes assez dégénérées de leur noble race, pour préférer le faible guerrier qui a des colliers et des bracelets d'or, au brave qui n'a que le fer de son épée et Tairain de son bouclier pour patrimoine?

— Qui es-tu, demanda Bébrix, toi qui as osé pénétrer dans mon camp sans ma permission ; toi qui as pu le faire sans que mes guerriers t'aient arrêtée au passage ?

— Bébrix, répondit la femme voilée qui était debout devant lui et qui l'avait ainsi interpellé , l'amant qui veut pénétrer la nuit dans la demeure de sa mailresse, porte avec lui un gâteau de farine et de miel pour apaiser les dogues qui rodent autour de la maison. Moi j'avais le gâteau doré qui endort les sentinelles les plus vigilantes , et je suis arrivée sans obstacle, car j'avais l'ordre de ma maîtresse de parvenir à tout prix jusqu'à toi.

— C'est donc une femme qui t'envoie? dit Bébrix.

— Une noble femme , jeune homme , qui t'a vu aujourd'hui châtier Naumès, et qui pense que tu mérites mieux que tes rivaux de marcher à la tête des guerriers tectosages.

— Quelle femme a pu me voir aujourd'hui, répondit Bébrix , qui ne soit l'épouse ou la fille d'un des guerriers de Saron ou de Ruscin ; et si c'est une d'elles, que peut-il y avoir de commun entre nous ?

— Bébrix , ta mémoire est bien peu sûre , ou l'attention que tu portes autour de toi est bien légère : ne te souvient-il pas que lorsque Vintex, l'envoyé d'Ambigat, arriva dans nos contrées , il n'y arriva point seul?.

— Tu as raison. Elomare , son épouse, la /lièce chérie d'Ambigat, la soeur de Bellovèse et de Sigovèse l'accompagnait.

— Et tu n'as pas oublié sans doute que Vintex, ne voulant pas l'exposer aux dangers d'un voyage plus éloigné , la laissa près de Ruscin et de sa fille Valla , pendant que lui-même continuait sa route vers le pays des Allobroges.

— En elfet Elomare doit être au camp de Rusciu; qui s'est chargé de la ramener près de

son oncle; mais ce n'est pas elle qui t'a envoyée en ces lieux. Elomare est aussi renommée pour sa vertu que pour sa beauté , et ne confie pas de pareils messages à une bouche étrangère.

— A ton tour tuas raison, répondit l'étrangère, d*une voix calme et fière; on ne confie de pareils messages à personne, et c'est pour cette raison qu'Elomare est venue te porter le

sien elle-même.

— Elomare! s'écria Bébrix en se levant soudainement.

— Est-il nécessaire de crier mon nom à tous tes guerriers, jeune homme? n'est-ce pas assez de toi pour savoir ce qui m'amène ici ? reprit Elomare avec une froideur encore plus remarquable.

— Elomare , reprit Bébrix à voix basse , toi dans mon camp , seule , durant la nuit , quel intérêt à pu t'y conduire?

— Bébrix, si tu ne le comprends pas, je n'ai plus qu'à te quitter.

— Et si j'osais le comprendre, dis-moi comment je pourrais y répondre.

— Si tu ne le sais pas , répliqua Elomare , je n'ai qu'à te quitter encore, mais en regrettant d'avoir trop présumé de toi.

— Demeure , Elomare , et écoute-moi à ton tour. Puisque tu sors dn camp de Ruscin, puisque tu es la compagne de Valla, tu sais mon amour pour cette jeune fille.

— Je le sais.

— Crois-tu que l'amour que le coeur a nourri de longues années puisse s'éteindre tout à coup pour faire place à un nouvel amour?

— Je l'ignore, répondit Elomare, après un long silence où elle sembla prendre une décision nouvelle et changer la direction qu'elle avait d'abord donnée à cet entretien; je l'ignore et peu m'importe, ce n'est point d'amour que je viens te parler, c'est de projets de grandeur et d'ambition que je te veux entretenir.

— Parle. . .parle. . .répondit Bébrix avec une joie soudaine.

— Si je devais te dire tout ce que j ai médité, la nuit ne suffirait pas à notre entretien; sache seulement que Ruscin et Saron irrités de

l'outrage que tu leur as fait, en châtiant le

guerrier Naumès, ont conçu le projet de te

perdre.

— Moi ! oh qu'ils viennent, répliqua Bébrix en jetant un regard d'amour sur son épée comme un chasseur regarde un lévrier altéré auquel il promet du sang. Qu'ils viennent!

— Ecoute, reprit Elomare , si tu ne veilles attentivement sur ton camp, lorsque la nuit sera tout-à-fait descendue du ciel , des envoyés de Saron viendront furtivement rôder autour de ces lieux. Ils s'approcheront de tes chariots comme des larrons , non pour y voler le butin et les armes , mais pour surprendre la bonne foi de tes guerriers et te voler leur fidélité, lis leur parleront avec de magnifiques promesses à la bouche et de riches présents dans les mains; et tu ne t'étonneras pas demain, si tu pars le premier, de voir tes soldats rester en arrière pour attendre de nouveaux chefs , tu ne t'étonneras pas , si tu nv pars qu'après Saron , que tes soldats t'aient fléjà précédé pour se réunira lui-

— Ainsi je resterai seul.

— Seul ! Et quant tu arriveras à l'assemblée, il te sera difficile de prendre place parmi les chefs , toi qui ne seras chef de personne.

— Ah î s'écria Bébrix , c'est le projet de deux lâches , et je les en punirai.

— Comment?

— Par le combat.

— Il n'y a pas de combat possible quand l'or, est l'arme de l'un des deux ennemis.

— Et que faire alors?

— Les vaincre par la ruse qu'ils ont voulu employer contre toi.

— Cette ruse c'est Tor qui peut la faire réussir, et ma main ne s'est endurcie qu'à manier la poignée de fer de mon épée.

— Aussi t'ai'je apporté de For .

— Toi,

— Moi.

Elomare laissa tomber à ses pieds une lourde saccoche pleine de monnaie et d'ornements d'or.

— C'est pour moi tout cela? s'écria Bébrix.

— Pour toi, dit Elomare.

— Et dans quel but ?

— Je te le dirai quand tu arriveras à l'assembléegénérale, suivi de nombreux guerriers, sur un char magnifique , vêtu de somptueux habits , paré de riches ornements ; tu sais Bébrix , que j'ai droit d'assister au conseil comme femme, comme prêtresse, comme nièce d'Ambigat. J'ai donc le pouvoir que donne la beauté, la religion et la naissance; calcule ce que je puis pour celui que je prendrai sous ma protection.

— Que faut-il faire pour la mériter? dit Bébrix d'une voix qu'il essaya de rendre flatteuse. Faut-il t'aimer, toi qui es plus belle que toutes les jeunes filles.

— Il faut m'obéir, répondit Elomare d'une voix sombre; oublies-tu, jeune homme, que je suis réponse deVintex; oublies-tu que le bourbier attend les adultères et le mépris ceux qui oublient les promesses qu'ils ont faites à une jeune fille? Tu aimes Valla , Bébrix : Valla t'aimera; aujourd'hui elle a commencé.

Et en disant ces mots elle écarta son voile et montra au jeune guerrier sou beau visage , dont la fierté troubla Bébrix.

— Regarde-moi, dit-elle, regarde-moi pour me connaître, et n'oublie pas que tu dois arriver devant l'assemblée de la nation , comme l'un de nos plus ricbes et de nos plus puissants guerriers .

Aussitôt elle s'écbappa, et Bébrix suivit longtemps des yeux cette grande ombre blancbe qu'il eût prise pour une apparition surnaturelle , s'il n'avait vu à ses pieds le trésor qu Elomare lui avait laissé.

Une lune après cette aventure , car les Celtes partageaient leur année en lunes, les révolutions de cet astre n'ayant besoin d'aucune science pour être observées , une lune c'està-dire un mois après cette aventure , la campagne qui est baignée par l'Eure et l'Aïu'on, ces deux rivières entre lesquelles Bourges est assis maintenant, retentissait des bruits confus d'une multitude innombrable. C'était la réu-

uion de toutes les populations appelées" par Ambigat. Elles s'étaient campées non loin (le la cité qu'il habitait aux approches de la forêt sacrée. Les guerriers qui étaient accourus en foule à cette assemblée étaient les Ambarres du pays de Châlons, les Carnutes du pays de Chartres , si renommés par leur férocité et la pompe de leurs sacrifices, et qui étaient venus à travers les forêts immenses qui couvraient leurs contrées ; les Aulerces du pays d'Evreux, dont la marche avait été dirigée par la rivière de l'Eure qu'ils avaient suivie en remontant son cours ; mais les plus nombreux étaient les Tectosages dont le pays s'étendait des bords du Rhône aux montagnes des Pyrénées. Aussi leurs trois camps occupaient un espace égal à tous ceux des trois autres nations. Et de ces trois camps un seul était plus étendu que les deux autres ensemble. Ce camp était celui de Bébrix. Elomare avait sans doute tenu sa parole , et Bébrix s'était montré digne de comprendre les projets de cette femme.

Dans le moindre de ces trois camps, sous une tente faite de branches d arbres sur les-

quels on avait attaché quelques peaux d'animaux , deux hommes et une femme étaient réunis. Un silence absolu régnait entre eux; chacun s'entretenait à part avec sa propre pensée , n'ayant point le désir ou la volonté de savoir celle des autres ni de leur communiquer la sienne. Cependant un homme qui n'aurait pas été préoccupé comme Tétaient ces trois personnes, eût pu lire sur le visage de chacune d'elles, les sentiments divers qui l'agitaient. Le visage de Ruscin dénotait une colère concentrée et qui cherchait une raison d'éclater; les traits de Valla exprimaient une sorte de pitié que ses regards adressaient à Saron, et Ton devinait dans la pâleur morne de ce jeune chef Taccablement d'une âme qui n'a plus d'espoir. Enfin Ruscin se leva soudainement et sécria : — C'est un prodige inexplicable, j'ai consulté les Eubages (i) sur cet étrange malheur; ils m'ont répondu; qu'il n'y avait pas besoin de l'intervention du Ciel pour expliquer comment des guerriers avaient préféré

(1) Ceux des Druidrs qui élairnt angur«'s et devins.

suivre un jeune homme plein de force plutôt

qu'un vieillard , un chef déterminé plutôt

qu'un...

Saronselevasoudainement; c'étaitun pâle et blond jeune homme, d'une stature frêle et peu élevée j la débilité de ses membres et la mai greur de ses joues trahissaient sa faiblesse ; mais quand il ouvrait son large oeil bleu oii brûlait une flamme singulière, on sentait que sous cettechétive apparence, ily avait un coeur puissant.

— Ruscin, s'écria- t-il, épargne-toi l'injure, elle ne servirait qu'à nous irriter l'un contre l'autre sans nous faire arriver au fond de ce mystère. Que les Eubages t'aient parlé avec mépris de ton âge et de ma faiblesse , cela ne m'étonne pas puisque nous vivons à une époque où la vieillesse est tombée dans le mépris des jeunes gens, où la force du corps décide seule de la place que les hommes doivent occuper parmi les justes et les puissants. Mais ces Eubages que t'ont-ils répondu lorsque tu leur as demandé où Bébrix avait pris cet or qu'il a prodigué à nos guerriers pour les détourner

de notre camp, où il avait pris ces ornements dont il se pare avec tant de vanité?

— C'est vrai, dit Valla; aujourd'hui aucun guerrier n'était plus magnifique que Bébrix ; sa ceinture resplendissait d'étoiles d'or, son collier et ses bracelets brillaient comme les rayons du soleil ; sous cette parure il était beau comme le fils d'un roi et il effaçait presque les deux grands guerriers Bellovèse et Sigovèse.

— Tu l'as trouvé beau , Yalla, dit Sarou en souriant avec tristesse.

Valla rougit et s'étonna seulement alors des paroles qu'elle avait prononcées. L'observation de Saron lui fit remarquer l'étrange sentiment qui s'était glissé en elle sans qu'elle le raisonnât. Yalla, jeune et belle fille, amoureuse de l'éclat et de la pompe des richesses, avait toujours méprisé le pauvre Bébrix, dont les tuniques et les sayes étaient de laine écrue , dont les armes étaient de fer, et elle avait admiré Saron renommé par la magnificence de ses vêtements et de ses armes ; mais lorsqu'elle avait vu ces riches vêtements et ces arm.es magnifiques portées par Bébrix à la beauté

mâle et à la puissante stature , elle avait trouvé celui-ci plus beau que Saron, et peut-être avaitelle éprouvé quelques regrets de l'avoir si durement méprisé. Sans doute elle eut honte de ce sentiment lorsqu'elle le découvrit pour la ])remière fois dans son coeur ; mais cette découverte même amena Yalla à y réfléchir ; et Saron devait perdre quelque chose aux réflexions de la jeune fille sur un pareil sujet. Cependant l'entretien continua , et Ruscin ré pondit à la question de Saron :

— Les Eubages ne m'ont point écouté, dit-il, quand j'ai voulu savoir l'origine de Tor que possédait Bébrix.

— C'est que leur savoir est un mensonge , répondit Saron. *

— Tais-toi, enfant, s'écria Ruscin ; ils savent plus de choses que tu ne penses ; ils connaissent l'origine de plus d'une fortune , et peutêtre pourraient-ils la révéler si on les irritait.

Ruscin prononça ces paroles avec un tremblement convulsif dans tout le corps et une pâleur mortelle sur le visage. Saron le remarqua et

son regard s'assombrit , car il comprit la terreur de Ruscin .

C'est que la fortune de celui-ci avait une fatale origine. Sa fortune lui venait de son épouse , mais elle lui était venue par un crime affreux. Selon la coutume des Gaulois, un état avait été dressé des biens que chaque époux apportait dans la communauté, et, selon cette même loi, chacun des deux , après la mort de l'autre, devait rentrer dans tout ce qui lui appartenait. Une seule exception était apportée à ce droit réciproque et constant, et elle existait en faveur du mari , lorsque la femme accusée par lui d'adultère et convaincue de ce crime devant les Vacères(i), avait péri sous le fouet et avait été jetée dans le bourbier destiné à enfouir la coupable. Piuscin avait voulu posséder les richesses immenses de son épouse, et il avait supposé le crime qui devait les lui assurer; il avait trouvé des témoins pour l'attester, des juges pour le reconnaître, et .la malheureuse femme avait supporté l'horrible supplice que Bébrix avait si cruellement rappelé à Valla.

(I) Druiflos jii;;cs.

Bien que , depuis la mort de sa femme, des soupçons se fussent élevés contre Piuscin, et qu'on eût douté dans sa contrée de la réalité du crime dont il avait tiré un si large profit , cet homme n'en avait pas moins été frappé d'épouvante quand les Eubages de la forêt sacrée lui avaient donné à entendre qu'ils connaissaient son secret. Comme tous les Celtes , Ruscin ignorait qu'une correspondance secrète et perpétuelle envoyait au chef des Druides les renseignements les plus précis sur les contrées les plus éloignées ; et il semblait à ces esprits inacoutumés à Tintelligence et à Thabitude des relations lointaines, que l'espace était, comme la nuit ou comme l'avenir, un mystère inpénétrable à d'autres qu'aux esprits doués de divination. Ruscin, à cet avertissement qu'il reçut du chef des Eubages qu'il avait été consulter, n'osa pousser plus loin ces questions sur Bébrix, et le secret de la fortune du jeune chef lui demeura inconnu sans qu'il soupçonnât que le prêtre qu'il avait consulté avait quelques raisons de le lui cacher.

LES CELTES. ri

Un entretien auquel venaient se mêler coup sur coup, des sentiments qu'aucun de ceux qui les éprouvaient n'eût voulu dire tout haut, cet entretien devait s'interrompre fréquemment; aussi un nouveau silence s'établit-il entre les trois interlocuteurs. Cependant l'expression de leur visage avait changé. Une méditation active avait succédé à la colère sur le front du vieillard 5 et une préocupation dont son regard ne rencontrait plus l'objet près d'elle, s'était emparée de Valla; Saron seul avait gardé sa contenance triste et désespérée.

Ce fut Ruscin qui le premier encore interrompit ce silence , mais cette fois , à voix basse et comme quelqu'un qui craint d'être entendu.

— 11 y a une trahison dans tout ceci , dit-il ; vous avez remarqué sans doute, quand le conseil s'est assemblé , avec quelle chaleur Elomare a fait valoir les droits de Bébrix. Pourquoi cet intérêt de la nièce d'Ambigat qui a trouvé l'hospitalité dans ma maison, pour un homme à qui elle n'a jamais adressé la parole.^

— Les Eubages te l'ont dit , répondit Saron avec sa douce expression d'amertume , les femmes sont comme les guerriers, elles suivent les plus vaillants et parlent en faveur des plus beaux.

— Saron, dit vivement Valla, tu m'accuses à tort, j'ai parlé en ta faveur.

Le jeune homme sourit à la naïve injure de la jeune fille et répliqua :

— Puisses- tu ne pas déserter comme mes guerriers, Valla.

— Enfants, laissez là vos querelles amoureuses, dit Paiscin, et écoutez-moi. Tous n'avez pu remarquer comme je Tai fait , qu'au moment de notre arrivée en ces lieux , le coffre qui enfermait les richesses d'Elomare et qui était si lourd au départ, qu'aidé d'un homme j'avais eu beaucoup de peine à le monter sur son chariot, en avait été facilement descendu , et transporté par un seul esclave dans la demeure d'Elomare.

— Penses-tu donc, mon père, dit Valla d'une voie altérée , que Bébrix ait dérobé à Elomare les richesses qu'il possède maintenant.

— Le larcin eût été impossible dans notre camp , et d'ailleurs si ces trésors eussent été dérobés à Elomare, elle les eût reconnus dans les mains de Bébrix , si elle avait voulu les reconnaître ; elle les eût réclamés , s'il n'eussent pas été un don de sa main.

— Qu'osez-vous dire! s'écria Saron, oubliezvous jusqu'où peut aller une pareille accusation et à quel supplice il peut conduire la coupable?

— Je le sais, je le sais, dit Ruscin avec impatience , mais je sais ausssi qu'un soir , allarmé que j'étais de la désertion de mes guerriers, je veillais durant la nuit et parcourais le camp; je sais qu'arrivé à la tente où Elomare devait reposer, je trouvai cette tente déserte ; je sais que lorsqu'elle y rentra elle; fut, malgré son audace habituelle , si fort troublée de ma présence , qu'elle ne sut point me demander compte du motif de ma visite et se hâta de me dire celui de sa sortie; je sais que cette femme a le cœur plein de projets ambitieux et sinistres , et tu le saurais comme moi, Saron, si ta force avait répondu à ton courage, et si, au lieu

(J être le préféré de Valla, tu avais été méprisé

d'elle.

— O Piuscin , que dis-tu ! s'écria Saron frappé d'étonuement.

— Et ne vois-tu pas, continua Ruscin , qui s'animait au bruit de sa propre parole comme un coursier au retentissement du grelot qu'il emporte dans sa course, ne vois-tu pas que Vintex ne reparaît pas , que tous les peuples des pays qu'il a visités sont arrivés comme nous; mais que depuis que Vintex a traversé le Rhône on n'a plus de ses nouvelles , et qu'aucune des nations ([ui habitent de l'autre côté de ce fleuve ne sont venues à l'assemblée générale. C'est que le Rhône a été la limite des voyages et de la vie de Vintex ; et le peu de souci que prend Elomare de son absence signifie assez clairement qu'elle était préparée à ne le point lev^oir.

— Ruscin ! Ruscin ! s'écria de nouveau Saron, as-tu calculé tout ce que tes paroles supposent de crimes?

— C'est que lu ne sais pas, jeune homme^ ([uclles mauvaises passions briilenl au cœur

d'une femme ambitieuse ; tu ne sais pas par quels horribles sentiers elles arrivent à leur but; tu ne sais pas par quels mensonges on gouverne les hommes.

Valla écoutait son père avec une crainte avide, et une pâleur soudaine descendit sur son visage quand il parla des passions insensées des femmes ambitieuses. Mais ni son père ni son amant ne s'en aperçurent , et Saron répondit à Ruscin.

— Sans doute, je Tignore, et je suis fier de mon ignorance; mais dis-moi dans quel but Elomare eût fait tous les crimes dont tu l'accuses avec tant de légèreté . Si Vintex n'est pas mort , et rien ne prouve qu'il ait péri , comment a-telle osé donner à Bébrix les richesses de son époux.

— Et qui t'a dit que cène soient pas les siennes propres qu'elle ait données à son nouvel amant.

— A son amant? dit Valla.

— A son amant , reprit Saron ; mais tu sais mieux que personne quelle loi cruelle punit les adultères.

— Et je sais aussi , s'écria Rusciii, que s il y a des témoins pour affirmer ce qui n'est pas, il y en a de même pour nier ce qui est.

— Folie ! s'écria Saron ; si elle est ambitieuse, à quoi lui servira la fortune d'un amant tant que vivra son époux, et si cet époux est mort, à quoi lui servira cette fortune, lorsque la voix publique ilétrit la veuve qui prend un nouveau mari.

— Sans doute , mais la voix publique applaudit le choix du souverain quel que soit ce choix ; la loi n'est pour ceux qui régnent qu'une chaîne qu'ils tiennent à la main et qui nous aboutit au pied.

— Mais les Druides permettraient-ils un pareil sacrilège?

— La voix des Druides bénira le choix du souverain , s il tombe sur une prêtresse de leur collège et augmente leur puissance.

— Quoi! Bébrix, s'écria Saron confondu.

— Bébrix, reprit Ruscin, peut monter sur le trône par l'élection des guerriers de la nation, car Ambigat ne laisse point d'enfant. Le plus jeune de ses neveux est mort sur la

pierre de Theuth accusé d'impiété par Alax ; Bellovèse et Sigovèse vont s'éloigner à jamais de la patrie emportés par leurfougeux amour de la conquête, etils entraîneront à leur suitelesplus braves guerriei^s. Maintenant qui t'a dit qu' Ambigat survivra longtemps à leur départ? qui t'a dit que Bébrix, demeuré dans ce pays où il a paru comme le plus riche guerrier de nos contrées, que Bébrix soutenu par les Druides , soutenu par les clients d'Elomare , ne sera pas proclamé clief de la nation des Celtes?

— Lui, dit Saron , lui le pauvre Bébrix, qui dans nos contrées a trouvé à peine quelques guerriers qui consentissent à le suivre,* lui Bébrix aurait formé des projets si ambitieux!

— Il ne les a pas formés , Saron , mais ils s'exécutent par lui et pour servir l'ambition d'une femme. Enfant que tu es, élevé dans les habitudes simples de nos montagnes, tu ne comprends rien à ces secrets terribles des actions des hommes; mais moi j'ai pu les étudier et je déjouerai les complots d'Elomare, je te le jure.

Ruscin se tut et Saron demeura accablé de

tout ce qu'il venait tl entendre. Abattu par la preuve de sa faiblesse pliysiqije qui ne lui laissait pas l'espoir de reconquérir Testime des Celtes, dans les luttes et les jeux qui allaient avoir lieu, il se laissait abattre encore plus par la conscience qu'il venait d'acquérir de son impuissance morale. Il admirait la sagacité avec laquelle Ruscin semblait avoir déroulé cette trame de crimes qui lui paraissait inexplicable. Il ne savait pas que le mal porte en soi sa science comme le bien ,' que le mécbant est propre à deviner aisément le crime , parce qu'il l'a retourné en sa pensée sous toutes ses faces ; mais qu il est inbabile à pressentir les grandes cboses vertueuses et justes , et que Ruscin ne Teût pas plus compris si lui , Saron, lui eût développé les pensées nobles de son âme , qu'il ne comprenait lui-même , Ruscin, quand cehii-ci lui étalait les bonteux calculs et les criminels projets des mécliants.

Un nouveau silence s'était établi dans la tente, et Ruscin le rompit une troisième fois au moment de la quitter.

— Oui, je te le jure, dit-il, je déjouerai

LES CELTES. 7'j

les complots d'Eloraare, je te rendrai tes guerriers et je retrouverai les miens , nous serons encore les plus puissants de la nation ; et lorsque ton mariage avec Valla aura resserré notre alliance, nous verrons à qui reviendra un jour la place d'Ambigat.

Ruscin s'éloigna, mais ses dernières paroles excitèrent un mouvement de dépit sur le visage de sa fille. C'est que cet homme, qui avait pénétré si avant dans les plus secrets détours d'une pensée politique, n'avait pas deviné le chemin que venait de prendre la pensée d'une jeune fille. Il ne savait pas que tout ce qu'il avait dit contre Béhrix avait parlé en sa faveur dans l'âme de Valla. La jeune fille s'était dit, que Béhrix, cet homme que la prêtresse Elomare , la plus puissante et la plus belle des femmes du pays de Bourges, avait choisi dans la pauvreté, devait être un homme bien supérieur. En effet, en y pensant bien, n'était-il pas d'une force et d'une valeur qui n'avaient point d'égales; n'était-il pas beau sous ses magnifiques habits, plus beau que Saron lui-même? n'était -il pas éloquent,

aventureux , digne du commandement qu il ambitionnait; Yalla était forcée de le reconnaître; Valla était obsédée de cette pensée, car il est vrai que ram.our n'est souvent qu'une lutte dans le coeur des femmes. L'affection qu un dévouement complet, et les plus nobles qualités ne peuvent exciter en elles une rivalité l'y fait naître. Et parce que cela est vrai dans nos siècles civilisés , il ne faut point croire que cela ne fiit point vrai dans ces siècles barbares ; ce sont, dans d'autres mœurs appliquées à d'autres objets et revêtant d'autres formes, les passions immuables de T humanité. Si l'expression en était plus rude, c'est que le langage ne s'était pas encore assoupli à tous les détours de la prudence; si elles se produisaient plus ouvertement , c'est que d'autres lois leur permettaient de parler sans crainte.

Ces réflexions expliqueront peut-être l'entretien qui eut lieu entre Valla et Saron , après celui que nous venons de rapporter.

Us étaient demeurés seuls en face Tun de Tautre. Saron avait attaché ses regards sur

Valla qui détournait les siens. Saron était une de ces créatures qui ne sont point nées pour l'époque où elles vivent. Ames assez intelligentes pour se sentir mal à l'aise dans la barbarie qui les entoure , elles n'ont pas le pouvoir de la dominer . Esprits assez droits pour ne pouvoir admettre comme bon Tétat social, qui les méconnaît, tout appuyé qu'il est sur la force physique ; ils sont incapables de prévoir qu'un jour la force morale la remplacerait. Hommes véritablement faits pour souffrir, il leur manque aussi la foi des grands caractères, Feslime d'eux-mêmes, l'orgueil de sentir qu'ils valent mieux que tout ce qui les entoure. Mais peut-être Saron avait-il raison de n'avoir pas cet orgueil! peut-être n'y a-t-il que deux sortes d'hommes , nécessaires à l'humanité; ceux qui arrêtés aux idées de leur temps la servent selon ces idées, ou bien ceux qui devançant ces idées ont le pouvoir de traîner leur siècle après eux. Quant aux autres, doués de la pensée, mais sans volonté ou sans puissance pour la mettre en oeuvre, ce sont le plus souvent des obstacles qui gênent le monde. Et qui 1. 6

sait si cette indifférence avec laquelle la société écrase en marchant les êtres qui lui sont incompatibles et ne lui sont pas supérieurs, n'est pas une des nécessités de l'accomplissement des destinées humaines?

Nous l'avons dit , Saron était demeuré immobile en face de Valla , qui se taisait ; car Valla était tout le contraire de Saron. Valla était la femme dans ce qu'elle a de plus ordinaire dans tous les siècles , se plaisant aux choses qui sont d'habitude, parce que son esprit manque de la réflexion nécessaire pour comprendre ce qui est nouveau et inusité ; se laissant séduire à ce qui frappe les yeux , car toute femme porte toujours en soi cet instinct femelle qui se plaît à la beauté extérieure et à la force. Si de nos jours ce sentimentperce encore dans les préférences des femmes malgré toutes les barrières que nos idées m.orales y ont apportées , il est facile de comprendre ce qu'il devait être aux temps où la force et la beauté étaient non-seulement le droi, mais presque la vertu.

Saron subissait le caractère de Valla sans le

comprendre , ou plutôt sans savoir s'en rendre compte. Pendant qu'il la regardait attentivement, il cherchait à deviner les pensées de la jeune fille, et celle-ci, se laissant poursuivre par l'investigation de ce regard , détournait les yeux. Enfin Saron lui dit :

— A quoi penses-tu , Valla ?

Val la se troubla d'abord , puis reprenant son assurance, elle répondit à Saron :

— Je pense , Saron , qu'il y a pour un homme une fortune à tenter, aussi grande, aussi vénérée que celle des guerriers.

— Laquelle , Valla ?

— Celle de nos druides. La première qualité qui leur soit nécessaire, c'est le savoir et l'éloquence. Ils peuvent ignorer l'usage des armes, et n'avoir pas la force de les porter, sans être pour cela l'objet des railleries de qui que ce soit; et lorsqu'ils savent expliquer le vol des oiseaux , interroger le sort avec la baguette brisée du troène ou par la marche des chevaux sacrés, ils sont souvent placés au-dessus des plus illustres guerriers.

Saron comprit le conseil que lui donnait

Valla , et voulant savoir tout-à-fait sa pensée, il lui répondit en se rapprochant d'elle et en la caressant de l'accent qu'il donna à sa voix.

— Tu as peut-être raison , Valla ; mais tu sais aussi qxie nulle destinée n'est plus belle que celle de la femme d'un druide , et. . .

Valla ne lui donna pas le temps de continuer, et lui dit avec l'imprudente vivacité d'une jeune fille dont le cœur est plein d'une seule pensée :

— Oh! je ne veux point de la vie d'une druidessesi puissante et si honorée qu'elle soit ; je veux que mon époux soit un guerrier qui puisse me donner les colliers et les chaînes d'or qu'il enlèvera à ses ennemis.

— Et sais-tu comment s'appelle l'homme qui te donnera tout ce que tu désires? dit Saron.

La jeune fille rouait, sans cependant comprendre tout ce que signifiait cette question , et elle répondit en baissant les yeux et en détournant la tête :

— Mon père ma dit autrefois qu'il s appelait Saron.

— Sans doute , répliqua celui-ci ; mais aujourd'hui il s'appelle Bébrix.

Et il sortit sans attendre la réponse de la jeune fille, qui demeura heureuse de ce que Saron avait fait pour elle Faveu d'un sentiment qui était dans son coeur et presque sur ses lèvres.

Pendant ce temps Ruscin, persuadé qu'il avait deviné les projets d'Elomare, parcourait les camps et la cité , et se mêlant aux guerriers des diverses nations, il cherchait à les gagner à sa cause et à celle de Saron. D'abord il entra dans le camp des Carnutes, qui étaient les plus incultes des Celtes. En eftet leur costume, au lieu de se composer de la braie , de la tunique et de la saie , consistait seulement en ce dernier et seul vêtement qu'ils portaient attaché avec une agrafe de fer, et les plus misérables avec une épine.

Mais s'ils étaient les derniers par la richesse, on pouvait les renommer parmi les premiers pour le courage. Parmi ces braves, on en distinguait encore quelques-uns de plus braves que tous les autres. Ceux-là se faisaient remar-

8fi LES CELTES,

quer par leur chevelure et leur barbe qu'ils avaient juré de ne point couper qu'ils n'eussent fait quelque action d'éclat ; d'autres plus ambitieux s'étaient rivé à la cheville ou au bras des cercles de fer , comme pour témoigner de l'esclavage qu'ils s'imposaient à euxmêmes jusqu'à ce qu'une gi^ande victoire les en affranchit.

