‹ Les Quatre Filles du docteur MarschChapitre 20 sur 63 · CHAPITRE Y JLI · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y JLI

doubm: choc

Amy, se prenant volontiers pour une grande personne, était assez souvent indiscrète.

« Ou allez-vous? demanda-t-elle, un samedi, à Meg et à Jo, Lorsque, entrant dans la chambre de ses s< mi s. elles les trouva, s'apprêtaiit à sortir d'un air mystérieux qui excita sa curiosité,

— Cela ne vous regarde pas, Amy; les petites tilles ne doivent pas faire de questions ladferrèies a leurs grandes sn'iirs, » répondit Jo.

II paraît qu'il n'y a rien de plus mortifiant qui de s'entendre faire de pareilles réponses quand on les mérite.

Aussi Amy, se redressant sous ce qu'elle considérait

comme une offense, prit-elle la résolution de découvrir

ce dont on lui misait mystère. hussé-je, se dit-elle, tourmenter mes sœurs pendant une heure, je saurai leur secret. »

S'adressant donc à Meg d'un ton suppliant :

« Oh! dites-le-moi, je vous en prie. J'espérais que vous me permettriez d'aller avec vous; je m'ennuie ici toute seule; Belli est trop occupée avec ses poupées...

104 LES (JlIATRE FILLES DU DOCTEUR MAJtSCH.

— Je ne peux pas, ma chère, parce que vous n'êtes pas invitée... » répondit Meg.

Mais Jo l'interrompit avec impatience en disant : « Taisez-vous, Meg ; sans cela, tout sera gâté! Vous

ne pouvez pas aller où nous allons, Àmy. Ainsi ne

faites pas l'enfant et ne pleurez pas.

— \ mis sortez avec Laurie et son précepteur, j'en suis sûre ; il y a quelque chose là-dessous. Hier soir, vous avez chuchoté et ri avec lui sur le canapé, e( vous vous êtes arrêtée quand je suis arrivée. Allez- vous avec lui ?

— Oui! Et maintenant restez tranquille — et ne

nous ennuyez plus. »

Amy resta sans parler, mais non sans regarder.

Elleut glisser un éventail dans sa poche.

« Je sais! je sais! Vous allez au théâtre voir les Sept CJiûleaux Ûu diable! s écria-t-elle en ajoutant d'un ton résolu : J'irai avec vous; maman a dit que je peinais voir cette pièce-là, et j'ai de l'argent. Mais c'est très mal de ne pas me l avoir dit plus tôt.

— Ecoutez-moi un instant, et soyez raisonnable, dit Meg avec douceur. Maman ne veut pas que vous y alliez cette semaine, parce que vos yeux, un peu malades, soûl trop faibles pour supporter la lumière de cette féerie. Si vous êtes guérie, vous irez la semaine prochaine avec Beth et Hannah.

— Je ne m'amuserai pas la moitié autant (pie si j'allais avec vous et Laurie. Oh! je vous en prie, emmenez-moi ! Il y a si longtemps (pie je suis retenue à la maison par ce rhume, que je meurs d'envie de m amuser un peu. Voulez-vous, Meg? Je serai si sage! dit Amy d'un ton suppliant.

— Si nous remmenions. Jo? dit Meg, qui ne résistait jamais longtemps aux prières de sa petite sœur. Je

douIjLk choc

crois que ni;unan ne nous gronderait pas ; nous l'envelopperions bien chaudement.

— Si elle s'entête à venir, je resterai, et, si je reste, Laurie ne sera pas content ; du reste, c'est liés impoli de lui imposer la présence dWmy lorsqu'il n'a invité que lions deux. J'aurais pensé qu Ainy avait assez de bon sens et de lie rte pour ne pas se fourrer où Ton n'a pas besoin d'elle, » répondit Jo d'un air peu aimable, car rien ne la mettait de si mauvaise humeur que d'avoir à surveiller une enfant turbulente, quand elle avait espéré avoir quelques heures de récréation tranquille.

