LA VALLÉE DE L'HUMILIATION
Amy en ôta vite une demi-douzaine et déposa le reste devant M. Davis, en pensant que ce délicieux parfum de menthe adoucirait le cœur de mute créature humaine» Malheureusement. M. Davis détestait particulièrement cette odeur à la mode, et elle ne lit qu'ajouter encore à sa colère.
« Est-ce tout?
— Pas tout à fait, balbutia Amy.
— Apportez immédiatement le reste. »
Elle obéit en jetant un regard de désespoir à ses amies.
« Vous n'en avez plus d'autres?
— Je ne mens jamais, monsieur.
— Je le vois. Maintenant, prenez ces dégoûtantes choses deux à deux et jetez-les par la fenêtre. »
Un soupir de douleur répondit, sur tous les bancs à cet ordre barbare.
Amv, écarlate de honte et de colère, alla douze fois à la fenêtre jeter deux sucres d'orge, qui, tombant à regret de ses mains, paraissaient si beaux et si bons que l'eau en venait à la bouche doses compagnes, et, charpie fois, on entendait dans la rue les cris de joie de petits mendiants irlandais qui se trouvaient là, comme si on les y eût depuis huit jours conviés. Cela c'était
trop, et toutes les élèves lancèrent à ["inexorable
M. Davis des regards d 'indignation cl de supplication ; il y eut même une adoratrice passionnée de sucres d'orge qui fondit en larmes.
Quand Amy eut jeté les derniers sucres d'orge, M. Davis fit entendre un hum î de marnais augure, et dit de son air le plus peremptoire :
« Mesdemoiselles, vous vous rappelez ce que je vous ai dit il y a huit jours. Je suis l'aWir que \ous me forciez à m'en souvenir; mais je ne peux pas permettre qu'on
transgresse mes ordres, et je tiens toujours ma parole. Miss Marsch, tendez la main. »
Amv tressaillit et mil ses deux mains derrière son dos, eu jetant à son maître un regard suppliant qui plaidait mieux sa cause que les paroles qu'il lui aurait été impossible de prononcer. La pauvre Amy était une des favorites du « vieux Davis », comme rappelaient naturellement ses élèves, et mon idée particulière est qu'il n'aurait pas été jusqu'au bout, si une maladroite et audacieuse petite lille ne s'était mise à siffler dans mit' clef à la vue de la férule. Ce fatal coup de sil'llet irrita le vieux maître et décida du sort de la coupable.
« Votre main, miss Marsch, » fut la seule réponse que reçut la muette supplication d'Amy, et celle-ci, trop Orgueilleuse pour pli-mer ou demander grâce, serra les dents les unes contre les autres et. rejetant la tète eu arrière, reçut, sans pousser un gémissement, plusieurs coups de férule sur sa petite main. Les coups
n'étaient ni nombreux ni très forts; mais cela ne faisait aucune différence à ses yeux, et pour elle c'était un alfronl aussi grand (pie si \I. Davis l'eût fouettée.
« Maintenant, vous resterez sur l'estrade jusqu'à ce que je vous permette d'en descendre, » dit If. Davis, résolu à faire complètement la chose, puisqu'il avait tant l'ail que d'être obligé de la commencer.
C'était terrible ! Amv aurait déjà été assez malheureuso de retourner à sa place et de voir les figures consternées de ses amies ou l'air satisfait de ses quelques ennemies: mais c'était trop de faire face à toute la Ha<se avec celte nouvelle boute, et, pendant une seconde, elle pensa qu'elle ne pouvait que se jeter par terre ei sangloter. Mais la vue de Jenuy Snow l'aida à îoui supporier. et. prenant la place ignominieuse, elle tint les yeux fixés sur le tuyau du poêle, au-dessus de
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ce qui lui semblait un océan de tètes, et resta si tranquille et si pâle, que ses compagnes trouveront très difficile d'étudier avec cotte triste petite ligure devant
elles.
Pendant le quart, d'heure qui suivit, l'orgueilleuse et sensible petite fille soullVit avec une houle et une douleur qu'elle n'oublia jamais car. jusque-là, elle 1 n'avait jamais mérité aucune punition ; mais elle oublia sa douleur et sa honte eu pensant : « 11 faudra que je dise tout à maman, tout à mes smurs, et elles vont avoir tant do chagrin ! »
Ce quart d'heure déposition publique lui parut une éternité. Cependant le mot « assez » vint enfin lui annoncer le terme de ce supplice.
« Vous pouvez retourner à vot re place miss Marseli, » dil M. Davis qui n'avait pas l'air d'être à son aise, et on effet il n'était pas à son aise.
Il n'oublia pas de sitôt le regard de reproche qu'\my lui jeta en passant, lorsque, sans dire un mot à personne, elle alla dans l'antichambre, prit son chapeau et son manteau et quitta la classe pour toujours r
comme clin se le. déclarait avec passion.
Elle était dans un triste état lorsqu'elle ai ma chez elle, et, quand ses sieurs furent de retour, il y ont un vrai concert d'indignation, non pas tant «'outre le maître que contre l'odieuse peiile miss Snmv . M""' Marsrh ne se prononçait pas et se bornait, à lâcher d'apaiser sa petite Amy ; Mog arrosait de glycérine et do larmes la petite main meurtrie; lïeth sentait (pie même ses bien-aimés petits chats seraient impuissants pour la consoler des douleurs do sa s<rin\ et Jo dil que miss Snovv aurait du être fusillée comme espion, tandis que la vieille Hannab montra dix fois de sa cuisine le poing à M. Davis, « à ce bourreau », disait-elle au
lapin qu'elle Taisait sauter dans sa casserole. Elle éplucha avec fureur les pommes de terre du dîner, comme si elle eût eu M. Davis et miss Snow réunis sous son couteau.