Partout où Ruscin pénétra , il remarqua la nudité des enfants et l'air sombre et farouche des femmes ; mais partout où il se présenta, une place lui fut offerte au festin que les Carnutes prenaient étendus par terre, et qui se composait de viandes rôties et de laitage. Là se discutaient (i) les motifs de l'assemblée générale, la guerre qu'on y voulait décider et l'élection des chefs ; là Ruscin trouva dans toutes les bouches le nom de Bébrix , dont la beauté et la magnificence avaient séduit la plupart des guerriers ; et là il ne craignit pas de susciter contre lui et contre Élomare la

^l) Dt- iiacc (IrnifiUM et bcllo , plerum iii toiiviviis consultant.

plupart des soupçons qu'il avait montrés à Saron et à Valla.

On l'écoutait avec surprise ; le complot supposé par Ruscin dépassait de beaucoup l'intelligence de ces esprits incultes. Arriver à un but par des chemins si détournés leur paraissait un rêve, el ils disaient naïvement à Ruscin que, si Bébrix ou Elomai^e en voulaient à Ambigat ou à Vintex , ils les eussent frappés du glaive ou de la framée.

Ruscin trouva encore moins de créance parmi les Aulerces, dont les idées étaient bornées aux soins de leur conservation personnelle et de la destruction de leurs ennemis j plus ingénieux cependant pour tuer et mourir que pour vivre ; n'ayant aucun art pour leurs vêtements, qui se composaient de peaux d'animaux sauvages, mais déjà habiles à fabriquer des armes terribles, ets'appliquantà se donner un aspect plus terrible encore. Armés de boucliers noirs , le corps peint de sombres couleurs (i), ils choisissaient la nuit pour com-

(i) Nifjra scuta , tincta corpora.

battre et mettaient en fuite leurs ennemis autant par leur infernale apparence que par leurs armes..

Us ne discutaient point les raisons ni les suppositions de Ruscin , et se contentaient de lui répondre : Que la déesse Herte avait été consultée et que les prêtres savaient tous ces secrets mieux que lui , si véritablement ils existaient. L'un d'eux ajouta que la déesse avait été promenée comme de coutume, à travers les villages , sur le cliar sacré traîné par des génisses , et cachée sous le voile que les prêtres ont seuls le droit de soulever; il rapporta qu'un bruit d'épées était sorti du char, ce qui demandait la guerre; et ajouta que celui qui y mettrait obstacle serait seul regardé comme sacrilége. L'oracle était d'autant plus sur que trente esclaves avaient été occupés à laver le char dans le lac sacré et à y baigner la déesse , et que tous les trente avaient été noyés dans ce même lac, ainsi que le culte de Herte l'exigeait. C'était le plus grand sacrifice qui eût été offert de mémoire d homme à cette terrible divinité qu'on ne pouvait voir sans mourir ; et sans doute il

avait dû lui être assez agréable pour qu'elle eût sincèrement répondu aux questions qui lui avaient été faites. >

Ruscin, rebuté de ne pouvoir rien gagner sur l'esprit de ces barbares, car pour les Celtes tectosages, déjà plus avancés dans les arts et par conséquent dans le mensonge, déjà plus tourmentés de besoins et par conséquent d'égbïsme, leurs compatriotes de Chartres et d'Evreux étaient des barbares, comme les Tectosages eux-mêmes Tétaient pour les Piomains et les Grecs qui abordaient les côtes de la Méditerranée; Ruscin, disons-nous, se dirigea vers la cité d'Ambigat , espérant que les bruits qu^il voulait y semer trouveraient plus d'écho parmi les sujets de ce roi tout-puissant, dont le pouvoir était devenu trop absolu pour ne pas avoir excité du mécontentement. Mais ceux-ci, qui l'avaient vu arriver à Bourges avec une suite peu nombreuse de chariots et de guerriers, méprisèrent ses paroles. S'ils ne le chassèrent point de leur maison , c'est que les devoirs de l'hospitalité le leur défendaient : devoirs tellement sacrés que celui qui y mau

q liait envers un étranger était bien plus sévèrement puni que celui qui les négligeait envers un habitant de sa propre nation. Loi pleine d'un sens admirablement humain, et qui augmentait la protection donnée à l'hôte, à mesure qu'il était plus loin de sa famille et de son peuple.

Cependant l'assemblée générale devait avoir lieu le lendemain , et Ruscin prévoyait, qu'il lui faudrait subir la honte de voir proclamer Bébrix chef des Tectosages. Son orgueil ne consentait qu'avec désespoir à cet abaissement pour lui et pour Tépoux qu'il avait choisi à sa fille. Ne pouvant donc attaquer Bébrix dans lesauti'es, il se résolut à l'attaquer luimême , et il se rendit vers la maison d'Ambigat , où il savait qu'il trouverait le jeune chef.

Il ïy rencontra en effet, au milieu d'une foule d'autres jeunes gens. Parmi ceux-ci on en remarquait un assez grand nombre qui ne portaient ni le bouclier ni la framée que le Celte ne quitte jamais. C'étaient ceux qui n'avaient pas encore été jugés digues d'èlre

armés , et dont les pères venaient réclamer pour eux cet honneur. Ce droit de porter les armes était Tambition de tous, car c'était alors seulement que commençait leur vie comme hommes et comme citoyens. Jusqu'à cette ce' rémonie ils appartenaient à leur père , qui avait sur eux droit de vie et de mort ; mais une fois armés, ils n'étaient plus les enfants de la famille , mais ceux de la république , et ne dépendaient plus que d'elle (i). Mais cet affranchissement n'était pas toujours accordé sur la demande seule du père , ou du plus proche parent quand le père manquait ; il fallait que ces jeunes gens eussent prouvé qu'ils étaient digues de porter les armes qu on allait leur confier (2).

Au moment où Ruscin arriva, l'heure des épreuves approchait , et il dut remarquer avec colère à quel point était déjà montée la faveur de Bébrix , qui s'entretenait dans un endroit écarté avec Ambigat et ses deux ne-

(4) Ante hoc domus pars vidcntur, mox reipublica;. (2) Scd arma sumcrc non antc ruiquam moris quam civitas suffecturum probavcrit.

veux. La veille, Ruscin avait éprouvé une vive contrariété en voyant les conseils de Bébrix prévaloir sur les siens , à l'assemblée des chefs, où se discutaient les affaires avant d'être portées à la décision de toute la nation (i), et maintenant il le rencontrait presque dans la familiarité du souverain. Véritablement il ne se trompait point , car, par une déférence qui était une grande marque d'honneur en pareille circonstance , Ambigat invita Bébrix à s'asseoir parmi les juges appelés à décider du mérite des jeunes gens qui désiraient prendre rang parmi les guerriers. Cependant Ruscin fut encore plus surpris qu'il n avait été irrité, lorsqu'ayant remarqué que Bébrix parlait bas àAmbigatenlc regardant, celui-ci lui envoya un de ses chefs pour lui offrir le même honneur • Ruscin accepta , et l'accueil que lui fit Bébrix lui prouva qu'il le considérait comme un homme qu'il avait intérêt à ménager. Soit que ce fut l'amour de Bébrix pour Valla qui Teùt poussé à cette déférence, soit que ce fût

(1 ) Ut Cl quoquc, quorum {lenes picbem arbitrium est, apuci principes IKTlracU'iUur.

calcul et crainte de la part du jeune chef, qui redoutait Ruscin comme antagoniste , celui-ci sembla prendre cet accueil comme un ressouvenir d'antique amitié, et s'assit près deBdbrix. Alors commencèrent les épreuves. Elles furent ce qu'elles devaient être chez un peuple où la supériorité physique était la seule qui fût en honneur. Ce n'est pas qu'elle fût la seule qui fût une puissance ; mais une chose remarquable dans l'histoire humaine, c'est qu'à toutes les époques les sociétés ont reconnu tout haut un principe dirigeant auquel elles disent ostensiblement obéir , tandis qu'elles subissent, s'en pouvoir s'en rendre compte , des influences qu'elles ignorent ou du moins qu'elles croient dédaigner. Les actes de courage , la force , la témérité étaient les droits reconnus aux suffrages des Celtes ; ils ne demandaient pas d'autres garanties aux chefs qu'ils choisissaient;lesartslibérauxn'existaient pas pour eux , et cependant ils en subissaient le pouvoir. L'art naturel de la parole, le premier de tous ceux que l'homme emploie instinctivement avant d'en faire un art régulier, n'avait

pas de nom pour eux ; ils ne savaient pas ce que c'était que réloquence , et le plus souvent ils se laissaient entraîner par l'homme éloquent.

C'est pour cela que, dans les épreuves légales où il s'agissait de faire un homme d'un enfant , ils ne demandaient à celui-ci que des actes de force et de courage , ne soupçonnant pas peutêtre qu'il leur arrivait souvent dans les assemblées de se laisser prendre à la captation d'une parole habile et qui plaidait contre la force.

D'abord on remit à chacun des j eunes gens présentés une framéeavec laquelle ils devaient atteindre , à une certaine distance , un but marqué; puis un glaive pour abattre d'un seul coup une branche d'arbre d'une grosseur assez considérable. Lorsque ces preuves de vigueur furent données, il s'agit de montrer le courage , et alors commencèrent ces exercices où les jeunes Celtes sautaient à de grandes hauteurs et retombaient au milieu d'épées nues et de framées menaçantes. Quelque difficile que fût cet exercice, il offrait moins de dangers et occasionnait moins d'accidents qu on pour-

rait se l'imaginer. L'exercice avait donné de l'adresse à tous ces jeunes gens; l'adresse leur avait donné la grâce .

A voir de nos jours les bateleurs de presque tous les peuples barbares , il semble que la progression humaine a presque partout été la même. Aucun ne se plaît aux jeux où ne se trouve pas mêlée une chance de mort ou du moins de blessure, et même si l'autorité des écrivains anciens n'était là pour attester quels étaient les jeux des Celtes, on croirait aisémentqu'ona habillé à plaisir les mœurs incultes de nos ancêtres des coutumes de certains barbares contemporains.

Le nombre des jeunes gens qui se présentèrent fut considérable , et Ruscin put remarquer que les juges se montrèrent moins difficiles que de coutume pour les admissions, soit qu'on voulût augmenter le nombre de ceux qui voulaient courir la chance des conquêtes , soit qu'on voulûtremplacer par d'autrescettequantité de guerriers qui allaient quitter la patrie. Dès que tous ces jeunes gens furent reçus ils coururent se ranger autour des chefs qu'ils avaient

choisis , et Bébrix put remarquer que si un certain nombre s'associèrent ainsi à la fortune de Bellovèse et de Sigovèse , un plus grand nombre encore courut se placer à côté d'un enfant. C'était le dernier rejeton d une famille illustre ; et sans doute les idées de valeur héréditaire sont naturelles à l'homme , car déjà elles dominaient ces peuples rudes et forts , et donnaient des soldats à un enfant incapable de les conduire (i). Aucun d'eux cependant ne chercha un chef étranger à sa nation , aucun ne vint se mêler aux guerriers de Bébrix, aucun à ceux du prince des Aulerces , qui se trouvait également présent.

Puis lorsque les jeux furent terminés presque tous ces hommes si vigoureux et qui semblaient avoir tant de force à dépenser encore , s'étendirent par terre comme vaincus par la lassitude. C'est qu'il n'est pas dans Tinstinct naturel de Thomme d'agir pour agir ; aucun peuple sauvage n'a jamais compris ce que nous appelons la promenade. Les Celtes chas-

(1) Magna palruin incrita, principisdipiiationemctiam adolcscentulis adsignant.

LES CELTES. y?

siiienl pour le gibier, eouraient pour atteindre un but, combattaient pour piller, mais dès que la récompense n'était plus au bout de l'effort , T effort cessait. Nous Tavons déjà dit, ils aimaient la paresse et détestaient le repos (i). En cela ils obéissaient à la fois au besoin de conquérir pour se faire une meilleure position, et à la haine de tout travail inutile.

La plupart se lirent apporter leur repas qui fut servi par leurs enfants; car les esclaves ne s'occupaient jamais des soins dômes-" tiques. Ils payaient à leur maître une certaine portion du blé ou des fruits qu'ils récoltaient dans son champ, mais l'esclavage à la personne n'entrait point dans les idées de cette nation où la dignité de l'homme était une chose si sacrée.

D'autres se livrèrent aux jeux de hasard, et c'est à ce moment que Piuscin espéra se venger de Bébrix. 11 savait avec quelle fureur les jeunes gens jetaient tout ce qu'ils possé-

(■i) Quiini iiilotn lioliiiiics sic anioiil iiicrliarii ri odcriHl <|uiclrin, l. n

98 LKS CELTES,

daient aux chances de la fortune , et connaissait assez Bébrix pour espérer de lui enlever par le jeu , les trésors qui l'avaient fait si puissant. Il comptait reprendre ainsi sur ses compatriotes, l'empire que le jeune chef lui avait ravi, l^ais le sort loin de servir les projets de Ruscin , sembla s'acharner contre lui , et bientôt il arriva au vieillard ce qui arrive à tous ceux qui abordent cette lutte terrible avec le hasard. Après avoir cru qu'il dominerait le jeu , le jeu le domina. Il avait jeté un appât à la passion de Bébrix iet ce fut la sienne propre qui fut prise à cette amorce. Quelques ornements précieux perdus coup sur coup dépitèrent lluscin ; alors il entra dans cette fatale voie où l'on ne joue plus pour gagner, mais pour ressaisir sa perte . Afin de ravoir ces ornements perdus , il en joua de plus riches qu'il perdit encore; l'or remplaça l'argent quand l'argent fut épuisé ; Ruscin voulut racheter son or en jouant ses armes, racheter ses armes en jouant ses chevaux ; puis ses chevaux par son char ; enfin dépouillé de tout, il s'offrit lui-même comme dernier enjeu de cette terrible par-

LES CELTES. yw

tie . ( 1 ) Mais au moment où il faisait cette proposition à Bébrix, celui-ci se leva et lui dit :

— Je ne puis accepter aujourd'hui une pamlle chance, car bientôt je dois avoir avec toi un entretien qui ne peut avoir lieu avec un esclave.

Ruscin voulut insister , mais Bébrix demeura inébranlable, et lajournée étant avancée chacun rentra dans son camp. Ruscin seul ne reprit point le chemin du sien. Il se dirigea du côté du camp de Saron, qu'il n'avait pas vu depuis la matinée. Il ne trouva point Saron et apprit du petit nombre de guerriers qui lui étaient restés fidèles qu'on l'avait vu se rendre vers le bois sacré. Ruscin, à qui la colère et le désespoir ne permettaient ni l'attente ni le repos, alla du côté qui lui avait été indiqué, espérant y rencontrer Saron. Celui-ci en effet était la dernière espérance de Ruscin. S'il ne pouvait lui rendre les guerriers qui avaient passé dans le camp de Bébrix , il pouvait du moins le secourir après les pertes

(i ) Kxlrrriio ar iin\ issiitio jaclu do librrtalc Pt de lorporr roiitriidaitl.

qu'il a^ait éprouvées. Mais Ruscin erra vainement aux environs du bois sacré , il n'y trouva personne : la forêt était muette comme une tombe. C'était le lendemain que devaient sortir de son sein les oracles chargés de décider de la fortune des Celtes , et il semblait qu'elle se recueillit en sa vaste enceinte, comme un pythonisse avant l'inspiration.

Déjà la nuit était avancée, et Ruscin se prépara à rentrer sous sa tente. Alors seulement il commença à penser à sa fille, qui sans doute avait appris sa ruine , et qui Tavait attendu vainement, et, se laissant aller à cette propension facile à tout homme accablé de ses propres torts , il se prit à accuser Vaila. Il trouva qu'elle était la première cause du malheur qui lui arrivait ; il maudit en lui-même cet amour sans frein des femmes pour la magnificence des parures et la richesse des habits ; il s'irrita d'avoir écoulé la préférence de Valla pour Saron, lorsqu'à vrai dire c'était lui-même qui Tavait excitée; et c'est dans de pareilles dispositions (ju'il allait retrouver sa fille lorsqu'il aperçut à une certaine dislance de lui.

LES CELTES, loi

deux ombres qui sortaient de la forêt; l'une parfaitement distincte à cause de la blancheur de ses vêtements, l'autre presque confondue avec l'ombre, sans doute à cause de la couleur foncée des siens. La première était une femme , car elles seules portaient ces longues robes de lin qui resplendissaient dans la nuit; la seconde devait être un guerrier. Ruscin remarqua avec surprise qu'elles se dirigeaient vers le sentier où il se trouvait, et qui menait directement à son propre camp.

Lorsque ces deux personnes passèrent devant lui, Ruscin, qui s'était caché, reconnut Elomare à sa taille qui était aussi élevée que celle d'un homme; et Bébrix à sa voix. Celuici disait à la nièce d'Ambigat.

— Ainsi , Elomare , mon amour ne te semble point insensé; tu me promets qu'il sera heureux et que j'en recevrai bientôt le prix?

Ces paroles furent prononcées par Bébrix au moment où il passait devant le buisson où s'était réfugié Ruscin, Elles étaient comme sorties d'un murmure qui s'approchait , et dans lequel Ruscin d'abord ne distingua rien,

et les paroles suivantes se perdirent dans le même murmure qui s effaça et se perdit bientôt dans la distance. Toutefois, bien que Ruscin n'eût saisi distinctement que le peu de mots que nous venons de rapporter, il avait remarqué que c'était toujours la même voix qui avait parlé; et si la taille d'Elomare ne l'avait certainement fait reconnaître par Ruscin , il eût douté que ce fût à elle qu'étaient adressées ces amoureuses prières, tant elle avait gardé de bauteur et de fierté dans sa contenance pendant qu'elle marcliait à côté de Bébrix.

Cependant , c'en était assez pour confirmer les soupçons de Ruscin sur l'intelligence qu'il supposait exister entre Elomare et le beau cbef des Tectosages. 11 les suivait donc des yeux, tout en faisant marcber sur leurs traces un dessein de les accuser, quigrandissaitlumineux et terrible , dans Tesprit de Ruscin , à mesure que la forme d'Elomare et de Bébrix s'éloignait dans l'ombre. Toutefois, Ruscin éprouva un vif étonnemeut, lorsqu'au moment de perdre de vue ceux qu il supposait ses ennemis ,

il vit Bébrix revenir vers son camp, et Elomare se diriger du côté où lui-même avait assis le sien.

Ne pouvant imaginer quel projet pouvait conduire Elomare sous sa tente, il supposa qu'elle allait lui arracher par la séduction et les présents, les derniers guerriers qui étaient restés attachés à sa fortune, et il se préparait à la rejoindre et à la surprendre dans cette trahison, lorsqu'un nouveau bruit sorti de la foret attira son attention. D'ailleurs Ruscin pensa qu'il était arrivé à ce point de ruine où les séductions d'Elomare n'étaient déjà plus nécessaires pour lui enlever ses soldats, et que sa seule misère suffirait à les éloigner tous de lui.

Pendant qu'il faisait ces réflexions , le bruit qu'il avait entendu devint plus distinct et plus tumultueux. Bientôt Ruscin reconnut qu'il provenait d'une certaine quantité d'hommes qui sortaient de la foret j les uns conduisaient des chevaux qui n'avaient ni selJe ni frein, et des boeufs également libres du joug ; les autres portaient sur la tète de vastes ])aniors

t04 LES CELTES,

iresscs de jonc, où l'on enlendail se dcbaltrc des animaux vivants. Aux croassements qui s'échappèrent de l'nne de ces cages Ruscin reconnut que c'étaient des corbeaux qu'on y avait enfermés.

La précaution avec laquelle ces hommes paraissaient marcher, attestait leur crainte d être découverts. Bien qu'ils fussent nombreux, on n'entendait le murmure d'aucune voix, et à cjueJque distance de la forél, à un endroit où la route se divisait, ce groupe se divisa de même et une part se dirigea vers le nord de Ja forêt, l'autre vers 1 est.

Toutes ces marches nocturnes confirmèrent Ruscin dans ses soupçons; il fut convaincu qu il s'organisait quelque complot, et comme il avait été la première victime de l'alliance qu'il croyait exister entre Bébrix et Elomare, il supposa encore que ces hommes, qu'il voyait sortir de la forêt sacrée, allaient préparer de nouveaux pièges contre lui. Il se décida donc à les suivre dans l'ombre et choisit celui des deux groupes (pii passait le plus près de son <ain|).

LKS CKLTKS. lo.i

Quelque discrète que fut la marche de tous ces hommes, elJe couvrait facilement de son bruit celle de Ruscin, et il put constamment se tenir assez près d'eux pour les entendre s'ils eussent laissé échapper une parole. Mais un silence absolu régna durant leur longue marche. Enfin ils atteignirent un bouquet d'arbres séparé de la forêt, mais peut-être encore plus épais que le bois sacré, plus défendu par les hautes fougères et les ronces qui croissaient à ses pieds.

Le silencieux cortège y pénétra, et là Ruscin fut témoin de choses qu'il ne s'attendait guère avoir, et dont il ne comprit pas le but, quelle que fût la ruse habituelle de son esprit. A peine tous ces hommes qui portaient la longue tunique des Druides furent -ils au centre de ce bouquet de bois et dans un espace dégagé d'arbres et de ronces, que l'un d'eux leva une lourde massue, eten frappa le boeuf et le cheval qu'ils avaient amenés. Un coup d'un large couteau acheva de tuer ces deux animaux et pres- (pieaussitôt les corbeaux furent extraitsdeleur rage. Ces oiseaux, poussés par la faim (pi '>u

lOfi LES CELTES,

avait sans doute excitée en les privant de nourriture , s'éJancèrent avec fureur sur les deux animaux et les entamèrent de leiws becs de fer, malgré la présence des Druides.

Ceux-ci les considérèrent un moment, puis dans le même silence et sans qu'aucun geste trahit la pensée qui les avait fait agir, ils reprirent la route de la foret sacrée. Ruscin les suivit encore, ne s'expliquant ce qu'il avait vu que comme une consultation mystérieuse, par laquelle les Druides voulaient s'assurer d'avance des résultats , soit de l'assemblée du lendemain, soit de la guerre qu'on y voulait décider.

Les deux troupes qui étaient sorties de la forêt sacrée y rentrèrent presque en même temps , et Ruscin put remarquer que l'un de ceux qui faisaient partie de celle qu'il n'avait pu suivre se détacha de ses compagnons et se dirigea vers le camp de Saron. Ruscin crut un momentque c'était Saron lui-même et voulut l'aborder; mais voyant le jour teindre déjà d'un rouge pâle, les vapeurs de l'horizon, il regagna son camp. Il !c trouva encore un peu

plus abandonné que la veille et comprit que le bruit de sa ruine, lui avait enlevé le reste de ses guerriers. Il entra sous sa tente la rage dans le cœur. En revoyant ses chevaux, ses armes, ses trésors qui ne lui appartenaient plus, tout ce qu'il portait en lui de sinistres desseins s'exalta encore. Tout ce qui, jusque là, n'avait été pour Ruscin lui-même, qu'une conséqence habilement tirée des faits apparents, prit alors une sorte de réalité dans son esprit. Le besoin de croire à ce qu'il avait supposé , mena Ruscin à ne pas douter de ses suppositions. Une dernière circonstance, qui peut être l'eût éclairé dans toute autre disposition d'esprit, le décida tout-à-fait à se servir des moyens extrêmes qu'il considérait comme <';tant sa dernière chance de salut. Ruscin, demeuré seul dans sa tente, y vit bientôt entrer Valla. La jeune fille avait sur son visage un air de bonheur qui parut une injure à Ruscin. Il lui demanda ce qui la rendait si joyeuse, et avant qu'elle eût le temps de répondre , se laissant emporter aux sentiments amers qui lui remplissaient le cœur, il s'écria :

J08 LKS CELTES.

— Est-ce parce que je suis lulné, est-ce parce qu'il faudra m'en retourner dans notre contrée comme un mendiant et en vivant de l'hospitalité de mes compatriotes, que tu es si joyeuse? Ah voilà bien ce que sont les hommes et ce que sont nos propres enfants. Il y a quelques jours si tu m avais vu triste, Valla,tu ne m'aurais point approché l'oeil joyeux et le sourire sur les lèvres; tu aurais essayé de connaître les motifs de ma douleur et lu aurais voulu me consoler. Mais aujourd'hui tout est bien changé ; on croit pouvoir rire du père qui n'a plus ni armes ni trésors. Mais on se trompe ; l'infâme qui m'a dépouillé ne m'a pas tout ravi , il n'a pas su me gagner ma liberté, l'imprudent; j'ai encore le droit d'assister à rassemblée générale de la nation , et il m'y verra ainsi que son indigne complice.

— Mais, mou père, ditValla, vous vous trompez et je puis vous assurer. ..

Ruscin interrompit violemment sa fille, qui l'avait interrompu, et répondit :

— Il ne ma pas non plus enlevé mes droits de père, entends tu , Yalla? Je ne suis ]>oint

LES CKLTKS. 100

esclave, et quelcjiie chose m'appartient encore eu ce monde. C'est Je droit de disposer de ta vie.

La fureur avec iaquelle Ruscin prononça ces dernières paroles , fit trembler Valla. Elle comprit que nulle remontrance ne pouvait être faite en ce moment, et que la nouvelle la plus favorable serait tournée à mal par ce désespoir poussé jusqu'à la déraison.

L'heure de l'assemblée générale était arrivée et bientôt on vit les Celtes , quittant les uns la cité, les autres leurs camps, se rendre dans la plaine où elle devait avoir lieu. Ruscin accompagné de Valla et de quelques guerriers qui n'avaient pas voulu l'abandonner , s'y. rendit de son côté. Mais ce n'était plus le vieillard fier et majestueux qui était parti du pays des Tectosages avec une troupe respleii-

ils LKS CELTKS.

(lissante d'armes et de chars; ce n'était plus le chef couvert de vêlements magniliqucs que les populations avaient salué du tilre de roi , c'était à peine un de ces guerriers qui ne prennent personne à leur solde , mais qui se mettent à celle de quelque chef illustre.

Pour comble de rage , il vit passer devant lui Bébfix entouré d'une suite qui le mettait presqu'à côté des deux neveux d'Ambigat; la splendeur de sa marcbe ressemblait à celle d'un souverain , et Ruscin s'arrêta pour le laisser passer, afin de s'abreuver pour ainsi dire de sonmalbeur et s assurer dans la résolution qu'il avait prise. Cependant , lorsque Bébrix fut devant le vieillard , il le salua avec une déférence que celui-ci prit pour une dérision. Tout devient amertume pour les coeurs aigris, et le regard que Bébrix jeta sur Valla sembla sitôt au vieillard un affront tel , qu'il en eût tiré une vengeance éclatante , s'il n'avait compté davantage sur celle qu'il méditait. Toutefois il repor-ta vivement son attention sur Yalla ; car la manière dont Bébrix l'avait regardée semblait Uahir une sorte d intelligence entre

eux, ou du moins emporter en soi l'assurance qu'il avait d'être compris.

Si, lorsque Ruscin examina sa fille, il eût trouvé dans ses yeux le moindre signe équivoque, peut-être Teùt-il punie sur-le-champ , car il avait ajouté à tous les soupçons qu'il regardait comme certains, le vague soupçon que sa fille le trompait. Mais Valla tenait les yeux baissés et semblait ne pas avoir vu Bébrix. La rougeur qui couvrait son visage pouvait venir de l'indignation aussi bien que du trouble de la conscience , et Ruscin ne sut que penser.

Il continua donc à marcher vers le lieu de rassemblée et y arriva presqu'en même temps que Saron, également suivi d'un petit nombre de guerriers. Ruscin remarqua la pâleur et la préoccupation du jeune chef. Mais autant cette préoccupation semblait anxieuse et agitée dans le maintien du vieillard, autant elle paraissait calme et résignée dans l'attitude du jeune homme; d'un côté, il y avait toutes les angoisses d'une résolution non exécutée, dont le but était mauvais et les motifs bas et méprisables ; de l'autre, on voyait toute la sérénité I. 8

ii4 lES CELTES,

d'une action faite dans un bût noble et pouf des motifs dignes d'être applaudis. Cependant Saron paraissait embarrassé vis-à-vis de Ruscin, c'est que ce jeune bomme au coeur pur, comprenait qu'il ne serait pas compris ; il ne l'eut peut-être pas été par les esprits les plus noblement doués de cette nation , car la force de vaincre ses passions était regardée comme l'impuissance de vaincre ses ennemis ; il l'eût été encore moins par Ruscin, qui se préparait à sacrifier, sur des apparences frivoles, tout ce qu'il croyait lui être ennemi, afin de ressaisir la fortune qui lui était écbappée.

L'embarras de Saron parut une nouvelle trabison à Ruscin. Cette prévention du malbeur qui croit voir partout l'abandon , appartient aux esprits corrompus aussi bien qu'aux coeurs généreux ; seulement les mécbants l'éprouvent en raison du retour qu'ils font sur eux-mêmes, et les bons par l'exagération seule du mal qu'ils souffrent. En effet, la bonté n'est le plus souvent, en ce monde, que la résignation à souffrir.

Ruscin n'était pas de ceux qui se résignent ,

et sa colère prit un nouvel aliment dans les réponses vaines que lui fit Saron, lorsqu'il lui demanda Temploi de son temps , et ce qu'il comptait dire et faire dans l'assemblée.

Cependant le roi et les chefs des diverses nations avaient pris place sur un monticule qui dominait la plaine; les druides, chargés avec eux de maintenir Tordre dans rassemblée, étaient à leurs côtés, et un certain nombre de femmes , parmi lesquelles on remarquait Elomare , accompagnaient ces princes des Celtes.

Ce fut Ambigat qui le premier, adressant la parole à la multitude assemblée, lui exposa que le repos dans lequel vivait la nation des Celtes lui avait été reproché, non-seulement par les plus intrépides et les plus sages d'entre eux , mais encore par le dieu qu'ils adoraient. Il raconta les étranges apparitions de guerriers qui avaient eu lieu dans la forêt, les prodiges qui s'y étaient opérés , les bruits d'armes qui en étaient sortis. A ces signes il n'avait pu méconnaître la volonté du Ciel qui était d'envoyer les Celtes à de nouvelles con-

ne LES CELTES,

quêtes, etc'étaitpour obéir à cette volontë qu'il avait convoqué cette assemblée. Cependant, avant de rien décider , il fallait que les avis auxquels il avait cédé fussent approuvés par la nation; il fallait de même que les présages qu'il avait remarqués fussent confirmés par des augures certains. En conséquence, on allait délibérer sur la guerre qu'il proposait, et Theutatès serait solennellement interrogé sur l'issue probable de cette guerre.

Des murmures flatteurs accueillirent le discours d'Ambigat; et Bellovèse et Sigovèse, plus jeunes et plus bardis, ayant parlé dans le sens de la guerre , furent applaudis par les framées que la multitude éleva et cboqua en Tair en signe d'opprobalion.

La guerre était pour les Celtes une occupation si habituelle, que pour eux la paix était l'exception de leur vie. De nos jours on excuse la guerre en disant qu'elle conduit à la paix; Ambigat excusa la paix qu'il avait maintenue, comme éj;ant un moyen de mieux se préparer à la guerre. On semblait donc sur le point de décider, sans opposition, que la

guerre serait entreprise, lorsque Ruscin se leva et demanda à parler.