Son ton et son air excitèrent davantage Aniv, et elle commença à mettre ses bottines en disant avec animation :

« J'irai avec vous. Meg a dit que je le pouvais, et, puisque c'est moi qui payerai ma plaie Lmrie n'a rien à voir là-dedans. Je ne serai pas indiscrète avec lui..,

— Nous avons des places réservées, et vous ne pouvez pas être à côté de nous ; or, comme vous ne devez pas être seule, Laurie sera obligé de vous donner sa place et de s'en aller seul loin de nous, ce qui gâtera notre plaisir ; on bien il \oudra \ous procurer une autre place, et ce n'est pas convenable de le forcer à faire ceite dépense, quand il ne vous a pas demandé de venir. Vous ne bougerez pas d'ici, je puis vous Tassurer! » cria Jo. qui venait, de se piquer le doigt en se dépêchant trop, ce qui n'avait, pas diminué sa mauvaise humeur.

Amy, s'asse\ant sur le plancher avec, ses bottines à moitié mises, commençait à pleurer, et, \!eg à la raisonner, quand Laurie les appela du bas de l'escalier; les deux aînées se dépêchèrent alors de descendre et laissèrent \my gémir à son aise, car elle

106 U-:s QUATIIE PILLES DU DOCTEUR MARSCIÏ

oubliait de temps on temps ses grands airs et agissait alors comme un enfant gâté. Juste au moment ou Jo allait former la porte d'entrée, elle entendit Aiuv lui crier d'une voix menaçante :

« Je \nu< forcerai bien à vous repentir de m'avoir empêchée d'y aller avec vous, vous verrez!

— Quelle bêtise ! » s'écria Jo en tapant, la porte après el le.

Les Sept Châteaux du diable étaient une féerie aussi brillante et aussi merveilleuse qu'on pouvait le désirer. Meg et Jo s'amusèrent : niais, malgré les diablotins, les lutins, les sylphes étincelants et les splendides princesses, le plaisir de Jo était mélangé de quelque amertume. Les boucles blondes de Tune des fées lui rappelaient Amy, et, dans les en tr 'actes, elle se demain lait ce que sa sœur pourrait bien imaginer pour la faire s'en repentir.

\\\\\ et Jo avaient des caractères vifs et emportés et se livraient souvent à des escarmouches assez violentes. \my taquinait Jo et Jo irritait Amy ; il s'ensuivait quelquefois des explosions dont toutes deux

étaient honteuses lorsque leur colère était passée. Jo. quoique la plus âgée, avait moins de contrôle sur elle-même que sa sœur et avait beaucoup de peine à dompter son ennemi intérieur : tuais sa colère ne durait jamais longtemps, et, après avoir humblement confessé ses fautes, elle se repentait sincèrement et essayait de mieux faire. Ses sœurs disaient souvent quelles aimaient bien voir J<> eu colère, parce quelles savaient qu'après elle serait patiente comme un ange. La pauvre Jo faisait tous ses eiioris pour vaincre son mauvais penchant à la violence ; mais il était clair qu'il lui faudrait encore bien des années dellorts [jour armer à le soumettre.

DOUBLE r.IIOG.

Lois | uc les deu\ snMirs revinrent du sjiectacte, elles trouvèrent Amy dans le parloir, lisant d'un air; oflcnsé. Elle alfecta de ne pas lever les yeux de dessus son livre e' ne leur |ji pas une seule question.

La curiosité l'aurait peut-rire emporté sur le ressentiment, mais lïeth était là pour faire des questions et recevoir un récit détaillé de la pièce ; Amy profitait des réponses, tout en gardant un air indifférent et fâché.

La première pensée de .lu, en allant ranger son chapeau, fut de regarder son bureau, car, après leur avant-dernière querelle, Amy s'était soulagée en lançant tous ses livres et ses papiers au milieu de la chambre; celle fois, cependant, tout était à sa. pince, et Jo, après avoir jeté un coup d'oeil sur ses nombreuses boîtes, pensa qu'\my lui avait pardonné et avait oublié ses menaces de veiijj-emice.

Mais Jo était dans Terreur, et elle lit le lendemain une découverte qui amena une lempèle.