IViMMine dans la classe ne fit de réflexion sur le départ dWiny : mais 1 ses compagnes remarquèrent que, toute l'après-midi, M. Davis était extraordinai renient triste. Mais quelqu'un qui Tétait plus que le bon vieux maître, c'était Jenny Snow. A la récréation, personne ne voulut lui parler. A la classe, on lui tourna le des. Il était évident que, dans ces conditions, la vie à la pension ne serait pas tenable pour elle.
Amy n'y retourna pas non pins ; elle était revenue si malade et si nerveuse, que sa mère ne crut pas devoir IV contraindre.
« Cependant, lui dit sa mère, le lendemain, quand elle lui annonça cette résolution, vous étiez dans votre tôrt, Amy ; vous méritiez d'être punie. M. Davis était dans son droit ; votre conscience doit vous dire qu'il devait faire un exemple, et, si vous êtes juste, vous devez le reconnaître. Si je vous retire de pension, ce n'est pas parce que vous y avez subi une punition, à laquelle il n'eût dépendu que de vous de ne pas vous exposer, c'est parce que je ne pense pas que les exemples que vous oui donnés jusqu'ici quelques-unes de vos compagnes vous aient lait du bien. J'écrirai à M. Davis dans ce sens, et j'écrirai d'autre part à votre père; puis j'attendrai son avis avant, de vous envoyer
dans une mitre pension.
— C'est pourtant désolant de penser à ces délicieux sucres d'orge, jetés par moi-même dans la rue.
Ce ne sont point eux que je regrette pour vous, Amy. Ils ont été la cause de votre faute ; en les emportant, vous a\ez sciemment désobéi, et je vous répète
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i j ne vous méritiez une punition, répondit M""" Marsch d un ton sévère qui desappointa grandement Amy.
— Voulez-vous done dire, maman, dit-elle, que vous êtes contente que j'aie été dégradée devant toute la classe? s 1 écria-t-elle.
— Dégradée ! le mot est bien fort, nui chère amie; mais je ne suis pas sure que In punition que vous vous êtes attirée ne vous fera pas plus de bien qu'une autre plus douce. Vous commenciez à avoir hop de vanité, nia pauvre lillo, et il est tout à fait, temps de penser à vous corrige!'. Vous a\i'/ beaucoup de petites qualités, mais il n'est pas bon d'en faire tant parade; l'amourpropre mal entendu gâte les plus grands mérites, lï appelez-vous, Amy. que le grand charme de toutes les qualités est la conduite.
— Oh! oui! s'écria Laurie, qui jouait aux échecs avec Jo dans un des coins de la chambre. J'ai connu une petite fille qui avait en musique un talent \ miment remarquable et qui ne le sa\ail pas. Kilo ne se doutait pas des charmantes petites mélodies qu'elle composait quand elle était seule, et n'aurait pas cru la personne qui le lui aurait dit.
— .le voudrais bien connaître cette gentille petite fille; elle m'aiderait, moi qui suis si peu inventive, dit Belli, qui était derrière lui et F écoulait de toutes ses
oreilles.
— Vous la connaisse/., et elle vous aide mieux que personne, » répondit Laurie en la regardant d'un air tellement significatif, qu" bel h devint très rouge; elle fut si déconcertée en découvrant (pie Laurie avait entendu parler d'elle, qu'elle cacha sa ligure dans le coussin du canapé.
Jo laissa Laurie gagner la partie, ahn de le récompenser du juste éloge qu'il avait l'ait de lieth. Après le
compliment qu'elle avaii reçu, celle-ci n'usa plus rien jouer de la soirée, Laurie fut obligé de prendre sa plaie, ei s'en acquitta à merveille. Il était particulièrement gai et aimable ce soir-là; du reste, il montrait très rarement à la famille Marsch le mauvais coté de son caractère. Après son départ, Amy, qui avait été pensive toute la soirée, dit, comme si elle agitait depuis longtemps une question dans son esprit :
« Laurie est-il un jeune homme accompli?
— Il a reçu une éducation excellente et a beaucoup de talent, répondit M me MnrsHi: ce sera un homme de mérite, s'il n'est pas gâté par les louanges.
— Il n'est pas vaniteux, n'est-ce pas?
— l'as le moins du monde, et c'est pour cela qu'il est charmant et que tous nous l'aimons tant.
— Je comprends. l'.Vst 1res bien d'a\oir des talents
et d'être distingué, mais non d'en faire parade ou de se pîivancr parce qu'on en a. reprit pensivement Amy.
— Il laut laisser aux autres le soin de les remarquer ; chercher à les faire valoir, c'est leur faire perdre tout mérile, dit M" ,c Marsch. « Quand on se paye soi-même, les autres ne vous doivent plus rien, » vous avez dû lire cela dans la Morale familière, Amy.
— Oui, mère, et je le relirai.
Amy (luii comprendre, ajouta Jo, qu'il ne serait pas joli de mettre tous ses chapeaux, toutes ses robes et tous ses rubans à la fois, alin qu'on sache quelle les a. »
Va la leçon finit par un éclat de rire.
DOUBLE CHOC