— On vous propose la guerre, s'écria-t-il , mais contre qui et dans quel but? Avez-vous des injures à venger? Y a-t-il autour de nous un peuple qui soit venu vous insulter ou vous piller? Non! personne ne l'a dit, et personne n'aurait pu le dire, car cela n'est pas vrai. Vous irez donc au hasard, comme un taureau furieux, attaquer tout ce qui se présentera sur votre passage? D'ailleurs quel fruit espérez-vous tirer de cette guerre? Est-ce une meilleure condition que vous voulez? la trouverez-vous dans des climats plus rigoureux ? Sont-ce des habitations plus riches et plus vastes? enrichissez et agrandissez les vôtres ; vous faut-il des moissons plus fécondes? cultivez vos champs. Où vont vous conduire ceux qui se proposent pour vos chefs? ils ne le savent pas eux-mêmes et ne vous l'ont pas dit. En sommes-nous venus à ce point que la fougue irréfléchie de quelques jeunes gens amoureux du bruit des combats, décide des destinées d'une nation? l'expérience des vieux guerriers

et la sagesse des hommes qui ont assez vu du passé pour comprendre l'avenir, ne sont-elles plus que des objets de risée pour les Celtes, que je n'aie pas vu une seule tête blanche se lever parmi nous tous pour repousser ce projet? ou bien serais-je forcé de croire qu'il y a des motifs cachés qui poussent les chefs à vous entraîner dans cette entreprise?

A ces mots, les sourds murmures qui accompagnaient le discours de Ruscin, grondèrent avec plus de force ; un mouvement d'inquiétude se manifesta parmi les chefs ., et Bébrix s 'avançant impétueusement , s'écria :

— Est-ce à la nation des Celtes qu'on tient un pareil langage? comment se fait-il qu'un chef qui , dans sa jeunesse, a conquis une bonne réputation de guerrier , ose venir proposer à des guerriers la condition et les travaux que nous laissons à nos esclaves? Qu'ils arrosent la terre de leurs sueurs et lui arrachent de pénibles récoltes , c'est leur destinée; la moisson des hommes libres se fait sur le champ de bataille et avec l'épée; que nos ennemis sèment, nous récolterons; qu'ils bâtissent

des demeures, nous les habiterons; qu'ils polissent Tor, nous nous en parerons après les en avoir dépouillés ; notre labeur à nous, c'est la guerre , notre récompense la renommée , notre richesse le butin . .

Ces paroles de Bébrix furent applaudies par le choc des armes, ce qui était le témoignage le plus flatteur qui fut donné dans une assemblée.

— Ah! s'écria violemment Ruscin, si tu n'avais pas d'autres richesses que celles que donne le butin, Bébrix, tu ne tiendrais pas ici la place que tu occupes, tu n'y parlerais pas si insolemment. Et qu'as-tu besoin de la guerre pour acquérir des richesses , toi qui . parti pauvre de nos contrées , es arrivé riche eu ces lieux, après un voyage de quelques lunes? Tu sais mieux qu'un autre que la guerre est inutile pour avoir des trésors; mais tu penses qu'elle est nécessaire pour éloigner ceux qui pourraient déjouer les desseins pour lesquels ont t'a si richement paye.

— Ruscin, répliqua Bébrix, je ne réponds pasaux injuresd' un vieillard irrité par saruine.

— Ma ruine, reprit Ruscin , ma ruine n est point ce qui me fait parler ainsi et ce n'est pas non plus elle qui t'a enrichi : mais dis-nous d'où te vient Tor qui couvre tes armes et tes vêtements, celui que tu as distribué à tes guerriers? dis-le; car je t'accuse de larcin, je t'accuse d'adultère avec une femme dont. . .

Avant que Ruscin pût continuer, Atax, le grand druide se leva, et, interrompant Ruscin, il dit d'une voix paisible et imposante :

— Ce n'est pas le moment où Ton doit porter les accusations devant rassemblée générale de la nation; ce moment viendra, et alors, Ruscin, tu pourras parler librement; mais il s'agit à présent de décider de la guerre qui vous est proposée. La voulez-vous, peuple, la demandez-vous?

Tous les guerriers agitèrent leurs armes en signe d'assentiment, et la guerre fut décidée. Pour ces peuples qui se nourrissaient du pays où ils portaient leur conquête, une résolution si solennelle se prenait avec rapidité. Rien qu eux-mêmes ne leur était nécessaire pour lecombat; ils traînaient à leur suite leurs fem-

mes et leurs enfants, et toute terre où vivaient des bétes sauvages et où croissaient quelques fruits, suffisait à les nourrir.

Quand on eut fini de cette grave décision, le moment vintde consulter Tlieuta tes sur lesuccès de cette guerre. Alors parut un char attelé de chevaux blancs nourris par la main des prêtres dans la forêt sacrée. Ils furent livrés à eux-mêmes, et les druides les entourèrent dans un profond silence ; la même attention régna dans toute l'assemblée. D'abord les coursiers demeurèrent tranquilles ne sentant pas la gêne des traits auxquels ils n'étaient pas accoutumés; mais au premier mouvement qu ils voulurent faire, le lien qui les retenait les irrita; et bientôt ils bondirent avec fureur, au lieu d'avancer, comme cela devait être cependant pour fournir un augure favorable à la guerre, Us se prirent à reculer. Les druides et les chefs pâlirent : et Ruscin s'écria :

— Les dieux prononcent; la guerre sera malheureuse ; elle sera malheureuse, car elle est injuste.

Cette exclamation de Ruscin tourna les

regards de la multitude de son côté, et luimême, voulant répondre au long murmure qu'il avait excité , quitta de Toeil un moment les chevaux sacrés. Ce moment suftit à faire entendre un appel bien connu à ces chevaux et à les frapper d'un coup de fouet qui les poussa en avant. La même gène qui les avait fait reculer d'aJjord, les poussa avec fureur une fois qu'ils furent lancés dans leur course, et le char traversa la multitude au milieu des acclamations les plus bruyantes.

La seconde épreuve, qui consistait à couper une branche de bouleau en trois parties égales, à les lancer en l'air et à lire l'avenir dans la manière dont elles retombaient à terre, fut également favorable à la guerre ; mais malgré la religion des Celtes et leur foi en leurs prêtres , ils savaient trop que l'adresse de celui qui lançait ces morceaux de bois disposait de l'oracle à son gré , pour y avoir une grande foi. Aussi demanda-t-on l'épreuve des oiseaux sacrés. INon-seulement elle était décisive dans la croyance de ces peuples, mais encore la direction que prendraient ces oiseaux devait

LES CELTES. iU

indiquer le côté où il fallait que la guerre fût portée.

Pour satisfaire à ce vœu du peuple, on apporta la vaste cage où ces oiseaux étaient élevés. C'étaient des corbeaux les uns au plumage noir et au bec jaune, les autres mêlés de gris et au bec noir. S'ils regagnaient la forêt, c'était un avertissement que la ^erre ne serait pas heureuse ; si, au contraire, ils s'éloignaient à tire d'aile, cela voulait dire qu'il fallait partir. C'étaient comme des messagers de mort qui allaient reconnaître le lieu où on leur préparerait bientôt leur festin.

La cage fut ouverte, et ces oiseaux , longtemps accoutumés à l'esclavage, ne comprirent pas comment on leur offrait la liberté; ils voltigèrent un moment devant l'issue; mais dès que l'un d'eux s'y fut posé et fut sorti, tous les autres le suivirent et bientôt ils s'élancèrent à une grande hauteur. Une fois dans les airs ils y tourbillonnèrent longtemps en poussant de grands cris, et tinrent l'attention de la foule suspendue aux caprices bizarres de leur vol. Enfin tout à coup ils semblèrent

se réunir en un seul faisceau, puis, se séparant en deux groupes , ils s'élancèrent les uns du côté du nord , les autres du côté du sud-est. Ruscin, comme les autres, les suivit longtemps des yeux ; mais au moment où il les perdit de vue, et qu'il ramena ses regards sur la terre, il remarqua qu'ils volaient droit dans la direction où il avait vu; dans la nuit, tuer les chevaux dont les dépouilles sanglantes appelaient sans doute l'instinct carnassier de ces corbeaux. Comme ces réflexions se présentaient à lui, Atax s'écria: .

— Voilà la route que doivent prendre nos guerriers; le ciel lui-même la leur indique.

— Sans doute, reprit Piuscin avec un accent de dérision qui épouvanta les plus hardis, c'est leciel, etavecleciel, les animauxsanglantsdont vous avez fait jeter les cadavres vers ces deux points de l'horizon.

Tant d'audace et de persévérance fit cependani quelque impression sur la multitude. Les druides parurent troublés; Atax ne le fut toutefois que par la colère. Prêtre, blanchi dans les luttes avec le pouvoir et la résistance

LES CELTES. ï25

populaire, il savait bien que la découverte même d'une supercherie ne dépouillerait pas facilement les druides de la foi qu'ils inspiraient; rhabitude de croire est aussi forte au cœur de Thomme que l'habitude d'aimer. On ne se sépare pas d'un vieil ami au premier tort qu'on lui reconnaît ; on ne trahit point une religion à la prepiière jonglerie qu'on y découvre ; en outre , il ehtre, dans cette ténacité de l'homme aux croyances primitives, un fonds de paresse dillicile à vaincre ; c'est un travail pour le coeur de ne plus aimer, et pour l'esprit de ne plus croire, et il n'y a guère que les natures dévorées d'activité qui se plaisent à ces changements.

Atax savait tout cela; mais son orgueil ne s'irritait pas moins de l'audace d'un homme qui osait dénoncer, en face de la nation, les ruses des cérémonies religieuses. Cependant il eut recours à cette tactique de tous les hommes accusés et qui sont revêtus d'une puissance assez respectable pour qu'on n'ose pas paraître les soupçonner en face; Atax se leva , et jetant sur la foule interdite et indécise un re-

gard menaçant, il fit retentir ces paroles d'une

voix tonnante :

— Que ceux qui doutent du ciel aillent Finterroger aux endroits que cet homme a désignés, ils y trouveront une terrible réponse... qu ils y aillent.

Nul ne quitta l'assemblée , et des milliers de voix applaudirent Ata:^, et appelèrent Ruscin impie et sacrilège. Alors celui-ci, qui avait compté élever une accusation contre Bébrix et Elomare, sur des suppositions peut-être justes, mais auxquelles nul fait ne venait eu preuve, commença à comprendre qu'il avait engagé une lutte où il devait nécessairement succomber , puisqu'il ne se trouvait pas dans l'assemblée un seul homme qui osât aller vérifier l'exactitude de ce qu'il venait de dire. 11 eut voulu retenir les imprudentes paroles qu'il avait prononcées ; il cherchait dans les regards de ceux qui Tentouraient le sort qu'on lui réservait , et ne rencontra que des yeux irrités. Bébrix seul semblait le considérer avec pitié , et Elomare avec un dépit qui n'était point celui d'une femme accusée, mais celui d'une

LES CELTES. 12î

personne dont oh a dérangé les calculs.

Bientôt cependant la dernière épreuve , l'épreuve décisive, fut demandée a grands cris, ce fut le combat d'un guerrier celte contre un soldat de la nation cpi'on voulait attaquer.

A cette demande, l'espoir rentra dans l'âme de Ruscin, car la paix qui durait depuis longtemps n'avait laissé aucun prisonnier au pouvoir des Celtes; et comme on ignorait encore sur quelle contrée on devait précipiter là multitude armée qui demandait la guerre, il eût été difficile de désigner un prisonnier, même lorsque la cité en eût possédé quelquesuns. Ruscin était dévoré du désir de jeter cet embarras à rassemblée; mais il sut se contenir, prévoyant bien qu'il allait surgir malgré son silence. En effet, comme les cris de la foule devenaient de plus en plus pressants, et demandaient le combat avec persévérance, Bellovèse s'avança et dit :

Que la nation des Celles était si puissante, que nulle autre n'avait, depuis longues années, osé l'attaquer, et que lorsqu'elle voulait des ennemis, il fallait qu'elle allât les chercber

chez eux, mais qu'elle nen nourrissait pas

dans son sein.

Ces paroles, si flatteuses qu'elles fussent, ne satisfirent point l'assemblée, et des murmures accueillirent cette explication, quoiqu'elle fût donnée par un des honunes que la nation désignait comme l'un des plus braves et des plus digues de la commander; Atax, comprenant le mauvais effet de la circonstance où l'on se trouvait, et des paroles de Bellovèse , se leva tout aussitôt, et s'écria d'une voix inspirée :

— Bellovèse se trompe quand il dit que la cité ne nourrit point d'ennemis dans son sein; en est-il un plus grand de la gloire et de la religion des Celtes, qi:c lliomme qui, à la fois, accuse l'un de ses chefs iet. plus renommés et la sainteté de la religion ? Quel guerrier d'une nation ennemie aurait tenté de nous détourner de la guerre avec plus d'acharnement que lui? Quel autre , s'il était vaincu dans un combat , manifesterait plus précisément la volonté céleste? Qu'il combatte donc, cet ennemi, qu'il combatte pour la nation qu'il a voulu préserver de notre colère , qu'il combatte con-

tre la gloire qu'il a voulu ravir à ses compatriotes.

Les acclamations les plus unanimes et les plus spontanées accueillirent ces paroles d'Atax; les armes se choquèrent avec un bruissement terrible , et ce fracas d'airain se mêlant aux hurlements de la foule, il en résulta un mugissement immense, pareil à celui de l'océan quand, poussé par la tempête, il se heurte aux rochers de la cote et brise ses vagues qui semblent jeter au ciel de terribles lamentations, et à la terre d'épouvantables menaces.

Il est à remarquer combien les grandes assemblées se laissent facilement prendre aux subtilités de l'esprit, lorsqu'elles tirent audacieusement d'embarras un homme qu'on croyait acculé dans une position désespérée. Ainsi , cette proposition d'Atax , contraire à toutes les coutumes , qu'on eût peut-être repoussée avec mépris en toute antre circonstance , fut-elle considérée comme une inspiration céleste , et des milliers de voix demandèrent le combat immédiat, et avec un tel acharnement, qu'il fut impossible dclerefu- I- 9

m LÉS CELTES.

ser. Cependant , à Texception d'Atax et de ses druides, tous les autres chefs de rarmée parurent grandement alarmés de cette proposition; Elomare surtout, m^aitresse d'elle-même jusqu'à ce moment, ne put dissimuler son angoisse , et Bébrix laissa percer un vif mécontentement. Mais tous ces sentiments devinrent encore plus poignants au coeur de ceux qui les éprouvaient , lorsque l'assemblée ayant demandé quel guerrier devait combattre contre Ruscin , Atax ajouta :

— C'est à celui qui a le mieux parlé en faveur de l'entreprise, à vaincre par les armes, celui qu'il a déjà vaincu par la parole ; qtie Bébrix continue sa victoire , elle lui servira de réponse aux accusations portées contre lui.

Bébrix parut consterné ; et Huscin , près duquel Valla s'était élancée , s'écriait vainement :

— Oui, oui, c'est juste, peuple, quon fasse égorger par un jeune homme le vieillard qui peut dévoiler les intrigues de vos prêtres et de vos chefs.

Mais les hurlements de la foule couvraient

LES CELTES. iVl

sa voix, et lui-même n'entendait pas sa fille qui lui criait :

— Oh non ! mon père , c'est impossible , vous ne combattrez pas Bébrix ; vous ne piouvez périr de sa main ni lui de la vôtre ; c'est un combat impie et sacrilège : s'il faut une victime, ce n'est point à la nation de la fournir.

Le tumulte augmentait et les guerriers, voyant l'hésitation de Ruscin, lui jetaient le nom de lâche et de traître ; quelques-uns demandaient quil fut puni comme tel, et criaient :

— Au bourbier ! au bourbier !

La rage de son impuissance s'emparant alors de Ruscin, il tira son épée et s'écria d'une voix qui, à ce moment, se fit entendre audessus des mugissements de la foule :

— Tu m'as gagné mes armes, Bébrix, je vais te les donner de manière à ce que tu ne les perdes jamais. Je te les enfoncerai si avant dans la poitrine qu'aucune main ne les en retirera,

'Et , se dégageant violemment des bras de sa

fille , il s'élança dans l'espace vide que la foule

fit autour de lui.

Cependant Bébrix était demeuré immobile et bési tait' sur le parti qu'il devait prendre, lorsque Elomare , passant à son coté , lui dit rapidement :

— Combats, Bébrix,soisprudentet necberche que la victoire et non la mort de ton ennemi.

Bébrix , poussé par ces paroles , par les cris et les regards du peuple qui l'appelaient de toutes parts, marcha à son tour vers cette enceinte faite d'hommes armés et se présenta au combat. Ruscin, que la colère dominait, lui lança sa framée, qui vint se planter si profondément dans le bouclier de Bébrix , que l'on comprit tout de suite que , nlalgré son âge , le vieillard était un adversaire redoutable, et que la victoire du jeune chef ne serait pas facile si la victoire même lui était assurée. Le silence d'une attention fortement captivée succéda tout à coup au murmure qui avait continué encore; et lorsque Bébrix, lançant sa framée avec faiblesse contre Ruscin, celui-ci l'arrêta au vol et la renvoya avec une vigueur nou-

velle à son ennemi, tous les esprits devinrent incertains, et déjà quelques vœux en faveur du vieillard entrèrent dans le cœur de ces guerriers, qui admiraient tout ce qui attestait la force et le courage. Cette framée alla frapper encore. une fois le bouclier de Bébrix, qui demeura immobile. Ruscin, toujours emporté par la colère, se précipita alors impétueusement sur son jeune adversaire ; mais celui-ci, avec une souplesse et. une légèreté inouïes, évitait les coups acharnés du vieillard, qui frappait avec une continuité et un désespoir qui semblaient tenir du délire , et qui croissaient à cliaque fois que l'épée de Ruscin, levée en Tair et prête à retomber sur la tête de Bébrix, descendait comme l'éclair et s'abattait dans le vide.

Les guerriers avaient trop d'iiabitude des combats pour ne pas comprendre que Bébrix cherchait à fatiguer la fureur de son ennemi ; mais cette manière de vaincre ne convenait pas à leur impétuosisé , et d'ailleurs les coups de Ruscin se suivaient avec une telle rapidité qu'il était douteux que , malgré son adresôe,

t34 LES CELTES.

Bébrixpûtles éviter toujours. Le combat qui changeait à chaque instant de théâtre , traînait à sa suite la foule qui resserrait ou élargissait son cercle pour faire place aux deiix adversaires. Ambigat, Atax, les autres chefs de la nation , les druides attentifs et silencieux étaient aux premiers rangs ; et en avant d'eux tous, deux femmes, Valla, qui à chaque mouvement le répétait instinctivement , éperdue et tremblante qu'elle était, etElomare, qui la retenait par la main , l'œil fixé sur les combattants, le sourcil froncé et semblant attendre le moindre événement pour en tirer avantage. Enfin le combat se prolongeant sans que rien ne se décidât, des mumures s'élevèrent çle tous côtés j le nom de Bébrix fut insulté. 11 l'entendit , et le soin de sa réputation remportant sur les motifs secrets qui l'avaient porté à de si longs ménagements , il s'élança d'un bond sur Ruscin , le renversa du choc de son bouclier , lui arracha son épée et leva la sienne pour en frapper son ennemi couché. Mais à ce moment, une main aussi forte et plus rapide que celle de Bébrix l'arrêta sou-

dainement ; c'était celle cVÉlomare. Cette action frappa la miiltitiicle d'étonnemeut. Elomare était vénérée parmi lès druidesses, comme celle en qui l'esprit divin que les Celtes croyaient habiter le corps des femmes, était le plus fécond en prodiges et en révélations sacrées. Elomare le savait, et profitant de la stupéfaction générale, avant qu'aucun murmure pût la prévenir ou l'interrompre , elle s'écria d'une voix inspirée :

— Les dieux ont parlé par ce combat et par cette victoire ; ils ont parlé en m'inspirant de suspendre Tépée du guerrier au moment où elle allait frapper l'ennemi vaincu. Non, cette guerre où vous marchez ne sera point une guerre , d'extermination où les populations détruites s'effaceront devant vous ; ce sera une guerre de princes qui feront non-seulement la conquête des terres, mais aussi celle des peuples, et ces peu])les vivront sous vot^.'e domination , esclaves par votre victoire , et couchés à vos pieds comme ce vieillard aux pieds de son vainqueur. Vous porterez la race des Celtes clans les contrées les plus éloignées,

et les filles des vaincus la perpétueront à votre gré, car elles se donneront à vous comme la fille de ce vaincu se donnera à l'illustre chef qui vient de vous assurer la victoire. Partez donc, allez, c'est la volonté du ciel; personne ici, ni Bébrix, ni le vieillard, ni moi, n'avons été autre chose que les instruments aveugles de la puissance divine, qui a voulu se manifester , et dans les obstacles que vous trouverez , et dans la manière de les vaincre , et dans le but qu'il vous est donné d'atteindre. Allez , et que les harpes chantent le bardit de guerre.

Et tout aussitôt les bardes, entraînés par ce moiivement hardi , par l'autorité des paroles d'Elomare, par Tiuspiration resplerfdissanle qui illuminait son visage , firent résonner leurs harpes, et entonnèrent un chant pressé, rapide , doat le mouvement remua plus profondément encore cette multitude déjà émue et flottante , exalta cette émotion et la changea bientôt en un délire de joie et de confiance, Contre laquelle toute opposition serait venue 6Q hvmVé

Cependant on pouvait remarquer , à Tair mécontent d'Atax, que ce n'était point là ce qu'il avait espéré ; et lorsque l'agitation de la foule se fut calmée, il s'avança à son tour, et dit d'un ton sévère à Ruscin :

— Oui , c'est le ciel qui a inspiré Elomare en te sauvant la vie, car il te reste deux grands devoirs à accomplir. Le premier est de soutenir l'accusation que tu as portée contre Bébrix • le second de répondre à celle que nous portons contre toi , comme impie et sacrilège.

Malgré son autorité, ces paroles d'Atax furent mal accueillies ; la multitude se trouvait satisfaite dans ses désirs; Tissue inattendue de ce combat lui plaisait , par l'espérance qu'elle offrait à tous ces guerriers de trouver à l'étranger une place et un rang qu'ils ne pouvaient espérer dans la patrie. Le courage de Ruscin même lui avait ramené beaucoup de guerriers, et une voix unanime renvoya au lendemain la décision de ces deux affaires. Les guerriers qui depuis le matin assistaient à rassemblée se dispersèrent pour se rendre

dans leurs camps et y prendre leur repas ; et jusqu'à la nuit close on entendit résonner de tous côtés les chants des bardes, les cris de joie du peuple, et le mouvement des armes qu'on préparait.

Si la surprise de tous les guerriers avait été grande en voyant où avaient abouti les bruits que Ruscin avait essayé de répandre contre Elomare et Bébrix, Tétonnement de Ruscin ne peut guère s'exprimer. Ainsi, pendant que les druides, se séparant ostensiblement des cliefs , rentraient dans le bois sacré sans vouloir assister au conseil qui devait se tenir dans la demeure d'Ambigat, Ruscin, accompagné

de Valla , regagna sa tente sans pouvoir s'expliquer le but de tout ce qui s'était passé. Son salut lui venant par la main d'Elomare, cette prédiction du mariage de Bébrix avec sa fille, tout celarenversaitcomplétementses idées sur la connivence qu'il croyait exister entre elle et Bébrix. 11 espéra que Sarou pourrait lui donner quelques explications ; mais Saron était absent, et ou l'avait vu se diriger, accompagné de deux druides, vers le bois sacré.

Cependant la joie de Yalla perçait malgré ses efforts sur son gracieux visage. Rusciu finit par le remarquer, et après l'avoir considérée un moment , il lui dit :

— Yalla, tu m'as trompé.

— . Non, répondit-elle avec assurance : lorsque j'ai voulu vous parler, vous n'avez pas voulu m'entendre, vous m'avez repoussée avec colère, et en me menaçant. Cependant j'aurais bravé cette colère , si j'avais pu prévoir vos projets dans l'assemblée générale. Je savais que Bébrix devait vous demander ma hiain ; je savais qu'Elomare devait le seconder dans sa demande*

— Qui te l'a dit?

— Elle-même, qui était venue vous trouver dans votre camp, cette nuit, mais qui, ne vous y ayant pas rencontré , est venue à moi, et m'a appris aussi que Saron était admis parmi les jeunes gens qui se destinent au culte dudieu Theiitatès.

— C'est donc de toi que parlait Bébrix, dit Ruscin en ramenant à lui ses souvenirs de la veille, lorsqu'il disait à Eloraare que son amour serait heureux ; c'était donc véritablement Saron que j'ai cru reconnaître parmi les druides qui ont conduit loin d'ici, et égorgé dans un bois, ces animaux destinés à faire parler le ciel. Cependant tout cela n'en reste pas moins pour moi un mystère inexplicable.

— Le mystère est bien facile à deviner, repritétourdiment la jeune fille, c'est que Bébrix m'aime.

— Il t'aime , réplique Ruscin , averti par l'accent de sa fille, il t'aime, et toi ?

— Moi?

— Oui , toi . . .

La jeune fille demeura assez embarrassée, puis, sans répondre à la question de son père, elle dit :

— Bébrix n'a point l'intention de vous prendre tout ce qu'il vous a gagné.

— Et tout ce qu'il m'a ravi? reprit Ruscin.

— 11 veut vous le rendre.

— Comment ?

— Oli c'est bien facile, c'est...

— Jeune fille, dit une voix grave de femme, tu avais juré de ne rien dire. . .

C'était Elomare qui entrait à ce moment sous la tente [de Ruscin. Cette femme active et patiente , prête à tout faire pour la réussite de ce qu'elle avait entrepris, lien secret entre le pouvoir religieux et le pouvoir du roi, aimait à se glisser dans Tombre et à apparaître soudainement devant ceux à qui elle voulait imposer sa volonté. Cette manière d'agir pour elle-même elle l'appliquait à ses projets. Elle se plaisait à les conduire secrètement dans les ténèbres, n'en miontrant à chacun que ce qui convenait au rôle qu'elle

LES CELTES. iÀt

voulait lui faire jouer; jusqu'au môttient où tout ce qui devait concourir à son succès se trouvant arrivé au point prévu par elle , tout éclatait par le contact seul des choses et des hommes mis en mouvement. Alors elle s'admirait dans l'événement sans paraître y prendre part ; elle regardait son œuvre de loin, se tenant même à l'écart des résultats, comme le mineur qui, après avoir fouillé la terre et l'avoir remplie de poudre et de projectiles, contemple de loin son oeuvre au moment de l'explosion.

Lorsque Elomare fut entrée elle fit un signe impératif à Yalla de s'éloigner; celle-ci ohéit, et Piuscin demeura seul avec la prétresse.

Le rusé vieillard se sentit en présence d'un caractère qui le dominait ; mais il dissimula adroitement son embarras et soutint le regard inquisiteur d'Elomare.

— Ruscin, lui dit-elle , quels sont tes projets pour demain ?

— Quels projets peut-on former dans ma position? répondit Piuscin ; c'est aux événements qui surviendront d'ici là , à me dicter

ma conduite ; ou plutôt je dois laisser à la volonté qui a mené toutes les choses jusqu à ce moment, le soin de m'indiquer le chemin que je dois prendre.

— Sans doute, Pvuscin, ditÉlomare, tu voudrais que je te donnasse un conseil afin de bâtir de nouveaux calculs sur ce que tu apprendrais ainsi : je te connais, et si tu as été le jouet de tout ce qui t'entourait tu le dois à toi-même. Toujours empressé d'élever des obstacles à Tencontre des desseins des autres, t'ima^inant que tout ce qui n'est pas conçu par toi est contraire à ta fortune, et, le plus souvent t'apj)liquant mieux à détruire celle des autres qu'à élever la tienne. Cependant il faudra venir demain soutenir Taccusasion que tu as portée et répondre à celles qu'on élève contre toi.

— Quant à la première, dit Ruscin, ellen'a pas besoin de plus de paroles que je n'en ai prononcé. Tl faudra que Bébrix explique comment il possède ces richesses qu'il étale; toi-même qui Tas connu pauvre , doutes-tu qu'elles ne lui viennent du larcin ?

— Tu ne veux donc plus dire qu'elles lui viennent de Fadultère, dit Eiomare, et peutêtre de l'assassinat, car tu sais mieux que personne, mieux que moi-ra.éme, que mon époux Vintex est mort ?

Paiscin se troubla à ces paroles, et Eiomare continua .

— Tu le sais si bien que tu Tas dit à tous les guerriers qui ont voulu écouter tes paroles.

Ruscin, alarmé de l'assurance d'Elomare, quoiqu'il ne fut pas grandement surpris que les bruits qu'il avait semés dans tous les camps fussent arrivés jusqu'à elle, Ruscin lui répondit avec humeur:

— Quel autre ne s'y serait trompé à ma place? Quel autre eut interprété autrement tes visites nocturnes dans les camps de Bébrix, et les étranges paroles qu'il t'adressait la nuit dernière lorsque —

Ruscin s'arrêta en s'apercevant de son imprudence, et Eiomare continua.

— Lorsque tu nous suivais à la trace, n'estce pas? Je comprends maintenant pourquoi je

ne t'ai pas trouvé dans ton camp, lorsque j'y suis Tenue, je devine aussi comment tu as appris le secret par lequel nous dirigeons le vol des oiseaux sacrés. Sais-tu, Ruscin, que tuas commis un sacrilège qui est puni de mort?

— Je le sais.

— El comment espères-tu te sauver?

— Est-il nécessaire à tes projets que je me sauve? dit Ruscin d'un air qui semblait vouloir pénétrer la pensée de la druidesse.

— IN on, répliqua froidement celle-ci; cela m'importe peu. Tu m'as été un obstacle, mais je n'ai pas voulu te briser parce que j avais reçu l'hospitalité dans ta maison. Mais ton accusation me dégage de ma reconnaissance. Fais donc ce qui te plaira —

A ces mots Élomare voulut sortir ; R.usciu fit un mouvement et lui dit :

— Élomare, est-ce pour cela que tu es venue m.e voir, et n'as- tu rien à me dire ?

— Je ne suis venue rien te dire , je suis venue t'interroger, je suis venue te demander ce que tu comptais faire ; tu ne m'as point répondu. Je n'ai plus rien à faille ici.

La prêtresse fit encore un pas pour s'éloigner, etPaiscin, emporté alors par les angoisses qui l'agitaient, dépouillant soudainement les ruses par lesquelles il espérait surprendre les secrets d'Elomare pour en profiter, montra en un mot, tout ce qu'il avait d'anxiété et d'incertitude en lui-même.

— Mais que veux-tu que je fasse ? lui dit-il d'un ton désespéré.

^Elomare le regarda avec un sourire de vanité satisfaite.

— Je veux que tu fasses ce que tu avais projeté ; que tu accuses Bébrix et moi-même, comme tu l'avais résolu.

— Que je t'accuse ? répondit Paiscin avec stupéfaction , croyant toujours apercevoir un piège dans les conseils qu'on lui donnait.

— Penses-tu que je ne puisse pas me défendre ?

Ruscin ne répondit pas, puis il reprit avec quelque embarras:

— Mais moi , comment me défendrai-je ?

— Il me semblait, répliqua Elomare, qu'un esprit aussi rusé que le tien ne devait pas

éprouver un pareil embarras, et qu'ii aurait facilement pu voir que des deux chefs qui sont venus avec Bébrix du pays des Tectosages, tu n'étais pas celui qu'on voulait sacrifier. — En effet, Saron — s'écria Ruscin.

lomare était sortie, elle- avait suffisamment indiqué à Ruscin le seul moyen de salut qui lui restât, mais elle ne voulait pas se laisser montrer qu'elle avait été comprise. Il n'y a guère que chez les scélérats les plus ébontés que le crime ou la trahison se discutent avec franchise; ceux qiii, comme Elomare, ne font le mal que par nécessité , et dans un but qui compense à leurs yeux la cruauté des moyens, gardent encore cette pudeur des mauvaise sactions qui leur en dérobe î'odieux : c'est l'âme qui se voile avant de tomber; comme la femme qui se cache le visage en s'abandonnant.