\leg, Heih et \;n\ él aient ensemble dans le parloir vers la fin de V après-midi, quand Jo se précipita dans la chambre, et demanda brusquement : « L'une de vous a-t-elle pris mon (ivre? »

<!o (pie Jo appelai! son livre, c'était bien son livre, en effet, mais un livre manusrrif dmii file . ■■■ .-m railleur, oui, l'auteur; en un mot, c'était un essai littéraire

de Jo !

Meg et Helh répondirent tout de suite non. d'un air surpris ; mais Amy arrangea le l'eu sans rien dire, et Jo, !a voyant rougir, s'élança \ers elle :

« C'est vous qui Lavez, Amy?

— Non, je ne l'ai pas.

— Vous savez où il est, alors?

— Non 1

— C'e-t un mensonge l s'écria Jo, en la prenant par les épaules et paraissant assez en colère pour effrayer une enfant beaucoup plus brave quAmy.

— Non, ce n'est pas un mensonge, je ne l'ai pas, je ne sais pas où il est, et je m'en inquiète fort peu.

— Vous savez ce qu'il est devenu et vous ferez mieux de me le dire tout de suite, car je saurai bien \ous y forcer! »

Et Jo la secoua légèrement.

« Criez autant que vous voudrez, vous ne re\ errez jamais votre bête de manuscrit, s'écria Amy, très excitée à son tour.

— Pourquoi?

— Parce que je l'ai brûlé.

— • Comment! mon travail de toute une année! quelque chose qui m'auiit coûté tant de peine et de temps! L'avez-vous réellement brûlé? demanda Jo, qui était devenue très pâle et qui, les yeux étincelants de colère, serrait nerveusement Amv.

— Oui, je l'ai brûlé. Je vous avais dit que je vous ferais repentir d'avoir été si égoïste hier, et. .. »

Elle ne continua pas, car Jo, qui ne pouvait maîtriser sa colère, la secouait si violemment qu'Amy en perdait la respiration. Jo criait dans un délire de douleur :

« Méchante! méchante petite fille! Je ne pourrai jamais recommencer mon livre, et je ne vous pardonnerai de ma vie ! »

^ Meg courut retirer Amy des mains de sa sœur, et Beth alla essayer de pacifier Jo; mais celle-ci était tout, à fait en colère, et, après avoir donné une dernière tap<- a Amy, elle s'enfuit au grenier pour y cacher son chagrin.

\ I lut? \î,.„ c , I ,

-uorsen, étant revenue quelques minutes plus

DOUBLE CHOC

tard, fit comprendre à Amy la noirceur de son action et le tort qu'elle avait l'ait à sa sœur, Le manuscrit de

Jo taisait son bonheur. Criai! à la fois pour elle un

tra\ail utile et une récréation, une lentative laite par

Jo pour se rendre romple rt se faire ta preuve à ellemême que son goût pour la lecture avait peut-être porté ses fruits et pouvait, le temps venu, la rendie capable d'écrire à son tour. Meg regardait cette première production littéraire de Jo, qu'elle connaissait, comme une proim ••<><> sérieuse pour son a\cnir. C 1 n'était, sans doute, que quelques petits contes à l'usage des tout petits enfants; mais Jo y avait mis tous ses soins, et espérait avoir fait quelque chose d'assez bien pour èlre imprimé dans un journal très aimé des bébés. La pauvre Jo s'était dit qu'ainsi, par son travail, si elle réussissait à bien faire, elle pourrait venir en aide à sa mère. C'était tout usa rêve innocent détruit. Elle \ eii.iii ju-ii'inciii de le copier soigneusement et avait bridé le vieux brouillon ; de sorte qu'Amy, bien que sans doute elle n'eut pas eu conscience de la portée de

sa vengeance, avail fait à Jo une peine et un torl irréparables.

Beth se désola connue si rlle eût vu mourir un de ses petits chais ; .Meg refusa de défendre son enfant gâté; M mc Marsch parut, liés peiner el très soucieuse. Elle se disait d'une part que i aciion dWmy dépassait ce qu'on pouvait pardonner a un enfant de son âge, et de l'autre, que Jo pouvait être découragée pour toujours de travailler et d'écrire. Amy comprit enfin lï'iendue de sa faute. Elle sentit que personne ne l'aimerait plus tant qu'elle n'aurait pas obtenu le pardon de sa sœur.