Nous n'entrerons pas dans les détails de la nouvelle assemblée qui eut lieu ; nous dirons seulement par quels moyens Bébrix repoussa l'accusation portée conlre lui. Il avoua véritablement qu'il était parti pauvre de sa C(mtrée, mais qu'il avait été enrichi par les

dons d'Ambigat; et Ambigat déclara qu'en les prodiguant à un guerrier qui les méritait si justement il n'avait fait que rendre justice au chef qui avait amené à l'assemblée tant de soldats empressés de le si. ivre sur la seule réputation de sa haute valeur. Chacun étaitdisposé en faveur de Bébrix, et on ne s'informa point si ce n'étaient pas les trésors qui avaient donné les soldats à Bébrix, plutôt que les soldats qui lui avaient mérité ces trésors. Leur origine semblait d'adleurs justifier leur emploi,* ils provenaient, la plupart, des hommages faitsà Ambigat, et remis à Vintex, par les princes qui n'avaient pas voulu participer à la guerre; et il semblait juste que la crainte qui demeurait oisive dans ses foyers payât le courage entreprenant qui allait courir le lisque des combats. Il restait eacore à expliquer l'absence de Vintex. Le bruit de sa disparition et de sa mort s'était assez répandu pour que la tranquillité d'Elomare ne parût pas tout au moins surprenante. La présence de Vintex , qui parut à l'assemblée près de son épouse, lit taire les soupçons du peuple, et éveilla ceux des drui-

des, qui comprenaient que cette absence avait été arrangée , et qui n'en devinaient pas le but. Enfin , Piuscin prouva à Élomare qu'il l'avait complètement devinée ', car, lorsqu'il fut interrogé sur l'audacieuse accusation qu'il avait osé porter contre les druides , il s'avoua coupable de les avoir soupçonnés , mais il déclara avec force que jamais un pareil soupçon ne se serait présenté à lui, si quelqu'un ne le lui avait suggéré , et si le premier dénonciateur n'avait été un bomme dont la parole avait pu facilement le tromper, puisqu'il prétendait avoir participé à la fraude des druides. Rusciu, pressé de nommer le coupable, s'en défendit long-temps ; puis enfin , feignant de céder avec désespoir, il laissa écbapper le nom de Saron. R.uscin put voir combien le mensonge que lui avait indiqué Elomare était babilemeat préparé , car j^tax, jetant un regard sur les prêtres qui l'entouraient , sem- . bla leur dire que lui-même avait soupçonné ce jeune bomme. Ruscin pensait que cette justification serait suflisantej elle le fut en effet pour lui sauver la vie, mais pas assez pour

qu'on ne lui imposât pas des conditions. Celle qu'il fut obligé d accepter consista à conduire à la guerre , et sous les ordres de Bébrix , les guerriers qui ne Tayaient point ^{uitté, et Ruscin s'estima trop heureux de sortir à ce prix des embarras qu'il s'était lui-même suscités. Lorsque toutes ces affaires furent finies, il s'agit de fixer le jour du départ. On choisit le surlendemain comme étant le jour de la lune, et par conséquent le plus heureux; et rassemblée générale se sépara.

Dans le courant de la journée on vit sortir du camp de Bébrix une longue file de chariots portant des armes; en tête marchait Astrucion , la harpe en main , accompagné de bardes qui s'étaient attachés à la fortune de Bébrix. Ce cortège se rendit tout aussitôt vers le camp de Pvuscin. Arrivé à l'entrée de ce camp, il fut arrêté par Jes guerriers qui s'y trouvaient, et Astrucion répondit a leurs questions qu'il venait au nom de Bébrix offrir à Ruscin la dot moyennant laquelle il désirait obtenir Valla comme épouse. Pendant ce temps , un cortège à peu près pareil , moins

riche cependant et moins nombreux, était parti (lu camp de Ruscin pour celui de Bébrix, et portait à ce dernier toutes les richesses qu'il avait gagnées «au vieux guerrier. Cest un fait assez remarquable que les idées de compensation , qui nous semblent si claires dans l'exécution de nos contrats actuels , ne sont arrivées que tardivement dans l'esprit de nos populations. Le plus souvent on trouve dans les transactions des temps reculés, soit qu'il s'agisse de terres , soit qu'il s'agisse d'argent, que chacun payait ou livrait ce qu'il devait, sans qu'on s'occupât de balancer une dette par une autre. Ce fut surtout dans la cession des terres que cette habitude est y)1us remarquable. Elle amena même des confusions telles dans la propriété , ou le droit de gouvernement , qu'elle est une des principales causes de l'obscurité de nos ]>remiers temps historiques.

Ainsi, un homme prenait possession par traité, de terres très-éloignées des siennes , e t en cédait d'autres qui lui confinaient, sans songer que la compensation eut été meil-

leure pour les contractants. Ce fut pour cette raison que Bébrix reçut cle Ruscin tout ce qui lui était dû, et lui renvoya de nouvelles richesses pour la dot de Valla. Selon Tusage, elles furent examinées par lé père de la jeune fille, la qualité et la valeur en furent longuement discutées; puis enfin, lorsqu'elles furent introduites dans le camp, et par conséquent acceptées, le mariage se trouva conclu, et Bébrix se présenta à son tour, et fut reçu comme l'époux de Valla.

Si ce récit était fait pour rechercher les sentiments souvent si incohérents qui pénètrent et conduisent le coeur humain , il y aurait à montrer à cet endroit la singulière entrevue de cette jeune fille qui avait méprisé Bébrix et qui le reçut avec joie, et de ce jeune homme qui ne s'inquiétait pas de la disparition de son rival et du souvenir qu'il avait laissé dans le cœur de sa jeune femme. Mais il faut le dire, ce qui aujourd'hui nous paraîtrait extraordinaire ne le devait pas être à cette époque. Cet amour de l'àme à l'âme, qui ne tient point de compte des rai-

sons de la préférence , n'existait pas dans ces peuples, si près des premiers besoins matériels. Valla n'avait point aimé Bébrix; parce que Bébrix était pauvre, grossièrement vêtu et n exerçait aucune autorité. Mais lorsque toutes ces causes de préférence s'effacèrent de Saron pour se montrerdansBébrix, l'amour les suivit, parce que c'étaient elles qui avaient créé l'amour. La moralisation de Thomme par le christianisme et les arts, et nous entendons moralisation dans ce sens que les arts et le christianisme ont fait prédominer le moral humain sur l'intérêt physique; cette moralisation a créé à l'homme des besoins d'intelligence et de sympathie qui lient les coeurs par des rapports tout nouveaux. Ces rapports sont souvent si intimes aux individualités qu'ils réunissent , qu'ils nous paraissent inexplicables, mais ils n'en ont pas moins remplacé les intérêts du bien-être matériel qui dominaient autiefois. Il uy eut donc aucune espèce d embarras entre cette jeune lille et ce jeune homme. Il en fut d'eux, mais pour d'autres raisons, comme il eu fut plus tard de ces femmes à

qui l'orgueil de leur naissance ne permettait pas de comprendre ou de sentir un amour roturier, et qui reconnaissaient par hasard que l'homme qu'elles dédaignaient sortait d'une illustre famille. Tout aussitôt ce nouveau jour éclairait à leurs yeux les qualités jusque-là inaperçues, et elles aimaient sans effort celui qu'elles repoussaient avant, car elles donnaient leur amour à un droit d'être aimé; et ce droit avait été acquis.

Cependant, depuis l'assemblée générale, les druides semblaient moins ardents qu'ils ne l'avaient été d'abord à presser le départ des guerriers. Tout en connaissant les raisonsd'Ambigat pour se débarrasser de cette exubérance de population qui devenait menaçante , ils ne se rendaient pas bien compte des motifs qui lui avaient fait combler Bébrix de tant de faveurs; et, la veille du jour où le départ devait avoir lieu, la foret sacrée avait retenti de sinistres présages qui avaient épouvanté la nation.

Les druides , comme tous ceux qui ont eu à exercer une autorité basée sur des croyances en des choses surnaturelles, se mêlaient rare-

meDtparmilesautreshonimes. La sociabilité est un si grand besoin pour l'espèce liumaine que la vie solitaire lui semble toujours le résultat d'un grand courage ou d'une grande vertu. Il est facile de comprendre comment Fignorance divinise bientôt cette vertu qu'elle admire. Cependant les druides n'avaient pas paru depuis deux jours; le peuple s'en étonnait; Ambigat et les chefs en étaient alarmés. Une nouvelle visite nocturne d' Ambigat à Ataxfit cesser les craintes des druides. Pour ne pas répéter ce qu'il dut lui dire pour arriver à ce but, nous ne le rapporterons que dans l'entretien qui finit ce récit, et dans lequel Ambigat raconta lui- même tout ce qu'ilavait dit à Atax de ses desseins, et tout ce qu'il lui en avait caché.

Le jour du départ étant arrivé, la forêt sacrée, dont la solitude et les bruits sinistres semblaient glacer les courages les plus intrépides , sembla tout à coup s'éveiller joyeuse et retentissante.

On y entendait les harpes des bardes; et les vacères, le front ceint du gui qui avait été cueilli quelques mois avant, avec les solennités

d'usage, parcouraient la forêt en tous sens en annonçant qu'un sacrifice sanglant serait fait au (lieu Tiieutatès pour le rendre favorable à lentreprise, et qu'un homme serait immolé sur son autel. Cette nouvelle répandit une grande joie parmi les Celtes. Le soir venu, et sous la conduite de leurs chefs , il pénétrèrent en silence dans la foret sacrée et se rangèrent autour de l'immense autel qui allait être arrosé de sang. On ignorait quelle devait être la victime et nul ne s'en informait : Bébrix, Ruscin et Valla, placés ])rès d'Ambigat et d'iî^lomare, étaient rohjet de la curiosité au milieu de l'attente.

Enfin, lorsque la nuit fut tout-à-fait close, la forêt s'éclaira de torches nombreuses , et on vit sortir une longue file de prêtres de la partie la plus secrète de la f net : les bardes marchaient les premiers en chantant des hymnes pieux ; ensuite venaient les saronides, qui étaient les juges ordinaires de la nation, dans les différends qui n'étaien-t point portés à rassemblée générale^ puis les vacères, au maintien recueilli , et parmi lesquels Atax se trouvait,

et qui étaient les prêtres particuliers du dieu Tlieutatès ; enfin venaient les vates ou sacrificateurs , au milieu desquels était le prisonnier qui allait être immolé.

A la lueur des flambeaux , qui dans cette forêt jetaient sur les hommes autant d'ombre que de lumière , on distinguait mal le visage de la victime. Elle marcliait d'ailleurs la tête baissée quoique sa démarche ne manquât pas de fermeté. C'est à peine si Yalla, Ruscin et Bébrix, tous enivrés de leur bonheur, eussent pris garde à la victime si, au moment où elle passa devant eux, elle ne s'était arrêtée et n'eût relevé la tête en les regardant avec une triste fierté. Yalla ne put retenir un mouvement de terreur, et Ruscin détourna la tête. Bébrix seul soutint avec hardiesse le regard de Saron. C'était Saron, en effet, qui venait payer de son sang la justification de Ruscin, malheureux qui devait être nécessairement brisé, faible et confiant qu'il était, au milieu de cette lutte d'hommes forts et astucieux. Saron s'arrêta un moment , et dit à Ruscin :

— Je te salue , toi que j'ai dû appeler mon

LES CELTES. t59

père; tu n'es pas ici à ta place , c'est sur l'autel de Theutatès et à côté du dieu que tu devrais être, car c'est pour toi, et non pour lui, que mon sang va couler.

Puis il ajouta :

— Valla , s'il te naît de Bébrix des enfants qui n'aient pas un cœur d'acier dans un corps de fer, étouffe-les dans leur berceau ; car ils rencontreraient plus tard quelque Valla qui les regarderait mourir en souriant; et je te jure que c'est un supplice qu'il faut leur épargner si tu es bonne mère après avoir été si noble fiancée.

Après ces paroles il se baissa , et ramassant une poignée de sable, il la jeta sur Bébrix, eu lui criant :

— Quant à toi , je te voue au malbeur et à la mort.

Mais Bébrix avait levé son large bouclier , et le sable frappa sur le fer sans toucher l'homme.

— Et voici, répondit paisiblement Bébrix, où arrivera toutmalheuret toute malédiction; ils tomberont sans force à mes pieds.

JGO LES CELTES.

Cette circonstance frappa singulièrement les assistants ; et chacun se dit :

- C'est un homme marqué du ciel pour accomplir de grandes choses et triompher de tous ses ennemis..

La marche continua, et l'on arriva à la statue colossale devant laquelle le sacrifice devait être accompli. 11 le fut bientôt en effet par les vates, qui frappèrent d'abord Sarondu couteau sacré, et qui après lui ouvrirent les entrailles pour que les vacères , penchés sur son corps palpitant, pussent y lire les destinées de la nation. Dans ce livre sanglant, où leurs yeux se plongeaient avidement, il n'y avait d'autre renseignement à puiser que celui que les prêtres y voulaient, lire; et cc^ :^i ]ant, soit qu'ils poussassent jusqu'à ce point ies fraudes par lesquelles ils trompaient le peuple, soit que l'étude fanatisée de ces prêtres leur eût fait croire à une science où les tressaillements d'un mourant avaient uu sens non douteux , leur attente fut longue , et l'entretien qu'ils eurent entîc eux semblait les préoccuper étrangement.

Enfin ces présages extrêmes puisés dans la mort, ces augures de sang, qui étaient ceux qui plaisaient surtout à ce peuple de sang, furent déclarés favorables, et une nouvelle cérémonie succéda à celle-là. Elle consistait dans l'engagement solennel que prenaient les Celtes, sur l'autel du dieu Theutatès, de ne point abandonner en pays étranger la loi de leurs pères, pour suivre des lois nouvelles. Parmi ces serments, celui qui était accompagné des conditions les plus expresses , c'était de ne point abandonner le corps des guerriers morts sur le champ de bataille, et de les brûler avec leurs armes, leurs chevaux et leurs plus fidèles esclaves.

Qu'il nous soit permis de faire à ce propos une remarque qui eut pu trouver sa place en bien d'autres circonstances. C'est la similitude des croyances de ces peuples de l'extrémité occidentale de l'Europe avec celles de plusieurs nations de l'Asie mineure et de l'Inde ; ainsi Tusage de combattre sur des chariots, celui de brûler les corps et de faire accompagner les morts des objets nécessaires à la vie et des I. il

serviteursqu'ils avaient préférés. Nous espérons que la suite de cette histoire montrera combien ces peuples barbares ont importé d'idées nouvelles et d'usages dans des pays très-éloignés du leur, lorsque dans l'opinion commune ils paraissent avoir reçu le principe de toute existence des populations qui les ont envahis.

Quand la cérémonie dont nous venons de parler fut achevée , chaque nation se retira sous la conduite de ses chefs ; et le lendemain cette immense multitude, se divisant en deux parts, quitta le pays de Bourges. Les uns se dirigèrent vers le Pvhin, les autres vers les Alpes; Bebrix suivit les premiers. Quelques jours après ce pays occupé par une armée de plusieurs centaines de mille hommes , rentra dans son repos, et pour ainsi dire dans son silence.

Ce fut à ce moment, quand le calme fut revenu dans la cité , qu'Ambigat , assis entre Elomare et Vintex, leur raconta son entrevue avec Atax.

— Oui, disait-il, je lui aiapprisdelavérité, ce qu'il devait en savoir, et je ne pense pas qu'on

puisse m' accuser de mensonge pour n avoir pas tout dit: je lui ai raconté comment vous m.'aviez informé tous deux que Ruscin et Saron étaient venus à l'assemblée générale avec le projet de s'opposer à la guerre, et combien ce dissentiment eût pu être contraire à nos projets si j'avais laissé à ces deux chefs leur puissance sur les soldats qui les suivaient. Je lui ai fait comprendre comment , en donnant le pouvoir à un homme pour qui la guerre était la seule espérance de sortir de son obscurité, nous nous assurions que les Tectosages ne mettraient point d'obstacles à nos projets.

— Et ces raisons ont suffi? dit Elomare.

— Je ne sais si elles ont suffi à le persuader complètement , mais il a paru s'en contenter pour presser le départ de Tarmée. Maintenant c'est à nous à prévenir les druides dans des espérances cachées qu'ils peuvent avoir conservées. Eh bien, Vintex, tu as donc réussi ?

Yintex se pencha vers ses deux auditeurs, et baissant la voix , plutôt par cette habitude

(le mystère qui accompagne toute confidence que par la cralnted être entendu, il répondit:

J'ai péndtré dans cette ville des Phocéens , située aux bords de la mer; j'ai dit à ses magistrats comment nous comptions débarrasser tout le pays qui les entoure de cette population menaçante qui semblait toujours prête à les envahir. Je leur ai expliqué alors comment, après avoir éloigné les chefs qui dirigeaient les volontés de ces populations, il me serait facile de m'en rendre maître et de prendre une place qu'aucun rival ne pouvait plus me disputer.

— Et que t'ont-ils promis, dit Ambigat, pour la permission que tu leur accorderas d introduire dans ces états les marchandises dont ils font un si vaste commerce?

Vintex énuméra alors les concessions énormes par lesquelles les Phocéens achetaient d' Ambigat le droit de commercer avec son peuple , dont la haine pour tout ce qui était étranger les avait toujours renfermés dans l'cnceinle de leur ville. Ces concessions se rapportaient toutes à Ambigat et à Y intex ; elles cou-

sistaient en sommes d'argent qui devaient leur être payées annuellement, et en présents de toutes sortes . Lorsque Vintex eut fini cette énumération, à laquelle il semblait se complaire , ainsi qu'Ambigat , Elomare l'interpella vivement.

— Mais as-tu vu leurs prêtres et leurs temples? lui dit-elle j as- tu été témoin de la pompe de leurs fêtes et de leurs sacrifices ?

— Sans doute, répliqua Vintex, et je ne doute pas que les Tectosages, amoureux qu'ils sont des nouveautés , ne préfèrent bientôt ces dieux indulgents et faciles au dieu terrible dont nos prêtres les épouvantent sans cesse.

L'entretien se poursuivit encore long-temps sur ces deux sujets , et il se termina par ces mots d'Ambigat :

— J'ai donc atteint le butque je m'étais proposé depuis de longues années: j'aurai le premier ouvert la Celtique aux peuples qui peuvent Tarracber à la barbarie sauvage de ses mœurs; j'ai frappé du premier coup la puissance de ces druides qui gardaient pour eux seuls la science et le pouvoir qu'elle donne,

et qui retenaient nos populations dans T ignorance. Ni moi ni vous sans doute ne verrons la fin de la lutte qui va s'engager; mais nous aurons du moins la gloire de l'avoir commencée, et peut-être que mon nom et le vôtre ne périront pas tout-à-fait ignorés des hommes et ne resterons pas enfermés dans nos régions incultes , et parmi nos peuples barbares.

SIGOB.

Sur le penchant d'une verte colline dont le pied se cachait sous les flots dorés de l'Arriège, s'étendait un riche verger. Les allées en étaient tracées avec soin ; les arhres , émondés de leurs branches parasites , étaient couverts de fruits autrefois inconnus en ces contrées ; et, parmi le feuillage vert et luisant des pommiers et des poiriers , la vigne suspendait ses grappes déjà mûres . Un beau soleil d'automne,

on était aux premiers jours de septembre, illuminait de ses rayons jaunes cette riche végétation et faisait saillir, sur le fond varié de cette verdure , une blanche maison ornée d'un portique et couverte de tuiles, dont l'émail rouge resplendissait comra.e une armure.

L'heure la plus brûlante du jour était passée , et déjà les ombres des arbres et de la maison s'allongeaient insensiblement sur la terre; à ce moment, un vieillard sortit de la maison. Vivante image des temps passés , il était vêtu d'une longue tunique peinte , retenue par une ceinture de cuir ; une chaîne de fer suspendait une large épée à ses côtés , et ses braies étaient serrées autour de ses jambes par des courroies entrelacées. Une sainte vieillesse était empreinte dans la démarche et sur les traits de cet homme. L'âge, qui avait rendu ses cheveux et sa barbe blancs comme la neige , l'âge n'avait point courbé son corps. Il marchait le front haut et d'un pas qui n'annonçait point de faiblesse, mais plutôt de l'hésitation. En effet, ce vieillard était aveugle; et tandis que , les mains tendues , il cherchait si rien ne

lui faisait obstacle , il arriva aux trois degrés de pierre sur lesquels la maison était élevée. A cet endroit, le terrain manquant à ses pas, il trébucha et tomba lourdement sur les marches de pierre. Le vieillard ne poussa aucun cri j mais son épée retentit avec fracas sur les degrés, et deux jeunes filles parurent soudainement sur le seuil de la maison .

L'une d'elles , d'une taille élevée , belle aux cheveux blonds , et vêtue d'une blanche tunique, laissa échapper un mouvement d'impatience; la seconde, petite, brune, aux yeux ardents, à la chevelure noire , s'élança vers le vieillard , et voulut essayer de le relever. D'abord il la repoussa rudement; mais lorsqu'elle eut prononcé quelques paroles , il lui dit avec plus de douceur :

— Ah! c'est toi, Dionée. J'ai cru entendre le pas de Césonie, et je ne veux point de son appui .

— Pourquoi n'as-tu pas demandé le mien , vénérable Carrin , comme tu le fais ordinairement ?

— C'est que tu ne m'appartiens pas, enfant;

tu es resclave de la fille de mon fils , et je ne veux pas disposer du bien d'autrui. D'ailleurs ta maîtresse avait peut-être besoin de toi pour arranger ses cheveux et les parfumer , comme font les femmes d'aujourd'hui j et c'eût été lui causer un trop vif chagrin que de te détourner un instant des soins de sa parure.

Césonie laissa encore échapper un mouvement d'humeur ; Dionée lui fit signe de se taire; et, se penchant vers le vieillard, elle lui dit :

— Ne peux-tu pas te relever? as-tu besoin de mon aide ?

— Non. Je suis bien à cette place , couché sur la terre, en attendant que je sois couché dessous.

— Tu es irrité , Carrin ?

— Moi ! point. De quoi puis-je être irrité? ma vieillesse n'est-elle pas entourée des soins que des enfants doivent à leur père ? ne sontils pas près de moi , pour me soutenir quand je marche , pour me relever si je tombe ?

Jlfit un eiiort comme pour se remettre de-

bout , et la force sembla lui manquer. Césonie s'élança aussitôt près de lui, et s'écria :

— Dieux justes ! serais-tu blessé ?

Le visage du vieillard s'assombrit à cette voix, et il répondit à Césonie :

— Pas assez pour que tu puisses espérer que ma vie s'en ira par ma blessure.

— Carrin, tes paroles sont bien dures contre moi.

— Moins dures que les pierres des degrés de cette maison, que ton père et loi m'avez forcé à venir habiter.

— Tes reproches m'accusent sans cesse , et pourtant je ne fais qu'obéir à la volonté de mon père.

— En ce cas, il est plus heureux que moi d'avoir une fille si obéissante.

— Mon père te respecte comme je le respecte. Dis ce que tu veux , et nous nous empresserons de le faire.

— Ce que je veux , c'est de quitter cette maison, dont le toit pèse sur ma tête, dont les murs prennent la place de l'air qu'il faut à ma poitrine. Oh! je ne suis pas de ces nobles

Gaulois qui aiment la nouveauté et qui oublient le langage de leur pays pour adoucir leurs voix aux sons languissants du chant grec ou de la mélodie romaine. Je suis un pauvre soldat de la montagne, qui n'ai jamais su que combattre, et ne pense pas qu'un liomme doive savoir autre chose. J'ai trouvé à peine le pain de ma vie au bout de mon épée ; mon fils a gagné des richesses dans le repos : qu'il vive donc comme il s'est enrichi. Quanta moi, je veux abandonner ce verger, dont les fruits sont doux et flatteurs comme ces étrangers venus de Grèce qui vous les ont apportés. Je veux quitter cette terre, que vous avez dépouillée de ses forêts, qui étaient notre bouclier contre les ardeurs du soleil ; comme les hommes qui riiabitent ont dépouillé le bouclier où s'amortissaient les javelots de nos ennemis. Ici, je n'ai pas un endroit où reposer à Tombre , un asile où je ne sois poursuivi par des voix étrangères qui parlent un langage que je ne connais pas, etque jene veux pas connaître. Tu ris sans doute, Césonie; je suis aveugle, mais il me semble te voir, de mes yeux que je nai plus , jeter

un sourire de dédain sur ton aïeul. Parce qu'il méprise ce que tu estimes; parce qu'il déteste ces viles occupations qui sont maintenant le partage des hommes j parce que le soin d'arroser un jardin, de tailler une vigne, de tisser ou de teindre une étoffe, lui semble indigne de la main qui peut porter une épée, tu railles tout bas le vieillard. Jeune fille, attends un peu, demain tu pourras rire tout haut, je m'en irai.

— Mais où voulez-vous aller , mon père ? chaque pas que vous feriez serait un danger.

— Penses-tu que je tombasse plus rudement sur la terre de nos campagnes que je ne l'ai fait ici ? Jadis nos demeures avaient un seuil ouvert où le pied du maître ne trébuchait pas pour sortir, où le voyageur qui passait et demandait riiospitalité, était à la hauteur de celui qui la donnait. Mais aujourd'hui l'hospitalité n est plus un devoir, c'est une grâce que les maîtres font demander d'en bas et refusent d'en haut. A mesure que la dignité des hommes s'abaisse , ils élèvent leurs demeures , croyant paraître grands parce qu'ils sont hauts

placés. Il y a des portes de chêne là où la bonne foi était la gardienne des demeures ; des fossés marquent vos champs et des haies ferment vos jardins; des murailles entourent vos villes ; ce sont trop d'obstacles pour moi qui ai marché autrefois à travers ce pays sans que rien m'avertît que je n'avais pas le droit de passer où je voulais porter mes pas. Je te le répète, demain je quitterai cette demeure. Il y a encore dans les retraites des monts Pyrénées , dans les forets qui sont de l'autre côté de la Garonne, dans le pays où régna Bituit, notre roi, et non pas notre maître , comme les Romains , il y a encore de véritables fils de la Gaule, parmi lesquels je serai moins étranger que parmi ceux de ma famille. C'est là que je veux aller.

— Eh bien ! dit Césonie , mon père reviendra ce soir de sa maison de Toulouse , et fera ce qui est convenable pour vous satisfaire.

— Tu as raison, Césonie, ton père a deux maisons , et il n'a pas su y trouver un endroit pour y donner un asile convenable à un vieillard. Nos pères n avaient qu'une demeure, et

si nombreuse qu'elle fut , la famille y trouvait toujours assez de place ; c'est qu'alors elle n'était pas au pouvoir d'un étranger insolent qui y commande comme un maître.

— Mais, mon père, répliqua Césonie avec un léger accent d'humeur , Lentulus vous respecte et...

— Ah! Césonie, reprit le vieillard en interrompant sa petite-fille , tu as le cœur tellement rempli de ce Romain, que tu as trop bien compris que c'était de lui que Je voulais parler.

La jeune fille se tut , non par respect pour les remontrances du vieillard , mais parce que ses paroles venaient de l'avertir de la puissance d'une passion qui la préoccupait si grandem.ent. Cependant , après un moment de silence , Césonie reprit aussi doucement que possible , pour ne pas irriter la susceptibilité farouche du vieux Gaulois :

— Ne voulez-vous pas accepter l'appui de Dionéc et le mien pour vous relever? nous vous conduirons où vous voudrez , à l'ombre

de quelques arbres , sur un siège où vous

pourrez vous reposer.

— Je suis bien ici , te dis-je, je m'assiérai sur les degrés de celle maison en travers du seuil. Quand mon fils rentrera il me trouvera à cette place , il ne pourra rentrer cbez lui sans me voir; il ne pourra m'éviter, comme il le fait depuis longtemps ; il faudra bien qu'il m'entende. Quanta toi, si je te gène pour sortir et rentrer, attends jusqu'à demain; aie un jour de patience pour ton aïeul ; toi qui en as tant à jeter à la joie , ne le marchande pas au vieillard à qui il en reste si peu.

Césonie garda encore le silence ; mais un vif sentiment de contrariété se peignit sur son visage. Elle adressa à la jeune esclave grecque quelques signes qui montraient que la préseiice du vieillard à cet endroit était un obstacle imprévu à ses projets ; Dionée sembla la rassurer par d'autres signes et lui promettre d'éloigner cet obstacle ; et la jeune iîile rentra dans la maison.

Le vieillard se souleva alors, et comme il 1 avait dit, il se plaça sur la marche la plus

élevée (lu péristyle de manière à ce que personne ne pût entrer dans la maison ou en sortir sans le déranger.

Carrin demeura seul avec la jeune esclave grecque, qui s'assit à ses pieds, et le considéra avec une inexprimaLle expression d intérêt. C'estqu'agitéed'un étrange sentimentelle cherchait sur le visage de ce vieillard ce qu'avait dû. être le jeune homme. Sa pensée rendait à ces cheveux blancs leur première couleur, leur feu à ces yeux éteints , à ces joues décolorées leur premier éclat , et sa fière prestance à ce corps décharné. Se laissant aller ainsi à ce pouvoir d'imagination, qui rajeunissait ce vieillard , comme il peuple quelquefois une ruine de ses antiques souvenirs, Dionée posa sa main sur le genou de Carrin et lui dit d'une voix presque exaltée.

— Tu devais être un noble et vaillant guerrier quand tu étais jeune.

Le vieux Gaulois tourna la tète vers l'esclave, comme s'il avait^pu la voir , et lui répondit :

— Bien des voix , jeunes filles , me Tont dit

autrefois; et c'était alors un honneur, car elles n'accordaient pas cet éloge à celui qui ne l'avait par mérité. Mais pourquoi me dis-tu cela , enfant?

— C'est que dans cette maison, Carrin, tu es le seul qui. m'expliques comment les anciens habitants de vos contrées ont pu traverser tant de pays , vaincre tant de peuples , pour venir jusque dans la patrie de mes pères y porter la désolation et la terreur.

— Tu me dis là une chose bien extraordinaire , jeune fille : àpeine tu sors de l'enfance, et tu semblés avoir des souvenirs sur notre peuple que je n'ai point recueillis , quoique j'aie vécu plus de six fois ton âge.

— Dis-moi, Gaulois, est-ce que tes ancêtres sont toujours demeurés dans ces contrées? est-ce qu'ils ont toujours laissé la guerre venir les chercher? et ne l'ont-ilspas portée autrefois dans des contrées éloignées.

Le vieillard se recueillit , et après un moment de silence, il répondit.

— Oui, dans un temps dont il ne reste plus de traces parmi nous , nos ancêtres ont été la

terreur du monde. A 1 âge que tu as aujourd'hui , un druide aussi vieux que je le suis maintenant me Fa dit , je me le rappelle ', et pour lui c'était aussi le souvenir d'un récit entendu dans ses premières années. Nulle m.émoire d'homme ne peut nomhrer les années écoulées depuis cette époque.

— Ce n'est pas cela , dit Dionée ; mais n y a-t-il pas quarante olympiades à peine que, sous la conduite de Belgius et de Brennus ils envahirent la Grèce et menacèrent la ville d'Apollon , la riche Delphes , d'une entière ruine ?

— Quarante olympiades, as-tu dit: combien cela comprend-il d'années ?

— Deux fois autant d'années que tu en as vécu .

Carrin sembla étonné , et reprit :

— Et comment peux-tu savoir cela, enfant ?

— C'est que je suis née à Delphes, et que j ai souvent lu dans le temple d'Apollon l'inscription de la statue d'Alexlmachus , qui fut tué dans cette occasion , inscription qui raconte cette terrible bataille et qui rend grâces

aux dieux immortels de l'orage épouvantable qu'ils soufflèrent sur cette nation barbare et qui dispersa leur armée.

— Tu railles, enfant, ditle vieillard, etpenses que la vieillesse enfante la crédulité. Comment ce souvenir se serait-il conservé dans ton pays , lorsqu'il n'existe pas dans le nôtre ?

— Ce ne sont pas seulement nos temples qui le disent , répondit Dionée ; mais nos historiens le racontent. Ainsi lorsque je te regardais tout-à-l'heure et que je me reportais à ce que tu devais être dans ta jeunesse , tu me rappelais la description que l'un de nos écrivains a faite de ce peuple terrible. Ils étaient nombreux, dit-il, comme les sables de la mer, et marchaient au combat en chantant leurs exploits et en poussant des cris qui jetaient la terreur devant eux ; ils combattaient nus jusqu'à la ceinture , et brandissaient de longues et larges épées; ils étaient en outre armés d'un javelot qu'ils appelaient framée , et portaient un immense bouclier qui couvrait tout leur corps , et sur lequel ils passaient les rivières ; ils étaient d'une taille extraordinaire,

leur peau était blanche , leurs yeux bleus , une épaisse moustache couronnait leur lèvre supérieure, et leur blonde chevelure pendait sur leurs épaules.

Le vieillard attentif écoutait avidement les paroles de Dionée, et, comme si chaque mot rallijjmait en lui un souvenir éteint , son visage s'éclairait d'une exaltation joyeuse, et il finit par s'écrier :

— Oui, oui , c'est ainsi qu'ils étaient avant que les Grecs de Marseille ne leur eussent apporté la corruption de leur luxe et leur esprit de servitude. Ah ! s'ils étaient demeurés ainsi, les Romains ne pénétreraient pas aujourd'hui jusqu'au milieu de nos contrées. Mais depuis que Bituit , notre dernier roi , a été vaincu par le Romain Maximus ; depuis que, monté sur son char d'argent , il a suivi ce qu'ils appellent le triomphe de ce proconsul, il n'y a plus de ces fiers Gaulois , il n'y a plus de ces guerriers...

» A ce moment la jeune esclave se pressa vivement contre le vieillard, et dans son émo-

tion, oubliant qu'elle parlait à un aveugle, elle

s'écria :

— Regarde, Carrin, regarde; Rome ne les a pas tous anéantis.

Et du doigt elle lui montrait un guerrier tel qu'elle venait de le dépeindre, avec salai-ge épée , son long bouclier , ses cheveux blonds , ses yeux bleus et cet aspect farouche qui^v.ait été sî long-temps Tarme la plus redoutable de ces peuples barbares; il portait en outre un collier de fer rivé à son cou ; le frottement en avait rendu les bords luisants comme l'acier le plus poli ; et l'on pouvait juger à cet indice combien il y avait long-temps que Tétranger portait ce singulier ornement.

Ce guerrier s'approcha lentement, et regardant Dionée, crui tremblait à son aspect, il lui dit d'une voix sombre :

— Rome, as-tu dit, jeune iille, Rome! Ce nom est donc connu dans vos contrées? Ce nom pèse donc sur le courage des peuples aux deux extrémités de la terre ? Dans les lieux où se couche le soleil , comme dans ceux où il s# lève, le trouverai- je encore couinH' ul ennemi

qui m'a suivi a travers l'immensité des terres et des mers?

Carrin écoutait cette voix avec un singulier étonnement, et l'esclave répondit :

— Partout où il y a une terre à conquériiet des richesses à piller tu trouveras le nom de Rome.

— Qui es-tu , dit Carrin , toi qui apportes dans ces lieux de nouvelles malédictions à Rome, et que viens-tu chercher dans ce pays ?

— Ce que j'ai cherché dans un autre , et ce que je n'y ai pas trouvé : des hommes pour nous secourir.

— Et à quel titre viens-tu demander des secours aux Gaulois tectosages?

— J'y viens comme un frère viendrait près de ses frères.

— Et tu as traversé, dis-tu, de vastes mers et des terres immenses pour cela ? je ne te comprends pas.

Explique -toi.

— A quoi bon? dit l'étranger; Rome est ici: le courage et la liberté n y sontdonc plus. L'hospitalité même, cette antique vertu de nos pères,

I8r. LES GAULOIS,

doit avoir été exilée de cette terre avec nos dieux et nos lois. Il est donc inutiJe que je m'arrête davantage. Dis-moi seulement si je pourrai trouver près d'ici la maison de Manobert, Tun des magistrats de la cité de Toulouse.

— Etranger, cette maison est celle que tu cherches. Tu peux y entrer et t'y reposer. Si mon fils a déserté la cause de ses frères pour celle de nos ennemis , il n'a pas oublié toutes les vertus que je lui ai enseignées.

Durant tout cet entretien , Dionée n'avait pas quitté l'étranger du regard. Il était si dissemblable de tous les hommes qu'elle avait vus, que cette attention était plutôt excitée par une curiosité d'enfant que par un sentiment d'admiration ou d'intérêt. Le guerrier regarda à son tour la jeune fille ; mais il ne parut pas surpris de son aspect. Ensuite il examina la maison et en observa la structure ; puis ^ après Un moment de silence , il s'assit à côté du vieillard , et murmura sourdement ces mois :

— Partout... ils sont parloul.

— Carrin n'entendit pas, et reprit :

— Maintenant, Dionée, va me chercher une coupe et du vin, pour que j'échange avec ce guerrier les gages de l'hospitalité que je lui donne, et qu'il reçoit.

Dionée rentra dans la maison , et pendant ce temps Carrin dit à T étranger :

— Ne me diras-tu pas le nom de celui qui s'est appelé notre frère ?

— Je m'appelle Sigor , répondit le guerrier. Je suis né sur les bords du Danube, dans les profondeurs de la forêt Hercinie, qui fut conquise par les ancêtres de mes pères , dans des temps bien reculés. Le seul souvenir de ces temps qui soit resté parmi nos populations, c'est que le chef qui conduisait les guerriers conquérants s'appelait Sigovèse. Ma famille a gardé un souvenir plus particulier de son origine, car nous portons tous le nom du chef dont je descends, et nous sommes connus sous le nom de Bébrices.

— Nos peuples des montagnes de Pyrène, s'écria Ségor, portent aussi ce nom.

— Et lîébrix , notre chef, venait aussi des

monts de Pyrène , répondit l'étranger, comme

s'il eût dit une chose toute simple.

Cependant Carriu laissait percer un yifétonnement en écoutant Sigor ; et celui-ci , dont les paroles distraites répondaient des choses si merveilleuses , avait appuyé sa tête sur ses mains et méditait profondément.

— Et quelle raison , Sigor, t'a fait traverser tant de mers et de contrées pour venir jusqu'en ces lieux ?

— Ce récit te serait inutile, comme le voyage que j'ai tenté le sera sans doute.

— Les dieux seuls savent les secrets de la destinée des peuples ; peut-être ne dois-tu pas perdre toute espérance.

Dionée revint, tenant une coupe d'une main et une amphore de l'autre, elle remit la coupe à Carrin , et la remplit de vin; celui-ci la porta à ses lèvres et versa quelques gouttes de vin sur la terre, en disant à haute vuix :

— Que le puissant Mercure entende que je te reçois comme mou hôte ; et puissé-je être sacrifié sur ses autels comme le sont les eunc-

mis pris dans le combat si cette maison n'est pas pour toi un asile inviolable.

Après ces paroles, il présenta la coupe à Sigor ,• mais celui-ci , l'éloignant de la main , répondit tristement :

— Tes dieux ne sont pas les miens ^ vieillard, et je ne puis jurer par eux.

Il lira alors son glaive , et le plantant dans la terre, il dit :

— Que la déesse Herte ( la Terre ), notre mère commune, garde mon épée dans son sein , comme preuve que cette maison est habitée par des frères ; et que le dieu Theutatès me plonge dans les palais de glace d'Hella ( la mort) si je lève cette épée contre eux.

Carrin avait écouté cette invocation d'un air confus .

— Oui , dit-il , tu avais raison , nos dieux et nos mœurs sont dans vos forêts; il ne reste plus de Gaulois dans la Gaule , ils sont tous dans ton pays.

— Dans nos contrées et dans beaucoup d'autres encore , vieillard, il reste des Gaulois. Je les ai toutes parcourues, mais il n en est pas une

où les peuples vaincus d'abord par les armes de nos frères ne les aient conduits depuis au bord de leur défaite, en amollissant leur courage et leur enlevant leurs vertus.

— Eh quoi! s'écria le vieux Carrin , cette nation est-elle donc prête à disparaître du monde?

— Hélas! répondit Sigor, de tous ces flots de guerriers sortis de cette terre, et qui se sont répandus au loin , les uns sont prêts à être engloutis dans le choc des batailles , les autres se sont tellement mêlés aux nations qu'ils ont vaincues, qu'à peine savent-ils d'où ils sortent. En vérité si leur langage n'était le même que le

' nôtre , s'ils ne portaient en eux les signes certains de la race qui les a enfantés, on douterait encore que les Germains, les Galates et les Pannoniens fussent les enfants de la même nation, tantils sontdissemblablcsentreeuxpar les mœurs, tantils sontdégénérésde leurs pères, les uns par la barbarie, les autres par la mollesse.

— Que sont donc devenus , dit vivement Dionée,cesGauloisqui,admisdevant Alexandre de Macédoine lorsqu'il marchait à la conquête

de la Thrace, et que ce béros leur demanda ce qu'ils craignaient, lui répondirent hardiment : Nous ne craignons qu'une chose , c'est que le ciel ne tombe et qu il ne nous écrase?

— Ceux-là, c'étaient les frères de nos pères , c'étaient les fils de ceux qui , sortis de ce pays sous la conduite de Sigovèse , traversèrent le Rhin , tandis que Bellovèse passait les Alpes et allait conquérir une partie de Tltalie. Ce furent ceux qui ne voulurent pas, comme nous, s arrêter aux confins de la Germanie, dont le climat leur semhlait trop rude ; ce furent ceux qui descendirent vers la Pannonie et riUyrie en traversant le Danube ; enfin ce furent ceux-là qui , plus tard , envoyèrent de leur nouvelle patrie un nouveau Brennus et son* armée à la conquête du royaume de cet Alexandre, dont tu parlais; ceux-là qui, dispersés par la colère de vos dieux, qui précipitèrentsur eux les débrisdu montParDasse(i), ne s'en relevèrent pas moins si puissants

()) Le dieu Pan lui-même combattit pour les Plioc<icns ot les Dclphicns réunis , et jeta la terreur parmi les Gaulois. C'est par celte circonstance inventée par les poètes , et aToccasion de celte bataille que

€jue, (les restes de cette formidable armde, une partie revint à Toulouse , dans la première patrie , et enrichit votre temple d'Apollon des dépouilles de la Grèce , tandis que l'autre conquérait la Phrygie et la Paphlagonie et fondait ce royaume de Galatie, où s'élève la magnifique Ancyre , et qui ne comprend pas moins de cent quinze cités.

Carrin écoutait ces récits avec un vif enthousiasme; sa vieillesse se ranimait en apprenant de si grandes choses de ses compatriotes ; mais un mot l'avait frappé dans le récit de Sigor , et ce mot il le répéta avec un vif accent d'interrogation :

— Un nouveau Brennus , as tu dit : il y en a donc eu un plus ancien ?

— Oui , les fils des guerriers de Bellovèse eurent aussi le leur , le Brennus qui parti du pied des Alpes , vainquit les Romains , s'empara de Rome et brûla cette détestable ville.

— Ah ! s'écria Carrin , quel dieu infernal l'a relevée de ses ruines?

lo mol terreur ]>uin(/uc fut consacré , pour exprimer une pour sans raison apparente.

— Son premier dieu , sa fortune , et depuis ce temps elle a grandi si vite, que le monde est trop petit pour la contenir. Oh ! reprit le Gaulois d'un ton amer, lorsque du sein de nos noires forets , transporté d'une vaste curiosité , j'attachai cet anneau à mon cou, car parmi nous les vieux usages de nos pères vivent encore, lorsque je fis serment de ne hriser ce signe d'esclavage qu'après avoir parcouru tous les pays ou le nom gaulois est en honneur, je ne savais pas que, dans la plupart des lieux où ils furent les maîtres, je ne trouverais de présent que la mollesse et l'esclavage.

— Et que sont devenus tous ces fiers conquérants de tant d'illustres contrées ?

— Ils sont devenus ce que vous-mêmes êtes devenus , un peuple dégénéré , se débattant sous la serre romaine, qui l'étreint d'un bout du monde à l'autre . Les Gaulois de l'Italie sont tellement vaincus qu'ils s'appellent Romains; les Galates fuient devant les Romains, et Manlius leur général les raille de ses discours du haut du mont OEta, et les écrase de ses phalanges ; les Gaulois de Byzance , car

Byzance a été aussi leur partage , paient un tribut aux Romains; les Gaulois de la Pannonie tremblent des deux victoires qu'ils ont remportées sur ce peuple éternel et que rien ne tue; nous seuls dans nos forêts nous ne nous épouvantons pas à ce nom.

— Parce que vous ne le connaissez pas , dit à côté d'^ux une voix grave et dédaigneuse.

Les deux Gaulois se levèrent soudainement, et Sigor répondit à Lentulus, qui s'était doucement approcbé dans Tombre.

— Et parce que nos fleuves sont trop rapides , nos forets trop épaisses , nos boucliers trop forts pour qu'il puisse arriver jamais jusqu'à nous.

— . J'irai vous l'apprendre à travers vos forets , vos fleuves et vos boucliers , si la république veut me donner une légion, et si tuveux me dire quel cbemin conduit de Rome dans la patrie.

— C'est le même, dit Sigor, qui mène de ma patrie à Rome.

Cette réponse fît froncer le sourcil au jeune Romain , et il regarda d'un air soupçonneux

Sigor, qui s'éloignait avec Carrin. Le vieillard avait saisi hi main du jeune Gaulois , et Tentrainait rapidement en murmurant tout bas des malédictions contre Lentulus. Dionée était restée près de celui-ci.

— Eh bien, lui dit-il, ta maîtresse est-elle belle ce soir, grâce à tes soins, et pensés-tu qu'elle me reçoive favorablement?

— Voilà deux heures qu'elle t'attend, Lentulus, et une femme belle et jeune qui attend...

— Pense à celui qui la fait attendre , répondit en souriant le jeune patricien, en arrangeant les plis de sa robe.

— Ton entretien avec elle sera court , car l'heure approche où Manobal va revenir de Toulouse ; tu n'auras pas le temps de lui dire combien tu Taimes.

— Je n'aurai pas le temps de m'ennuyer , du moins. Sdis-tu bien, Dionée, que jamais patricien ne fit pour ses créanciers ce que je fais pour les miens? Il faut avoir une singulière probité pour consentir à devenir l'époux de la lille de ce Manobal , un pécheur de la côte qui s'est enrichi on ne sait comment ; doiit le

père , qui deviendra mon aïeul , est aussi peu lettré que le chien molosse dont j'ai fait présent à la maison, et dont la fille a tout juste assez d'esprit pour reconnaître que je suis préférable à ces rustres de Toulouse , dont je viens de rencontrer un qui , par une mode toute nouvelle , avait attaché sa ceinture pardessus sa toge.

Le Romain sourit en prononçant ces paroles, mais on voyait au-dessous de leur frivolité qu'une pensée plus grave l'occupait. Dionée le regarda un moment d'un air de mépris , et elle s'apprêtait à le suivre dans la maison où il allait entrer , lorsqu'il s'arrêta et dit à la jeune esclave :

— Quel est ce Barbare qui était là quand je suis arrivé? d'où vient- il et pourquoi vient-il ?

— Je 1 ignore.

— Est-ce un ancien ami de Manobal , ou un nouvel ami de Carrin ?

Dionée hésita et répondit encore :

— Je ne sais pas.

— f Est-il du pays des Boiens ou de celui des

Carnutes? vient-il de la Germanie ou de la Grèce?

— Je l'ignore.

— Est-il arrivé depuis longtemps, ou seulement de ce soir?

— Je l'ignore.

— Tu ignores trop , esclave , toi qui sais toujours tant de choses ; tu ignores trop pour que tu ne me trompes pas.

— Tu ne m'as pas donnée à Césonie pour espionner et dénoncer ; tu m'as placée près d'elle pour lui enseigner à parler la langue grecque avec l'accent athénien , pour lui montrer comment on touche une lyre et quelle démarche doit avoir Tépouse d'un patricien de Rome.

— Et, par Jupiter ! je- ferais bien de te changer d'emploi , car tu ne réussis guère dans celui que je t'ai confié.

— Cependant j'y persévérerai et n'en prendrai point d'autre.

— Il me semble que l'esclave se révolte ! dit Lentulus avec mépris.

— Non , répliqua Dionée du même ton ,

l'esclave obéit; mais la maîtresse qu'elle a maintenant ne lui a pas ordonné d'écouter les paroles de chacun pour les lui redire; elle n'a besoin de connaître ni les secrets de son père , ni les discours de Thôte étranger qui est dans sa maison , ni les joyeux propos de son futur époux sur la famille où il va entrer et sur la sotte Gauloise qu'il va honorer de son nom.

— Dionée, ma belle Grecque , dit Lentulus en lui caressant doucement la joue et en s éloignant d'un air de suffisance extrême, je ne te qf oyais plus jalouse.

Dionée ne répondit pas , mais un éclair de colère sillonna son front, et elle murmura tout bas :

— Oh! malheur à toi, Lentulus, car je ne suis plus jalouse, et je te méprise.

Lorsque Lentulus pénétra dans la maison , il traversa l'atrium ou la cour sans rencontrer personne , et arriva en face de la porte d'entrée au tablinium ou salon de réception, et y trouva Césonie occupée à chanter en s'accompagnant de la lyre. Avant de pénétrer dans

la salJe où elle se trouvait, Lentulus s'arrêta en entendant cette musique, il fît une grimace pareille à celle d'un liomra^ qui vient de mordre à pleines dents au milieu d'un citron. Enfin il se décida à entrer et s'approcha avec empressement de Césonie, et lui dit:

— J'en jure par les Muses , jamais accords plus ravissants n'ont frappé mes oreilles ; Césonie est la reine de la lyre, et mille fois heureux sera celui qui possédera tant de beautd' unie à tant de talent.

— Si tu es satisfait , répondit Césonie en rougissant de plaisir, je te ferai entendre le dernier chaut que m'a appris Dionée.

Lentulus lui arrêta doucement la main qu'elle portait à sa lyre, et reprit avec un accent flatteur :

— IS as-tu rien à me dire, Césonie, que le chant que t'a enseigné Dionée, et n'as-tu pas ]^our moi dans ton coeur des paroles qui pour être douces n'ont pas besoin d'être accompagnées des sons de la lyre?

— Que veux-tu que je le dise que tu ne saches pas?

— Ainsi tu m'aimes?

— Ne m'as-tu pas promis de m.'épouser et de me conduire à Rome?

— Sans doute.

— De me donner une litière portée par des chevaux magnifiques , de me conduire au théâtre et au cirque?

— Oui , dit Lentulus , partout où est la place d'une nohle patricienne.

— Enfin tu m'arracheras de ce pays barbare , où le partage des femmes est de surveiller les travaux de la campagne lorsqu'elles ne le font pas de leurs propres mains?

— Et dans lequel cependant elles jouissent d'un privilège pour lequel nos dames romaines donneraient tout ce que tu demandes , celui d'assister aux conseils de la nation et d'y délibérer les affaires publiques.

— Et moi , je le donnerais pour la moindre des parures dont j'ai vu parée Marcia, la femme du consul Cépion, lorsque j'accompagnais mon père dans le camp de ce Romain , et que je te vis pour la première fois.

— Eh bien! si tu veux y assister, demain je

te donnerai la parure que tu désires. Mais tu feras ce que je vais te demander : tu accompagneras demain ton père à Toulouse , et tu iras t'asseoir parmi les membres de rassemblée qui doit s'y tenir demain , et tu me rapporteras tout ce qui y aura été décidé.

— Lentulus, ceci est une trabison contre ma nation.

— Césonie , c'est une preuve de fidélité pour le peuple romain , qui va t' adopter parmi ses filles ; c'est une preuve d'amour donnée à ton époux.

Césonie était faciJe à persuader : elle était sous rinfluence de cet esprit de nouveauté, qui a toujours si facilement séduit les femmes de notre nation , et qui à cette époque leur faisait préférer les vices élégants et les grâces affectées à la beauté rustique et sévère qui vivait à côté d'elles.

— Lentulus, lui dit-elle, je ferai ce que tu voudras, mais jure-moi que je serai ton épouse.

Lentulus sourit et répliqua :

— Quels serments veux-tu que je te fasse?

— Tu ne peux jurercomme nouspar ta barbe ni par tes cheveux , parce que ton visage est rasé et que tes cheveux sont courts comme ceux de nos esclaves ; mais fais-moi ce serment par Mercure ton dieu et le nôtre.

— Césonie, votre Mercure à qui vous sacrifiez des victimes humaines , n'est pas le dieu des Piomains; le notre ne demande pas le sang des hommes et se contente de celui de nos brebis; par celui-là, si tu veux , je le jure que tu seras Tépouse de Lentulus.

Comme il disait ces paroles, il entendit Je murmure d'un certain nombre de voix, et reconnut celle de Manobal , qui dominait toutes les autres. Lentulus s'avança gracieusement vers le Gaulois et lui dit en le saluant de la main , tandis que celui-ci portait sa main à sa tête et en arrachait un cheveu pour lui témoigner qu'il le saluait comme un homme d'une grande considération :

— Eh bien , Manobal, quelles nouvelles nous apportes-tu de Toulouse?

— De fâcheuses, dit Manobal.

Lentulus recula.

— Plus tard , continua Manobal, je te les dirai, lorsque nous aurons fait le repas du soir avec cet étranger que mon père a accueilli ; il est inutile qu'il les connaisse; inutile aussi qu'il voie le trouble qu'elles pourraient te causer; suivez-moi donc tous deux dans le triclinium, où le souper est préparé.

Au moment où ils allaient passer dans la salle du festin, ils virent que les mets avaient été servis sur le pavé de Tatrium ou de la cour, et que des tapis étaient placés tout autour pour la commodité des convives.

^fanobal et Césonie n'en parurent pas surpris; mais Lentulus s'écria d'un ton de dédain :

—Qui a pu faire servir ici ce repas à la manière des Barbares? c'est ainsi que Ton donne la curée aux cbiens.

— C'est ainsi que tu prendras la tienne, Romain , s'écria Carrin avec colère ; et c est moi qui ai donné cet ordre. Manobal , rcprit-il en s'adressant à son fils , lorsque le hasard a conduit dans ta maison un de tes compatriotes , tu peux bien abandonner, pour le recevoir honorablement, les usages que tu as pris pour

plaire à un étranger , et revenir à ceux que tu

suivais encore naguère.

— Ce qui est fait est bien fait , dit Manobal d'un air soucieux; et d'ailleurs il importe peu en quel endroit nous prendrons ce repas.

— Manobal a raison , dit Lentulus en s'étendant par terre; les pierres de cette cour ne sont pas beaucoup plus dures que les lits de paille qui sont autour de la table dans le triclinium.

— Nous n'avons pas encore reçu , dit Césonie, bumiliée de l'observation de Lentulus, les lits plus doux que nous avons demandés à Marseille.

— Et quand ils arriveront , dit Carrin, sans doute ils seront inutiles, car il faut espérer que les hommes auront alors besoin de se tenir debout.

— Mon père, dit Manobal, l'étranger que vous avez accueilli est le bienvenu pour moi ; que celui que j ai invité soit de même pour vous : que chacun prenne donc place, et que le repas soit servi.

Les hommes se posèrent sur les tapis, et Césonie resta debout.

— .Qi.ioi ! dit Lentiilus, Césonie ne prend point place à nos côtés?

— Qui veux-tu donc qui nous serve? dit Manobal .

— Je veux que ce soient les esclaves.

— Les esclaves sont revenus des travaux de la campagne ; et leurs femmes leur servent leur repas , comme les nôtres ont coutume de nous servir.

Lentulus allait répondre ; mais Manobal Tarréta avec humeur, et ajouta :

— Peut-être n'est-ce pas l'usage à Rome, mais c'est celui de nos contrées ; nous n'avons pas ici des dames romaines ; et il n'est pas assez sûr que nos filles gauloises le deviennent jamais pour que nous leur fassions perdre les habitudes dans lesquelles elles seront peut-être forcées de vivre.

Ces paroles de Manobal jetèrent une contrainte glacée parmi les convives. Manobal dévorait avec activité les viandes à moitié cuites qu'on lui servait sur d'épaisses croûtes de pain sans levain. Sigor, après avuir apaisé sa faim avec quelques fruits, garda Je silence

en considérant alternativement Dionée accroupie auprès du vieux Carriu, à qui elle présentait les mets qu'il demandait, etCésonie', qui servait plus particulièrement Manobal et Lentulus. Celui-ci touchait dédaigneusement et du bout des dents à une bartavelle, bien que cet oiseau fût renommé même à Rome pour sa chair délicate et pour son parfum ; mais il avait été préparé sans épiées , et ne pouvait flatter le goût raffiné du jeune patricien. Cepen dantil observait l'attention de Sigor et envoyait de temps en temps à Césonie des sourires d'intelligence qui lui promettaient une autre vie. Dionée, de son côté, jetait des regards furtifs sur tous les convives. Chacun semblait avoir à part soi des pensées qui attendaient un autre moment pour se produire. Aussi le repas futil court, et Manobal le premier se leva. A ce moment il parut embarrassé entre son hôte romain et son hôte gaulois , puis , après un moment d'hésitation il s'adressa à Césonie et lui dit :

Césonie , demeure avec ton aïeul dans la compagnie de ce bra^e guerrier, je vais être

bientôt de retour, car Lentulus ne peut passer la nuit dans notre maison, et je vais raccompagner jusqu'au pied de la colline.

Le Romain parut choqué de cette manière brutale de le renvoyer • mais , sur un signe de Manobal , il comprit que le Gaulois n'agissait ainsi que pour avoir la liberté de l'entretenir secrètement. Un instant après Lentulus et Manobal s'éloignèrent. Dionée s'approcha furtivement de Sigor, et lui dit en lui montrant Césonie :

— Maintenant que tu l'as vue , ne la trouvestu point belle?

— Oui, dit Sigor en regardant Dionée.

— Eh bien , fais qu'elle te préfère à ce vaniteux Lentulus , et Manobal préférera ton peuple au peuple romain ; car c'est ainsi que les choses se conduisent dans cette maison. C'est la fille qui gouverne le père , et comme c'est le père qui gouverne l'assemblée , tu a uras . . .

— Dionée, dit le vieux Carrin, conduis-moi vers le bois prochain, afin que je prenne un salutaire exercice. Sigor m'excusera si je le laisse

seul avec la fille de mon fils ; mais ma vieillesse m'a fait une habitude de la marche après le repas dti soir.

— Je serai votre ^uide si vous voulez, dit Césonie.

Carrin la repoussa doucement quand elle s'approcha de lui , et Dionée emmena rapidement le vieillard.

Sigor avait suivi Dionée des yeux , et lorsqu'elle fut tout-à-fait disparue, il reporta ses regards sur Césonie qui était restée debout près de lui et dont l'air embarrassé et boudeur montrait qu'elle était peu charmée de la tâche qui lui avait été imposée.

Cependant elle regardait Sigor , mais comme on regarde une chose extraordinaire et curieuse par sa rareté. Il y avait dans son

attention cet examen dédaigneux et moqueur que les femmes font si vite d'un homme dont elles veulent nier les qualités. Çésonie si gauche, si humble devant l'élégance impertinente du patricien Lentulus , se sentait toute prête à rendre au barbare Sigor les dédains de sa demi-civilisation. Enfin pour nous mieux expliquer elle était entre ces deux hommes comme une provinciale de nos petites villes en adoration devant un dandy parisien et regardant par-dessus l'épaule les manières d'un ruStre campagnard.

Sigor ne parut ni étonné , ni irrité de cette singulière curiosité , et dit à Césonie après un moment de silence :

— Je suis un homme , jeune fille ; je ne suis pas un monstre étrange qu'on montre en spectacle , comme vos bateleurs font , des ours de vos forêts.

— Nos esclaves aussi sont des hommes, répondit Césonie avec une insolence extraordinaire dans une si jeune fille.

— Dis plutôt que vos hommes sont des esclaves.

LES GAULOIS. âll

—Tu as peut-être raison , et c'est pour cela qu'ils n'inspirent que le mépris,

— Le droit de mépriser n'appartient qu'aux âmes libres , et celles qui acceptent avec joie la tyrannie d'un étranger sont au-dessous des esclaves.

— Cela est peut-être vrai pour celles qui acceptent sa tyrannie , mais non pour celles qui font accepter la leur.

— Je te comprends , Césonie , ce Romain te flatte ; il t'appelle sans doute sa maîtresse et sa divinité, et tu crois à ses paroles.

— Pourquoi n'y croirais-je point ? faut-il , pour que la vérité soit vérité, qu'elle se montre à nous sous. un aspect rustique, avec un visage farouche et des paroles amères?

— C'est inutile, en effet, mais il faut qu'elle soit dite par un homme qui n'ait aucun intérêt à tromper.

— Et quel intérêt Lentulus a-t-il à me tromper ?

Sigor resta un moment sans répondre, et ajniuta enfin :

— Cet intérêt dépasserait les bornes de ton intelligence.

— Tu me flattes , étranger ; je suis confuse de tant de politesse.

— Oh ! en te parlant ainsi , Césonie , ce n'est pas toi que je blâme ', tu ne peux savoir que ce qu'on t'a appris. Mais si j'avais eu à répondre à une femme de ma contrée , ou bien à Tune de celles qui faisaient autrefois l'honneur du pays que tu habites , je lui aurais expliqué cet intérêt.

— Eh bien , Sigor , essaie de me le faire comprendre; peut-être ne suis-je pas si peu intelligente que tu te l'imagines.

Césonie dit cela d'un ton qui joua si sérieusement la franchise , que Sigor s'y laissa prendre, et qu'il répondit d'abord avec tristesse et ensuite avec une vive exaltation :

— Césonie , puissé-je réveiller en toi le sentiment de notre fierté gauloise ; puissé-je , en te voyant sensible à ce qui fut la gloire de nos pères , ranimer aussi en moi-même la force qui s'éteint; et efl'acer le doute qui me prend ! INon, je ne te puis blâmer, toi qui vis au

miJieu d'un peuple si dégénéré de toutes nos antiques vertus , de ne pas les chercher comme la plus noble parure d'une femme , comme sa plus riche dot ; car moi , depuis bientôt cinq ans que jai quitté nos forêts pour me mêler à des peuples inconnus de mes frères , je ne sais plus si j'ai dans le cœur le même amour pour leurs mœurs, la même haine pour les étrangers. Ta vue, Césonie, m'a cependant reporté à ces temps ow je ne connaissais que nos lois , nos mœurs, nos femmes et nos dieux. Tu es belle, comme les belles vierges de la Pannonie ,• tu es grande et forte comme elles ; la sombre verdure de la verveine couronnerait noblement tes blonds cheveux ; ta parole forte retentirait avec éclat dans nos assemblées ; tes yeux bleus apprendraient à lire dans l'avenir ; ton front atteste le courage qu'il faut à l'épouse d'un guerrier pour le su.ivrc dans la bataille et compter ses blessures j tu as été pour moi le souvenir visible de ma patrie; ton aspect seul a jeté le remords dans mon cœur, et m'a rappelé mes sermens oubliés! et maintenant, si ta voix me disait de les accomplir , je retrouverais ce

courage que j'ai emporté avec moi, et qui s'est usé, je le sens, à tenter vainement de soulever de nobles ressentiments dans l'âme de nos compatriotes. Mais je les ai trouvés si incapables d'un effort généreux, tellement plies à l'habitude d'être vaincus etdominés, que le déses})oir m'a pris aussi et que je ne sais plus si l'heure n'est pas Venue où moi-même j'accepterai le joug par lassitude , et la honte par imitation.