Lorsque la cloche du thé se fit entendre, Jo parut. Elle avait l'air si inabordable, qu'il frJlul qu'Amy prit

son courage à deux mains pour lui dire doucement : <( Pardonnez-moi, je vous en prie, Jo. Je suis très,

très fâchée de la peine que je vous ai faite; je n'avais

pas pensé qu'elle pût être si grande.

— On ne pardonne que ce qui peut être réparé, »'

Cul la froide réponse de Jo qui, toute la soirée, ne fît

pas plus at tention à Amy que si elle n'eût pas été dans

la chambre.

Personne ne parla du grand chagrin, pas môme M mc Marsch ; toutes savaient par expérience que, lorsque Jo était de cette humeur-là, les paroles qu'on lui adressait étaient perdues, et que le plus sage parti à prendre était d'attendre que sa nature généreuse eut adouci sou resserilimenl et guéri sa blessure.

Elles avaient l'habitude de travailler à l'aiguille tous les soirs, pendant que leur mère leur lisait quelque ouvrages choisis de Frédérika lïremer, Cooper, Walter Scott, Jules \ orne et quelques autres livres de la Bibliothèque d'éducation et de récréation, qui étaient, pour la |>l"parî, traduits en Amérique; W$m M soirée de ce jour-là ne ressembla pas aux autres. Quelque chose y manquait, la douce paix du logis était troublée. Cela dc\ int encore plus sensible quand arriva le moment de chanter la prière du soir, car lielh ne pouvait que jouer, Jo était muette comme un poisson, et Amy se tut bientôt. VIeg et sa mère chantèrent donc seules; mais, '"■■^•i-é tous leurs efWls, leurs \oi\ ne semblaient pas s accorder comme d'habitude.

Quand Jo reçut son baiser du soir, U m Marsch lui ait doucement à l'oreille :

« Ma chérie, ne laissez pas le soleil se coucher sur vo iv r<,|,,v; pardonnez toujours sans vous lasser. »

o aurait voul,, cacher sa tète dans le sein maternel, et laisser tondre sa colère et sa douleur en pieu-

DOUBLE CHOC

rant ; mais elle avait été si profondément blessée, que réellement elle ne pouvait pas encore pardonner complètement. Par un effort de volonté, elle empêcha, ses larmes de couler, et dit brusquement, parce qu'Amy écoutait :

« L'action d'Amy était abominable, et elle doit comprendre qu'il ne serait pas juste que je la lui pat donnasse. »

Ce fut ainsi qu'elle se coucha, et il n'y eut pas de

(Miwnrs jnveuses et confidentielles ce soir-là. La faute

d'Amy prsa.il ainsi sni' ceux mêmes qui ne rayaient pas commise.

Le lendemain, Amy, qui avait cru pouvoir être très blessée de ce que ses ouvertures avaient été répons <ées, commença à regretter de s'être humiliée, et , se trouvaut à son tour follrnsée, elle se mit à se glorifier de Sa vertu d'une manière particulièrement exaspérante, Jo était d une humeur peu agréable, et rien n'allait bien ce jour-là : il faisait très froid: le précieux petit pâté chaud tourna dans la boue; tante Marscli était encore plus grondeuse que d'habitude, et, lorsque Jo revint à la maison, elle trouva Meg toute pensive, bel h tout attristée, et Amy qui l'aidait heaueoup de remarques sur les personnes qui parlaient toujours d'être sa^es. et cependant ne voulaient pas essayer, lorsque d'autres leur donnaient, l'exemple de la vertu. (Tétai)

absurde....

« One tout le monde est donc détestable! s'écria Jo.

Je vais aller demander à Lamie (le venir patiner avec moi; il est. toujours convenable et gai, il me remettra peut-être dans mon assiette habituelle. »

\'a i'lle sortit de la chambre.

Amy. entendant le bruit des patins, regarda dans la rue en poussant une exclamation d'impatience.

« Là! elle m'avait promis de m 'emmener, la première fois qu'elle irait patiner; l'hiver va bientôt linir, et c'est aujourd'hui la dernière fois qu'on pourra se fiera la glace, puisqu'il cou unence à dégeler ; mais il est inutile de demander à une personne de si méchante humeur de m'emmener avec elle!

— Ne dites pas cela, Amy, lui répondit Mog. Vous avez élé très méchante pour Jo. Comprenez donc à la fin qu'il lui est difficile de vous pardonner la perte de son prédeux petit livre, et que ses regrets peuveni être sans fin, puisque rien ne pourra lui remplacer ce que votre vilaine action lui a fait perdre. Cependant je suppose qu'elle le pourrait aujourd'hui mieux qu'hier, si, vous rendant compte de votre fâcheuse situation vis-à-vis d'elle, qui e>l peut-être la meilleure de nous Unîtes, vous saviez choisir un moment cnmeuable pour lui demander pardon, non du bout des lèvres, niais du fond du creur. Courez après elle, ruais m. 1 lui dites rien

jusqu'à ce qu elle se soit calmée avec Laurie, et alors embrassez-la tendrement, qu'elle vous sente repentante et chagrine, et je suis sure que, si vous choisissez un bon moment, elle vous pardonnera de tout son eccur. »

Amy. qui sentait bien que ce conseil était bon, se dépêcha de s'apprêter, et courut après les deux amis, qui étaient prêts à patiner lorsqu'elle les rejoignit. Jo lui tourna le dos dès qu'elle la vit venir; mais Laurie, très occupé à sonder la glace, laquelle ne paraissait pas très solide, ne la vit pas arriver. Amy entendit qu'il disait en s éloignant :

« Avant que nous commencions, je vais aller jusqu'au tournant, afin d'être bien sur que la glace est solide. »

Elle le regarda s'en aller, en pensant qu'il avait l'air

DOUBI.K cnon.

d'un jeune Russe avec son chapeau et sou manteau garnis de fourrures.

Jo entendit bien Amy arriver tout essoufflée de sa course, et souffler dans ses mains, afin de se réchauffer, en essayant démettre ses patina; mais elle ne se retourna pas une seule fois. Kilo se mit à marcher en zigzag le long de la ri\ ière, trouvant une espèce de satisfaction amère et. malheureuse dans sa brouille avec sa sœur.

Lorsque Laurie fut arrivé au tournant, il lui cria : « Restez près du bord ; la glace n'est pas sûre au milieu. »

.lo l'entendit Irès bien; mais Ainy, qui élah très occupée a mettre ses patins, ne saisit pas une seule de ses paroles. Jo regarda par-dessus son épaule, et le petit démon de la rancune qu'elle abritait (Lins son cœur lui dit à l'oreille : « Mile m'a olé lo droit de prendre soin d'elle ! »

Laurie avait disparu derrière le tournant ; J<> y arrivait alors, et Amy, loin derrière elle, s'avançait sur la glace plus faible du milieu de la n\ière. IVndanl unenunuie, Jo. inquiète sans vouloir le paraître, resta immobile ; elle hésita un instant, puis, son bon cœur remportant, elle se retourna vivement pour avertir enfin Amy du danger qu'elle courait. II était trop tard! \my, les bras encore en l'air, venait de disparaît re dans l'eau en jetant un cri qui péîrilia Jo de terreur. Mlle essaya, d'appeler Laurie, mais elle n'avait plus de voix; elle essaya de courir au secours de sa soeur, mais ses jambes ne lui obéissaient pas; et, pendant une seconde t elle ne put que regarder, avec une ligure bouleversée, le petii capuchon bleu qui seul paraissait encore au-dessus de l'eau. Quelqu'un passa alors comme une flèche à côté d'elle, lui criant :

114 LES OUATRK FriJ.KS DU DOCTEUR MARsrjî

« Apportez vite, vite une planche; arrachez-en une de la barrière. »

Jo ne sut jamais comment elle s'y était prise ; mais, obéissant aveuglément à Lan rie, qui avait conservé tout son sang-froid, elle travailla avec une foret 1 incroyable, arracha une planche en un clin dVeil et la porta à Laurie, qui. couché à plat ventre sur laglace, parvint d'abord à attraper Ainy par le bras ; puis, avec

Laide de Jo et rie la planche jetée en travers du trou, à la retirer de l'eau.