Césonie , qu'avait d'abord émue Texaltation de Sigor et qu'avait flattée l'éloge qu'il avait fait de sa beauté , reprit son calme affecté lorsqu'il eut cessé de parler , et répondit doucement :

— Sans doute, Sigor, ce serait une honorable tâche à remplir; et sans doute le résultat en serait noble et grand pour toi et pour celle qui l'accomplirait.

— Il mériterait à tous deux la considération et la renommée , ces deux saintes récompenses du courage de la vertu.

— Oui vraiment, reprit Césonie, en laissant percer une intention de raillerie sous un accent qui affectait d'être inspiré , si la voix d'une

femme te poussait à exécuter ces nobles projets que je ne connais pas , tii serais salué parmi les tiens du nom àe grand et de brave,* la reconnaissance publique te placerait au premier rang des guerriers • les armées te nommeraient leur chef et les peuples leur roi. Ce serait là ta récompense, n'est-ce pas, Sigor?

— Oui, répliqua celui-ci, qui crut à la sincérité de l'enthousiasme de la jeune fille, oui, ce serait là ma récompense si j'arrivais à réunir d'un bout du monde à l'autre , et dans le. même complot , les diverses nations gauloises pour les précipiter dé toutes parts sur cette puissance romaine , qui envahit tous les peuples et les ronge lentement.

— Et la récompense qu'obtiendrait celle qui t'aurait rendu ton courage et ta force serait bien grande aussi : elle deviendrait T épouse d'un chef gaulois ; et durant la paix, tandis qu'il s'enivrerait à l'ombre de ses foréls, elle veillerait aux soins domestiques les plus vils; tandis qu'il voyagerait sur un char , elle le suivrait à pied : durant la guerre , elle partagerait sa fuite s'il était vaincu , et le verrait se parer

seul de son butin s'il était vainqueur ; n'est-ce pas une bien belle destinée pour cette femme, et ne doit-elle pas tout tenter pour l'obtenir?

— Ah,Césonie! dit Sigor confondu, tu railles rhôte de ton aïeul et de ton père , tu ris de ce qui fut respectable et sacré pour nos ancêtres communs.

—Moi? point, répliquaCésonie en ricanant, j'admire ce magnifique partage des femmes gauloises ; mais je ne me sens pas digne de l'obtenir ; je préfère une riche maison à une butte de chaume , les loisirs aux rudes travaux , les danses légères aux marches accablantes , les jeux de théâtre aux joies sauvages de vos festins , l'amour d'un Romain au dédain d\in Gaulois, le commandement à l'esclavage : c'est dédaigner mon pays peut-être , mais c'est honorer la dignité de mon sexe. Tu parais étonné, Sigor ; mais j'ai vu mon père s'entretenir avec toi lorsqu'il est arrivé; j'ai deviné le motif qui l'a poussé à me laisser ici avec un étranger qui l'est moins peut-être pour lui que pour nous; j'ai compris aussi pourquoi mon aïeul s'est éloigné , j'ai entendu les paroles que t'a dites

Dionée : si elles sont vraies, si mon père gouverne la cité et si je gouverne mon père, ce ne sera pas à toi que profitera cette influence, je te le dis sincèrement. De toutes les vertus que tu me souhaites, j'en aurai une de moins envers toi, ce sera la franchise. Je ne sais, Sigor, si tu trouveras que je manque d'intelligence, mais sois assuré que je ne manque pas de résolution.

— Césonie, reprit Sigor en faisant retentiisa voix avec éclat, je n'ai rencontré qu'une femme qui eut un langage aussi assuré que le tien. Cette femme s'appelait Chiomare , et était l'épouse du tétrarche Ortiagon. Elle fut prise par un proconsul romain, quila combla de richesses et se fit son esclave , tant il en était épris. Chiomare lui donna un rendez-vous et quand il y fut venu, elle le frappa de sa propre main. S' étant alors échappée de son camp, elle porta à son époux la tête de ce Romain et la jeta devant lui en disant: Voilàla tête d'une homme qui a outragé notre nation au point de croire que l'une de ses femmes céderait aux attraits avec lesquels ils séduisent leurs courtisanes.

Cette femme, Césonie, les Gaulois l'ont appelée grande et les Romains Tont nommée sainte. Tu peux chercher d'après cela le nom qui te sera réservé.

Aussitôt Sigor s'éloigna; il sortit de la maison et se préparait à la quitter tout-à-fait lorsqu'il fut arrêté par les sons d'une lyre qui partaient du fond du verger. 11 les écouta d'abord avec étonnement, puis, se laissant gagner peu à peu au charme de les entendre , il se rapprocha insensiblement de l'endroit où était placé le musicien. Une voix de femme se mêlait à ces accords, elle avait quelque chose de mâle et de sévère inconnu à l'oreille de Sigor. 11 en était de cette voix , par rapport à celles des femmes qui habitent les forets de la Pannonie, comme il en est des fruits savoureux de la Grèce par rapport aux fruits aigres et verts de nos froides contrées. Cette voix , ou le sentait, avait été mûrie pai' le soleil, et sa plénitude grave étonna et émut singulièrement le guerrier barbare.

Quand Sigor put distinguer les paroles du chant qu'il écoutait , elles ne Tétonnèrent pas

moins que le cbant lui-même : elles faisaient un si frappant contraste avec ce qu'il venait (l'entendre , qu'elles semblaient un avertissement qui lui était donné par le hasard. Elles vantaient en effet le bonheur d'une femme choisie par l'amour d'un brave ; elles exaltaient cette gloire partie du front de l'époux comme un rayon du soleil , pour venir éclairer le front de réponse j elles promettaient les plus rudes services et le plus absolu dévouement pour arriver à ce partage. Elles vouaient avec enthousiasme la vie obscure de la femme à Texistence glorieuse de T époux ; enfin elles louaient et acceptaient le sort qui venait d être si insolemment repoussé par Césonie.

Sigor marchait d'étonnement en étonnement , et il fut encore plus surpris en voyant la bouche qui avait prononcé ces paroles qu il ne l'avait été de ces paroles mêmes. Si reloge des saintes vertus qui avaient distingué les femmes de l'antique Gaule lui avait paru étranger dans cette Gaule dégénérée , il lui parut plus étranger encore sorti des lèvres d'une esclave grecque. En effet, c'était Dionée

qui chantait ainsi, couchée sur l'herbe aux pieds du vieux Carrin, qui écoutait silencieusement.

Sans doute elle avait d'abord chanté pour lui, mais déjà elle ne chantait plus que pour ellemême. Ses lèvres avaient commencé l'hymne, mais son âme l'avait achevé: elle avait voulu d'abord flatter les souvenirs deCarrin, et avait fini par dire ses propres espérances. Aussi sa voix vibrait d'un éclat remarquable; on sentait qu'elle sortait d'une poitrine émue et que le sentiment énergique qui arrachait de tels chants du coeur de cette jeune fille devait faire frissonner tout son corps, comme la main puissante du musicien ébranle et fait fi^émir dans toutes ses entrailles l'instrument qu'il anime.

Le silence de la nuit prétait sa vaste enceinte à ce chant magnifique; ce n'était pas comme dans le jour, où les mille bruits qui tournent autour de la maison semblent y ienfermer le bruit qui s'y fait. La voix de Dionée n'allait se heurter à aucun son extérieur. Comme la lumière qui, partie du ciel, se glisse

dans toutes les profondeurs de Fatmosphère ; de même sa voix s'étendait dans Tespace et allait remuer la sonorité des échos les plus profonds ,' elle semblait l'âme de cet immense instrument qu'elle faisait résonner au loin.

Ce que les accents avaient de pouvoir était encore augmenté par l'aspect de Dionée ellemême. La blanche lueur de la lune semblait à la fois donner plus d'éclat à la blancheur de son front et assombrir le noir brillant de ses cheveux; et si ce n'eût été le feu de ses yeux, ou eut dit un visage de marbre sur un fond d'ébèuc.

Sigor l'écoutait et la regardait; il s'enivrait par l'oreille et par les yeux du charme nouveau pour lui qui émanait de cette belle esclave, et bientôt il en fut tellement transporté, quil s'avança et lui dit avec enthousiasme :

«4- C'est toi qui es digne de la liberté , et c'est ta maîtresse qui devrait être ton esclave

A ces mots Dionée se releva toute confuse ; une émotion bien différente de celle qu'elle éprouvait en chantant vint l'agiter tout-à-

coup,' un vif sentiment de joie . presqu'aussitôt réprimé illumina son visage, et elle demeura la tête et les yeux baissés pendant que Carrin disait à Sigor :

— Je l'avais dit à Manobal , que sa fille s'était changée sous l'influence de ce Romain comme une fleur atteinte par un souffle pernicieux. Celui qui ouvre imprudemment sa maison à l'étranger ne doit pas s'étonner, quand il y rentre , de trouver sa maison étrangère à lui. Que t'a dit Césonie, jeune homme , et que pouvons-nous espérer pour la réussite des projets que tu nourris?

— C'est à. Manobal à nous répondre , répondit Sigor , dont le regard ne quittait pas le front tremblant de Dionée. C'est parce que nous avons cru que les femmes d'aprésent avaient les vertus des femmes d'autrefois que nous leur avons supposé le même puissance ; mais, d'après ce que je viens de vfir , je dois croire qu'elles ne sont plus admises au conseil delà nation, et que, si elles jouissent encore de ce privilège , ce n'est plus qu'une vaine formalité.

Dionée, en entendant ces paroles, regarda Sigor avec une sorte de compassion et, appuyant sa main blanche et petite sur le bras puissant du guerrier qu'elle fit tressaillir, elle lui dit doucement :

— Ne méprise pas le pouvoir des femmes parce qu'il ne s'exerce plus dans l'assemblée publique, car c'est pour cette raison qu'il est plus redoutable; c'est aussi pour cette raison qu'il n'est plus au service de la vertu. A mesure que les Gaulois ont éloigné leurs femmes des conseils de la nation, ils ont éteint en elles Tamour des intérêts nationaux. En les renfermant dans les attributions d'épouses soumises , ils leur ont créé les besoins que donne la solitude etTinoccupation. Net'étonne donc pas s'il faut à ces femmes , qui n'ont plus la gloire pour les distraire , des plaisirs qui les désennuyent.

-f Pourquoi n'as-tu pas les mêmes sentiments que Césonie , esclave? ditSigor, toi qui es encore plus qu'elle privée de cette admission aux grands intérêts d'un peuple ?

— C'est que le premier besoin d'un esclave

ce ii'est pas d'être heureux , c'est d'être

libre !

Pendant que l'incident que nous venons de rapporter se passait dans la maison de Manobal, celui-ci avait avec le Romain Lentulus un entretien sur le même sujet, mais plus explicite, comme il arrive entre gens qui se connaissent assez pour oser être ce qu'ils sont à découvert .

— Eh bien! Manobal, disait Lentulus au Gaulois, quelles sont ces fâcheuses nouvelles que tu nous rapportes de Toulouse? tes compatriotes ne veulent-ils plus accepter la protection romaine , et nourrissez-vous encore de folles craintes de voir se relever la fortune de votre roi Bituit

— Ce ne sont pas de folles craintes , ce sont des espérances. Crois-moi, Lentulus , la Gaule n'est amoureuse d'aucune domination j et si moi-même, je croyais pouvoir espérer que ses efforts la délivreront, je serais le premier a exciter m.es compatriotes. Maisnos alliés de Marseille vous ont ouvert la route de la Gaule, et nous avons appris de vous comment on cou-

quierl un pays, plus encore par les alliances que par les armes.

— Tu te trompes, Manobal , cette science n'est pas venue des Romains aux Gaulois , elle est venue plutôt des Gaulois aux Romains. Vous nous avez appris comment il fallait acheter les Marseillais pour nous ouvrir la route delà Gaule le jour où vous vous êtes vendus à Annibal pour lui ouvrir celle de l'Italie. Mais laissons ces vaines discussions, et dis-moi quelles sont ces fâcheuses nouvelles?

— Sache donc que la garnison romaine vient d'être retenue prisonnière à Toulouse.

A cette nouvelle, Lentulus arrêta Manobal et lui dit d'un air sardonique :

— Est-ce encore une preuve de la bonne foi gaidoise et de son ignorance dans l'art des traités secrets? Voyons, que vous ont promis les Cimbres pour vous pousser à cette action? Quelle part du butin vous est assignée parmi les richesses qu'ils comptent rencontrer dans

notre camp?

— Je te Tai déjà dit, Lentulus, la haine de

la domination romaine a été le premier mo- 1. i5

22(i LES GAULOIS.

bile de la détermination des magistrats de

Toulouse.

— Préférez-vous celle de ces barbares ?

— La domination des Cimbres n'est point à redouter; c'est peut-être un torrent qui jetterait sur notre sol quelques ruines et quelques dévastations, mais ce torrent serait passé depuis long- temps lorsque l'action persévérante de Rome dévorera encore notre territoire.

— Penses- tu donc que Rome ne soit pas assez forte pour disperser cette armée, en qui vous avez espérance?

— Pour disperser les Cimbres, je n'en doute pas, mais non point pour les repousser lorsqu'ils seront unis aux Gaulois de toutes les nations, fatigués de vous voir arriver partout où ils ont établi leurs demeures.

— Eh ! comment ont-ils établi leurs demeures partout où nous les rencontrons ? N'est-ce pas par le combat et la victoire, et ne pouvons-nous pas invoquer le même droit pour nous emparer des pays qu'ils ont autrefois conquis?

— Tu as raison , Lentulus , et puisque c'est

là le véritable droit des peuples , il me semble qu'ils peuvent s'en servir pour se défendre, aussi bien que pour attaquer : et ce n'est pas un acte de mauvaise foi aux habitants de Toulouse d'avoir diminué les forces de leurs ennemis , pour faciliter la victoire de leurs alliés.

— Quoi , déjà vos alliés ! dit Lentulus , je suis ravi de le savoir , car il est juste de faire partager le même sort aux nations qui combattent sous le même chef: et ne sais-tu pas que les Cimbres ont déjà été vaincus par Cassius Longinus et Calpurnius Pison, généraux de farmée romaine?

— Je sais , répondit Manobal , que Pison et Longinus sont morts, et que Papilius, lieutenant de Pison , a traité avec les Cimbres , et leur a déjà remis des otages.

Lentulus parut interdit, non pas de la nouvelle en elle-même, mais de ce que Manobal était si bien informé ; puis il reprit , après un moment de silence :

— Et qu'avez -vous décidé à Toulouse?

— Je t'ai déjà dit ce qu'avait décidé 1 assemblée (les chefs.

— Ce n'est pas cela que je te demande , je veux savoir ce qu'a décidé Manobal.

— Il ^ a quelques jours , je t aurais répondu sur-le-champ j il y a quelques jours, Sigor n'avait pas été entendu dans le conseil des magistrats, il ne nous avait pas apporté les propositions de nos frères de toutes les contrées, et n'avait pas décidé les Cimbres à s'unir à nous pour se précipiter sur l'Italie ; car, tu ne l'ignores pas , ces peuples, comme tant d'autres, sont encore sortis de notre sein; ce sont encore les Gaulois qui , après avoir soumis la Thrace , ont subjugué la Scythie.

Lentulus ne répondit pas , mais il murmura contre le peuple gaulois le même mot que Sigor avait dit contre le peuple romain.

— Partout , dit-il , nous le trouverons donc partout. Mais, reprit-il, en s'adressant à Manobal , si vous avez tous la même origine , vous n'avez plus ni les mêmes lois ni les mêmes dieux ; et les Cimbres sont bien plus différents des Gaulois dont ils descendent que ceux-ci ne le sont des Romains , leurs éternels ennemis.

— Je ne l'ignore pas ; et certes , ce n'est pas moi qui mettrai obstacle à une nouvelle alliance entre nous et Rome, si elle était faite sur desibases que nous puissions accepter.

— Ecoute , dit Lentulus, je puis te conduire secrètement au camp de Cépion , notre nouveau général, et tu pourras traiter avec lui.

— Ce n'est point là qu'est la difliculté , c'est de faire accepter le traité par la ville de Toulouse; et, quelque pouvoir que j'y exerce, si la voix de Sigor s'élève contre la mienne , je n'ai aucune espérance de réussir.

— Par quel art cet étranger a-t-il donc pris parmi vous une si grande autorité?

— En attaquant les Gaulois dans les passions qui survivront éternellement en eux à tous les désastres qu ils peuvent éprouver ; en leur parlant de Tindépendance de leur pays comme de leur premier bien , et en leur montrant la conquête et la guerre comme les seules occupations dignes d'eux. Ou tu ne sais pas Thistoire de nos peuples, Lentulus, ou tu dois comprendre par quels nombreux souvenirs de gloire Sigor a pu enllammer le courage de l'as-

semblée. 11 a plus fait que de rendre les Gaulois honteux de leur position actuelle , il leur a rendu leur confiance en eux-mêmes , et cette confiance , il Ta apportée avec lui . Ce qui manque à la Gaule , ce ne sont pas des hommes et des armes; ce qui lui manque , c'est un chef; et si nous laissons faire , ce chef , ce sera Sigor lui-même.

— N'est-il donc aucun moyen de faire taire cette voix si puissante ?

— Je n'en connais pas.

— Sigor n'habite- t-il pas dans la maison de Manobal, et la maison de Manobal n'est-elle pas dans un lieu désert et loin de toute habitation?

— Sans doute, répondit le vieux Gaulois, mais Sigor est l'hôte de Manobal, et tu sais que notre loi, qui punit de l'exil le meurtre d'un concitoyen, punit de mort le meurtre d'un étranger.

— Ne peut-il disparaître sans qu'on sache ce qu'il est devenu ?

— La ville de Toulouse a constitué Sigor riiôtc de Manobal, et il faut qu'il le lui re-

présente mort ou vivant. INe pense donc plus à ce moyen.

— N'en connais-tu pas d'autre?

Manobal garda le silence, il semblait embarrassé, non pas du moyen à trouver, mais de la manière dont il ferait l'aveu du moyen qu'il avait trouvé. Il consulta plusieurs fois de Toeil la physionomie de Lentulus, pour savoir s'il devait parler, comme un homme prudent ta te du pied un terrain qu'il croit dangereux et où il a peur de trébucher. La figure de Lentulus ne rassura point Manobal, elle avait cette expression d'incrédulité d'un homme qui devine qu'on va le tromper. Manobal ne le trompa point, et au lieu d'aborder le moyen qu'il voulait proposer à Lentulus, il commença par énumérer tous ceux qu'il savait être impraticables.

— Sigor, lui dit-il, n'est pas un homme qu'on puisse réduire par la crainte.

— Je le crois.

— Sigor n'est pas un homme qu'on puisse acheter avec de l'or.

— Je suis de ton avis.

— Cependant Sigor n'est pas à Tabri de toute séduction. Durant la mission dont il a été chargé, il a vu d autres pays que ses forets, d'autres richesses que ses troupeaux, d'autres plaisirs que ceux de la chasse ; il n'est pas insensible à une viemeilleure que celle à laquelle il sera forcé de retourner; et si une voix pour laquelle ce ne serait pas une honte de vanter les plaisirs d'une vie oisive, si une voix de femme, par exemple, excitait en lui cette propension, je ne doute pas que bientôt il n'abandonnât ses projets.

— Et c'est pour cela, n'est-ce pas? que tu l'as laissé avec ta fille Césonie, espérant que sa voix charmera le Barbare?

— Lentulus, je t'ai promis ma fille Césonie, et quelque pouvoir qu'elle exerce sur le coeur de Sigor, quelque résolution que Tamour qu'elle pourra lui inspirer fasse prendre àce guerrier je tiendrai lafoi que je t'ai promise.

— Il est possible qu'il convienne à Manobal (jue sa fille cherche à séduire un Barbare, en attendant qu'elle devienne l'épouse d'un Ro-

luâio, mais je t'avertis que cela ne convient point à Lentulus.

— Voudrais-tu me rendre ma parole ?

— As-tu envie plutôt de la reprendre ?

Manobal sembla agité par une vive incertitude- mais comme toutes ses divagations à travers des sujets étrangers à celui qui le préoccupait n'avaient cependant qu'un but, il y revint tout d'un coup et sans transition: et laissant là Sigor et sa fille, il s'écria avec vivacité :

— Quel est ce Céplon? Est-ce un bomme avec lequel on puisse s'arranger raisonnablement?

— Je te conduirai à son camp; et si ce que tu as a lui proposer est raisonnable, tu le trouveras prêt à t'en tendre. Mais revenons à Sigor. Ce que tu m'as dit sur son compte est plus vrai que tu ne penses. L'abandon de ses projets pourrait être facilement obtenu, mais une autre que ta fille arrivera à ce but; laissemoi maître de ce soin, et je me charge du succès. Demain, je viendrai le chercher pour notre voyage; tiouve une excuse auprès de

23'i LES GAULOIS.

Sigor; qu'il consente à demeurer un jour dans ta maison, et dès le lendemain il ne s'occupera plus de ton absence.

Manobal et Lentulus se séparèrent après cet entretien.

Le lendemain, Lentulus arriva de bonne heure dans la maison de Manobal ; et avant de parler au maître de la maison ou à sa fille Césonie , il chercha Dionée. Lorsqu'il Teut trouvée, il Temmenaà une certaine distance de la maison. Il eut avec elle un long entretien, durant lequel on put remarquer qu'il employait successivement vis-à-vis de l'esclave la prière et la menace, et après lequel Dionée

rentra dans la maison , portant sur sa physionomie un trouble où l'on voyait confondus ensemble les éclairs de la joie et l'accablement du désespoir. Ce jour-ià aussi Lentulus apporta à Césonie le collier qu'il lui avait promis: c'étaient de petites monnaies d'argent enchâssées dans de l'or, comme en portaient alors les dames romaines. 11 lui donna aussi un miroir d'acier poli, une longue épingle d'or, pour retenir ses cheveux , surmontée d'une statuette de Mercure précieusement travaillée, et des pendants d'oreilles représentant un aigle enlevant un jeune homme.

C'était plus qu'il n'en fallait pour servir de sauvegarde à la fidélité de Césonie, durant l'absence que devaient faire son père et son amant. Aussi ce fut les larmes aux yeux qu'elle les vit partir , et les instances par lesquelles elle les supplia de presser leur retour eussent paru peut-être trop vives si, tout en pensant à Lentulus, Césonie ne les eût adressées à son père. Sigor voulut ({uitter cette maison avec eux, mais Manobal, l'ayant tiré à l'écart, lui fit entendre qu'il n'accompagnait

Lentulus que par ordre des magistrats de Toulouse et pour mieux s assurer de la véritable position des Romains; mais qu'il espérait le retrouver en sa maison après l'accomplissement de ce devoir , et qu'alors ils prendraient un parti.

— Peut-être Sigor ne se serait-il point laissé tromper à ces assurances; mais, sur un signe de Lentulus , Dionée s'approcha du guerrier gaulois et lui dit doucement :

— Je t'attends pour le conduire vers ces grandes pierres dont je t'ai parlé, que tu dis être un antique autel du premier dieu de ces contrées et que tu desires visiter.

Pendant que Sigor écoutait Dionée et s'apprêtait à lui répondre , Lentulus et Manohal , montés sur le même char, s'éloignèrent au galop de leurs chevaux ; Césonie rentra dans la maison pour se parer des présents de Lentulus, et Sigor et Dionée demeurèrent seuls ensemble.

Jusqu'à ce moment le Barbare gaulois et l'esclave grecque avaient eu de fréquents entretiens; et bien qu'une journée fût à peine

écoulée depuis qu'ils se connaissaient, une prompte confiance s'était établie entre eux; c'était celle de deux esprits et de deux cœurs qui se comprennent et qui s'isolent à deux , au milieu de natures qui leur sont complètement discordantes. Par un étrange contraste , cette confiance parut cesser , du moins de la part deDionée, dès que Lentulus fut éloigné. Au lieu de continuer à parler à Sigor avec la familiarité qu'elle avait un instant auparavant, elle lui dit en baissant la tête et d'une voix altérée :

— Si tu veux me suivre, resclav.e de ton hôte est prête à te guider vers l'endroit que J.u veux visiter.

Et, sans attendre la réponse de Sigor, elle marcha devant lui. Le Gaulois put voir qu'elle essuyait quelques larmes qui tombaient silencieusement de ses yeux. Sigor s'approcha de Dionée et lui dit , pendant qu'ils marchaient vers un ravin couvert d'arbres séculaires :

— Que t'a dit ce Romain , esclave de Manobal? a-t-il des ordres à te donner et ta joie

OU ta douleur dépendent-elles de ses paroles?

— Les paroles de Lentulus ne peuvent jamais me donner de la joie , mais elles ont gardé le pouvoir de in'afïliger. Quant aux ordres qu'il a pu me donner , ils m'importent peu. Si le maître qui est le plus fort a le droit de prescrire ses volontés , l'esclave pour qui la mort n'est pas un effroi a toujours le pouvoir de désobéir.

— Ne peux-tu me dire quels sont ces ordres, Dionée? ne peux-tu me dire jusqu'à quel point je dois haïr pour toi cet homme , que je hais déjà pour les miens? Ne peux- tu m'apprendre si je ne dois pas infliger quelque cruel supplice àce Romain , à qui je n'ai encore juré que la mort ?

Le visage de Sigor , pendant qu'il prononçait ces paroles , avait pris une expression farouche que Dionée ne lui avait pas encore vue. Elle se recula tandis que son regard laissait percer une reconnaissance et une admiration craintives pour la terrible protection qui lui était ainsi offerte.

Enfin , après un assez long silence de part et d'autre , Dionée répondit à Sigor :

— Peut-être plus tard tedirai-je les ordres de Leutulus, en ce moment je ne le puis pas et ne le veux pas; mais si, lorsque nous aurons visité les pierres druidiques de la foret , tu veux savoir encore ce que m'a ordonné ce Romain , je te répondrai franchement. Alors tu auras consulté tes Dieux et je te dirai ce que j'aurai décidé moi-même; alors je saurai si je dois obéir ou résister ; alors je saurai si je dois vivre ou mourir.

Après ces paroles , Dionée se mit à marcher rapidement, et Sigor la suivit.

Au moment où ils entrèrent dans la forêt , ils entendirent un grand bruit, et reconnurent qu'il provenait d'un certain nombre de chasseurs qui s appelaient les uns les autres au moyen de cornets de terre qu ils portaient pendus à leur ceinture . Le chemin qui conduisait aux pierres druidiques que Sigor voulait visiter passait à l'endroit du rendez -vous. Lorsque Dionée et Sigor y arrivèrent , les chasseurs avaient formé un grand rond au milieu duquel était un prêtre. Quoiqu'à cette époque les Gaulois eussent déjà élevé des temples à

Diane d'Eplièse sous le nom d'Artémis , ils avaient une déesse de la chasse qui leur était particulière , et c'est celle-ci qu'ils invoquaient dans ces circonstances.

Le prêtre qui était au milieu du cercle formé par les chasseurs portait un grand sac ; il fit le tour du cercle , et cliacun des Gaulois jeta dans le sac du prêtre une quantité de monnaies égale au nombre des animaux qu'il avait tués durant l'année. Cette cérémonie achevée, la chasse commença, et Sigtji' et Dionée continuèrent leur route. Bientôt la chasse s'éloigna d'eux , et ils pénétrèrent, par des sentiers impraticables aux chevaux que montaient les chasseurs , dans une partie du bois qui sem blait être abandonnée. Comme ils la traversaient, Sigor dit à la jeune fille :

— Sais- tu pourquoi ces hommes semblent éviter cet endroit? H doit être cependant plus qu'aucun autre fécond en gibier.

— Tu vas peut-être me l'expliquer, répondit Dionée , lorsque tu auras vu les choses remarquables que renferme cette partie de la forêt,

En effet, ils découvrirent bientôt un champ semé de monticules en forme de pyramides dont quelques-uns n avaient pas moins de deux cents pieds de haut.

— Je comprends , dit Sigor à cet aspect , le sentiment qui éloigne les Gaulois d'un lieu pareil : il leur rappellerait trop vivement des vertus qu'ils ne cultivent plus. Ces tombes , car ce sont des tombes , ont été élevées à la mémoire des femmes qui ont volontairement suivileurs époux dans la mort. Autrefois c'était une honte pour une veuve de choisir un nouvel époux après avoir perdu le premier ; et c'était un honneur immortel pour elle de Taccom.pagner dans sa nouvelle vie ; c'est pour cela qu'on élevait des tombes magnifiques à ces femmes vertueuses.

— Oui , dit Dionée , après avoir écouté Sigor , c'est une chose juste que de mourir pour celui qui a vécu pour nous , lorsqu'on Ta choisi librement et qu'on s'est donnée librement à lui; mais lorsque la volonté d'un père, la force ou la nécessité ont livré une fille à un homme qu'elle hait, lui doit-elle le sacrifice

de sa vie après lui avoir fait celui de son bon- Leur?

— C'est qu'autrefois une vierge gauloise n'épousait que celui qu'elle avait choisi. Quand lâge de se marier était venu pour elle , son père assemblait dans sa maison tous ceux qui s'étaient déclarés les prétendants de sa fille j il les réunissait dans un festin , et là , en présence de tous, elle faisaÎL hautement et librement son choix. Ainsi toute espérance s'éteignait dans le cœur de ceux qui n'avaient pas été choisis , parce qu'ils étaient bien assurés qu'ils n'étaient pas aimés.

— Et ces jeunes filles , reprit Dionée en regardant Sigor , osaient ainsi avouer leur amour , elles trouvaient des paroles pour en parler ?

— iNon , répondit Sigor, qui, tout entier au souvenir de ces moeurs qui lui rappelaient celles de son pays , ne comprit ni le regard ni la question de Dionée, non. 11 suflisait que la jeune fille versât de 1 eau dans une coupe et la présentât à celui qu'elle avait choisi. Mais toutes ces coutumes s'effacent peu à peu; cha-

cune , en disparaissant , en entraîne beaucoup d'autres après elle; le jour où la liberté des jeunes filles a disparu, s'est abolie d'elle-même la loi qui punissait l'adultère par la mort; et, comme tu le disais tout à l'heure , on n'a pu raisonnablement leur demander d'accompagner dans la tombe celui qu'elles n'avaient pas volontairement accompagné dans la vie.

Sigor et Dionée eurent bientôt dépassé ce champ , et après une heure de marche, ils arrivèrent près du lit desséché d'un torrent. En le traversant Dionée fit remarquer encore à Sigor de larges pierres, sur lesquelles étaient gravés des caractères étranges.

— Je ne puis t' expliquer , dit celui-ci, ce que veulent dire ces caractères , c'est le secret de nos diaiides, enfermé avec eux dans nos forets et mort sans doute avec eux dans celle où nous sommes à présent.

— Non , ce secret n'est point mort , dit une voix grave qui parla à côté du jeune homme et de la jeune esclave.

Ils se retournèrent et aperçurent un vieillard couvert d'une robe déchirée , affaibli

par l'âge et par la misère , et qui s'était levé du milieu de ces pierres, où il était solitairement assis. Il se pencha vers l'une des longues dalles qui étaient près de lui , et , montrant du doigt l'inscription qu'elle portait , il ajouta :

— « Ici se découvre le secret de la vie humaine. » Sur cette autre il y a : « La vie est courte, le temps n'est long qu'après la mort. )) Sur celle-ci on a écrit : « Réjouis-toi et viens.» Ce sont des tombes, enfants, car la seule chose qui survive encore à nos lois et à nos mœurs, ce sont les tombeaux de nos pères.