L'enfant a\ail eu plus de peur que de mal.

« Enveloppons-la dans nos vêtements, dit Jo, redevenue elle-même; débarrassons -no us de ces maudits patins, et portons-la à la maison. »

Elle s'était emparée d "\my évanouie, et, tout en courant, couvrait de baisers son pauvre petit visage, plus blanc que le marbre.

Laurie avait pt-uv à la suivre; Amy s'était ranimée sous les caresses, sur le emur de sa sœur. Quand, ■ ■ nuV ii In maison, sa mère et Jo l'eurent roulée dans des couvertures devant un bon feu, elle fondit en larmes et s'endormit presque subitement, à la grande terreur de Jo. Jo n'avait pas dit. un mot pendant tout ce bouleversement ; ses vêtements étaient à moitié d'-i.uLs. ru|,r déchirée, et ses mains coupées et meurtries par la glace et les clous de la planche. Mais elle ne s'en apercevait pas. Lorsque Amy, l'i''it endormie, niais d'un sommeil réparateur, eut été déposée dans son lit et que la maison fut. tranquille. M" 1 " Mar.sch, assise à côté du lit, s'occupa de Jo, et, l'attirant vers elle, se mit à bander ses mains abîmées.

« Etes-vous sûre, mère, bien sûre qu'elle est saine et sauve? murmura Jo en regardant avec remords la

DOUBLE CHOC

tête blonde qui aurait pu disparaître pour toujours au milieu de la perfide glace.

— Tout à fait, mon enfant, répondit sa nn-re ; elle n'est pas .blessée et n'aura même pas un rhume, tant vous l'avez bien couverte et vite ramenée ici.

■ — C'est Laurie qui a tout fait! Moi, j'ai seulement su la laisser aller là où elle pouvait mourir. Oli ! mère, si elle était morte, lesavez-vous, ce serait ma faute! »

El .In, se laissant tomber près de sa mère, lui confessa avec un déluge de larmes tout ce qui était arrivé, condamnant amèrement sa dureté de cœur et remerciant Dieu de lui avoir épargné un éternel remords.

« Cela, dit-elle, était dû à mon abominable caractère! J'essaye de le corriger, mais, quand je pense que j'y suis arrivée, il reparait pire que jamais ! 0 mère, qnedois-je faire? s'écria la pau\ re .lo tonte désespéré! .

— Veiller sur vous-même et prier, ma chérie ; n'être jamais fatiguée de faire des étions, e! ne jamais penser qu'il vous est impossible de vaincre votre grand défaut, répondit M' nc Alarseb en attirant la tète

de Jo sur son épaule, et en embra^anl si tendrement

sa joue humide de larmes que Jo pleura plus fort que jamais.

— Vous ne savez pas, vous ne pouvez pas deviner combien je suis méchante ! .le croîs (pie je pourrais tout faire quand je suis en colère: je deviens si sauvage! j'ai peur de commettre un jour quelque action horrible, de gâter ma vie et de me faire haïr d< i tout le monde. 0 mère, aidez-moi ! aidez-moi!

— Oui, mon enfant, oui! je vous aiderai, mais ne pleurez pas si amèrement; someuey.-vous toujours

de ce qui vous est arrivé aujourd'hui, et prenez de

tout votre cœur la résolution de ne jamais revoir

un jour pareil. Nous avons, tous ol toutes, nos tentations, Jo, ma chérie; il y en a de bien plus grandes que 1rs vôtres, et souvent il faut toute une vie pour les vain in •. Vms pensez que vous avez le plus mauvais caractère du inonde, niais le mien était autrefois tout pareil au vôtre.

— Le vôtre, mère ! Comment ! mais vous n'êtes jamais en colère! »

Et Jo oublia un moment ses remords dans sa surprise.

'■ 11 y a cependant quarante ans que j'essaye de corriger mon impatience naturelle, ma chérie, et je suis seulement arrivée à la contrôler. Je me mets en colère presque tous les jours, Jo, mais j'ai appris à ne pas le laisser voir et à souffrir seule de mon défaut. »

I." humilité de la personne qu'elle aimait tant était une meilleure leçon pour Jo que les reproches les plus durs. Elle se sentit tout de suite soulagée par la confiance que lui montrait sa mère; savoir que sa chère maman avait eu le même défaut qu'elle, et qu'elle croyait encore avoir des efforts à faire pour s'en corriger tout à fait, lui rendait le sien plus facile à supporter et augmentait sa résolution de devenir douce comme un agneau.

« Mère, est-ce que peut-être vous êtes en colère quand vous serrez vos lèvres l'une contre l'autre et que vous sortez ainsi sans rien dire de la chambre : ]>;!'■ ''V'inple, lorsque tante Marseh n'est pas juste ou quon vous a affligée ou fâchée? demanda Jo, qui se sentail plus rapprochée que jamais de sa mère.

— <hii, mon enfant, je ne suis parvenue encore quà réprimer ainsi les paroles vives qui me viennent aux lèvres, et, quand je sens qu'elles veulent sortir contre ma Volonté, je m'éloigne un instant et me

DOUBLE CHOC

gronde moi-même d'èire toujours si faible et si méchante, répondit M mu Marsrh a\ec un soupir et. un sourire, en se mettant à peigner les cheveux ébouriffés

de Jo. J t . 0" ,V

— Et comment avez-\ous appris à ne rien dire?

C'est ce qui me coûte le plus; 1rs paroles désagréables sortent à Ilots de ma bouche a\;nit que j'y aie l'ait attention, et plus j'en dis. plus je suis eu colère, jusqu'à ce que ce soit cou une un vilain plaisir pour moi de l'aire de la peine aux autres et de dire des

choses terribles. Dit es-moi comment vous avez l'ait, chère petite maman?

— Ma bonne inere m'aidait.

— Comme vous m'aidez, interrompit Jo avec un baiser de reconnaissance.

Mais je l'ai perdue lorsque j'étais à peine plus

âgée que vous, et, pendant bien des aimées, il m'a fallu combattre seule, car jetais trop orgueilleuse pour confesser ma faiblesse à d'autres après ma mère. Cela a été un temps difficile, Jo, et j'ai versé bien des larmes sur mes défauts; car. malgré mes eflbrts, il me semblait que je n'avançais pas. C'est alors que j'ai épousé votre père, et j'ai, par lui, été si benreuse, que je trouvai facile de de\emr meilleure : mais, plus

tard, lorsque j'ai eu quatre petites filles autour de moi et que nous sommes devenus pauvres, le vieil ennemi s'est réveillé. Je vous l'ai dît, je ne suis pas patiente par nature, et j étais souvent irritée de voir mes enfants manquer du bien-être dont j'aurais voulu les entourer. .

— Pauvre mère ! Qui est-ce qui vous a aidée, alors?

— La pensée «le Dieu, Jo, et aussi l'exemple de votre père, de vol re adinu able père, chère fille. Que de lois il m'a fait comprendre que je devais essayer de prati-

118 LKS "KJATRE FILLES DU DOCTEUR MARSCH

quer tontes les vertus que je voulais voir à mes filles, puisque je devais être, moi aussi, leur exemple vivant! C'était plus facile d'essayer pour vous (pie pour moi; le regard surpris de Tune de vous lorsque je disais une parole un peu vive me corrigeait plus que tous les reproches qu'on aurait pu me faire. CJière .lu, l'amour, le respect et la confiance de mes enfants sont la plus douce récompense que je puisse recevoir de mes efforts

pour être la femme que je voudrais leur offrir comme modèle.

— Oh ! mère, s'écria Jo très touchée, que je serais fière si je pouvais jamais devenir la moitié aussi bonne que vous!