— Qui es-tu donc, dit Sigor, toi qui as pu conserver si précieusement leur science , à travers les siècles qui ont détruit leurs antiques lois ?

— Je suis le dernier successeur de ceux qui ont reçu des prêtres dispersés par la tyranniede nos rois les saints enseignements de la religion de Theutatès. Voilà bien long- temps que quelques hommes sont venus, dans ces montagnes , recueillir les saintes paroles de ces prêtres : après eux je me suis trouvé seul pour recueillir l'héritage qu'ils avaient

recueilli et conservé. Mais hélas! dans toute cette folle jeunesse qui suit le culte des nouveaux dieux qu'a favorisés la négligence ou plutôt Tambitionde nos chefs, je n'ai pas trouvé d'esprit pour me comprendre , ni une oreille pour m'écouter. J'ai long-temps espéré, j'ai espéré vainement : maintenant que je sens que la force m'abandonne, je viens vers ceux qui ne sont pas venus vers moi. J'ai quitté la montagne que j'habite ; j'ai marché durant deux jours, c'était déjà plus que je ne pouvais, j'avais attendu trop tard, la fatigue m'a surpris, et je me suis arrêté à cet endroit. Peut-être est-ce un avertissement du ciel qu'ici doivent mourir et rester ensevelis les secrets que je porte dans mon sein.

— Ne nous juges-tu pas dignes de les entendre? dit Sigor.

Le vieillard , pour la première fois , fixa les yeux sur le jeune guerrier; l'aspect de celuici sembla le frapper d'étonnement.

— Qui es-tu ? s'écria-t-il , toi qui me rappelles l'image de nos guerriers, tels qu'ils sont représentés sur la pierre qui marquait au-

trefois le seuil de la forteresse de cette contrée?

Sigor expliqua en peu de paroles comment il était le descendant d'un de ces Celtes qui avaient quitté la patrie il y avait près de cinq siècles et qui avaient conservé, dans les solitudes de la foret Hercinie , les habitudes et les lois qu'ils avaient emportées des bords de la Méditerranée. Le vieillard fut étonné de ce qu'il entendit, et lorsqu'il demanda à Sigor quelles étaient ces habitudes et ces lois , et que Sigor les lui dépeignit telles que nous avons essayé de les faire connaître dans notre premier récit, il secoua lentement la tête.

— Oh! je le vois , je le vois, ceux qui nous suivent ne sont pas plus coupables que nous , et nous ne sommes pas plus coupables que ceux qui nous ont précédés. Nous avons marche par des voies lentes, mais non interrompues, à l'oubli de notre première simplicité et au. luxe qui corrompt aujourd'hui les hommes. Depuis l'époque dont tu me parles jusqu'à aujourd'hui, que de changements se sont accomplis. Ce n'est plus seulement sur leur bouclier et pour aller combattre que les Gaulois

traversent les fleuves, ils construisent dévastes bateaux et les font marcher à l'aide de peaux légères qui reçoivent le souffle des vents et qui vont porter au loin une part de nos richesses et en rapportent de nouvelles. Ils ne se contentent plus depuis long-temps des produits de leur chasse du jour et des fruits que la nature leur donne au hasard ; ils font venir des pays lointains des viandes qu'ils conservent au moyen du sel qu'ils ont appris à extraire de l'eau de la mer. Les Phocéens leur ont enseigné l'art de faire le pain et de donner une maturité avancée aux fruits en les couvrant d une poussière noire; et, en retour, nous avons enseigné à ces étrangers à monter leur charrue sur des roues, à purifier le grain au moyen de cribles ; ils ont appris de nous la manière de travailler le verre, de peindre les étoffes des plus vivescouleursetdedonner au cuivre età l'étain l'éclat de l'or ; car depuis long-temps les vases d'argile étaientinconnusauluxedéjàinsolentde nos pères, et leur vanité avait trouvé le moyen de fan^e mentir les métaux. Depuis longtemps aussi les simples vêtements d'autrefois ne nous

suffisaient plus ; ils garantissaient mal des hommes qui n'avaient plus ni force ni courage : aussi ont-ils inventif des toiles si serrées qu elles résistent au tranchant de l'acier , et des étofltes si épaisses que le froid ne peut pénétrer à travers leur tissu feutré. Nos enfants font ce que nous avons fait et ce qu'ont fait nos pères, ils ont dédaigné nos mœurs , comme nous avons dédaigné celles de nos ancêtres, et le châtiment est juste.

— 11 n'en n'a pas été de même parmi nous , répondit Sigor : ce que vénéraient nos pères , nous le vénérons encore , nous avons gardé leur simplicité , et avec leur simplicité leur courage. Dis-moi donc le secret que personne ne se présente pour recueillir de toi.

— Si ce que tu viens de m.e dire est vrai, jeune homme , si l'antique Gaule est réfugiée dans les forêts de la Germanie, elle en reviendra comme elleyestallée: vous n'avez pas seulementhérité, je suppose, des vertus paisibles de nos ancêtres j l'amour de la gloire et Tesprit des conquêtes doit vous animer encore : eh bien, si vous avez fidèlement recueilli cet héritage, je vous prédis

que c'est là le trésor de la grandeur future de notre nation. Conservez-le, et le monde retrouvera dans ces contrés éloignées le secret de notre religion, qui va mourir ici avec moi.

— Veux-tu , dit Sigor, que nous t'accompagnions vers ta demeure ? Veux-tu que nous te conduisions dans une ville où tu pourras recevoir aisément les secours des hommes ?

— C'est inutile , dit le vieillard , ou je retrouverai assez de forces pour retourner moimême dans la cabane que j'habite , ou Theiitates, en me les refusant, m'aura suffisamment averti que j'ai rencontré ma dernière demeure. Cependant je puis accepter un dernier service de toi. Va jusque dans la forêt , tâche d'y découvrir quelques fruits sanvaees , et si tu veux me les apporter je rendrai témoignage dans le monde où je vais que tu as secouru un vieillard et prêté appui à sa faiblesse.

Sigor dit à Dionée de rester auprès du vieux druide pour veiller sur lui, tandis qu'il allait exécuter ce qu'il lui avait demandé. Le guerrier s'éloigna rapidement, et le vieillard tomba

dans une sombre médilation. Son visage s'assombrit peu à peu , sa respiration devint plus pénible, et sou corps commença à trembler. Dionée, épouvantée de ce subit changement, et croyant que la dernière heure de cet homme approchait, lui dit avec terreur :

— Qu'éprouves- tu? veux-tu que j'appelle Sigor ? veux-tu qu'il revienne ?

— Non , répondit le druide , je ne souffre pas , mais je sens l'orage qui approche , la foudre est suspendue dans Tair et je l'entends déjà qui court à pas sourds comme les chiens du combat rôdent furtivement dans le naut sacré pour y chercher des victimes.

Dionée regarda et écouta. Le ciel était pur et silencieux , il n'y avait d'orage que dans le sein du vieillard ; elle le crut du moins , car elle ne possédait pas comme lui ce sens exquis de perception que la civilisation détruit aisément; mais qui , dans les hommes qui ont mené leur vie dans les forêts leur fait pressentir les révolutions atmos])hériques bieu long-temps avant qu'ellesnesemanifestentàrobtusitédenossens.

— Non , dit-elle , tu te trompes , rien n'an-

nonce l'orage, et Jupiter ne prépare point ses

foudres.

A ce mot de Jupiter, Je druide attacha sur la jeune fille un regard ardent, comme celui d'un limier qui rencontre une voie ; il balança la tête autour de lui comme pour s'assurer de la solitude où il se trouvai^. Etendant alors son bras décharné sur T épaule de la jeune fille il lui dit d'une voix sourde :

— Les enfants de la Gaule, tout dégénérés t|u'ils sont, ne jurent point par Jupiter; tu es étrangère, jeune fille.

— Je suis née dans la Grèce , répondit Dionée.

Le vieillard sourit tristement et continua :

— Les filles de la Grèce voyagent-elles ainsi librement , avec un Gaulois , dans nos sauvages contrées?

— Je suis esclave, répondit Dionée.

— Esclave et étrangère , dit le vieillard, (|ui parut frappé d'une idée soudaine ; esclave et étrangère, répéta-t-il en retenant Dionée avec force, tandis qu'elle cherchait à se dégager delà main qui Tavait saisie et du regard féroce qui

LES GAULOIS. 25â

la fascinait ; le dernier vœu, fait par le dernier liorame qui s'est voué' à Tlieutatès sera donc accompli , et le dernier sacrifice qu'il recevra sur cette terre lui sera donc offert par ma main mourante.

Dionée poussa un cri de terreur en entendant ces paroles du vieux druide, mais elle ne put échapper à la main vigoureuse qui la tenait; et pendant cju'elle se débattait en vain, le vieillard, les yeux levés vers le ciel, semblait y regarder un spectacle qui n'était visible que pour lui.

— Il vient, il vient, disait-il, il vient sur les nuages et parmi la foudre , pour recevoir le sang qui manque depuis longtemps à sa bouche altérée. Yois comme les ailes immenses de ses corbeaux s'étendent sur le ciel, et comme le fauve regard de leurs prunelles réclaire coup sur coup.

En effet , l'orage pressenti par le druide montait rapidement des montagnes dans le ciel , et descendait plus rapidement encore du ciel dans les vallées. La foudre grondait en haut, les vents sifflaient au milieu, et déjà les

clapotements de la pluie se faisaient entendre sur les ruisseaux, dont elle allait faire bientôt des torrents.

— Sigor! Sigor ! s'écriait la jeune fille.

— Il ne viendra pas, et il ne peut venir, Tlieutatès Taveuglerade ses regards etTétourdira de sa voix.

— Sigor ! Sigor ! criait Dionée , dont la voix perçait les bruits encore sourds de Torage.

— Il ne viendra pas, te dis- je, car le sacrifice est juste. Fille des dieux qui ont exilé nos dieux, tu vas mourir pour satisfaire notre culte; s'il n'y a ici ni pierre Césée ni dolmen (i), il importe peu, ce n'est pas l'autel qui fait le sacrifice , c est la victime. Silence donc, car tes cris ne feront venir plus rapidement que la mort. — Sigor! Sigor! répétait la voix désespérée de Dionée. Mais rien ne lui répondait. Elle se débattait cependant en poussant des cris aigus. Le vieillard tira de son sein une faucille qui était cachée sous sa tunique, et l'élevant d'uue main vers le ciel, tandis que de l'autre il retenait Dionée, il s'écria d'une voix puissante

(1) Autel gaulois.

LES GAULOIS. 25i>

qui frappant Torage , sembla y réveiller im écho terrible qui répondit par de longs éclats de foudre.

— Yoici l'heure. L'autel de Theutatès, longtemps sevré du sang des victimes , va s'en repaître une dernière fois. Le dieu est monté sur son char ; il va vers les lieux où son image est vénérée, mais la route est longue et il faut qu'il abreuve ses chevaux pour qu'ils la parcourent. Yoici le breuvage et la nourriture qui leur manquent depuis si long-temps. Allez , allez, coursiers aux crins de feu, c'est le dernier repas qui vous sera servi dans la terre des Tectosages.

Le druide leva alors la faucille sur la tête de Dionée qui jeta dans Tair un dernier cri de Sigor ! en tombant à genoux. Rien ne répondit ; mais un sifflement aigu se fit entendre au-dessus de la tête de Dionée; la main qui la tenait s'ouvrit convulsivement , la faucille tomba et résonna sur la pierre des tombes ; le vieillard chancela et s'abattit comme un vieil arbre coupé dans sa racine , et se fracassa la tête à l'angle d'une pierre.

Dionée demeura muette et immobile d*épouvante, el bientôt elle vit accourir Sigor bondissant de pierre en pierre : c'était lui qui, profitant du moment ou Dionée à genoux avait laissé à découvert la poitrine du druide , l'avait frappé de sa f rainée.

L'esclave se jeta toute temblante dans les bras du Gaulois , et considéra ce vieillard étendu sur la pierre , et dont les derniers soupirs* s'exbalaient en sifflant dans sa gorge. Sigor voulut s'approcher du druide pour retirer de la blessure Tarme qu'il avait lancée contre lui.

— Non, dit celui-ci, laisse ce fer dans ma poitrine, afin que, lorsque je paraîtrai devant Theutatès , il voie que son dernier prêtre a été tué avec la framée qu'il avait donnée aux Gaulois pour conquérir le monde. Je lui dirai aussi que c'est pour le salut d'une esclave qu'un Gaulois libre a commis ce crime.

Sigor , qui tenaitDionée dans un de ses bras, la laissa échapper à ces pai-oles du vieillard qui le frappèrent au coeur , comme avait fait le druide quand il avait été mortellement

atteint; Tesclave jeta sur lui un regard désespéré,-mais Sigor détourna la tête. Ce que n'avaient pas fait les menaces de la mort, ce que n'avait pas fait le fer levé sur sa tête , cet abandon de Sigor , épouvanté du forfait qu'il venait de commettre, le produisit sur la malheureuse Dibnée. Le courage et la force l'abandonnèrent en même temps , et elle tomba évanouie aux pieds du guerrier.

Cependant les torrents de pluie qui étaient descendus du ciel commençaient à descendre des collines et à se réunir dans le lit qu'ils s'étaient creusé dans la vallée, et où se trouvait Sigor à côté du vieillard mort et de la jeune fille évanouie. Mais le guerrier ne sentait pas ses pieds déjà baignés par les premiers flots du torrent , et il regardait , pour ainsi dire sans les voir , les noirs cheveux de Dionée que l'eau soulevait et faisait flotter autour de sa tête , et la tête blanche du druide , que le flot lavait du sang qui la teignait; il y avait dans l'ame de Sigor un orage non moins violentquc celui qui grondait sur sa tête ; il lui

semblait qu'en regardant ces deux visages pâles 1. 17

gisant à ses pieds, il mesurât sa destinée. Le druide mort et tué par lui, c'était sa religion, sa patrie , ses serments qu'il venait de jeter ainsi à terre. Cette jeune fille évanouie , et qu il pouvait aisément rappeler à l'existence, c'était comme une nouvelle vie à prendre, une autre patrie et d'autres serments.

Ces confuses pensées qui s'agitaient dans le cœur de Sigor le tenaient immobile à sa place. Cependant les flots plus pressés descendirent de la montagne, et en passant rapidement sur le corps de Dionée , ils jetèrent un pan de sa robe sur le visage du druide. 11 sembla que ce fut l'oubli qui s'étendait sur le passé. Sigor ne vit plus que le visage de Dionée.

Les eaux grandissaient , et leur murmure avec elles ; l'esclave , ranimée par leur fraîcheur , fit un léger mouvement , mais elle n'eut pas la force de se relever, et sa voix murmura seulement le nom de Sigor. A peine l'eut-elle prononcé que les Ilots, qui s'amoncelaient peu à peu , arrivèrent avec violence et couvrirent à la fois les deux corps ; Sigor ne vit plus rien^ mais une main passa au-dessus des Ilots : Sigor

LES GAUtOlS. 259

la saisit et enleva Dionée dans ses bras. A ce moment, toute incertitude avait cessé dans Famé du Gaulois ; il n y avait plus pour lui que Dionée qu'il voulait sauver , que Dionée, qui était sa vie , car à Tinstant où il l'avait vue disparaître sous les flots , il s'était senti mourir ; au moment où cette main s'était agitée devant lui , il lui avait semblé que la vie l'appelait ; c'était sa dernière espérance qui avait surnagé.

Le puissant guerrier, tenant cette jeune fille dans ses bras, s'élança vers le rivage; mais déjà il avait laissé croître le torrent à une telle hauteur que c'était avec peine qu'il pouvait en soutenir le choc ; il luttait cependant , et Dionée^ qui était tout-à-fait revenue à ellemême, se pressait avec effroi contre le guerrier.

Celui-ci, se raidissant contre l'efîbrtdu torrent, approchait lentement du rivage; les flots avaient atteint sa poitrine , et l'avaient déjà fait chanceler plusieurs fois sur les pierres glissantes où il était obligé de marcher, et à chaque fois , emporté par un mouvement aveugle , il

avait levé le bras et frappé le torrent du poing, comme s il eût voulu abattre un ennemi. On voyait qu'il y avait dans l'esprit de cet homme une lutte engagée au-delà de celle qui se passait entre lui et les tlots. Il défiait son dieu, qu'il venait d'outrager ; il le frappait avec mépris, comme pour T exciter au combat ; et ce sentiment s'exalta à tel point dans l'âme de Sigor, qu'il tira son épée et l'étendit comme un sceptresurcesllots bouillonnants. L'oragegrondait dans toute sa force; le torrent montait toujours, mais la volonté et le courage de Sigor montaient avec lui.

Cependant il lui eut été impossible de gagner le rivage et il eut été bientôt entraîné avec le cadavre qu'il avait laissé derrière lui, s'il n'avait trouvé , au milieu du torrent même, une pierre plus élevée que les autres, et dont les eaux atteignaient à peine le sommet.. C'était ce que les Gaulois appelaient un dolmen, une espèce de pierre carrée qui leur servait auxsacrilicesdesfunérailles,etqu'onrencontre souvent dans le lit des rivières, parceque c'était une coutume aussi des Gaulois de faire

passer les eaux d'un fleuve sur le tombeau de leur chef, afin qu'aucune main sacrilège ne pût découvrir et troubler leurs cendres.

Sigor monta donc sur cette pierre, et là , debout, Tépée nue à la main au-dessus des flots qui grondaient autour de lui , au-dessous de Torage qui mugissait sur sa tête, il demeura silencieux et menaçant , le regard attaché sur le ciel, qu'il semblait braver, tandis queDionée, appuyée sur lui, contemplait avec amour cette belle et sauvage figure qui la dominait.

Bientôt Torage cessa , et le torrent qu'il avait formé disparut aussi rapidement qu'il avait grandi; puis, quand tout fut calme autour d'eux , Dionée redevint tremblante en se trouvant seule avec Sigor.

Celui-ci gardait le silence , son courage aussi était tombé avec le danger.

— Eh bien ! lui dit doucement Dionée , veux-tu que nous allions jusqu'à la pierre césée qui est au milieu de la forêt?

— Cela est inutile; maintenant, je n'ai plus rien à demander à nos dieux , ni présages ni

conseils. Retournons à la maison de Manobal,

on pourrait y être surpris de notre longue

absence.

Dionée baissa la tète, et tous deux regagnèrent silencieusement la foret qu'ils avaient quittée, et reprirent ensemble la route qu'ils avaient parcourue.

Cependant , le jour était prêt à finir , les rayons du soleil couchant se réfléchissaient sur les gouttes de pluie qui pendaient encore aux feuilles de la foret. L'ombre gagnait rapidement la terre; et Sigor ainsi que Dionée étaient tellement préoccupés des nouvelles pensées qu'ils rapportaient en eux , qu'ils ne s'aperçurent pas qu'ils s'écartaient de la route qui devait les conduire à la maison de Manobal. Ils errèrent long-temps sans pouvoir retrouver le sentier qu'ils avaient perdu; et, quand la nuit fut tout-à-fait venue , ils désespérèrent tous deux de regagner avant le jour le lieu d'où ils étaient partis. Ils se décidèrent donc à passer la nuit à l'endroit où ils se trouvaient.

Sigor, qui, selon la coutume des Gaulois mar-

chait toujours avec ses armes, eut bientôt abattu quelques fortes branches des arbres voisins ; il les planta en terre , attacha sa saie à leur sommet et en fit une espèce de tente sous laquelle il s'assit ayant l'esclave à ses côtés. La lune se leva bientôt, et quelques-uns de ses rayons perçant le feuillage pénétrèrent jusqu'à Dionée et éclairèrent son visage, qu'avaient pâli le froid et la fatigue. La jeune esclave, couchée sur la terre humide , s'était repliée sur elle-même pour rappeler un peu de chaleur dans ses membres épuisés. Sigor la regardait en silence : une pitié hautaine perçait malgré lui sur son visage. Dionée , de son côté , le regardait avec crainte et lui disait :

— Tu me méprises, Sigor! Tu te rappelles les femmes de ton pays, si fortes et si courageuses; tu te dis que ce n'est point ainsi qu elles supportent la fatigue, que ce n'est pas ainsi qu'elles se montrent dignes du guerrier qu'elles accompagnent; une autre eût déjà allumé pour toi le feu qui doit réchauffer tes membres, et recueilli les fruits qui doivent apaiser ta faim.

— Laisse aux femmes de nos contrées,

répondit Sigor, ces sauvages vertus, qui s'allieraient aussi mal à ta fréJe beauté que la douceur de ta voix et la grâce de tes mouvements s'allieraient mal à leur forte stature ; mais tu as faim et tu as soif sans doute? attends un moment.

Bientôt Sigor, frappant le fer de son épée contre le silex de sa hache , obtint du feu avec des feuilles qu'il parvint à sécher en les pressant entre sa tunique et sa poitrine ; bientôt encore il apporta près de Dionée des fruits qu il avait cueillis sur- un pommier sauvage et quelques oiseaux qu'il avait surpris dans leurs nids. 11 les dépouilla de leurs plumes, les fit cuire sur le brasier qu'il avait allumé, et les servit luimême à Dionée.

Ainsi cet homme s'imposait pour une esclave étrangère des soins qu'il n'eût pas osé demander même à un esclave étranger, si cet esclave eut été un homme : car les femmes seules en étaient chargées dans son pays, tant on y plaçait haut l'emploi que l'homme doit faire de sa force.

Dionée le savait; elle regardait son triomphe

LES GAULOIS. '26b

sur cette nature barbare , et cependant elle avait peur de ce triompbe. Un mot, un souvenir pouvait rappeler à Sigor ce qu'il ctait et pourcpioi il était venu , et peut-être le guerrier, bonteux de ce qu'il avait fait, n'eût pas laissé vivre un témoin de son parjure et de son abaissement. EiJe se taisait donc; enfin Sigor lui dit :

— Dans qiielques beures nous pourrons reprendre notre marcbe ; veux-tu retourner à la maison de Manobal?

— Ou veux-tu que j'aille? répondit Dionée.

— Tu as raison, reprit Sigor, la vie de nos forets ne peut te convenir ; et si moi-même je me sens assez de force dans le corps pour la supporter , je ne me sens plus assez de courage dans le coeur pour m'asservir à ces rudes privations.

Dionée regarda Sigor avec étonnement: elle n'osait croire au sens caché des paroles qu'elle entendait. Sigor était retombé dans son silence; il le rompit brusquement une seconde fois, et dit à Tesclave :

— Maintenant, Dionée, veux-tu m appren-

dre quels sont les ordres que tu as reçus de

Leutulus ?

A cette question Dionée demeura interdite et baissa les yeux. Sigor répéta ses paroles, et la jeune fille répondit en détournant la tête :

— Lentulus craignait que la fille de Manobal ne te préférât à lui.

— Et il t'a ordonné , n'est-ce pas , de faire en sorte que je te préférasse à elle?

— Les dieux me sont témoins , reprit Dionée , que je n'ai rien fait pour cela.

— Ali ! s'écria Sicror en se levant soudainement, ce Romain a osé t'ordonner de disposer de moi comme d^un hochet avec lequel on fait jouer un enfant; il s'est imaginé que tu ferais parler mon coeur comme tu fais parler les cordes de ta lyre; mais, par Theutatès , il en a menti.

— Ne jure pas par ce dieu de sang, que tu viens de braver.

— Et surtout ne jure pas pour faire un mensonge , veux-tu diie , esclave ! car tu vois qu'il a raison , car tu vois que je t'aime , car

tu as fasciué mon cœur, et il n'a pas menti: tu lui as bien obéi.

— Oh ! pas ainsi , Sigor , s'écria Dionée en s'élançant vers le guerrier : les paroles de Lentulus n'ont point germé dans m.on cœur; je t'ai suivi et accompagné , parce que tu me Tas demandé ; et depuis que je te connais, je n'ai point pensé à te plaire, mais à t'aimer.

Puis Dionée resta immobile la tête appuyée sur le bras de Sigor, qui la regardait en semblant chercher sur son visage sa véritable pensée : mais bientôt ce regard devint triste ; il descendit lentement du front de Dionée j usqu'à sa main , et alors Sigor , lui montrant du doigt un bracelet qui y était attaché en signe d'esclavage , il lui dit :

— Ya-t-il une pensée libre dans celle dont le corps et la vie appartiennent à un maître?

A sou tour la jeune fille posa le doigt sur le collier de fer qui entourait le cou de Sigor , et lui répondit :

— Y a-t-il une volonté libre dans celui qui s'est voué à accomplir des choses devenues impossibles ?

Cette parole de Dionée , au lieu de frapper Sigor , comme uu reproche , sembla plutôt Téclairer.

— Tu as raison , rcpondil-il , elles sont deyenues impossibles. Avec les hommes que j ai rencontrés , je n accomplirai point les desseins que j'avais apportés de ma patrie.

— Y retourneras- tu donc, pour montrer que Sigor n'a pas fait ce qu il a voulu?

— Non , répondit le Gaulois , je garderai toujours au cou cette preuve de mon impuissance y car nos druides possèdent seuls Therbe miraculeuse qui rompt le fer; et toi tu garderas toujours , à la main , cette preuve de ton esclavage , car tu dépends d'un maître qui ne les brisera jamais.

— Mais moi , dit Dionée , je possède l'instrument d'acier qui dévore le fer. Quand je. le voudrai, cet anneau tombera ; quand tu le voudras , je te dégagerai de ce collier.

— Et dans quel lieu , répondit Sigor , est ce merveilleux instrument ?

— Je l'ai caché , dit Dionée en baissant les yeux , dans le lit ou je repose la nuit , sous le

toit de Manobal. Ma liberté dort , pour ainsi dire à côté de moi j je n'attends qu'une heure propice pour l'éveiller.

— Veux-tu que ce soit la même pour tous deux ? dit Sigor.

— Si , lorsque nous serons retournés à la maison de Manobal , tu me fais la même question , je le répondrai.

Ainsi devait se briser , pour la jeune fille , l'esclavage honteux où le sort Tavait jetée ; ainsi devait se briser, pour le guerrier, le noble esclavage qu'il s'était imposé , l'un descendant où l'autre s'élevait : la femme devenant libre par sa beauté et sa faiblesse , l'homme devenant esclave par ses passions; Dionée figurant, pour ainsi dire, la séduction du monde vaincu ployant à sa taille la hauteur de celui qui eût dû le vaincre.

Pendant ce temps, Manobal, accompagné de Lentvilus, était arrivé au camp de Cépion; le Gaulois fut reçu avec distinction ; des habits magnifiques lui furent offerts à la place des siens, et un repas splendide lui fut donné par le consul. Lorsque les convives se furent retirés et qu'il ne restait plus dans la tente que Cépion, Manobal et Lentulus, la cordialité qui avait régné pendant le repas disparut, chacun

devenant plus froid, se renferma dans le silence , mesura ses interlocuteurs d'un œil soupçonneux et affecta un air d'indifférence qui était bien loin de lui. Ces trois personnes étaient semblables à ces guerriers celtes qui, venus chez lun d'eux pour une explication importante , déposaient leurs armes à côté d'eux pour prendre part au festin , et qui , lorsqu'on avait servi les derniers mets, voyant s'approcher Theure de la discussion, ramenaient doucement à leur portée leurs armes dispersées , reprenaient leur épée et leur bouclier, examinaient leur arc et leurs flèches, sans paraître y attacher aucune importance.

De même Manobai et Cépion , après avoir attendu que chacun d'eux entamât la conversation, feignirent tous les deux de n'avoir rien à se dire, et, se couchant tout-à-fait sur le lit où ils étaient placés, ils parurent tous deux s'endormir d'un profond sommeil. Lentulus les observait avec attention et remarqua que chacun des deux dormeurs ouvrait un œil de temps en temps, pour observer son adversaii'e. D'abord le jeune Romain se sentit pris de

Tenvie de rire en voyant ce manège ; mais comme il continuait trop long- temps, Lentulus se décida à le faire cesser. Pour cela il n'eut recours à aucun moyen extraordinaire , il ne lit aucun bruit, et n'adressa ni menace ni prière aux deux dormeurs ; il sortit de la tente avec une excessive précaution , comme s'il eût craint de troubler leur repos; et à peine le rideau qui la fermait , et derrière lequel il se cacha, fut-il tombé, que Cépion et Manobal se levèrent soudainement sur leur séant. Gépior le premier s'écria :

— J'ai cru que ce jeune fou ne sortirai i jamais.

Manobal lui répondit :

— Je l'avais pourtant prié de nous laisser seuls.

Sans doute , ce n'était pas la honte qu'ils eussent éprouvée tous deux à montrer leur ameàdécouvertdevantLentulus, qui les avait empêchés de parler en sa présence ; pour l'avoir éloigné il fallait qu'ils eussent à discuter des intérêts particuliers qu ils ne voulaient

pas lui faire connaître, mais que Lenlulus I. i8

avait de bonnes raisons pour vouloir apprendre. Ce ne fut donc que lorsqu'ils se crurent en mesure de parler librement que commença l'entretien suivant.

— Lentulus m'a appris que tu pouvais remettre Toulouse en notre puissance , dit Cépion.

— Toulouse n'a jamais été ea votre puissance ; elle a seulement reçu dans son sein une garnison romaine pour Taider à se défendre contre les Cimbres ; tout ce que je puis , c'est de faire rendre la liberté à votre garnison .

Cépion parut étonné et répondit :

— C'est sans doute beaucoup pour nous ; mais il me semble que c'est bien peu de chose pour toi. Je n'attendais pas de Manobal un plus grand service , mais je lui croyais un plus grand pouvoir.

— Ce pouvoir est assez grand, puisqu'il me permet de faire tout ce que désire le consul Cépion,

Le Romain laissa percer un mouvement de dépit et répliqua :

— Lliomme prudent ne désire que ce qui est possible.

— Tout est possible pour l'homme prudent, repartit Manobal.

A cette parole , Cépion quitta le lit sur lequel il était assis, el alla se placer à côté du Gaulois et lui parla d'une voix si basse que Lentulus eut beaucoup de peine à saisir ses paroles.

— Je pourrais donc augmenter la garnison de Toulouse ?

Manobal fit un signe de tête affirma tif.

— Et comme je ne voudrais pas , continua Cépion , que nos soldais fussent à la charge de la cité , vous pourriez trouver autour de la ville quelques terres incultes qu'on leur céderait pour qu'ils les cultivassent?

— Cela se peut, dit Manobal.

— Eh bien ! reprit Cépion , écrivons sur le champ le traité qui doit lier les deux nations.

Aussitôt il plaça lui-même sur la table un morceau de parchemin roulé , qui portait pour cette cause le nom de voliimeny et un scrinium composé de deux inbcs juxtaposés ,

dont riui contenait l'encre et l'autre les plumes nécessaires pour écrire , car le style n'était en usage que pour les tablettes.

Il se mettait déjà en devoir de rédiger ses premières conditions, lorsque le Gaulois l'arrêta en lui disant :

— Pourquoi écris tu un traité fait entre deux peuples égaux avec les caractères de ton langage ?

— C'est que je ne saurais comment l'écrire en caractères gaulois , attendu qu'il n'en a jamais existé , et que je ne saclie pas que le souvenir de leur propre histoire leur ait été autrement transmis que par les chants de vos bardes qui se les apprenaient de génération eu génération.

— Il est vrai, réponditManobal; et peut-être , si ces caractères existaient, ne voudriez-vous pas qu ils servissent k un traité pareil à celui que nous allons faire. Choisir la langue de l'un des deux peuples qui contractent, c'est donner à l'un des deux un privilège que l'autre ne peut accepter. Il y a entre nous une langue neutre, que les Gaulois et les Romains par-

lent et écrivent égaletneiit, et cjui servira à notre traité. C'est la langue grecque : veux-tu l'accepter ?

— Quand la bonne foi dicte les conditions, répondit Cépion , la langue dans laquelle elles sont écrites est assez indifférente.

— Tu as raison ; mais la mauvaise foi peut vouloir démentir plus tard ce que la bonne foi dicte aujourd'hui , et il ne faut pas que l'un des deux peuples que nous représentons puisse être un jour victime de l'ambiguité des termes qu'il ne comprendrait pas bien.

Après la défaite de Mollius, vaincu par les Cimbres , sur les bords du Pvhône , Cépion avait été nommé gouverneur de cette partie de la Gaule que les P^omains avaient conquise sur les Vol ces , et qui comprenait tout le pays enfermé entre les Alpes Cossiennes etleRliône. Parti de Rome depuis quelques mois , il s'était imaginé qu'il allait dans un pajs où l'esprit des habitants était encore plus inculte que leurs moeurs ; et parceque les Gaulois ignoraient les arts de Rome , les Romains s'imaginaient qu'ils ignoraientles intérêts de la Gaule.

Celte erreur des peuples civilisés envers les peuples qu'ils appellent barbares a toujours existé et existe encore : et toutes les fois que les premiers voient ceux-ci déployer dans leurs affaires une finesse qu'ils ne leur supposaient pas, ils sont frappés d'étonnement.

Cépion vit donc qu'il ne tromperait pas Manobal avec autant de facilité qu'il avait cru , et il enveloppa ses propositions de nouveaux m.énagements. D'abord ils inscrivirent en tête du traité le nom des contractants , sauf la ratification du sénat pour Cépion, et de l'assemblée générale des Tectosages pour Manobal . Le premier article de ce traité portait que les Romains formaient alliance avec les Gaulois pour la défense des deux peuples contre les invasions des Barbares, et particulièrement eontre l'invasion des Cimbres.

11 était dit ensuite que , pour donner à cette alliance des résultats utiles, un certain nombre de troupes romaines stationneraient dans le territoire des Gaules, plus à portée d'être attaqué à l'improviste. Quelques-unes de ces troupes devaient tenir garnison dans les villes

gauloises ; les autres sur des terres qu'il leur serait permis de cultiver.

Après qu'ils eurent rédigé la première condition, qui concédait aux Romains un certain nombre de terres , le pays de Narbonue fut choisi comme le plus convenable pour celte concession. Cépion reprit ensuite la parole :

— Les Romains ne veulent, en aucune façon , dit-il , s'immiscer dans le gouvernement des peuples avec lesquels ils font alliance; ils savent que le premier besoin d'un peuple est de garder ses moeurs et ses lois : tu ne seras donc pas étonné si nous demandons que nos colons emportent avec eux les moeurs et les lois de Rome.

— Quelles seront ces lois et ces moeurs ?

— La colonie se gouvernera par elle-même; elle aura son sénat et son peuple, qui auront le pouvoir de faire des lois et d'élire leurs magistrats. Ce conseil portera le nom de curia, et les magistrats s'appelleront décurions. L'administration sera confiée à deux magistrats supérieurs , appelés duumvirs ; et , comme il est nécessaire qu'un pai'eil pouvoir ne soit

confié qu'à des hommes mûris par l'âge , il faudra qu'un citoyen ait atteint l'âge de quarante-trois ans pour obtenir une charge si importante.

— Comme ceci ne regarde que vous, dit Manobal, je n'ai rien à objecter à ces conditions. Est-ce tout ce que vous demandez?

— Tu sais qu'un des plus cruels chagrins d'un homme c'est d'être éloigné de sa patrie: tu trouveras donc juste que nous cherchions autant que possible à la rappeler à nos concitoyens exilés. Nous leur construirons un capitole , un amphithéâtre, des temples, des cirques , un marché , entin tout ce qui pourra leur faire croire qu'ils n ont pas quitté Rome.

— Ceci me paraît encore juste, et j'y consens. jMais que nous accorderez-vous pour avoir le droit de venir ainsi planter vos villes et vos mœurs au milieu de nous ?

Cépion demeura un moment sans répondre à cette question , et finit par dire :

— Nous vous rendrons exactement tout ce que vous nous accorderez , et vous serez dans Rome ce que nous sommes dans la Gaule.

— Nous pourrons donc aussi alJer étaijlir nos colonies dans le Latium, et y emporter avec nous nos moeurs et nos lois?

— Non , dit Cépion , nous n'échangerons pas la civilisation contre Ja barbarie , mais nous donnerons tous les avantages de la loi romaine à ceux qui voudront s'y soumettre. Ainsi les Gaulois qui s'associeront à nos soldats pour peupler une ville deviendront citoyens romains : ils auront droit de suffrage à Ilome, et pourront aspirer aux premières charges de la république lorsqu'ils auront obtenu déjà, dans leur ville , les charges d'édile ou de questeur.

— C'est-à-dire que tu nous proposes de cesser d'être Gaulois pour devenir Romains. N'écris point cette condition. On impose de pareilles choses , mais on ne les consent pas. Le temps seul pourra amener le résultat que tu veux obtenir si nos frères trouvent meilleure la condition de vos peuples que la leur.

— Cependant, reprit Cépion, le bien n'en est pas moins Je bien , de quelque manière qu'il vienne.

— Tu connais mal les Gaulois , Romain ! Ils s'accommoderont à vos moeurs et à vos lois, parce qu'ils croiront le faire de leur propre mouvement; mais ils chasseraient vos magistrats et vos prêtres s'ils supposaient un moment qu'il faudra leur obéir.

Ce pion feignit de ne pas entendre, et continua :

— De même que nos moeurs , notre religion suivra nos citoyens dans leur colonie : et , certes , ce sera un grand bienfait pour vous si l'exemple vous profite et si la douceur de notre culte vous faisait renoncer aux sacrifices humains que vous olfrez à vos dieux.

— Je ne sais s il est plus humain de faire combattre des hommes dans un cirque que de les immoler sur un autel ; je ne sais si le peuple est une divinité si puissante qu'il faille lui offrir des sacrifices que vous trouvez barbares parce que nous les adressons à nos dieux. Garde-toi donc de parler de cela devant nos peuples , et laisse à chacun la liberté que tu réclames pour les tiens.

— Comme il te plaira. Cependant il me

semble , ajouta Cépiou , en observant attentivement le visage de Manobal , il me semble que ce n'est pas toujours avec le sang des hommes que vous honorez vos divinités : et, si je ne me trompe , le temple d'Apollon, à Toulouse, est riche des trésors que les Gaulois ont voués à leurs dieux depuis longues années.

— On t'a bien informé , répliqua Manobal d'un air indifférent: et quand tu seras maître de la ville de Toulouse , tu pourras t'en assurer par toi-même.

Le Romain comprit aisément ce que voulait dire Manobal ; et, répondant par une offre non moins directe à celle qui lui avait été faite , il répondit :

— Mais toi , Manobal , quelle sera ta récompense en tout ceci?

— Moi , reprit le Gaulois avec une humilité singulière, tu sais que je suis un pauvre pécheur qui ai gagué quelque argent en affermant la pèche d'une partie des étangs de la province, et particulièrement de celui de Lates(i); je ne

(<) Voici comment Pline racoiiic cfttto sinfjn'ièrc pêche. Il y a , iltt cpi aiiipiir, dans la proviiic narboniiaisc et dans le territoire de Nimej

demande qu'une récompense , c est que ce privilège, qui ne comprend que quelques lacs, s'étende à tous; et je désire surtout, que celui qui dépend du temple d'Apollon y soit com-

un étang appelé Lates, où les hommes entrent en société avec les dauphins pour la pèche. Un très-grand nombre de poissons qu'on appelle mulets s'efforcent a certain temps d'entrer dans !a mer par les e.iibouchures fcrt étroites de l'étang, "çi la faveur d'une espèce di' reflux , mais avec tant d'impétuosité, que les pêcheurs ne peuvent alors tendre leurs lilets sans s'exposer a les voir rompre par la seule force de ces poissons, quand celle des flots de la mer ne leur serait pas contraire, fi'est de cette même manière que ces poissons s'élancent dans la mer par les embouchures voisines, et qu'ils s'empressent d'éviter le seul endroit propre h tendre des filets; ce que les pécheurs n'ont pas plutôt aperçu, que conjointement avec une foule de peuple qui saille temps de la pêche, et que la curiosité du spectacle attire , ils crient de toutes leurs forces sur le rivage , Simon , Simon. A cette voix que les dauphins entendent, "a la faveur du vont du nord qui la porte vers eux , ils s'approchent aussitôt et viennent au secours. On les voit venir coumic une armée, et se ranger dans l'endroit où doit se faire la pèche. I/a, ils font une espèce de barrière pour s'opposer à la sortie des mulets , qui saisi» de crainte, sont forcés de se tenir renfermés dans l'étang. Les pécheurs jettent alors le:irs filets qu'ils ont soin d'appuyer sur des fourches j mais les mulets qui sont ex»rêmement agiles sautent par dessus et sont pris par les dauphins, qui (onicnls de les tuer, diffèrent de les manger jusqu'à ia fin de ia pèche. Cependant l'action s anime , et les dauphins qui lombattent avec ardeur , prennent plaisir à voir reiil'crmrr les mulets dans les filets , et pour les empêcher de prendre la fuite , ils se glissent insensiblement et avec tant d'adresse entre les bateaux ,lcs filets et les nageurs, qu'ils leur ferment toute sorte d'issue j en stnte que les mulets, qui aiment nalurell nient "a sauter , n'osent plus faire aucun mouvement, à moins qu'on ne leur jette les filets ; s'ils viennent 'a s'échapper , i!s sont aussitôt pris parles dauphins qui les attendent devant la barrière. La pèciic finie , ceux-ci prennent et mangent une partie des poissons qu'ils ont tu' s , et réservent l'autre pour le lendemain , sentant fort bien que

pris. Ce n'est pas pour ee qu'il peut me rapporter , mais c'est un grand honneur parmi nous d'être le fermier d un dieu : c'est une espèce de sacerdoce que ma vanité ambitionne depuis long temps. Pour donner une apparence raisonnable à la cession qui me sera faite , lu pourras dire que le prix en est destiné à payer la solde des troupes romaines que la république doit nous fournir pour notre défense commune.

Cépion sourit de la modestie des prétentions deManobal , et le rideau derrière lequel Lentulus était caché s'agita vivement. Les projets du jeune Romain ne s'accommodaient pas du marché que venait de faire celui qu il regardait comme son beau-père : il savait qu'on lui eût payé sa trahison beaucoup plus cher qu il ne la vendait , et il était fort surpris de la maladresse de Manobal , qui avait pu voir , dans le coin de la tente , un coffre rempli d'or et une balance toute prête pour le peser.

la pari qu'ils ont eue à la jicclie, mérite qutl(juc chose de plus qm- la récompense d'un jour. Aussi les pêcheurs , outre ces poissons qu'ils leur abandonnent , ont soin de leur jeter une pâte composée avec du pain ot du \ in dont ils se rassaiirnt.

2«r, LKS GAULOIS.

Lentulusse hâta, en conséquence , d'entrer sous la tente, et demanda , comme s'il n'avait rien entendu de l'entretien qui venait d'avoir lieu , quelles conditions avaient été arrêtées entre Manobal et le consul romain. Cépion était tellement pressé de terminer cette affaire, qu'il ne lui répondit pas, et Lentulus put s'approcher de Manobal pendant que le consul achevait la rédaction du traité.

— Es-tu content? lui dit-il tout bas. As-tu reçu les sommes d'argent que Cépion avait préparées pour toi ?

— Je ne vends pas les intérêts de mon pays pour des sommes d'argent: je fais pour lui ce que je crois nécessaire à son bonheur et à son repos , sans en vouloir tirer d'autre prix que l'estime de mes concitoyens.

Lentulus croyait connaître pai'faitement Manobal, il le supposait un homme d'une rare finesse et d'une grande ambition ; il le savait cupide , et eu toute autre circonstance il eût pris pour une audacieuse hypocrisie la réponsequ'il venait défaire à sa question. Mais, après le marché qu'il venait de lui voir con-

dure , Lentulus commença à douter de l'adresse du Gaulois, et supposa qu'il s'était laissé grossièrement tromper par Cépion. Un sourire de mépris parut sur les lèvres du jeune Romain. Pendant ce temps, le consul avait fait une nouvelle copie du traité et l'avait remise à Manobal. Le consul chargea Lentulus de conduire le Gaulois hors du camp, et bientôt après ils le quittèrent ensemble.

Pendant qu'ils marchaient à côté l'un de Tautre, Lentulus cherchait à deviner , sur le visage de Manobal , quelles avaient pu être ses raisons pour signer un traité qui ne lui rapportait rien. Fatigué de l'indifférence avec laquelle le Gaulois écoutait ses questions , il lui dit enfin avec impatience :

— De quel côté vas-tu maintenant?

— Je vais à Toulouse pour y présenter cet écrit à cei^x qui improuveut l'arrestation de la garnison romaine et qui aideront , comme moi , à sa délivrance.

— En ce cas, reprit Lentulus, il est temps de nous séparer. Voilà le chemin qui mène à la cité.

— C'est le même qui ra^ène à ma maison , dit Manobal , n'y vas-tu pas retourner? Ne sais-tu pas qu'il y a quelqu'un qui t'y attend?

Lentulus , qu'avait irrité outre mesure ce qu'il appelait en lui-même la sottise du Gaulois , reprit son impertinence et répondit :

— Sans doute la fille de Manobal est .belle , mais l'amour qu'elle peut inspirer ne suffit pas, je Tavoue , à tous les besoins de mon ame : il y en a d'autres moins nobles sans doute, mais que j'aime à satisfaire à ma guise. Les lits de paille me brisent le corps ; les bains sans parfums ne me délassent point, et je ne veux pas m'exposer à me nourrir sans cesse des poissons que tu pécheras dans les étangs dont tu viens de t'assurer le produit.

Manobal ne répondit rien , mais à cette allusion directe au traité qu'il venait de conclure , il regarda Lentulus d'un ceil si moqueur , son sourire laissa voir une telle expression de malignité , que le jeune Romain fut pris soudainement de ridée qu'il était la dupe de la duplicité du Gaulois.

Celui-ci se contenta de lui faire un signe

de la main et s'éloigna rapidement sans demander d'explication à Lentulus , et sans paraître vouloir lui en donner aucune.

Lentulus le suivit quelque temps des yeux et rentra dans le camp, en méditant sur la manière brusque dont Manobal venait de se séparer de lui.

Le soir était venu , et sur le seuil de la maison de Manobal, sur ces degrés où s'était passée la scène qui commence ce récit, Carrirr et Césonie étaient silencieusement assis à côté l'un de l'autre. La jeune Gauloise jetait ses regards à T horizon pour voir si personne n'approchait. Le vieillard prétait l'oreille au moindre bruit pour entendre si quelqu'un ne venait pas : mais rien ne paraissait , rien ne

troublait le silence de la soirée. Enfin l'anxiété qui pesait sur le cœur de Césonie, perça malgré ses efforts et elle murmura ces mots à voix basse , oubliant qu'il y avait là une oreille pour les entendre.

— Lentulus ne vient pas !

— Les dieux eu soient loués, dit Carrin. As-tu été assez folle pour croire que ce Romain t'aimait ? Tout est trahison et calcul parmi ces hommes d'une autre race. Sans doute il a obtenu de ton père ce qu'il voulait de lui et maintenant il se rit de tous deux avec quelque courtisane grecque qu'il traîne à sa suite.

— Cela ne peut être , répliqua Césonie ; il a juré par ses dieux que je deviendrais son épouse , et jamais un Romain n'a trahi son serment.

— Qui t'a donc si bien instruite de leurs vertus , est-ce l'esclave grecque Dionée , qui sans doute a été le rejoindre ?

— Dionée est avec Sigor, répliqua aigrement Césonie, et Sigor non plus n'a point reparu.

— Oh ! lui , nous le reverrons bientôt sans

doute, car ce retard m'étonne. 11 est allé où fut jadis le mont sacré de nos pères ; il y a sans doute trouvé l'inspiration qu'il cheixhait pour accomplir les vastes desseins dont il s'est chargé. Nous le reverrons avant peu.

— Malheur sur nous s'il reparait , répondit Césonie , car je suis sûre que c'est sa présence qui a éloigné Lentulus.

— Malheur plutôt sur Lentulus , car c'est peut-être lui qui empêchera Sigor de revenir.

Le vieillard et la jeune fille disputaient ainsi, lorsqu'un hruit lointain et un tourbillon de poussière attirèrent l'attention de l'un et les regards de l'autre. Carrin écouta et dit :

— Ce ne sont point les pas d'un hom.me, ce n'est pas Sigor.

Césonie regarda.

— C'est un chariot qui fait voler la poussière de la route , ce n'est pas Lentulus.

— C'est mon fils , reprit Carrin.

— C'est mon père, ajouta Césonie.

Et tous deux rentrèrent dans la maison , n'attendant , ni l'un ni l'autre, 1 'accomplis.se-

ment de leurs espérances, de celui qui vçnait

alors.

Bientôt Manobal fut à la porte de sa maison ; ses chevaux fumaient et semblaient harassés de la rapidité de leur course; Manobal descendit précipitamment de son char et demanda , à la fois-, son père et sa fille ; lorsque les esclaves les eurent avertis de la volonté de Manobal , ils se rendirent près de lui dans le lieu le plus retiré de la maison , c'est alors qu'il leur expliqua ses projets.

— Grâce au Ciel , leur dit-il , je pui ) vous parler avant que mes hôtes ne soient revenus dans ma maison , écoutez- moi donc en silence et que chacun de vous prenne , dès à présent, une part du fardeau que j'ai porté seul jusqu'à ce jour. Toi,Césonie, tu ne seras point 1 épouse de cet insolent Romain qui ne te recherche que pour tes richesses.

— Que dites-vous! s'écria Césonie, et quelles preuves en avez-vous?

— La meilleure preuve que je t'en puisse donner, c'est sop absence. 11 serait ici , crpismoi, s'il avait connu tout ce que je puis retirer

LES GAULOIS. 2î>5

(l'or et (l'argent du traité que j'ai conclu aujourd'hui ; il a ri des poissons que je devais pécher dans le lac d'Apollon, mais si comme moi, il avait appris de nos prêtres , que là, sont enfouies toutes les richesses que nos ancêtres rapportèrent de Delphes, il eût trouvé nos hains assez parfumés et nos lits assez doux; il serait ici, tedis-je, il serait trop heureux d'obtenir ton alliance qu'il dédaigne maintenant.

— Enfin , tu parles sagement , mon fils , s'écria Carrin; Césonie sera l'épouse d'un homme plus digne d'elle , et bientôt sans doute tu appelleras Sigor du nom de ton gendre.

— Pas plus ce barbare que ce Romain, répondit Manobal. Si je ne veux pas que ma fille ait à supporter les dédains insolents d'un patricien de Home, je ne veux pas non plus ([u'elle ait à souffrir les mépris sauvages d'un féroce guerrier de la Germanie.

— Que prétends-tu donc? reprit Carrin ; pour(|uoi avoir llatté ce Romain? et pourquoi avoir reçu dans la maison celui que tu appelles un barbare ?

— C'(isl ({uc tous deux me seront néces-

saires ; c'est que j'avais besoin de Lentulus pour pouvoir signer avantageusement une alliance avec les Romains qui nous permette, grâce à leurs secours, de rejeter les Girabres bors de nos contrées.

Il baissa la voix , et continua :

— J'avais aussi besoin de Sigor pour for mer la ligue puissante qui doit nous délivrcv plus tard de l'alliance de Rome ; car l'alliance de Rome pour un peuple , c'est l'esclavage. Sigor emportera d'ici la promesse que nous aiderons nos frères de toutes les contrées à renverser la puissance romaine ; et lorsque nous aurons lancé contre elle toutes les forces réunies de la Gallo-Grèce, de Tlllyrie, la Pannonie, de nos tribus errantes de la Tbrace, de nos frères des bords du Danube et de nos frères des bords du Rbin, nous laisserons se détruire entre eux Rome et les Barbares, et alors nous aurons bientôt rejeté facilement de notre sein un faible reste de Romains; alors nous aurons en peu de temps une Gaule libre comme elle a existé autrefois , et comme Bituit a voulu la recréer.

Pendant que Manobal parlait ainsi, le vieillard écoutait d'un air inquiet, et Césonie avec un visage étonné. Carrin était un de ces vieux soldats pour qui combattre une nation ennemie consistait à ranger en bataille une armée contre une armée, et à les faire lutter jusqu'à ce que l'une d'elles fût victorieuse; quant aux combinaisons qui pouvaient mêler des secours éloignés à l'effort d'un peuple , elles dépassaient son intelligence.

Césonie de son côté ne comprenait pas davantage son père : une Gaule libre lui semblait la chose la plus inutile du monde, pourvu qu'il y eût Vine Gaule avec des spectacles , des cirques, des bains publics, des mimes et des chanteurs ; elle ne désirait pas autre chose ; aussi , lorsque Manobal exigea de Carrin qu'il ajoutât le poids de sa parole à celle qu'il allait donner à Sigor pour l'assurer de la participation des Gaulois-Tectosages aux entreprises des autres Gaulois , il ne put jamais vaincre l'obstination du vieillard.

— Je ne puis donner ma parole à Sigor que lu es l'ennemi des Romains, car tu viens de

29 s LES GAULOIS,

traiter avec eux ; je ne puis lui jurer que nous l'aiderons de nos armes, puisque lu es décidé à le laisser combattre seul.

D'un autre côté , quand Manobal annonça à sa fille qu'elle ne devait plus penser à Lentulus , et qu'il avait promis sa main à Popillus, chef des Auvergnats, et qui parcourait en ce moment toute la Gaule pour préparer un soulèvement général ; lorsqu'il ajouta que c'était pour favoriser ce soulèvement qu'il s'était fait adjuger la ferme des étangs d'Apollon , afin d'y trouver les richesses nécessaires aux subsides qu'il avait promis à Popillus , ajoutant que l'or destiné aux dieux ne saurait être mieux employé qu'à délivrer la patrie, Césonie n'écouta qu'une seule chose dans tous les discours de son père, c'est qu'elle n'épouserait pas Lentulus , Lentulus qui lui avait promis un litière, des parures d'or, et qui devait la mener au théâtre auprès des plus nobles patriciennes de Rome. Césonie ne discuta donc point les projets de son père , elle se ccm tenta de lui dire :

— Mais tu as donné la parole à Leiiluhis.

— 11 ne viendra pas la réclamer, je t'en suis garant, répondit Manobal.

— Mais tu as juré par Mercui e , et c est un serment sacré.

— Q'ai-je besoin de tenir ce serment si personne n'en réclame Texéculion?

— Mais s'il Tenait.

— U ne viendra pas.

Il viendra , pensa eu elle-même Césonie ; et, tandis qu'elle se retirait lentement et la tète baissée , tandis que son père la suivait tristement du regard en la plaignant de la déception qu'elle venait d'éprouver , elle méditait , contre son père , une trahison. A ])eine fut-elle sortie de la chambre où ils se tenaient, qu'elle traça quelques lignes sur des tablettes.

(( Tu sais , Lentulus , les immenses richesses )) que renferme le lac d'Apollon. Mon père 1» va être enfin le plus riche citoyen du » monde; viens, il t'attend. »

Ce peu de mots renfermait toute l'âme de Césonie. Elle venait d'apprendre que Lentulus n'avait recherché sa main qu'à cause de

ses richesses; et, loin d'être irritée contre lui, elle en appelait encore à sa cupidité pour exciter son amour. C'est qu'il y a dans le coeur une justice instinctive qui fait qu'on ne demande pas aux autres plus qu'on ne leur accorde. Que demandait Césouie à son hymen avec Lentulus , des parures , du luxe , des plaisirs inconnus ; elle l'aimait pour tout ce qui n'était pas lui : devait-elle s'étonner qu'il l'aimât pour ce qui n'était pas elle? Toutefois, la vanité de la femme avait conservé les apparences de son côté , en feignant de se féliciter avec Lentulus d'une chose qu'elle lui apprenait mais en ayant Tair de croire qu'il en était instruit, et en lui disant que c'était son père qui l'attendait.

Les tablettes de Césonie furent remises par elle à une esclave qui se chargea de les faire parvenir à Lentulus avant le milieu de la nuit.

Pendant ce temps , Manobal se réjouissait en secret du plan qu'il avait formé , oubliant qu'il y avait peut-être , dans chaque foyer du pays des Tectosages , un intérêt ennemi qui viendrait à Tencontre de ses desseins. Sans

Joute, ce ne devait pas être, en tout lieu, l'amour d'une jeune fille pour un des vainqueurs de la patrie. Il pouvait y en avoir de plus graves et de plus légers; mais déjà l'influence romaine avait pénétré partout , dans les affaires publiques et dans les affaires particulières; et au moment où toute la nation , s'abusant ellemême , pensait que le cri de mort aux Romains eût été un cri de ralliement pour tous , cliacun eût trouvé des raisons particulières de ne pas y répondre.

D'un autre côté , les Gaulois né possédaient plus rien d'assez intact dans leurs mœurs , dans leurs lois ou dans leur religion, pour qu'ils en pussent faire un objet de fanatisme. Leur commerce avait déjà besoin de Rome; leurs moeurs , altérées par leur commerce , avaient de nouveauxbesoins; et ils avaient élevé des temples aux dieux étrangers qu'on leur avait apportés. 11 en est des nations comme des hommes qui ont pris de mauvaises habitudes. Le jour où ils veulent les rompre, ils s'aperçoivent, à leur grand étonnement, qu'ils ne peuvent plus vivre sans elles.

302 LES GAULOTS.

Manobal ne fit point toutes ces réflexions , et lorsque, quelques années plus tard, éclata la grande sédition qu'il avait organisée avec Popillus , et que Sylla anéantit par une victoire éclatante, il s'étonna de la facilité avec laquelle les Tectosages acceptèrent un joug que lui-même leur a^ait appris à supporter.

Le lendemain de ce jour venu , Manobal se leva plein d'espoir , car Sigor était de retour et Lentulus n avait pas reparu. Dans Tempressement où il était de voir repartir Sigor avant qu'il ne fut informé du traité, qui avait été passé avec Cépion , il ne remarqua pas l'air préoccupé dont le guerrier l'écoutait. Manobal lui expliqua longuement par quels chemins les Gaulois étrangers devaient faire passer leurs armées pour que l'empire romain fut assailli à la fois de toutes parts , et ne s'étonna pas de l'approbation constanle et distraite de Sigor; puis quand celui-ci lui demanda Taffrancliissement de Dionée comme le présent d'hospitalité que les Gaulois avaient coutume de faire aux étrangers, Manobal le lui accorda sans observation.

LES GAULOJS. son

Le jour même Sigor et Dionée quittèrent la maison de Manobal.

Quinze jours après ,* ia tix)upe de Cépion avait été introduite durant la nuit dans larille de Toulouse ; elle s'en était rendue maîtresse; Cépion , ainsi que l'avait prévu Manobal, avait dépouillé le temple d'Apollon , et le Gaulois attendait le jour où , sous Tautorité du consul romain , les fermes de la pèche devaient être adjugées publiquement. Manobal se renjit à Toulouse avec Césonie , qui , malgré ce qu'elle avait écrit à Lentulus , ne l'avait point vu revenir. En traversant la foule, ils aperçurent Dionée portée dans une litière magnifique , du haut de laquelle elle jeta un regard de dédain sur le chariot gaulois où étaient Manobal et Césonie. Plus loin encore et aux approches du temple d'Apollon , ils rencontrèrent une troupe de Gaulois, de ceux qui, n'ayant gardé des mœurs de leur ancêtres que le besoin de la guerre, se vendaient indifféremment à qui la leur faisait faire. Sigor les commandait. Sigor qui portait encore les armes de son pays , mais qui avait détaché de sou cou le collier de

fer, qui n'eut dû en tomber qu'après l'accora-

plissement de son voeu.

Déjà la rencontre de Dionée avait troublé Manobal d'un triste pressentiment; il avait vu Césonie pâlir à Taspect de cette esclave, pour qui s'étaient accomplis des désirs demeurés stériles pour la jeune Gauloise ; mais lorsqu'il vit Sigor, Tespérance qu'il avait gardée que le guerrier n'avait pas manqué à sa parole, s'évanouit tout-à-fait. Manobal ne put s'empécber d'en montrer son étonnement au guerrier lui-même , et lors€j[u'il fut devant lui il arrêta son char et lui dit d'un ton mêlé de mépris et de colère :

— Tu as donc déjà déposé ton collier sur Faulel de Theutatès, et tout ce que tu avais fait le vœu d'accomplir est donc achevé ?

— Oui , répondit Sigor , tout ce que je pouvais faire avec un allié tel que toi est fait.

A ce moment , Manobal se rappela que lorsque Sigor avait quitté sa maison, Carrin Tavait accompagné; il ne douta plus que l'ignorante probité du vieillard ne l'eût poussé à révéler à Sigor les desseins qui lui

avaient été imprudemment confiés. Manobal continua silencieusement sa route vers Je temple (1 Apollon.

Eh bien, se disait-il, je ferai sans eux ce que je voulais faire avec eux; la Gaule suffira à sa propre délivrance; le courage de Popillus, les subsides que je lui fournirai, auront bientôt organisé une armée capable de rejeter hors des Gaules la tyrannie romaine.

Préoccupé de ces idées , Manobal arriva sur la place qui précédait le temple où devait se faire Tadjudication. Déjà Cépion était sur son tribunal ; déjà les faisceaux romains en défendaient l'approche ; Lentulus était à côté du consul. Il mesura le Gaulois et sa fille d'un air impudent, et désignant Césonie du doigt , il échangea quelques plaisanteries avec ce Cépion. Cependant, celui-ci se leva, il dit aux Toulousains rassemblés que la république ne pouvait pas payer les soldats qu'elle envoyait dans les Gaules pour la défense commune ; il ajouta qu'elle ne voulait pas non plus que le secours ' qu'elle portait aux Tectosages fut pour elle I 20

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la matière d un nouvel impôt; que clans cette circonstance elle avait dû accepter un expédient, proposé par un des plus considérables habitans du pays. Que cet expédient consistait à afïecter à la solde des troupes romaines le prix des fermages qu'on pourrait retirer de la location des terres incultes et de la pêche des lacs , étangs et rivières. Manobal reconnut que le traité qu'il avait passé avec Cépion serait fidèlement exécuté ; il prit donc la parole :

— C'est moi , dit-il , qui ai donné ce conseil, et je crois mètre montré , durant toute ma vie , un trop sincère ami de mon pays pour que personne puisse me blâmer.

La foule applaudit. Cépion reprit la parole :

— Manobal, dit-il, a non-seulement donné ce conseil , mais il a voulu assurer l'exécution de ce qu'il avait proposé ; il a offert, pour prix de la location des terres et des eaux déjjendantes de la cité de Toulouse, deux talents d'argent de soixante livres, de douze onces chacune.

Le peuple applaudit en signe d'approbation ,

cette somme étant plus que suffisante pour la solde des troupes romaines ; maisajoutaCépion en élevant la voix :

— Comme Lentulus a offert le double de celte somme , nous avons trouvé juste de lui accorder la préférence.

Manobal demeura interdit; etCésonie, accablée du poids delà faute qu'elle avait commise', baissa la tête devant le regard de son père, qui devina ce qui s'était passé au rire insolent de Lentulus. Tous deux se retirèrent le désespoir dans le coeur ; tous deux vécurent dans la médiocrité jusqu'au jour où Manobal, s'étant associé àPopillus , fut vaincu avec lui. Il périt dans le combat; et sa fille Césonie, faite prisonnière dans le camp où elle avait accoraipagné son père, fut vendue comme esclave, et alla finir à Rome , au service d'une patricienne , l'existence qu'elle avait espéré un moment élever assez baut pour exciter fenvie des plus nobles dames romaines.

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