— J'espère que vous serez bien meilleure, ma chérie ; mais il faut que vous veilliez constamment sur votre ennemi intérieur, car sans cela vous assombrirez votre vie, si vous ne la gâtez pas complètement. Vous avez eu un avertissement, rappelez-vous-le. Essayez donc de tout votre cœur et de toute votre àme à vous rendre maîtresse de votre caractère, avant qu'il vous ait apporté un* plus grande douleur encore et un plus grand regret qu'aujourd'hui.

— J'essayerai, mère; j'essayerai réellement; mais il faut que vous m'aidiez et que vous me rappeliez de laire attention à ce que je vais dire. J'ai vu quelquefois papa mettre son doigt sur ses lèvres et vous regarder d'un air très bon, mais très sérieux, et toujours aussitôt vous serriez vos lèvres Tune contre l'autre ou vous vous eu alliez. Vous avertissait-il alors? demanda doucement Jo.

— Oui, je le lu: avais demandé, et il ne l'a jamais oublié : pur ce petit geste et ce bon regard, il m'a empêchée de prononcer bien des paroles vives. »

Jn vit les jeux de sa m ère se remplir de larmes et

doubm-: choc

ses K'\res trembler en parlant, et, craignant, d'être allée trop loin, elle demanda anxieusement :

« Était-ce mal à moi de voua observer, mm- bienaimée, et est-ce mal encore de \ous en parler aujourd'hui? Mais c'est si bon de vous dire tout ce que je pense et d'être si heureuse auprès de vous!

— Ma chérie, vous pouvez tout dire à votre mère, et mon plus grand bonheur est de sentir que mes enfants ont confiance en moi et savent combien je les aime.

— Je craignais de vous avoir fait de la peine.

— Non, ma chère Jo; mais, en vous parlant (le votre père, j'ai pensé combien il me manquai!, combien je lui devais, et combien j'ai à travailler pour lui rendre à son retour ses petites filles aussi bonnes qu'il les désire.

— Cependant, vous avez eu le courage de lui dire de partir, mère, et vous n'avez pas pleuré quand il nous a quittées; vous ne vous plaignez jamais et vous ne

paraissez jamais a\0» besoin d'aide.

— .l ai donné à ma patrie ce que je lui devais, c'està-dire ce que j'avais de meilleur, et j'ai gardé mes larmes pour le moment où il ne serait plus là, Jo. Pourquoi me plaindrais-je quand nous axons taii seulement

notre devoir?

(( Grâce à sa profession de médecin, plus heureux que d'autres, votre père n'est, lui, au milieu des combats que pour guérir, que pour secourir, Les blessés des deux camps peuwmt compter sur lui. Ah! c'est un beau rôle que celui du médecin, ma tille, dans des temps comme m iv-ei, plus encore qu'en temps ordinaire, et je me sens forte de tout le bien que fait votre père en notre nom à tous. »

La seule réponse de Jo fut de tenir sa mère plus

étroitement serrée, et, dans le silence qui suivit, elfe pria du fond du civiiv plus sincèrement qu'elle ne l'avait ja nais fait. Dans une heure triste et cependant heureuse, elle avait appris non seulement l'amertume du remnnU ei du désespoir, mais encore la douceur de l'abnégation et du renoncement.

Amy remua et soupira dans son sommeil, et Jo, comme si elle voulait réparer sans retard sa faute, la regarda avec une expression (pie personne n'avait jamais Vue sur sa ligure.

« J'ai laissé le soleil se coucher sur ma colère, je n'ai pas voulu //// pardonner, et aujourd'hui, sans Laurie, il aurait pu être trop tard. Comment ai-je pu être si méchante? » dit à demi voix Jo en se penchant vers sa sœur et caressant doucement les cheveux encore un peu humides qui étaient épars sur l'oreiller.

Amy ouvrit les yeux comme si elle eut entendu ces bonnes paroles, et tendit les bras à sa sœur avec un sourire qui alla droit au c<eur de Jo. Aucune d'elles ne parla, mais tout fut pardonné et oublié dans un baiser ploin d'all'ectkra.

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